Un soleil fauve sur l'oreiller

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QUAND LE CIEL BAS et lourd pèse comme un couvercle…Le ciel ne pesait pas : il était carrément posé par terre et noyait les rues dans une brume de gel. Mye, rétractée au fond de son manteau, avançait à longues enjambées sur le trottoir sonore, donnant courageusement du front contre la bise. Les devantures défilaient à sa droite, chocolaterie rouge, pharmacie verte, oxygènerie grise. Mye tourna un coin et soupira d’aise tandis que le vent continuait tout droit. Elle ralentit le pas en passant devant la devanture éteinte d’un Lavomatic. Il était tard, la boutique était fermée et pourtant, comme la veille et comme le jour d’avant, une machine tournait. Une femme était assise sur une chaise, juste en face de la machine ; une vieille dame vêtue de noir qui paraissait menue et terriblement cassée, presque diluée dans la pénombre jaunâtre. Cette fois, Mye s’arrêta :Quelle vie de misère oblige de si vieilles dames à sortir de si mauvaise heure ?Mye approcha de la vitrine embuée. Elle fit glisser son masque stérile sur son menton et effleura la vitre du nez. La vieille dame ne bougea pas. Mye remit son masque en place et repartit, la tête enfoncée dans ses épaules.
Publié le : jeudi 27 janvier 2011
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782843443411
Nombre de pages : 12
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Catherine Dufour Un soleil fauve sur l’oreiller (Nouvelle extraite du recueilL’Accroissement mathématique du plaisir)
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Catherine Dufour — Un soleil fauve sur l’oreiller
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Catherine Dufour — Un soleil fauve sur l’oreiller
Retrouvez tous nos livres numériques sur e.belial.fr Discuter de ce livre, signaler un bug ou une coquille, rendez-vous sur les forums du Bélial’ forums.belial.fr ISBN : 978-2-84344-340-4 Parution : janvier 2011 Version : 1.0 — 26/01/2011 © 2011, le Bélial’, pour la présente édition
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Catherine Dufour — Un soleil fauve sur l’oreiller
QUAND LE CIEL BASet lourdpèse comme un couvercle… Le ciel ne pesait pas : il était carrément posé par terre et noyait les rues dans une brume de gel. Mye, rétractée au fond de son manteau, avançait à longues enjambées sur le trottoir sonore, donnant courageusement du front contre la bise. Les devantures défilaient à sa droite, chocolaterie rouge, pharmacie verte, oxygènerie grise. Mye tourna un coin et soupira d’aise tandis que le vent continuait tout droit. Elle ralentit le pas en passant devant la devanture éteinte d’un Lavomatic. Il était tard, la boutique était fermée et pourtant, comme la veille et comme le jour d’avant, une machine tournait. Une femme était assise sur une chaise, juste en face de la machine ; une vieille dame vêtue de noir qui paraissait menue et terriblement cassée, presque diluée dans la pénombre jaunâtre. Cette fois, Mye s’arrêta : Quelle vie de misère oblige de si vieilles dames à sortir de si mauvaise heure ? Mye approcha de la vitrine embuée. Elle fit glisser son masque stérile sur son menton et effleura la vitre du nez. La vieille dame ne bougea pas. Mye remit son masque en place et repartit, la tête enfoncée dans ses épaules. * * * « Qu’est-ce que tu penses des vieilles dames qui lavent leur linge, la nuit, dans des La-vomatics déserts ? » Tout en parlant à son homme, Mye posait la même question à son pad. Les deux répon-dirent en même temps : « 920300 réponses. Réponse 1 : Rue des dames, au cœur de la vieille ville, résidence 2 avec rondes de nuit, appartement de 15 m … – J’en pense que ça a un relent de vieux conte breton. » Mye posa une fesse au bout de l’accoudoir du canapé et griffa son pad du bout de l’ongle : « Mots-clefs “conte breton” : ça sort du Maupassant, des manoirs à restaurer… ah ! Voilà. Lavandières de nuit. – Où est Jhol ? – Aux dernières nouvelles de lapucid, il était au collège, en salle multimédia, comme d’habitude. Il ne devrait pas tarder à rentrer. » Mye fit défiler quelques pages : « D’après Le Braz et Lecouteux, les lavandières de nuit sont des femmes défuntes et néanmoins sévèrement musclées qui lavent leur suaire, la nuit, dans les lavoirs des landes bretonnes. George Sand raconte que — salut, Jhol. »
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Mye leva un œil vers son fils qui rentrait juste : Dieu, que cet enfant est pâlichon. « Salut, man. » Mye rabaissa l’œil vers son pad : « J’aurais pensé à une forme d’esclavage plus moderne. Quelque chose comme un tra-fic de vieilles dames. Peut-être qu’on les oblige à faire des corvées aux tarifs heures creuses ? » Elle essaya encore « travail illégal », « maltraitance troisième âge », reposa son pad sur l’accoudoir, se massa l’épaule droite et changea de fesse. « Jhol ? – Il est dans sa chambre, répondit Jip qui retouchait, du bout de son stylet, quelques graphiques colorés. Je finis ça et on mange? – Jip, en vérité je te le dis : cet enfant est blême. Cet enfant est vert. Cet enfant n’est pas heureux ou alors, il est en train de mourir. – Cet enfant a dix ans, répondit Jip : il pousse. De plus, il vit en ville et en hiver. Je se-rais très inquiet s’il était bronzé. Je me demanderais dans quel salon UV il traîne pendant la journée. – Traîner ? » Mye ricana : « Pistés comme ils sont, Jhol et ses petits copains n’ont au-cune chance de faire l’école buissonnière. » Mye, machinalement, se gratta la clavicule gauche. À l’endroit où Jhol avait sapucid. Pucid, camisole numérique du marmot moderne. L’idée d’équiper chaque mineur d’une puce d’identification pour traquer ses moindres déplacements lui avait paru… lui paraissait toujours intolérable. Et l’idée de loger lapucidsous la peau même de son fils lui avait retourné les tripes. « Mais, maman ! Tout le monde fait comme ça ! lui avait expliqué Johl avec sa logique rustique. – Je n’en n’ai rien à péter, lui avait-elle répondu avec sa pusillanimité maternelle. On ne te trouera pas la peau avec ma bénédiction ! – Mais, maman ! Lapucid, c’est hyper-important ! Il y a toutes mes données médicales dessus ! Et si j’ai un accident et que je l’ai pas sur moi, hein ? Je risque de mourir ! » […]avait songé Mye sans oser s’exprimer à voix haute, son fils étant très strict sur le plan des gros mots.On lui a bien lavé le cerveau, à mon pauvre bambin.À la fin, elle avait cédé, bien sûr. Rien ne pouvait tenir devant l’angoisse qu’avait Johl de ne pas être comme les autres. Le lendemain, il faisait fièrement rouler sous son doigt sapuciden titane, bleue sous la peau très fine de sa clavicule. Rien que d’y penser, Mye en avait en-core les cheveux de la nuque en aigrette. « Ces gamins auraient pourtant besoin de faire tranquillement leurs propres conneries, ajouta Mye. – Oui, mais ils ont aussi besoin qu’on leur manifeste de l’attention, répondit Jip. – Dixit les Conseillers Parentaux. Qui disent que Jhol a besoin de nous et besoin qu’on le lâche, marmonna Mye en tripotant son pad, besoin de sauter du nid et besoin qu’on le récupère quand il se retrouve le bec planté dans la gadoue… C’est facile, tiens.
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– Élever un gosse, sourit Jip, ça tient de la navigation à vue sur côte déchiquetée. L’important, c’est que tout l’équipage en sorte vivant. Raison pour laquelle je trouve que la pucid, qui lui laisse la drisse sur le cou tout en nous permettant d’intervenir si le temps se gâte, me parait une solution moins pire que la démission ou l’autoritarisme. – Et puis, c’est confortable pour nous, marmonna Mye en changeant de fesse une nouvelle fois. – Ce n’est pas parce que c’est confortable que c’est mal, ma puce, rigola Jip. Allez viens, on va se prendre trois tacos sur la terrasse de l’immeuble. » * * * Le lendemain soir, quand Mye repassa devant la vitrine du Lavomatic, la vieille dame était toujours assise, noire et immobile, face à sa machine en train de tourner. Mye s’arrêta et, cette fois, colla résolument son nez contre la vitre. La vieille dame bougea enfin : elle leva un long visage parcheminé et tourna vers Mye un regard cave empli d’ombres. Puis elle se mit debout, avec lenteur. Il parut à Mye qu’au fur et à mesure qu’elle se dépliait, la vieille femme grandissait et prenait de l’épaisseur. Fixant toujours sur Mye ses yeux morts, elle pivota sur elle-même, révélant une carrure lourde. Mye recula d’un pas, de deux, fit volte-face et se mit à courir. Cinquante mètres plus loin, elle ralentit en se traitant de demeurée. Elle se retourna : la vieille folle la suivait, silhouette obscure dans le brouillard. Et elle était beaucoup plus près que Mye ne l’aurait cru. Mais elle me fout la trouille !pensa Mye en piquant un nouveau sprint. Elle fit un crochet à gauche, ripa sur une plaque de verglas, se rattrapa au mur et s’aperçut qu’elle était juste devant le collège de Jhol. Elle monta quatre à quatre les marches glissantes et se jeta dans le sas. Tout en posant sa main sur la plaque palmaire du guichet de contrôle, elle lança un coup d’œil par-dessus son épaule : en contrebas de l’escalier, la rue était vide. Elle miroitait, noire de nuit et blanchie de gel ; les voitures filaient doux, sous leur chapeau de givre. La porte du collège coulissa silencieusement devant Mye. * * * Mye s’assit trente secondes dans le hall obscur, le temps de récupérer son souffle et sa raison. Qu’est-ce qui m’a pris ? Un coup de terreur médiévale ? Elle se leva, les jambes encore tremblantes. Les lavandières de nuit. Les fantômes des mauvaises mères. Les infanticides, les abandon-neuses… Mais ça se passait en Bretagne, il y a deux siècles ! Mye remonta un couloir désert. Ses pas résonnaient. Que racontait George Sand ?
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Elle jeta un œil sur son pad. Lapucidlui apprit que Johl était toujours en salle multi-média. Un de ses amis aurait vu, une nuit, des femmes vêtues de noir à genoux au bord d’un la-voir. Elle monta une rampe mécanique en panne. Elles lavaient et battaient quelque chose qu’il a d’abord pris pour du linge blanc mais en fait… Elle poussa la porte de la salle multimédia : à l’intérieur, il faisait chaud et ça sentait l’ordinateur. … c’était un bébé. Il n’y avait personne dans la salle. Autour de Mye, le monde vira brutalement au gris d’angoisse. * * * Mye était assise sur le dossier du canapé, les poings rétractés sur ses genoux, la nuque raide et le regard coagulé. Elle avait l’impression que tout son sang avait coulé du bout de ses doigts sur la moquette ; le monde autour d’elle était toujours décoloré. « Il est là, murmura Jip. Jhol est là. Dans sa chambre. Je lui ai passé une sacrée avoinée. Tu peux aller en mettre une deuxième couche, si tu veux. » Il glissa un petit verre de vodka entre les doigts gelés de Mye. « Les flics m’ont dit que c’est banal à pleurer. Les gosses font une copie externe de leur pucid, grillent l’originale et planquent la copie dans un coin. Après, ils peuvent faire toutes les con-neries qu’ils veulent où ils veulent. Jhol a caché sapucidet soncartabucedans un des sumacs de la salle multimédia. » Mye ne répondit rien. Elle attendait que sa tension remonte et que son estomac redes-cende. Mon tout petit, mon magnifique bébé poussé en graine, ma beauté, mon salopard de gosse, mon très joli qui courait après tous les camions de recyclage et fabriquait des fusils à trous noirs. « Il passe son temps en LAN parties sur ReconQuest dans l’arrière-salle d’un cyberbar à côté du collège. Bois un coup, mon cœur. »Jip poussa doucement le petit verre entre les lèvres de Mye. Elle laissa le liquide glacé filer sur son menton. « Avoir un enfant, murmura-t-elle, c’est se faire au bide une plaie qui ne guérit jamais. – Ferme-la et avale-moi ça. » * * * Le lendemain à sept heures, le réveil prit la parole et dit à Mye :
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« Salut, y a quelqu’un là-dedans ? Quelqu’un qui peut m’entendre ? Allez, ma fille, j’ai en-tendu dire que tu te sens mal et je peux t’aider à te remettre sur pied. Relax ! J’ai juste besoin de quelques informations. Peux-tu me dire où ça fait mal ? – Mais je n’ai pas mal ! répondit-elle dans un demi-sommeil exsangue, je disparais. Comme une fumée de bateau à l’horizon. Je me vois nager, je vois mes lèvres bouger mais je n’arrive pas à comprendre ce que je dis… Je ne suis pas comme ça, d’habitude. D’habitude, je suis plongée dans une confortable léthargie. – D’accord. Juste une petite dose, alors. Deux-trois cachets, un verre, un patch et ça ira mieux. Peux-tu te lever ? Je crois que ça va le faire. Ça va aller pour la journée. – Je ne vais nulle part, je m’efface. Tu nages vers moi à travers les vagues, tes lèvres bougent mais je ne comprends pas ce que tu dis. Je suis tombée dans un engourdissement bienheureux. » Mye se redressa en sursaut. Le réveil marquait minuit. Jip, encore ébouriffé de sommeil, la dévisagea avec inquiétude : « Jhol ? bégaya-t-elle. – Il est là. Juste à côté. Et je parie qu’il ne dort pas bien non plus. » Jip toucha doucement la joue de Mye, cartonnée de larmes. « Tu te souviens de ce vieux truc de Pink Floyd ? murmura Mye. “Comfortably numb” ? » Jip eut une mimique étonnée. Qu’est-ce qu’il ressemble à son fils, bon sang… * * * Jhol pointa le bout de son nez hors de son édredon et chuchota : « Je suis désolé, man. » Mye ne répondit pas. Elle alluma la lumière, la chambre lui parut grise et triste. Jhol sortit toute la tête de sous sa couverture. Il est beau, mais il est beau ! Il a des traits sans intérêt, de petits yeux enfoncés et ses cheveux sont doux comme du crin de cheval, mais qu’est-ce que je le trouve beau ! Mye, incertaine sur ses jambes, s’appuya au chambranle de la porte. Mais qu’il est pâle, et comme il a l’air triste… Guide parental, chapitre préadolescence : soyez ferme, votre enfant a besoin qu’on lui fixe des limites. Mye cracha par terre, bruyamment. Jhol ouvrit deux yeux comme des soucoupes. Qu’est-ce qu’elles font, les lavandières ? Pourquoi reviennent-elles étriller leur gamin par-delà la tombe, si elles ont commencé par l’abandonner ou le noyer ? Qu’est-ce qu’elle a voulu me dire, la vieille? Qu’est-ce qu’elle me reproche ? Qu’est-ce qu’elle sait du calvaire d’une mère moderne, cette vieille salope ? D’une mère conseillée de partout, qui ne doit pas prendre son fils dans ses bras parce que l’Œdipe, qui ne doit pas copiner avec lui parce que le fossé des générations, qui ne doit pas passer de temps avec lui parce que la socialisation avec des enfants de son âge, les activités lu-
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do-éducatives, l’école, mais qui doit lui fourrer des implants sous la peau parce que la délin-quance, la sécurité, les limites ! « Jhol ? – Voui manman, fit Jhol d’une pauvre petite voix. – Tu ne fais pas le coup de la pauvre petite chose, ça me gonfle. – Oui, man. – Jhol, qu’est-ce que tu dis si on va demain manger des hamburgers, faire trois tours de vidéodrone et rentrer tard ? Et même, je te montrerai comment on fait un concours de molards. – … – Ça te dit ? – Ben… » Du fond de son oreiller, Jhol jeta un regard en coin à sa mère. Qui lui répondit par un sourire inquiétant. « Eh ! Jhol ? – Oui ? – Tu fais les LAN parties que tu veux et tu as les notes que tu peux, mais si tu me plantes comme ça encoreuneje — je t’arrache les pieds et je te les enfonce dans les fois, oreilles. C’est compris ? » Jhol se mit à rire, sa petite langue rose brillant entre ses dents blanches, ses cheveux pleins d’épis formant comme un soleil fauve qui se levait sur son oreiller bleu, et Mye tomba à genoux, bras tendus, des couleurs et des larmes pleins les yeux.
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