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Un vingt-quatre décembre

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Ce vingt-quatre décembre sera la charnière de la vie de trois femmes. Solène, Bérengère et Anna vont voir leurs destins bouleversés brutalement.

A leur insu, elles vont se retrouver, pour quelques heures, dans une histoire commune.


Foudroyé ou greffé, l’amour pionnier prenait acte d’une façon ou d’une autre.

Sentiment que la vie démarre, dérape ou chavire.

Préface de ce parchemin sur lequel va s’inscrire chacune de nos morts et chacune de nos naissances.

Si le premier amour n’est pas toujours le début de la vie, il est, parfois, celui de l’existence, seconde naissance, la femme prenant corps en lui donnant une forme aux formes de son cœur.

On reste souvent indulgent envers les maladresses d’un premier amour.

Ce ne fut pas son cas.


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Agnès PAROLA 

 

 

Un vingt-quatre décembre

 

 

 

 

 

 

 

 

© GUNTEN, 2013 

I.S.B.N. : 978-2-36682-036-2 

Prologue

 

 

Sous la plume de nos vies, nous sommes tous de purs clichés. Comment trouve-t-on encore le courage d’écrire ? 

Arthropode silencieux, le destin Pusillanime faisait sa toile dans le coin d’un mur. 

Il tissait et tramait sournoisement… 

Araignée, chirurgien, couturier, probe ou apocryphe, il piège, il manipule, coud et recoud. 

Fatalité, coïncidence, du soir ou du matin, opiniâtreté du temps, des temps, espoir ou chagrin, pluie, neige, orage, froid, chaleur, présent, passé composé ou simple, plus que parfait, il fixe des rencontres dans les dolines creusées par la constance de ses intrigues. 

Un vingt-quatre décembre, il réunit à leur insu, trois femmes : Solène, Bérengère, et Anna, anastomose brillante, dont lui seul a le secret ; 

Désormais, ce jour là, elles soufflent une bougie particulière... Fumée et cire en engramme sur un papier plutôt déchiré... 

Anna, écoutant un jour Solène, son amie, se livrer, passant du rire aux larmes, idiolecte même de la vie qui s’exprime, pensait que ce qu’elle entendait méritait d’être transcrit. 

Sans la trahison, sans l’infidélité des transfuges de l’écriture, retenus, choisis dans un souci de vérité et de pudeur, les mots peuvent prétendre se rendre à ces rendez-vous que donnent parfois les souvenirs aux crayons. 

Une fois passées les frontières de la pensée, après avoir décliné identité et authenticité, ils ont la permission de voyager dans les vies et les cahiers. Les lignes des unes rejoignent les lignes des autres. 

Celles de Solène demandaient qu’on s’y attarde, appeau utilisé pour mieux attirer et découvrir avec quelle magnitude ce fameux destin étudie, manœuvre et avec quelle fatalité, il va resserrer les liens fatals entre Anna, Bérengère et Solène... 

- 1 -

 

 

Si pour la plupart, Noël blanc comme neige est le plus beau des traités de paix, pour Solène il ne fait que blanchir les taches rouges sur la plaine de la bataille. 

Il blanchit la vie comme on blanchit l’argent sale. 

Maintenant, ce soir là, depuis un certain temps, malgré les exhortations d’Anna à les repousser, ses malheurs sont agacés et leurs souvenirs, jusque là en garnison, se rangent et attaquent. 

Vaincu sans résistance, son cerveau, déclaré zone occupée, prend l’ascenseur de la “tour infernale”, véhicule de sa vie - incendie en moins - il part pour un pèlerinage plutôt chaotique. 

On vérifie la précision et la force de l’impact qu’a l’enfance sur l’avenir en la comparant à celui du soleil sur la peau. Selon sa volonté, mais aussi l’usage que l’on en fait : il colore ou non, brûle, sublime, enlaidit, durcit, vieillit prématurément ou même guérit. Très tôt, l’ascenseur au plus bas, il fallut au nouveau-né, l’air de la montagne. Un besoin vital d’altitude lui faisait commencer le voyage par une remontée brutale mais providentielle grâce à des parents “adoptifs” qui l’accueillirent avec toute la chaleur nécessaire. 

Réanimée par les bienfaits de leur amour et de la nature environnante, Solène pouvait rentrer chez elle assez revigorée pour tout affronter. 

Quand tout petit on entend parler de soi comme d’un “accident”, on sait très vite que la vie sera faite de collisions, de cris, de blessures. Destin au fer rouge annoncé. Comme elle était brune elle était l’accident. En revanche, cette mise en condition si précoce, l’enveloppa d’une sorte de carapace qui, tout en la protégeant, affûta ses sens tel un petit animal. 

Minuscule satellite décroché d’un frottement de planètes, navire échoué sur une plage glacée et hostile, elle avait saisi qu’elle était non seulement le fruit d’une maladresse de ses parents, mais qu’elle en était aussi “ le pépin”. “Pépin” qui arrivait dans le pétrin où son père plongeait voluptueusement ses mains, les faisant aller et venir, d’abord lentement, puis rapidement, comme s’il donnait des fessées, à une pâte, qu’il ressortait douce et façonnée, pour devenir le seul objet qu’elle emporterait sur une île : un pain. 

On l’avait mise avant son arrivée sous la protection d’un saint ; ainsi, sans rémission elle allait se prénommer Dominique. L’éventualité que leur erreur soit couronnée par la naissance d’une fille, n’avait même pas été envisagée. 

Malgré tout, devant la découverte désabusée de son sexe, on eut un petit élan de générosité en pensant l’appeler tout de même Catherine. Mais la charcutière du village les avait devancés. Sa fille, née le même jour qu’elle, lui volait déjà quelque chose. Son prénom lui était étranger ; elle ne parvenait jamais à y répondre comme si l’on s’adressait à quelqu’un d’autre. Cela n’engendra aucun phénomène métaphysique : elle se mit simplement et patiemment à le détester, jusqu’à ce qu’elle put en changer se le choisissant elle-même. 

Elle pensait déjà que Solène lui conviendrait tout à fait. 

- 2 -

 

 

Parallèlement naquit en elle un amour immense pour la nature et la campagne. Elle commençait très vite à y puiser ses forces. 

La campagne franc-comtoise est une œuvre d’art : un mélange harmonieux de matières, de couleurs et de musiques. 

Un abri, avec ses petits coins où l’on peut cacher son prénom et son amertume. Ses arbres qui gonflent chaleureusement le tronc, où l’on se régénère, quand on les entoure d’affection. Et dans ses cours de fermes en hiver du temps de son enfance, les pas craquaient dans la neige, trouée des petits grains jaunâtres jetés aux poules. Par les portes des écuries restées ouvertes, les effluves animales venaient réchauffer le dehors, et dès cinq heures du soir, le reflet des lueurs pâles des plafonniers, dansant avec celle des flammes des feux de cheminée ou des poêles, était une invitation au goûter. 

Cet ensemble d’ombres, de lumières, d’odeurs et de bruits, faisait de ces lieux un royaume ; aujourd’hui, elle recherche encore cette sensation en jetant un œil discret sur l’intimité des intérieurs, par les fenêtres éclairées, dans les villages, en décembre. 

Elle avait en mémoire pour les printemps et les étés une saveur différente, parce qu’elle les passait dans un autre environnement tout aussi protecteur, mais loin de ses parents. Sa santé un peu “citadine” leur donnait la raison, “bien fondée”, de l’envoyer de nouveau profiter de l’air des plateaux du haut Doubs, pendant qu’eux et ses trois frères : Pierre, Rémi et Jean, se rendaient à l’île d’Oléron ou ailleurs. Honnêtement, elle n’en éprouvait aucun ressentiment ; ces saisons là lui réchauffaient le cœur, elle y retrouvait des êtres aussi chers qu’indispensables. 

Germain et Honorine devenaient sa famille saisonnière et bienfaitrice. 

Elle faisait très bien la nuance, et l’affection qu’ils lui portaient, doublait son armure coté peau de flanelle douillette et soyeuse. 

Ce système de vacances était également le cas d’une dizaine d’autres enfants, et la joie qu’ils éprouvaient de se revoir était chaque fois plus grande ; une fête que d’apercevoir les voitures et les petites silhouettes en descendre en courant. 

Le haut Doubs était magique. 

On allait à la cueillette des pissenlits dans l’herbe drue des pâtures nourricières. Régal des lapins, ou mieux si on les trouvait dans les taupinières, ils devenaient la base de salades délicieuses qu’Honorine accompagnait de lardons. 

Ils étaient fiers de lui présenter leurs paniers pleins. Les joues toutes rougies par l’air pur, ils arrivaient en riant. 

Solène, alias Dominique, prenait garde de ne pas se laver les mains tout de suite, tant elle désirait que cette terre pénètre dans sa chair. 

Sculpture de terre crue vivante. 

Sang de ses ruisseaux. Eau de ses veines. 

Vie rythmée par le chant du coq, par les clochettes des vaches dans les champs, par les heures sonnées au clocher du village. 

Une fois patte blanche montrée à leurs occupants, “levées de granges” et “tuyés” où l’on fumait la viande, donnaient aux fermes isolées une allure généreuse et solide. 

Ils avaient, eux, tous les droits s’ils respectaient les mesures en vigueur, et s’ils étaient réceptifs à l’enseignement des valeurs de l’époque. Germain et Honorine possédaient les mêmes principes d’éducation que ses parents et le silence imposé à table leur valait de sérieux fous rires. 

L’oreille religieuse que les adultes prêtaient aux informations diffusées à la radio, et plus tard à la télévision au moment des repas, avait aux yeux de ces enfants une certaine analogie avec la messe du dimanche. 

Cependant, le mécontentement de Germain devant son mutisme lorsqu’il s’acharnait à l’appeler Dominique, lui rappelait à chaque fois une scène étrange avec son père. Encore aujourd’hui, elle ne sait comment la qualifier, drame ou comédie : elle la revoit, elle la revit. Elle s’évertue à ne pas prononcer Papa, en s’adressant à lui, elle mange ses lèvres comme pour retenir le mot qui se transforme, invariablement, en “p’pa”. Devant sa colère, elle reste silencieuse et regagnant sa chambre, se rue sur sa poupée préférée, la fessant brutalement, lui exigeant de dire bonjour papa ! Puis pour oublier, elle va saliver, devant les “verrines” de confiture de framboises : framboises que le petit groupe allait chercher lui-même dans les taillis. C’était une autre partie de plaisir que d’écarter avec bravoure les buissons épineux, sous lesquels, les petits fruits rouges se cachaient en les narguant ; celui qui revenait le plus égratigné, par les ronces, était le plus vaillant et Dominique lui laissait volontiers cette prise de pouvoir. La souffrance, sous toutes ses formes, lui faisait déjà horreur : les gens, parfois, y trouvent certaines vertus ou la jugent nécessaire : elle ne pouvait partager cet avis. 

La dignité de sa mère, dont la grand-mère était la petite-fille du duc de Val, aurait pu lui ouvrir la voie : à ce titre, tout supporter ou presque, avec honneur et courage. A voir sa passivité devant le lit ou reposait son père défunt, on aurait pu penser que cette leçon de maintien avait été enregistrée. Elle avait neuf ans, et le fait est qu’elle ne réalisait pas du tout ce qui arrivait. 

A cet âge là, pas avertie, elle se faisait une représentation très figurative de la mort. 

Le rideau s’ouvrait sur une créature effrayante, en habit noir, le teint pâle, décharnée, elle se penchait sur le lit de son père endormi, le touchant de ses doigts, démesurément longs et maigres, le transformait à son image. 

Ce spectacle lui donnait une définition caricaturale et enfantine de la mort ; méchante sorcière ou spadassin intemporel, elle revint, souvent, faire de ses rêves, des cauchemars. 

Elle ne pesait pas le poids de l’absence, mais elle eut peur et plutôt très froid, quand on lui fit l’embrasser sur le front. 

Naïvement, elle se demanda comment la mort pouvait vivre. Elle comprenait en tout cas que sa vie allait changer et que son papa resterait à jamais en elle ; elle sentait cela comme s’il lui avait tatoué le cœur avant de partir. Il allait “au ciel”, et elle regardait, machinalement, vers le haut. 

La mort défigure les êtres qu’elle désintègre d’un souffle malodorant mais leurs âmes volatiles s’échappent pour vite venir réconforter les êtres chers qui restent. La mort est l’indéfini, le surnaturel, plaqué par l’irréversible, terrassé par l’impuissance, délimité par l’infini et limité par l’amour. 

Prenant à témoin sa poupée préférée, elle marmonnait Papa, Papa... 

Deux mois plus tard, dans son lit, tous les soirs avant de s’endormir, elle pleurait... 

Oh ! Combien, elle a pu détester cette blouse violette, qu’on lui avait confectionnée pour l’école. Ce Nylon endeuillé était glacial, raide et bruissant. 

- 3 -

 

 

Avec son petit instinct de vie, elle se ouatait de l’intérieur. Elle en testait l’efficacité, quand survint une nouvelle épreuve, qui la plongea dans la douleur et la perplexité. 

La vie avait repris son banal de chemin quand un soir, alors qu’elle le gavait soigneusement de noisettes, son chien lui sauta à la joue, et mordit à pleines dents. 

C’est un médecin complètement ivre qui eut à la recoudre. 

Cicatrice proclitique de sa souffrance ; elle ignorait encore qu’à ces deux mots s’en ajouteraient d’autres, comme rancœur, amertume, lutte : mauvais ingrédients pour un début de vie indigeste, avec toutefois, quelques petits plaisirs légitimes, prérogatives de l’enfance. 

Deux ans s’étaient écoulés depuis la mort de son père. 

L’ogre arrivait chez le petit Poucet. 

Il apparut. Sa mère l’aimait-elle au point de ne pas se rendre compte de sa monstruosité ? Ou était-elle aussi tétanisée que sa fille ? Car, ce n’est pas la tendresse qu’il avait envers elle qui l’excuse dans son souvenir. Le silence de sa résignation n’avait rien de commun avec le sien, pétri de rage, il ressemblait de plus en plus à du béton armé. 

Elle le nommait “il” ou “lui”, comme s’il s’agissait d’une créature infernale “il” avait jeté son dévolu sur elle, elle était son souffre douleur : pléonasme. Sa façon fallacieuse de l’appeler “la môme”, lui donnait envie de vomir. 

Comment le trouver attachant, quand on le voyait, vendre ses légumes mouillés pour en alourdir le prix ou bricoler des boites à papier hygiénique aux dimensions exactes de celui-ci avec toute l’application voulue par l’étroitesse de son esprit, renforcée par sa violence et son extrême avarice. Dominique était, tour à tour, frappée ou humiliée. Quand son humeur était bonne, de sa voix “vinaigrée”, il s’amusait à lui dire, “tes genoux ressemblent à ceux des génisses !” et quand elle était mauvaise, elle pouvait mettre ses jambes à son cou. 

Un soir, elle était seule dans la cuisine, et il rentrait de la pêche, n’ayant pas lu suffisamment d’admiration sur son visage devant sa récolte fructueuse, il se mit à la regarder fixement comme pour lui extirper un oh ! Ou un ah ! de circonstance, qui ne sortait pas. 

L’effroi, qu’elle voyait dans l’œil des poissons, encore parcourus de soubresauts, la terrorisait, et la figeait. 

C’est alors, qu’il lui ouvrit la bouche, lui desserrant de force la mâchoire, pour y enfoncer un poisson presque entier. 

Deux malheureux accents font que la pêche, n’est pas péché, mais il n’empêche que ce pêcheur là, était abject. 

Instinct de survie en SOS - ouate - flanelle - béton - silence - laine et haine, glossaire arbitraire des éléments de son armée, mais mise en place de la révolte. 

Elle livrait une guerre muette, étouffée. Mais elle gagnait une petite bataille parce qu’elle avait décidé l’indifférence, l’ignorance et le mépris. 

En même temps, elle pouvait, presque, le remercier de cette curieuse force intérieure qu’il lui suggérait. 

Elle ne mangerait plus jamais de poisson. 

La petite était maintenant en sixième et ses résultats scolaires furent désastreux. 

“Il” avait réussi à faire d’elle une mauvaise élève, en coupant l’électricité le soir pour l’empêcher d’étudier ses leçons. Grâce à ce “bel esprit d’économie”, elle dut revenir à l’école primaire. 

Le cours du moral n’était pas à la hausse. Elle était désespérée. Ç’aurait pu être le marasme si une petite voix vibrante d’encouragement ne l’avait pas prévenue que quelque chose allait changer. 

- 4 -

 

 

Elle allait partir en pension et quand pension signifie libération, c’est que quelque part, famille veut dire prison. 

Elle avait eu le temps de réaliser l’absence de son père, et souhaiter celle de “l’autre”. 

Si la jeunesse est un voyage que l’on croit loin des rivages, diffluence ou pas, ancre levée, destination insouciance, escale liberté, l’enfance est la gare la plus proche, l’embarquement immédiat. On a déjà pensé inconsciemment à ses valises. On sait qu’il y aura départ. 

Pourquoi ne sait-on pas, avant qu’il ne soit trop tard, que tous ces endroits vont se graver en nous et ne nous quitteront plus ? Nous prendrions peut-être, plus de précautions dans le choix de nos engagements, mais la vie est faite de cette ignorance. 

On se détache du passé sans y échapper et inversement. 

Elle avait donc emprunté la passerelle de l’espoir qui la faisait traverser de l’enfance à l’adolescence. Les portes du pensionnat s’ouvraient, comme se déploient les ailes d’un avion. Visite du zoo incitée par le paon...

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