Une affaire de temps

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Qu'est-il arrivé à Blanche ? Sa disparition dévaste Paul, son compagnon.

Il partira à sa recherche, sans relâche, jusqu'au constat évident. Blanche victime d'un accident de « téléporteur » est prisonnière quelque part dans une improbable zone temporelle.

Il fera le deuil de son amour. S'il tend vers l'éternité, l'amour n'est pas éternel. Néanmoins, quelque chose dans l'azur décidera du contraire.


Publié le : lundi 1 décembre 2014
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EAN13 : 9782332855367
Nombre de pages : 276
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-85534-3

 

© Edilivre, 2014

Une affaire de temps

 

 

Dans la pénombre, le vaporeux ruban horaire serpentant tranquillement autour du lit affichait huit heures.

« Lumière ! » susurra Paul ensommeillé. Progressivement la chambre révéla ses contours.

Figaro, son androïde F3 déposa le plateau déjeuner et son bol de café fumant sur le chevet.

« Bonjour, Monsieur ! Nous sommes le 22 mai 2113. Temps variable, température de l’air 21 degrés. Nous fêtons Sainte Rita, patronne des causes désespérées. »

Vêtu d’un costume à plastron, nœud papillon et couvre-chef pour dissimuler ses articulations efficaces mais sans fioritures, Figaro avait la dégaine d’un majordome d’aristocrate.

Bientôt quatre ans qu’ils frayaient ensemble. Paul y était attaché comme à une vieille paire de pantoufles, avec parfois l’impression qu’il devinait ses pensées.

Figaro n’était pas qu’un ordinaire grille-pain comme ses ancêtres. Son microprocesseur, apte à modéliser les idées abstraites, pouvait produire un comportement intelligent. Il comprenait ses propres raisonnements, ressentait une conscience de soi et éprouvait de vrais sentiments (quoi qu’on puisse mettre derrière ces mots).

Se fondant sur le constat que l’intelligence a un support biologique (donc matériel), les scientifiques du siècle dernier ne virent aucun obstacle à tenter l’aventure avec la machine de Turing.

Certes, était-il un peu dépassé en comparaison de la récente vague des G5 + conçus et fabriqués par leurs parents les G5.

Ceux-ci affichaient un très haut niveau de cognition. Traitement de l’information, mémoire, résolution des problèmes, fonctions exécutives frôlaient la perfection. Leur stock lexicologique était impressionnant. On pouvait heureusement réguler leur débit, du mode silencieux pour taciturnes au mode moulin-à-paroles pour âmes esseulées.

En dépit de leur programmation pour une obéissance indéfectible, Paul craignait un dysfonctionnement. Ferrailler avec un androïde affranchi, ou pire psychopathe, n’était guère à son goût.

Mais son imagination l’engageait dans des dérives hasardeuses.

« Tu romances aisément ! ironisait Blanche.

– L’imagination est plus importante que l’intelligence ! dixit Einstein. »

Si la vie distribue un peu au hasard ses moments aigres et doux, celui du premier café matinal est sa petite réussite.

Lisa avait coutume de dire : « Les petits bouts de plaisir font le bonheur, à condition de les considérer tels. »

Jeune adulte, cette représentation lui semblait minimaliste. Il y adhérait de plus en plus. Tout dépend de notre approche des choses de la vie. S’il avait prisé contrariétés et embûches, n’aurait-il pas été comblé ?

« Ouverture des baies ! »

Le R.C. (réseau central) dégagea trois pans de mur. À claire-voie, la chambre était comme un cube de cristal taillé dans le ciel.

Il occupait, au vingt-cinquième étage d’une tour, un appartement conçu en décrochés, de telle sorte que très peu de pièces puissent être attenantes.

Quelques cloisons pouvaient se dénuder pour un éclairage optimal et la sensation de vivre dans des cieux rouges, pourpres, orangés ou azur profond. Selon.

Son agenda était serré. Il avait rendez-vous avec sa dulcinée, Blanche, et son aïeule, Lisa, grippée et hospitalisée au centre de Santé.

De nombreux fléaux du XXIe siècle étaient éradiqués. Le traitement et la prévention des maladies génétiques avaient progressé à grands pas. Cependant, la médecine restait toujours démunie face à certains virus.

Comme les blattes ou les cafards, des sérial-killers aussi anciens que le monde narguaient l’humanité.

Le centre de Santé traitait les maladies orphelines, toujours oubliées de la recherche médicale, mais son secteur d’activités biotechnologiques, transplantation d’organes artificiels et artefacts, était le plus florissant.

Déconseillant une visite, Lisa était en passe de terrasser l’ennemi mais le risque de contagion persistait, le RC proposa un visuel holographique.

Quatre femmes se matérialisèrent dans son bureau. Son bouquet de mamans, respectivement âgées de 50 ans, 90 ans, 110 ans et 140 ans.

Lisa accusait son âge mais les trois autres, sans rivaliser avec des gravures de mode, avaient conservé leur lustre et leur truculence. Cette petite esquille de jeunesse dans le regard.

Lisa avait toléré quelques implants (il en avait perdu le compte et l’historique), greffe d’une puce sur le nerf optique, d’une oreille électronique, quelques os, une vessie, mais opiniâtrement boudé le recours à la chirurgie esthétique.

Plus coquettes, les trois autres avaient livré un combat de haute lutte contre la déliquescence, morceau par morceau, abattis par abattis, années après années, pour un résultat honorable.

« Comment se porte mon archi-mamie préférée ? s’enquit-il, s’asseyant à ses côtés, en l’occurrence le fauteuil du salon.

– Le malin a sectionné quelques ficelles de la marionnette ici présente. Quelle racaille ce virus ! J’ai cru ma dernière heure venue.

– Allons ! Tu es increvable !

– La vie, c’est bonjour, au revoir. Un endroit pour naître, un temps pour vivre, un endroit pour mourir. Fiston, je ne mourrai pas, mes artefacts et ajouts cesseront leur office. Je ne suis que du temps, de la poussière de temps passant au travers moi, ni tout à fait femme, ni tout à fait apparence. »

Elle soliloqua sur la vanité de la condition humaine, sa finitude prochaine, le carcan de sa vie, son enfer sur terre. Mortifère. Il réprima poliment son agacement. Les autres subissaient gentiment sa litanie.

Après la grippe, la diarrhée mentale. Inévitable.

Il plaidait coupable. Cette dégoulinade était prévisible. Il avait abordé la rencontre sur un ton badin et impersonnel. La légèreté est quelquefois cruellement hors sujet.

Madeleine, sa maman, tenta une diversion mais la vieille rouée en rajoutait.

L’atmosphère s’était alourdie à tel point qu’en dépit de sa compassion, il trancha net.

« J’ai rendez-vous dans un quart d’heure, il me faut déconnecter. Un petit quelque chose pour te remonter le moral ? Friandises ? Compilation de clips de ton époque ?

– De l’extrait de lavande, une pièce de savon de Marseille, des berlingots de Carpentras, énuméra Lisa ».

Caprice qu’il promit de satisfaire, avant de les embrasser par le biais d’une gigantesque bouche pulpeuse vomissant en rafales des petits cœurs cyanosés.

La chambre en fut inondée avant de s’abîmer dans le néant. Maussade, il s’en voulut d’avoir abrégé la conversation et de son manque de patience. Il devait se recomposer avant son rendez-vous avec Blanche.

Si les coquettes rajustent leur maquillage, les bonnes dispositions d’esprit prévalaient pour lui. Il ne souhaitait pas la contaminer de sa morosité. L’autre n’est pas un exutoire à notre mauvaise humeur.

Aller vers autrui pour offrir et non prendre. Cette discipline de longue date était une manière d’exister dont il ne savait plus si elle était innée ou acquise.

Tyrannique contrat d’excellence frappé du sceau de sa fierté, il en était conscient.

« Paraître à son avantage en toutes circonstances ? Crainte d’être rejeté. Les bonnes intentions sont oxydables à l’air, elles ne se déballent pas », diagnostiquait Blanche qui avait entrepris sa marche vers moi.

« Allez vers soi, c’est comme escalader l’Everest en talons aiguilles ! »

« Essence de lavande, savon de Marseille, berlingots de Carpentras », récapitula-t-il à haute voix.

Immédiatement, il fut transporté sur un petit chemin des Alpes-de-Haute Provence pour une excursion à bicyclette sous un soleil aveuglant.

Il entendit crisser le gravier sous les pneus. Le parfum des prés, éclairés de boutons d’or et ensanglantés de coquelicots, combiné à celui des pins, composait une fragrance originale dans ses narines.

Sans fatigue, il pédala jusqu’à une boutique aux rayons garnis d’une myriade de flacons étiquetés.

« Interconnections et bifurcations, Marseille ! » annonça la voix primesautière du R.C. (il ne parvenait pas à en modifier le timbre).

Marseille aux senteurs marines et couleurs bigarrées. En décapotable, il sillonna la Canebière, les Réformés, jusqu’à la vieille route d’Aubagne où une ancienne entreprise familiale perpétrait l’art de la fabrication du savon.

Quatre grosses pièces brutes à l’odeur étrange furent ajoutées à son panier, après que le vieux marseillais lui ait raconté sa vie en long en large et en travers.

Malgré une prospection poussée à Carpentras, il ne trouva pas de berlingots, dont la fabrication avait cessé. Sur sa lancée, il eut envie de globe-trotter et se fit transporter aux chutes du Niagara.

Tumulte et fureur, écume et bouillon de vie. Cette débauche évoqua la conception divine de Platon, pour lequel Dieu est mouvement. Il se jura de s’y rendre en chair et en os.

Le virtuel comblait quatre des cinq sens. Ouïe, vue, odorat, toucher. Un ersatz de saveurs était synthétisé par le cerveau à partir des autres.

Le virtuel ? Vaste débat ayant suscité des kilomètres de rapports et comptes rendus, une foison de commissions d’enquête, meetings et manifestations de rue.

Les réactionnaires prétendaient qu’il se bornait à faire resurgir une gamme de sensations connues et reconstituait une atmosphère truquée et erronée. Nocif et frustrant.

Il avait bourlingué aux quatre coins du monde en virtuel et vécu de nombreuses expériences. Il n’était pas une pâle copie de la réalité mais un leurre efficient. Une création dans la création. Un rêve dans le rêve ? On pouvait s’en satisfaire, faute de mieux.

Il poursuivit son périple par les pyramides d’Égypte pour y éprouver une nouvelle fois l’équilibre pérenne entre l’espace, le temps et l’histoire.

Son escapade s’acheva au Taj Mahal. Ce haut lieu propice à la méditation opéra sa curieuse alchimie, entre religiosité primaire, sentiment mystique et questionnement existentiel.

Ressourcé, détendu et dispos, il pouvait joindre son aimée.

Il pressentait la teneur de leur discussion. Récemment elle avait fait part de sa décision ferme d’avoir un enfant. Cette idée le séduisait mais les modalités de la conception le surprenaient. Après la fécondation, Blanche désirait fabriquer seule son bébé.

« De la division cellulaire à l’accouchement. De bout en bout, artisanalement à l’ancienne ! »

Certes, de plus en plus de femmes renouaient avec ce moyen originel de peupler la planète.

Mais Blanche, en voie d’obtenir une promotion, y renoncerait-elle sans tiraillements ? De toute évidence son employeur l’évincerait au profit d’un G5 + disponible et zélé.

L’autorisation d’accès échoua. Pourtant, elle attendait son appel. Avait-elle modifié ses plans ? Il patienta cinq minutes avant de renouveler la requête.

« Opération inexécutable. »

Quelques tentatives infructueuses plus tard, il tenta de la joindre par vidéophone. Probablement était-elle en chemin pour une visite surprise.

« Coucou ! Ici Blanche, occupée pour l’instant, veuillez laisser votre message. Je me ferai un plaisir de vous rappeler.

– Vidéophone moi rapidement, je suis inquiet.

– Message non distribué, hors réseau connu. »

Un fracas dans la cuisine le fit sursauter. Il y trouva Figaro immobilisé au milieu d’un monticule d’éclats de porcelaine blanche.

« Emplacements 26 et 27 occupés. Attente d’instructions complémentaires. »

Ces assiettes faisaient partie d’une ménagère offerte en cadeau de mariage à Lisa. Introuvables dans le commerce, la casse de ces antiquités l’indifférait pourtant. Il trouverait un prétexte pour les soustraire des repas familiaux.

Le préformatage de Figaro avait nécessité le quadrillage de l’appartement en zones différentielles et la numérisation des emplacements des objets et ustensiles usuels. Le robot exécutait les tâches ménagères de main de maître, à condition que ces derniers se trouvent dans leur section prédéfinie.

Dans le cas présent, Paul était responsable, étourdiment il avait déposé son plateau-repas sur une pile d’assiettes.

« Emplacements 26 et 27 occupés. Attente d’instructions complémentaires, rabâchait Figaro.

– Fais preuve d’initiative ! Fouille ta mémoire fonctionnelle, dégorge ta mémoire tampon !

L’oukase fit taire le robot. Frappé de redondance cyclique, il n’assimilait pas la directive. Compatissant, Paul grommela :

– Désencombrement zone 7. Que ça saute ! Sinon je te remplace par un G5 +

– Quand nous n’aurons que la tendresse à partager, fredonna l’androïde. »

Un quart d’heure par jour, dans des domaines paramétrés et sous son contrôle, Figaro se connectait au réseau central pour la maintenance et la mise à jour de ses données. Allez savoir pourquoi, il avait téléchargé plus de mille chansons des XX et XXIe siècles.

L’à-propos et la pertinence de la chanson dénotaient une subtilité, un potentiel d’abstraction qui le stupéfia.

Dans la « vaposphère » il « vidéophona » à Blanche toujours injoignable. Sa préoccupation allait grandissant. Décrassé, apuré, désénervé, parfumé, il enfila sa combinaison en lycra.

Blanche demeurait à vingt kilomètres au sud-ouest de la mégapole. Il avait le choix entre s’y rendre en téléporteur ou en V.E.A. (voiture électronique à air comprimé).

Dilemme. Il n’avait pas étrenné le porteur récemment installé dans le salon, quelques accidents relatés dans l’Ipresse ayant tempéré son enthousiasme.

Le progrès réclamait son tribut de martyres. De réajustements en réajustements, jusqu’au risque zéro, la technologie ne progressait pas sans ces pionniers écervelés.

Brûlés, amputés, asphyxiés, électrocutés, irradiés, pouvaient s’enorgueillir de leur contribution à la modernisation de la planète.

L’Ipresse rapportait un cas de dissociation cellulaire partielle. L’usager était arrivé à destination chauve, édenté et hagard.

Suite à une manipulation erronée (il avait composé le digicode de son propre téléporteur), un lambda coincé dans le tube se téléportait sans discontinuer à son point de départ.

Les opérations de sauvetage retransmises sur plusieurs Ichaînes, on pouvait distinguer l’individu dans son cylindre.

« Il s’estompe, il s’efface du monde », pensa Paul.

Grossières erreurs et cas isolés rassuraient l’Ipresse gouvernementale, rappelant les précautions d’usage et la priorité à accorder aux porteurs publics en conformité avec toutes les normes. Et peu onéreux !

Prenant son courage à deux mains, il déverrouilla le sien. Plusieurs destinations prémémorisées par l’équipe d’installation s’affichèrent.

B pour Blanche

D pour dentiste

Do pour docteur

H pour Henri son fidèle ami

M1 M2 M3 M4 pour ses mamans

P pour son papa.

Après vente, l’entreprise proposait une assistance à la configuration des déplacements. Il enrichirait cette liste au gré de ses besoins. Tous les correspondants ne disposaient pas d’un tube porteur, le cas échéant, le système vous larguait dans le VIP le plus proche.

La commande vocale proscrite, trois confirmations de la destination souhaitée étaient obligatoires. Il fallait vraiment y mettre du sien pour se tromper. Ou être suicidaire.

« B.

– Confirmez, s’il vous plaît.

– Porteur hors service. Souhaitez-vous le VIP NB5 – Z ? »

Il se retrouva au pied de l’immeuble de Blanche, assailli d’émotions brouillonnes et contradictoires. Au vingtième étage, le loft était éteint. Grâce à la copie de son tatouage digital (cérémonieusement offert comme un anneau nuptial), il put s’introduire dans son antre.

Dans l’appartement sagement endormi, l’ordre régnait. Elle ne l’avait pas quitté précipitamment.

Les caméras le renseignèrent modérément. On la voyait sortir à 6 h 30 pour son jogging matinal et revenir à 7 h 30. Mais le système de surveillance ne couvrait pas l’intégrale surface, nombreux angles morts et zones d’ombre.

Les vidéos du garage montraient sa VEA sagement rangée. Dans le hall, le réceptionniste s’exclama goguenard :

« Je ne rencontre plus un chat depuis les porteurs. Visiteurs et résidents vont et viennent à mon insu. Certains ne franchissent même plus le seuil de leur porte d’entrée ! Alors la jolie dame, je l’ai remarquée ! »

On pouvait rester reclus sans tracas. Repas, denrées alimentaires, biens et services commandés et livrés à demeure.

L’extension du télétravail dans la fonction publique, les grandes entreprises et de nombreux départements du réseau informatique avait renforcé le phénomène.

Enfin le virtuel supplantait la réalité. Sans dépenses d’énergie, les gens vivaient intra-muros des épisodes de vie trépidants.

Pourquoi crapahuter dans la neige pour entrapercevoir un match de foot, pressé dans une tribune d’angle quand, sans bourse déliée, sur son sofa, on peut y assister aussi bien que l’arbitre ? Pourquoi échanger des banalités avec sa voisine quand on peut dialoguer, jouer ou batifoler avec un échantillon exhaustif de l’humanité ? En 3D, HD et interactivité.

Frilosité et ankylose. L’entropie gangrenait sournoisement l’humanité.

L’officier de police haussa les épaules.

« Disparue depuis six heures ? Bah, elle est majeure et vaccinée !

– Elle m’aurait informé d’un contretemps après un rendez-vous manqué !

– Si on déclenchait le dispositif pour un blanc de six heures dans l’emploi du temps de chacun, on ne s’en sortirait plus ! Je comprends vos craintes et compatis, mais patientez jusqu’à lundi. Si elle est encore aux abonnés absents nous aviserons !

– Qu’elle en ait terminé avec son galant ? C’est ce à quoi vous pensez ?

– Absolument pas ! protesta vertement l’officier piqué au vif d’être deviné. »

Ne souhaitant pas l’irriter davantage, il prit congé. Il se débrouillerait seul.

 

 

Valentin taillait les cyprès délimitant sa fermette, son épouse pouvait l’apercevoir de la cuisine. Le gaillard aimait les travaux de force et se colleter avec les défis de la nature. La coquine en réclamait des muscles et de l’endurance !

Les travaux de la ferme mobilisaient tout leur temps. Ils ne s’en plaignaient pas, chérissant ce mode d’existence âpre et tonifiant, à l’opposé de l’amollissement ambiant. Repos ? Un bon gros et lourd sommeil de sept heures.

Divertissements ? Valentin se passionnait pour la sculpture des ceps de vigne ou des racines, qu’il métamorphosait en figurines humaines ou animales.

Son épouse confectionnait des colifichets et travaillait l’argile et le verre poli avec talent. Avec trois fois rien, elle créait de surprenants bijoux et mille choses égayant les étagères du salon.

Sa machine à coudre enfantait des merveilles. Devant une de ses œuvres Valentin s’était écrié : « Tu es ma Cousette ! »

Depuis, tout le monde l’appelait ainsi. Batiste, le cadet, adorant sa maman Cousette, serait tombé des nues en apprenant qu’elle ne se prénommait pas ainsi.

En 2013, ils étaient bien dépassés. Redoutant les ordinateurs, le paysan refusait de s’en approcher.

La maison était scindée en deux. À l’étage trois adolescents, volets et portes clos, s’anéantissaient dans les I-gadgets et s’assourdissaient de musique aux échos métalliques.

Amateur de musique classique, Valentin grimaçait.

« Quelle étrange cacophonie ! On dirait des dentiers qui s’entrechoquent sur des marmites. »

Leur dissemblance était telle qu’on eut dit qu’ils étaient séparés par quatre générations.

Les réunions autour de la table familiale étaient cocasses. Valentin ne gobait pas un mot de leur charabia. Maternelle, Cousette, qui avait assimilé d’instinct leur mode de fonctionnement et jargon, servait d’hiatus et d’interprète.

Malgré cela, ils se chérissaient. Valentin s’abstenait de critiquer les mœurs de sa progéniture. Laissant faire, laissant passer.

Les jeunes avaient accepté l’immuabilité de leurs parents.

« On ne les changera pas !

– Et c’est tant mieux ! »

Cinq ans auparavant, le couple avait frôlé le gouffre. Les temps étaient à la productivité et à l’agriculture intensive et rapide.

Ses concurrents vendaient des fraises en mars et écoulaient des montagnes de primeurs sur les marchés.

Instrumentalisation, serres climatisées (certains surveillaient la pousse des tomates depuis leur salon), recours aux engrais chimiques, Valentin avait opiniâtrement refusé ces méthodes.

Comme Monsieur Jourdain fabriquant sa prose, sans le savoir, il cultivait du BIO. L’appellation n’avait d’ailleurs aucune signification pour celui qui travaillait la terre comme ses parents et grands-parents.

Avec sa modeste production journalière, il arrivait trop tard sur les marchés. Incapable d’honorer les commandes massives des expéditeurs, ses affaires chutèrent.

Un samedi matin il gara son van sur le parking d’une grande surface. Le coffre recelait de merveilles, tomates, poireaux, épinards, navets comme on n’en faisait plus.

Il se fit rapidement une clientèle de connaisseurs et put solder les traites de son tracteur.

Mais la grande surface portant plainte pour concurrence déloyale, il fut pénalisé d’une amende pour vente sans autorisation.

Écœuré, il confia son tourment à son épouse après le repas du soir.

Julien, l’aîné, interceptant leur conversation, créa le blog « Valentin, l’un des derniers Agristocrates ».

Il y raconta son père, ses nobles méthodes de travail, l’agrémenta d’abondance de vidéos de la ferme et de ses trésors.

Lassés des insipides fruits de la grande distribution, déçus par les produits pseudo-biologiques, de nombreux acheteurs se rendirent à la ferme, au grand étonnement de Valentin.

Le commerce sauvage dura un petit mois, la clientèle s’étoffait. Ils ne s’en sortaient plus.

« Il nous faut une brigade de main-d’œuvre ! Impossible de cultiver, récolter, conditionner, calibrer, servir, encaisser etc. etc. !

– On ne peut pas être au four et au moulin.

– Mets-toi en conformité avec la réglementation, je me charge du reste ! ordonna Julien. »

« Libre-service Valentin – Récoltez fruits et légumes sur place », peut-on lire sur les annonces Internet et les affichettes placardées abondamment (y compris sur le mur de la grande surface accusatrice).

Aujourd’hui les affaires tournaient rondement. Ils avaient engagé une aide à temps complet. Une jeune femme un peu bizarre, selon Valentin, mais travailleuse et dégourdie, selon Cousette.

Reine s’occupait des ventes et des achats, de la gestion comptable et du secrétariat. Elle accueillait et accompagnait la clientèle dans les champs, délivrant conseils et consignes pour la cueillette. Il ne fallait pas offenser les pouces et les plants.

« Attention à ce qu’ils ne massacrent pas mes plantations en piétinant tout ! »

Henri était directeur conseil de l’un des trente-cinq départements du réseau central. Titre pompeux pour un emploi fourre-tout et chronophage.

Déterminer avec précision le profil de son poste relevait du défi. Dresser une liste exhaustive de ses attributions, du miracle.

Le gouvernement avait instauré un Q.R.H (quota réglementaire d’emplois humains) destiné à enrayer le chômage dû à la prolifération des androïdes.

Pour contourner les règlements, sans étude préalable à l’emporte-pièce, les multinationales avaient saupoudré leurs filiales de postes de travail superfétatoires estampillés Pertes et Profits.

S’estimant déshonorés, les titulaires de ces postes caoutchouteux les avaient rendus indispensables. L’intelligence humaine pouvait encore défier l’intelligence artificielle.

En dépit de ses diplômes et qualifications, Henri était un Q.R.H. Comme ses coreligionnaires, il avait à cœur de prouver son utilité et d’affirmer ses compétences, n’épargnant ni ses forces ni son temps.

Mais quand il réintégrait son domicile à des heures tardives, il ressentait la vacuité de son travail et par extension celle de sa vie.

Paul avait déposé plusieurs messages.

« Blanche a disparu. Besoin de toi. Contacte-moi ! »

« Chevauche ton cylindre. Courage vieux, je t’attends ! »

Le télé-tubes s’irisa des couleurs de l’arc-en-ciel. Henri observa la recomposition de son ami. La féerie de ces survenances l’épouvanterait et l’émouvrait longtemps encore.

Les pixels s’entre-dévoraient, grossissaient en girandoles lumineuses. Mouvance informelle évoquant la flamme fuyant l’eau, une silhouette aux contours incertains se trémoussa en une danse douloureuse. Vacilla un instant. Comme si elle hésitait.

Comme si le miracle de la vie tenait dans une seconde d’une fragilité extrême. Une contingence propice, un hasard déjoué. Comme si, à l’intersection d’un entrelacs de chemins, d’instinct elle choisissait le bon.

Puis se stabilisa. La précipitation des atomes se conglomérant pour renaître avait quelque chose de tragique et de beau.

« Explique depuis le début !

Un long arrêt sur image ponctua le récit de Paul.

– Une hypothèse ? interrogea ce dernier, sur les charbons ardents.

– Plusieurs, rétorqua Henri, sibyllin. As-tu questionné ses proches ?

– Son frère a déjeuné avec elle hier. Son amie l’a raccompagnée au pied de son immeuble après leur jogging habituel ce matin. Ses parents ne l’attendaient que demain et son employeur lundi. Aucun n’avait de motifs d’inquiétude. »

– A-t-elle laissé un message ?

– Silence intégral.

– Soit ta thèse s’avère, soit elle cache bien son jeu !

– En escapade avec un godelureau ? Tu plaisantes !

– Escapade ou mission inconnue. On croit connaître les gens mais certains avancent masqués. Connais-tu les statistiques ? Dans un couple sur deux, l’un des deux détient un secret potentiellement destructeur pour le couple ! »

L’angélique épouse d’Henri n’avait-elle pas omis de préciser avant les noces qu’elle était déjà maman de deux enfants ?

Il ne laisserait pas le doute s’insinuer. Il avait confiance en Blanche. La confiance ? Accorder un inconditionnel crédit aux agissements de l’autre, même si leur sens échappe momentanément. Ce que nous ne comprenons pas deviendra limpide par la suite.

« Partons du principe qu’elle est au-dessus de tout soupçon et concentrons-nous sur la thèse de sa disparition. Quand tu entends galop pense cheval et non mulet !

– Ne t’enflamme pas ! J’émets des hypothèses. Il y a forcément des déchets. Mais une idée en engendre une autre. La confrontation des nôtres dégagera un début de piste. »

Il le savait. On ne résout rien en occultant les aspects déplaisants d’un problème. Souvent causes et solutions se cachent dans la douleur. Mais pas toujours.

« Téléporteur, vidéophone, holographe hors-service, comment l’expliquer ?

– À mettre au crédit de sa disparition. Mais ce black-out n’est-il pas de sa facture ?

– Peut-elle tout désactiver ? Les annonces d’indisponibilité ne seraient-elles pas différentes ?

– Que disent les divers systèmes ?

– Hors service, hors réseaux connus !

– Bizarre effectivement. Inspectons les lieux ! »

Henri bénéficiait d’une A3 (autorisation d’accès niveau 3) sur une échelle de quatre.

Les A1 et A2, assez fréquentes, autorisaient la collecte d’informations de faible importance, accessibles au commun un peu débrouillard. Plus rares, les A3, la fouille de l’historique des mouvements et opérations Internet.

Toujours en vigueur, la loi Informatique et Libertés et sa comète d’amendements et additifs, votée au XXe siècle, sacralisait la confidentialité et sanctionnait durement les contrevenants.

Ainsi, fort heureusement, seulement une poignée de hauts responsables assermentés (Sécurité intérieure Défense du territoire et Finances) jouissaient-ils d’une A4.

En un clic, par interconnexions et recoupements, ils accédaient à l’intégrale biographie (dates, heures, minutes précises) d’un individu pratiquement depuis son stade embryonnaire.

Sa vie, dans les grandes lignes ou par le menu, les événements majeurs aux plus insignifiants.

– Résultats et comportements scolaires, appréciations et notes professionnelles.

– Réseau social, teneur de ses conversations et correspondances.

– Pratiques sexuelles (en virtuel comme en réel).

– Maladies et accidents, cadence et traitements.

– Déplacements et lieux de fréquentation.

– Transactions financières, etc.

X avait acheté un tube de dentifrice de telle marque le 27 janvier 2112 à 10 heures du matin, à 10 h 21 commandé une pizza à la mozzarella et un godemiché. Ouvert la porte de son garage le 29 janvier 2113 à 9 h 45. Y, quant à lui, détestait les chewing-gums à la chlorophylle, raffolait des champignons, et son chien, des croquettes Miam-miam.

Avec son A3, très en deçà de ces prérogatives, Henri captura les images vidéo du loft. En instantané et différé.

Désert, l’appartement était tel qu’il l’avait laissé. Les différents films confortaient l’exposé de Paul.

À 7 h 30, on la voyait pénétrer dans le cabinet de bain pour en ressortir une demi-heure plus tard, sapée et en beauté. Elle semblait enjouée à l’approche de son rendez-vous.

« Elle est superbe ! Ce déhanché ! Ses yeux ! s’extasia Henri.

– Que fait-elle ensuite ? abrégea-t-il un brin agacé.

– Elle se dirige vers l’holographe. On la perd là. Les caméras ne couvrent pas cette section. »

Ses déplacements sur le R.C. n’offraient rien d’édifiant.

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