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Une affolée d'amour

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Le 5 novembre 188., vers huit heures du matin, la concierge du numéro... de la rue Blanche vit entrer chez elle, ou plutôt se précipiter dans sa loge, une femme éperdue, hors d’haleine, pâle, comme épouvantée.

C’était Mlle Aurélie, femme de chambre de Mme Laure de Vivian, une fort jolie personne, se disant artiste dramatique, qui occupait le troisième étage de la maison.

— Qu’avez-vous donc ? Que vous arrive-t-il ? demanda vivement la concierge, étonnée, inquiète.

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Adolphe Belot

Une affolée d'amour

I

Le 5 novembre 188., vers huit heures du matin, la concierge du numéro... de la rue Blanche vit entrer chez elle, ou plutôt se précipiter dans sa loge, une femme éperdue, hors d’haleine, pâle, comme épouvantée.

C’était Mlle Aurélie, femme de chambre de Mme Laure de Vivian, une fort jolie personne, se disant artiste dramatique, qui occupait le troisième étage de la maison.

 — Qu’avez-vous donc ? Que vous arrive-t-il ? demanda vivement la concierge, étonnée, inquiète.

Mais Aurélie ne répondait pas. Elle se tenait droite, appuyée contre le mur, près de la porte. Tout son corps tremblait. Un mouvement nerveux, convulsif, faisait claquer ses dents. On voyait qu’elle essayait de parler et qu’elle ne pouvait y parvenir.

 — Mais qu’avez-vous donc ? disait la concierge. Vous allez vous trouver mal.

Et, appelant son mari, qui finissait de s’habiller dans une petite pièce attenant à la loge :

 — Vite, Jérôme, un verre d’eau ! Dépêche-toi !

Jérôme obéit machinalement, par habitude, sans savoir de quoi il s’agissait, et entra dans la loge avec le verre d’eau.

Sa femme le lui arracha des mains, rejoignit Aurélie, la fit asseoir et, plaçant elle-même le verre entre ses dents ; parvint à lui faire boire quelques gorgées.

En même temps, Jérôme prenait, dans une armoire, un flacon de vinaigre et le plaçait sous le nez de la femme de chambre.

Ces soins eurent le résultat attendu : quelques couleurs revinrent à Aurélie, et le tremblement nerveux qui l’agitait sembla diminuer.

Alors la concierge répéta ses questions :

 — Qu’avez-vous ? Que vous est-il arrivé ?

Aurélie fit un effort, essaya de se redresser, leva le bras comme si elle voulait désigner un étage supérieur de la maison, et enfin, de sa gorge contractée sortirent ces mots :

 — Là-haut !... la- haut !... ma maîtresse !... morte !... morte !...

 — Vous dites ? Vous dites ? firent à la fois les deux concierges.

Aurélie répéta :

 — Morte !... morte !... Tuée !.. tuée....

 — Tuée ! Mais comment ? Par qui ? Quand ?

Aurélie ne répondait pas. Sa pâleur l’avait reprise, ses dents claquaient de nouveau.

 — Nous n’obtiendrons rien d’elle, dit Jérôme à sa femme... Il faut monter là-haut... Il faut savoir.

 — Mais nous ne pouvons pas la laisser seule... Regarde ! Elle va s’évanouir encore.

 — Eh bien ! reste auprès d’elle. Je monte, moi.

Il monta vivement comme un jeune homme, malgré ses cinquante ans passés, et ne s’arrêta qu’au troisième étage.

Aurélie, en se sauvant, n’avait pas songé à refermer la porte.

Jérôme pénétra dans l’antichambre, et là, par la porte du salon grande ouverte, vit sur le tapis Mme de Vivian, inanimée, couverte de sang.

Terrifié, il allait sortir, prendre la fuite peut-être comme Aurélie, lorsqu’il se dit que la malheureuse femme n’était peut-être pas tout-à-fait morte, qu’on pouvait encore lui porter secours, et alors, se souvenant qu’il avait été soldat avant d’être concierge, il parvint à vaincre sa frayeur.

Il entra dans le salon, s’avançanl avec lenteur, prudemment, pour éviter de marcher dans le sang qui coulait de tous côtés et avait fait de grandes flaques sur le tapis.

Arrivé près du corps, il se baissa, et, glissant ses mains sous les épaules, essaya de le soulever. Mais, aussitôt, comme ses mains avaient faibli sous le poids, le corps retomba lourdement, avec un bruit sourd.

Il toucha le front, les joues ; ils étaient glacés.

Alors, il sortit précipitamment, descendit l’escalier encore plus vite qu’il ne l’avait monté et rejoignit sa femme :

 — Eh bien ? demanda celle-ci en s’élançant à sa rencontre.

 — La pauvre dame est morte, dit-il, et depuis longtemps.

 — Mais de quoi ? Comment ?

 — On a dû la tuer, l’assassiner.

— L’assassiner.

 — Oui, et je vais faire ma déclaration au commissaire de police.

 — Oui, oui, tu as raison... Va, va, sans perdre un instant... Ah ! mon Dieu ! quel malheur, quel événement, dans une maison comme la nôtre ! Que dira le propriétaire !

Et, se rapprochant d’Aurélie :

 — Qui a pu entrer chez vous ? lui demanda-t-elle. Qui avez-vous vu ? Que savez-vous ?

Mais Aurélie ne répondit pas. Depuis le retour de Jérôme, son émotion avait augmenté. De grands frissons, des spasmes l’agitaient. C’était une véritable crise nerveuse.

Une demi-heure s’écoula, puis le commissaire de police arriva, suivi de son secrétaire.

Ils furent rejoints dans l’escalier par un médecin du voisinage qu’on était allé chercher à tout hasard.

Celui-ci, dès qu’il fut entré dans le salon, s’approcha du cadavre, l’examina, et, sans le déplacer, le toucha, le palpa des doigts et de la main.

 — Eh bien ? demanda le commissaire au bout d’un instant pendant lequel il avait jeté un long regard circulaire dans le salon, à combien de temps, docteur, estimez-vous que remonte la mort ?

 — A dix ou douze heures au moins, répondit le médecin en se relevant.

Le commissaire de police tira sa montre.

 — Il est neuf heures, dit-il. Donc, suivant vous, cette malheureuse est morte entre dix heures et minuit ?

 — Oui, je crois ne pas me tromper.

 — La mort a été instantanée ?

 — Oui, un seul coup dans la région du cœur.

 — Peut-il y avoir eu suicide ?

Le médecin réfléchit un instant, comprenant toute la gravité de la question. Mais ce fut d’une voix assurée qu’il répondit :

 — Je ne crois pas. Le coup est trop violent. Une main comme celle que vous voyez là, étendue dans le sang, n’aurait pu le porter. Puis, ajouta-t-il vivement à la vue d’un objet qu’il venait d’apercevoir sur le tapis, l’arme qui a donné une mort aussi prompte, foudroyante, pour ainsi dire, s’il y avait eu suicide, serait restée dans la plaie... et voyez ce poignard, là, par terre, près de la cheminée... Après avoir frappé, le meurtrier aura sans doute rejeté vivement l’arme dont il venait de se servir.

 — Il n’y a pas de trace d’autres coups ? demanda le commissaire.

Le médecin se baissa, ouvrit entièrement la robe de chambre qui enveloppait Mme de Vivian, souleva la chemisette de batiste tout ensanglantée qui recouvrait la poitrine, et dit :

 — Non, il n’y a pas d’autres blessures. Un seul coup a été porté.

II

Le commissaire de police avait ramassé le poignard, et, le présentant au docteur :

 — Est-ce bien cette arme qui a servi au crime ?

L’homme de science examina longuement le poignard, puis la blessure, les rapprocha l’un de l’autre, les compara et dit :

 — Oui, j’affirme que cette blessure mortelle a été faite avec ce poignard. Du reste, voyez, il est encore tout ensanglanté.

 — Il pourrait être tombé, avoir été jeté sur le tapis, et s’être imprégné du sang répandu.

 — Alors on verrait des tâches sur le manche, à diverses places. Au contraire, le sillon sanglant s’arrête au milieu de la lame, comme pour indiquer la profondeur exacte de la blessure.

 — C’est juste... Une dernière question, je vous prie.

 — Je suis à vos ordres, monsieur le commissaire de police.

 — Suivant vous, cette femme a-t-elle été frappée à l’improviste, tout à coup, ou bien y a-t-il eu entre elle et son meurtrier une lutte plus ou moins longue ?

 — Je suis tenté de croire qu’elle s’est défendue, qu’elle a essayé de fuir, de se sauver. Voyez ces chaises renversées, cette petite chiffonnière culbutée.

 — Sans doute, et cette fois encore j’ai remarqué comme vous... Mais ces indices ne sauraient me suffire... Je ne dois pas me contenter de probabilités... L’examen attentif de ce cadavre vous peut-il apporter des preuves ?

 — Je puis du moins en chercher.

Le médecin s’agenouilla devant le corps de Mme de Vivian, examina le cou, les épaules, et dit au bout d’un instant :

 — Oui, voici des traces d’ongle, ici, à la nuque... Et l’ongle s’est enfoncé assez profondément pour qu’une gouttelette de sang ait jailli... Vous pouvez la voir encore.

 — Ce n’est pas le sang de la blessure ?

 — Non ; par suite d’une légère inclinaison du corps, le sang a coulé de la Mesure de haut en bas. Voyez : le.cou, les épaules sont intacts.

 — Bien, je vous remercie, docteur. Je n’ai plus besoin de vos lumières. Veuillez faire votre rapport ici ou chez vous, mais dans le plus bref délai possible, et me le remettre.

Aussitôt, le commissaire de police rédigea deux dépêches destinées au préfet de police et au procureur de la République, pour les aviser qu’un crime avait été commis au numéro... de la rue Blanche, et leur dire qu’il était sur les lieux.

Ces soins remplis, il crut devoir se livrer à cette partie de l’enquête qu’on appelle les informations, et qui sert de base, plus tard, à l’instruction. Les réponses des personnes interrogées ainsi sur place, sans retard, sont consignées avec soin, et ont souvent une grande importance, car elles sont faites sous le coup de la première émotion. Elles ne diffèrent des dépositions devant le juge instructeur que sur un point : on n’exige pas du témoin qu’il prête serment.

Le concierge et sa femme, appelés en premier lieu, déclarèrent qu’ils avaient appris la mort de leur locataire par la femme de chambre Aurélie.

 — Faites venir cette fille, dit le magistrat en s’adressant à son secrétaire.

 — J’ai pensé, répondit celui-ci, que monsieur le commissaire voudrait l’interroger, et elle se tient dans l’antichambre... Mais on a dû la soutenir, et par instants, la porter pour lui faire monter l’escalier. Je crains que, si elle entre dans ce salon, si elle voit le cadavre de sa maîtresse, son émotion n’augmente et qu’elle ne puisse plus parler.

 — Bien. Je vais aller la trouver.

Il sortit aussitôt du salon, referma la porte, entra dans l’antichambre, et, apercevant Aurélie, s’approcha d’elle et lui dit doucement :

 — J’ai à vous poser plusieurs questions. Il faut y répondre. Il le faut absolument. Je comprends votre émotion ; mais elle ne doit pas vous empêcher de parler... Vous étiez au service de Mme de Vivian ?

 — Oui, monsieur, murmura-t-elle.

 — Depuis longtemps ?

 — Une année environ.

 — Vous vous appelez ?

 — Aurélie Toussaint.

 — Vous êtes mariée ?

 — Non, monsieur le commissaire.

— Veuve ?

Elle fit signe que non.

 — Vous avez toujours servi ?

 — Non, monsieur, je travaillais autrefois chez moi.

Je n’ai fait que deux places.

 — A quel moment avez-vous eu connaissance de l’événement arrivé ici !

 — A huit heures, lorsque je descendais de ma chambre.

 — Vous couchez dans la maison ?

 — Oui, monsieur, au sixième étage.

 — Et vous ne descendez qu’à huit heures ?

 — Madame aimait à dormir tard, et m’avait défendu de commencer le ménage de trop bonne heure.

 — Vous étiez la seule domestique de Mme de Vivian ? Personne, autre que vous, ne la servait ?

 — Personne, monsieur.

Il fallait lui arracher toutes ces paroles qui sont consignées ici rapidement, mais qu’on devinait plutôt qu’on ne les entendait.

 — Alors, vous êtes entrée dans ce salon directement ? reprit le commissaire de police.

 — Oui, monsieur, je commençais toujours par le salon.

 — Et, en entrant, vous avez vu...

 — Le salon en désordre... des meubles renversés... Et, madame par terre, là... dans le sang, dans le sang !

Son tremblement l’avait reprise.

Pour lui laisser le temps de se remettre, le commissaire de police interrompit un instant son interrogatoire, et se contenta de la regarder plus attentivement qu’il n’avait fait jusque-là. C’était une fille de vingt-deux à vingt-trois ans, petite, à la taille souple et fine, jolie, mais d’une beauté irrégulière, fantaisiste : des petits yeux vifs, un nez retroussé, une bouche bien dessinée, aux dents très blanches, un peu pointues, des dents de chien, des cheveux d’un blond ardent, et quelques taches de rousseur çà et là sur les joues. Ses traits étaient fatigués ; ses yeux profondément cernés, mais les vives émotions qu’elle venait d’éprouver expliquaient et justifiaient l’altération du visage.

III

Lorsque la femme de chambre lui parut plus calme, le commissaire de police reprit son interrogatoire.

 — A quelle heure, demanda-t-il, êtes-vous montée, hier, dans votre chambre ?

 — A dix heures, monsieur.

 — Votre maîtresse était seule ?

 — Oui, monsieur.

 — Elle n’attendait personne ?

 — Je ne sais pas.

 — C’est elle qui vous a renvoyée ?

 — Elle m’a fait la déshabiller, elle a passé une rcbe de chambre et m’a dit : « Je n’ai plus besoin de vos services, vous pouvez aller vous coucher. »

 — Puis vous n’avez rien entendu, rien appris, jusqu’au moment où vous êtes rentrée ici, le lendemain matin ?

 — Non, monsieur, rien.

 — Quelle existence menait votre maîtresse ?

 — Une existence tranquille. Madame sortait fort peu, surtout depuis quelque temps.

 — Pourquoi : surtout depuis quelque temps ?

 — Parce que monsieur ne venait plus la chercher pour la mener au restaurant, la conduire au théâtre.

 — Qui appelez-vous monsieur ?

Elle hésitait.

 — Allons, fit le commissaire d’une voix ferme, répondez.

 — M. Pierre de Morlain, balbutia-t-elle.

 — Il demeure ?

 — Avenue de Villiers, n°...

 — C’était l’amant de Mme de Vivian ?

 — Je crois, oui, monsieur, fit-elle à voix basse.

 — Dites que vous êtes sûre. Une femme de chambre sait à quoi s’en tenir sur ces choses-là... Du reste, je suis déjà renseigné sur vôtre maîtresse, qui demeure dans ce quartier depuis longtemps et dont le nom m’est connu, un nom de guerre qu’elle a pris autrefois lorsqu’elle est entrée au théâtre et qu’elle à gardé depuis qu’elle n’y est plus... Sa vie était en effet assez régulière dans ces derniers temps, mais elle ne l’a pas toujours été, et vous ne commettrez aucune indiscrétion en répondant à toutes mes questions... Recevait-elle d’autres personnes que M. de Morlain ?

 — Non, monsieur, personne.

 — Pas même quelques amis, hommes ou femmes ?

 — Très rarement... si rarement que je ne pourrais pas dire leurs noms.

 — Nous reviendrons sur cette question. Continuons.. Vous m’avez dit que M. de Morlain ne venait plus chercher votre maîtresse pour la mener au restaurant, au théâtre... Depuis quand ?

 — Depuis plus d’un mois.

 — Il était donc en froid avec elle ?

 — Je crois qu’il voulait quitter madame... et madame paraissait avoir beaucoup de chagrin... Je l’ai surprise souvent tout en pleurs.

 — C’était une vieille liaison ?

 — Oh oui !... Deux ou trois ans au moins... Monsieur l’avait connue lorsqu’elle était encore au théâtre, et l’en avait fait sortir.

 — Mais, s’il ne venait plus la chercher pour passer la soirée avec elle, il lui faisait toujours des visites ?

 — De plus en plus rares, monsieur, et très courtes.

 — Quand est-il venu pour la dernière fois ?

 — Il y a trois jours, vendredi dernier, vers dix heures du soir.

 — Vous n’étiez pas encore montée dans votre chambre ?

 — Non, monsieur, madame m’avait dit de rester.

— Pourquoi ?

 — Elle craignait peut-être que monsieur ne lui fit une scène.

 — Ah ! ils se sont disputés ?

 — Pas ce jour-là, mais ils avaient eu une violente discussion quinze jours ou trois semaines auparavant... De la salle à manger où je travaillais, j’ai entendu plusieurs phrases.

— Répétez-les.

 — Madame disait : « On ne quitte pas ainsi une femme comme moi. Je me vengerai. » Et monsieur répondait : « Prenez garde, je puis me venger aussi. »

 — Vous êtes certaine d’avoir entendu ces propos ?

 — Oh ! oui, monsieur, certaine.

Il réfléchit un instant, et la regardant bien en face, brusquement :

 — Pensez-vous que M. de Morlain soit venu ici hier, après votre départ, lorsque votre maîtresse vous a renvoyée dans votre chambre ?

 — Non, monsieur, je n’ai pas dit cela.

 — Je sais bien que vous ne l’avez pas dit, mais je vous demande si vous croyez qu’il soit venu ?

 — Je ne l’ai pas vu.

 — Soit ! mais croyez-vous qu’il puisse être venu ?

 — Je ne sais pas, monsieur. Une fois entrée dans ma chambre, je n’en suis plus sortie.

Le commissaire d e police donna l’ordre d’introduire les deux concierges.

 — Vous connaissez M. de Moriain ? demanda-t-il.

 — Oui, monsieur, dit la femme. Un grand jeune homme blond, très distingué... Il venait autrefois tous les jours ici... Mais, depuis quelque temps, on ne le voyait que de loin en loin.

 — Aussi, continua le mari, madame lui écrivait-elle souvent, et c’est moi qui portais les lettres à son hôtel, même que j’y suis allé hier.

 — Ah ! hier, à quelle heure ?

 — Dans l’après-midi, vers quatre heures.

 — Vous lui avez remis une lettre à lui-même ?

 — Oui, monsieur, devant sa porte. Il sortait.

 — Il n’est pas rentré pour la lire ?

 — Non, monsieur. Il a parcouru la lettre très vite. Elle a paru le contrarier... Il a fait un geste de colère, a froissé le papier dans ses mains, et m’a dit : « Il n’y a pas de réponse, je n’en ferai pas, je n’en veux pas faire. »

IV

Après avoir consulté quelques notes, le commissaire de police dit tout à coup, d’un ton naturel, au concierge :

A quelle heure M. de Morlain est-il venu, hier soir, chez Mme de Vivian ?

 — Hier soir ? fit Jérôme étonné. Il n’est pas venu.

 — Vous en êtes sûr ?

 — Je ne l’ai pas vu.

Mais sa femme avait fait un mouvement.

 — Qu’avez-vous, que voulez-vous ? demanda vivement le commissaire.

 — C’est que...

— Quoi ?

Au lieu de répondre directement, la concierge dit à son mari :

 — Tu ne te souviens pas qu’hier soir, vers onze heures, comme nous venions de nous coucher, une voix a demandé le cordon ?

 — Oui, oui.

 — Et que tu m’as dit : « Qui sort donc à cette heure-ci ! » Je t’ai répondu : « Regarde. »

 — Et je t’ai obéi, j’ai regardé.

 — Eh bien ! demanda le commissaire.

 — Je n’ai pas bien vu... j’étais à moitié endormi... Mais je me souviens vaguement que c’était un grand monsieur.

 — Grand comme M. de Morlain ?

 — A peu près.

 — Vous n’avez pas reconnu ses traits ?

 — Non, monsieur le commissaire... Il a passé très vite devant ma loge... Il me semble que le collet de son pardessus était relevé.

 — Et vous lui avez ouvert la porte sans lui demander d’où il pouvait venir ?

 — J’avais tiré le cordon machinalement d’abord, et il en a profité... Puis...

 — Puis vous vous êtes endormi, n’est-ce pas ?

 — Je l’avoue, monsieur. Je ne me serais même pas souvenu de tout cela, si ma femme, tout à l’heure, ne m’avait pas rappelé...

 — C’est fort heureux qu’elle ait eu de la mémoire pour vous.

Et, se tournant vers la concierge :

 — Pourriez-vous me dire aussi à quelle heure cette personne, qui est sortie à onze heures, est entrée ?

 — Non, monsieur, non. Je ne l’ai pas vue entrer. Pour cela, j’en suis certaine.

 — Vous n’avez pas quitté votre loge de la soirée ?

 — Non, monsieur ; ni mon mari, ni moi.

 — Et vous voyez tout le monde passer ?

 — Oh ! oui, monsieur, tout le monde. Nous sommes très attentifs, le soir surtout. Si cette personne est entrée dans la maison, c’est dans la journée.

 — Vous n’admettez pas qu’elle soit venue vers dix heures du soir, sans que vous vous en soyez aperçus ?

 — Oh ! non, monsieur. C’est impossible.

Le commissaire de police prit son secrétaire à part, et le chargea de monter chez tous les locataires de la maison, afin de s’enquérir si l’un d’eux était sorti à onze heures du soir, ou s’il avait reçu un visiteur qui était parti dans la soirée.

Puis, congédiant les concierges, laissant Aurélie dans l’antichambre, il rentra dans l’appartement et en visita toutes les pièces avec un soin minutieux.

Comme il terminait cette inspection, son secrétaire le rejoignit et lui fit part des renseignements qu’il venait de recueillir.

Les locataires du premier étage avaient passé la soirée chez eux, en compagnie de deux amis, le mari et la femme. Ceux-ci étaient partis à dix heures, lorsque le gaz était encore allumé, toute la maison éclairée. Un jeune ménage, qui occupait l’appartement du second, déclara n’être rentré qu’à minuit, après le le théâtre. Les locataires du quatrième n’étaient point sortis et n’avaient reçu aucune visite.

Mais, un nommé Bertin, qui habitait un des deux logements du cinquième étage, donnait des renseignements d’une grande importance. Comme il sortait, vers dix heures et quelques minutes, et qu’il allait refermer la porte cochère, une personne qu’il ne connaissait pas s’était avancée vivement, et, profitant de la porte encore entr’ouverte, était entrée dans la maison, sans avoir besoin de sonner.

Cette déclaration ne se trouvait pas en désaccord avec celle des concierges : ceux-ci prétendaient que de dix heures à onze heures, ils n’avaient tiré le cordon pour aucun étranger venant de la rue. En effet, ils n’avaient pas eu besoin de le tirer : la porte cochère se trouvait naturellement ouverte, par suite de la sortie d’un locataire, et la personne qui venait de l’extérieur avait pu passer rapidement devant la loge et s’être glissée sans bruit dans l’escalier.

 — Ces renseignements sont précieux, fit le commissaire de police. Ce témoin... Bertin, m’avez-vous dit...

 — Oui, monsieur.

 — Vous a-t-il donné d’autres détails ?

 — Il a cru remarquer que l’étranger qui entrait au moment où il sortait était de grande taille, de bonne mine ; qu’il portait un pardessus de couleur grise, et que le collet de son habit était relevé.

Ce signalement s’accordait parfaitement avec l’autre signalement donné par le concierge sur la personne à laquelle il avait ouvert vers onze heures du soir.

C’était évidemment le même individu qui, arrivé à dix heures, était reparti à onze.

Suivant toutes les probabilités, il devait être entré chez Mme de Vivian, puisque les autres locataires affirmaient n’avoir reçu aucun visiteur, à cette heure avancée.

 — Vous n’avez pas eu l’idée, reprit le commissaire de police, de demander à M. Bertin s’il connaissait M. de Morlain ?

 — Si monsieur... Il ne le connaît pas.

 — Il ne l’a jamais rencontré dans la maison ?

 — « J’ai pu le rencontrer, m’a-t-il répondu, mais je ne sais pas son nom. »

 — Après avoir recueilli ces renseignements auprès de ce témoin, en avez-vous demandé sur lui ?

 — Oui, monsieur. Il est très tranquille, très rangé.

 — Cependant, il sort de chez lui à dix heures du soir, heure à laquelle, d’ordinaire, les gens très rangés comme vous le dites, rentrent chez eux... Habite-t-il la maison depuis longtemps ?

 — Depuis six mois, à peu près.

 — Et que fait-il ?

 — Rien. Il parait vivre de ses rentes.

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