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Une année en Russie

De
388 pages

Le docteur Driscoll et sa femme étaient seuls dans la salle à manger. Le dîner était presque terminé, et Ralph, leur fils, venait de quitter la pièce, ses parents lui ayant fait observer qu’ils désiraient causer en liberté.

— Ainsi donc la lettre que tu as reçue ce matin te met à même d’accepter ou de refuser, à ton choix, la place qui t’est offerte à Saint-Pétersbourg, mon ami ? dit Mme Driscoll.

— Oui, je n’ai qu’un mot à dire pour qu’elle soit mienne, répondit son mari.

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BIBLIOTHÈQUE MORALE DE LA JEUNESSE

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1re SÉRIE IN-4°

Illustration

Le Champ de Mars de Saint-Pétersbourg.

Robert Richardson, E. Delauney

Une année en Russie

I

ON SE DÉCIDE A QUITTER L’ANGLETERRE

Le docteur Driscoll et sa femme étaient seuls dans la salle à manger. Le dîner était presque terminé, et Ralph, leur fils, venait de quitter la pièce, ses parents lui ayant fait observer qu’ils désiraient causer en liberté.

  •  — Ainsi donc la lettre que tu as reçue ce matin te met à même d’accepter ou de refuser, à ton choix, la place qui t’est offerte à Saint-Pétersbourg, mon ami ? dit Mme Driscoll.
  •  — Oui, je n’ai qu’un mot à dire pour qu’elle soit mienne, répondit son mari. Et maintenant, Hélène, ce mot, faut-il le dire on ne pas le dire ?
  •  — Il faut le dire, Georges ; et c’est d’autant plus mon avis, que je sais qu’au fond c’est aussi le tien.
  •  — C’est vrai, Hélène, et je suis réellement enchanté que tu te sois à la longue réconciliée avec la perspective de quitter l’Angleterre. C’est un grand sacrifice que je te demande là, ma bonne amie : quitter amis et patrie, ainsi que notre cher intérieur si confortable, c’est dur, j’en conviens ; mais c’est le plus sage. Je n’ai jamais cessé de m’adresser des reproches sanglants au sujet des spéculations insensées qui nous ont presque conduits à la ruine ; il est vrai qu’elles étaient loin de me paraître insensées quand j’ai commencé à m’y livrer et que je m’étais éclairé des conseils de gens compétents, dont l’habileté en affaires ne me paraissait pas devoir être mise en doute.
  •  — Ne parlons plus de cela, Georges ; ce que tu as fait, tu l’as fait pour le mieux, et l’on ne pouvait pas te demander d’avoir une grande expérience dans l’industrie minière.
  •  — J’ai peur que ce ne soit justement là ma condamnation, ma chère amie. C’est précisément parce que je n’avais aucune expérience dans ces sortes de choses que je n’aurais pas dû m’en mêler.
  •  — Eh bien ! je le répète, n’y pensons plus, toi surtout, Georges. Cela nous a déjà occasionné assez de souci ; tâchons de bannir absolument de nos pensées ce sujet peu agréable.
  •  — Volontiers, ma chère ; j’y ferai tous mes efforts. C’est un peu ce qui me réconcilie plus facilement avec ce moyen de sortir de nos difficultés, qui se présente d’une manière si opportune. Si nous étions contraints de demeurer à Londres, il nous faudrait réduire considérablement notre train de maison, et tu sais quelles conclusions on en tirerait. Ce serait doublement une ruine pour nous. Un homme en vue comme moi obligé de déchoir ! C’est cela qui ferait jaser ! Et nous pouvons être assurés que les suppositions les plus charitables accueilleraient mon changement de fortune. Ma réputation médicale recevrait de ce chef un coup dont elle ne se relèverait pas, ou ne se relèverait qu’avec la plus grande difficulté. Tout serait absolument à recommencer, car nous aurions à nous retirer dans quelque quartier excentrique, moins dur que celui-ci, où la clientèle rapporterait du reste beaucoup moins. J’avoue que je ne me sens ni le goût ni le courage d’affronter toutes ces éventualités, et, de plus, je n’en vois pas la nécessité, quand il se présente un échappatoire honorable comme celui qui m’est offert par les propositions de Saint-Pétersbourg. Dans cette dernière ville je jouirai d’une situation professionnelle tout aussi excellente qu’à Londres, et mon revenu, loin de diminuer, sera plus qu’équivalent.

Lorsque, dans les premiers temps, j’exprimai des doutes quant à la convenance de quitter l’Angleterre, même sous la pression des circonstances que nous traversons, c’était plus au point de vue des enfants que je me plaçais qu’au mien. Jamais je n’eusse hésité à te suivre, s’il ne se fût agi que de mes goûts ou de mes désirs, répondit Mme Driscoll.

  •  — Je le sais, ma chère amie. Mais quant à ce qui concerne Ralph et Méta, je considère comme très possible qu’un voyage, ainsi qu’un séjour à l’étranger, leur soit avantageux à bien des égards. Ralph est tout à fait en âge d’en profiter. Pour un garçon de quinze ans, il est suffisamment avancé dans ses études pour qu’une courte interruption ne puisse lui être nuisible ; car, après tout, il n’y aura de perdu que le temps de notre installation. Son éducation peut se continuer et se perfectionner aussi bien à Saint-Pétersbourg qu’ici, mieux même, sous certains rapports, car il aura une occasion inappréciable d’acquérir deux langues étrangères : le français et le russe. Remarque que ceci s’applique également à Méta.
  •  — C’était d’elle que j’étais le plus préoccupée, répondit Mme Driscoll ; je n’étais pas sûre que Mlle Ordley voulut nous accompagner en Russie, et j’aurais été vraiment désolée d’avoir à chercher une autre gouvernante pour Méta. Elles s’entendent si bien ensemble, que c’est plaisir. Mlle Ordley est un bon professeur et comprend le caractère de la chère petite aussi bien que moi-même. Je ne puis donc assez dire combien je suis heureuse qu’elle consente à demeurer avec nous.
  •  — En est-il ainsi ? Nous suivra-t-elle si loin ? J’en suis enchanté, tant pour le compte de Méta, ma chère, que pour le nôtre.
  •  — Oui, j’ai expliqué nettement notre situation à M Ordley ; elle m’a répondu que, puisque son père et sa mère étaient morts et qu’elle n’avait point d’attaches sérieuses dans le pays, elle se ferait un devoir et un plaisir de nous suivre, n’importe où nous irions. Je considère comme une véritable bonne fortune de l’emmener, non seulement parce qu’elle est pour Méta et pour moi la plus aimable compagne qu’on puisse désirer, mais surtout parce que c’est un véritable trésor. Elle est si soigneuse, si complaisante, si adroite ! Elle met tant de méthode à tout ce qu’elle fait, elle a tant de prévoyance, qu’elle me sera une aide précieuse tant pour le déménagement d’ici que pour notre installation sur un sol étranger.lle
  •  — Sans doute, sans doute. Mais, pour en revenir aux enfants, il y a un autre avantage que je vois pour eux dans le changement de vie projeté : c’est que cela éveillera et décuplera en eux la faculté d’observation. Tu sais combien j’attache d’importance à cette partie du développement intellectuel des enfants, garçons ou filles. Il n’y a pas longtemps qu’on a commencé à y apporter quelque attention dans les écoles publiques. Les facultés d’observation ont été complètement sacrifiées à celles d’absorption et de rétention, J’ai essayé de réagir, chez notre Ralph, contre cette tendance excessive, et j’y ai assez bien réussi, ce me semble ; néanmoins quelques années passées à l’étranger lui fourniront un bon champ d’observation. Pour n’être guère qu’un enfant, il est déjà observateur assez fin et assez juste. Je n’en dirai pas autant de Méta. Un bouleversement complet dans ses habitudes pourra, dans une large mesure, contribuer à modifier ce que je ne puis m’empêcher de considérer comme une lacune déplorable dans son caractère. Elle est trop portée à rêver, à s’absorber en elle-même. Tiens, pour te faire toucher du doigt ce que je veux dire, l’autre jour, tu l’en souviens, ils sont allés ensemble au concert de la salle Albert. A son retour, j’ai demandé à Méta quelle sorte d’homme était le chef d’orchestre, ce Caramdini dont on parle tant ; elle m’a répondu qu’elle ne s’était point aperçue qu’il eut rien de remarquable, et ce fut tout ce que je pus en tirer. Je me tournai alors vers Ralph. « Qu’en dis-tu ? lui dis-je. — Un petit homme, maigre, à cheveux noirs, au teint blême, avec des yeux étincelants et une barbe longue, passablement en désordre. » Telle fut sa réponse. Dans cette seule phrase il y avait toute une description à la fois concise et originale.
  •  — En cette occasion, il te faut faire la part du goût de Méta pour la musique, qui est autrement prononcé que celui de Ralph. Elle était sous le charme, ce qui explique beaucoup de choses, répondit Mme Driscoll. Mais regardons les deux côtés de la question : je conviens que Méta est beaucoup moins observatrice que Ralph, et c’est un défaut dont j’espère qu’elle se corrigera avec le temps ; d’autre part, elle est autrement plus posée que lui, quoiqu’ayant dix-huit mois de moins. Elle est réfléchie, prévoyante ; Ralph est beaucoup trop prompt en paroles et en actions. Avec lui, penser et agir c’est un ; et cependant tu sais qu’il faut avoir un autre âge que le sien et beaucoup plus d’expérience pour se permettre de ne mettre aucun intervalle entre l’inspiration et l’acte. Ralph est souvent obligé de défaire et de recommencer ce qu’avec un peu plus de réflexion, il eût fait du premier coup sans difficulté et très bien. Il n’en est point ainsi avec notre Méta. Non seulement sa tête économise la peine de ses mains, comme dit un vieil adage anglais, mais elle économise même sa propre peine, contrairement à l’habitude de Ralph. Moins vive à tous égards que son frère, elle se tire souvent d’un travail quelconque, soit intellectuel, soit manuel, beaucoup plus rapidement et plus heureusement que lui, et cela, tout bonnement parce qu’elle prend le temps de réfléchir avant de rien entreprendre. Aussi, en considérant les caractères du frère et de la sœur, je crois que ce que l’un a de plus que l’autre, soit comme vivacité, soit comme raisonnement, compense absolument l’avantage que chacun en tire.
  •  — Sans aucun doute. Du reste, ce n’est pas la première fois que je constate, ma chère amie, que tu vois plus distinctement les deux côtés d’une question et que lu tiens la balance avec plus d’équité que moi.
  •  — C’est qu’aussi j’ai des rapports plus fréquents que toi avec les enfants, et surtout avec Meta. Il n’est donc pas surprenant que j’en connaisse mieux le fort et le faible.
  •  — Si nous les faisions prévenir de venir nous rejoindre et que nous leur communiquions nos projets ? reprit le docteur Driscoll.
  •  — Comme tu voudras, mon ami ; autant aujourd’hui que demain.

Mme Driscoll se dirigea vers une sonnette qu’elle fit jouer. Une domestique parut.

  •  — Dites à M. Ralph et à Mlle Méta que nous désirons leur parler, Barbara, dit-elle.

Mme Driscoll était une femme un peu au-dessous de la moyenne comme taille ; elle avait une physionomie douce, intelligente, qu’éclairaient de grands yeux noirs. Le docteur Driscoll était un homme dans la fleur de l’âge, avec un type aimable et souriant. Ses yeux avaient un regard clair, observateur, profond, et les lignes de la bouche, quoique indiquant la fermeté, étaient correctes et élégantes. Jetons un coup d’œil sur ses mains dans ce moment où il est occupé à parcourir un journal : elles sont bien modelées, peut-être un peu longues, mais d’une forme irréprochable. Rien qu’à les voir, on devine qu’elles sont adroites, incapables d’un faux mouvement, et aussi fortes à certains moments qu’à d’autres elles savent être légères. On reconnaît à leur seul aspect que leur possesseur doit être accoutumé à des travaux exigeant à la fois la délicatesse, la force et la sûreté. En effet, le docteur Driscoll était chirurgien non moins expert que médecin habile, et il jouissait à Londres d’une réputation qui lui avait assuré une position brillante.

Ralph et Méta arrivèrent gaiement ensemble.

Ralph était un bel adolescent aux yeux et aux cheveux noirs, avec une tête expressive et fine, remarquable par sa droiture et sa franche gaieté, et un teint hâlé sur lequel la santé avait empreint ses fraîches couleurs. Il était fort et d’une belle venue ; quoique n’ayant pas dépassé l’âge de la croissance, il était, comme bien d’autres, plus fluet, moins harmonieusement bâti qu’il ne le serait plus tard. Je ne vous dirai pas que c’était un Apollon, parce que la vérité m’oblige à convenir que j’en ai peu rencontre parmi les collégiens. Ralph n’était ni plus ni moins que la plupart de ses camarades un écolier alerte, joyeux, espiègle, estimant tout aussi essentiel de triompher dans les exercices du corps que dans ceux de l’esprit, et toujours prêt à montrer sa force dans les uns comme dans les autres.

Méta Driscoll était moins brune que son frère, avec de beaux yeux gris, pensifs, un peu rêveurs. Des boucles de cheveux châtains encadraient sa figure, peut-être un peu trop ronde, mais gracieuse et jolie.

  •  — Avez-vous tout à fait terminé ce conciliabule privé et tout confidentiel, ma mère ? commença Ralph, dès qu’il eut franchi le seuil de la porte. Sont-ce des secrets d’Etat ou des secrets de famille que vous avez discutés si longuement ? Si ce ne sont que des secrets de famille, il me semble — peut-être à tort, j’en conviens — que Méta et moi aurions le droit de prendre part à la discussion. J’aurai seize ans dans dix mois, et Méta est déjà au moins aussi vieille, il ne faut pas l’oublier.
  •  — Seize ans dans dix mois ! Voilà une manière originale de constater son âge et de saisir l’occasion par l’extrémité de sa fameuse mèche, s’écria le docteur Driscoll en riant. Mais il ne s’agit pas de plaisanter, mon fils ; il faut parler sérieusement des choses sérieuses. Nous consentons à vous introduire tous les deux dans nos conseils par la bonne raison qu’ils ne sont plus secrets. Vous savez, mes enfants, que j’ai fait des pertes énormes récemment.
  •  — Oui, dans ces abominables houillères. Maman nous en avait parlé l’autre jour, à Méta et à moi, s’écria Ralph avec impétuosité. Quelle honte qu’il y ait des gens assez effrontés pour monter ces compagnies de trompe-l’œil destinées à surprendre la crédulité des simples !
  •  — Oui, des simples ! répéta le docteur, sans pouvoir réprimer un soupir.
  •  — Oh ! papa, je ne voulais pas dire cela, interrompit le jeune garçon tout confus ; je n’ai jamais eu la pensée qu’on pût te ranger, loi, parmi les simples, tu le sais bien.
  •  — Ce qui n’empêche pas que je l’ai été, Ralph, et que je mérite de prendre place dans cette catégorie.
  •  — Pourquoi le Parlement ne met-il pas un terme à ces agissements indignes ? continua Ralph en s’échauffant ; et s’il ne sert à rien, à quoi bon entretenir un Parlement ?
  •  — Ce n’est point ce sujet dont nous avons à nous occuper pour le présent ; ce que votre mère et moi nous désirions vous dire, mes enfants, le voici : J’ai reçu de Saint-Pétersbourg l’offre d’une bonne position médicale, offre que j’ai résolu d’accepter ; de sorte que nous devons tous nous préparer sous peu à subir un bouleversement complet de nos existences. D’ici à six semaines nous aurons quitté l’Angleterre pour la Russie.
  •  — Pour la Russie ! répétèrent les deux enfants d’une même voix.
  •  — Oui, pour la Russie. Saint-Pétersbourg en est bien la capitale, que je sache, reprit leur père en souriant.
  •  — Quel changement imprévu, papa ! Comme tu le disais, ce sera un bouleversement de notre existence, répondit Méta.
  •  — Sans nul doute, ma chère enfant ; mais les changements ne sont pas toujours nuisibles, je pense. Au premier abord, nous constaterons assurément des différences sensibles entre notre mode de vivre actuel et notre vie d’alors, ce qui n’empêchera pas que nous nous réconcilierons aisément, j’espère, avec ces différences et que le contraste nous en paraîtra intéressant.
  •  — Ce n’est qu’une bien maigre compensation, cela, papa ; nous aurons à nous séparer de tant de bons amis !
  •  — Il est évident, ma chère petite, que c’est là le côté le plus douloureux de la question, interrompit Mme Driscoll. Toutefois, ton père et moi avons jugé à propos d’adopter ce parti, et ce n’est pas sans avoir longuement pesé le pour et le contre. Il n’y a donc point à y revenir. Peut-être d’ailleurs notre absence ne sera-t-elle pas aussi longue que nous pouvons le craindre. Il peut survenir tant de circonstances que nous ne saurions prévoir !
  •  — Ce sera si dur de se séparer de quelques-uns de nos amis ! soupira Méta avec tristesse. Quitter oncle Henri, grand mère et les Cuthbert !
  •  — Il nous faut bien être disposés à faire quelques sacrifices, Méta, dit Ralph d’un petit air important. Papa fait bien un sacrifice, et un grand, en consentant à quitter Londres. J’étais justement en train de parcourir un numéro de la Lancette, que j’avais remarqué dans le cabinet de mon père, et de lire une notice sur un rapport qu’il a présenté à la Société royale de médecine. Elle était des plus élogieuses ; j’y ai remarqué cette phrase finale : « Cet ouvrage sérieux, original, et d’un style aussi net que précis, a contribué à jeter un jour nouveau sur une question depuis longtemps discutée, mais en vain. Nous rendons grâce à son savant auteur, etc. »
  •  — Ou quelque chose d’approchant, mons Ralph, interrompit le père en souriant. Il ne m’a pas semblé que ce final fût si élogieux qu’il l’est dans votre bouche.
  •  — Je crois bien, au contraire, que ce sont les termes propres de l’article ou à peu près. Ainsi, tu vois, Mêla, que notre père est en passe de devenir célèbre et abandonne, en quittant le pays, l’espoir d’être quelque jour nommé médecin honoraire de Sa Majesté ou autre chose d’équivalent. Nous devons être prêts à le soutenir de notre énergie dans ce sacrifice. Crois-tu donc que je n’aie pas bien plus à perdre que toi ? Je ne t’avais pas encore mis dans la confidence des honneurs qui m’attendaient, si j’étais resté au collège pendant le prochain semestre. Je devais être promu capitaine de mon bataillon et nommé président de notre société de canotage, comme étant le plus habile. Tout cela, vois-tu, c’est bien quelque chose ; et en le quittant, on peut se vanter de faire un sacrifice ; seulement, n’étant qu’une fille, tu ne peux le comprendre et l’apprécier pleinement ; mais qu’importe ? je sacrifierai tout sans hésitation, sans murmure, du moment que l’intérêt commun l’exige.
  •  — O mon héroïque frère ! grande et magnanime nature, que je t’admire ! Malheureusement, comme je ne suis qu’une fille, tu ne peux l’attendre à trouver en moi autant de désintéressement et de grandeur d’âme, répondit Méta, qui ne pouvait s’empêcher de rire — comme, du reste, son père et sa mère — du ton et de l’air dont Ralph s’exprimait. Elle était pourtant profondément attristée, la pauvrette, par la perspective que lui ouvrait la décision de ses parents.
  •  — Du reste, ce voyage en Russie nous offrira par lui-même d’innombrables compensations, reprit le jeune garçon, sautant sans transition dans un nouvel ordre d’idées. Ce sera un changement radical, complet, et qui nous réserve les plus étranges surprises. Ce sera le cas de contrôler tout ce qu’on a lu sur la Russie. C’est qu’il ne faut pas s’y tromper, il y a encore des quantités de loups et d’ours dans ce pays.
  •  — Mais pas à Saint-Pétersbourg, j’espère, se récria Méta avec une feinte terreur, que son frère crut parfaitement réelle.
  •  — Non, petite sotte ; Saint-Pétersbourg est presque aussi civilisé que Londres de nos jours. Qu’as-tu donc fait de tout ce qu’on t’a enseigné sur la géographie ? Voilà au moins une chose dont je puis me vanter, c’est que je t’ai dépassée à cet égard. En géographie, je puis te rendre des points, Méta.
  •  — Ne vous vantez pas trop, monsieur le savant, ou je pourrais vous retourner le compliment et faire certaines remarques de même nature au sujet de l’orthographe, par exemple.
  •  — Cela m’est bien égal ; et la preuve, c’est que je vais t’épargner à la fois cette peine et cette satisfaction. Sais-tu, papa, elle prétend que dans la dernière lettre que je lui ai adressée du collège, j’ai écrit coïncidence fatalle, avec deux l ; mais je n’en crois rien.
  •  — Et tu n’as pas mis non plus : Ton frère vraiement affectionné, interrompit Méta en riant.
  •  — Tu devrais réellement te mettre une bonne fois à l’orthographe, mon garçon, lui dit son père avec gravité. Si tu ne te rends pas maître à présent de ces difficultés, tu trouveras de moins en moins aisé de les vaincre en avançant en âge. C’est pourtant une chose essentiellement utile, je dirai plus, indispensable, pour un jeune homme dans ta position. Que de postes convoités, que de situations enviables ont été perdus quelquefois pour un mot mal orthographié !
  •  — Oh ! papa, ce que j’en disais n’était que pour plaisanter, interrompit Méta ; au contraire, Ralph met fort bien l’orthographe. Il n’y a que bien peu de mots sur lesquels il hésite encore.
  •  — Oui, les mots à doubles lettres, ajouta Ralph ; ce sont pour moi autant de pierres d’achoppement.
  •  — Je suis enchanté d’apprendre qu’il y a si grand progrès, car je sais que l’épellation fut pour toi, comme pour beaucoup d’autres, une étude ingrate et compliquée. Il y a de dignes auteurs — entre autres Dogburry, un Anglais qui fit un volume intitulé : Beaucoup de bruit pour pas grand’chose — qui prétendent que la lecture et l’écriture viennent à l’homme naturellement et sans effort. Ralph est là pour donner le démenti à ces tristes observateurs.
  •  — Il me semble que nous nous sommes quelque peu éloignés de notre sujet, interrompit Mme Driscoll. J’ai une bonne nouvelle à l’apprendre, Méta : Mlle Ordley nous accompagne en Russie. Que dis-tu de cela, mon enfant ?
  •  — J’en suis bien contente, maman. Ce sera déjà quelque chose d’avoir une figure amie, une personne de connaissance autour de nous ; car il nous faudra sans doute du temps avant de nous créer des relations à Saint-Pétersbourg.
  •  — Nous n’allons pas avoir une minute à perdre pour commencer nos préparatifs, car nous n’avons guère de temps devant nous pour tout ce que nous avons à faire. J’aurai grand besoin de ton concours, Méta, et je pense que d’ici à quelque temps du moins les leçons devront être chose secondaire.
  •  — Ne te trouble pas, chère mère, Méta ne s’y opposera pas trop énergiquement, tout élève modèle qu’elle est.
  •  — O Ralph, quand donc me suis-je posée en élève modèle ? Je ne l’ai jamais dit ni pensé.
  •  — Papa, as-tu fait part de tes plans à Marc ?
  •  — Pas encore.
  •  — Puis-je les lui communiquer moi-même et tout de suite ?
  •  — Oui, si tu veux. Je n’ai pas mis en question la possibilité qu’il vint avec nous.
  •  — Oh ! moi non plus, et c’est pour cela qu’il me serait agréable de lui parler de la chose le premier, pour voir comment il la prendra et quelles réflexions elle lui suggérera.
  •  — Je vais avec toi, Ralph, demanda Méta, cela me fera plaisir également.
  •  — Très bien, viens vite alors.
  •  — As-tu le temps de passer un moment au salon, Georges ? dit Mme Driscoll en quittant sa chaise.
  •  — Je n’ai que quelques minutes, répondit le docteur en regardant sa montre. Il faut que j’aille visiter ce cas de fièvre typhoïde, là-bas, route du Park ; mais je puis te donner encore un quart d’heure. Ralph, dis à Martin de se tenir prêt pour huit heures.

Ralph et Méta quittèrent la salle à manger de leur côté, tandis que leurs parents la quittaient du leur.

II

MARC WEATHERBY

Ralph et sa sœur trouvèrent, le vieux Marc Weatherby dans les écuries, en train de faire reluire une des plaques d’argent des harnais. C’eût été chose rare de trouver le fidèle domestique inoccupé à quelque heure que ce fût de la journée.

Avant d’aller plus loin, il convient que je vous le présente, car c’est un personnage important de mon récit ; après quoi, je vous expliquerai dans quels termes il se trouvait auprès de la famille Driscoll.

Marc Weatherby était un homme petit et passablement trapu. Une barbe rèche et grisonnante terminait une figure hâlée, tannée, couturée, qui ressemblait plus à une vieille coquille de noix qu’à tout autre point de comparaison que je puisse vous offrir. Il avait soixante ans environ et était encore vigoureux, actif et intrépide. Ses yeux bleus, expressifs, quoique noyés dans les rides des paupières, avaient conservé tout leur éclat, de même que ses membres avaient toute leur souplesse et que son esprit n’avait rien perdu de son élasticité ni de sa gaieté.

Les enfants avaient toujours connu Marc au service du docteur Driscoll, par l’excellente raison qu’il y était longtemps avant leur naissance. Le père du docteur était capitaine au long cours, et Marc était arrivé sur son bâtiment en qualité de mousse. Il n’avait pas tardé à être promu au grade de premier mousse de la chambre, c’est-à-dire spécialement attaché au service du capitaine ; et là, il s’était montré serviteur si fidèle, si dévoué, que le capitaine Driscoll l’avait pris en grande amitié et lui témoignait à la fois confiance et affection, tandis que, de son côté, Marc se fût fait brûler pour son maître. Il grandit donc auprès de celui-ci, et, devenu homme, s’attacha à son sort. Dix fois les deux hommes firent ensemble le tour du monde, jusqu’à ce que le capitaine Driscoll, fatigué des périls de sa carrière, prit sa retrait et vint terminer ses jours dans un tranquille village d’Angleterre, entre sa femme et son fils qu’il chérissait.

Marc continua ses pérégrinations à travers les cinq parties du monde. Il n’était plus matelot qu’à ses heures, et s’embarquait comme tel pour une croisière ; puis, quand il rencontrait un climat qui lui paraissait propice, une terre qui lui était inconnue, il s’y fixait — son adresse le rendant propre à tous les métiers — et il y restait jusqu’au moment où le besoin de revoir la mer le reprenait avec une nouvelle force ; quitte à recommencer trois mois après à planter sa tente sous un ciel nouveau. Dans cette existence errante, il avait acquis un amour du changement et de la variété qu’il n’était plus aisé de satisfaire ; mais peu de temps avant la mort du capitaine Driscoll, il était revenu en Angleterre, ce qui lui permit de ne point quitter son ancien maître sur son lit de mort et de l’assister à son heure suprême.

Après les funérailles de celui-ci, Marc prit soudain le parti d’offrir ses services au jeune maître, comme il appelait Georges Driscoll. Le jeune homme venait d’achever ses études à Londres ; mais pour les perfectionner, il se préparait à partir pour visiter les principales Facultés et Académies de médecine du continent. Il fut donc convenu que Marc l’accompagnerait à Paris, à Montpellier, à Berlin et à Heidelberg.

Le capitaine Driscoll avait su gagner beaucoup et économiser de même ; il avait donc laissé sa veuve et son fils dans une excellente position, ce qui permettait à ce dernier de s’accorder le luxe de cette tournée scientifique, avant de s’établir définitivement à Londres.

Depuis cette époque, Marc n’avait jamais quitté le docteur, lui sacrifiant sans arrière-pensée son amour des aventures et de la vie errante.

Quant à sa position exacte dans la maison Driscoll, il eût été difficile de la définir. Quel rôle y remplissait-il ? Tous et aucun. On n’exigeait absolument rien de lui, tandis que son adresse incomparable rendait ses services inappréciables, autant à Mme Driscoll qu’il adorait, qu’à la cuisinière ou au cocher, ce qui ne l’empêchait pas de s’être réservé le soin exclusif du petit jardin et de la serre, qu’il entretenait comme un homme qui a vu sous leur ciel natal les plantes exotiques confiées à sa garde.

Quand la famille quittait la métropole, en été, pour se rendre au bord de la mer ou à la campagne, Marc était invariablement de la partie et se rendait plus utile que jamais ; car c’était lui qui s’était chargé d’enseigner à Ralph à nager, à tirer et à monter à cheval : services que le docteur, absorbé par d’autres devoirs, appréciait à leur juste valeur. Incapable de veiller lui-même sur son fils, il lui était précieux de le sentir entre des mains auxquelles il pouvait le remettre en toute sécurité.

Vous me direz peut-être qu’un vieux matelot ne pouvait pas être un bien fameux professeur d’équitation. Détrompez-vous. Marc faisait dans la perfection une infinité de choses qui, pour un autre homme, n’eussent pu marcher de front. Il n’est pas donné à tout le monde d’être des Michel Morin. Enfin, pour résumer, le digne marin était aussi attaché à la famille du docteur qu’il l’avait été jadis à son cher capitaine, et il existait en particulier la plus vive affection entre le vieillard et les deux enfants, qu’il avait fait sauter sur ses genoux et entourés de tendresse depuis leur berceau.

  •  — Marc, s’écria Ralph du plus loin que lui et Méta aperçurent leur vieil ami, dans toutes vos pérégrinations, êtes-vous jamais allé en Russie ? Je ne le crois pas, car je ne me rappelle pas vous en avoir jamais entendu parler.
  •  — Non, monsieur Ralph ; je n’y suis jamais allé à proprement parler, n’ayant pas franchi la frontière ; mais je suis allé bien près. Je me suis rendu une fois à Constantinople dans un de ces bateaux de la Méditerranée qui y conduisent des voyageurs en partie de plaisir.
  •  — Qu’est-ce que vous diriez, Marc, si l’on vous annonçait qu’avant un mois d’ici nous serons tous en route pour la Russie ? Est-ce que cela ne vous surprendrait pas beaucoup ?

La figure du vieux marin ne témoigna rien de la grande surprise dont Ralph attendait l’explosion ; mais il ne répondit pas tout de suite.

  •  — Un homme arrivé à la période de l’existence à laquelle je suis et qui a roulé sa bosse sur tous les points du globe, ne se laisse pas aisément gagner par la surprise, monsieur Ralph. Néanmoins je conviens que vos paroles m’étonnent. Voulez-vous vous expliquer davantage et ne pas parler trop vite ? Je ne suis plus ce que j’ai été autrefois. L’intelligence baisse, monsieur Ralph.
  •  — Vous savez fort bien qu’il n’y a pas un mot de vrai là-dedans, Marc, c’est de la frime. A quoi bon feindre l’humilité comme cela ? répondit Ralph, en posant affectueusement sa main sur l’épaule du vieillard.

Une grimace, qui était sa manière de sourire, détendit ses traits cicatrisés.

  •  — Enfin, voyons, qu’est-ce que c’est que cette histoire de Russie, mademoiselle Méta ? demanda-t-il en se tournant vers la jeune fille. Une partie de plaisir ?
  •  — Non, pas tout à fait, malheureusement, Marc. Notre père va s’établir comme médecin à Saint-Pétersbourg, et nous sommes bien obligés de l’y accompagner. Qui sait combien de temps nous resterons loin de l’Angleterre ?
  •  — Et vous venez avec nous, c’est entendu, n’est-ce pas, Marc ? interrompit Ralph.
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