Une autre biche anglaise, histoire autenthique d'Anonyma...

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A. Faure (Paris). 1865. 356 p. ; in-18.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1865
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UNE AUTRE
BICHE ANGLAISE
HISTOIRE AUTHENTIQUE D'ANONYMA
AVEC .SON l'Oit TUAIT V II OT OG R \ P (II L
TA 1^1S
ACHILLE FAURE, LIBRAIRE-ÉDITEUR.
23, BOULEVARD S AI NT - MA HTIN, 23
1865
Tou9 droits réservés
UNE AUTRE
BICHE ANGLAISE
^TÔI^NAUTHENTIQUE DANONIMA
\0i- rftXwÉC SÔli PORTRAIT PHOTOGRAPHIÉ
PARIS
LIBRAIRIE ACHILLE FATJRE
23, BOTTI/EVAKD SAINT-MARTIN, 23 rf,
1865
(Tous droits réservés.)
1864?
NOTE DE L'ÉDITEUR
L'accueil sympathique et empressé que le public
a bien voulu faire à notre précédente publication
Les Mémoires d'une Biche Anglaise nous a décidés
à en publier une seconde série.
Cecilia Gale, dont nous allons raconter la très-
véridique et très-authentique histoire, et dont nous
donnons le portrait en tête de ce livre, est parfaite-
ment connue à Londres sous le nom d'ANONYMA,
appellation générique de toutes les femmes du
demi-monde en Angleterre, mais qui, par suite d'un
accord tacite, est devenue la dénomination spéciale
de notre héroïne.
— ii—- •■;--;
Le dénoûment de l'histoire de Cëcilia Gale
satisfera les amateurs de moralité quand même;
mais Cecilia est une exception, tandis que Carry
Waters (Quillette), l'héroïne des Mémoires d'une
Biche Anglaise, est la règle. Nous avons donc raconté
l'histoire d'une biche folle et celle d'une biche sage;
nous verrons plus tard dans quelle catégorie doit se
ranger l'histoire d'AGNÈS, dont, les aventures sont
la suite de celles de nos deux premières biches.
UNE AUTRE
BICHE ANGLAISE
CHAPITRE I
UN EVENEMENT DANS UNE HONNETE FAMILLE
— Sissy ! Sissy ! cher coeur, allons, vite ! Cette enfant-
là ne me rend pas plus de services que mes vieux sou-
liers. Où peut-elle être allée ?
Et la vieille mère qui venait de prononcer ces paroles
sortit tranquillement sur la porte de sa chaumière, en
quête de sa désobéissante fille.
La chaumière en question n'était pas, nous devons
le dire, de celles qu'on se représente habituellement
comme devant servir d'asile au véritable amour : c'était
l'habitation d'un travailleur qui gagne sa vie à la sueur
de son front. C'est le lot de tous les mortels., et c'était
4 UNE AUTRE BICHE ANGLAISE
en particulier celui de son propriétaire. La maison bor-
dait la grande route, et comme beaucoup de celles des
pauvres gens, elle était tapissée extérieurement de jas-
mins sauvages et de chèvrefeuilles qui lui donnaient
un aspect agréable, sinon pittoresque.
Sissy était une jeune fille touchant à seize ans, et
tandis que sa mère éveillait les échos du voisinage pour
lui faire savoir qu'on avait besoin d'elle à la maison, elle
était grimpée sur un tabouret, sous un cerisier, qu'elle
dépouillait des fruits vermeils qui chargeaient ses bran-
ches. Le cerisier était situé dans un petit bout de jardin
qui se trouvait derrière la maison et qui contenait çà et
là quelques arbres fruitiers d'espèces variées. Les péré
grinations de la vieille femme à la recherche de sa fille
l'amenèrent à la fin en vue du cerisier, et ce spectacle
de vol et de dévastation s'offrit à elle dans toute son
horreur, quoique ses mauvais yeux ne lui permissent
pas tout d'abord d'en reconnaître l'auteur.
— Miséricorde ! — s'écria-t-elle, — il y a quelqu'un
après mes cerises. Voyons si je ne pourrais pas lancer
le chien sur les malfaiteurs.
Elle fit une retraite précipitée et détacha un grand
et fort chien qu'on tenait habituellement à l'attache
dans un petit chenil situé près la porte de derrière de la
chaumière. Il était destiné à empêcher les voleurs de se
glisser dans le jardin pour se livrer à leurs dépréda-
tions, comme ils le font habituellement toutes les fois
qu'ils ne trouvent pas un bon chien de garde pour les
avertir qu'il y a un fusil accroché au-dessus du manteau
de la cheminée et un solide gaillard pour leur faire
une chaude réception.
. UNE AUTRE BICHE ANGLAISE 5
— Va, Jip I — s'écria sa maîtresse en approchant du
cerisier. — Mords-le !
A son grand étonnement, Jip s'élança joyeusement
vers le voleur et commença à lui faire de grandes dé-
monstrations de joie, d'estime et d'amitié.
Alors la lumière parut se faire dans l'esprit de la
vieille femme, qui, avec l'accent de la plus vive colère,
s'écria : —
— Oh ! c'est toi, petite misérable ! je vais bien t'ar-
ranger ! Viens ici à l'instant.
Mais, en poussant de joyeux éclats de rire, la jeune
fille, après avoir jeté ses bras autour du cou du chien et
donné un baiser à cet heureux animal, passa rapide-
ment à côté de sa mère, qui fit un effort inutile pour la
saisir au passage, et alla dans la maison s'asseoir sur
une chaise. Elle était en train de finir tranquillement
de manger ses cerises lorsque sa mère la trouva ab-
sorbée par cette intéressante occupation.
— Oh ! quant à toi, mauvaise fille! — s'écria-t-elle,
lorsqu'elle put reprendre sa respiration après l'exercice
violent auquel elle venait de se livrer, — que je t'at-
trape seulement, je te...
— Non pas, — dit Sissy sans lui laisser achever sa
phrase ; — je suis une grande fille maintenant, et je
n'entends pas être battue et maltraitée plus longtemps;
j'en ai assez.
La conversation aurait pu se prolonger encore pen-
dant quelque temps, et, selon toutes les probabilités,
amener de désagréables, sinon de sérieux résultats, si
l'attention des deux femmes n'eût été attirée par le
roulement rapide d'une voiture passant sur la grande
6 TJHE AUTBE BM3HE AJN&LAÏgÈ
route, suivi immédiatement d'aa !»ui± qad semblait
celui d'un objet fragile jeté violemi»B;t<coffltre un corps
dur et résistant. *
La mère et la fille, qui ne doutaient pas un seul instant
qu'un accident ne vînt d'arriver, se précipitèrent ihors
de la maison.
Un élégantdog-cart, construit plutôt en vue delà
vélocité que de la sécurité et de la solidité, était ren-
versé sur le côté ; use des roues s'était brisée et les
■morceaux en étaient épârs de côté et d'autres. Un su-
perbe cheval gris se tenait debout près du lieu du dé-
sastre, tremblant de peur et blanc d'écume, avec les
fragments des brancards encore adhérents aux har-
nais.
Etendu à terre, près d'une borne qui évidemment
avait dû être la cause de l'accident, l'on -voyait un être
humain que l'on aurait pu traiter de cadavre, tant
étaient faibles les indices de vitalité qu'il était pos-
sible de surprendre au milieu de son immobilité. La
terre était par places imbibée par un liquide écarlate
qui avait arrosé la poussière.
Après quelques secondes données à un étonnement
bien naturel, la vieille femme, qui possédait toute la
présence d'esprit que donne un système nerveux en
parfait équilibre, et rendu plus fort encore par les ha-
bitudes de la vie des champs et d'une existence régulière,
vint, suivie de Sissy, prêter toute ,son assistance au
pauvre blessé, dont le triste état réclamait impérieuse-
ment sa sympathie et ses soins. Avec le secours de
Sissy il fut transporté dans la pièce d'entrée, 4e la chau-
mière, où le sang qui souillait ses «àev^uix et son liage
UNE AUTRE BICHE ANGLAISE 1
fut lavé avec précaution et sa "blessure pansée avec
toute la science que possédait la vieille femme et qui,
si elle n'était pas suffisante, eut au moins pour résultat
d'arrêter l'effusion du sang.
Pendant ce temps Sissy avait dépêché quelqu'un du
-village auprès de M. Ward, le docteur. Le village de
Hougham-les-Bruyères n'était pas situé à plus d'un
mille de l'endroit où la catastrophe était arrivée, et
M. Ward se trouvant chez lui, cet excellent disciple
d'Esculape avait aussitôt fait avancer son cabriolet,
puis, y faisant monter avec lui le porteur du message, il
s'était mis en route en forçant un peu l'allure de son
cheval, qui ne dépassait pas habituellement sa lieue à
l'heure, et après avoir accompli sa course dans un
temps raisonnable, il était arrivé à la porte de la chau-
mière .
M. Ward fut introduit dans la pièce où le blessé avait
été transporté et se trouvait étendu sur un vieux sofa
à l'ancienne mode, antique relique des temps passés;
et il n'eut pas plutôt aperçu ses traits qu'il sembla re-
connaître celui auquel ils appartenaient, car il s'é-
cria : —
— Que Dieu ait pitié de mon âme !... Triste affaire !
triste affaire !... — Et, procédant à son examen , il
ajouta : — Le crâne fracturé, le bras gauche cassé en
deux endroits ! Il ne peut être transporté... il lui faut
du repos... Triste affaire, vraiment !
Le patient fut, par les ordres du docteur, transporté
dans la meilleure des deux chambres à coucher que la
maison contenait; là, ses blessures furent pansées et
son bras gauche remis. Après avoir donné les ordres le
8 UNE AUTRE BICHE ANGLAISE
plus sévères pour qu'il ne fût pas dérangé, le docteur
se retira en promettant de revenir dans la soirée, avec
quelques-uns de ses amis, comme si la famille du blessé
ne lui était pas complètement étrangère.
On avait chargé Sissy de rester à côté du lit, afin de
veiller à tous les besoins du blessé, qui, bien qu'il eût
repris connaissance, était encore trop faible et trop
ébranlé pour pouvoir faire entendre autre chose que de
plaintifs gémissements.
La chambre était sombre et les bandages qui.avaient
été mis autour de la tête du patient cachaient ses che-
veux; mais il s'en échappait encore quelques mèches
qui permettaient de reconnaître qu'ils étaient beaux et
frisés.
Sissy eut alors l'occasion d'examiner attentivement
l'étranger, sur lequel elle n'avait pu jusqu'à ce mo-
ment jeter qu'un coup d'oeil rapide, et mettant de côté
les bas que sa mère lui avait donnés à ravauder, elle
arrêta ses yeux sur sa figure, qui possédait'à un haut
degré cette délicatesse de traits qu'une noble origine
peut seule donner. Une soyeuse moustache du brun le
plus clair empêchait son visage de se rapprocher par
trop de celui d'une femme ; ses yeux étaient gris, et ses
oreilles petites et bien modelées. Il paraissait avoir en-
viron vingt et un ans, et Sissy, qui était arrivée à un
âge où une jeune fille commence à accorder quelque
intérêt aux individus appartenant à un sexe différent
du sien, ne pouvait s'empêcher de penser que, tout
blessé qu'il fût, il était aussi beau qu'Adonis. En vé-
rité, ce personnage des temps fabuleux ne devait
pas avoir trouvé plus de faveur aux yeux de Vénus ;
UNE AUTRE BICHE ANGLAISE 9
il ne devait pas avoir été plus sincèrement pleuré,
loersque les défenses du sanglier eurent accompli leur
irréparable dommage, que le bel étranger par la
piauvre Sissy, si ses blessures avaient amené un fatal
résultat.
i.
CHAPITRE II
LAMOUB ET SES VICTIMES
La convalescence du jeune étranger fut forcément
très-lente, si lente en effet qu'il était déjà depuis plus
de six semaines l'hôte de la chaumière. Il avait été re-
connu par le docteur comme le neveu d'un riche pro-
priétaire du voisinage, qui, au moment de l'accident,
était en visite chez son oncle. Le Docteur Ward avait
prévenu ses amis, qui auraient désiré le faire immédia-
tement transporter chez eux ; mais le docteur n'avait pas
voulu entendre parler de cela, et, en conséquence,
M. Percy Amherst, bien que recevant chaque jour la
visite de ses amis, était resté sous le modeste toit qui
lui avait offert un asile, pendant toute la durée de sa
maladie. Lorsqu'il fut assez fort pour faire quelques
courtes promenades, il se traîna péniblement dans les
champs derrière la maison, appuyé sur l'épaule de
Sissy, écoutant ses histoires enfantines sur les gens du
UNE AUTRE BICHE ANGLAISE 11
voisinage, s'amusant quelquefois des vieilles traditions '
du village, et d'autres fois feignant de prendre intérêt
aux commérages que son père rapportait à la maison
en revenant du cabaret, et qu'il racontait à sa femme,
en présence de sa fille, qui, douée d'une heureuse mé-
moire, recueillait avec soin tout ce qu'elle croyait pou-
voir intéresser le compagnon de ses promenades de
chaque jour.
Par une belle après-midi, sous un soleil brillant, ils
s'étaient aventurés plus loin que d'habitude ; ils s'étaient
assis à l'ombre d'une meule de foin,, et ils regardaient
lestravaux rustiques auxquels des laboureurs se livraient
à une certaine distance de l'endroit où ils étaient placés.
Le bras de Percy était encore en éeharpe ; mais sa
tête avait été débarrassée de ses bandages, elle était
seulement protégée contre les rayons du soleil par un
chapeau de paille autour duquel était noué un ruban
bleu dont les bouts flottaient agités par un vent doux et
embaumé.
Sissy était vêtue d'une de ces robes de cotonnade qui
se fabriquent à Manchester; elle portait un joli chapeau
de bergère, présent de son ami, qui protégeait son
visage contre les ardeurs du soleil et rappelait presque
ce temps de paix, de bergers et de pipeaux, alors que
Saturne régnait en maître suprême sur la terre. Sissy
était une blonde comme il y en a tant en Angleterre,
mais elle était admirablement faite, ce qui est beaucoup
plus rare. Ses traits avaient le pur type Saxon, ils
étaient délicieusement modelés. Sa bouche était petite
et ses lèvres pleines et brillamment colorées. Ses yeux
étaient grands, bleus, limpides et fascinateurs ; ses cils
1* UNE AUTRE BICHE ANGLAISE
étaient longs et recourbés, et ses sourcils d'un contour
irréprochable. Sa figure, comme je l'ai dit, ne présen-
tait pas ces belles lignes Grecques qu'on feint d'admirer
si fort, et qui sont enréalitéd'un aspect triste , car elles
rappellent trop la statuaire ; elle était complètement
Anglaise, ronde, enjouée, avec un teint resplendissant de
santé qu'une duchesse eût envié. Sissy n'était pas heu-
reuse dans sa famille; sa mère, dont le caractère n'_était
rien moins qu'angélique, cherchait toujours à la trouver
en faute, et l'avait souvent menacée de l'envoyer en ser-
vice chez des étrangers , moyen de gagner sa vie pour
lequel Sissy avait le plus singulier dégoût. Bien qu'é-
levée dans la pauvreté, elle avait une horreur profonde
pour tout ce qui sentait la domesticité. Elle eût pré-
féré être femme de peine dans une ferme, où elle au-
rait vécu presque sur le pied de l'égalité avec sa maî-
tresse, et où elle aurait probablement été traitée comme
un enfant de la maison. Sissy avait appris à lire et à
écrire à l'école du village, et elle avait lu quelques-uns
de ces livres que les colporteurs trouvent si avantageux
d'emporter avec eux dans les campagnes, tels que : Le
Château d'Otrante, cet amusant effort du génie d'Horace
Walpole; La Lettre rouge, et Les Frères Foster,— ce
dernier est le plus joli peut-être des romans Suédois —
tous ces livres et beaucoup d'autres touchent plus ou
moins à l'amour, ce sujet si intéressant pour la jeu-
nesse, mais ils ne contiennent rien d'impur et de malsain,
rien qui ne puisse arriver à de jeunes et chastes oreilles.
Pour Sissy l'amour était quelque chose d'indéfini et de
charmant,— une puissante hallucination flottant devant
elle comme ces chaudes vapeurs de l'été qui.ont pour
UNE AUTRE BICHE ANGLAISE 13
les yeux tant d'attrait et de transparence. Quoiqu'elle
eût vécu dans la société de Percy pendant plusieurs se-
maines, elle n'avait pas conscience qu'il eût fait impres-
sion sur elle; elle sentait bien qu'elle serait chagrine
lorsqu'il viendrait à quitter la maison de son père,
événement qui n'avait rien d'imprévu pour elle, car elle
comprenait parfaitement qu'il ne pouvait pas toujours
demeurer avec elle ; mais lorsque cette pensée se pré-
sentait à son esprit, elle s'efforçait de la chasser, et elle
se livrait plus que jamais au charme de ses manières et
de sa conversation.
Pour dire vrai, ses parents avaient grand tort de les
laisser tous les deux dans la société l'un de l'autre avec
une si entière liberté et une si grande absence de tout
contrôle ; mais ils avaient toujours été accoutumés à la
regarder comme un enfant, et ils oubliaient complète-
ment qu'elle marchait à grands pas vers un développe-
ment qui allait faire d'elle une jeune femme d'un charme
peu commun. Le soir, lorsque son père était revenu du
travail et qu'il la regardait à travers la fumée de sa
pipe, il disait parfois avec quelque complaisance :
« L'enfant sera bientôt une demoiselle; » mais, comme
il n'était pas l'homme des longs discours, ses réflexions
étaient courtes et précises comme des oracles et n'al-
laient pas plus loin.
Percy, qui était en train de lire quelque poésie à sa
belle et intéressante compagne, mit le livre de côté, et
lui dit : —
— Je vais vous quitter demain, Sissy. Je ne vous l'ai
pas dit plus tôt, parce que j'avais la présomption de
croire que vous en éprouveriez' quelque regret.
14 UNE AUTRE BICHE ANGLAISE
Cette nouvelle si brusque et si soudaine surprit Sissy,
et la pâleur qui se répandit sur ses joues révéla plus que
n« l'auraient fait des paroles son chagrin et sa con-
sternation.
— Partez-vous donc pour toujours ? — dit-elle en
balbutiant, — ou retournez-vous habiter chez votre
oncle comme vous le faisiez quand...
— Quand j'ai brisé ma voiture, — dit-il en l'inter-
rompant.— Par Jupiter! — ajouta-t-il, comme emporté
par ses souvenirs,—je ne voudrais pas avoir une pareille
secousse tous les jours ; le vieux Ward croyait même
bien que je n'y survivrais pas, et je l'aurais bien cru
aussi si votre jolie figure n'avait pas été toujours à mes
côtés, si vos belles mains n'avaient pas rendu l'oreiller
moins dur sous ma tête endolorie, et sans mille autres
bons soins.
Il y avait une expression de tendresse dans sa voix à
laquelle Sissy était accoutumée, parce qu'il avait l'habi-
tude de lui parler avec la plus grande douceur ; mais ce
jour-là il y avait quelque chose de plus que de la ten-
dresse : il y avait cette force enthousiaste que produit
toujours un sentiment sincère et profond.
— Oh ! je vous regretterai bien ! — s'écria la pauvre
fille. — Pourquoi... pourquoi n'ai-je pas songé à cela
plus tôt?... Je n'ai jamais beaucoup pensé à la possi-
bilité de votre départ.
Sissy se retourna, se couvrit la figure de ses mains, et
se cacha tout entière au milieu des foins odorants. Ses
sanglots, qu'elle cherchait à retenir, lui échappaient de
moment en moment, comme la lave qui sort du cratère
révèle le feu qui brûle à'1'intérieur du volcan.
UNE A.UTBE BICHE ANGLAISE 15 .
— Chère... chère Sissy ! — dit le jeune homme en
saisissant son bras et en cherchant à l'attirer plus près
de lui.
Cédant doucement à son étreinte, elle se laissa attirer
vers lui. Sa tête retomba sur la poitrine du jeune homme,
et elle cessa de retenir les sanglots qui semblaient lui
briser le coeur.
Un nouveau sentiment s'était éveillé en elle — elle
comprenait enfin qu'elle l'aimait avec passion et qu'elle
préférait mourir et lui sacrifier tout, jusqu'à son exis-
tence, plutôt que de le quitter. L'amour dans un jeune
coeur sans expérience, innocent et pur, est tout aussi
furieux, s'il ne l'est pas plus, que lorsqu'il vous enva-
hit dans un âge plus mûr.
— Sissy !... Sissy!.., ma chérie !... ma Sissy ! —mur-
mura-t-il, — si je dois quitter la maison de votre père,
il ne doit pas s'ensuivre que nous soyons séparés pour
toujours.
Sissy sanglotait toujours.
— Chère Sissy ! — continua-t-il, — il y a quelque
chose que je désirais vous dire depuis longtemps.
Elle leva la tête un moment et montra son visage
inondé, mais ses yeux se remplirent de nouveau de
larmes qui vinrent voiler son regard anxieux.
— Oh ! Sissy ! — s'écria-t-il avec passion, — je vous
aime, et si je pouvais penser seulement que je ne vous
suis pas indifférent...
De nouveau Sissy leva les yeux, et" avec l'expression
de la plus grande animation et du plus grand bonheur,
avec toute l'ardeur de la jeunesse, elle répondit : —
— Percy, vous êtes riche, je crois, je l'ai entendu
16 UNE AUTRE BICHE ANGLAISE
dire; mais si vous ne l'étiez pas, je voudrais travailler
pour vous comme une esclave ; je voudrais vous suivre
comme un chien, si vous me permettiez de vivre avec
vous. Puis-je l'espérer? Dites-moi seulement que vous
ne voulez pas partir et m'abandonner.
— Sissy!... ma Sissy! — murmura-t-il en l'attirant
sur sa poitrine et en la pressant sur son coeur ; — vous
ne pouvez croire à quel point vous m'êtes chère !
Le soleil venait de descendre derrière les arbres, et il
jetait ses teintes les plus brillantes sur tout le paysage.
Les faucheurs avaient regagné leurs demeures, et les
amoureux continuaient à se tenir embrassés ; leurs
coeurs étaient trop pleins de joie pour qu'ils essayassent
de rompre le silence qui régnait autour d'eua:.
CHAPITRE III
LE REVEIL APRES LE SONGE
Percy Amherst partit de la chaumière le lendemain,
comme il l'avait décidé ; mais en quittant le toit hospi-
talier de Daddy Gale, ainsi que l'on appelait dans le
pays celui qui l'habitait, il ne s'éloignait pas pour cela
du voisinage, car il retourna au château de son oncle,
et dans une lettre adressée à ses amis, il annonçait l'in-
tention d'y séjourner encore quelques semaines, jusqu'à
ce qu'il eût repris des forces et reconquis un peu d'éner-
gie, après le cruel assaut qu'il venait de subir.
Bien qu'il ne fût pas réellement aussi fort que ses
amis auraient pu le désirer, il y avait cependant une
certaine exagération dans l'état de faiblesse physique
qu'il accusait. Il aurait pu très-bien faire le voyage de
Londres à New-York sans aucun danger pour sa consti-
tution, mais il était retenu à Hougham-les-Bruyères
par un attrait irrésistible auquel il se livrait tout entier,
18 UNE AUTRE BICHE ANGLAISE
et de fréquentes et secrètes entrevues avaient lieu entre
lui et Sissy, qui, avec toute l'ardeur et toute l'impétuo-
sité de la jeunesse, s'était abandonnée aux mouvements-
de son coeur et aux entraînements de cette passion qui
était destinée à avoir une si grande influence sur son
avenir.
Elevée comme elle l'avait été dans une campagne
isolée, n'ayant eu que peu ou point de rapports avec des
gens de classes plus élevées que la sienne, il n'était pas
étonnant qu'elle eût été frappée et charmée de la per-
sonne et des perfections de Percy Amherst. Sans aucun
doute, elle était chère à ses parents, mais ils avaient
plus d'expérience de la vie-civilisée qu'elle-même, et
bien qu'ils lui fussent attachés, ils avaient quelquefois
pensé à une séparation qui devait inévitablement avoir
lieu un jour ou l'autre. Leur maigre capital était tout à
fait insuffisant pour subvenir aux dépenses qu'entraînait
l'entretien d'une jeune fille, et il avait été parfaitement
arrêté entre toutes les parties que Sissy se mettrait en
service soit comme femme de chambre , soit comme
servante.
Jusque-là la vie de Sissy avait été assez tranquille et
uniforme; le temps était prochain où la surface de cette
mer calme devait s'agiter et se ressentir du souffle de
la tempête.
La pauvre enfant, victime de sa complète innocence,
égarée par son ignorance et son manque absolu de la
conscience du bien et du mal, avait, dans le délire du
moment, mis en oubli et l'avenir et les conséquences
que devait avoir sa légèreté. C'était assez pour elle que
Percy l'aimât et ne se fatiguât jamais de murmurer des
UNE AUTRE BICHE ANGLAISE 19
paroles d'amour à ses oreilles, trop avides du poison
qu'elles renfermaient. Il lui suffisait qu'il fût avee elle
dans le moment présent. Jamais, dans la simplicité de
son coeur, il ne lui venait à l'esprit qu'un jour pourrait
arriver où il voudrait ou devrait la quitter. Elle savait
qu'il était bien né ; mais que ses relations, ses succès,
son avancement dans la vie, tout excluait la probabilité
qu'il enchaînât son sort au sien plus longtemps que pour
une courte saison, c'est ce à quoi elle ne songeait nulle-
ment, et si cette idée lui était venue à l'esprit, elle l'au-
rait repoussée.
Deux mois s'étaient écoulés, et la résidence de l'oncle
de Percy était encore favorisée de sa présence. Ce séjour
prolongé, contrairement à toutes ses habitudes, excita
à la longue les soupçons de M. Wykeham Amherst, qui,
voyant' un matin son neveu fumant paresseusement un
cigare et s'engageant lentement dans sa direction favo-
rite, mit son chapeau, suivit la route qu'il avait prise et
le rattrapa bientôt en lui disant : —
— Percy, mon cher ami, j'ai un mot ou deux à vous
dire, si vous voulez bien m'en accorder le temps.
Puis tous deux se dirigèrent vers les bosquets qui bor-
daient le derrière de la maison.
— Je vais vous entretenir, Percy, d'un sujet délicat,
— dit M. Amherst ; — mais il faut bien que vous soyez
averti que vous négligez tous vos intérêts par l'extraor-
dinaire longueur de votre séjour dans ma maison.
— Je m'étais imaginé, — dit Percy en l'interrompant
d'un ton qui n'était pas sans quelque amertume,— que,
par suite de nos relations de famille et de l'intimité qui
avait toujours existé entre nous, je pouvais en toute
ÎO UNE AUTRE BICHE ANGLAISÉ
sûreté considérer votre maison comme là mienne, et si
j'ai un peu dépassé les bornes de l'hospitalité, je vous
prie de me permettre de constater que c'est une faute
dont je ne m'étais jamais rendu coupable et dans la-
quelle j'aurai le plus grand soin de ne jamais retomber. •
— Vous vous méprenez complètement Sur mes inten-
tions, mon cher enfant! — .répliqua M. Amherst, qui
avait écouté avec quelque impatience ce qu'avait dit son
neveu pour se disculper.—Vous pourriez toujours rester
avec moi, s'il n'y avait que cette considération, mais déjà
votre congé de santé a été prolongé au delà des limites
habituelles, et, il y a seulement quelques jours, à ce que
m'écrit votre père, dans une lettre que j'ai reçue ce ma-
tin, votre Colonel a dit d'une façon fort obligeante qu'il
serait charmé de vous voir reprendre votre service.
Percy jeta d'un air indifférent le bout du cigare qu'il
venait de fumer et en alluma un autre avant de répon-
dre à son oncle, qui le regardait en face et qui atten-
dait sa réponse avec anxiété..
Le fait est que Percy était fort embarrassé et qu'il
savait à peine lui-même quel parti prendre. Il aimait
encore Sissy avec ardeur, quoique dès le premier mo-
ment son amour eût été loin d'être aussi passionné, aussi
désintéressé et aussi dévoué que celui de la jeune fille.
Il s'y était livré en partie par un sentiment de fatigue
de n'avoir rien à faire, et en partie par cet esprit licen-
cieux qui est inné ou qui est tout au moins artificielle-
ment créé chez la majorité des jeunes gens de nos jours.
Il savait fort bien qu'il ne pouvait pas l'épouser, bien
qu'il eût vaguement donné à entendre à Sissy qu'il se-
rait possible de donner une telle consécration à leur
UNE AUTRE BICHE ANGLAISE 81
amour. Il pensait aussi, et avec raison, qu'elle ne vou-
drait pas, lorsqu'elle commencerait à comprendre sa
position dans, toute sa terrible réalité, consentir à vivre
ouvertement avec lui comme.sa maîtresse; il ne désirait
même pas, en consultant son intérêt personnel, qu'elle
y consentît ; et cependant il ne pouvait encore se faire
à l'idée de.la quitter. Bien que libertin, il n'était pas
encore endurci dans le vice, etrson coeur était trop jeune
et trop accessible aux bons sentiments pour laisser la
fleur dont il avait altéré la pureté se dessécher et mou-
rir lorsqu'elle serait privée du soleil qui seul pouvait lui
donner force et appui. Ses sentiments et ses intérêts
étaient en guerre. La question de savoir à qui, en défi-
nitive, devait, rester la victoire était peu douteuse, mais,
dans le moment présent, l'ascendant des premiers était
le plus fort.
Sans regarder son oncle en face et sans chercher le
regard sérieux qu'il sentait attaché sur lui, il cassa une
branche et traça des lignes dans le sable, comme pour
cacher l'agitation de ses pensées. A la fin il parvint à
dire : —
— Je pense que je ferais bien de quitter le service et
de donner ma démission. Le fait est que je suis malade
et fatigué de l'armée. Je préfère infiniment la vie de la
campagne à la continuelle dissipation des villes de gar-
nison.
M. Amherst sourit en entendant cela; c'était juste ce
qu'il attendait; mais son sourire ne fut pas remarqué
par Percy, qui était beaucoup trop préoccupé de ses pen-
sées pour faire la moindre attention à l'attitude de son
oncle.
22 UNE AUTBE BICHE ANGLAISE
— Pour vous dire la vérité, — reprit-il après une
légère pause, —je pense à prendre une petite résidence
dans ces parages, à m'y établir pour la saison de la
chasse et à m'occuper ensuite d'agriculture. Je ne suis
pas, vous le savez, sous la dépendance de mon père, et
s'il devait rompre avec moi, cela serait de peu d'impor-
tance, du moins quant à la question d'argent.
— Bien. Maintenant, Tegardez-moi, Percy, — dit
M. Amherst; — vous ne me prenez pas pour un sot ?
— Non, certes, — répondit Percy, qui, s'étant mis
l'esprit plus à l'aise et satisfait de la manière dont il
était sorti de sa position difficile, se hasarda à regarder
• son oncle; — non, certes, je vous ai toujours considéré
comme un homme d'une rare intelligence.
— Quoi qu'il en soit, mon cher enfant,— dit M. Am-
herst, — vous ne m'accuserez pas d'être aveugle pour
vos intérêts. Je vous ai observé avec soin depuis quel-
que temps, et je suis convaincu, par suite de la connais-
sance que j'ai de la nature humaine en général et de
votre caractère en particulier, que vous vous êtes, par-
donnez-moi de vous le dire, épris de quelque beauté
champêtre.
Percy n'était nullement préparé au résultat obtenu
par la perspicacité de son oncle et, quelque peu démonté,
il répondit inconsidérément : —
— Et quand ce serait vrai, je ne vous reconnais pas le
droit de vous mêler ainsi de ma vie privée.
—Cela peut être, — dit l'oncle, — mais nous discu-
terons ceci plustard. Vous avez reconnu la vérité que je
soupçonnais depuis longtemps, et je ne puis songer qu'à
la fille de l'habitant de la chaumière où vous avez été
UNE AUTRE BICHE AHGLAISE 2S
recueilli; —je l'emploie de temps en temps comme la-
boureur^ et c'est utt fort brave homme.
Percy essaya de protester, mais intérieurement il eût
bien désiré que la position fût tout autre.
— Je l'ai vue quand vous avez été si longtemps retenu
par les suites de votre affreuse chute du mois de Juin
dernier. Je me la rappelle très-bien : c'est une jolie fille
avec laquelle, je pense, vous ne vous êtes pas engagé
dans des voies fâcheuses, car elle est en position défaire
un bon mariage pour une fille de sa condition, et elle
peut, si elle se tient bien, épouser un de mes fermiers.
—J'ai l'intention de favoriser une alliance de ce genre,
car j'ai toujours aimé à voir mes fermiers bien marié» et
de bonne heure.
Percy rougissait et se sentait fort mal à son aise. Il
était certain que Sissy devait être mère, bien qu'elle ne
lui eût rien dit qui pût lui en donner rassurante, soit
par ignorance, soit par la difficulté qu'elle éprouvait à
aborder, même avee lui, un sujet aussi délicat.
— Votre silence, — s'écria M. Amherst presque sé-
vèrement, — me fait tout redouter; et cependant j'es-
père encore que vous aurez choisi quelque autre victime :
Ces vieilles gens en recevraient un coup terrible. Mais
comme nous sommes en présence d'un dilemme et que
nous sommes pris entre ses cornes, il faut sans délai es-
sayer de regarder la position en face et tâcher de nous
en tirer du mieux qu'il nous sera possible. Remarquez
bien que, dans les. observations que je vous fais, je ne
me laisse aller à aucun sentiment de niaise sensiblerie j
je suis un homme du monde ; seulement j'ai vingt ans de
plus que TOUS,, etc'est mon jugement et mon expérience
21 UNE AUTRE-BICHE ANGLAISE
qui m'amènent à vous dire que vous vous êtes engagé
dans une voie mauvaise et irréfléchie. Le ministre du
village pourrait vous appeler un monstre d'iniquité, vous
dénoncer comme impie et comme sacrilège ; mais quant
à moi je me renferme dans la situation et j'en laisse
l'appréciation à votre conscience, si, comme je le sup-
pose, vous êtes embarrassé de ce gênant Mentor.
Pendant les remontrances de son oncle, Percy s'était
senti un peu ému, mais lorsqu'il eut fini, il s'écria : —
— Bien ! j'ai donné tête baissée dans un sermon, à ce
que je vois, et...
— Et la question est, — dit M. Amherst, — de savoir
comment sortir de là. Précisément, laissez-moi ce soin.
D'abord il faut quitter Hougham cette après-midi.
— Comment ! —s'écria Percy, — sitôt !... sans la voir
une fois encore ?
— Certainement, — répondit l'oncle ; — si vous la re-
voyez, toutes vos bonnes résolutions s'évanouiront, et
vous deviendrez aussi faible qu'un enfant. Votre brus-
que départ peut être expliqué dans une lettre. Je vais
vous en indiquer les termes. Vous pouvez supposer une
subite maladie de votre mère : par ce moyen le choc ne
sera pas si rude, et vous vous épargnerez à tous deux
une difficile et pénible entrevue.
Percy sentit la force de ce raisonnement, mais il au-
rait presque donné sa vie pour la presser encore une
fois dans ses bras et imprimer un dernier baiser sur ces
lèvres qui lui avaient dit si souvent avec quelle force et
quelle sincérité elle l'aimait.
— Vous devez comprendre, Percy, —■ dit M. Amherst
en insistant,—que, le parti que je vous propose, il faudra
UNE AUTRE BICHE ANGLAISE 25
le prendre tôt ou tard ; mieux vaut donc prendre le tau-
reau par les cornes et aborder immédiatement une dif-
ficulté qui ne fera que s'accroître de jour en jour. Quant
àla jeune fille elle-même...
— Oh ! non, ne me dites plus rien , — dit Percy, qui
sentait les larmes lui jaillir des yeux;—laissez-moi seul
pendant une demi-heure.
— Je vous quitte, mais à une condition, c'est que vous
me donnerez votre parole que vous allez vous rendre
dans ma bibliothèque, sans avoir une entrevue avec au-
cun être vivant.
Percy s'y engagea, et son oncle s'éloigna.
Alors Percy se laissa tomber par terre et s'abandonna
tout entier à l'excès dé sa douleur. Il se maudissait lui-
même de n'avoir pas su mettre un frein à ses passions,
mais il maudissait encore plus sa position dansle monde,
qui ne lui permettait pas d'être heureux avec la femme à
laquelle il avait donné toute son affection. Tout en res-
sentant avec une extrême vivacité les douleurs de sa
situation, il n'était pas assez dépourvu de sens commun
pour ne pas comprendre qu'il était complètement hors
d'état de lutter contre les événements.
Quand son oncle revint il était plus calme; cependant
il avait encore les yeux gonflés, et sa physionomie était
empreinte d'une expression d'inquiétude, comme s'il
sentait qu'il lui restait encore une tâche pénible à ac-
complir et dont il lui fardait d'être débarrassé.
— Percy, j'ai dit à votre domestique, — dit M. Am-
herst en entrant, —de préparer vos bagages, et la voi-
ture sera là à une heure et demie, de manière à ce que
vous soyez en mesure de prendre le train de deux
2
2fi UNE AUTBE. BICHE ANSLAISE
heures quinze minutes. Pe«t--être, à votre arrivée en
ville, ferea-vous bien de passer une nuit ou deux chez
Long, avant d'aller rejoindre votre famiUe. Vous la trou-
verez dans Hill Street, car elle est revenue de la cam-
pagne depuis un mois déjà. A propos, regardez ceci ; je
l'enverrai aussitôt que vous serez parti, si vous y donnez
votre approbation.
M. Amherst tendit à Percy une feuille de son carnet
sur laquelle il avait écrit une douzaine de lignes. Percy
y jeta les yeux , fit quelques ratures, remplaça les ex-
pressions sacrifiées par quelques mots de sa main écrits
dans les interlignes, pais releva la tête et fit un signe
d'assentiment.
— Eh bien ! alors, —dit l'oncle, — copiez cette lettre
et posez-la sur la table pendant que je vais aller voir où
en est le déjeuner.
Percy prit une feuille de papier et écrivit, en em-
ployant les formules de condoléances usitées en pareil
cas : —
« Je suis vraiment désolé de ne pouvoir vous voir
» avant mon départ, mais j'aià peine le temps de tracer
« ces lignes: ma mère est... »
— Au diable! — se dit-il à lui-même.—Où est l'avan-
tage de lui faire un mensonge? tout se découvrira tôt
ou tard. Mais je suppose que mon vieil oncle sait mieux
que moi ce qu'il convient de faire, et, puisque j'ai com-
mencé, il faut aller jusqu'au bout. Voyons : —
«... ma mère est dangereusement malade, et il faut que
« je parte par le train de deux heures quinze minutes;
UNE AUTRE BICHE ANGLAISE 27
« ainsi, vous le comprenez, malgré mon vif désir, je ne
« puis aller vous voir avant de me mettre en route.
« J'espère que je ne serai pas retenu longtemps loin de
« vous, mais cela dépend de la santé de ma mère. Vous
« pouvez compter, chère Sissy, recevoir de mes nouvelles
« aussitôt mon arrivée à Londres. Avec mes meilleurs
« souhaits pour votre santé, je vous dis, en toute hâte ,
« adieu, ma chère âme. »
M. Amherst accompagna son neveu à la station pour
prévenir tous les accidents qui pouvaient venir rompre
les fils de là corde qu'il avait tressée pour tirer son ne-
veu de l'abîme dans lequel il était tombé.
Il fallait, pour se rendre à la station, que-la voiture
passât devant la chaumière de Daddy Gale. M. Amherst
ne l'ignorait pas; mais, comme il n'y avait pas moyen de
l'éviter, il chercha à occuper son neveu par toutes les
ressources que son esprit put lui fournir, et il ne respira
librement que lorsqu'on eut dépassé l'endroit périlleux.
Mais Percy l'avait vue lisant un livre qu'il lui avait
donné ; elle paraissait probablement charmée par la lec-
ture de quelque passage, car un heureux sourire se jouait
autour de ses lèvres; elle était assise sous le porche en-
tièrement couvert de jasmin alors en fleurs, et ses che-
veux étaient légèrement dénoués. Il pensa que jamais
il ne l'avait vue si belle et, se laissant retomber sur les
coussins du luxueux équipage, il murmura en se parlant
à lui-même : —
— Par Dieu ! il faut que je sois stupide ! mais que
puis-je faire ?... Oh ! je voudrais être tout à fait hors de
tout ceci et arrivé à Londres.
CHAPITRE IV
LA COMPASSION DU MONDE
Sissy fut surprise, et elle ressentit même un léger
sentiment d'alarme lorsqu'elle reçut la lettre de Percy;
mais elle eut bientôt chassé ses craintes, et elle ne l'en
aima que plus pour la noble action qu'il accomplissait
en quittant la femme qu'il aimait pour voler au chevet
de sa mère malade. *<■
Les jours se succédèrent, et pas une ligne de la main
de Percy n'arrivait, et elle cherchait à se tromper elle-
même pour conserver une espérance.
—Peut-être, — se disait-elle,— sa mère est-elle plus
mal... peut-être est-elle morte... et il est trop fatigué,
trop désespéré pour m'écrire : « Ne t'inquiète pas. » J'at-
tendrai avec patience ; cependant il aurait bien pu
m'écrire, ne fût-ce qu'une ligne. Dieu sait quel bien,
quel plaisir il m'aurait fait !
Après un certain temps elle se décida à lui écrire,
UNE AUTRE BICHE ANGLAISE 29
et elle composa une lettre pleine des souhaits les plus
passionnés pour son bonheur, et dans laquelle il ne se
trouvait pas un seul mot de reproche pour son oubli,
pour sa cruauté, faudrait-il dire pour employer le mot
juste. Elle l'envoya à son oncle, qui l'ouvrit et, après en
avoir négligemment lu le contenu, la jeta au feu. Les
jours devenaient des semaines, et Sissy pâlit. Elle avait
maintenant conscience de son état, et tout en espérant
que l'homme pour lequel elle avait tout sacrifié,— père,
mère, amis, honorabilité,— ne pouvait vouloir l'aban-
donner complètement, elle commençait à envisager les
choses par leur plus mauvais côté, et elle perdait près-'
que tout courage. Elle ne pouvait se confier à sa mère,
car elle savait qu'elle n'avait aucune sympathie à en
attendre, et tout en étant bien persuadée que son père
la traiterait avec plus de tendresse, elle désirait lui
éviter l'humiliation qu'il devait ressentir à son pénible
aveu. En tous cas il était inutile , pensait-elle , de lui
rien dire avant le temps. Elle était complètement isolée,
elle n'avait pas une amie en qui avoir recours dans ce
moment de trouble et de chagrin. Ses vagues connais-
sances de là religion ne l'engageaient pas à aller trouver
son pasteur spirituel, et elle restait seule, accablée sous
le poids de sa faute et de sa honte.
Deux mois avaient passé et elle n'avait reçu aucune
nouvelle de Percy; sa position devenait grave, elle ne
pouvait pas espérer se cacher plus longtemps aux yeux
de ses voisins et à l'attention de ses parents. Dans ces
circonstances le désespoir s'empara d'elle, et elle prit là
résolution de se rendre chez^. Wykeham Amherst
pour avoir des nouvelles de son neveu ; non pas qu'elle
2.
38 UNE AUTRE BICHE ANGLAISE
eût l'intention de le trahir, mais parce qu'elle ne pou-
vait rester plus longtemps dans l'incertitude, parce
qu'elle voulait savoir la vérité, quelque cruelle qu'elle
fût, et agir en conséquence.
Cette résolution lui coûtait ; elle ne s'y résignait pas
sans de sérieux combats, mais c'était la seule voie qui
lui fût ouverte. Elle savait qu'elle avait beaucoup fait
pour Percy, mais elle ne connaissait pas encore toute
l'étendue de son sacrifice ni de quelle manière le monde
punit des fautes comme la sienne.
M. Wykeham Amherst était à déjeuner avec sa
femme lorsque Sissy se présenta au château, mais le
domestique auquel elle s'était adressée consentit à an-
noncer son arrivée. Lorsqu'on dit à M. Amherst qu'une
jeune personne désirait lui parler, il dit avec hu-
meur : —
— Bon ! qu'elle attende ! Combien de fois faudra-t-il
que je vous dise que je n'aime pas à être dérangé quand
je suis à déjeuner?
Le domestique, qui était trop bien dressé pour ré-
pondre et pour essayer de discuter avec son maître, sa-
lua et se disposait à se retirer quand M. Amherst l'ap-
pela : —
— William, a-t-elle dit son nom?
— Sale, ou Gale, je crois, monsieur. Je vais aller
voir, — répondit William, qui se dirigeait vers la
porte pour aller s'informer auprès de Sissy de son
nom, quand M. Amherst, qui maintenant comprenait
« la situation, » comme il avait coutume de dire, s'é-
cria : —
— C'est inutile; dites à cette jeune personne d'être
UNE AUTRE BICHE ANGLAISE 31
assez bonne pour attendre un peu, et quand je sonnerai,
faites-la entrer dans la bibliothèque. Précisément ce
que j'attendais, — pensa-t-il, — seulement elle a tardé
à venir plus longtemps que je ne l'aurais cru.
— N'a-t-il pas dit Gale ? — demanda Madame Am-
herst, qui n'avait pas été sans observer la scène qui
venait de se passer.
— Oui, je crois, — répondit son mari.
— Oh ! en vérité, je ne demande cela que parce qu'il
me semble que ce nom m'est connu d'une façon ou
d'une autre. Cher, où puis-je donc avoir entendu ce
nom-là?
M. Amherst pouvait aisément éclaircir tout le mys-
tère, mais il avait ses raisons pour cacher les détails de
la « délicate petite affaire, » comme il appelait la mau-
vaise action de son neveu, et il connaissait assez la
perspicacité de sa femme pour savoir qu'elle serait
bientôt au courant de tout s'il dissipait les nuages qui
enveloppaient l'affaire pour le moment. En conséquence,
il se contenta de demander une seconde tasse de thé.
Tout à coup Madame Amherst s'écria avec la plus
grande satisfaction : —
— Oh ! j'y suis ! Comme je suis stupide ! C'est le nom
de ces gens qui ont été si bons pour Percy au commen-
cement de l'été, lorsque son cheval s'est emporté et
u'il a été si dangereusement blessé, et ce doit être
'intéressante jeune fille que j'avais coutume de voir
liez eux. En quoi peut-elle avoir besoin de vous, Am-
herst?
— Peut-être son père est-il sans ouvrage, — répondit
. Amherst, —et a-t-il besoin d'assistance ; — quelque
32 UNE AUTRE BICHE ANGLAISE
bagatelle. Maintenant que j'ai déjeuné, je vais aller
voir.
Se levant de table, il tira la sonnette et se dirigea
vers la bibliothèque, intérieurement heureux d'échapper
ainsi à l'interrogatoire et à l'enquête embarrassante de
sa femme. Madame Amherst était une femme douée
d'un bon coeur et très-généreuse dans ses aumônes et
ses souscriptions pour le soulagement des pauvres, mais
elle était un peu bigote, et comme toutes les bigotes,
elle était fort intolérante. Elle s'occupa alors, avec sa
finesse accoutumée, à rapprocher les circonstances,, et
toutes les probabilités étaient qu'elle était bien près de
faire quelque découverte qui ne serait pas avantageuse
à Sissy.
Lorsque Sissy entra dans la bibliothèque et qu'elle se
vit en la présence de M. Amherst, elle commença à re-
gretter la témérité qui l'avait poussée à rechercher une
entrevue avec lui. Mais M. Amherst s'était levé "à son
entrée et lui avait offert un siège d'une manière si polie
que sa frayeur s'était un peu calmée et cédait de plus
en plus devant la courtoisie dont il faisait preuve.
— Mademoiselle Gale, je suppose? — dit-il lors-
qu'elle se fut assise.
— Oui, — répondit Sissy timidement.
L'addition de la qualité de Mademoiselle à son nom,
ce titre inaccoutumé qui lui était donné, la surpre-
nait; mais, sentant bien qu'il attendait qu'elle par-
lât, elle essaya d'expliquer le motif de sa visite ; alors
ses paroles devinrent si confuses et si incohérentes que
M. Amherst dit : —
— Pardonnez-moi si je vous interromps, mais je
UNE AUTRE BICHE ANG-LA1SE 33
pense que, si vous voulez bien me le permettre, je puis
vous épargner beaucoup d'embarras.
j Quelle reconnaissance éprouva Sissy en l'entendant
[ parler ainsi !
— Vous désirez, n'est-ce pas, savoir des nouvelles de
; M. Percy Amherst, mon neveu, qui a été si longtemps
■ l'hôte de votre père?
Sissy inclina la tête en signe d'assentissèment. Elle
n'osait pas encore se risquer à parler. L'anxiété de son
coeur lui coupait la parole.
— Il est parti d'ici bien soudainement, ainsi que vous
en avez été instruite, je crois, Mademoiselle Gale, — à
cause de l'état inquiétant de la santé de sa mère, et
lorsqu'elle a été en convalescence il l'a accompagnée a
[ Scarborough.
[ Sissy rougit et pâlit tour à tour: alors il pouvait en-
[ core revenir, et probablement son bon oncle allait le lui
i dire; ou elle pouvait— oui, elle pouvait — le suivre à
t Scarborough.
j — Est... est-il encore à Scarborough? — demanda-
t t-elle en balbutiant.
—Non,—réponditM. Amherst lentement et distincte-
ment ; car il sentait qu'il fallait frapper un coup décisif-.—
Non, j'ai le regretde vous dire qu'il a quitté!'Angleterre.
j Son régiment a reçu l'ordre de se ren dre au Cap, et... Hé !
| que diable y a-t-il?—s'écria-t-il, en voyant que Sissy, qui
[' était tout à coup devenue pâle comme la mort, s'était
! penchée en avant et était tombée comme une masse sur le
| tapis.—Quel damné contre-temps!—murmura M. Am-
[ herst; — sur ma parole, je ne sais ce que je dois faire. Je
| ne puis appeler ma femme, ce serait lâcher le chat, et si je
S4 UNE AUTRE BICHE AJSGLALSB
sonne, les servantes ne sauront que faire. J'ai bien peur
de m'étre fourvoyé au milieu de tourments sans fin.
H y avait de l'eau froide sur la table et, remplissant
un verre, il imbiba son mouchoir et bassina la figure de
la jeune fille qui restait privée de sentiment.
Quelque temps s'étant passé sang qu'elle rouvrît les
yeux, M. Amherst pensa que l'évanouissement menaçait
de se prolonger trop longtemps pour qu'il ne valût
pas mieux courir le risque de l'enquête conjugale ; en
conséquence, après avoir placé avec soin la tête de la
jeune fille sur un coussin, il alla chercher sa femme'
dans la salle à manger, où elle était encore occupée à
essayer de débrouiller le mystère qui allait lui être ré-
vélé d'une manière si fortuite.
— Ma chère ! — demanda M. Amherst, — avez-vous
quelques odeurs ou du sel volatil?
— En haut, oui, — répondit sa femme; — mais
qu'est-il arrivé? Vous paraissez tout troublé...
— En effet, — dit-il, — la jeune personne dont nous
parlions pendant le déjeuner, suffoquée probablement
par la chaleur, s'est évanouie.
— Oh! — s'écria Madame Amherst, dont les bons
instincts triomphèrent pour un instant de sa curiosité,
— attendez, je vais vous descendre quelque chose.
M. Amherst retourna à la bibliothèque, où il retrouva
Sissy dans l'état où il l'avait laissée. Il commençait pres-
que à regretter maintenant sa précipitation. Pauvre en-
fant ! c'était vraiment un triste spectacle de lavoir éten-
due là, pour y rester insensible pendant quelque temps, et
bientôt s'éveiller pour reprendre conscience de toute la
profondeur de sa détresse, avec toutes ses affections bri-
UNE AUTRE BICHE AN6LAISE 35
sées, son amour méprisé et perdu, pour se voir la honte
de son sexe, une chose à montrer du doigt et à fuir
comme la lèpre. Les leçons que donne le monde sont
dure3 à recevoir; mais, quand on les a subies, bientôt
après vient l'endurcissement.
Madame Amherst redescendit promptement, chargée
de reconfortants qui furent employés avec assez de
succès pour lui faire recouvrer ses sens ; mais, à vrai
dire, sa connaissance ne lui revint pas à l'instant.
— Où suis-je?— demanda-t-elle, — et qui ètes-
vous?...—Elle désignaitM. Amherst. — Oh! je vois! je
comprends tout maintenant ! — s'éeria-t-elle avec pas-
sion et une telle expression d'angoisse, que M. Amherst
se retourna par un mouvement involontaire, et alla
considérer d'un oeil vague un petit rouge-gorge perché
sur son bâton.
Puis, prenant sa tète à deux mains, elle se mit à san-
gloter dans le paroxysme de sa douleur.
Madame Amherst restait confondue; elle fit alors
deux pas vers son mari, lui posa lourdement la main sur
l'épaule, et lui demanda d'un ton sévère l'explication de
cette incroyable scène.
■■ Il l'entraîna près de la fenêtre, où le mari et la femme
causèrent à voix basse.
— Ainsi vous prétendez, — dit Madame Amherst, —
que c'est là l'ouvrage de Percy ?
— Oui, — répondit laconiquement le mari.
— C'est ce que je soupçonnais. Vraiment ces choses-
là sont fort tristes! Comment les enfants ne sont-Us pas
mieux élevés? Cette jeunefille, je le crains bien, ne vaut
guère mieux qu'une païenne.
36 UNE AUTRE BICHE ANGLAISE
' ■— Nous ne devons pas la blâmer si sévèrement, —
dit-il. — Dieu sait combien la faute retombera lourde-
ment sur elle.
— Quelle folie, monsieur Amherst! —dit sa femme.—
José dire qu'elle ne vaut pas mieux que Percy, si elle
n'est pas pire. Les femmes sont si perverses, par le temps
qui court, qu'il est dangereux pour un homme de se ha-
sarder dans leur société. Néanmoinstout ceci est fort re-
grettable pour plusieurs raisons. Que comptez-vous faire?
— Cela dépend beaucoup de la jeune fille elle-même ;
attendez un moment, et je vous dirai mon avis.
M. Amherst ouvrit un chiffonnier et y prit une bou-
teille de vin. Après en avoir versé une petite quantité
dans un verre, il s'approcha de Sissy et lui dit avec
douceur : —
— Buvez, mon enfant, cela vous remettra.
Mais Sissy ne l'entendait pas ; elle s'affaissa graduel-
lement sur le côté, et elle serait tombée une seconde
fois s'il ne l'avait pas reçue dans ses bras.
— C'est tout à fait désagréable, — dit Madame
Amherst. — Je crois que ce que vous avez de mieux à
faire, c'est de la porter dans mon boudoir ; il y fait plus
frais et elle aura plus d'air. Il y a un sofa sur lequel elle
pourra s'étendre jusqu'à ce qu'elle revienne à elle.
M. Amherst, suivant ces instructions, porta!a pauvre
fille, en traversant le corridor et le vestibule, jusqu'à
la porte du boudoir, qui lui fut ouverte par sa femme.
Après avoir déposé son fardeau sur le sofa, il ouvrit
la fenêtre pour laisser l'air frais du matin rafraîchir
son visage, qui avait entièrement perdu son brillant
coloris habituel.
UNE AUTRE BICHE ANGLAISE 37
— Wykeham, dit Madame Amherst,— j'ai réfléchi et
je pense qu'il faut envoyer chercher le père *et la
mère à l'instant. Vous auriez dû me parler de cela plus-
tôt. Vous comprenez : si les parents viennent, nous pour-
rons concerter quelque plan avantageux pour toutes les
personnes qui sont mêlées à cette désagréable affaire.
— Je ne me souciais pas de trop m'avancer dans
cette affaire, — répondit-il, — et c'est pourquoi je ne
vous en ai pas parlé. Mais quant aux parents, comme
il faudra tôt ou tard qu'ils apprennent tout, je ne vois
pas d'inconvénient à ce qu'ils soient prévenus à l'instant.
— J'espère pourtant, — dit Madame Amherst, —
qu'ils ne feront pas de scène.
— Je crois que c'est assez l'habitude en pareil cas.
— C'est bien, s'il en est ainsi, nous ne pouvons l'em-
pêcher. Certainement vous avez parfaitement agi en
faisant partir Percy d'ici. Je crois que vous m'avez dit
que vous lui aviez annoncé, dans une de vos lettres,
qu'elle avait pris son parti de son départ et qu'elle avait
épousé un de vos grooms ?
— Oui, et il m'a paru très-satisfait d'un si heureux
dénoûment de cette désastreuse aventure.
— Très-bien; voyons un peu ce que nous devons
faire pour le moment. Si vous alliez chez les Gales, si
vous leur disiez que leur fille s'est trouvée malade dans
notre maison, et qu'ils feraient bien de venir auprès
d'elle ?
M. Amherst ne fit aucune objection à cet arrange-
ment, et pendant son absence sa femme s'occupa de
faire revenir la malade de son évanouissement.
Sissy fut longtemps avant de reprendre ses sens.
3
38 UNE AUTRE BIOHE AN«fcAISB
Depuis plusieurs semaines elle était dans un état de
prostration, et le choc qu'avait éprouvé son système
nerveux était de nature à l'abattre plus encore, main-
tenant que ses forces étaient déjà diminuées par son
état de malaise antérieur.
— Mon Dieu! — s'écria Madame Amherst, qui avait
versé de l'Eau de Cologne dans une soucoupe et qui,
après y avoir trempé son mouchoir, s'occupait à baigner
le visage de la jeune fille. — Vraiment, je ne sais trop
si elle est assez forte pour qu'on puisse lui parler. Je ne
croirais réellement pas accomplir mon devoir si je né-
gligeais de montrer à cette jeune fille égarée dans
quelle" voie d'erreur elle est engagée. Peut-être peut-
elle être encore sauvée,si l'on parvient à réveiller dans
son coeur le sentiment de honte qui y sommeille pour le
moment.
En vue d'effectuer son louable projet, la digne dame
mit à profit le moment où la jeune fille rouvrit les yeux
pour commencer sa harangue.
— Jeune fille, — dit Madame Amherst d'un ton sen-
tencieux, — car je dois vous nommer ainsi, dans l'igno-
rance où je suis du nom dont on vous appelle habituel-
lement,—j'ai quelque raison de croire que vous en êtes à
votre première faute, ce qui ne rend pas le crime que
vous avez commis moins hideux ni d'un atome ou d'un
iota moins déplorable. Vous êtes tombée, je le regrette
au moins autant que vous et vos malheureux amis,
d'une haute position. Vous étiez immaculée autrefois et
maintenant vous avez imprimé une tache à vetre bonne
renommée-et à votre pureté virginale. Cependant vous
n'êtes pas encore embarquée dans une carrière vicieuse,
UNE AUTRE BICHE ANGLAISE 39
et, j'ose l'espérer, jeune fille, je puis, avec la protection
du Ciel, être l'instrument de votre salut. Naturellement
vous ne pouvez pas espérer de relever jamais la tête
comme si vous n'aviez pas péché ; mais, par de longues
années de repentir et d'une sainte vie, vous pouvez en-
core revenir au milieu du troupeau et être purifiée de
votre faute. Les portes des maisons respectables, je n'ai
presque pas besoin de vous le dire, vous sont fermées.
J'aurais pu être amenée à vous offrir une place dans ma
propre demeure ; mais, dans l'état où sont les choses, il
serait monstrueux à vous d'espérer une telle concession
de ma part. L'Archevêque de Canterbury lui-même
n'oserait pas faire une pareille chose ; il est donc visi-
blement impossible à une personne aussi insignifiante
que je le suis en comparaison d'y penser un seul instant.
Je puis toutefois, grâce à mes relations, vous faire ad-
mettre dans une maison où l'on prendra soin de vous
et dans laquelle les saintes doctrines seront inculquées
dans votre esprit. Une somme d'argent sera donnée à
vos parents pour qu'ils puissent pourvoir à leurs besoins
pendant votre absence. Quand votre père et votre mère
seront arrivés, nous discuterons cette question. En '
attendant, je pense que je puis vous laisser ici pendant
que je monte "à l'étage supérieur, où je crois ma présence
nécessaire.
Quand M. Amherst fut de retour, il dit à sa femme
qu'elle pouvait attendre les Gales dans fort peu de temps,
vu que la mère de Sissy avait promis d'aller chercher
son mari à son travail et de l'amener avee elle, sans
prendre d'autre temps que celui nécessaire pour faire ■
la course.
40 UNE AUTRE BICHE ANGLAISÉ
Comme Sissy était encore faible et abattue, il lui fut
permis de rester sur le sofa, et Madame Amherst plaça à
côté d'elle une belle Bible, qui aurait pu lui fournir
quelques consolations si elle avait parcouru ses pages
sacrées. Cette occupation toutefois ne lui parut pas en
rapport avec l'état de son esprit : car, après en avoir
tourné quelques feuillets sans arrêter son attention
nulle part, elle reposa le livre sur une chaise à côté
d'elle. Ce petit épisode parut causer un grand dégoût et
une grande désaffection chez Madame Amherst, qui y vit
la preuve de l'empire que Satan avait pris sur l'ange
tombé qui était devant elle, et l'indication d'une du-
reté de coeur qui ne pouvait rivaliser qu'avec celle de
Pharaon, quand ce puissant monarque montra son pen-
chant tout particulier pour les Israélites- et qu'il ne
voulut pas les laisser partir.
— Bonjour, monsieur; votre serviteur, madame,—
dit Daddy Gale en arrivant.
Une invitation à s'asseoir qui lui fat faite ainsi
qu'à sa bonne femme , invitation à laquelle ils cédè-
rent , coupa court aux essais de courtoisie tentés par
la Mère Gale.
— Eh bien! Sissy, petite drôlesse, où as-tu mal? —
dit le père en apercevant sa fille, qu'il n'avait pas re-
marquée en entrant dans la chambre, tant étaient
grands son étonnement et son admiration à la vue du
luxueux paradis dans lequel il se trouvait.
— Le fait est, Gale, — commença M. Amherst,
— que je vous ai envoyé chercher pour vous donner
de tristes nouvelles. Je serai aussi bref que possi-
ble , veuillez me prêter votre attention pour une mi-
UNE AUTRE BICHE ANGLAISE 41
nute. Vous vous rappelez avoir donné asile à mon
neveu. Eh bien! il a mal payé votre hospitalité : votre
fille... ,
— Quoi?... que voulez-vous dire?... —s'écria Daddy
Gale. — Non, Dieu me damne! je ne croirai jamais de
pareilles choses, je vous le dis.
— Néanmoins, — reprit M. Amherst, — quelque
pénible qu'il soit peur moi de vous en faire la commu-
nication et à vous de l'entendre, votre enfant est sur le
point de devenir mère, et mon neveu est le père de
l'enfant.
— C'est un misérable! et si je mets la main dessus...
— dit le père, le visage rouge de colère. Puis, se
tournant vers sa femme, il ajouta : — Ce sont de bien
pénibles nouvelles pour nous... de bien douloureuses
nouvelles de toutes les manières.
La mère de Sissy avait commencé à pleurer, et eu
s'agitant de côté et d'autre sur sa chaise, elle faisait en-
tendre par moments de sourds gémissements.
Daddy Gale était un bel homme, le vrai type du la-
boureur Anglais. Il portait une culotte de toile et une
jaquette de velours — un mouchoir rouge noué autour
de son cou lui donnait bon air. Pour le moment, sa figure
avait une expression de fatigue, d'inquiétude et de dés-
appointement.
Madame Amherst jugea l'occasion favorable pour dire
ce qu'elle avait médité depuis quelques moments :
— Tenez, mon brave homme, comme notre neveu...
—■ Que la malédiction de Dieu tombe sur lui! — s'é-
cria le père en l'interrompant.
— Accordez-moi un moment,—dit Madame Amherst
42 UNE AUTRE BICHE ANGLAISE
grandement choquée. — Je ae vous retiendrai pas plus
longtemps qu'il en sera nécessaire. Je disais donc que,
Percy étant la cause première de tous ces désagré-
ments, il est de notre devoir d'adoucir la position de
cette infortunée jeune fille et de vous rendre, à vous et
à votre femme, la vie aussi agréable qu'elle peut l'être
dans les circonstances présentes. Vous devrez naturel-
lement éloigner votre fille d'un pays ou elle est si con-
nue, et...
— Éloigner Sissy ! —s'écria Daddy Gale avec une
honnête indignation. — Je vous demande pardon, Ma-
dame; mais que Dieu me frappe si je vois quel mal a
fait la pauvre fille. Maintenant je m'attacherai davan-
tage à elle. Viensorès de ton père, petite, viens!
H se tourna vers l'endroit où Sissy était étendue. Elle
s'était relevée à l'entrée de son pèse et avait écouté
la conversation avec moins d'apathie qu'elle n'en avait
montré précédemment, surtout lorsque son père y
prenait part; et quand il lui tendit ses bras hâlés et
qu'il lui ordonna de venir, elle se précipita sous leur
protection avec un faible sourire de joie et d'affection
sur les lèvres.
Il la posa doucement sur ses genoux et, avec le plus
grand soin, il essuya les larmes qui coulaient sur ses
joues avec le coin de son mouchoir. Puis, la soutenant
avec son bras passé autour de son cou, et lorsqu'elle eut
appuyé sa tête sur son épaule, il se retourna vers son
maître et dit : —
—Ecoutez, Monsieur Amherst, vo£re neveu est le plus
grand misérable auquel le Tout-Puissant ait accordé
l'existence; mais ne parlons pas de cela : j'en di-
UNE AUTRE BICHE ANGLAISE 43
rais plus qu'il ne vous serait agréable d'en entendre...
Un jour peut venir où il aura à me rendre compte de sa
conduite... Mais ce n'est pas cela que je voulais dire.
Votre bonne dame, Monsieur, — en cet endroit il salua
Madame Amherst, — semble penser que la fille n'est pas
assez bonne pour rester dans sa compagnie. C'est
très-bien : elle n'a pas besoin de cela. L'homme qui est
au fond de tout cela, votre neveu, est le seul qui soit in-
digne de rester dans la compagnie de qui que ce soit.
Je ne puis blâmer la fille, et, comme je l'ai dit, je m'at-
tache à elle. Et voilà ce qui en est, Monsieur Amherst.
-—Très-bien! — répliqua M. Amherst; —je suis
heureux pour tout le monde qu'un arrangement aussi
satisfaisant soit intervenu.
— Je pense néanmoins, — dit Madame Amherst, -
que je ne commettrai aucun mal en faisant connaître
une idée qui m'est venue pendant votre absence, Wy»
keham, et qui serait aussi avantageuse pour la jeune
fille. Il y a, vous le savez, à Londres, des établissements
tout à fait distincts des maisons de correction et autres
lieux semblables, où une jeune fille qui a terni sa bonne
renommée est surveillée, logée, nourrie, habillée, et où
elle jouit encore des instructions religieuses d'un mi-
nistre spécial ou d'un chapelain résidant dans la mai-
son. Après un séjour— dont la longueur dépend, je
pense, de l'état de l'esprit de la jeune fille,— une place
est obtenue pour la pénitente dans une pieuse famille,
où les erreurs de sa jeunesse peuvent être rachetées par
une bonne et vertueuse conduite.
—-Certainement, — dit M. Amherst, — c'est un bon
conseil, et il mérite d'être pris en considération par no
44 UNE AUTRE BICHE ANGLAISE
tre ami. On pourrait dire dans le voisinage que la jeune
fille est partie faire visite à quelques amis, et il serait
possible de tenir caché tout ce qui serait de nature à
causer des tourments et des ennuis à ses parents. Elle
pourrait naturellement recevoir les visites de son père
et.de sa mère, et même, après un certain temps, reve-
nir auprès d'eux.
Daddy Gale prêta à l'énoncé de cette proposition
toute l'attention qu'elle méritait; mais elle ne parut
pas faire sur lui toute l'impression que M. Amherst eût
désiré qu'elle produisît.
— Bien ! — continua M. Amherst, — vous réfléchirez
à cela, et vous me ferez connaître votre décision dans
un jour ou deux. Quelque parti que vous preniez, vous
pouvez compter sur mes bons offices, et je désire bien
sincèrement qu'une fausse délicatesse ne vous empêche
pas de recourir à moi. Ne parlons donc plus de ce triste
sujet pour le moment. J'irai vous voir après-demain, et
vous me direz alors si vous acceptez la proposition de
ma femme.
Daddy Gale consentit à se conformer à l'avis émis
par M. Amherst, et se prépara à prendre congé. Sissy
prit son chapeau — le chapeau qu'elle portait dans les
champs de foin lorsque Percy lui avait dit combien
il l'aimait. Pauvre enfant ! Elle savait maintenant
ce que valent les serments et les protestations d'un
homme!
M. Amherst ouvrit la fenêtre toute grande, dit à la
famille de s'en aller par la grille des bosquets, et leur
indiqua complaisamment le chemin à travers la pe-
louse.
UNE AUTRE BICHE ANGLAISE 45
La route s'accomplit en silence, et tous furent heu-
reux de se retrouver enfin à la maison.
Le vieux Daddy Gale, qui était réellement une bonne
nature.d'homme, avait été touché du ton de M.Amherst
et des arguments dont il s'était servi; et, malgré l'ex-
cessif déplaisir qu'il éprouvait à se séparer de sa fille,
il en arriva cependant à se décider à suivre l'avis qui
lui avait été donné et à accepter l'offre qui lui avait été
faite dans l'intérêt de son enfant. En conséquence, il
fut convenu que Sissy irait, pendant un court espace de
temps, résider dans une de ces institutions auxquelles on
donne généralement le nom de «FoyersDomestiques.»
Combien elles sont loin de mériter ce titre , c'est ce
que nous essayerons de faire voir bientôt. Ses parents
pensèrent qu'ils pourraient facilement expliquer son ab-
sence en disant qu'elle était partie en service et qu'elle
reviendrait dans une douzaine de mois.
Sissy, accablée de douleur par le renversement de
l'idole qu'elle avait élevée et à laquelle elle avait-voué
un culte et une adoration insensés, et terrifiée par ses
appréhensions de l'avenir, prenait peu de souci de ce
qui allait advenir d'elle. Elle était même portée à dési-
rer un changement quelconque, qui, en lui créant de
l'occupation, promettait de l'arracher à ses pensées, qui
n'étaient pas des plus agréables.
M. et Madame Amherst se montrèrent pleins de bonté.
Us lui donnèrent un trousseau simple, mais très-con-
venable. Ils lui remirent en outre une petite somme
d'argent suffisante pour faire face aux dépenses impré-
vues, et lui promirent de veiller au bien-être de ses
parents,— promesse qui adoucit un peu le fardeau que
3.
46 UNE AUTRE BICHE ANGLAISE
la pauvre Sissy avait à porter. Cependant, lorsque le
train partit, laissant derrière lui la maison paternelle,
lorsque les sites bien connus s'effacèrent dans l'éloigne-
ment, la jeune fille, qui se dirigeait vers un monde in-
connu, et qui, déjà courbée sous le poids de l'affliction,
allait entrer en lutte avec des étrangers, se laissa re-
tomber dans le coin d'une voiture de deuxième classe,
dont les panneaux de bois ne. lui offraient pas un bien
commode appui; et, sans se préoccuper de ses compa-
gnons de voyage, elle se mit à verser nn torrent de
larmes amères, en refusant d'être consolée.
CHAPITRE V
DEU3Ç, DISSIDENTS
Percy devait penser que tout était pour le mieux, en
se disant que la jeune fille qui lui avait servi de jouet
avait été faible, simple et sans volonté. Probablement,
sous l'empire qu'il exerçait sur elle par sa présence et
par l'amour qu'elle lui supposait, elle avait cédé sans
résistance, trop facilement émue par une main habile
à manier la clef qui sert à monter la machine et force
cette maisonnette qu'on appelle le coeur à battre et à
palpiter à volonté.
Cependant Percy avait commis un grand crime : il
avait livré Sissy à cette torture que connaissent seules
les femmes qui ont commis cette grande faute qu'il
n'est guère possible de racheter. L'état normal de la
société est de se marier et d'être donnée en mariage ;
et il est de l'intérêt de toute femme qui vit dans un mi-
lieu respectable de briser, et de soumettre tout ce qui
48 UNE AUTRE BICHE ANGLAISE
entre en lutte avec le mariage, ce grand pivot de la so-
ciété. C'est pourquoi tout le mépris que l'on peut con-
denser dans une simple épithète, toute l'horreur qu'une
innocente vierge peut renfermer dans un ricanement,
toute la honte qu'on peut amasser sur la tête d'une
soeur tombée, et qui, par le fait de sa chute, n'est plus
qu'un embarras sur le chemin, sont versés à pleines
mains ^ir la malheureuse enfant qui se trouve parmi
celles que la société rejette et exclut de son sein !
Il n'y avait pas vice chez Sissy ; elle avait été sim-
plement victime des circonstances. Nulle ambitieuse
mère n'avait guidé ses premiers pas et étouffé ses pre-
mières affections pour arriver à éteindre tout sentiment
dans son coeur. Elle était, avant toutes choses, une en-
fant de la nature, et, comme telle, elle était douée des
plus charmantes qualités. Car la nature est une bonne
mère, et elle donne à ses enfants des formes et une con-
stitution dont Apollon et Vénus pourraient être fiers,
et un esprit auquel Minerve elle-même ne trouverait
rien à reprendre.
Sissy n'avait que deux compagnons partageant avec
elle le wagon qui l'emportait vers Londres. L'un des
deux paraissait être, à son costume, un homme profes-
sant rigoureusement les opinions de la basse Eglise , —
ce qu'on nomme un Dissident; — il affectait de porter
la cravate blanche et le sévère frac noir, ce qui est le
costume distinctif de tous les hommes d'Eglise; mais il
avait encore en lui quelque chose qui indiquait, à pre-
mière vue, qu'il n'était pas un des membres de l'Eglise
Reconnue. Un homme d'Oxford ou de Cambridge a gé-
néralement quelque chose de particulier dans sa mise,

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