Une Brune, scènes de la vie de carabin, par Pierre Boyer

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A. Parpalet (Paris). 1868. In-18, XI-351 p..
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Publié le : mercredi 1 janvier 1868
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PIERRE BOYER
UNE BRUNE
SCENES
DE LA VIE DE CARABIN
(ROMAN)
PARIS
ALBERT PARPALET, ÉDITEUR
I, RUE. LARREY
l868
UNE BRUNE
SCENES
DE LA VIE DE CARABIN
DU MÊME AUTEUR.
LA PETITE FILLE AUX PIEDS GELÉS (2° édit.), 1 vol. in-18. 50 c.
Pour paraître prochainement.
Six MOIS AU FIGARO, 1 vol. in-18.
LES CONVICTIONS DE CHAMILLARD, 1 vol. in-18.
UNE BLONDE (NOUVELLES SCÈNES DE LA VIE DE CARABIN), 1 vol.
in-18.
IMPRIMERIE L. TOINON ET C, A SAINT-GERMAIN.
UNE BRUNE
SCÈNES
DE LA VIE DE CARABIN
PAR
PIERRE BOYER
PARIS
ALBERT PARPALET, LIBRAIRE-ÉDITEUR
I , RUE LARREY
1868
Droit de traduction et de production réservé.
A
SAINTE-BEUVE
PRÉFACE 1
J'ai vu à l'Hôpital-des-Enfants, il y a quelques mois,
une petite fille qui avait eu les pieds gelés dans une
école de religieuses.
J'ai vu ses pauvres petits doigts, racornis et gan-
grenés par le froid, tomber un à un sous le couteau du
chirurgien.
J'ai eu la faiblesse d'en être ému, j'ai commis
l'imprudence de le raconter, et je me suis fait des
ennemis enragés de tous ceux qui croyaient jusqu'à ce
jour que, lorsqu'on leur donnait des petites filles à
instruire et à soigner, ils avaient le droit de leur laisser
geler les pieds sans que personne y trouvât la moindre
chose à redire.
1. A lire. (Note de l'Éditeur.)
viii PRÉFACE
Je voulais intéresser en faveur de cette enfant, je
voulais demander que l'on vînt à son secours, les résul-
tats que j'ai obtenus ont vraiment dépassé toutes mes
espérances.
Du jour où fut imprimée son histoire, la malheureuse
petite fille fut réduite au plus strict silence. On eût dit
qu'elle avait les lèvres cousues, ou bien qu'elle était
devenue idiote.
Dieu sait quels ordres mystérieux avaient été trans-
mis et quels ténébreux moyens avaient été mis en oeuvre.
Pâle, inerte et renfermée dans un mutisme qui chez
une enfant de cet âge avait quelque chose d'effrayant, la
petite mutilée ne répondait ni par un geste, ni par un
mot, ni même par un regard aux plus pressantes ques-
tions qu'on lui adressait.
Sa mère elle-même ne la reconnaissait pas, tant la
pauvre fillette lui paraissait changée, et un élève du
service nous dit — à peine osons-nous l'écrire — que
la petite malheureuse faisait sous elle.
J'eus le coeur horriblement serré, il me sembla que
l'Inquisition avait passé par là.
Mais ne nous apitoyons pas trop sur cette enfant, cela
pourrait encore lui porter malheur.
Peut-être aussi allons-nous nuire aux étudiants en
publiant ces Scènes de la vie de carabin, bien que nous
PREFACE IX
ne disions pas qu'ils aient eu les pieds gelés chez des re-
ligieuses. Il est vrai qu'en revanche, nous avons commis
la grave imprudence d'écrire ce livre d'après nature,
nous autorisant simplement de la liberté de l'art, sans
avoir au préalable consulté monseigneur de Bonnechose.
Aussi notre oeuvre a-t-elle tous les défauts de sa pro-
fane origine, entre autres la sincérité d'une étude prise
sur le fait — sans la moindre préoccupation de remettre
les jeunes filles sur les genoux de l'Église.
De là probablement les critiques méritées et les saintes
abominations qu'on va proférer contre les élèves en
médecine, que nous avons tout vivants cloués sur ces
pages. Les religieuses n'obtiendront peut-être pas que
l'on mette tous ces jeunes gens au sain régime du si-
lence, comme la petite fille citée plus haut, mais, nous
ne nous dissimulons pas qu'on les accusera peut-être
d'immoralité, de matérialisme, de malthusisme et sûre-
ment de manger du godiveau les vendredis.
Ah s'ils étaient spiritualistes ! si même seulement ils
croyaient encore que «. la fièvre est un bienfait des
dieux, une réaction providentielle contre le principe
morbifique, » on pourrait fermer les yeux sur le désha-
billé de leurs moeurs, on pourrait mettre tous leurs
écarts sur le compte des pardonnables erreurs de la
jeunesse ; mais par cela seul qu'ils peuvent entendre
x PREFACE
professer sans rire que l'homme est un «animal mam-
mifère de l'ordre des primates, » on est en droit d'en
conclure avec une sainte indignation, que c'est uni-
quement par suite de tels principes qu'ils sont anar-
chistes dans la couleur de leurs cravates et qu'ils fré-
quentent l'île de Cythère sous les espèces de la Closerie.
Il est vrai que nous-même, nous sommes forcément
obligé de convenir qu'à part les quelques centaines
d'étudiants abominablement gangrenés par l'usage des
dictionnaires de médecine, il n'y a pas en France un
seul adolescent qui ne se couche à huit heures du soir
et ne baisse dévotement les yeux toutes les fois qu'il
trouve sur son passage un de ces décevants petits mam-
mifères de perdition auxquels on donne vulgairement
le nom de femmes.
Plus nous y réfléchissons cependant, plus nous som-
mes inquiets pour nos étudiants libres-penseurs ; on leur
interdira la Faculté, on leur refusera leurs thèses, et les
plus favorisés d'entre eux ne pourront ordonner ni un
flacon d'eau de Sedlitz, ni même le plus anodin pédiluve,
qu'ils n'aient scientifiquement confessé les miraculeuses
vertus de l'eau de la Salette et fait concorder avec
l'hygiène la mystique saleté du bienheureux Labre.
Nous ne pouvons que nous incliner devant ces justes
rigueurs., sachant bien qu'elles prennent exclusivement
PRÉFACE xi
leur source dans la plus touchante charité chrétienne,
et, pour atténuer, autant que possible, le scandale pro-
duit par la conduite relâchée des jeunes vauriens que
nous avons peints, nous pourrions bien consacrer notre
prochain ouvrage aux pseudo-étudiants qui calom-
nient et dénoncent pieusement les professeurs.
PIERRE BOYER.
ERRATA.
Page 47, ligne 14 : lire chronique au lieu de chimique.
Page 74, ligne 2 : lire sociale au lieu de politique.
Page 185, ligne 13 : lire avenir au lieu de amour.
Page 222, ligne 3 : lire la ruine au lieu de ruine.
UNE BRUNE
SCÈNES
DE LA VIE DE CARABIN
I
UNE FEMME ET UN EXAMEN
Un matin, comme un étudiant coiffé d'un grand
chapeau mou traversait le carrefour de l'Odéon
pour se rendre à l'École de médecine, il fut arrêté
par une jeune femme brune qui avait la figure cou-
verte d'un voile.
— Il y a un siècle qu'on ne t'a vu, fit cette der-
nière à l'étudiant, d'un air de reproche ; pourquoi
n'es-tu pas venu depuis que je te l'ai dit?
Le jeune homme semblait un peu décontenancé.
D'abord il ne put dire un mot, et il tremblait
presque, tandis qu'avec timidité mais non pourtant
1
2 SCENES DE LA VIE DE CARABIN
sans bonheur, il pressait doucement la main gan-
tée de la jeune femme.
— Où demeures-tu maintenant? lui dit-il enfin.
Il ne l'ignorait pas, seulement il n'avait pu trouver
autre chose pour s'excuser et se tirer d'embarras.
— Je monte chez moi, veux-tu venir? demanda
la personne au voile.
— Non, je n'ai pas le temps aujourd'hui, répon-
dit son interlocuteur; mais probablement j'irai te
voir avant de partir.
— C'est vrai, voilà les vacances, reprit-elle; mon
cher, raison de plus, il faut que tu viennes demain.
Tiens, ce sont ces deux fenêtres au second, ajouta-
t-elle en montrant à l'étudiant une maison de l'un
des coins de la rue Saint-Sulpice.
— J'irai si je suis reçu, lui promit l'étudiant, et
serrant de nouveau la main de la jeune femme, il
la quitta moitié heureux, moitié assombri.
La jeune femme se nommait Madeleine.
Le jeune homme, Joakain Bissard.
Comme ce sont nos deux principaux personnages,
il ne serait peut-être pas inutile d'en crayonner
deux esquisses dès à présent.
Madeleine était dans toute l'acception du mot ce
qu'on appelle une belle fille. Mais elle avait de plus
ce particulier genre de beauté marqué pour ainsi
dire de l'estampille du diable, beauté qui tour-
mente malgré eux ceux qui ne veulent pas plier
UNE FEMME ET UN EXAMEN 3
devant elle et martyrise encore plus ceux qui se
rendent.
Ses yeux noirs, pleins de tempérament et de ma-
lice, brillaient sous des sourcils épais, énergiques,
se rejoignant imperceptiblement à la racine du
nez.
Ses joues, à la fois pâles et brunes, étaient-cou-
pées par deux lèvres carminées comme une cerise
et retroussées par de voluptueuses ciselures. C'était
à peu de chose près la bouche de l'Aphroditéagrias
qui se trouve dans une des niches de la cour du
Louvre.
Son front noblement développé semblait l'ex-
pressive manifestation d'une intelligence bien
douée, mais précocement plissé — elle avait à
peine vingt-deux ans — il indiquait aussi une ten-
dance aux passions tristes.
Son menton rond était frappé au milieu d'une
gracieuse fossette, et sur ses tempes, les ondula-
tions de ses cheveux noirs corrigeaient la sévérité
du front.
Son nez finement taillé, avec des narines essen-
tiellement dilatables, frémissait et se cabrait pour
ainsi dire sous l'ombrageuse susceptibilité de son
amour-propre.
Dans la fossette de son menton, dans les cise-
lures arrondies de ses lèvres, il y avait cependant,
en dépit de l'estampille du diable, je ne sais quoi
4 SCÈNES DE LA VIE DE CARABIN
de suave et peut-être de bon qui était tout à fait
irrésistible.
Devant César, la nature pouvait, raconte-t-on,
se lever et dire : Voilà un homme ! Devant Made-
leine elle pouvait se lever pareillement et dire :
Voilà une femme !
Soyez indulgents pour cette belle créature, sa
beauté nous apparaît comme derrière un crêpe.
Toutefois, nous ne serons point triste par anticipa-
tion; la vie met le rire à côté des larmes, l'impassi-
bilité à côté de l'émotion, le douloureux à côté du
grotesque : nous nous efforcerons d'être comme la
vie, nous serons gai ou triste d'après nature.
Passons à l'étudiant.
Joakain Bissard avait le front large, l'oeil bril-
lant et doux, le sourcil d'un noir luisant ; les lèvres
voluptueuses et sanguines comme Madeleine et,
comme elle aussi, le menton rond, charnu, avec
une fossette.
Le nez était légèrement aquilin, assez long, avec
des narines faciles à s'ouvrir, un nez bien doué, un
nez capable de suivre à la piste une jolie fille.
Il ne portait de sa barbe que des moustaches qui
dissimulaient son grand nez ; elles étaient d'un
noir d'ébène, de même que sa chevelure qui tom-
bait en boucles massives sur une encolure bien
musclée, malgré la pâleur de son visage.
Ajoutez à cette tête un corps maigre, des
UNE FEMME ET UN EXAMEN 5
épaules largement charpentées, un débraillé élé-
gant composé de cravates en foulard et de gilets dé-
boutonnés sur toute leur longueur, excepté au col
et à la ceinture; n'oubliez pas d'unir à ce négligé
fantaisiste une certaine distinction, — malgré le
grand chapeau mou, — et vous aurez Joakain Bis-
sard tel qu'il était dans ses bons jours.
Mais, aussi changeant qu'une femme nerveuse,
quelquefois on eût cru qu'une tristesse maladive
était l'expression habituelle de son visage, de même
qu'à certains moments on eût été étonné des accès
de violence accusés par un froncement entre les
deux sourcils, et des éclairs d'énergie qui venaient
tout à coup traverser la douceur naturelle de son
regard. Cependant, en somme, il était bon vivant et
avait l'esprit tourné à la plaisanterie lorsque son ex-
cessive sensibilité en fait d'amour ne le faisait pas
cruellement souffrir.
Deux ou trois heures après la rencontre de Ma-
deleine, Bissard, avec deux de ses amis, Séverin
Corniveau et Eugène Saunier, attendait dans la
cour de l'École le résultat de l'examen qu'ils ve-
naient de subir ensemble.
Toute cette cour était pleine d'élèves en méde-
cine. Livres sous le bras, mains dans les poches
dont quelques-unes laissaient entrevoir des têtes
d'os, ils fumaient leur pipe devant la statue de Bi-
chat, allant, venant et formant des groupes.
6 SCÈNES DE LA VIE DE CARABIN
Pour Bissard et ses deux amis, ils ne quittaient
pas des yeux une des salles basses du secrétariat,
où les professeurs, en robe noire et toque rouge,
discutaient l'inquiétante liste qui allait décider des
admissions et des ajournements.
Qui de nous n'a pas subi d'examen?Qui de nous
ne peut se rappeler les émotions par lesquelles on
passe, quand après avoir comparu devant sesjuges,
on attend le résultat de l'interrogatoire ?
A moins d'être un étudiant prodige, défiant toute
mauvaise chance, ou un stoïcien précoce blindé
contre les émotions, on ne peut alors tenir en place;
on a les mains moites, les veines gonflées, le front
chaud et comme tendu.
Le sang bourdonne dans les oreilles, et bien que
l'on se sente fort pâle, de temps en temps l'on passe
au cramoisi,
Les muscles du visage se remuent par petits très-
saillements, les paupières suent, le pouls bat irré-
gulièrement et rapidement, et chaque fois que l'on
pense à la liste qui va paraître, le coeur presse encore
la vitesse de ses battements.
On pense à la famille, on se repent du temps
follement perdu. On songe à toutes les satisfactions
que l'on aurait si l'on était admis, et en même
temps aux ennuis d'un ajournement.
Sous le coup de la crainte, on prend d'énergiques
résolutions de sagesse — et l'on s'empresse de les
UNE FEMME ET UN EXAMEN 7
oublier, pour peu que l'on ne soit pas ajourné.
On est tout disposé à se croire humblement un
âne si l'on est refusé, et un homme dé' génie dans
le cas contraire.
Tel était' à peu près l'état physique et moral de
nos trois amis, mais pour que vous vous intéressiez
aussi aux deux camarades de Joakain Bissard, nous
croyons dès ce moment devoir rapidement vous les
présenter.
A côté de Bissard, celui qui avait des lunettes,
c'était Eugène Saunier, un véritable étudiant mo-
dèle celui-là, rangé, brossé, convenable, et de plus
exact comme un chronomètre. Les autres ont des
blouses pour disséquer, lui mettait des manches de
lustrine qu'il avait conservées depuis le collége. Bel
homme néanmoins, avec une physionomie sympa-
thique, malgré l'entêtement bourgeois de son front
carré.
Il était né cordial, sensible, mais il avait aussi
mis des lunettes et des manches de lustrine à ses
sentiments.
A côté de Saunier, Séverin Corniveau d'un esprit
aussi déréglé que son extérieur. Il est célèbre par
sa grande tache rouge sur la joue gauche, son mo-
nocle mastiqué dans l'orbite comme une fenêtre
condamnée, et l'absence flagrante de deux incisives
à la mâchoire supérieure.
Nul ne sait comme lui se costumer et se grimer
8 SCENES DE LA VIE DE CARABIN
en extravagante sorcière qu'on dirait véritablement
échappée du Brocken ; plus d'une fois il a été
porté en triomphe au carnaval pour ses succès dans
le grotesque.
Avec sa tache rouge, son râtelier à jour, sa vitre
condamnée et un nez relevé en pied de marmite
que nous allions oublier, il est, on n'a jamais
su pourquoi ni comment, la coqueluche de toutes
les femmes. Du bal des étudiants aux cythéréennes
hauteurs de Montmartre, il n'y en a pas deux qu'il
ne tutoie; il est vrai que, sans les connaître, il com-
mence régulièrement par les tutoyer.
Mais il ne s'agit pas de. plaisanter : voici que
derrière le vitrage du secrétariat un huissier appa-
raît, et avec quatre pains à cacheter, colle la liste
des admissions derrière un carreau.
Un grand mouvement se fait vers ce côté de la
cour, on se presse, on se bouscule, on se hisse les
uns sur les autres pour son propre compte ou pour
voir le nom d'un ami.
Joakain Bissard, Eugène Saunier, Séverin Cor-
niveau, tous trois étaient admis !
Séverin Corniveau fit retentir l'air de ses cris
d'allégresse en même temps, qu'il se livrait à des
étrangetés chorégraphiques. Entraîné par ce déplo-
rable exemple, Bissard ne put s'empêcher de don-
ner un échantillon d'un pas de son invention, dont
il n'usait que dans les circonstances graves, et le
LES EPAULES D'UNE AMAZONE 9
sage Saunier lui-même, au risque de compromettre
ses lunettes, ne put s'éviter de manifester aussi son
bonheur en remuant les jambes comme ses cama-
rades.
Puis, pour s'humecter la muqueuse buccale en
ce moment desséchée par l'exercice et l'émotion,
bras dessus, bras dessous, ils entrèrent ensemble
dans une brasserie, tandis que deux ou trois pauvres
diables—le visage jaune et allongé, — restaient de-
vant l'implacable liste pour voir si bien décidément
il n'y avait pas leur nom.
II
LES ÉPAULES D'UNE AMAZONE
Le lendemain vers les trois heures, après avoir
fait un déjeuner d'adieu avec ses amis qui allaient
aussi partir en vacances, Joakain Bissard se rendit
chez Madeleine.
Il était redevenu l'étudiant léger et bon vivant
qu'il paraissait — lorsqu'il ne donnait pas trop
dans le sentiment.
Une badine à la main, un chapeau neuf posé
crânement sur son épaisse crinière, superbe, flam-
1.
10 SCÈNES DE LA VIE DE CARABIN
bant dans un costume de fantaisie d'une couleur
toute réjouie, il fit son entrée chez Madeleine
en l'embrassant et lui annonçant qu'il était reçu.
Madeleine était avec deux de ses amies, une
femme de trente ans qui répondait au nom de
Constance, et une petite créature mince, frêle, qui
était la maîtresse d'un étudiant en droit, et avec
son aspect intéressant et silencieux lui grignotait
5 à 600 francs par mois et le faisait souffrir
en raison directe des folles bontés qu'il avait
pour elle.
Ces demoiselles n'avaient pas encore achevé de
prendre le café. Joakain en avait déjà pris, mais il
ne trouva aucun inconvénient à récidiver pour faire
plaisir à ses jolies hôtesses.
Au bout de cinq minutes, il était au mieux avec
la grande Constance. Elle avait' été écuyère à
l'Hippodrome, et racontait avec complaisance les
anciennes splendeurs de son passé qu'elle qualifiait
d'artistique.
Les deux autres jeunes femmes, tout en la jalou-
sant, avaient pour elle une certaine considération à
cause de son expérience des hommes et surtout des
chevaux.
S'octroyant la promptitude et la fougue d'une
véritable amazone, Constance conçut, séance te-
nante, un caprice pour l'étudiant, tandis que
Madeleine le taquinait en faisant perpétuellement
LES ÉPAULES D'UNE AMAZONE
allusion à l'amour qu'il avait eu pour elle, amour
assez malheureux du reste, et dont Bissard avait
paru guéri après un jour de réalité venu au bout
d'une année entière de sentiment.
Voyant Joakain apprécié de ses amis, Madeleine
mettait une excessive bonne volonté à faire entendre
qu'elle lui avait appartenu, et à chaque instant,
elle le provoquait pour tirer de lui quelque parole
prouvant qu'il l'aimait encore.
Joakain craignait que ce fût seulement la vanité
de Madeleine qui lui valût ces provocations pour
ainsi dire rétrospectives. Ayant aux dépens de
son coeur appris à connaître cette jeune femme, il
voulait se tenir cuirassé et cadenassé contre ses
agaceries, bien qu'elles ressemblassent fortement à
de très-réelles avances.
- A cheval sur une chaise, riant fumant, plaisan-
tant avec trois de ces jeunes femmes que, par an-
tiphrase sans doute, on a nommées des étudiantes,
— puisqu'elles empêchent les étudiants d'étudier, il
jouissait d'autant plus de ce régime libre qu'il
allait en être réduit à la sévère hygiène de la pro-
vince. Il offrit la bière, et Constance proposa d'aller
la boire chez elle. Mais Madeleine, qui se défiait
déjà, descendit pour en faire apporter elle-même,
et comme Jeanne — la petite créature frêle et si-
lencieuse— venait de sortir, et que par conséquent
Constance et Joakain étaient seuls, de plus en plus
12 SCENES DE LA VIE DE CARABIN
soupçonneuse, Madeleine remonta l'escalier quatre
à quatre. Mais elle eut beau se dépêcher, quand
elle revint, rouge et essoufflée, Bissard avait déjà
jugé indispensable — par pure galanterie française,
d'embrasser les épaules décolletées de Constance en
lui jurant qu'il les trouvait si agréables qu'il pas-
serait bien quarante-huit heures à les contempler.
Le fait est que l'ancienne écuyère avait d'assez
belles épaules. Aussi les exhibait-elle d'une façon
abusive, ce qui faisait penser à Bissard que .c'était
ce qu'elle avait de mieux, — sans quoi, se disait-il,
elle aurait été de force à adopter ppur ses autres
charmes la mode primitive d'Otaïti.
L'étudiant s'aperçut parfaitement des allures ja-
louses de Madeleine. — Jalousie de vanité, se fit-il
à lui-même, sans vouloir y trouver aucune autre
signification.
—Quand me donneras-tu ta photographie ? lui dit
Madeleine, tandis, qu'il roulait une cigarette pour
l'écuyère.
— Quand tu voudras, réppndit-il, mais sans se
tourner vers Madeleine.
— Que fais-tu demain ? reprit cette dernière.
— Demain, je m'ennuie — c'est dimanche.
— Viens me voir l'après-midi, continua-t-elle,
pendant que l'écuyère étouffait de jalousie.
— Y seras-tu ? demanda-t-il avec incrédulité.
— Puisque je te dis de venir
IL N'Y A PAS D'EFFET SANS CAUSE 13
— Alors c'est entendu, et les embrassant toutes
les deux également en les rendant également ja-
louses, l'étudiant s'en fut vaquer à d'autres occu-
pations.
III
IL N'Y A PAS D'EFFET SANS CAUSE
Les déjeuners d'adieu de Joakain Bissard et de
ses amis, qui ne se pressaient pas trop non plus
d'aller goûter les plaisirs de la province, mena-
çaient de passer à l'état chronique. Après en avoir
fait un premier dont nous avons parlé, ils éprou-
vèrent le besoin d'en faire un second le dimanche.
Bissard après déjeuner accompagna Saunier et
Corniveau jusqu'au tir du Luxembourg, où il fit
avec eux quelques douzaines de balles, puis il les
quitta vers les deux heures.
Irait-il chez Madeleine? N'irait-il pas?
Il redoutait d'y aller, il redoutait un rapproche-
ment où il entrevoyait plus d'orages que de bon-
heur; mais au fond s'il avait été parfaitement con-
vaincu que de nouveau Madeleine se donnerait à
lui, il n'aurait pas hésité une minute. Tout heu-
14 SCENES DE LA VIE DE CARABIN
reux, tout ému, il aurait couru chez elle et serait
tombé à ses genoux en lui avouant qu'il l'aimai t
toujours. Mais comme il savait qu'entre autres pé-
chés mignons, Madeleine avait celui d'une cruelle
coquetterie, il craignait qu'elle ne voulût se jouer
de lui.
Néanmoins, il n'eut pas la force de n'y pas aller.
Il entrait, il s'avançait vers Madeleine pour
l'embrasser, quand tout à coup il aperçut sur le
lit..... un de ces chapeaux cylindroïdes qui sont
une des laideurs du sexe mâle.
Comme il était à peu près convaincu qu'il n'y a
jamais d'effet sans cause, Bissard scruta l'appar-
tement dont" les persiennes étaient baissées et il
découvrit, à califourchon sur une chaise, la cause
de l'effet cylindroïde, cause qui en ce moment fu-
mait un trabucos avec une insouciance tout à fait
orientale.
Ce n'était pas précisément ce que Bissard atten-
dait, car en dépit de ses doutes, s'il était venu,
c'était parce qu'il n'avait pu, malgré lui, fonder
quelque espérance sur ce rendez-vous.
— Ah! fit-il en lui-même, touché au coeur, je
la reconnais bien là, elle n'a pas changé.
Il salua néanmoins avec une certaine courtoisie,
ayant depuis longtemps contracté la civile habitude
de réduire cet amour à l'état latent.
La cause qui fumait toujours son trabucos était
IL N'Y A PAS D'EFFET SANS CAUSE 15%
un, très-beau garçon, blond, frais, mais trop gras
pour son âge ; il est vrai qu'il avait une irrésistible
moustache, une mise assez élégante et qu'il répon-
dait à l'héroïque nom d'Anténor.
Les deux jeunes, gens parurent, supporter la si-
tuation avec un savoir-vivre en apparence très-
philosophique. Quant à Madeleine, après avoir
semblé un peu embarrassée, elle se remit, promp-
tement. Allant, venant, moqueuse, rieuse, coquette
avec l'un ou l'autre, tour à tour, elle était on ne
peut plus faite pour attiser la passion la plus
endormie.
Néanmoins, au bout d'une demi-heure et en dé-
pit de toute espèce? de philosophie, Joakain tira
très-ostensiblement sa montre et dit à Madeleine :
— J'ai affaire, je me sauve.
— Attends donc, nous allons jouer un écarté, lui
répliqua-t-elle, aide-moi à porter la table de jeu.
Et, comme elle la plaçait avec Joakain, elle lui
glissa dans l'oreille : — Je t'en prie, reste, je vais
le renvoyer, j'en ai assez.
Joakain ne sourcilla pas. Madeleine lui fit
50,centimes ; elle les gagna, puis passant au bel
Anténor en augmentant systématiquement l'enjeu,
elle l'allégea d'abord de 5 francs, puis de 10, puis
d'un louis.
D'abord Anténor fut beau joueur, mais voyant
son louis lui faire un pied de nez, il jeta les cartes
16 SCÈNES DE LA VIE DE CARABIN
avec humeur. Il savait très-bien qu'il n'avait aucune
chance de se rattraper, car Madeleine, comme la
plupart des femmes, ne payait jamais quand elle
perdait.
Vainement Joakain aurait voulu par générosité
rentrer dans le jeu. - Laisse donc, lui disait
Madeleine en lui fourrant des coups de pieds d'en-
tente par-dessous la table.
Nonobstant ces témoignages d'une préférence
très-marquée, Bissard voulut encore s'en aller;
mais Madeleine se leva pour lui barrer le passage,
et moitié riant, moitié résistant : — Tu ne t'en iras
pas, lui dit-elle.
— Nous allons bien voir, fit Joakain tout en
s'efforçant de rire, et, la prenant dans les bras, il la
souleva pour l'écarter.
Elle se laissa prendre à plein corps, et frôlant de
ses lèvres la joue de Joakain-: — Mais reste donc,
lui soufflait-elle, il faudra bien qu'il parte, à la fin.
Joakain ne put rester insensible au doux et tiède
contact du corps de cette femme aimée.
Il se rassit de nouveau.
— Et ton portrait ? lui dit Madeleine, se gênant
de moins en moins devant Anténor.
— Je l'ai oublié; répondit Joakain, mais tu
l'auras avant que je ne parte.
Anténor alluma tranquillement un autre trabu-
cos, et mettant sur son genou gauche le côté externe
IL N'Y A PAS D'EFFET SANS CAUSE 17
de son pied droit, de manière à former un triangle,
il parut disposé à s'éterniser dans cette pose géo-
métrique.
Malheureusement, c'était un homme à ménager ;
la jeune femme le surnommait son ver à soie, parce
qu'intéressé dans une riche maison de nouveautés
il donnait de temps en temps des robes de soie;
néanmoins Madeleine, qui avait probablement assez
de robes ce soir-là, lui rappela qu'il avait dit avoir
un rendez-vous au café avec ses amis.
L'heure est passée maintenant, répondit flegma-
tiquement le ver à soie, et sans rien déranger au
triangle construit par ses jambes, il continuait de
fumer son second trabucos aussi orientalement que
le premier.
Madeleine alors prit un parti violent, elle dit
qu'elle allait sortir, et passa derrière un rideau pour
s'habiller.
Ses beaux bras, progressivement arrondis depuis
le poignet jusqu'aux épaules, comme ceux des
Vénus antiques, étaient entièrement nus, ses épau-
les aussi étaient découvertes, épaules comme Joakain
en rêvait aux duchesses, sans savoir pourquoi, à
moins que ce ne fût parce qu'elles étaient splendides.
Madeleine se savait belle, aussi ne semblait-elle
guère se préoccuper des indiscrétions du rideau.
Quand elle fut prête, on sortit. Dans la rue, elle
prit bravement le bras de Joakain, mais elle avait
18 SCENES DE LA VIE DE CARABIN
beau faire, le ver à soie y mettait de l'entêtement, il
s'était appliqué à eux comme un chardon sur un
vêtement.
Joakain commençait à perdre patience. —Est-ce
qu'il se figure que je vais le laisser monter chez
moi, cet animal, murmurait-il entre ses dents?
Madeleine se raccrochait à tous les expédients.
Elle s'arrêta devant un étalage de vieux bouquins,
le bel Anténor s'arrêta aussi devant les bouquins.
Elle examina avec beaucoup d'intérêt la devan-
ture d'un bottier, le bel Anténor examina lui aussi
avec une louable sollicitude les empeignes et les
élastiques de la chaussure.
Accentuant de plus en plus son intention de le
faire aller, Madeleine s'extasia devant les jambons
et les saucisses d'un charcutier, le bel Anténor pa-
rut partager cet enthousiasme pour les produits su-
blimes de la charcuterie.
A la fin, à bout de patience, Madeleine lui prit
la main et le repoussant avec un geste des plus ac-
centués : — Adieu, lui dit-elle, tandis qu'avec Joa-
kain elle s'enfuyait vers l'hôtel de ce dernier.
LA REVANCHE DE JOAKAIN 18
IV
LA REVANCHE DE JOAKAIN
A peine Madeleine était-elle assise dans le vieux
fauteuil en damas de la chambre garnie de l'étu-
diant, qu'elle lui demanda son portrait-carte.
Dès qu'elle l'eut, elle le mit' dans sa poche avec
une singulière précipitation, comme une chose
qu'enfin l'on tient après l'avoir désirée longtemps,
et elle s'apprêta à s'en aller.
— Et cela, lui dit Joakain en lui montrant quel-
ques vers d'amoureux, autrefois écrits pour elle et
qu'il venait de retrouver en cherchant le portrait-
carte.
Madeleine prit aussi les vers.
— Cela ne te rappelle-t-il rien? lui demanda-t-il;
et tandis qu'elle regardait ces lignes un peu jaunies,
mais pour lui pleines de souvenirs, il mit un genou
sur le tapis et passa son bras derrière la taille de la
jeune femme. Sa volonté était à bout, il ne pouvait
plus maîtriser son amour et son émotion.
Madeleine regarda l'étudiant dans les yeux et
mettant les vers dans sa poche, absolument comme
20 SCENES DE LA VIE DE CARABIN
le portrait, — Adieu, lui fit-elle, avec un sourire
moqueur, et elle se leva.
Il est clair qu'elle se jouait de lui. Joakain chan-
gea brusquement d'attitude ; sans savoir le moins
du monde où il en viendrait, il se dressa devant
elle, uniquement d'abord pour l'empêcher de
sortir.
La fenêtre s'ouvrait à un bout de la chambre, la
porte à l'autre extrémité, et Joakain était debout de-
vant Madeleine.
C'était maintenant, entre eux deux, une sorte de
duel tacite et en champ clos.
Madeleine ne pouvait s'y méprendre, rien qu'en
regardant Joakain. Trop fière pour essayer de la
douceur, elle voulut néanmoins tenter la ruse; à la
moindre distraction de Joakain, elle était prête à
s'élancer pour sortir.
Joakain ne semblait pas vouloir l'en empêcher,
mais chaque fois que Madeleine faisait un mouve-
ment, il suivait ce mouvement, et les bras croisés
sur la poitrine, il ne la quittait pas des yeux.
Ils ne disaient pas un mot, ils se regardaient
seulement.
Le premier, Joakain rompit le silence.
— Crois-tu que ce soit bien, ce que tu as fait,
Madeleine?... tu m'attires chez toi avec insistance,
tu fais tout ce que tu peux pour me rappeler le
passé tu me donnes rendez-vous !... et je te
LA REVANCHE DE JOAKAIN 21
trouve avec un amant! Au lieu de le jeter par,
la fenêtre comme j'en avais envie, j'ai semblé trouver
cela drôle, tandis que j'avais la rage dans le
coeur Puis quand, humilié et plein d'amertume,
je veux partir, tu me forces à rester, tu me soumets
à toutes les tortures de la jalousie, à toutes les ten-
tations tu me consumes, tu me rends fou....
et tu veux que je te laisse partir ainsi !
— Je ne t'aime pas, lui répondit Madeleine, sa-
chant bien que c'était là tout ce qu'elle pouvait lui
dire de plus cruel.
Le mot en effet porta comme une arme de pré-
cision, et cette nouvelle blessure ne fit qu'accroître
les dispositions violentes de Joakain.
— A la bonne heure, s'écria-t-il avec une ironie
douloureuse ! Avoue donc que tout cela n'est qu'une
comédie pour te jouer de moi !
Madeleine fit un bond en essayant de passer de
côté.
— Pas encore, dit Joakain en l'arrêtant, tu m'as
attiré chez toi quand je n'y voulais pas aller, tu n'as
pas crains de venir ici, tu ne sortiras pas sans que
je sache une bonne fois si tu m'aimes, ou bien je
veux que tu me détestes-!... Et en même temps il
lui prenait les poignets.
— Laisse-moi, s'écria Madeleine avec un geste
moitié peur, moitié menace.
Elle était forte et nerveuse, mais Joakain était
22 SCENES DE LA VIE DE CARABIN
trop sous l'empire de la colère pour reculer devant
les moyens violents.
Il alla vers la .porte dont il mit la clef dans sa
poche, après avoir fermé à double tour.
— Tu veux donc m'aimer de force, fit Madeleine,
qui ne pouvait se méprendre sur le sens de ces pré-
liminaires, en voyant qu'après la porte Joakain re-
venait fermer la fenêtre.
Joakain ne répondit pas, il faisait tout cela dans
l'automatisme de la colère, sans se rendre compte
de rien.
— Je ne savais pas que tu étais un lâche, reprit-
elle
— Oh je t'en prie, pas de phrases ! lui répondit-
il, en bondissant vers elle comme s'il allait la pul-
vériser. Sa voix était brève, saccadée, et ses mains
faisaient craquer le bois d'une chaise qui se trouvait
à sa portée.
Silencieuse et splendide, les yeux moitié hu-
mides, moitié flamboyants, Madeleine se désha-
billait.
Chapeau,, robe et jupes, elle jetait tout sans
regarder où cela tombait.
Son linge blanc aux plis amples qui se tenaient
gonflés, faisait autour d'elle comme un piédestal,
et, avec ses bras admirables., ses épaules enchante-
resses, sa gorge qui demi-nue se gonflait et se ra-
baissait, ses cheveux noirs dont elle ôtait le peigne,
LA REVANCHE DE JOAKAlN 23
hautaine et fière même en pleine défaites, elle res-
semblait à une divinité.
Elle s'approcha du lit en laissant tomber son
corset, et digne, calme en apparence, elle s'étendit.
Joakain, qui n'était plus exaspéré par la (résis-
tance, regardait Madeleine, partagé entre l'éblouis-
sement de sa beauté, et l'âpre plaisir de la voir
réduite à merci.
Il ne pouvait s'empêcher d'admirer son impassi-
bilité que n'avait pas trahie une seule larme, mais
il savourait aussi sa vengeance.
Maintenant qu'il l'avait vaincue, la renvoyer
ainsi, c'était de toutes les injures la plus raffinée
que l'on peut infliger à une femme.
Il s'approcha donc pour faire rhabiller Made-
leine ; mais il n'eut pas la force d'exécuter cette
vengeance, et s'affaissant sur le bord du lit, il
sentit une larme rouler dans ses yeux.
— Madeleine, lui dit-il d'une voix déchirante,
pardonne-moi. Je t'ai aimée comme jamais je n'ai
aimé... J'ai horriblement souffert, j'ai fait tout ce
que j'ai pu pour te fuir, mais toujours tu m'as ra-
mené à toi... Je L'aime, je t'aime ! voilà ce que j'ai
besoin de te dire, voilà ce qui m'étouffe depuis que
je t'ai revue!...
En l'écoutant, Madeleine aussi avait les larmes
aux yeux, et tout à coup elle l'embrassa.
— Eh bien, dit-elle enfin en l'étreignant de ses
24 SCENES DE LA VIE DE CARABIN
deux bras, moi aussi je t'aime, et malgré tout,
je sens bien que tu es le seul que je puisse ai-
mer... Chaque fois que je te rencontre, tu m'im-
pressionnes et tu me troubles, tu pourrais, je ne
sais pas pourquoi, me faire tout le mal qu'il te plai-
rait que je ne t'en voudrais pas. Si tu savais comme
j'ai souffert lorsque tu me dis un jour que tu avais
aimé cette maîtresse dont tu me montrais le por-
trait, mais que tu ne m'avais jamais aimée !
Les baisers suivaient les pleurs, les caresses sui-
vaient les baisers, et tandis qu'ils frissonnaient
encore de leurs larmes, Madeleine attira Joakain
vers elle et l'emprisonna avec passion dans ses bras
nus.
V
LES SERMENTS D'AMOUREUX
Joakain, qui savait Madeleine plus changeante
que la plus changeante mer, tantôt réfléchissant
l'azur lumineux, et douce, engageante, venant ca-
resser amoureusement le sable, tantôt meurtrière
et mugissante, mordant et arrachant là falaise,
LES SERMENTS D'AMOUREUX 25
Joakain, bien qu'il en eût la plus grande envie, ne
chercha pas à revoir la jeune femme. .
S'il la revoyait, il craignait peut-être de ne plus
avoir la force de quitter Paris, malgré les lettres de
plus en plus pressantes qu'il recevait de sa famille,
ou bien encore de gâter par une insistance inop-
portune les impressions vives et délicieuses en dé-
finitive que lui avait laissées leur dernière entrevue.
Enfin, quels que fussent les motifs de cette déter-
mination bizarre, Joakain ne voulait pas revoir la
jeune femme.
Le hasard en ordonna autrement.
Un soir, l'avant-veille du jour qu'il avait défini-
tivement fixé pour son départ, il rencontra Made-
leine sur le devant d'un café. Elle n'était pas seule,
il voulut fuir, mais elle ne lui en donna pas le
temps.
Elle revenait du bal, et paraissait on ne peut
mieux disposée à passer une nuit d'orgie.
— Enfin te voilà donc, dit-elle à Joakain en sor-
tant du groupe de jeunes femmes et de jeunes gens
avec lesquels elle était, pour courir à lui avec un
empressement tout à fait en dehors de ses habi-
tudes.
— Pourquoi n'es-tu pas venu me voir ? continua-
t-elle, je te croyais parti.
— Je ne pars que demain, fit Joakain, éludant la
question.
28 SCENES DE LA VIE DE CARABIN
— J'espère au moins que tu viendras me dire
adieu.
— Je n'ai pas le temps, fit-il assez sèchement, en
songeant à la nuit probablement très-agitée qu'allait
passer Madeleine.
— Viens après-demain à une heure, je le veux,
dit l'impérieuse jeune femme. Maintenant embrasse-
moi et va-t'en, fit-elle avec un geste moitié d'amour,
moitié de commandement, qui en imposa à Joa-
kain.
Quand il avait commencé à aimer Madeleine, il
l'avait rêvée naturellement pour lui seul, comme
d'abord toujours on rêve une femme, mais il ne tarda
pas à voir que ce rêve était incompatible avec la
vie de Madeleine. Alors, au lieu d'accepter d'elle
ce qu'elle pouvait lui en donner, il voulut étouffer
son amour radicalement. Mais cet amour, qui n'a-
vait jamais voulu mourir en dépit de la volonté de
l'étudiant, végétait comme il pouvait, malgré que
Joakain eût perdu l'espérance d'avoir Madeleine
sans partage.
Ce soir-là il fit un nouvel effort. — Si j'ai du
coeur, je ne la reverrai jamais, se dit-il en s'allant
tristement coucher.
On sait ce que valent ces serments d'amoureux;
le surlendemain, à une heure, Joakain était chez
Madeleine. Il trouva la jeune femme en camisole et
en jupon, elle l'attendait ; mais l'écuyère, qui avait
LES SERMENTS D'AMOUREUX 27
su que Joakain devait venir, était descendue chez
Madeleine et les gênait.
Madeleine avait passé la nuit chez elle et seule.
Elle travaillait,
Sa figure reposée et la pureté de son profil rappe-
laient à Joakain les plus délicieuses attaches de cet
amour. Elle avait même quelque chose de doux, et
comme un côté tendre que l'étudiant ne lui avait
jamais vu. Aussi, après avoir rejeté bien loin les
avances de plus en plus accusées de l'ex-écuyère, il
montra clairement que ces provocations l'ennuyaient
et que plus que jamais il était revenu à.Made-
leine.
Constance continuait néanmoins de parler sport
et gentlemen-riders, tandis que Madeleine baissait
la tête en cousant, peut-être humiliée de n'avoir
pas elle aussi contribué à l'amélioration des chevaux,
et à la démoralisation des hommes. Mais son
triomphe ne se fit pas attendre; voulant forcer l'a-
mazone à s'en aller, Joakain passa ses deux mains
autour de la taille de Madeleine dont il sentait la
tiède chaleur à travers la légèreté de son costume,
lui parla quelque temps à voix basse, puis, à plu-
sieurs reprises, l'embrassa.
La jeune femme fléchissait et pâlissait, tandis
qu'entre ses dents Joakain envoyait l'amazone à
tous les diables.
Quelle était la source de l'émotion de Madeleine?
28 SCENES DE LA VIE DE CARABIN
Était-ce la passion, ou seulementla satisfaction de
triompher séance tenante des prétentions d'une
rivale?
Quoi qu'il en soit, Joakain partit en province,
la tête et le coeur tout remplis de la jeune femme.
Il emporta comme toujours des livres de méde-
cine, vraisemblablement pour leur faire prendre
l'air de la province, car jamais, au grand jamais,
il ne lui arriva d'ouvrir ces respectables in-octavo
pendant les vacances.
Il y joignit quelques os pour troubler le repos
de sa famille, et surtout sa trousse, son inséparable
trousse, quelquefois utile à l'hôpital, mais très-
inoffensive ailleurs, sauf les ciseaux dont il se ser-
vait parfois pour se faire les ongles. Quoiqu'il en
soit, Joakain avait en wagon la fantaisie présomp-
tueuse de porter cette trousse sur lui, sous le fabu-
leux prétexte qu'il pourrait être appelé à rendre
quelque service en cas d'accident.
Mais ce qu'il emportait avant tout, c'était l'image
dé Madeleine. Dès qu'il fut délivré de tous les tra-
vaux forcés du départ, depuis celui de ficeler sa
malle jusqu'au soin de la faire enregistrer, sans
parler des désagréments intermédiaires, il s'installa
dans un coin du wagon, et ne pensa plus qu'à
Madeleine. Il était possédé jusqu'à l'hallucination.
Il fermait les yeux à demi et un sourire errait sur
ses lèvres, c'était Madeleine qu'il revoyait, et si
LES SERMENTS D'AMOUREUX 29
réellement Madeleine qu'une fois il avança les lèvres
pour l'embrasser;
— Voilà un jeune homme qui est diantrement
heureux, se dit son voisin de face qui avait connu
toutes les naïves folies de l'amour.
— Il est fou, pensa celui de gauche qui n'avait
jamais aimé.
Mais Joakain Bissard se souciait bien de l'opinion !
Pour la première fois, depuis qu'il avait au coeur
cette passion, il ne cherchait pas à la combattre, il
se l'avouait avec une jouissance sans réserve, il la
caressait avec une profonde ivresse, et s'y laissait
entraîner sans se demander le moins du monde ce
qu'il en pourrait advenir.
Pendant tout le temps de son voyage, l'image de
Madeleine l'accompagna.
Il la voyait quand la fraîcheur et la verdure de
la campagne annonçaient de station en station
qu'on s'éloignait de l'aride poussière de Paris.
Il la voyait quand, la nuit, il se penchait à tra-
vers la portière sur le bord des champs et des bois
éclairés fantastiquement par le réflecteur de la loco-
motive.
Il la voyait quand il levait les yeux vers les
étoiles limpides et scintillantes comme de gros bril-
lants.
Enfin il la revit encore, lorsque le lendemain
matin les rayons du soleil levant vinrent sortir de
2.
30 SCENES DE LA VIE DE CARABIN
l'ombre les épaisses masses de verdure qu'au loin
formaient les bois, et ce mirage amoureux fut pen-
dant tout son voyage un perpétuel enchantement.
Bien des femmes sacrifieraient beaucoup pour
inspirer un tel amour, et une fois sûres d'être
aimées, se conduiraient très-probablement comme
Madeleine.
VI
UN CARABIN EN VACANCES
I
L'étudiant qui vient de Paris fait toujours en
province quelque sensation.
D'abord, comme tout étudiant qui se respecte, il
est censé mener une vie à tout casser. Un mouchoir
de femme, une lettre du même sexe oubliée dans
le fond d'une poche, une reprise faite par une main
fantaisiste sur une paire de culottes ou de chaus-
settes, les révélations d'un parent qui tombant à
Paris un beau matin a surpris l'étudiant en flagrant
délit d'étudiante, tout cela lui vaut la réputation
d'un aimable vaurien ; aussi jouit-il des attentions
UN CARABIN EN VACANCES 31
aimables des jeunes filles, et parmi les jeunes gens
d'une haute considération.
Mais si de plus l'étudiant est étudiant en méde-
cine, alors on le regarde tout à fait comme un per-
sonnage extraordinaire.
— C'est dans les hôpitaux que vous devez en
voir de belles! lui disent les fortes têtes de l'endroit
qui ont quelque prétention à l'expérience, et en
faisant de la main un pudique paravent à des ques-
tions plus ou moins mystérieuses, à voix basse, on
interroge le carabin sur les hospices spéciaux, tels
que ceux du Midi ou de Lourcine. Lors même
qu'il entre dans certains détails, on est convaincu
qu'il ne dit pas tout, et qu'il retient derrière son
silence des secrets horribles.
Néanmoins, en dépit de la sensation qu'ils pro-
duisent, la plupart des étudiants, sauf ceux qui ont
le fanatisme de la chasse ou qui font la cour à leur
cousine, s'ennuient en province d'une façon iné-
narrable.
On se lève à huit heures, c'est favorable à la
santé, mais cela fait aussi la journée plus longue.
De huit heures à midi, on fume une pipe en traî-
nant ses pantoufles du haut en bas de la maison, ou
bien l'on sort en ville pour aller voir comme l'herbe
y pousse.
On dîne, on va au café, on joue sa demi-tasse en
d'interminables parties liées, et après avoir abusé
32 SCENES DE LA VIE DE CARABIN
des cartes et du billard alternativement, on jette un
regard morne sur les journaux; c'est ordinairement
la Chronique locale ou le Moniteur de la Préfecture :
on dort sur le premier et l'on ronfle sur le second.
Mais on s'ennuie également de dormir sans be-
soin, on sort avec un camarade d'exil qui ajoute
fraternellement son ennui au vôtre, et l'on va pro-
mener pour voir comment s'ennuient les indigènes,
on bâille pour eux, on bâille pour soi, on se fait
bâiller mutuellement et pendant ce temps-là l'herbe
pousse toujours.
Des femmes, il n'y en a pas de possibles. La jolie
madame X. s'accoude il est vrai parfois à la fenêtre,
s'ennuyant aussi tant qu'elle peut, mais si on vous
voit passer seulement deux jours de suite devant sa
maison, son mari lui fera des scènes, et si vous la
saluez à la promenade, toute la ville dira que vous
êtes son amant.
Il y a bien encore les petites ouvrières, quelques-
unes ont un frais visage, mais malheureusement il
y a trop à redire du côté du linge.
On fait tous les soirs les mêmes réflexions et elles
se terminent tous les soirs dans le même désoeuvre-
ment. Enfin on va souper, puis se coucher, et le
lendemain on recommence la même journée ; rien
n'arrive, rien ne change, il n'y a que l'herbe qui
devient plus longue.
Au milieu de cette existence de zoophyte, c'est
UN CARABIN EN VACANCES 33
donc une distraction brillante d'avoir à Paris une
femme aimée à laquelle on puisse écrire.
Quoique Joakain s'ennuyât beaucoup moins que
ses camarades, parce qu'il avait une mère parties
lièrement indulgente et bonne, et qu'il chassait
comme un Peau-Rouge, il y avait néanmoins des
jours où il s'ennuyait, rien que de voir s'ennuyer
les autres. Et d'ailleurs, le coeur à vingt ans a be-
soin d'amour et d'agitation; aussi, en dépit même
de la chasse, les grands événements des vacances de
Joakain furent les lettres qu'il écrivit à Madeleine
ou qu'il en reçut.
Bien que, en général, notre étudiant eût la
fidèle habitude de manquer à toutes ses promesses
de correspondance, dès la première semaine
de son arrivée en province, il commençait une
lettre pour Madeleine ; mais cette lettre resta ina-
chevée clans le buvardt, comme Joakain Bissard nous
l'apprend lui-même par la suivante, écrite, celle-là,
environ un mois plus tard, mais au moins mise à
la poste.
Nous allons donner cette dernière à peu près
in extenso :
" ...Tu dois avoir, ma petite Madeleine, bien
mauvaise opinion de ton serviteur et répéter une
fois de plus que les hommes n'aiment pas et qu'ils
34 SCENES DE LA VIE DE CARABIN
ne sont passionnés que sous des influences plus ou
moins directes.
» Tu étais peut-être disposée à' me croire diffé-
rent des autres, mais ma négligence à t'écrire m'a
sans doute rejeté au niveau des simples mortels et
je suis bien forcé de déclarer moi-même que c'est
justice.
» Il est en effet; absurde; inconcevable que je ne
t'aie point écrit plus tôt, moi qui ne fais que son-
ger à toi depuis le matin jusqu'au soir—y-compris
une bonne partie de la nuit: la plupart du temps.
» Depuis que j'ai quitté Paris; tu as été ma
pensée la plus intéressante et la. plus aimée:
» Pendant tout mon voyage, ton image était en
moi. Mes yeux étaient ouverts sans regarder, mon
visage devenait distrait, mes lèvres souriaient, c'était
toi que je voyais et qui me charmais.
» A peine arrivé, je t'écrivis sous le coup de cette
obsession qui était la plus douce chose de ma vie,
mais ma lettre s'allongeait tous les jours. Je t'aurais
je crois écrit un in-folio tout entier, qu'il m'aurait
encore semblé que je ne t'avais pas tout dit.
» D'autre part, les visites, les chasses, les longs
dîners et , la fainéantise de la province, m'ont
empêché de mettre fin à cette épître à rallonges
comme les robes d'amazone de l'ex-écuyère.
» Je te montrerai ce que j'en ai écrit, pour te
faire voir que, bien réellement, j'avais plus que
UN CARABIN EN VACANCES 35
l'intention de tenir la promesse que je t'ai faite.
» Aujourd'hui, un mois d'absence aurait pu
refroidir mes impressions, si c'eût été des impres-
sions éphémères, mais il n'en est rien ; je vois tou-
jours que tu es bien la femme, l'unique femme que
j'aime et que je puisse aimer.
» Tu as en toi je ne sais quoi qui me charme et
qui m'enchaîne.
» Te voir, t'entendre, être seulement auprès de
toi, pour moi c'est le bonheur, si peu qu'il te
plaise de te montrer affectueuse et bonne.
» Tu ne me croiras pas, tu penseras que c'est
parce que je vais bientôt retourner à Paris que je
t'écris tout ce que j'ai de mieux dans mon réper-
toire, et cependant, je ne te dis pas le quart de ce
que je voudrais pour te prouver réellement combien
je t'aime.
» Adieu, je t'envoie autant de baisers qu'en
pourra porter cette lettre, en enrageant que ces loin-
taines caresses ne soient pour le moment, hélas!
qu'une désespérante figure de rhétorique. »
II
Si c'est une distraction d'écrire des lettres à sa
maîtresse lorsqu'on est enfoui en province, c'es
36 SCENES DE LA VIE DE CARABIN
encore un plaisir bien plus vif d'en recevoir. Outre
la jouissance de se dire : elle ne m'oublie pas, elle
pense à moi, elle m'aime, il semble que cette lettre
féminine, ce soit Paris qui vous arrive clans une
enveloppe. Car, en somme, pourquoi les jeunes
gens aiment-ils avec une aussi grande ferveur la
capitale? Ce n'est pas à cause de ses monuments
auxquels on s'accoutume bientôt aussi facilement
qu'au clocher de son village ; ce n'est pas à
cause de son immensité, l'étudiant ne voyage
guère au delà de la rive gauche, c'est — y com-
pris l'activité intellectuelle dont se préoccupent
quelques jeunes gens d'élite, — c'est à cause de
la facilité et de la liberté avec laquelle on y peut
aimer.
Eh bien, la lettre de sa maîtresse, c'est pour l'étu-
diant un microcosme renfermant tout cet intéres-
sant côté de l'existence parisienne.
Comme Joakain, à plus de cent lieues de dis-
tance, on revoit les allées du Luxembourg, on revoit
sa vie d'étudiant, cette vie alternée de moments de
plaisirs et de moments de gêne, de jours-d'aventures
et de jours d'étude et conservant toujours, jusque
dans les plus dures crises, deux biens inapprécia-
bles, la jeunesse et l'indépendance.
Cette réponse, dans laquelle Joakain Bissard pou-
vait trouver tant de choses, Madeleine devait la lui
adresser poste restante, mais l'étudiant craignait
UN CARABIN EN VACANCES 37
qu'elle n'y mît beaucoup de temps, ou que peut-
être même dans son existence si changeante elle ne
l'eût déjà oublié. Néanmoins il ne put s'empêcher
de courir au bureau postal dès qu'il put revenir
d'une partie de chasse qui l'avait tenu deux jours
loin de la ville.
Il entra, il se baissa contre le guichet et faisant
les plus grands efforts pour déguiser le tremble-
ment de sa voix, il demanda à l'employé s'il n'y
avait point de lettres pour M. Joakain Bissard.
L'employé fit des recherches dans une sorte de
tiroir à compartiments, qui renfermait toute la cor-
respondance compromettante du chef-lieu, et remit
à Bissard une de ces lettres.
En reconnaissant l'écriture de Madeleine, l'étu-
diant fut pris d'une telle émotion qu'il en devint
pâle, puis brisant l'enveloppe, il s'absorba telle-
ment dans la lecture de ces féminines pattes de
mouche, qu'il se heurta contre un arbre, ce qui
scandalisa souverainement un groupe de bourgeois
graves qui revenaient de la messe.
C'était en effet un dimanche et Joakain Bissard
devait se rendre à un de ces plantureux dîners ,
comme on n'en sait faire qu'en province, et où il y
a au moins quatre à cinq heures de mastication
pour les molaires les plus intrépides. L'étudiant, en
allant à ce dîner, regardait de haut ses compa-
triotes, et avec la douce folie des amoureux, il les
38 SCÈNES DE LA VIE DE CARABIN
prenait en pitié en songeant qu'ils n'avaient pas
comme lui une lettre de Madeleine dans la poche
de leur jaquette.
Il avait peur d'être en retard, ou de se heurter
contre un autre arbre, sans quoi il aurait bien relu
deux ou trois fois cette jolie missive au timbre de
Paris.
Chez ses hôtes, il but, mangea, se divertit à tous
les jeux inventés pour favoriser la digestion, mais
non sans tâter de temps en temps si son trésor ne
s'était pas sauvé de sa poche; peu s'en fallut qu'il
ne s'allât cacher pour lire cette lettre une seconde
fois, la crainte seule d'être découvert ou dérangé le
fit patienter.
Enfin, lorsque, après souper, il fut de retour chez
lui, il se déshabilla aussi lestement qu'un acteur
qui change de costume « à vue », et se jetant dans
son lit, il se délecta de ces pattes de mouche jusqu'à
extinction totale de sa bougie.
Avant de s'endormir, il lui sembla même qu'un
parfum se dégageait de cette écriture, un de ces
parfums subtils et voluptueux dont quelques fem-
mes ont le secret et qui semblent s'exhaler de leur
personne.
Enivré, il plongea son visage entre' les feuillets
de la lettre de Madeleine en y collant longuement
les lèvres, comme si c'était les, lèvres elles-mêmes
de la jeune emme.
UN CARABIN EN VACANCES 39
— Ah! se disait-il, si j'avais pu l'amener ici?
Quand viendrait le soir, quand tout le monde
serait couché, elle entrerait par la petite porte, elle
traverserait le jardin pendant qu'éclosent les belles
de nuit et que la rosée tombe dans les liserons...
Le réséda qui pousse dans les allées parfumerait
les volants de la jupe, et furtive, muette, je lui
ferais passer la nuit sous mes rideaux blancs.
La lettre de Madeleine, au fond, brillait par
l'enjouement plutôt que par le sentiment, mais
Joakain Bissard n'y regardait pas de si près ; pour
lui l'essentiel c'est qu'elle lui avait répondu et
qu'à la fin elle lui disait : « Reviens le plus tôt pos-
sible, mon grand chat... en attendant, je te tire tes
jolies petites moustaches, et je te mets sur les lèvres
deux gros baisers. »
Madeleine ne l'avait pas accoutumé à être
exigeant, c'était dix fois plus qu'il n'en fallait pour
le rendre heureux.
Partout il était poursuivi de cet amour.
Les pieds dans le regain des prés, ou dans le
chaume, un perdreau dans le sac, il braconnait
philosophiquement par monts et par vaux, trou-
vant également bienfaisants le soleil et la pluie
pourvu qu'il eût avec lui sa chère idole.

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