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Une canne à pêche pour mon grand-père

De
84 pages
De rares nuages défilent au-dessus d’un vieux temple en ruine. Un jeune couple en voyage de noces savoure toute la plénitude de son bonheur. Deux anciens amants regardent le soleil s’éteindre dans un parc. Un homme est rattrapé par le souvenir ému de son grand-père… L’amour, la douceur de l’enfance, l’amitié et l’injustice de la vie se mêlent avec grâce dans ces six nouvelles.
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Extrait de la publication
Gao Xingjian prix Nobel de littérature
Une canne à pêche pour mon grand-père
roman traduit du chinois par Noël et Liliane Dutrait
É D I T I O N S D U S E U I L e 25, bd Romain-Rolland, Paris XIV
Extrait de la publication
UNECANNEÀPÊCHEPOURMONGRAND-PÈRE(nouvelles) Les nouvelles sont tirées des recueils Gei wo laoye mai yugan, Taipei, Éditions Lianhe, 1989 etZhoumo sichongzou, Taipei, Éditions Lianhe, 1996 ISBN978-2-7578-1208-2 re (ISBNpublication2-87678-324-X, 1 e ISBN2-7526-0166-2, 2 publication) © Éditions de l’Aube, 1997, pour la traduction française
ISBNOp u s )ro ch é , co lle ct io n 978-2-02-107223-5 (b IS BN-p u b )978-2-02-109763-4 (e ISBN978-2-02-109764-1 (p d f)
© Novembre 2012, Éditions du Seuil, pour le présent volume
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Extrait de la publication
LeTemple
Nous nagions dans un bonheur parfait, dans le désir, l’amour fou, la tendresse et la douceur du voyage de noces qui avait suivi notre mariage, bien que nous n’ayons eu qu’une quinzaine de jours de congé : dix jours accordés pour l’occasion et une semaine de congés normaux. Le mariage, c’est l’affaire de toute une vie ; pour nous, rien n’était plus important, comment aurions-nous pu ne pas demander quelques jours supplémentaires ? Mais mon chef, si avare, chicanait au centime près chaque fois que quelqu’un demandait un congé, c’était pénible. À l’origine, sur l’autorisation était noté un congé de deux semaines, mais il l’avait transformé en une semaine, dimanche compris, puis il m’avait dit, un peu embarrassé : « J’espère que vous pourrez rentrer en temps voulu. – Bien sûr, bien sûr, avais-je répondu, notre petit salaire ne nous permettra pas de traîner en chemin. » Alors, il avait fini par signer d’un grand coup de stylo. Le congé était accordé. Désormais, je n’étais plus célibataire. J’avais une famille. En fait, ce voyage, je l’avais préparé avec Fangfang depuis longtemps. À partir de maintenant, nous formions une famille, je ne pourrais plus, lorsque je toucherais mon salaire en début de mois, aller au restaurant, inviter des amis, dépenser à mon gré et, arrivé à la fin du mois, me retrouver sans le sou, à ne plus même pouvoir m’acheter un paquet de cigarettes et en être réduit à fouiller mes poches ou retourner mes tiroirs pour y dénicher quelques pièces de menue monnaie. Mais autant ne pas parler de cela. Je disais que nous étions heureux. Dans notre vie si courte, le bonheur est en fait assez rare. Que ce soit Fangfang ou moi, nous avions connu une époque où l’on devait braver les tempêtes et affronter le monde. Pendant la période de grande catastrophe nationale, nos familles et nous-mêmes avions pas mal souffert, nous avions enduré tellement de malheurs.
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Sur le sort de notre génération, nous avions vraiment de quoi nous plaindre. Mais nous ne voulions plus parler de tout cela ; l’important, c’était qu’à présent nous connaissions enfin le bonheur. Nous avions bel et bien un congé de deux semaines et, même si cette lune de miel était réduite de moitié, pour nous elle n’en avait pas moins la douceur du miel. Cette douceur, je n’en parlerai pas non plus, vous êtes tous des gens qui avez vécu, vous avez connu cela, et de toute façon ce bonheur n’appartient qu’à nous-mêmes. Non, ce dont je veux vous parler, c’est du temple de la Parfaite Bienveillance, le Yuan’ensi. Le nom de ce temple est sans importance, car c’est un temple désert, en ruine, pas du tout un lieu célèbre et très fréquenté. Hormis les gens du lieu, personne n’en connaît l’existence. Et même parmi les gens du lieu, rares sont ceux qui en connaissent le nom. Bref, c’est un temple délabré dont personne ne s’occupe, où personne ne prie ni ne brûle de l’encens. Nous l’avons trouvé par hasard. Nous n’aurions jamais su que ce temple avait un nom si nous n’avions pas cherché à déchiffrer une stèle aux caractères effacés qui servait de fond à un bassin, sous une pompe. Les gens du coin l’appelaient simplement le Grand Temple. Pourtant, comparé au temple des Âmes cachées de Hangzhou ou au temple des Nuages azurés de Pékin, il ne faisait vraiment pas le poids. Ce n’était en fait qu’un vieux bâtiment au toit à double encorbellement, situé sur une hauteur dans les environs d’un chef-lieu de district. Devant lui se dressait encore une grande porte en pierre. Le mur qui entourait la cour était écroulé. Les briques et les pierres qui avaient servi à sa construction avaient été emportées au fil du temps par les paysans des environs, pour construire leur maison ou le mur d’enceinte de leur porcherie, et il n’en restait que le soubassement circulaire envahi par les herbes sauvages. Depuis la rue du chef-lieu, on l’apercevait au loin. Sous la lumière du soleil, ses tuiles vernissées jaune d’or scintillaient et attiraient le regard. Elles avaient quelque chose de très séduisant. C’est aussi par hasard que nous étions arrivés dans ce chef-lieu de district. Le train était à quai, mais il ne repartait pas selon l’horaire prévu, peut-être attendait-il le passage d’un rapide légèrement en retard. Les gens qui montaient ou descendaient ne se bousculaient plus, le quai était désert et l’employé du train bavardait, debout à l’entrée du wagon. Au loin, au-delà de la gare, s’étalaient dans un vallon les toits gris des maisons. Et un peu plus loin, c’étaient des successions
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de chaînes de montagnes luxuriantes. De ce chef-lieu semblaient émaner calme et sérénité. Une idée me traversa soudain l’esprit : – Et si on allait y faire un tour ? Fangfang était assise en face de moi, elle me regardait avec douceur. Elle hocha légèrement la tête. Elle parlait avec les yeux. Nos nerfs sympathiques vibraient à l’unisson. Sans un mot de plus, nous avons descendu subitement nos bagages des filets et nous avons couru vers la sortie du wagon. Une fois sur le quai, nous avons éclaté de rire : – Nous prendrons le train suivant. – On peut aussi ne pas repartir, ajouta Fangfang. Bien sûr, nous étions en voyage de noces. Nous allions là où ça nous chantait, le bonheur d’être jeunes mariés nous accompagnait partout. Nous étions les plus heureux du monde, parfaitement libres. Fangfang me donnait le bras, je pris les sacs. En fait, nous voulions que les employés sur le quai et les yeux innombrables derrière les guichets nous envient. Nous n’aurions plus à rechercher des relations pour obtenir une mutation en ville, nous n’aurions plus à demander du secours à Pierre ou à Paul, et nous n’aurions plus à nous faire du souci pour obtenir autorisation de résidence et travail. Nous avions aussi une chambre pour nous tout seuls, petite, certes, mais très bien installée. Nous estimions que nous avions notre propre foyer, je t’avais, tu m’avais. Je sais ce que tu vas dire, Fangfang : Arrête ! Mais qu’est-ce que ça peut faire ? Nous voulons justement que tout le monde partage notre bonheur. Nous en avons assez des tracas, nous vous avons assez dérangés, et vous-mêmes, vous vous êtes fait assez de souci pour nous ; comment vous remercier ? Juste avec ces quelques bonbons et quelques verres d’alcool pour la noce ? Nous vous remercions avec notre bonheur, qu’y a-t-il d’incorrect ? C’est ainsi que nous sommes arrivés dans ce petit chef-lieu de district, ce petit chef-lieu de district ancien, niché tranquillement dans ce vallon. En réalité, il était loin d’être aussi calme que ce qu’il nous avait semblé depuis la fenêtre du train. Sous les toits gris, les ruelles pleines d’animation grouillaient de monde. Il était juste neuf heures du matin, on vendait des légumes, des pastèques, des melons, des pommes fraîchement cueillies et des poires qui venaient
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aussi d’arriver sur le marché. Dans la rue principale, les charrettes tirées par des mules et les camions créaient des embouteillages, les claquements de fouet et les cris retentissaient sans cesse, au milieu du bruit incessant des klaxons aigus des camions. À cet instant, nous n’eûmes plus du tout le même sentiment que nous ressentions en pénétrant dans ce genre de chef-lieu à l’époque où nous avions été envoyés à la campagne. Nous étions aujourd’hui des visiteurs de passage, des voyageurs ; les tourments intérieurs et les ennuis des gens ne nous concernaient plus. Mais l’atmosphère de cette petite ville, la poussière soulevée par le passage des camions, les eaux sales jetées à côté des étals de légumes, les peaux de pastèque jonchant le sol, les poules aux ailes déployées et brandies tête en bas par leurs acheteurs, les plumes qui volaient et les caquètements, tout cela nous était parfaitement familier. Tout ce que nous éprou-vions, c’était, par rapport aux habitants de ce lieu, une sensation de luxe. C’est pourquoi nous ne pouvions nous empêcher d’avoir le sentiment de supériorité propre aux citadins qui vont à la campagne. Fangfang me tenait serré par le bras, et moi, je me serrais contre elle. Nous avions l’impression que tout le monde nous regardait. Pourtant, nous n’étions pas des gens d’ici, nous étions issus d’un autre monde. Nous passions près d’eux, mais dans notre dos aucune discussion ne s’engageait ; les seules personnes dont ils parlaient ne pouvaient être que des gens qui leur étaient proches. Et c’est ainsi que nous sommes arrivés jusqu’au bout de la rue. Il n’y avait plus d’étals de légumes, les passants devenaient rares, le brouhaha du marché était resté derrière nous. Je regardai ma montre : il ne nous avait fallu qu’une demi-heure pour parcourir cette rue depuis la gare. Il était encore tôt. Nous allions nous ennuyer à attendre le prochain train, alors que Fangfang se préparait à passer la nuit ici. Elle n’avait rien dit, mais j’avais vu qu’elle avait l’air déçue. En face de nous arrivait un homme à l’allure d’un cadre. Cela se voyait à ses gestes et à sa manière de marcher. – S’il vous plaît, lui demandai-je, où se trouve le centre d’accueil du district ? Il nous a jeté un coup d’œil puis m’a indiqué la direction avec enthousiasme, comment aller de là à là, comment tourner vers l’est sur la gauche, puis lorsque nous verrions un bâtiment à deux étages en brique rouge, ce serait justement le centre d’accueil du comité du
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district. Il m’a demandé qui nous voulions voir, comme s’il voulait nous montrer le chemin. Nous lui avons expliqué que nous étions de passage, que nous étions en voyage, et nous lui avons demandé ce que nous pourrions visiter. Il s’est frappé le crâne, comme si nous lui posions une colle. Après avoir réfléchi, il a dit : – Il n’y a rien d’intéressant à voir ici. Si vous voulez, il n’y a qu’un grand temple, sur la colline, à l’ouest. Il faut grimper un peu et le chemin n’est pas bon. – Parfait, ai-je dit, nous sommes justement venus pour grimper ! – C’est vrai, a aussitôt ajouté Fangfang, grimper dans les collines, ça ne nous fait pas peur. Il nous a alors guidés jusqu’au coin de la rue et nous a montré, sur le sommet de la colline en face, le vieux temple dont les tuiles jaunes scintillaient dans le soleil. – Ah, c’est parfait, merci. Mais lui regardait les talons hauts que Fangfang portait aux pieds. Il a dit : – Il vous faudra passer dans l’eau pour traverser la rivière ! – C’est profond ? ai-je demandé. – Ça ne dépasse pas le genou. Je regardai Fangfang. – Ça ne fait rien, j’y arriverai. Fangfang ne voulait pas me décevoir. Nous l’avons remercié et nous sommes partis dans la direction qu’il nous avait indiquée. Quand nous avons été engagés sur la route poussiéreuse, je n’ai pu m’empêcher de jeter un coup d’œil aux chaussures neuves à talons hauts et à fines attaches que portait Fangfang. J’ai eu quelques regrets. Mais elle marchait résolument, droit devant elle. – Tu es vraiment folle ! dis-je. – Il suffit que je sois avec toi. Tu t’en souviens, Fangfang ? Tu as dit cela en te serrant contre moi. Nous avons alors marché vers le bord de la rivière. Dans les champs de chaque côté poussait du maïs plus haut qu’un homme. Un petit sentier se faufilait au milieu des feuilles vertes. Pas une ombre humaine devant ou derrière nous. Je serrai Fangfang dans mes bras et l’embrassai doucement. Hein, qu’y a-t-il ? Bon, elle ne veut pas que j’en parle, retournons au temple de la Parfaite Bienveillance.
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