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Une cour

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QUINZE FÉVRIER, JOUR DE SAINTE JULIENNE, dit le petit éphéméride bleu près de la glace de ma cheminée ; et moi j’ajoute : A PARIS, ONZE HEURES DU SOIR, DANS NOTRE HOTEL DE LA RUE DE COURCELLES. Eh bien ! à Paris, ce jour-là, dans notre hôtel, à la seconde où j’écris au milieu du grand silence de la maison prête à s’endormir... il y a juste cinquante minutes que je suis fiancée... Fiancée à M. Jean Lefresne. Par conséquent, M. Jean Lefresne sera mon mari.

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À propos de Collection XIX

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Henri Lavedan

Une cour

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CHAPITRE PREMIER

QUINZE FÉVRIER, JOUR DE SAINTE JULIENNE, dit le petit éphéméride bleu près de la glace de ma cheminée ; et moi j’ajoute : A PARIS, ONZE HEURES DU SOIR, DANS NOTRE HOTEL DE LA RUE DE COURCELLES. Eh bien ! à Paris, ce jour-là, dans notre hôtel, à la seconde où j’écris au milieu du grand silence de la maison prête à s’endormir... il y a juste cinquante minutes que je suis fiancée... Fiancée à M. Jean Lefresne. Par conséquent, M. Jean Lefresne sera mon mari. Et, en attendant, à partir de demain, il va me faire la cour.

Pour l’instant, je me trouve dans ma chambre, incapable de me coucher, et surtout de dormir. Et comme il faut absolument que je parle à quelqu’un, et qu’il m’est impossible pourtant de dialoguer seule, j’ai pris le parti, ainsi que les héroïnes de certains romans, dont on m’a permis la lecture — d’essayer d’écrire « ce qui se passe en moi ». Plus tard on remet la main sur ces choses-là, tout au fond d’un tiroir, on pleure un peu et c’est amusant ; cela vous rappelle. Mais j’aborde les faits. Ma mère et moi, nous avons pour directeur spirituel M l’abbé Maximin, premier vicaire à notre paroisse, Saint-Philippe du Roule. C’est un homme excellent, qui est vieux comme j’aime que le soient les prêtres, et auquel il ne m’a jamais été pénible de me confesser, même quand ça m’ennuyait. Il me fait l’effet d’un oncle. Enfin, il a l’esprit très large, et quand il connaît les parents de ses jeunes pénitentes, qu’il sait à qui il a affaire, il autorise le cirque, les théâtres sérieux, le bal, la valse, et un tout petit décolletage. Naturellement on l’écoute, mais sans le prendre au mot.

 

Dès que j’eus dix-huit ans, ma mère alla le voir, lui parla longuement de moi, sa seule fille (nous ne sommes que deux enfants : mon frère Gaston et moi), et il fut convenu entre eux que si M. l’abbé avait jamais connaissance dans ses relations d’un jeune homme tout à fait bien, tout à fait sûr, vite il ferait signe. Il mit deux ans à le trouver, puisque c’est seulement le mois dernier que ma mère reçut une lettre où on lui recommandait tout particulièrement M. Jean Lefresne, trente et un ans, fils unique d’un ancien général d’artillerie, veuf, ayant sa retraite, et retiré à la campagne aux environs de Blois. La lettre ne tarissait pas d’éloges sur ce jeune homme : « ... Il est bachelier, disait-elle, licencié en droit, il parle couramment l’anglais et l’allemand. Mais, ce qui vaut mieux, il est croyant, bon, intelligent et très doux. » Elle ajoutait aussi : « M. Jean Lefresne aura quarante mille livres de rente ; il peut donc, sans avoir précisément ce qu’on appelle aujourd’hui de la fortune, aspirer cependant à la main de mademoiselle Thérèse Degrand, la fille d’un des plus riches et des plus honorables maîtres qui soient à la Chambre des avoués. » Ce sont les propres expressions qu’emploie ce brave abbé chaque fois qu’il parle de papa. Lui, mon cher père, qui ne sort de son étude que pour aller au Palais, et qui ne s’occupe jamais d’aucune proposition de mariage pour moi avant qu’elle ait vraiment l’air de devenir sérieuse et menaçante, il prit pourtant celle-ci en considération, dès qu’on l’eut mis au courant. Il s’informa, fut satisfait, et, dans la huitaine, voilà que je rencontrai, par le plus singulier des hasards, M. Jean Lefresne lui-même à un bal, dans une maison où je n’avais jamais été invitée jusqu’à ce jour ! Je reconnus bien là cette même providence qui préside aux surprises enfantines, à l’heureux choix des cadeaux de fête, aux répartitions de jouets dans les souliers de Noël !

Dès que M. Lefresne se fut incliné devant moi, je le trouvai bien, mais rien de plus, pareil à beaucoup d’autres qui m’avaient été présentés avant lui, et je ne me sentis pas folle. Je vis un grand garçon, blond châtain, avec une assez jolie coupe de visage, un front honnête et des yeux gris bleu à la fois vagues et pénétrants. Je dansai plusieurs fois avec lui ; c’est un valseur dans la moyenne. Entretemps nous causâmes, et il parla très peu, mais ses silences n’étaient pas bêtes, je me rendais compte que c’étaient des silences pensants, et je lui en sus plus de gré que s’il m’eût accablée d’inutiles paroles. Nous nous sommes revus ainsi, dans différents salons, deux ou trois fois, parfaitement informés tous deux des dispositions de nos familles respectives à notre égard, bien qu’en ayant l’air de les ignorer, et je dois dire qu’il ne commit aucune faute. Je tremblais à toute minute — pour lui, bien entendu — qu’il ne se rendît coupable d’un de ces mille petits riens qui décident d’une destinée. Un certain regard, une inflexion de voix, un mot malheureux suffisent pour faire manquer un mariage qui s’ébauche. — « Qu’il ait un geste maladroit, qu’il éternue fort ou que sa cravate lui remonte dans le cou, pensais-je, nous ne serons jamais mari et femme, il épousera une autre jeune fille, moi un autre jeune homme, voilà nos deux vies changées radicalement. Comme c’est étrange ! » Et je ne pouvais m’empêcher d’éprouver un peu de mélancolie en constatant à quelle fragilité tient ici-bas le sort d’une existence. Mais, je le répète, il ne se mit pas dans le cas de me décourager, et je ne crois pas, de mon côté, avoir eu, dans ma ténue ou mes propos, quoi que ce soit de nature à me nuire. D’ailleurs, cela fût-il arrivé, qu’il m’aurait certainement pardonné, car il me paraissait déjà pris pour moi d’un goût très vif. Je ne pouvais pas en dire autant, il me produisait la même impression qu’au début, bonne et paisible. Je la communiquai à ma famille, sans lui en dissimuler la tiédeur. Tous, parents et amis, gens d’expérience, m’ayant aussitôt affirmé que cette espèce d’indifférence sympathique était non seulement la meilleure des dispositions pour une jeune fille prête à contracter mariage, mais aussi une réelle garantie de bonheur, je n’opposai pas de sotte résistance, et quand, après huit jours de pourparlers suprêmes ils m’ont demandé avant-hier : « Voyons, veux-tu finalement agréer M. Lefresne et permettre qu’il te fasse la cour ? » j’ai répondu : « Je le veux bien. »

On lui avait donc fait savoir aujourd’hui qu’il serait reçu comme pour les examens, et qu’il pourrait venir. A sept heures, ne l’ayant pas encore vu, j’étais au fond assez ennuyée, j’aurais souhaité plus de hâte. On se mit à tablé, et comme je n’avais pas mon père, qui est un peu taquin, me plaisanta : « Elle en perd déjà l’appétit ! » Nous finissions à peine de dîner, quand on sonna. Papa, maman, mon frète et mon oncle Charles ont dit alors en même temps : C’est lui ! » et ils me regardaient tous fixement pour voir ma figure. Maman tira son mouchoir et je feignis de ne pas m’apercevoir qu’elle escamotait une larme.

J’avoue que tout cela, sur l’instant, me causa une certaine émotion inattendue dont je me remis bien vite. « Allons ! ne faisons pas languir mon beau-frère ! » s’écria Gaston, en se levant. Et nous passâmes au salon, où flambait un grand feu que je revois, qui flambait d’une certaine manière, brusque et glorieuse, que je me rappellerai toute ma vie. M. Lefresne se tenait debout, ayant à côté de lui son père, arrivé de Blois la veille. Une excellente figure paternelle que celle de ce digne homme, et qui me fit du bien, à sentir qu’elle était déjà de la famille. Il s’inclina, avec cette charmante gaucherie un peu raide des vieilles gens qui ont été longtemps sanglés dans un uniforme ; il me prit la main et, la conservant dans la sienne, il dit, en nous regardant tour à tour, son fils et moi : « Mademoiselle, je crois bien que Jean est trop troublé en ce moment pour vous dire à quel point il est heureux, c’est donc moi qui vous lé dis à sa place, quoique je sois peut-être aussi troublé que lui. Je vous assure que vous aurez un bon mari qui vous aimera, et un beau-père qui ne vous gênera pas. » J’aurais dû répondre, trouver quelque chose, pourtant je restai muette, avec un pauvre sourire contraint ; le jeune homme était très pâle, son père continuait à me tenir la main, sans cesser de me fixer en hochant là tête ; et je sentais que ses yeux, d’un éclat éteint, me visitaient, m’approfondissaient, me jugeaient. Cette situation, très douloureuse pour moi, puisque j’avais conscience de ma niaiserie, se serait encore prolongée si M. Jean n’avait pris là parole :

« Excusez-moi, me dit-il, d’avoir attendu à ce soir pour accourir vous remercier, mais je ne voulais pas venir sans vous remettre... »

Son père l’interrompit : « C’est vrai, ce n’est pas sa faute, c’est la faute de la bague ! » A ce mot, tout le monde se mit à parler à là fois, et je me trouvai, sans savoir comment, avec un petit écrin dans les mains, un écrin qui portait deux initiales qui n’étaient déjà plus qu’à demi les miennes, T.L., Thérèse Lefresne. Sur-le-champ, cette pensée, que j’allais bientôt ne plus m’appeler de mon nom que j’aime tant, me fut affreusement pénible, et je serais restée immobile, avec une mine abattue, si papa ne m’avait dit : « Mais ouvre, mon petit, ouvre donc. » Je lui obéis, je pressai sur la petite boîte dont le ressort claqua, et c’était la plus jolie, la plus belle des bagues de fiançailles que j’aurais pu rêver, une perle entourée de brillants. Papa déclara : « C’est superbe ! » Gaston avait mis son monocle, maman se taisait, et M. Jean, l’œil radieux, la lèvre tremblante, balbutiait comme pris en faute : « Alors, vraiment, elle vous plaît ? » Il avait l’ait de l’avoir volée. Les protestations furent unanimes. — « Si elle lui plaît ? Ah bien, Thérèse serait difficile !... » Et la voix du jeune homme expliquait : « Parce qu’on peut la changer... Il y avait bien aussi un saphir... Si vous préfériez un saphir ? » Mais j’ai répondu : « Non pas, je la trouve trop belle, et pourtant, je la garde. » En prononçant ces mots, étonnée moi-même de mon audace, je tenais le bijou d’une certaine façon qui fit peut-être croire à M. Jean que je le lui tendais, car il me l’enleva doucement, et m’ayant pris la main en me disant : « Voulez-vous me permettre ? » devant tous, il me glissa au doigt l’anneau resplendissant. Alors, papa, nous indiquant deux sièges voisins : « Maintenant, mes enfants, parlez politique, » et il s’écarta ainsi que les autres personnes.

Nous n’avons pas causé longtemps, M. Jean et moi : non que nous fussions gênés, au contraire, tout embarras avait disparu, et il semblait que cette bague de fiançailles eût mis chacun à son aise. Les parents, à quelques pas plus loin, s’entretenaient et riaient tout comme s’ils se connaissaient depuis des années, et nous, pour la première fois peut-être, nous nous regardions en face, dans les yeux, avec une sympathie naissante quoique encore un peu sur le qui-vive. Nous sentions, chacun de son côté, que nous avions le grand désir de nous plaire, et nous ne résistions pas. Je serais cependant bien en peine de dire de quoi nous avons parlé. C’était une conversation prudente et entrecoupée qui n’avait trait qu’à des choses très banales, et où ni lui ni moi n’exprimions nos vraies pensées. De même qu’on lit entre les lignes, nous avons commencé dès cet instant à nous comprendre entre les mots, et ce qui nous a évidemment fait le plus de plaisir à entendre, c’est ce que nous ne nous sommes pas dit.

Et puis, les parents se sont levés, nous aussi ; des mots me sont arrivés aux oreilles, comme si c’était dans un rêve : « Ils oublient l’heure... Vous vous reverrez demain... Voilà deux fiancés de plus, etc... » Et la voix de papa : « Mon cher monsieur Jean, vous pouvez venir tous les jours, et n’oubliez pas que votre couvert est mis. » On s’est trouvé, tous réunis, dans l’antichambre, et la première, ma foi, très bravement, je lui ai tendu la main, à lui, qui n’est déjà pas comme les autres. Et pourtant je ne l’aime pas ! Non, je ne l’aime pas, ce qui s’appelle aimer, j’en suis bien sûre, sans compter que si je l’aimais comme ça, dès ce soir, à propos de rien, ce ne serait vraiment pas convenable. En lui tendant la main, j’ai été saisie d’une peur terrible, c’est qu’il se crût obligé de me la serrer d’une façon significative, et j’en aurais été très mortifiée. C’est encore trop tôt. Heureusement il n’en a rien fait, sa poignée de main a été bonne, juste ce qu’il fallait.

Dès qu’il a été parti, on n’a presque rien dit, l’appartement me paraissait changé, il y avait une espèce de tristesse silencieuse tombée sur la maison ; papa et maman m’ont embrassée gravement, d’une manière à part, comme quand on va monter en wagon : « Bonsoir, ma chère enfant, ma bonne petite. » Il n’y a que Gaston qui était d’une gaieté folle : « Une idée : passe-moi ta bague, je la vends pour parier aux courses. Tu ne veux pas ? Tu as tort. »

Et maintenant, je crois bien que c’est tout. Je ne peux pas me lasser d’admirer ma bague ! Brille-t-elle ! Je vais la garder cette nuit à mon doigt. — Je n’ai pas l’habitude et elle m’empêchera peut-être de dormir ? — mais tant pis. Comment ! minuit moins le quart déjà, et plus qu’un petit bout de bougie ! Couchons-nous vite, pendant que je n’ai pas trop sommeil, je sens que je vais y penser. Fiancée... mon fiancé... Mademoiselle, consentez-vous à prendre pour époux ?... Ont l’honneur de vous faire part du mariage de leur fille Thérèse avec M. Jean Lefresne... C’est donc vrai, tout ça ?

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CHAPITRE II

Une semaine seulement s’est écoulée depuis ce grand événement de mes fiançailles, et il me semble qu’il y a des années ! J’ai vécu double et triple en ces quelques jours. Je me sens modifiée, mes pensées ont une autre tournure, et mon sommeil même a changé. L’étrange impression que j’éprouve est celle de faire un voyage vertigineux, de traverser en express des pays très intéressants. Je trouve que le train va trop vite et je voudrais que le mécanicien arrêtât. En effet, bien que ma vie quotidienne soit restée pareille, elle est néanmoins bouleversée de fond en comble, Il a suffi qu’un jeune homme, dont j’ignorais l’existence il y a si peu de temps, parût et ne me déplût pas, et me voilà prise, engagée, entraînée, voilà mon esprit, mon tout ce qui est moi, Thérèse Degrand, qui m’échappe et cesse de m’appartenir pour aller à M. Jean Lefresne. C’est tout de même bien curieux, et parfois un peu agaçant.

Et cependant, je goûte aussi un grand charme à cette situation nouvelle. Je sens qu’il y a sur terre un autre être qui pense à moi, et pas de la même manière que mes parents, et je me dis, avec un certain étonnement grave, que je ne suis plus toute seule, grâce à cet étranger d’hier dont je serai la femme ! Oui, songer qu’il y a quelqu’un qui pense à vous en allant et venant, chez lui ou dans la rue, partout et sans cesse, qui prononce peut-être votre nom à la minute même, qui a ce nom tracé en lui... je m’imagine — au plaisir que j’en ai — que c’est une des joies les plus précieuses de ce monde, particulièrement pour une femme.

Depuis qu’il me fait la cour, — ah ! la vilaine expression ! — M. Jean m’envoie des fleurs tous les matins. Et toujours du lilas blanc et des roses thé, mes fleurs de prédilection. Elles me sont apportées à mon réveil, vers les neuf heures, par Henriette, la vieille bonne très désagréable qu’on tutoie dans les familles, qui m’a élevée, qui m’adore, et à cause de laquelle, depuis seize ans, mon père et ma mère ont dû renoncer au rêve de garder les mêmes domestiques plus de six mois. A elle toute seule, Henriette, qui n’est pourtant pas bien grosse, représente neuf cochers, vingt-cinq valets de chambre et dix-huit cuisinières dont elle a eu raison, qui lui ont cédé la place, Elle entre donc en tenant à pleins bras la gerbe nouée d’un large ruban de moire blanche, et sa phrase est toujours la même : « Moiselle, v’là le bouquet. » Jamais elle n’a su dire mademoiselle. Aussitôt elle jette les fleurs sur mon lit et sort, d’un air furieux.

Une fois seule, j’élève à deux mains ce bouquet dont la fraîcheur pénétrante me fait frissonner ; avec une attention interrogative, presque émue, je le contemple longtemps comme s’il savait quelque chose, en l’approchant par instants tout près de mon visage ; il me prend des envies de mordiller doucement les lilas, de plonger ma tête dans les roses et de les embrasser, en proie à cette sentimentalité ardente que j’ai toujours éprouvée pour les fleurs dès mon enfance, à ce point que j’aime les baiser, et leur parler ainsi qu’à des êtres vivants, et que je ne me figure pas le Paradis autrement qu’un éternel jardin.

Et ces doux lilas, si blancs, ces délicates roses d’une pâleur d’hiver si distinguée me plaisent peut-être encore plus dans leur grâce frileuse que les roses bien portantes du printemps et les lilas des bois de mai ; aussi ai-je beaucoup de peine à m’en arracher. Je pense à leur courte histoire à chacune, aux serres chaudes où elles ont poussé, sans entrain, sous les grands vitrages couverts de neige, au jardinier qui les a choisies, qui a tranché leur tige d’un coup de bec de son sécateur ; puis aux fières demoiselles fleuristes qui les ont disposées pour le plus joli effet de l’œil, en botte d’apparence négligée, et enfin à M. Jean, qui est entré dans le magasin... Et je le vois comme si j’y étais. La dame du comptoir a des sourires au courant, tandis qu’il recommande à mi-voix : « Toujours même adresse et à la même heure. » Et dès qu’il est dehors, je crois l’entendre, aussi, la dame, si heureuse d’informer un nouveau client : « Ce monsieur qui s’en va, c’est le fiancé à Mlle Degrand, la fille de M. Degrand, qui reste au douze, l’hôtel du coin. » — Et maintenant les voilà sur mon lit, les belles fleurs chéries, les mêmes à qui tous ces événements sont arrivés, celles qui veulent dire qu’on pense à moi. Quel dommage qu’on ne puisse pas les garder plus d’un jour, et qu’elles se fanent si vite, même chez ceux qui les aiment ! C’est à tout cela que je songe vaguement, en n’étant pas encore très réveillée, quand Henriette m’apporte mes lilas, mes roses : « Moiselle, v’là le bouquet ! »