Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 1,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : MOBI - EPUB

sans DRM

Une déclassée

De
341 pages

Le 15 mai 185..., vers deux heures de l’après-midi, la foule emplissait l’étroit couloir qui conduit du quai de la gare de l’Est à la cour longeant la rue de Metz. C’est de ce côté que débarquent les voyageurs arrivant à Paris. Ceux qui n’ont point de bagages passent devant les douaniers, et gagnent le couloir et le trottoir couvert d’une marquise où les attendent presque toujours des parents ou des amis.

Ceux au contraire qui ont des malles doivent les faire déposer dans une vaste pièce où les employés de.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Illustration

À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Auguste Lepage

Une déclassée

I

Le 15 mai 185..., vers deux heures de l’après-midi, la foule emplissait l’étroit couloir qui conduit du quai de la gare de l’Est à la cour longeant la rue de Metz. C’est de ce côté que débarquent les voyageurs arrivant à Paris. Ceux qui n’ont point de bagages passent devant les douaniers, et gagnent le couloir et le trottoir couvert d’une marquise où les attendent presque toujours des parents ou des amis.

Ceux au contraire qui ont des malles doivent les faire déposer dans une vaste pièce où les employés de. l’octroi les visitent et font ensuite à la craie, sur le couvercle, des traits hiéroglyphiques signifiant que le propriétaire est en règle. Cette opération dure assez longtemps, et quelquefois des voyageurs impatients échangent des mots désagréables avec les douaniers, qu’ils traitent de gabelous ; pour les humilier.

A là date indiquée plus haut, le spectacle n’était pas plus curieux qu’un autre jour. * Parmi les voyageurs, les uns filaient rapidement, d’autres moins pressés marchaient gravement, les femmes secouaient leurs jupes, les enfants piaillaient ; on voyait des mains se serrer, on entendait sur les joues retentir les baisers ; dans la salle des bagages rangés en ligne, était debout une population grouillante attendant les hommes de l’octroi, qui à cette époque avaient pour coiffure une large casquette plate au lieu du képi actuel.

Parmi ceux qui amendaient l’ouverture de leurs malles était un grand garçon, regardant d’un air ahuri le public qui l’entourait. A l’appel de son numéro, il se présenta et aida à déficeler un énorme panier d’osier d’où s’échappait une odeur épouvantable qui obligeait les femmes à se tenir à distance.

Ce panier était rempli de fromages, de légumes, de lard, de pruneaux, de poires sèches, et de quelques litres d’eau-de-vie de marc, le tout étendu sur des couches de paille, pour éviter des chocs violents. Quand le propriétaire de ce vaste récipient eut payé ce que les employés lui demandaient, il posa ce fardeau sur son épaule et se dirigea vers la porte de sortie. On se serrait pour lui faire place ; une fois dehors, il déposa sa charge sur le trottoir et regarda dans la cour de l’air d’un homme qui attend quelqu’un, ou qui cherche à s’orienter avant de se mettre en route.

Ce pauvre garçon, qui paraissait âgé d’une vingtaine d’années, semblait fort embarrassé de sa personne, et il ne fallait pas être bien perspicace pour deviner qu’il venait à Paris pour la première fois.

Sa taille semblait démesurée, ses épaules, légèrement voûtées, supportaient une tête qui tournait dans tous les sens, ses bras et ses jambes étaient en rapport avec le reste, c’est-à-dire que la longueur en paraissait exagérée. Ce voyageur, vêtu d’une blouse bleue, d’un pantalon de toile, coiffé d’une casquette plate, avec sa mine ahurie, prêtait évidemment à rire. Mais, pour l’observateur, les défauts que nous signalons disparaissaient presque complètement.

Les proportions trop extravagantes de sa taille et de ses membres n’avaient pour cause qu’une maigreur très prononcée, ses mains et ses pieds étaient petits, de ses grands yeux gris s’échappaient des éclairs d’intelligence. Chacun avait quitté la galerie, et notre jeune homme regardait toujours de tous les côtés. Un cocher n’ayant pas trouvé de clients l’aperçut, lui fit signe de monter dans sa voiture, s’approcha, et dit :

 — Montez, bourgeois ;

 — Le campagnard hésita :

 — N’ayez pas peur, Finette va vous mener rondement. Où allez-vous ?

 — Rue Culture-Sainte-Catherine, numéro 14.

 — Très bien, dans un quart d’heure je vous dépose à votre porte.

Le jeune homme s’introduisit gauchement dans le véhicule et Finette, après avoir reçu quelques vigoureux coups de fouet, prit un trot modeste, descendit le boulevard de Strasbourg, enfila ensuite les boulevards Saint-Martin et du Temple, les rues de Saintonge, Saint-Louis au Marais, des Francs-Bourgeois et s’arrêta à l’adresse indiquée.

 — Eh bien, demanda le cocher, avons nous bien marché ?

 — Oui. Combien vous dois-je ?

 — Quarante sous.

Le voyageur tira de sa poche une pièce de deux francs et la remit à l’automédon qui fila vers la rue Saint-Antoine, enchanté d’avoir volé quinze sous à son client, car à cette époque la course d’un fiacre était encore de un franc vingt-cinq centimes.

L’arrivée d’une voiture de place, dans cette rue paisible du Marais, avait attiré sur leurs portes tous les boutiquiers, qui regardèrent le nouveau venu et se livrèrent aux conjectures les plus étranges.

 — C’est un cousin de M. Ménard le chaudronnier, disait l’un.

 — Que vient-il faire à Paris ? demandait un autre.

 — Se placer, sans doute, répondait un troisième.

 — Comme s’il n’y avait pas déjà trop de malheureux à là recherche de places ! Ce grand diable aurait mieux fait de rester chez ses parents.

 — Peut-être est-il orphelin ?

 — Dans tous les cas il a eu tort de venir à Paris, son intérêt était de demeurer à, la cam pagne et de se placer comme domestique dans une ferme.

 — Ce garçon sait ce qu’il a à faire, sans doute et, dès qu’il ne demande rien à personne, je ne vois pas de quel droit on s’occupe du métier qu’il aurait dû choisir.

Celui qui parlait ainsi était employé dans une maison de parfumerie ; on l’aimait peu dans le quartier parce qu’il ne fréquentait point les débitants de boisson et affectait de n’être jamais de l’avis des petits commerçants, ses voisins.

 — On sait que M. Arsène trouve toujours très bête tout le monde, dit un herboriste d’un air pincé ; mais tout le monde n’a pas reçu son instruction.

 — Je ne vous dis pas que vous êtes bête, pour me servir de votre expression, répliqua le commis, mais je soutiens que vous vous occupez de choses qui ne vous regardent point.

La cause innocente de tout ce bruit était effet un cousin du chaudronnier, arrivant de son village. L’industriel se désaltérait chez un marchand de vin voisin, il accourut et après s’être bien assuré que l’étranger était bien le parent qu’il attendait, car il ne l’avait jamais vu, il l’embrassa, lui fit déposer son ballot dans sa boutique, l’emmena trinquer au comptoir et le présenta à quelques clients. Au lieu de rester debout on prit place autour d’une table, les bouteilles se succédèrent rapidement, on parla du pays, des amis qu’on y avait laissés, et après deux heures de causeries, les têtes se trouvaient échauffées, toute idée de travail avait disparu ; on décida que l’on dînerait ensemble et qu’ensuite on irait au théâtre.

Ce plan fut strictement exécuté. La soirée se passa au cirque Olympique, boulevard du Temple et, à minuit et demi, les échos de la rue Culture-Sainte-Catherine répétaient des lambeaux de phrases où se trouvaient mêlées les mots de femmes jolies, de bras superbes, de jambes bien faites. La vue d’une féerie avait mis à l’envers les cervelles de ces pacifiques bourgeois qui, en parlant des maillots roses des danseuses, oubliaient complètement leurs légitimes.

Heureusement que toutes les boutique de marchands de vin étaient fermées, car on ne se fût point quitté sans s’offrir encore de nombreuses consommations. Il fallut se séparer. De côté et d’autre, les marteaux retentirent, au fond des allées on entendit le bruit des sonnettes, les portes s’ouvrirent et se refermèrent avec bruit et la rue reprit son calme habituel.

M. Ménard et son jeune cousin étaient fatigués, le dernier surtout ; il ne se réveilla que fort tard dans la matinée, déjeuna de bon appétit et toute la journée ce fut un défilé des amis et des clients du chaudronnier qui venaient voir son parent et causer avec lui. Au bout de quelques jours cette curiosité fut calmée et il fallut songer à caser le villageois, qui, en effet, était venu à Paris dans l’espoir de trouver une place. M. Ménard n’était pas très influent, mais il se disait avec un semblant de raison que, dans ses connaissances, il se trouverait bien quelqu’un qui pourrait employer son parent.

 — L’important, lui dit-il, c’est que tu sois casé, à quelque condition que ce soit. Plus tard on verra ; s’il se présente une position plus avantageuse, tu pourras la prendre. En attendant, comme tu ne sais rien, il faudra accepter d’abord ce qu’on t’offrira.

Le jeune homme ne répondait que par monosyllabes à toutes ces phrases, promettant de faire ce qu’on exigerait de lui. Il sentait bien qu’il était à charge à son cousin. Quinze jours après son arrivée à Paris, il entrait dans la maison du commis parfumeur qui avait pris sa défense. Son travail consista à polir, avec du son, des savons plus ou moins odorants. A donner dû brillant à ces pains de couleurs différentes il gagna trente sous par jour. C’était peu, mais enfin il fallait prendre pied à Paris. Quant à M. Ménard, il paraissait enchanté ; il disait à son protégé qu’avec le temps il arriverait à se créer une position.

La rue Culture-Sainte-Catherine, une des rues les plus calmes de Paris, avait été mise en émoi par l’arrivée si brusque du jeune provincial L’émotion dura longtemps.

Les boutiquiers causaient de cet événement étrange. L’épicier était si préoccupé qu’il oubliait de tromper ses clients sur le poids de sa marchandise. Le pharmacien interrompait la préparation d’une ordonnance et dans un petit café où se réunissaient le soir les notables du quartier, pour se livrer à leur passion du besigue ou du domino, les joueurs se trompaient de cartes ou de dés à cause du cousin de M. Ménard.

Le chaudronnier interrogé, répondait à demi-mots, laissant à entendre que c’était une charge énorme pour lui, d’avoir à loger, à nourrir ce paysan sauvage et inculte. Mais on se devait à sa famille ; il devait faire un honnête travailleur de ce grand garçon à l’air si niais.

Du coup M. Ménard conquit une réputation qui dépassa celle de saint Vincent de Paul. Les marchandes du petit marché Sainte-Car therine l’admiraient, les porteurs d’eau emplissant leurs tonneaux à la fontaine de Birague se racontaient, avec un fort accent auvergnat, le désintéressement du rétameur, et sur la place Royale, les promeneurs l’élevaient aux nues.

Ce quartier, autrefois le plus aristocratique de Paris, est devenu un immense village où le plus petit incident prend aussitôt les proportions d’un événement de grande importance.

Sous Louis XIII (et Louis XIV, les hôtels qui entourent la place Royale étaient habités par la noblesse. Le cardinal de Richelieu y le sien. Marion Delorme et Ninon de Lenclos y attirèrent leurs adorateurs. :

C’était alors un mouvement continuel de carrosses massifs, de chaises à porteurs, de cavaliers et d’amazones richement costumés qui encombraient la chaussée, entrant ou sortant de ces belles maisons aux façades de briques entourant la place, formant un carré parfait. Sous les galeries sombres, la foule des promeneurs trouvait un refuge contre le mauvais temps.

Dans les rues aboutissant à ce centre, s’élevaient de nombreux hôtels appartenant aux plus grandes familles de France. Rue des Minimes, près du couvent de ce nom, les résidences de Tresme et de Vitry ; rue des Francs-Bourgeois, les hôtels d’Estrées, le Tellier, de Charolais, de Saint-Cyr ; rue Culture-Sainte-Catherine, le bijou architectural connu sous le nom d’hôtel Carnavalet.

Peu à peu la noblesse abandonna la place Royale pour aller habiter le faubourg Saint-Germain qui s’élevait sur les vastes terrains du Pré-aux-Clercs.

Les bourgeois succèdèrent aux gentilshommes, le calme remplaça l’animation et la population fut si complètement renouvelée que ce quartier, situé à une demi-heure de marche du Louvre, semble une ville morte où achève de vivre une société qui n’a ni les goûts, ni les moeurs, non seulement de son époque, mais des époques qui l’ont précédée.

Elle n’a point de tradition. Venue de toutes les parties de la France pour amasser une petite aisance dans des commerces exigeant peu ou pas de mise de fonds, aussitôt formé un capital de vingt-cinq ou trente mille francs on se retire pour vivre de ses rentes.

Mais au lieu de retourner au village natal où l’on pourrait avoir à soi une maison entourée d’un jardin planté de grands arbres, la majorité de ces petits rentiers s’incruste dans des logements étroits où les meubles sont entassés ; aux eaux vives de la campagne elle préfère les fontaines de la place Royale au ciel pur, à l’air vif, aux forêts sombres, aux prairies vertes, elle trouve bien supérieurs le ciel gris où courent des nuages de fumée ; l’air aux senteurs de gargotes ; les marronniers et les boulingrins gazonnés. L’immensité lui fait peur,, pour elle le mur qui s’élève brusquement, |percé de fenêtres nombreuses, a plus d’attraits que les horizons lointains. Là, tous les accents résonnent oreilles du promeneur. Le marseillais se mêle ara langage traînard de la Franche-Comté ; le natif des rives de la Garonne donne la réplique à un calme enfant du Nord et les fouchtras des Auvergnats retentissent comme des trompettes.

Si les habitants ont conservé leur accent, ils ont gardé aussi les modes du pays. L’étoffe du vêtement est solide, mais la coupe est presque toujours d’une fantaisie étonnante. Et ces mœurs ne se modifient point, la population ne changeant pas. Le quartier de la. place Royale a été épargné par les démolisseurs, les grandes trouées faites dans le vieux Paris ne l’ont pas atteint, c’est ce qui explique qu’au milieu du bouleversement général il a conservé sa physionomie.

Octave Mercier, le héros de notre récit, était né dans un village enfoui dans une vallée étroite de l’Argonne. Orphelin à dix ans, (sans fortune, il servit chez les cultivateurs, mais, malgré sa bonne volonté, il ne put supporter les travaux fatigants de la campagne. Soigner ledétail, labourer, bêcher, planter, récolter, tout cela était au-dessus de ses forces. Il se dégoûta vite del’agriculture et songea à quitter son village où il était devenu un prétexte à plaisanteries. On se moquait de ses bras trop longs et de ses jambes en forme de compas ; sa grosse tête faisait rire. Ses camarades le bousculaient, sachant qu’il n’était point de force à se défendre. Cet existence de martyr dura neuf ans, c’est-à-dire jusqu’au jour où il se mit en route pour Paris. Pendant ces neuf années il s’était formé l’esprit. Le maître d’école de son vidage lui avait appris à lire et à écrire et les premiers éléments de la grammaire. En grandissant l’enfant prit goût à la lecture ; son flair pour découvrir les livres passa à l’état de légende. Le curé lui prêta les Oraisons funèbres de Bossuet ; le Petit Carême de Massillon ; quelques volumes dépareillés de Fénelon ; l’Histoire de l’Église de l’abbé Fleury ; les Annales de laPropagation de la foi. Deux ou trois jeunes villageois qui avaient été en pension à Commercy mirent à sa disposition grammaires, dictionnaires, livres de prix. Il apprit seul le dessin sous la direction de l’un d’eux. Son habileté devint telle qu’il arriva à réussir des portraits au crayon et par reproduire avec une fidélité scrupuleuse les sites charmants et variés des environs du village. C’étaient le moulin avec ses grandes roues moussues sur lesquelles l’eau se précipitait, le bief bordé de hauts peupliers, le ruisseau qui courait le long de la prairie, les collines boisées, les coteaux aux flancs couverts d’arbres et de vignes.

Mais tout cela ne pouvait guère servir à Octave, ces talents d’agrément n’étaient bons que pour les riches, lui disait-on souvent ; il le comprenait trop bien. D’un caractère timide, un peu froid, il se tenait toujours à l’écart et ne s’amusait point avec les enfants de son âge.

Plus tard, n’ayant jamais d’argent dans sa poche, il ne put fréquenter l’auberge du village, jouer au billard, danser les jours de fête. Aussi, en grandissant, comprit-il qu’il n’y avait pour lui aucune ressource à la campagne, et se décida-t-il à quitter son pays. Son départ ne produisit aucune émotion, on en causa un peu pendant quelques jours, puis on l’oublia complètement. Sachant qu’un de ses parents était établi à Paris, il lui avait écrit pour lui annoncer sa résolution, il se mit en route trois jours après l’envoi de sa lettre.

Le chaudronnier Ménard ne fut que médiocrement satisfait en apprenant l’arrivée prochaine de son consin et se promit de se débarrasser de cet intrus au plus tôt. Nous avons vu de quelle façon prompte il avait mis cette idée à exécution.

II

Octave unissait de polir ses savons à six heures ; le dimanche la fabrique était fermée. Ce jour de congé, il mangeait de bonne heure et sortait pour visiter les monuments ; églises et musées. Dans les édifices religieux, il admirait les statues, les tableaux, subissant avec une sorte de volupté le charme indéfinissable qu’exerce sur les organisations nerveuses tout ce qui touche au culte : le silence majestueux régnant dans les nefs immenses, le fidèle à genoux dans un coin, le bruit d’une chaise que change de place la loueuse, un prêtre traversant avec lenteur le temple et disparaissant comme une ombre derrière un pilier. Aux fêtes solennelles, le jeune homme suivait la foule, se plaçait au bas de la nef centrale, écoutait J’orgue et les chants de la maîtrise emplissant l’édifice d’une harmonie pénétrante ; l’odeur de l’encens lui montait au cerveau, les habits étincelants du clergé charmaient ses yeux. Dans les musées, il s’extasiait devant les oeuvres admirables des artistes de toutes les écoles, Titien et Rembrandt, Raphaël et Téniers, Le Véronèse et Claude Lorrain, en un mot, les merveilles, sans exception de genre, trouvaient en lui un admirateur sincère. Il cherchait en outre à s’instruire, et ne fut point longtemps à découvrir les cours du soir où des laiques dévoués et les frères des Écoles chrétiennes donnent gratuitement des leçons aux adultes.

Dans ces cours sociaux chaque élève doit, en entrant, savoir lire et écrire ; ensuite, suivant sa profession, il complète son instruction, reçoit des leçons de français, de géographie, de dessin linéaire,académique ou d’ornement, de calcul, de comptabilité, d’histoire, de langues anglaise ou allemande. Puis, il y a les cours du Conservatoire des Arts et Métiers où les savants les plus renommés instruisent un public nombreux, entassé dans les amphithéâtres, écoutant les explications, suivant les expériences, prenant des notes. Octave fut un des élèves le plus assidus de ces classes. Il se perfectionna dans le dessin et apprit en même temps la comptabilité et l’anglais.

Quand il fut, au bout de trois mois, remercié par son patron, parce que l’ouvrage manquait, son cousin le nourrit encore une quinzaine de jours, puis voyant qu’il ne trouvait pas à le placer, il le mit à la porte, sans même le prévenir quelques jours d’avance.

Un soir, Octave rentrait vers onze heures, le chaudronnier était couché et n’ouvrit pas. Ce fut en vain que le pauvre garçon insista, pria, il dut regagner la rue et passer la nuit à la belle étoile, assis sur un banc du boulevard Beaumarchais.

Le lendemain, il retourna chez le rétameur qu’il trouva en train de travailler. Ménard croyait à des plaintes et avait préparé une collection de mots grossiers pour y répondre ; aussi fut-il fort étonné quand Octave, sans parler de ce qui s’était passé, lui demanda de régler son compte.

 — Tout de suite, si tu veux, répondit-il.

Ils entrèrent ensemble dans l’arrière-boutique. Sur les six cents francs qu’il avait apportés, le jeune homme en avait dépensé environ la moitié en achats de livres et de vêtements. Ménard lui demanda à peu près le restant pour l’avoir nourri et logé.

 — Avec ce que tu as gagné, il te reste environ deux cents francs que je te remettrai au fur et à mesure de tes besoins.

 — Vous allez me les compter immédiatement, je ne veux plus remettre les pieds ici.

 — J’ai le droit de te surveiller.

 — C’est une erreur. Donnez-moi mon argent.

 — Et si je refuse ?

 — Nous irons chez le commissaire de police.

 — Tu le prends avec moi sur un ton qui ne me plaît pas.

 — Cela m’est égal.

L’avare chaudronnier vit qu’il ne gagnerait rien, compta la somme en protestant, se fit donner un reçu et rentra furieux dans sa boutique. Octave sortit, loua un cabinet dans une maison meublée de la rue des Francs-Bourgeois, paya une quinzaine d’avance et se mit à la recherche d’une place.

Ce n’est point chose facile, quand on est sans relations et perdu pour ainsi dire au milieu de cet immense Paris de trouver même de quoi ne point mourir de faim. Le jeune Lorrain en fit l’expérience. En vain se présentait-il partout pour s’offrir ; il était chaque fois éconduit plus ou moins poliment. Cependant son argent diminuait à vue d’œil, et il voyait avec terreur arriver le moment où il lui faudrait entamer sa dernière pièce de cinq francs. Il mangeait dans des gargotes infimes, dépensant quelques sous à chacun de ses repas, le soir il suivait les cours. Enfin un jour il se décida à se faire inscrire dans un bureau de placement, on lui demanda dix sous sur deux francs qui lui restaient. Le lendemain on l’envoyait à la Villette, dans un établissement métallurgique, où l’on demandait, un homme de peine. Octave accepta cette place, et se mit immédiatement au travail.

Il s’agissait de faire des courses, de porter des colis, de traîner des fardeaux sur une voiture à bras, cette besogne pénible ne le rebuta pas. Sa journée finissait à six heures, il avait un dimanche sur deux ; il pouvait donc travailler le soir et se promener deux jours par mois.

Il se mit avec âpreté à étudier la peinture, et sa chambre, située sous les toits, se transforma en atelier.

Il cessa d’apprendre la comptabilité, à laquelle il ne trouvait aucun charme, mais il en continua avec plus de passion ses études littéraires, et souvent, le soir, prenant l’omnibus de Saint-Sulpice, il allait passer deux heures à la bibliothèque Sainte-Geneviève.

Cette existence de travail plaisait à Octave. Son patron, M. Duvernet, quoique fort occupé de ses affaires, finit par remarquer son assiduité et sa politesse. Un matin il le fit entrer dans son bureau et lui adressa à brûle-pourpoint les compliments les plus flatteurs. Le jeune homme s’inclina en rougissant.

 — Je n’attendrai pas le nouvel an pour vous donner de l’augmentation, dit l’industriel ; jusqu’alors vous avez été payé trois francs par jour, à l’avenir vous toucherez cent dix francs par mois.

Octave remercia avec effusion M. Duvernet qui fixa sur lui son petit œil noir, remua la tête d’un air d’incrédulité et murmura lorsqu’il se trouva seul :

 — Pourvu que je n’aie point fait un ingrat !

L’employé n’entendit pas cette réflexion et retourna à sa besogne. Il songea que cet accroissement de son salaire allait lui permettre de dépenser un peu plus pour acheter des livres, des dessins, des couleurs, des toiles. Dix francs de plus à la fin du mois, c’était pour lui une somme importante. Son patron n’avait compris, lorsque le jeune homme s’était montré si ému, que la joie qu’éprouve tout individu pauvre et vivant péniblement, lorsqu’une amélioration, même légère, se produit brusquement dans sa condition matérielle. M. Dùvernet était à cent lieues de se douter que son homme de peine se transformait en un artiste. Octave se garda de le désabuser et résolut au contraire de continuer à accomplir la lourde tâche qui lui était imposée par sa situation.

Il trouva les commencements durs, mais son corps s’était formé, l’efflanqué qui avait débarqué rue Culture-Sainte-Catherine dix mois auparavant était devenu un garçon robuste, d’une taille élevée et ayant perdu en partie cet air timide des premiers jours. Il se disait que dans un temps plus ou moins proche, les choses changeraient de face et qu’alors seulement il quitterait l’usine laissant sa succession à un autre.

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin