Une époque : Carmagnole, ou les Aventuriers, scènes dramatiques, par Maurice Naudé

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Amyot (Paris). 1868. In-12, 504 p..
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Publié le : mercredi 1 janvier 1868
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UNE ÉPOQUE
MRMA-GNOLEï!
ou
LES AVENTURIERS
; SCÈNES DRAMATIQUES
PAR
MAURICE NAUDÉ
PARIS
GH, LAHURE, J^PMMEtfït-ÉJHTEUE
.': 9, RUE<DE .FJLEURTJS; 9
AMYOT, ÉDITEUR, 8, RUE DE LA PAIX
1868
iMB EPOQUE
CARMAGNOLE
ou
LES AVENTURIERS
IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE
Rue de Fleurus, 9, à Paris
UNE ÉPOQUE
GARMAGNOLI v
LES AVENTURIERS 1
! i
SCÈNES DRAMATIQUES
___ PAR
MAURICE NAUDÉ
PARIS
CH. LAHURE, IMPRIMEUR-ÉDITEUR
9, RUE DE «'LEURUS,- 9 .
AMYOT, ÉDITEUR, 8, RUE DE LA PAIX
1868
Droits de traduction et de reproduction réserves
PREMIÈRE SÉRIE
PREMIÈRE PARTIE
PERSONNAGES
DE LA PREMIÈRE PARTIE DE LA PREMIÈRE SÉRIE.
LE COMTE FACINO CANE, seigneur d'Alexandrie, Nov.ire, etc.,etc.
JEAN POSTERLA, 1
LANC1LOTTO, ( , , . , „ . „
PIERRE ORSINO, Sonora,ut aU 5er™e de FaC'n° Cvm-
NICOLAS PITCHININE, )
JACQUES ALYIZZI, jadis général au service de la République de
Yenise, aujourd'hui fermier de Facino Cane, caché sous le nom
de MATTEO-.GIL.
JULIO, vieux écuyer.
LE SERGENT CALCALONE.
FRANÇOIS BUSSONE, d'abord pâtre, puis soldat sous le nom de
CARMAGNOLE.
OFFICIERS, SOLDATS , us CHEVRÏER, DOMESTIQUES ET GARÇONS DE
FERME, ETC., ETC.
BEATRIX DE TENDA, comtesse Facino Cane.
LEA BALBI, 1
ATTPTA ses demoiselles de compagnie.
LA MOROSINA, ]
LA ROSA, j vivandières.
LA CHICA, )
PREMIERE PARTIE
DE LA PREMIÈRE SERIE.
SCÈNE I.
Une vaste plaine, couverte de tentes, dont une plus apparente,
celle du général en chef. Dans le lointain les murs' de Ber-
ganie. Des soldats sous les arbres, ou à l'ombre de leurs
tentes causent entre eux, ou jouent à différents jeux. Un
parlementaire, précédé d'un trompette, se rend à la tente
du général eu chef.
(Un groupe de soldats causant à l'ombre d'une tente.)
PREMIER SOLDAT.
Encore un parlementaire !
DEUXIÈME SOLDAT.
Cesmisérablesbourgeois Youdraient-ilscapituler ?
TROISIÈME SOLDAT.
Que nos généraux se mettent à capituler, ils
verront ensuite à faire des recrues.
DEUXIÈME SOLDAT, à un vieux soldat.
Dans tes anciennes guerres, Jeronimo, est-ce
que tu capitulais ?
LE VIEUX SOLDAT.
Du diantre si Albéric de Babiano, l'Anglais
Haughtou, San Severino et tant* d'autres étaient
4 CARMAGNOLE OU LES AVENTURIERS.
gens à capituler. Le général tournait une ville pour
en étudier le fort et le faible; les moyens d'attaque
et de défense. S'il avait affaire à trop forte partie,
ce n'était plus qu'une promenade. S'il jugeait à
propos d'attaquer, il donnait pour mot d'ordre :
Sac et pillage ! on montait à l'assaut et la ville était
prise. Mais aussi alors, lacfiarrue était abandonnée,
le chardon croissait dans les guérets.
PREMIER SOLDAT.
Au diable ce maudit jeu où je me suis engage
sans cartes ni dés. Appellera-t-on siège celui qui se
termine sans sac!
DEUXIÈME SOLDAT.
Nos généraux sont en conseil. Attendons ce
. qu'ils vont décider.
TROISIÈME SOLDAT.
J'abhorre ces conseils : ruse de guerre de nos gé-
néraux pour faire prendre patience aux soldats, en
leur faisant croire qu'on s'occupe de leurs intérêts.
UN OFFICIER, passant à quelque distance.
Soldats, on parle avec plus de ménagement de
. nos généraux.
LE VIEUX SOLDAT.
Laisse-moi lui répondre, Perrico : Mon général
est à moi, capitaine. C'est moi qui ai été le cher-
cher, et non lui, moi! (L'officier s'éloigne.) J'ai le droit
de discuter ses faits et gestes ; et c'est sur telle et
telle appréciation que j'en porte que, mon engage-
ment fini, ou je le renouvelle, ou vais chercher
fortune ailleurs il a bien fait de s'éloigner.
TROISIÈME SOLDAT.
Et pourquoi n'appellent-ils pas dans leurs con-
seils quelques-uns de nous autres? Puisqu'ils trai-
SERIE I, PARTIE I, SCENE I. 5
tent de nos intérêts, disent-ils, qui mieux que le
soldat peut savoir ce qui convient au soldat.
DEUXIÈME SOLDAT.
Toi. par exemple.
TROISIÈME SOLDAT.
Eh bien, oui! moi! Je ne me vante pas d'être
plus habile qu'il ne faut dans l'art de la parole. Je
reconnais plutôt en moi de l'Ajax, fils de Télamon,
que de l'Ulysse. Que César, empêché, me charge
de commander pour lui, je m'en tire tant bien que
mal, mais au moins je m'en tire ; que Cicéron, pris
d'un mal de gorge, me prie de plaider à sa place....
Va dire tes patenôtres, vieux bavard ! Je dis et je
soutiens que sans savoir une seule des quatre par-
ties du discours— mon père se garda bien de me
les faire apprendre, me répétant sans cesse que
tous ces gérondifs, ablatifs, supins, vocatifs, infini-
tifs avaient été la croix de sa jeunesse Eh bien,
moi, je dis donc, que sans avoir appris une seule
des quatre parties du discours, quand on a écouté
les avis de plusieurs, il ne nous faut qu'un peu de
bon sens pour choisir le meilleur.
UN SOLDAT.
Il y a de bonnes têtes dans ce conseil ; et je crois
que l'on peut s'y passer de la tienne.
TROISIÈME SOLDAT.
Et de la tienne aussi, Cornificio ; et de la tienne
aussi, Léo-Léo, et de la tienne aussi, Andréas.
UN SOLDAT, à un officier qui passe à quelque distance.
Mon lieutenant, il me prend une furieuse envie
de planter ma pique au haut de. ce mur, que vous
voyez là-bas. Mais je ne suis ni oiseau, ni lézard.
Pour dénicher les oeufs de l'aigle, il faut avoir
6 CARMAGNOLE OU LES AVENTURIERS.
moyen d'arriver à son aire. Appelez des maçons
pour me faire un escalier, mon lieutenant, ou des
charpentiers pour me façonner une échelle!
DES' SOLDATS crient :
Les échelles ! les échelles ! A la muraille ! à. la
muraille ! Sac et pillage ! sac et pillage ! Tue ! tue !
Sac et pillage !
(Ces cris sont répétés par tout le camp. Un héraut d'armes, précédé
d'un trompette, se dirige vers la tente du général en chef.)
UN SOLDAT.
Encore un parlementaire !
LE VIEUX SOLDAT.
Un parlementaire, soldat novice ! dis un héraut
d'armes, et tu seras plus près du compte; et sache-
le bien, et que ton épée en frémisse dans son four-
reau, et ton poignard dans sa gaîne ; ils ne se met-
tent en campagne que pour porter des propositions
de paix.
PLUSIEURS SOLDATS.
Un héraut d'armes ! — un héraut d'armes !
LE VIEUX SOLDAT.
Ne le reconnaissez-vous pas à son panache blanc,
à son cheval caparaçonné de blanc. Mille dieux !
J'en damne mon âme, j'en mords mon poing!
UN JEUNE OFFICIER.
Soldat, on ne jure pas sous la tente.
LE VIEUX SOLDAT.
C'est juste! Mille noms de Dieu! Quand j'ai
manqué à Dieu, je puis manquer à l'homme. (L'offi-
cier s'éloigne.) Eloigne-toi, amidon, fraise empesée.
J'en ai expédié plus d'un dans une mêlée qui valait
mieux que toi. Voilà de nos jeunes officiers d'am-
bre et de muscade, qui sont des soupers du général,
SERIE I, PARTIE I, SCENE I. 7
et font des cadeaux à leurs maîtresses, leur unique
moyen d'avancement. J'en ai connu de ces damoi-
seaux qui s'excusaient d'être capitaines, disant que
pour commander en chef il fallait bien savoir un
peu ce que c'était que la guerre. Suis-je un chré-
tien, morbleu? Il ment celui qui dirait que je ne
suis pas chrétien et bon chrétien. Je crois en
Dieu, morbleu! et en la sainte Vierge Marie, et au
paradis et à l'enfer, et à tous les diables connus et
inconnus. Qu'un Sarrazin, l'épée sur ma gorge, me
crie : « Renie, ou je tue! » J'entonne un Credo à
être entendu au plus haut des cieux. Qu'un Hussite
ou un Vaudois ne vienne pas me parler mal de cer-
taine dame et de son fils'! Je tire ma lame, et sans
dire gare ! je fais au ventre de l'infâme une trouée,
que, ni le suc du plantin, ni l'huile du pauvre
homme n'e parviendraient à boucher. Est-ce qu'on
regarde à quelques jurons d'un vieux soldat qui,
pendant vingt ans, a parcouru l'Europe sans plus
s'informer si l'on était dans l'Avent que dans le Ca-
rême; qui ne savait qu'on était au temps de Pâques
que quand il voyait paraître les oeufs rouges !
PLUSIEURS SOLDATS.
Les tambours vont à leurs caisses.
(On bat le rappel dans tout le camp.)
TOUS LES OFFICIERS crient :
Sergents ! En ligne vos soldats !
UN SOLDAT.
Plus de la moitié du régiment est en maraude.
Qu'ils comptent combien de coudes se touche-
ront.
PLUSIEURS SOLDATS.
Les généraux sortent de la tente.
8 CARMAGNOLE OU LES AVENTURIERS.
UN SOLDAT.
Qui vient à nous ?
PLUSIEURS SOLDATS.
Notre général, le petit Pitchinine. — Le petit
Nicolas.
UN SOLDAT.
Un bon général, celui-là et qui aime le soldat.
LE VIEUX SOLDAT.
Pardieu! il a été soldat! j'ai mangé à la gamelle
avec lui, et je te réponds, soldat novice, que, tout
général qu'il est aujourd'hui, il tirait sa cuillerée
de soupe tout ausi vite qu'un autre.
(Roulement de tambours dans tout le camp; Nicolas Pitchinine
s'avance.)
TOUS LES SERGENTS.
Silence! Silence! Silence!... Notre général fait
signe : écoutons notre général.
TOUS LES SOLDATS.
Écoutons, écoutons noire général.
NICOLAS PITCHININE.
Soldats, qui, dans les marches forcées, les veil-
les, les privations de toutes sortes
UN SOLDAT.
11 parle bien.
UN SERGENT.
Paix, soldat !
NICOLAS PITCHININE.
Avez donné l'exemple dé la subordination la
plus exemplaire; vous tous, qui faites le juste or-
gueil des généraux qui vous commandent—
UN AUTRE SOLDAT.
J'aime cela : « le juste orgueil des généraux qui
vous commandent. »
SÉRIE I, PARTIE I, SCENE I. 9
UN OFFICIER.
Paix, soldats ! on ne parle pas sous les armes.'
Sergents et caporaux : attention !
NICOLAS PITCHININE.
Il est des victoires plus difficiles à remporter que
celles qui ont pour théâtre le champ de bataille.
TOUS LES SOLDATS murmurent entre eux.
Que veut-il dire ? — Qu'entend-il par là? « que
celles qui ont pour théâtre le champ de bataille? »
UN SOLDAT haussant la Toix.
Et quelles sont ces victoires plus difficiles que
. celles que l'on remporte sur le champ de ba-
taille? »
NICOLAS PITCHININE.
On va te le dire : ces victoires intimes où le sol-
dat triomphe de ses propres passions.
(Murmures sur toute la ligne.)
(Nicolas Pitchinine fait un signe aux tambours. — Roulements pro-
longés. — Le calme rétabli, il poursuit :)
NICOLAS PITCHININE.
Il n'en est pas un d'entre vous qui n'ait connu le
jour de la victoire.
TOUS LES SOLDATS.
Nous le connaissons ! nous le connaissons !
NICOLAS PITCHININE.
Vous avez dû connaître aussi le jour le nom-
merai-je? le jour de la défaite : quel soldat vieilli
sous les armes n'a passé par ces épreuves ! On a lès
jours de sac et de pillage
TOUS LES SOLDATS.
Les bons jours, ceux-là! — les bons jours! —
les bons jours !
10 CARMAGNOLE OU LES AVENTURIERS.
NICOLAS PITCHININE.
• Comme aussi les jours de la trêve
TOUS LES SOLDATS.
Mauvais! mauvais! mauvais!
NICOLAS PITCHININE.
Et quelquefois aussi ces malheureux jours de la
paix, où le soldat a cessé d'être soi-même; où ses
plus nobles facultés se trouvent paralysées par l'im-
puissance.
(Murmures sur toute la ligne.)
TOUS LES OFFICIERS.
Silence, soldats ! écoutons le général. Sergents
et caporaux, faites faire silence.
NICOLAS PITCHININE.
Plusieurs fois j'ai passé par ces épreuves. Et moi
seul sais ce qu'il m'en a coûté! Mais, ce dont je
m'honore, c'est de les avoir subies avec constance,
attendant des temps meilleurs. Une réflexion me
soutenait : toutes ces paix dites éternelles, signées
comme éternelles, n'ont jamais eu qu'une courte
durée.
UN SOLDAT.
Quelque courte que soit une paix, elle est tou-
jours trop longue.
UN AUTRE SOLDAT.
Un général qui aime le soldat ne doit jamais en
faire.
NICOLAS PITCHININE.
Et pourtant, mes amis, ces tristes jours sont re-
venus pour nous.
TOUS crient.
La paix ! à bas la j>aix \ honte à la paix ! Les
SERIE I, PARTIE I, SCENE I. 11
échelles! les échelles! sac et pillage! à bas la paix!
mort à la paix !
(Un roulement de tambours prolongé. Le Pitchinine fait signe de la
main, réclamant le silence. Le calme rétabli, il reprend :)
NICOLAS PITCHININE.
Soldats, vous me connaissez?
TOUS.
Oui ! oui ! oui !
NICOLAS PITCHININE.
Vous savez combien il a dû m'en coûter d'avoir
été chargé d'un pareil ordre du jour.
TOUS LES SOLDATS.
Tous, nous vous rendons justice.
UN SOLDAT.
La paix! quand les échelles étaient posées; que
nous n'attendions plus que le mot d'ordre pour l'as-
saut !... c'est ce qui ne s'était jamais vu.
UN AUTRE SOLDAT.
Le sac d'abord, mon général, et la paix ensuite.
TOUS LES SOLDATS.
Le sac! le sac d'abord! la paix ensuite! Le sac!
le sac! à sac ! à sac! tue ! tue! — sac et pillage ! —
la paix ensuite.
PLUSIEURS SOLDATS. .
Le général fait signe qu'on l'écoute, •— écoutons
le général, — écoutons le petit Pitchinine.
NICOLAS PITCHININE.
J'ai à vous parler de vos intérêts.
TOUS.
Nos intérêts! — écoutons, écoutons!—Nos in-
térêts !
NICOLAS PITCHININE.
Je les ai débattus tant que j'ai pu, et j'ai été assez
12 CARMAGNOLE OU LES AVENTURIERS.
heureux pour obtenir des conditions avantageuses.
En sus de l'arriéré, il vous sera compté à chacun
trois mois de paye.
UN SOLDAT.
Oui ! et si je les perds sur un coup de dés ces
trois mois de paye, il ne m'en faudra pas moins
vivre ensuite.
PLUSIEURS SOLDATS.
Allons, allons, Philippino ! maudis cette infâme
paix comme nous la maudissons tous ; mais il n'y a
rien à redire quant aux conditions.
NICOLAS PITCHININE.
Vous pouvez, dès aujourd'hui, vous présenter
chez l'officier payeur. A revoir donc, mes amis! à
revoir à une heure plus propice ! (il s'éloigne.)
(Tous les soldats battent des mains.)
Des bravos! Des bravos ! pour le petit Nicolas !
Et des sifflets pour cette infâme paix ! (Tous sifflent.)
(Ils se dispersent de différents côtés. Beaucoup d'entre eux se dirigent
vers la tente de l'officier payeur.)
UN SOLDAT.
Nous voilà donc encore une fois retombés sous
ces infâmes lois civiles !
UN AUTRE SOLDAT.
Plus de sac ! plus de maraude ! toute porte nous
est fermée ! Que j'en enfonce une, un vil huissier
se tire de derrière l'oreille sa plume d'oie ; et avec
moins d'encre qu'il n'en faudrait pour noyer deux
puces....
TOUS LES SOLDATS.
Eh ! voilà le sergent ! — le sergent ! — le ser-
gent'
SÉRIE I, PARTIE I, SCÈNE I. 13
UN SOLDAT.
Eh bien, sergent?
UN AUTRE SOLDAT.
Quid novl, mon brave ?
UN AUTRE SOLDAT.
Les armes sont-elles nettoyées? sommes-nous
prêts à monter à l'assaut?
UN AUTRE SOLDAT.
Qu'as-tu?
LE SERGENT CALCALONE.
J'ai que je suis furieux! Qui veut se battre
avec moi? Il faut que je tire du sang, ou qu'on
m'en tire. Argent, chaîne, bagues,j'ai tout perdu!
Et nos poltrons de généraux ne donnent pas l'as-
saut? Il n'y a que l'émotion d'un sac qui puisse ren-
dre quelque calme à mon âme.
UN SOLDAT.
De quel antre creux où ne pénètre ni bruit, ni
lumière, êtes-vous donc sorti, sergent, pour ne
plus rien savoir des choses du monde. N'avez-vous
pas entendu le rappel ?
LE SERGENT CALCALONE.
Si, pardieu ! Et j'ai crié aux tambours de se taire,
les menaçant de crever leurs caisses, et de faire sur
leurs dos un roulement avec leurs baguettes; et les
drôles n'en ont point tenu compte.
UN SOLDAT.
Nous sommes en paix, sergent.
PLUSIEURS SOLDATS.
Nous rengainons flûtes et hautbois, sergent, —
la partie est remise. — La paix, sergent, nous som-
mes en paix !
14 CARMAGNOLE OU LES AVENTURIERS.
LE SERGENT CALCALONE, s'adressant à un soldat.
Tu crois à la paix, poltron ! une trêve ! ruse de
guerre de nos généraux pour se donner le temps de
faire des recrues.
PLUSIEURS SOLDATS.
La paix, sergent ! •— on vient de la proclamer.
Voyez tous ces soldats qui se rendent chez l'offi-
cier payeur.
UN SOLDAT.
Le petit Nicolas, comme un prédicateur qui
maudit le saint dont il annonce la fête, vient de
nous en dire les conditions.
LE SERGENT CALCALONE.
La paix! vous vous moquez de ma crédulité. Une
trêve, passe ! Elle peut être nécessaire, de temps en
temps, pour les besoins du commerce ; je lui dois
cette culotte de peau de renne ; pour la culture des
terres ; elle est favorable aux mariages légitimes ;
tuer n'est pas tout, il nous faut repeupler. Mais la
paix ! Que veux-tu que je fasse de ta paix ? Elle para -
lyse nos puissances ; elle ne fait de nous tous qu'un
peuple d'esclaves! A cet infâme nom de paix, les
mots changent de signification; ce qui était ma-
raude est déclaré vol ; ce qui était un droit devient
un crime. Mettrons-nous une maison à feu et à sac,
sans avoir affaire à ces sangsues de la justice? (il tire
de sa poche un jeu de cartes qu'il met en pièces.) Volez en
atomes, mes belles !
UN SOLDAT.
Quelle colère, sergent!
UN AUTRE SOLDAT.
Le joueur malheureux, sergent, n'est jamais sans
un jeu de cartes dans sa poche.
SERIE I, PARTIE I, SCENE I. 15
LE SERGENT CALCALONE.
Contre un vieux soldat, mon âme n'eût rien perdu
de sa sérénité. Mais se voir nettoyer le fond de sa
bourse, comme il nettoierait un pot de confiture,
par un jeune novice qui fait le beau; manchettes et
fraises en éventail, comme le paon qui fait sa roue;
dont le duvet du menton est à peine assez fourni
pour que le peigne y tienne...; ma philosophie n'y
saurait tenir. Ce qu'il y a de plus fâcheux encore,
c'est que, quand j'ai perdu , je deviens tendre. Je
rends justice à la générosité compatissante de la
beauté. Je suis plus assuré de la trouver sensible à
ma peine, quand le jeu m'a été contraire, que je ne
suis siAir de trouver de la consolation dans le jeu
quand j'ai à me plaindre de mes amours. Ah ! que je
regrette ce soufflet que je donnai hier, en plein
corps de garde, à ma Vénitienne ! Qui de vous
peut me donner des nouvelles de maMorosina?
LA ROSA, VIVANDIÈRE.
Sergent, vous êtes un brutal. La Morosina a juré
qu'elle se vengerait de ce soufflet, et elle est femme
à tenir parole.Elle est partie, ce matin, avec la Ber-
gamasque et la Chica pour faire provision : battre
une femme, sergent ! oh ! sergent !
LE SERGENT CALCALONE.
Elle-même me rend plus de justice. Elle en sait le
motif, etn'est pas femme, d'ailleurs, àchicanerpour
un soufflet. La paix est faite, ma bonne Rose, la
paix ! époque des amours honnêtes,et des mariages
légitimes! Apporte-moi n'importe quoi, à manger
ou à boire. Je ne sais si c'est d'abstinence ou de
rage, la salive me brûle le gosier. La paix! Et toi,
danger, brillant météore que l'homme de coeur
16 CARMAGNOLE OU LES AVENTURIERS.
aime à poursuivre aussi bien au haut de la brèche
qu'à la bouche du canon, nos soldats dégénérés
dans l'inaction vont te redouter dans le brouillard
du matin, le serein du soir, le repos sur l'herbe ten-
dre, le vent coulis d'une porte mal fermée! La
paix ! Que j'offre mon âme au diable, il ne m'en
donnerait rien, ou pas grand'chose: il ne sait que
trop que dans ces maudits temps de paix elle lui est
toute acquise.
LA R0SA.
Il n'y a plus de coeur au ventre des hommes.
N'avez-vous pas de honte ! vous êtes dix mille et
vous quittez la partie sur quelques mauvais propos
que vous a tenus un général ! En voilà un qui
disait : « Je vais donc bientôt remplir ma gourde au
cellier des frères Cordeliers ! » Et cet autre : « Ber-
game ! Bergame ! ville toute charmante ! ville ado-
rable! dont les couvents renferment les plus belles
religieuses-de l'Italie! » Faites crédit à de pareils
soldats sur la promesse d'un sac ! Nommez donc un
chef entre vous, et marchons sur Bergame. Pre-
nons-la, pillons-la, et vendons-la ensuite pièce à
pièce aux plus offrants.
LE SERGENT CALCALONE.
Bien dit, ma bonne Rose ; qu'ils me nommentleur
chef et marchons !
UN SOLDAT.
Et moi, sergent, pensez-vous que je ne sois pas
homme à commander aussi bien qu'un autre?
UN AUTRE SOLDAT.
Et moi donc!
UN AUTRE SOLDAT.
Et moi !
SÉRIE I, PARTIE I, SCENE I. 17
PLUSIEURS SOLDATS.
Et moi ! — et moi ! — et moi ! — et moi !
LA ROSA.
Entendez - vous ces étourneaux? une troupe
d'oies sauvages sait se choisir un chef, eux, ils
sont tous chefs. Il ne manquera plus à leur armée
que des soldats.
(On entend crier.)
A la brouette, les soldats!... à la charrue, les
soldats !... à la holte ! à la truelle !
LE SERGENT CALCALONE.
Ces cris me mettent en fureur. Suis-je homme à
pousser la brouette?
TOUS LES SOLDATS.
Non ! non ! non ! non ! sergent !
LE SERGENT CALCALONE.
A. manier la pioche et la bêche ?
(On entend les mêmes cris répétés de loin.)
LE SERGENT CALCALONE.
Sous les armes je suis l'homme des privations :
demi-chien, demi-homme, sans tourner sept fois
dans ma niche, je me couche, n'importe où, et je
dors quand j'en ai le temps. Mais dans ces maudits
temps de paix, je suis d'une grande consommation.
J'aime à me donner les aises d'un bon bourgeois.
Et, quand les moyens manquent, il faut bien y
pourvoir, n'importe comment. Voilà comme j'a-
borde le bourgeois : j'enfonce mon chapeau : Bour-
geois, quand le soldat se présente à toi, la lame au
côté, songe bien que ce n'est point à ton aumône
qu'il s'adresse. Il s'agit d'une contribution forcée
qu'il entend lever sur toi. Regarde ces chausses,
bourgeois ! Dans l'état d'inuocence, notre bon père
18 CARMAGNOLE OU LES AVENTURIERS.
Adam pouvait s'en passer, tu.le sais. Mais tu sais
aussi qu'après sa faute, il lui fut ordonné ainsi qu'à
ses descendants, d'avoir honte de ce corps de chair,
et d'en tenir cachée la majeure partie. Vois-tu ces
trouées ? poternes par où l'un des plus grands
ennemis du nécessiteux, le froid, s'insinue dans le
corps de la place. J'éprouve aussi d'autres besoins
auxquels il y a chaque jour à remédier, tels que :
boire, manger, avoir le feu et le couvert; c'est à
toi d'y pourvoir! Tu m'entends, bourgeois. Que
cet avertissement du soldat soit la clef qui ouvre ton
oreille, premier trésor de l'intelligence; que de là
elle s'insinue jusqu'au trésor de ta prudence ; sinon
cette autre clef, dont Satan lui-même a donné le
modèle, le poignard ! aura à remplir son office. Je
ne suis que trous et pièces, et cela est chargé d'ai-
guillettes !
UN SOLDAT.
Sergent, retournons-nous à cettemaison blanche ?
LE SERGENT CALCALONE.
Rien à y faire. Corrubio et le Calabrèse y ont été
il y a deux jours. Les derniers maraudeurs n'y
trouvant plus rien, furieux d'avoir fait une course
inutile, avaient tout pendu au grand poirier de la
cour : hommes, femmes, chiens, chats, jusqu'à un
vieux rat.
UN SOLDAT.
Moi, je vais trouver le petit Jean-Marie : Sei-
gneur Duc, lui dirai-je, de qui je n'aijamais touché
un ducat, vos dogues sont-ils au service du prince,
ou au service du diable ? Pourquoi les faire mordre
sur la part du bourreau ? Un clin d'oeil qui m'in-
dique le personnage, et ma pointe vous en délivre.
SERIE I, PARTIE I, SCENE I. 19
Nos comptes seront bientôt apurés, et sans passer
sous le contrôle des mauvaises langues.
UN AUTRE SOLDAT.
Sergent, le soldat est-il bien en Flandre?
LE SERGENT CALCALONE.
Des femmes assez accommodantes et qui, grâce à
leur goût inné pour le récurage, se plaisent à net-
toyer vos armes.
UN SOLDAT.
Un bon pays pour voyager, messieurs, c'est la
Hollande. Là, point de billets de logement! Arrivés
sur la grand'place, le régiment en rangs, on donne
un coup de tambour , auquel répond la grosse
cloche de l'hôtel de ville ; et aussitôt, de toutes les
maisons s'élancent filles, femmes, servantes, pour
faire leur choix, chacune d'elles emmenant le
nombre de soldats qui lui est assigné. Les plus jolis
garçons aux plus diligentes ! Et si l'on en croit cer-
tain bruit, l'oeil de l'amour assez souvent détermine
les préférences.
LE SERGENT CALCALONE.
Allez trouver le petit Jean-Marie, allez en Flan-
dre, allez en Hollande, allez au diable ! et pour
mieux dire encore, allez où bon vous semble. Moi,
je vais trouver Facino Cane. C'est dans ces mal-
heureux temps de paix qu'il recrute ses hommes.
UN SOLDAT.
Sergent, il est malade.
LE SERGENT CALCALONE.
Malade !
LE SOLDAT.
Il est parti pour Alexandrie il y a quatre jours.
20 CARMAGNOLE OU LES AVENTURIERS.
Sa maladie seule l'a forcé d'accepter les conditions
de cette infâme paix !
PLUSIEURS SOLDATS.
Malade ! sergent, et très-malade ; c'est ce que
nous venons d'apprendre.
LE SERGENT CALCALONE.
Je trouverai bien moyen de faire parvenir jus-
qu'à son chevet quelques-unes de mes témérités.
UN SOLDAT, bas à un autre.
Soldat fanfaron, je craindrais plutôt ton poi-
gnard que ton épée.
L'AUTRE SOLDAT, bas.
Gare qu'il ne t'ait entendu.
UN SOLDAT.
Sergent, je vous suis.
UN AUTRE SOLDAT.
Et moi !
UN AUTRE SOLDAT.
Et moi !
PLUSIEURS SOLDATS.
Et moi ! — Et moi ! — Et moi ! — El moi !
LE SERGENT CALCALONE.
Allons chez le payeur régler nos comptes ; et,
demain, en marche pour Alexandrie!
TOUS LES SOLDATS.
A demain donc! et en marche pour Alexandrie !
(ils s'éloignent.)
(Deux cavaliers s'abordeut.)
PREMIER CAVALIER.
Espagnol?
DEUXIÈME CAVALIER.
Prêt à servir Votre Seigneurie.
SÉRIE I, PARTIE I, SCENE I. 21
PREMIER CAVALIER,
De quel royaume ?
DEUXIÈME CAVALIER.
De la Vieille-Castille ; de Prado du Mancana-
resse.
PREMIER CAVALIER.
Je connais votre pays, (il fredonne.)
Moulin du Mançanaresse,
Pourquoi donc ne tournes-tu pas ?
DEUXIÈME CAVALIER.
Et Votre Seigneurie ?
PREMIER CAVALIER.
De Manreza.
DEUXIÈME CAVALIER.
De Manreza aux jolies filles ?
PREMIER CAVALIER.
Ajoutez : et aux bons aulx.
DEUXIÈME CAVALIER.
Je leur préfère ceux de Talavera-de-la-Reyna.
PREMIER CAVALIER.
Oh ! sans doute !
DEUXIÈME CAVALIER.
Votre Seigneurie retourne-t-elle au pays? De
Longtemps il n'y aura rien à faire ici.
PREMIER CAVALIER.
Enveloppé dans mon manteau, je me suis vu
pendre en effigie pour un coup de pointe que je
crois bien avoir donné dans la robe d'un familier
du saint-office, qui s'était permis des familiarités
envers une petite Asturienne sur qui j'avais jeté les
yeux. Ma curiosité satisfaite, je jugeai prudent de
mettre eu sûreté l'original.
22 CARMAGNOLE OU LES AVENTURIERS.
DEUXIÈME CAVALIER.
Et moi, j'ai vu pendre en réalité, en chair et en
os, un pauvre diable de garçon tailleur, pour un
rosaire à gros grains d'or qui me plut tellement
chez un prébendier, où ce garçon se trouvait en
même temps que moi, qu'il fallut bien m'en passer
l'envie. Ayant appris que le corrégidor avait re-
connu son erreur, et qu'il ne désirait rien tant que
de la réparer aux dépens de mon cou, je pensai
qu'il était bon de mettre ce cou hors de sa portée.
Quel est le projet de Votre Seigneurie?
PREMIER CAVALIER.
Me diriger vers les Apennins, et retrouver près
de Bellinzona certaine grotte que je 'connais dans
tous ses détails. J'y défierais toutes les saintes her-
mandades du monde. Le pays est bon, et, les jours
de marché, sur la brune, on peut faire quelque
chose. Votre Seigneurie voudrait-elle essayer de
mon gîte, en attendant des temps meilleurs ?
DEUXIÈME CAVALIER.
Jamais proposition ne me fut plus agréable.
PREMIER CAVALIER, (il chante.)
Moulin du Mançanaresse,
Pourquoi donc ne tournes-tu pas?
Voici mon grain, le temps me presse,
Et je n'ai plus de pain que pour un seul repas.
DEUXIÈME CAVALIER. (Il chante.)
De tes pieds -vois la poussière ;
Tu -viens de passer sans bateau
Ce lit où coulait ma rivière ;
Les boeufs tantôt m'ont bu le reste de mon eau
(Us s'éloignent.)
SÉRIE I, PARTIE I, SCENE II. 23
SCÈNE II.
Une clairière sur une montagne; çà et là des arbres, buissons,
rochers ; des troupeaux de diverses sortes y pâturent. A
l'une des extrémités, un vieux chevrier. Vers le milieu
François Bussone, jeune pâtre, assis sur un tronc d'arbre,
trace du doigt des lettres sur le sable. Il se lève brusque-
ment, prend son fifre et joue une marche militaire; puis il
tire sa fronde, et lance plusieurs pierres.
FRANÇOIS BUSSONE.
Il y a deux ans, j'atteignais à peine le vieux
chêne; l'année dernière, la roche noire ; il y a six
mois, le buisson d'épines, et depuis je n'ai pu aller
au delà. Iiy a donc un point que la force del'homme
ne saurait dépasser ! Si j'avais continué encore deux
ans à aller de progrès en progrès, il n'y a pas de
soldat à qui je n'aurais pu porter le défi.
(Il lance une pierre qui n'arrive pas au but; de dépit, il jette violem-
ment sa fronde contre terre, et reprend son fifre.)
UN VIEUX CHEVRIER, à quelque distance.
Les voilà qui courent à droite, à gauche, comme
des folles ! Eh ! Thisbé ! Zitta ! Mamma ! Ton-
nina ! Mosca ! Depuis la dernière battue, les loups
ont quitté la montagne. Voyez celle-là qui, tout
éperdue, est allée se percher sur ce pic : ne dirait-
on pas qu'il en paraît plus élevé ! Y aurait-il quel-
que maraudeur en campagne ! Zitta ! Nelina ! Mos-
chetla ! Purpurea ! Un loup n'en prendrait qu'une ;
un maraudeur emmènerait tout le troupeau.
UNE voix.
Holà ! hé ! (Le chevrier fait quelques pas du coté d'où
24 CARMAGNOLE OU LES AVENTURIERS.
est partie la voix.) Berger ! eh ! berger ! avance ta
houlette, ou je roule dans le précipice.
LE CHEVRIER, à part. •
Un maraudeur ! attends! attends! que je mette
deux pierres dans ma fronde Qu'allais-je faire!
Des soldats au bas du ravin. (Haut.) Homme du
diable! que venez-vous faire ici? Avez-vous pris
un ravin pour une route ducale?
LA voix.
Allonge ta houlette.
LE CHEVRIER.
« Allonge ta houlette, » Et si elle ne va pasjus-
qu'à vous?
LA voix.
Arrache une branche d'arbre,et dépêche; lepied
me manque.
LE CHEVRIER.
Retenez-vous à ce roc, et faites un pas en avant.
Ne mettez donc pas le pied sur cette pierre ronde,
à moins que vous n'ayez envie dérouler de com-
pagnie. Empoignez ce buisson d'épine— Il a peur
de s'écorcher les doigts ! Qu'est-ce qu'une écor-
chure à qui veut sauver sa peau de la griffe du
diable!
(Le sergent Calcalone paraît.)
LE SERGENT CALCALONE.
M'en voilà hors !
LE CHEVRIER.
Hein ! si j'avais lâché !
LE SERGENT CALCALONE.
Je t'aurais lancé une malédiction que m'a apprise
une vieille sorcière, qui n'a jamais manqué son effet ;
je t'aurais envoyé la crampe, le cauchemar, la
SERIE I, PARTIE 1, SCENE II. •;-' 25
teigne, la lèpre.... (11 fait des signaux aux soldats demeurés
au bas de la montagne, pour la leur faire tourner .)Holà! hé! hé!
(Les soldats poussent des cris confus.)
LE CHEVRIER.
Que je. rassemble mon troupeau que vous avez
effrayé. Bianchetta ! Rosina ! Mammola !.... N'ayez
point peur de ce seigneur ; il n'est pas méchant. Ce
n'est point un maraudeur, c'est un brave soldat, qui
rejoint sa compagnie.... Allons! allons! folles, que
je VOUS jette du Sel. (Il tire de sa poche une poignée de sel
qu'il sème sur le gazon, toutes les chèvres raccourent.) VOUS
boitez, seigneur soldat! Pour aller par ces ravins,
il faut n'avoir d'autre chaussure que celle de nos
premiers pères, encore faut-il y avoir été habitué
dejeunesse.
LE SERGENT CALCALONE.
J'ai voulu couper court, sans m'inquiéter s'il y
avait ou non du danger. J'avoue que sans ton as-
sistance, ma témérité, cette fois, m'aurait joué un
mauvais tour. Quel sentier prendre pour gagner la
route d'Alexandrie?
LE CHEVRIER.
Traversez la clairière, allant droit devant vous;
bientôt vous rencontrerez un jeune pâtre, ne lui
demandez pas votre chemin, il vous égarerait par
malice.
LE SERGENT CALCALONE.
Raison de plus pour moi de le lui demander ;
qu'il me trompe, je l'envoie ce soir souper avec la
femme.de Caïphe, de la cuisine de Lucifer. Berger,
je n'ai plus qu'un mot à t'adresser; mot unique,
mais qui renferme un monde de sentiments : merci'.
seule monnaie dont puisse disposer un soldat dans
2
26 CARMAGNOLE OU LES AVENTURIERS.
ces misérables temps de paix pour reconnaître un
service— Une femme!... C'est la taille, c'est
l'allure indécise et molle de la Chica !... C'est Chica !
(La Chica, vivandière, paraît.) Que clierclieS-tU par Ces
déserts, ma belle?
LA CHICA.
Sergent, que je suis contente de vous rencontrer !
nous ferons route ensemble.
LE SERGENT CALCALONE.
Je suis également content de te rencontrer,
Chica. Nous ne ferons pas route ensemble. Va en
avant, ou reste en arrière à distance respectueuse ;
je te laisse le choix.
LA CHICA.
Vous craignez de rendre la Vénitienne jalouse.
Elle, elle vous laisse toute liberté, et à qui voudra
vous suivre. Elle a juré, sur la croix de son poi-
gnard, en présence de Penthasilée et de la Ber-
gamasque, qu'elle se vengera de ce soulflet.
LE SERGENT CALCALONE.
Serment de folle, autant en emporte le vent !
LA CHICA.
Je sais coudre et filer, blanchir et repasser, net-
toyer les armes. Vous savez si j'ai élé fidèle à tous
ceux que j'ai suivis. Je ne vous demande pas de
m'épouser.
LE SERGENT CALCALONE.
Demande ! demande ! demande ! C'est pourtant
nous autres braves, toujours prêts à dégainer, que
ces folles aiment à suivre. Elles sont fières de se
montrer au bras du soldat qui s'est fait connaître,
et que ses camarades respectent : flattées qu'on les
voie porter une main familière sur la croix de son
-SERIE I, PARTIE I, SCENE II. 27
épée; caresser et ébouriffer de leur souffle amoureux
les plumes de son panache; toujours espérant
qu'après le premier sac elles joueront avec la perle
et le diamant comme elles jouent maintenant avec
les grains de verre de leur rosaire. Si quelque souf-
flet, par-ci par-là, interrompt la bonne intelli-
gence, ce n'est qu'une éclipse passagère : cette •
bûche que l'on met au foyer pour ranimer la flamme
prête à s'éteindre. Ce n'est point par mépris au
moins, Chica, que je m'exprime ainsi. Chica, tu as
toute mon estime. Je sais ce que tu vaux, et qu'in-
dépendamment de ces attentions mignonnes que
le soldat attend d'une amante, je trouverais chez
toi plusieurs de ces aimables petits talents qu'il sait
si bien apprécier. Car l'amour du soldat, je ne puis
le nier, Chica, est toujours un tant soit peu intéressé ;
et l'on sait, qu'à charmes égaux, il donnera la pré-
férence à celle qui sait blanchir, coudre, répasser, et
'mettre un bouton à unhaut-de-chausse.Tulesais,
Chica, ma foi est engagée; la foi d'un soldat, Chica!
LA CHICA.
Ne comptez plus sur la Vénitienne, sergent.
LE SERGENT CALCALONE.
Chica ! Chica ! Je ne te-dirai pas, tu mens! je
respecte ta parole et crois à ce serment dont tu me
menaces : mais de là à l'exécution, il y a loin. Ce
soufflet fut parfaitement appliqué, et en toute
mesure et convenance. La réflexion lui en aura fait
apprécier l'intention et justifier la nécessité. On ne
va pas casser, de ses propres dents, des noisettes
au caporal du poste, entends-tu, Chica ; sous pré-
texte qu'il a mal à la mâchoire. C'est un essai
qu'elle a*voulu tenter sur mon humeur jalouse; j'y
28 CARMAGNOLE OU LES AVENTURIERS.
ai répondu comme je le devais. Elle sait main-
tenant à quoi s'en tenir, et comment je prends ce
genre de taquinerie.... Mais que vois-je ! qui nous
vient!... Chica ! Chica! C'est elle! c'est la belle des
belles ! C'est ma Vénitienne! c'est maMorosina !...
Chica, va-t'en; va-t'en, Chica. Ce désert est favo-
rable à un mauvais coup. Mais va-t'en donc :
Marche ! marche ! marche ! file ! file ! file ! pas
accéléré, fragilité humaine! (la Chica s'éloigne.)
Elle a juré sur la croix de son poignard qu'elle se
vengerait de ce soufflet. Penthasilée et la Ber-
gamasque ont entendu son serment. Irai-je au-
devant d'elle? ou poursuivrai-je sur les pas delà
Chica ? Quoi diable brille à sa main ! cela m'a
tout l'air d'un poignard—hum !... (il tâte le sien.)
Il vaut mieux aller au-devant Oui, ma foi, un
poignard!... J'aurai l'oeil sur ses mouvements : je
me fais du bras gauche un bouclier. Elle peut don-
ner un coup, elle n'en donnera pas un second!
Qu'elle me laisse parler, je suis maître du terrain !
Je l'attaque par. l'hyperbole, manière insidieuse de
s'emparer du coeur de ces folles. C'est par l'hyper-
bole, la seule figure qui me soit restée de ma rhé-
torique, que notre malicieux et spirituel Satan est
venu à bout de ses fins. Il n'a pas trouvé de meil-
leur expédient dans sa sagesse, pour faire tourner
la tête de notre mère Eve, la première de nos folles:
après une longue hyperbole elle mordit à la pom-
me. Et elle-même s'est également servie de termes
hyperboliques pour en faire manger un morceau à
son mari : inde iree.'f ! aussi l'hyperbole est-elle de-
meurée la première figure de notre rhétorique,
tant pour son ancienneté, que pour sa valeur propre. -
SÉRIE I, PARTIE I, SCENE II. 29
LA MOROSINA, un poignard à la main.
C'était la Chica ! elle a bien fait de partir.
LE SERGENT CALCALONE.
A quoi bon ce bijou, ma douce amie?
LA MOROSINA.
Enfin, je te trouve (elle rengaine son poignard). J'ai
mille choses à te conter. Nous nous rendons, il y a
deux jours, la Chica, la Bergamasque etJulia, à
Roccabella pour faire provision. Nous y rencon-
trons ces deux associées de Barrabas, Penthasilée
et Jeanne la Rousse, à qui le péché est déjà si rede-
vable, et qui, à chaque heure du jour font du pis
qu'elles peuvent pour l'enrichir encore. Elles me
demandent si je veux boire : volontiers, mais que
qui fait l'offre la paye. « Depuis que tu t'es mise à
écouter le sergent, dit Penthasilée. tes t>oches se
trouvent souvent privées de ce métal qui nous fait
bien accueillir à la taverne. Si tu n'as d'argent que
celui qu'il te donne, ta boisson ne se compose guère
que de ce même liquide dont tu lui laves ses chaus-
ses. » Je lui donne un soufflet, et tire mon poignard,
car elle est prompte de la dague. Un sbirre qui, à
deux pas de là, assistait au pesage du pain, s'élance
sur moi, et me prenant au collet : « En prison,
dit-il. -—■ Arrière, vieux chien ! •— En prison, ré-
pète-t-il, » et il essaye de me traîner. Je lui plonge
ma pointe au fin fond des entrailles. Il crie : «Con-
fession ! un confesseur ! » Avant l'arrivée de celui-
ci, déjà il se confessait au diable.
LE SERGENT CALCALONE.
C'est trop de vivacité, ma douce amie.
LA MOROSINA.
« Qui donne à temps donne deux fois. » Delà,
30 . CARMAGNOLE OU LES AVENTURIERS.
j'allai par la ville le poignard en l'air, attendant les
questions. J'étais tombée dans la trappe, et faillis y
laisser chair et os. J'entends crier-cette chienne de
paix! Nous voilà donc encore une fois rentrés sous
ces infâmes lois civiles ! Et je vois des bourgeois
qui s'arrêtent par' les rues, qui s'embrassent, qui
pleurent de joie, les poltrons! Et toujours ce mau-
dit mot ; La paix ! La paix ! La paix ! Le capitaine
Urbinopasse, je me mets sous sa protection. «Nous
sommes tous nés d'Adam, me dit-il, c'est l'opinion .
commune; mais moi je ne fais pas remonter aussi
haut ma généalogie. Je ne reconnais pour mon
premier père que le patriarche Noé à qui nous de-
vons la grappe. » Cela dit, il m'engage à le suivre à
la taverne de la Licorne, et qu'il m'y fera goûter
d'un certain vinum sanctum des collines Briancées
auprès duquel le Montefiascone n'est plus que de
l'eau trouble ; et qu'il me forcera de reconnaître
que, dans ces maudits temps de paix, on peut encore
se donner des heures joyeuses. Je le suis; nous
buvons. Le voilà qui m'étale ses vieilles guerres, et
je ne sais combien de ses actions d'éclat dont lui
seul aura été témoin. Mais voilà aussi que de
propos en propos, le vieux scélérat essaye d'en
venir aux mains : Halte-là, capitaine! La charité
manque à vos intentions, et la sincérité à vos paro-
les. Ne sais-tu pas, vieux péché, que j'aime le
sergent ?..
LE SERGENT CALCALONE.
Bien dit !
LA MOROSINA.
Que depuis trois mois je ne vis que pour lui,
comme lui ne vit que pour moi.
SERIE I, PARTIE I, SCENE II. 31
LE SERGENT CALCALONE.
Bien dit !
LA MOROSINA.
N'approche pas, vieille peau, ou je te traite
comme je viens de traiter l'autre.
LE SERGENT CALCALONE.
Très-bien dit ! Très-bien dit !
LA MOROSINA.
Des soldats m'apprennent que tu te rends auprès
de Facino Cane; ils s'y rendaient également. Je me
joins à eux. Je t'aperçois de loin, causant avec la
Chica, Je les engage à prendre un sentier, ayant à
te parler. Et toi, tu voyages seul ?
LE SERGENT CALCALONE.
Suis-je jamais seul?
LA MOROSINA.
Qui t'accompagnait ?
LE SERGENT CALCALONE.
Un archer qui vise les yeux bandés, sans avoir
jamais manqué le but; une salamandre qui frétille
dans son propre feu, sans jamais se consumer; un
phénix qui ne fait que mourir et renaître ; une
peine qui nous enchante ; un charme qui mille fois
nous met au désespoir. Pour en finir avec cette
kyrielle d'éléments si disparates et qui s'accordent
si bien entre eux, je n'ai qu'un mot à ajouter : ce
mot magique qui résonne si poétiquement à
l'oreille de la femme : l'amour ! Vois-tu ce lierre
qui serre de ses mille étreintes, et mordille de ses
mille pompes aspirantes ce chêne orgueilleux pour
s'incorporer sa substance et vivre de sa vie ? Voilà
de ces spectacles qui désormais peuvent seuls ré-
32 CARMAGNOLE OU LES AVENTURIERS.
créer mon coeur. Que la cognée abatte ce chêne
superbe, que devient ce pauvre lierre ?
LA MOROSINA.
Il meurt !
LE SERGENT CALCALONE.
Cette réponse te vaudra le plus tendre de mes
regards. L'ardeur militaire n'implique pas contra-
diction avec la plus noble de nos passions : combien
n'en est-il pas qui se sont rendus redoutables par
les armes, qu'on a vus soupirer et pleurer ! Qu'un
escadron ennemi m'enveloppe par surprise, il me
causera moins de terreur qu'un mauvais regard de
mes amours. C'est là qu'est ma déroute! C'est là
qu'est ma défaite ! Partout, en tous lieux, je me dis,
je me proclame ton esclave! Je jure par ces deux
globes, que, chez les autres femmes, je nomme
yeux, et chez toi astres scintillants dont le moindre
rayon soulève toutes mes puissances ; je jure, le ciel
aidant, de te faire reine du monde. Ne me deman-
de pas un bouquet de lys et de nard, cueilli en
plein hiver sur un pic des Apennins; ne me de-
mande pas'le phénix; ne me demande pas un
concert de cygnes qui célèbrent leurs obsèques; ne
me demande pas... Enfin demande-moi tout ce
que peut un homme de coeur dans le domaine du
possible...Il n'est rien que je ne tente pour satis-
faire le plus impérieux comme le plus humble de
tes caprices.
LA MOROSINA.
Achète-moi un écheveau de fil blanc pour rac-
commoder ta chemise neuve.
LE SERGENT CALCALONE.
Pas une crozette ! pas une pezette ! pas un bezon !
SERIE I, PARTIE I, SCENE II. 33
pas une gacette : rien ! Et pourtant je ne me suis
jamais senti aussi riche ! jamais plus riche de mon
amour ! Dans un temps ordinaire, que m'impor-
terait un vil argent ! La pointe de mon poignard
est-elle émoussée?et ne saurait-elle plus se faire
ouvrir le tiroir du marchand ? Mais dans ces misé-
rables temps de paix, tu sais à quoi en est réduit un
homme de coeur. Nos publicains sont rentrés dans
leurs lois civiles : on n'obtiendra plus rien d'eux
qu'argent comptant. '
LA . MOROSINA.
Et ma chaîne ?... Qu'as-tu fait de ma chaîne ?
LE SERGENT CALCALONE.
J'aime, je suis aimé! j'ai joué : la conséquence
était inévitable. Me plaindrais-je d'un sort dont
tout amant malheureux serait jaloux !
LA MOROSINA.
Il a joué ma chaîne !
LE SERGENT CALCALONE.
Avançons, ma douce amie : le pas accéléré,
laisse en arrière les fâcheuses pensées.
LA MOROSINA.
Le malheureux ! il a joué ma chaîne !
(Ils approchent d'un groupe de soldats qui entourent François Bussone.
La Chica s'y trouve.)
PLUSIEURS SOLDATS.
Eh ! arrivez donc, sergent. •— Arrivez ! Arrivez !
UN SOLDAT.
Sergent, voyez ce garçon. Quand on est bâti de
cette sorte, comment peut-on se contenter de gar-
der des bêtes ?
(Sur un geste du sergent, la Chica s'éloigne.)
3k CARMAGNOLE OU LES AVENTURIERS.
LE SERGENT CALCALONE.
Berger, de toutes ces bêtes qui bêlent, beuglent,
braient, hennissent, mugissent, quelles sont celles
sur lesquelles tu exerces cette puissance souveraine,
dont cette houlette est le sceptre ; ce cornet à bou-
quins, le héraut; ce chien, le premier ministre, et
le bourreau?
FRANÇOIS BUSSONE.
Un bon nombre de celles que je mène n'ont
de cornes qu'aux pieds. Et bien des malheureux se
sont vu brûler vifs pour s'être refusés à manger de
leur chair.
LE SERGENT CALCALONE.
C'est ce que, sans métaphore, nous appelons
vulgairement des cochons. J'ainie les cochons. Ils
ne mangent pas fort proprement, ne regardent
pas trop non plus où ils .posent le pied; mais ils
ont un instinct politique dont je fais grand cas ;
frappe-tron quelqu'un des leurs, voilà toute la
tribu qui s'élance sur les pas de l'imprudent pro-
vocateur, groin en avant, grognant la charge. La ty-
rannie serait impossible au monde, si au lieu de tant
raisonner sur la fraternité, nous la pratiquions aussi
bien. Quoi donc te pend sur la poitrine, berger?...
Je ne te parle pas de cela : unscapulaire.Mais ceci?
'• FRANÇOIS BUSSONE.
Un sachet que me donna un vieux berger, où
sont des paroles écrites qui nous préservent de la
chute des pierres dans la montagne, de nous perdre
dans le brouillard, du regard de l'envieux et de la
rencontre d'une vieille femme le matin.
LE SERGENT CALCALONE.
Pourquoi de la rencontre d'une vieille femme le
SERIE I, PARTIE I, SCENE II. 35
matin ? une pareille rencontre n'est guère plus
attrayante à telle heure du jour qu'à telle autre.
« Contre le regard de l'envieux ! » qui diable pour-
rait te porter envie ?
FRANÇOIS BUSSONE.
L'envie se trouve partout, aussi bien sur la mon-
tagne que dans la plaine, sergent. Ce vieux berger
là-bas convoite ma place pour son filleul. Il dit à
mon maître que je joue du fifre, et que je néglige
le troupeau.
LE SERGENT CALCALONE.
Il n'y a plus de société possible au monde.
L'homme est né ennemi de l'homme; c'est une
chose décidée, n'en parlons plus : je me fais ermite.
FRANÇOIS BUSSONE.
Croyez-vous que j'aie plus foi que vous en la
vertu de ces amulettes ? Je garde ce sachet en mé-
moire de ce vieux berger qui m'a appris la con-
duite d'un troupeau, et qui y avait pleine confiance.
Je le tiens en vue, toujours prêt à répondre à qui-
conque en ferait un sujet de moquerie.
LA MOROSINA.
Oh! Oh!... qui met la main dans le guêpier,
sergent, ne la retire pas sans piqûre.
LE SERGENT CALCALONE.
Ton nom ?
FRANÇOIS BUSSONE.
Bussone.
LE SERGENT CALCALONE.
Je n'aime point ce nom-là. Ton prénom ?
FRANÇOIS BUSSONE.
J'en ai trois : d'abord celui du saint qui fut le
premier à croire.
36 CARMAGNOLE OU LES AVENTURIERS.
LE SERGENT CALCALONE.
Nous voilà rentrés dans la métaphore.
LA MOROSINA.
Sergent, vous ne devinez pas? Jean !
FRANÇOIS BUSSONE.
Ensuite celui de tous les saints qui s'obstina le
plus à ne pas croire ; mais qui, une fois qu'il eut
cru, eut la foi la plus inébranlable.
TOUS LES SOLDATS.
Thomas, sergent ! Thomas l'Évangéliste !
FRANÇOIS BUSSONE.
Puis celui des saints qui, dans tous les êtres de
la création, animaux et végétaux, ne voyait que
des frères et soeurs, procédant d'un père commun.
LE SERGENT CALCALONE.
Je connais celui-là; par Dieu! Je n'en connais
pas d'autre : François ! C'est le meilleur de mes
patrons. C'est lui qui appelait le navet, mon frère,
et la carotte, ma soeur. Est-ce que ce jeu ensor-
celé du tambour n'a jamais remué quelque chose
en ton âme, berger ? Aujourd'hui, il bat tristement
dans les langueurs, de la paix ; hier encore il bat-
tait pour la guerre, la gloire, la fortune et les
amours.
FRANÇOIS BUSSONE.
Je suis engagé à époque fixe. Je ne quitterai pas
que mon temps ne soit accompli.
LE SERGENT CALCALONE.
Marche, que je voie si tu as le pas militaire .
FRANÇOIS BUSSONE.
Suis-je le cheval qu'on mène en foire? qui est
le chaland ?... J'ai mangé assez de pain pour sa-
voir répondre à qui ferait l'insolent avec moi.
SERIE I, PARTIE I, SCENE II. 37
LA MOROSINA.
Tudieu ! comme il en détache !
LE SERGENT CALCALONE.
Ton pays ?
FRANÇOIS BUSSONE.
Carmaçmole.
LA MOROSINA.
Un beau nom ! et qui remplit bien la bouche!
LE SERGENT CALCALONE.
Sois soldat, je t appelle Carmagnole. Bussone !
Bussone ! est-ce un nom? Fais comme moi ; quitte
le nom de tes pères pour illustrer ton lieu natal.
Calcalone est un misérable petit hameau, tout à
fait inconnu, proche de Comacchio. Que je vive, je
laisse à la renommée le soin de le répandre par
tout l'univers. L'aigle pour éprouver ses petits, les
présente aux rayons du plus ardent soleil. Celui-là
qui cligne l'oeil, ou détourne la tête, il le précipite
de son aire. Quant à cet autre qui tient ferme, il le
reconnaît pour son fils ; il l'emmènera à ses chas-
ses royales. Plonge ton regard au plus profond de
mon regard. N'aie pas peur ; tiens ferme.
LA MOROSINA.
C'est vous, sergent, qui clignez l'oeil.
TOUS LES SOLDATS.
Oui ! oui ! sergent. — Une larme vous est
venue.
LE SERGENT CALCALONE.
Tu es soldat ! De par moi, tu es soldat !
FRANÇOIS BUSSONE.
Qui me donne cent ducats pour m'habiller ?
LA MOROSINA.
L'entendez-vous? cent ducats!
3
38 CARMAGNOLE OU LES AVENTURIERS.
LE SERGENT CALCALONE.
Cent ducats ! Dieu te bénisse!
FRANÇOIS BUSSONE.
Ai-je éternué ?... Il me prend envie de conquérir
le monde : qui veut m'aider ? ,
LA MOROSINA.
Je ne crois pas qu'il conquière le monde ; mais
je crois qu'il ira loin.
FRANÇOIS BUSSONE, retrousse sa manche et fait voir sur son
bras un tatouage qui représente une épée.
Je n'ai pas attendu votre arrivée sur cette monta-
gne, sergent, pour avoir la pensée demefaire soldat.
LE SERGENT CALCALONE.
Une épée ! ne va pas dire au moins, berger,
qu'on te l'a tatouée ! Dis que lu es sorti ainsi tout
armé du ventre de ta mère ; rien ne frappe l'imagi-
nation des hommes comme un signe de prédestina-
tion. L'envie craindrait de se déclarer contre celui
que la Fortune semble avoir pris sous sa protection.
Si tu te laisses guider par moi, berger, je me fais
fort de le faire monter au cinquième ciel de la va-
leur. Mais, pour devenir seigneur de quelque chose,
comme Câstruccio Castracani, Attendolo, Braccio
da Montone, et tant d'autres, il faut être aidé d'un
élément qui, jusqu'ici, m'a toujours fait défaut ; sans
lequel on ne parvient à rien, fût-on doué, et de la
ruse d'un Ulysse, et de l'intrépidité d'un Ajax: le
bonheur ! Que de généraux devenus célèbres, quoi-
que d'un talent médiocre, qui, grâce au bonheur,
l'ont emporté sur de plus habiles ! Aie du bonheur,
tu montes gaiement à l'assaut. Que l'échelle casse,
tous tes camarades tombent mutilés et broyés, et
toi, tu es l'oiseau qui a quitté sa branche pour se
SERIE I, PARTIE I, SCENE II. 39
poser doucement à terre. Une balle t'est-elle adres-
sée, tu baisses machinalement la tête pour dire un
mot insignifiant au voisin, et elle casse celle de ton
serre-file. Biais pour qui n'a de bonheur, ni la tran-
chée la plus sûre, ni la cuirasse de Milan, rien ne
pourrait lui faire éviter son sort : la balle fera un
ricochet tout exprès pour le frapper. Dans le bon-
heur, berger, un écueil à éviter : l'orgueil ! Dans
tout ce qui t'arrivera d'heureux, n'oublie pas d'y
reconnaître une faveur spéciale de cette bonne
déesse, la Fortune ! Si tu n'attribuais tes succès
qu'aux combinaisons de ton intelligence ; qu'aux
mouvements spontanés de ta valeur, elle ne man-
querait pas de se retourner contre son ingrat, et
elle lui ferait payer cher ses premières avances. Te
sens-tu ferme contre le danger ?
FRANÇOIS BUSSONE.
Je ne sais pas ce que c'est que d'avoir peur.
LE SERGENT CALCALONE.
Je n'aime point cette réponse. N'est- elle pas une
sorte de peur, cette prudence, démon familier, fée
bienfaisante, qui interpose son autorité pour arrê-
ter l'aveugle témérité dans ses écarts irréfléchis ? Il
n'est point ici question de la prudence du lièvre. Et
pourtant elle a son mérite particulier. Si tu en ren-
contres un, par les chemins, mort de vieillesse,
corps desséché, poils pelés, sourcils et moustaches
à demi rongés, ne va pas dire : voilà les restes d'un
fier poltron ! Quand on n'a que deux longues oreil-
les pour s'informer si le danger bat la campagne,
et que des pattes assez mal montées pour le fuir, il
faudrait être un insensé pour le braver à tout bout
de champ. Tu dois te dire : ce vieux lièvre aura été
40 CARMAGNOLE OU LES AVENTURIERS.
prudent, et je parierais que, chaque malin, avant
de s'élancer dans la plaine, il se sera arrêté au seuil
de son trou pour flairer lèvent et tendre les oreilles;
et que, mille fois, tout bien considéré, il aura mieux
aimé rester chez soi pour y rêver creux tout le jour,
et n'y faire oeuvre de ses quatre pattes, que d'affron-
ter le péril en plein air. Combien en aura-t-il con-
nus, de ces jeunes écervelés, qui, le matin, gais,
pimpants, sautillants, malgré les conseils, se sont
élancés du gîte pour se rouler dans leur bain de
rosée, et de là courir à l'aventure, en quête de leur
déjeuner de serpolet; qu'on aura attendus toute la
nuit..., et qui n'auront plus reparu ! Aux Français,
la lance; aux Suisses, la pique; aux Polonais, l'épêe
à deux mains; aux Anglais, l'arc; aux Espagnols,
l'arquebuse; aux Allemands, la hallebarde. Un vrai
soldat se fait de tous pays, et sait combattre de
toutes armes. Il supportera la soif, la faim, le froid,
le chaud. On m'a vu, moi, au siège de Como, man-
ger des serpents, et, pour tromper la faim, aussi
bien que pour donner l'exemple, mordiller le pom-
meau de mon épée. Toujours prêt à être envoyé
eu espionnage, comme le caméléon il doit savoir
prendre toutes sortes de couleurs : mieux que cela,
déguiser ses traits, sa taille, son âge, et jusqu'à.son
sexe. Je me suis entendu appeler, moi qui te parle,
et j'en fais gloire! monsieur le docteur, monsieur
l'abbé, mon père, ma soeur, et aussi madame ! Je
vais trouver Facino Cane ; c'est dans la paix qu'il
recrute ses hommes; je te présente à lui. Recon-
duis tes bêtes, et demain en route pour Alexandrie.
Rends-toi à la taverne de V.Aigle argents. Tu y de-
manderas le sergent Calcalone; mieux que cela, tout
SERIE I, PARTIE I, SCENE II. kl
simplement le Sergent : indice d'une familiarité
qui ne peut que t'honorer.
FRANÇOIS BUSSONE.
A la Vallée de Josaphat, le rendez-vous sera
plus sûr..
(Il reprend son fifre et joue une marche militaire.)
LA MOROSINA.
Le gaillard sent bien qu'il peut se présenter seul,
et sans votre recommandation, sergent.
LE SERGENT CALCALONE.
Si tu n'es pas pendu jeune, aimable berger, la
potence, qui ne peut te manquer, occupera un poste
élevé.
(Le sergent Caîcalonc, la Morosina et les soldats s'éloignent ; François
Bussone rappelle son troupeau et se dispose à le reconduire.)
SCENE m.
Vaste cour d'une ferme. Au fond, le corps de logis du maître;
de chaque côté, écuries, bergeries, granges, étables, ca-
banes.
(Jacques Alvizzi, jadis général au service de la république de Venise,
aujourd'hui fermier de Faeinc Cane, caché sous le nom de Matteo-
Gil, sort du corps de logis.)
MATTEO-GIL.
L'aurore dore la pointe du Mont-Aigu , et per-
sonne n'est levé ! (Il sonne la grosse cloche du réveil, puis
va criant de porte en porte:) Gasparo ! Tita! Beildo !
Crispo ! Tapia! Poulo-Poulo ! Lamorra ! Francisco !
Benevolo ! Gardubbio !
kl CARMAGNOLE OU LES AVENTURIERS.
(On entend crier de partout.)
On y va, maître, on y va !
POÛLO-POULO, sortant d'une étahle.
Pour être bientôt levé, je ne connais pas de meil-
leur moyen que de se coucher tout habillé ! On se
passe les doigts dans les cheveux, pour en ôler la
paille : c'est toute la toilette du valet de charrue.
(Plusieurs sortent des écuries, granges, cabanes, à demi vêtus,
et se rajustant.)
MATTEO-GIL.
Eh bien, est-on levé ? L'étoile du matin, ie gra-
cieux Lucifer, sentinelle exacte à annoncer l'au-
rore est sortie depuis une heure du sein des ténè-
bres; le coq a chanté son dernier rappel ; l'alouette
planant au haut des airs, mais sans dépasser le point
d'où elle peut entendre sa jeune famille, célèbre par
son chant la venue d'un nouveau jour. Ce délégué
de là-haut pour tout féconder ici bas; qui assigne à
chacun et à chaque chose son heure, et n'a jamais
manqué à la sienne ; le soleil enfin, va paraître, et,
au lieu de le prévenir, vous attendez qu'il vienne
vous trouver sur vos couches paresseuses !
(Ii tinte de nouveau 3a grosse cloche du réveil.)
(Deux batteurs en grange sortent d'une cabane, se frottant les yeux.)
PREMIER BATTEUR.
Il fait à peine jour, Battista ; on se ferait scrupule
de réveiller les oiseaux dans leur nid.
DEUXIÈME BATTEUR.
Chaque matin le maître fait sentinelle pour guet-
ter l'aurore. Bientôt, au lieu du chant de l'alouette,
il nous fera lever au chant du merle.
PREMIER BATTEUR.
C'est l'avarice qui lui fait quitter son lit si matin.
SERIE I, PARTIE I, SCENE m. 43
Quand il a du foin à rentrer, il ne dormira pas de
la nuit.
(Deux domestiques sortent du corps de logis de la ferme.)
PREMIER DOMESTIQUE.
Qu'on pende tous les faucons et tous les faucon-
niers ! C'est pour aller à la chasse que le maître
nous a fait lever si matin. Je rêvais que j'étais riche,
et que je faisais servir un dîner splendide pour ré-
galer une vingtaine d'amis, tous anciens domesti-
ques comme moi. Et comme il n'y a de fête que celle
que la beauté embellit de sa présence, chacun de nous
avait à son côté sa chacune. Les vins étaient versés ;
les verres étincelaientdes feux de Bacchus. Les ins-
truments étaient accordés ; les musiciens n'atten-
daient plus que mon signal ; je le donne, et voilà
que cette maudite cloche y répond. La trompette
du jugement dernier, qui m'aurait surpris en plein
péché flagrant, ne m'aurait pas causé un pareil
effroi. »
DEUXIÈME DOMESTIQUE.
Mon rêve, à moi, n'était pas si gai que le tien ; et
je remercie la cloche d'être venue m'en délivrer.
PREMIER DOMESTIQUE.
Tu rêvais qu'on te fustigeait?
DEUXIÈME DOMESTIQUE.
Non pas !
PREMIER DOMESTIQUE.
Qu'on te pendait ?
DEUXIÈME DOMESTIQUE.
Pas encore; mais ça n'allait pas tarder.
MATTEO-GIL.
Enfin, vous voilà sur pieds ! Tita !
kd CARMAGNOLE OU LES AVENTURIERS. ,
TITA.
Maître....
MATTEO-GIL.
Le vent est apaisé ; tu mettras le feu au fumier
de la côle des amandiers.
TITA.
Bien, maître.
MATTEO-GIL.
Bendo et Brisco, vous tirerez des pierres pour
combler cette ornière, où le grand char-à-bancs a
failli se briser.
BENDO.
Oui, pour que ceux de San-Remo en profitent!
Envoyez-leur dire, maître, que, de leur côté, ils
aient à remblayer le chemin bas qui mène à la
forêt, où le grand chariot s'est embourbé en reve-
nant de faire -au bois. Il nous a fallu trois paires
de boeufs pour l'en tirer.
MATTEO-GIL.
Faites comme j'ai dit et que l'on se taise. Ce que
l'on fait pour soi, et qui peut également servir à.
d'autres, nous devient doublement profitable.
BRISCO, bas à Bendo.
Si j'étais du maître, je me ferais autrement res-
pecter.
BENDO, bas à Brisco.
Soyez bon, on vous méprise.
MATTEO-GIL.
Poulo-Poulo?
POULO-POULO.
Maître !
SERIE I, PARTIE I, SCÈNE III. 45
MATTEO-GIL.
Tu attelleras une paire de boeufs pour retourner
le pré de l'Ermite.
POULO-POULO.
Une paire de boeufs pour retourner le pré de
l'Ermite! maître, y pensez-vous? Je l'ai retourné
il y a neuf ans et j'en avais deux. Et encore il avait
été ensemencé en foin; et aujourd'hui qu'il porte
de la luzerne, vous voulez que je n'en prenne
qu'une !
MATTEO-GIL.
Bien! j'aime qu'un domestique ait de la mé-
moire pour ce qui concerne son service. On recon-
naît en cela qu'il prend les intérêts de la maison.
POULO-POULO.
Quand un maître n'a pas de mémoire, il faut
bien que le valet de charrue en ait.
MATTEO-GIL.
Prends deux paires, prends-en trois, prends-en
quatre.
POULO-POULO.
Quatre paires, maître, y pensez-vous? Comment
voulez-vous qu'avec quatre paires je prenne mon
tournant à la ruelle de la mère Suzon ?
MATTEO-GIL.
Prends-en autant qu'il t'en faudra.
POULO-POULO.
J'en prendrai deux, comme il y a neuf ans. Et
même, il y a neuf ans, j'avais cette paire que nous
achetâmes ensemble à la foire de Sarracino, que
les maraudeurs de Jacques del Verme m'enlevèrent
huit jours après dans la vallée des Aliziers.
46 CARMAGNOLE OU LES AVENTURIERS.
MATTEO-GIL.
Bien ! bien! attelle tes boeufs.
POULO-POULO.
« Bien ! bien ! » laissez-moi parler. Je suis aussi
brave qu'un autre : que peut faire un homme qui
n'a que son fouet et sa bonne volonté contre dix
hommes armés qui n'auraient pas demandé mieux
que de vous tuer, si vous aviez fait le fier.
MATTEO-GIL.
Va à ta charrue.
POULO-POULO.
« Va à ta charrue. » C'est bien aisé à dire : « Va
à ta charrue. .. J'aime qu'un domestique ait de la
mémoire » Oui! et si on ne le laisse pas s'en
servir de sa mémoire! Et même celte paire de
boeufs qu'ils m'ont enlevée, nous l'avions achetée
ensemble à la foire de Sarracino, comme je vous
disais, pour remplacer ce vieux boeuf à la tache
noire dans l'oeil, et cet autre dont vous avez fait
le troc avec Thomas Simmono contre son mulet
calabrais qui, tout vieux et aveugle qu'il était, en
valait bien un autre.
MATTEO-GIL.
Poulo-Poulo! assez! en voilà dix fois trop. Va à
ta charrue; attelle.
POULO-POULO, s'en allant.
J'ai fini! j'ai fini! je vais atteler : qu'y a-t-il en-
core à dire à cela ? « j'aime qu'un domestique ait
-de la mémoire » oui! et s'il ne lui est pas per-
mis de s'en servir de sa mémoire ! Poulo-Poulo !
Poulo-Poulo ! poulo-Poulo ! Et toujours Poulo-
Poulo! Est-ce mon nom ? est-ce que je ne m'ap-
pelle pas Jean-Baptiste Cocomero? Et ils le savent

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