Une femme sacrifiée : histoire véritable / par Eugène Lambert

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Charpentier (Paris). 1836. 1 vol. (288 p.) ; in-8.
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Publié le : vendredi 1 janvier 1836
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UNE FEMME
SACRIFIÉE
— HISTOIRE VÉRITABLE —
PAR EUGENE LAMBERT.
PARIS,
CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
3 1 , RUE DE SEINE.
1836.
IMPRIMERIE DE MADAME POUSSIN, RUE MIGNON, 2.
UNE FEMME
SACRIFIÉE
— HISTOIRE VÉRITABLE -
PAR EUGENE LAMBERT.
PARIS,
CHARPENTIER, LIBRAIRE - EDITEUR,
31 , RUE DE SEINE.
1856.
I.
Au moment où notre coeur s'élève, où notre félicité
déborde, la Providence nous atteint avec un mot qui cor-
rompt tout, qui détruit tout, et nous dit : Tu n'es rien ,
tu n'es qu'un homme, le jouet de la mort, le fils de ce
qui n'est déjà plus.
LAMARTINE.
1
I.
Le bourg de Frossay, où la vérité de ce livre,
d'accord avec ma fantaisie, a placé la scène
qui va s'ouvrir, n'a de remarquable que son
beau site et sa position élevée. Il est situé sur
la rive gauche de la Loire, à quelques lieues
de son embouchure, et presque au sommet
— 4 —
d'un coteau couvert de riches vignobles, de
bois épais, de terres fertiles et bien cultivées;
le coteau descend, par une pente assez douce,
se baigner avec ses prairies dans les eaux
de cette belle rivière, parsemée d'îles ver-
doyantes , et que des hauteurs on voit se dé-
rouler à larges plis, comme un immense ser-
pent gracieux et argenté.
A droite et à gauche de Frossay, des bois se
balancent à la brise, en s'inclinant avec grâce
comme pour la remercier de sa douce fraî-
cheur; en face, de l'autre côté de la Loire, on
aperçoit le beau coteau qui s'étend, comme un
long et majestueux sillon, depuis Nantes jus-
qu'à la vilaine, avec ses aspects pittoresques,
ses nuances variées à l'infini et si riches de
tons, ses vallées toujours fraîches, ses villages
aux toits de chaume, disposés comme autant
de ruches d'abeilles, et dont les habitans se
pressent le dimanche à l'appel des clochers
que l'on distingue de loin dans la plaine. Un
immense horizon charme l'âme et les yeux.
Un jour d'automne de l'année , un de
ces jours si beaux dans nos climats, où sans
doute, pour nous payer de nos printemps
— 5 —
froids et pluvieux, la nature nous jette tout
ce qu'elle possède désormais de chaleur et
de magnificence, et semble vouloir nous dé-
dommager du long sommeil qu'elle va s'im-
poser, du sombre voile de deuil dont elle va
couvrir son front, un soleil étincelant animait
de ses feux une scène pleine de vie, autour de
Frossay et dans un grand rayon alentour. Les
vendanges étaient en pleine activité. Les vi-
gnobles , couverts de monde, présentaient un
spectacle animé, curieux et varié, par ce mé-
lange de couleurs mouvantes, formé par les
têtes noires des hommes et les coiffes blanches
des femmes qui tranchaient sur le fond vert et
jaune du pampre des coteaux. L'air retentis-
sait au loin des cris joyeux des colons, des
danses et des chansons sur la pelouse. Toute
cette gaieté , cet actif empressement sem-
blaient doublement remercier la Providence
et d'une abondante récolte et du jour éclatant
qui colorait la fête où figurait presque toute
la population.
Une maison seule, au bourg de Frossay,
paraissait ignorer cette allégresse et ne prenait
nulle part à la joie générale. C'était la de-
— 6 —
meure de la famille Armès. Les volets étaient
fermés; aucun bruit ne s'y faisait entendre,
un morne silence l'entourait comme un lin-
ceul.
Une grande et profonde douleur y régnait
en effet. La veille de ce jour, un coup bien
cruel avait frappé son enceinte; l'âme qui
lui donnait la vie s'était envolée ; l'oeil qui y
répandait l'ordre et la prospérité venait de s'é-
teindre ; le Coeur, centre commun des plus
tendres affections , avait cessé de battre ; c'est
dire assez qu'une mère de famille venait de
mourir.
Madame Armès, jeune encore, puisqu'elle
avait à peiné trente-six ans, avait succombé
à une longue maladie de langueur, laissant
un époux inconsolable, une fille de dix-huit
ans, et deux garçons trop jeunes encore pour
envisager d'un coup d'oeil l'étendue de leur
infortune, mais qu'un instinct de la nature
semblait accabler du poids d'une pareille
perte.
Quel vide au foyer domestique que celui
causé par la mort d'une mère de famille !
— 7 —
Cruelle et décevante ironie que la nature
humaine ! Vous doublez votre existence par
une union douce et fortunée ; des êtres, en
qui vous vous sentez revivre, viennent tripler
vos liens ; et, au moment où vous avez pris
le plus de racines dans la vie, à l'instant où
vous avez agrandi, le plus possible , le cercle
des humaines affections, où vous êtes arrivé
au point culminant de l'échelle vitale, une
brise glacée vous touche de son aile, un coup
de foudre frappe l'arbre couvert des plus ri-
ches rameaux, et la mort, dédaignant des exis-
tences flétries, vient enlever une femme jeune
encore, au milieu des plus douces chances de
félicité que puisse offrir la vie.
Nous conduisons quelquefois à leur dernière
demeure les restes mortels d'un vieillard : sans
doute notre douleur est grande, comme tou-
jours lorsque notre pensée entre en contact
avec l'image de la destruction ; mais combien
doit être plus déchirante la douleur qui nous
oppresse quand la victime est atteinte dans
l'été de la vie, au temps des plus riches mois-
sons , et vient déposer au cercueil ses plus
intimes jouissances et d'épouse et de mère,
et les promesses du long avenir que la nature
lui devait encore !
Quel tableau aurait offert l'intérieur de
cette maison, s'il avait été permis à l'indis-
crète curiosité de pouvoir y pénétrer! Fer-
mée comme un tombeau, pas un rayon du
soleil qui brillait au dehors ne pouvait y avoir
accès ; il y aurait apporté , ainsi qu'une in-
sulte, l'éclatante ironie de son sourire. Les
deux jeunes garçons, l'un âgé de neuf ans et
l'autre de sept, étaient les seuls êtres qui pa-
russent animés dans cette demeure; la sura-
bondance de vie et d'activité qui déborde à cet
âge, ne leur permettait pas de rester long-
temps en place; ils marchaient sans autre but
que celui de se mouvoir, mais avec tant de
précaution, qu'il aurait fallu quelque attention
pour en être troublé, soit qu'ils respectassent
une douleur plus grande que la leur, soit
qu'ils craignissent d'éveiller un écho dans un
lieu qui, depuis la veille, n'avait répété que
des sanglots.
M. Armès, atterré comme un homme frappé
au coeur, ne révélait son existence que par
— 9 —
l'oppression qui soulevait sa poitrine. Morne
et abattu, une prostration absolue de forces
l'enchaînait sur un lit de repos. Aucune
larme ne sillonnait son visage ; ce baume
réparateur pour nos douleurs morales lui
était refusé, et ces larmes, loin de jaillir,
comme une source de soulagement, retom-:
baient de tout leur poids, et goutte à goutte,
sur son coeur.
Cécile Armès, plus heureuse que son père,
puisqu'elle pleurait, était à genoux près de
lui, et pressait sa main d'une étreinte ner-
veuse, comme pour l'avertir qu'un lien puis-
sant le rattachait encore à l'existence.
La pauvre fille épanchait sa douleur par
d'abondantes larmes : les femmes ont plus
que nous cette merveilleuse faculté de se dé-
barrasser ainsi d'un poids énorme auquel leur
frêle organisation ne saurait long-temps ré-
sister. Leurs joies les plus vives, comme leurs
chagrins les plus cuisans, s'exhalent par des
pleurs; c'est la seule arme dont la nature ait
doté leur faiblesse. Douées d'une plus grande
délicatesse de nerfs que les hommes, d'une
— 10 —
sensibilité, sinon plus profonde, au moins
plus expansive, elles seraient tuées par une
résistance trop continue à l'épanchement
d'une grande amertume. Il faut à la fleur
qu'un vent brûlant a courbée sur sa tige, une
plus abondante rosée, à la jeune plante une
source moins souvent tarie.
Tous deux, dans l'expression diverse de
leur perte commune, présentaient limage de
la plus profonde douleur, de cette douleur qui
est muette, parce qu'elle ne saurait trouver de
termes pour monter à son niveau. Une seule
pensée, grande comme leur malheur, aride
comme le néant, les écrasait.
Une vieille domestique, nommée Marie,
entra avec douceur et ménagement dans l'ap-
partement où toute la famille était rassemblée.
Dans les crises solennelles de la vie, aux jours
de la félicité, comme dans ceux de l'infortune,
on n'ose s'isoler dans le premier instant : on
recherche les autres par un instinct intime
de l'âme, comme si l'on craignait d'affaiblir
sa jouissance en la goûtant à part, ou de
porter tout seul le fardeau de ses chagrins.
Marie disposa silencieusement une petite
— 11 —
table , puis après et presque au hasard , sans
aucune symétrie , elle y plaça tout ce qui est
nécessaire pour le repas ordinaire. Ensuite,
après avoir hésité plusieurs fois , elle s'appro-
cha de M. Armés et lui dit à demi voix :
— Il faudrait pourtant prendre quelque
chose, monsieur.
M. Armès secoua la tête sans répondre et
porta la main à sa poitrine. Cécile fit signe à
la vieille Marie de sortir ; la table resta vide
et inoccupée, et le silence enveloppa de nou-
veau cette maison de son voile épais et sombre.
II.
Il es! si beau l'enfant avec son doux sourire.
VICTOR HUGO.
II.
Quatre mois avaient passé sur la scène
d'intérieur et de désespoir que nous n'avons
fait qu'indiquer dans les pages qui précè-
dent. Peu à peu la vie était revenue dans la
maison de M. Armès; l'ordre qui avait suc-
cédé à la confusion d'une époque de mort et
— 16 —
d'angoisses, la propreté qui régnait partout,
disaient qu'une existence jeune et vigilante
avait remplacé déjà celle qu'un trépas pré-
maturé avait si cruellement tranchée.
Les enfans avaient repris leurs jeux et leur
activité turbulente. C'est une chose merveil-
leuse que la mobilité d'esprit de ces petits
êtres, chez qui se succèdent presque tou-
jours , sans transition, et les pleurs et les ris ;
et c'est aussi un bienfait de la nature, d'avoir
laissé dormir, de n'avoir pas développé de
trop bonne heure ce germe de souffrance
que porte avec lui le coeur de tous les hommes.
La douleur touche les enfans, mais ne fait que
les effleurer, et, comme une matière élastique,
ils reçoivent toutes les impressions sans en
garder aucune.
Le plus jeune, appelé Charles, était plein
de malice et d'espiéglerie; ses yeux brillans,
ses dents blanches comme des perles, ses
joues vermeilles attiraient souvent un sourire
sur les lèvres de son père, qui cédait avec
abandon au magique pouvoir de cet enchan-
teur ingénu. Charles était l'ange, le bon génie
de la maison, le dernier né, le benjamin; et à
— 17 —
sa joie enfantine, aux douces lutineries de sa
main caressante, tout souvenir douloureux
s'évanouissait un moment.
Rien n'est plus ravissant, en effet, que ces
charmans enfans, pour qui tout est encore
joie, illusion, enchantement et surprise. A
peine sortis du ciel, ils en gardent l'angélique
pureté; sur le seuil de la vie, ils jouent avec
les roses qui en ornent l'entrée, sans soup-
çonner ce que leur calice renferme souvent
d'amertume. Ils vous font presque toujours ou-
blier, à la grâce de leur sourire, et les réalités
de la vie et les ruines que nous rencontrons à
chaque pas; chez eux tout est encore con-
fiance , abandon, simplicité; ils croient à tout
encore, et leur candide ignorance est un mi-
roir où tout aussi se réfléchit en beau. On se
réjouit à leurs fraîches questions, à la douce
sonorité de leurs paroles argentines.
Autrefois en lisant Werther, je ne concevais
guère son amour passionné pour les enfans ;
cette page du coeur humain ne s'était pas en-
core ouverte pour moi.
M. Armès avait cédé à cette douce in-
2
— 18 —
fluence, ainsi qu'aux soins empressés et aux
consolations de sa fille chérie, de Cécile, qui,
par sa raison précoce, son application à ses
devoirs , lui inspirait une confiance sans
bornes et une tendresse inaltérable.
Un coup de foudre avait frappé son arbre
domestique. Après dix-neuf ans d'une vie heu-
reuse et simple, d'un continuel échange de
tendresse et d'égard, d'une complète com-.
munauté d'intérêts et d'affections, quelques
jours seulement ne suffisent pas pour cicatri-
ser la blessure ; elle demeure saignante. Mais
le temps, ce grand réparateur des malheurs
même qu'il produit, le temps qui passe en
courant sur nos joies pour les rendre plus ra-
pides, s'il s'arrête plus long-temps sur nos dou-
leurs finit par les bercer à la fin de son cours
monotone, et par les endormir tout-à-fait.
Cécile ne put résister non plus à cette loi
des êtres, quoique le souvenir douloureux qui
sommeillait en elle s'éveillât plus souvent. Les
hommes par les soins et les devoirs qui se
disputent leurs instans , par ce besoin d'ac-
tion et d'activité qui les pousse au dehors,
— 19 —
ont bien plus de moyens que les femmes
d'échapper à leurs sentimens; aussi, M. Ar-
mès, rendu à la vie positive et sociale par
ses intérêts du moment et l'avenir de ses en-
fans, passait une partie de ses journées à régler
d'anciens comptes, à visiter deux fermes qui
faisaient tout son patrimoine , et à réunir les
diverses pièces qui lui étaient nécessaires
pour sauver du naufrage quelques capitaux
qu'une faillite, ouverte à Nantes, menaçait
d'engloutir. Cécile au contraire, par la nature
de ses occupations sédentaires, par les soins
journaliers que réclamaient ses deux frères,
était sans cesse ramenée au souvenir de sa
mère, et elle avait ressenti sa perte avec toute
l'énergie d'un coeur qui est à sa première
épreuve.
Sans être, très jolie, sans pouvoir être citée
pour la régularité de ses traits, elle avait cet
ensemble de physionomie, cette grâce naïve
et touchante, ce charme qui plaît plus que
la beauté, et qui donne à la femme son plus
puissant attrait.
Cécile avait une taille ordinaire, mais ce-
pendant plutôt petite que grande: simple dans
— 20 —
sa mise, elle avait dans la démarche quelque
chose de lent et d'incertain, comme' si elle
avait craint d'avancer dans la vie. Ses habits
de deuil ne dérobaient pas entièrement les
grâces de sa taille et la richesse de ses formes ;
sa voix avait quelque chose de timide comme
son maintien et de voilé comme son coeur ; son
oeil était, la plupart du temps, caché sous de
longs cils et de blanches paupières; mais
quand, par un mouvement de surprise ou d'é-
motion, elle soulevait tout à coup ce timide re-
gard , on croyait voir un point bleu du ciel se
montrer après un nuage, tant ses yeux étaient
d'azur, tant sa prunelle avait de rayonnement.
Pour le vulgaire des hommes, c'était enfin
une bonne et simple fille , une femme ordi-
naire ; mais, à coup sûr, malgré sa candide
ingénuité , malgré le peu d'ornemens qu'une
modeste éducation de famille avait donné à
son esprit, si un poète l'avait vue, agenouil-
lée à l'église de la Commune, et les yeux le-
vés vers le ciel, elle eût inspiré un chant à
sa lyre et laissé un rêve à son imagination.
— Ma chère Cécile, dit M. Armès à sa fille,
— 21 —
un soir qu'ils étaient tous assemblés autour
d'un bon feu que rendaient nécessaire les der-
niers froids de l'hiver expirant, tu ne prends
pas assez de distraction, je ne te vois jamais
sortir que pour aller à l'église, et une pareille
habitude sédentaire doit nuire à ta santé.
— C'est vrai, dit Arthur, l'aîné des garçons,
c'est ce que je ne cesse chaque jour de dire à
ma soeur; elle ne se promène point assez, et
ne veut jamais venir avec nous.
— Oh! toi et ton frère, on ne vous fera pas
le même reproche, car je ne peux pas vous
tenir à la maison ; vous courez beaucoup trop
avec les. autres enfans du pays, et je vous
gronde toujours, quand je vous vois revenir
couverts de sueur ; mais vous n'écoutez pas,
le jeu vous emporte, vous rentrez un instant
pour manger, et l'on ne vous revoit plus.
Oui, riez, monsieur Charles, c'est vous qui
entraînez toujours votre frère malgré qu'il soit
l'aîné, et qu'il devrait naturellement vous con-
duire. Quant à moi, dit-elle à son père, la
mauvaise saison et les soins du ménage m'ont
— 22 —
un peu retenue jusqu'ici ; mais voici les beaux
jours, et je me promets d'en profiter.
— Je le verrai avec un grand plaisir, car
je suis sûr que ta santé s'en trouvera bien.
Allons, allons, Charles, vous faites trop de
bruit; Arthur, lis donc à ton frère quelque
petit conte qui l'amuse, et laissez-nous cau-
ser tranquillement ; on ne s'entend pas avec
vos cris et votre jeu bruyant.
Arthur, pour obéir à son père, prit sur la
cheminée un petit livre couvert en papier
gris, et faisant asseoir son jeune frère auprès
de lui, il commença à lui lire à demi voix un
de ces charmans petits contes de Perraut,
que Charles Nodier, dans une de ces gra-
cieuses pages qui font si souvent mes délices,
ne craint pas de mettre au rang des premiers
chefs-d'oeuvre de la littérature du siècle de
Louis XIV. Cela est peut-être un peu hasardé ;
mais il n'en est pas moins vrai que le Chat-
Botté, par exemple, qu'avait choisi Arthur,
est un charmant petit drame fantastique en
miniature, dont le héros est tout aussi subtil
— 23 —
et rusé, tout aussi fertile en expédiens que
les Mascarille et les Crispin, et qu'il est aussi
bien intrigué dans sa naïveté que nos plus
spirituelles comédies.
Arthur lisait avec ce ton doctoral qui sem-
ble commander l'attention; mais son espiègle
frère, qui ne perdait pas un mot de sa lecture,
faisait semblant de dormir, pour le désoler,
tout en clignant de l'oeil de côté, de manière
à entretenir une intelligence risible avec son
père et avec Cécile.
— Ma Cécile, reprit M. Armès au milieu
des malices de Charles et des continuelles im-
patiences d'Arthur, il faut que j'aille à Nantes
demain.
— Quoi, mon père, tu voudrais nous quit-
ter! dit Cécile en posant son ouvrage.
— C'est une nécessité.
— Mon Dieu! qu'allons-nous devenir ici
tout seuls? Je ne veux pas que tu nous aban-
donnes , même durant peu de jours.
— 24 —
— Ecoute-moi, Cécile, je ne parle plus à
la jeune fille timide d'autrefois, mais à celle
qui est pleine de raison, et que de malheu-
reuses circonstances ont appelée à remplir le
rôle de mère de famille. Tu sais qu'une fail-
lite menace à Nantes les quelques mille francs
que j'avais cru placer avec avantage
— Mais ne peux-tu pas écrire, charger
quelqu'un?
— On fait toujours beaucoup mieux ses af-
faires soi-même. D'ailleurs je m'en rapporte
à ta raison. Jette un coup d'oeil autour de toi,
considère l'âge et les besoins de tes deux frè-
res ; songe à toi-même enfin. C'est votre avenir
à tous, mes enfans, qui dépend de mon acti-
vité , et ce n'est pas un seul voyage, mais plu-
sieurs qui me sont imposés. Tu sais notre posi-
tion de fortune ; j'ai quitté la marine de bonne
heure par condescendance pour ta pauvre
mère, aimant mieux me borner à une médio-
cre aisance, que de voir les larmes continuelles
et les mortelles angoisses où mon départ la
plongeait à chacun de mes voyages. J'ai acheté
— 25 —
son repos au prix d'une moins bonne situa-
tion. Les deux fermes que nous possédons ici
suffisent à peine à une honnête aisance dans
ce pays retiré. Maintenant, si je laisse échap-
per l'occasion de sauver les douze mille francs
qu'un orage menace d'engloutir, quels repro-
ches n'aurez vous pas le droit de m'adfesser
un jour? Comment pourvoir à l'éducation de
tes frères? Comment doter même légèrement
ma fille, s'il se présente un honnête homme
qui sache apprécier ses vertus?
— Ne pense pas à moi, mon père, lui dit
Cécile en l'embrassant avec attendrissement;
que l'intérêt de mes frères soit ton seul guide
aujourd'hui. Je ne te retiens plus, et je veux
m'associer par mon courage à tes constans
efforts.
M. Armès embrassa Cécile; et, s'adressant
à Charles qui tout en plaisantant s'était en-
dormi tout de bon, au milieu des amours du
meûnier et de la princesse : — Allons, petit lu-
tin , lui dit-il en le prenant par l'oreille , allez
dormir dans votre lit; il est temps d'ailleurs
— 26 —
de nous retirer tous, car je veux partir de-
main matin de bonne heure
Le lendemain au point du jour, M. Armès
se leva doucement, croyant tout le monde
endormi, mais il trouva debout Cécile qui lui
avait apprêté un léger déjeuner.
— Bonne fille, dit-il en la baisant au front,
tu me rappelles chaque jour ta mère. Et un
instant après il descendit rapidement le co-
teau pour rejoindre le bateau qui l'attendait
au bord de la Loire.
III.
J'ai des ailes à l'âme , et je les sens s'étendre !
EVARISTE BOULAY-PATY.
III.
Cécile Armès, comme toutes les femmes
dont la mollesse et le luxe, les bals et les
spectacles des grandes villes n'ont point avancé
la jeunesse, comme toutes les fleurs que la
chaleur factice d'une serre chaude n'a pas
étiolées presque aussitôt qu'épanouies, Cécile
— 30 —
avait conservé quelque chose d'enfantin et de
tristement ingénu, malgré ses dix-huit ans.
Mais l'heure était arrivée pour elle où les il-
lusions sont remplacées par les réalités de la
vie humaine.
Il est un âge, plus ou moins avancé, où la
femme aperçoit un monde tout nouveau se
dérouler à ses yeux, où son horizon se colore
tout à coup de lueurs plus éclatantes, où son
coeur s'émeut à l'impulsion d'un espoir in-
connu: elle sent naître en elle un nouveau
pouvoir, une nouvelle condition ; et à l'instinct
d'une sensation énergique dont elle est bien
long-temps quelquefois à démêler la cause,
elle voit la nature peu à peu s'animer autour
d'elle, et lui dévoiler par degrés ses plus sédui-
sans mystères. Mais hélas! trop souvent, par
combien de déceptions amères et de cuisans
soucis ne doit-elle pas acheter cette initiation
toujours trop hâtive !
Cette faculté nouvelle, cet élément géné-
rateur qui viennent dans un instant lui révé-
ler sa destinée, l'arracher aux songes dorés
du premier âge, aux naïfs enchantemens
de l'enfance, que doivent-ils lui donner en
— 31 —
échange? Ne sont-ce pas trop souvent des jours
chargés d'orages et des veilles agitées qui vien-
nent remplacer ses jours si purs et ses nuits si
paisibles? et le monde ne doit-il pas opposer
à la poésie de ses premières impressions les
matériels intérêts de la vie, à la fraîcheur de
ses doux souvenirs les fugitives espérances et
les regrets multipliés ?
0 femmes ! un vague bonheur, l'espoir de
joies enivrantes viennent vous sourire tou-
jours aux premiers momens de votre adoles-
cence, à cette époque où votre coeur s'élance
impatient; mais si vous saviez, en franchis-
sant le seuil de la vie sociale, tout ce que
cette vie vous réserve d'amour ignoré, de dé-
vouement trahi, de larmes furtives, de pro-
messes mensongères et d'intimes sentimens
froissés, votre souhait le plus impérieux, vo-
tre espérance la plus vive seraient de mourir
jeunes, semblables à la jeune fille espagnole
de Victor Hugo, le plus ravissant de ses lé-
gers fantômes, qui emporte au tombeau et
sa couronne de fête et tout ce que l'existence
a de joie sans mélange, de fruits sans amer-
tume et de fleurs sans poison.
— 32 —
Et vous, jeune fille aimable et candide,
enfant rieuse et folâtre, qu'allez-vous faire
des quinze printemps que vous a donnés la
nature, et dont l'éclat virginal et pur brille
sur votre front ingénu? Vous laissez voltiger
aux vents, libres et sans symétrie, les lon-
gues tresses de votre blonde couronne ; rien
ne vous préoccupe encore, si ce n'est le
plaisir de vos jeux enfantins ; rien ne fait
battre votre coeur, si ce n'est la rapidité de
votre course légère. Vous jouez avec la vie,
comme avec un hochet, sans songer qu'il
doit s'altérer et se briser un jour. Tout à vos
yeux encore semble heureux comme vous,
frais comme les roses de votre teint, gra-
cieux comme votre sourire et doux comme
votre regard; vous aimez à vous parer, avec
cet irrésistible instinct de la femme, mais
sans but encore, sans aucune pensée de co-
quetterie ; les plus légers tissus, la gaze la
plus transparente, les rubans les mieux nuan-
cés, sont sous vos doigts des atours qui vous
flattent et vous amusent, comme ceux dont
naguère encore vous aimiez à parer votre
poupée. Vous n'aimez les bois que pour leurs
nids d'oiseaux, les ruisseaux que pour y bai-
gner vos pieds agiles, la prairie que pour
y courir en liberté après les papillons. Heu-
reux enfant, soyez enfant encore un jour;
demain va commencer pour vous une ère nou-
velle , une carrière moins bruyante et pour-
tant plus agitée, une existence qui n'a rien
de celle que vous connaissez; demain votre
oeil si brillant va se voiler d'incertitude ; votre,
démarché si sûre va devenir embarrassée ; une
vague langueur, un trouble involontaire vont
remplacer vos jeux frivoles; d'un regard cu-
rieux vous allez interroger tout ce qui vous
entoure, demandant aux fleurs le secret de
leurs doux parfums, aux oiseaux pourquoi
leurs chants sont plus vifs au printemps, à
votre propre coeur la cause de ses mouve-
mens plus pressés, à' toute la nature ses se-
crets les plus intimes. Demain vous n'aurez
plus quinze ans, hâtez-vous de jouir, vous
avez un beau jour encore.
Cécile avait vu reculer, par sa position de
famille, cette transition remarquable, cette
intéressante transformation. Elevée loin de la
ville, et sous l'aile maternelle, les premiers
3
jours de sa jeunesse avaient été jusqu'alors
remplis exclusivement par des soins assidus
et des inquiétudes vives sur la vie de sa mère
qui avait langui plusieurs années sans presque
aucun espoir de guérison.
Une pensée constante, unique, avait occupé
son esprit, c'était la situation de madame Armès
et les ardentes prières qu'à son occasion elle
adressait chaque jour au ciel. Elle était par-
venue à l'âge de dix-huit ans; sans avoir connu
d'autre état qu'une longue et'pénible en-
fance, analysé d'autres sensations que celles
causées par l'inquiétude et la douleur. Toute
sa vigueur morale s'était résumée en un seul
sentiment, toute sa force s'étâit dépensée en
longues veilles et en pénibles soins.
Cette nature qui avait sommeillé devait se
réveiller; sans doute plus puissante; cette sève,
pour s'être arrêtée, n'en devait déborder
qu'avec plus d'abondance: est-ce la cause du
trouble d'esprit, de la confusion d'idées, des
inquiétudes sans nom, des insomnies, et des
longues rêveries où nous allons retrouver Cé-
cile après le départ de son père, et même
après son retour de Nantes, d'où il était re-
— 35 —
venu quelques jours après, mécontent, et peu
rassuré sur les intérêts de ses enfans?
La crise dont nous avons parlé se manifestait
alors en elle. Elle avait vécu loin du monde,
dans le cercle étroit, dans la sphère bornée,
dans l'atmosphère tranquille de la famille ; ses
facultés s'y étaient enchaînées ; elle ne connais-
sait de l'existence que les joies et les douleurs
domestiques; jeune fille timide et modeste,
rien jusqu'à ce moment, rien chez elle n'avait
révélé la femme. Cécile était loin de se douter
du mystère qui s'accomplissait en elle : il se
passait dans son âme quelque chose qui l'éton-
nait sans l'effrayer encore. Un nuage immense
semblait s'étendre sûr sa vue; de subites
rougeurs montaient à son front; l'enceinte
étroite, le sanctuaire de la famille ne lui suf-
fisait plus; l'air qui y était concentré lui
pesait et l'oppressait ; elle y étouffait : sa poi-
trine avait besoin d'un air plus pur, pour se
soulever avec moins d'efforts ; il fallait à son oeil
plus de lumière et d'espace, pour retrouver son
éclat et sa vivacité; et son front allait chercher
la brise, pour tempérer la chaleur qui le
brûlait.
— 36 —
Elle sortait assez souvent, et se laissait en-
traîner au dehors par l'attrait des premiers
beaux jours qui annonçaient l'arrivée du prin-
temps ; elle se rendait fréquemment à quelque
distance de Frossay, dans une petite maison
couverte en chaume, chez une pauvre femme
aveugle que sa mère lui avait recommandée
en mourant, et que les habitans du pays
appelaient la Lory. Elle s'attacha beaucoup
tout d'abord à cette femme, par les secours
mêmes qu'elle lui prodiguait, tant son coeur
avait besoin d'affections nouvelles.
Par ce motif aussi et par une double sym-
pathie d'âge et de caractère, elle s'était rap-
prochée d'une jeune personne qui avait été
son amie d'enfance; Rose Dupuis avait passé
les deux dernières années à Nantes, dans
une pension du monde, et elles s'étaient un
peu perdues de vue. Fille de parens aisés,
Rose allait bientôt quitter Frossay ; elle devait
se marier, après les fêtes de Pâques, avec un
jeune homme de Paimboeuf; et Cécile pro-
fitait de ses derniers mois de liberté, pour faire
avec elle de longues et intimes promenades
qui la ramenaient à un état plus calme;
— 37 —
Cécile, pourtant, aimait mieux se pro-
mener seule et s'abandonner à ses pensées
errantes; elle aimait à s'envelopper d'ombre
et de silence, de vagues espérances et de
longues rêveries.
Quelquefois, au fond des plus profondes
vallées, elle se livrait à une douce mélancolie,
restait des heures entières à regarder couler
paisiblement quelque ruisseau et mêlait à son
cours des larmes abondantes dont elle igno-
rait la source.
D'autres fois , au sommet du coteau, elle se
plaisait à suivre quelque blanc nuage qui
voguait en liberté sur le fond bleu du ciel ; elle
semblait vouloir y attacher son destin, et s'é-
lancer avec lui dans l'espace.
Tantôt, penchée sur les bords de la Loire,
et les yeux pleins d'une tristesse confuse, elle
disait en voyant fuir cette onde rapide et tour-
noyante : S'il me vient du bonheur, me fuira-
t-il comme elle?
Tantôt enfin, promenant son regard sur
l'étendue des flots, elle rencontrait un de ces
— 38 —
grands navires que le vent entraînait vers
l'immense océan, en se jouant dans ses agrès,
et en arrondissant avec grâce le tissu de ses
blanches voiles ; elle aurait voulu fuir avec
lui, comme s'il marchait à la découverte de
la chimère qu'elle berçait dans son âme.
IV.
La véritable parure de l'antel, ce sont les cheveux du
prètre blanchis dans la prière et dans la vertu,
LAMARTINE.
IV.
M. Armès possédait à Frossay un ami sûr
et vrai, dont la demeure était presque en face
de la sienne, et chez lequel il allait souvent
chercher des consolations et des conseils ;
c'était le bon et excellent curé de la commune.
M. Loisel était un de ces hommes d'élite
— 42 —
par le coeur, à qui l'on aime surtout voir
confier la haute mission d'instruire, d'amé-
liorer et de consoler leurs semblables : ce n'é-
tait pas un de ces fanfarons de vertu, de zèle
impitoyable, qui portent le trouble dans les
consciences, au lieu de les éclairer; un de ces
énergumènes de séminaire, aux convictions
ardentes, aux fanatiques prédications, qui
font de la chaire évangélique une arène de
malédiction et de vengeance, qui prêtent à
Dieu leurs fureurs, et qui croient racheter
le désordre de leur vie cachée par les éclats
publics d'une grande ferveur.
M. Loisel ne disait pas, comme quelques-
uns de ces hommes : faites ce que je dis et
non ce que je fais Il présentait toujours
l'exemple d'une vie simple et sans ostenta-
tion, pour appuyer l'autorité de sa parole sa-
crée. C'était un homme de bien qui était ar-
rivé à la tranquillité de la vie ecclésiastique
par les joies et les chagrins de la vie sociale ;
à la sagesse de l'âge mûr, par les passions de
la jeunesse; au célibat par le mariage ; et de
même que saint Augustin, en, recevant la robe
et la couronne de prêtre, il savait ce qu'il al-
— 43 —
lait quitter, et ce que son avenir lui réservait
encore d'épreuves.
A l'âge de trente ans, la mort lui avait en-
levé, presque en même temps dans une épidé-
mie , une femme adorée et deux jeunes enfans :
ainsi frappé dans son bonheur domestique,
le monde ne lui offrait plus qu'une existence
décolorée, un avenir sans espérance, et un
passé empreint de déchirans souvenirs.
Une grande résolution, un besoin de con-
soler les autres, à défaut d'espoir de conso-
lation pour lui-même, une piété ancienne et
sincère, tout le poussa aux rigueurs du sa-
cerdoce : la terre lui avait manqué, il fallait
bien qu'il se tournât vers le ciel.
Il était indulgent, parce qu'il connaissait le
monde et les hommes, parce qu'il savait que
nos fautes , naissent souvent de notre position
dans le monde; et miséricordieux, parce qu'il
avait l'expérience que les passions et les désor-
dres qu'elles amènent portent en eux-mêmes
leur première punition, et sont la source de
longs repentirs, autant que de joies éphémères.
Il était alors arrivé à l'âge de cinquante-cinq
ans : de nombreuses infirmités ne lui permet-
— 44 —
taient plus la même activité dans l'accomplis-
sement de ses devoirs.
— Mon cher monsieur Armès, dit un jour
en entrant chez celui-ci le bon curé, j'ai
l'honneur de vous présenter M. Henry Bel-
lemont, le jeune et nouveau vicaire qu'on
vient de m'envoyer de l'évêché, pour m'aider
dans mes travaux; et il fit avancer vers Armès
un jeune prêtre de bonne mine auquel ce
dernier fit un excellent accueil.
— Monsieur, lui dit Armès en s'inclinant,
soyez le bien venu parmi nous, et veuillez
vous asseoir.
— Depuis assez long-temps , comme vous
savez, reprit M. Loisel, je me trouvais sans
aide ; ma santé se détruit, la goutte m'assiège
une partie de l'année, et je sentais que je ne
pouvais plus suffire aux exigences de ma posi-
tion ; c'est ce qui m'a fait désirer un auxi-
liaire. M. Bellemont m'est particulièrement
recommandé par mes supérieurs, et spécia-
lement par son oncle, grand-vicaire à la ca-
— 45 —
thédrale de Nantes; j'espère que vous vou-
drez bien partager entre nous la bienveillante
amitié que vous m'avez toujours témoignée.
— Je n'ai fait que vous rendre justice, et
vous apprécier dignement, mon cher curé ;
chacun ici vous respecte et vous aime, comme
le consolateur des affligés, l'ami de tous les
honnêtes gens, le vrai pasteur représentant
Dieu sur la terre par ses vertus et son iné-
puisable charité. Je ne doute nullement que
Monsieur ne soit appelé à suivre votre exemple,
et à ce titre il peut compter d'avance sur les
mêmes sentimens d'estime et d'affection.
— Monsieur, répondit le jeune vicaire,
notre mission est trop belle, au milieu des
misères humaines, pour que nous puissions
manquer à en accomplir les exigences, afin
d'en mériter le prix dans ce monde et dans
l'autre. Dans mes sérieuses études ecclésiasti-
ques, j'ai sondé la carrière où m'appelaient
de bonne heure et le voeu de mon oncle et
la disposition de mes idées; je crois en avoir
compris l'importance et les devoirs, et je met-
— 46 —
trai tout mon zèle à mériter l'estime des gens
de bien, la vôtre surtout en particulier; car
à la paix de votre intérieur, aux paroles qui
sont échappées sur vous devant moi à notre
digne curé, je vois que vous êtes, sinon un
heureux de ce monde, du moins un homme
exempt de trouble et d'amers repentirs.
M. Armès fut favorablement prévenu par
cette réponse, passablement tournée pour un
séminariste, et il examina avec plus d'atten-
tion, tout en causant, le jeune prêtre qui lui
était présenté.
C'était un jeune homme qui ne paraissait
pas avoir plus de vingt ans. Il était d'une taille
un peu plus grande que la taille ordinaire, et
portait avec aisance les longs plis de sa robe
sévère et la symétrie coquette de son écharpe.
Sa contenance était calme et plus assurée que
d'habitude chez ceux qui pour la première
fois, se trouvent en présence d'un monde qu'ils
ne connaissent point encore.
Sa chevelure brune et bouclée faisait res-
sortir davantage la blancheur de sa peau; il
était pâle, comme tous ceux dont la vie est
— 47 —
intérieure ; à la tranquillité de son maintien,
à la teinte de sérénité, qui régnait sur son vi-
sage, à la pureté de son front dont aucune
ride ne venait altérer le tissu délicat, à l'im-
mobilité de ses yeux, on devait penser, au
premier coup d'oeil, que le jeune Bellemont
était d'un caractère doux et paisible, peu
susceptible de grandes émotions de joie ou
de douleur; mais un observateur plus exercé
que M. Armès eût aperçu sur ce front rêveur
quelques traces, bien fugitives, il est vrai,
quelques signes précurseurs d'un orage encore
enfermé; il eût remarqué, sur ses lèvres min-
ces et légèrement contractées, les signes non
équivoques d'un orgueil ironique et d'une
grande irritabilité; et dans les grandes lignes
de son visage régulier, quelque chose de for-
tement caractérisé, et comme le stygmate ou
de vertus déjà nées, ou de passions encore à
naître.
Ses yeux étaient naturellement voilés dans
le repos; mais; quand il était animé d'une
émotion quelconque, quand une pensée forte
et profonde se manifestait en lui, ce voile se
soulevait tout à coup, et un éclat extraordi-
— 48 —
naire, une lumière vive et pénétrante en jail-
lissaient pour révéler un riche foyer intérieur
et d'énergiques sentimens.
Sa parole enfin était douce et agréable
dans la conversation ordinaire, mais distincte
et sonore dans la chaleur de la discussion ou
du discours; elle avait quelque chose de vi-
brant dont la note allait réveiller, dans l'âme
de ses auditeurs, la fibre la plus endormie
et la moins accessible.
— Vous me paraissez bien jeune, monsieur
Bellemont, reprit M. Armès, pour vous être
engagé irrévocablement
— Monsieur, j'ai vingt-trois ans.
— J'avais cru jusqu'ici qu'on ne pouvait
devenir prêtre et prononcer des voeux sans re-
tour qu'à l'âge de vingt-cinq ans?
— Cela est vrai en général, répondit M. Loi-
sel, mais on peut, dans certains cas et par
une haute faveur, accorder des dispenses
d'âge, et c'est précisément ce qui est arrivé
pour monsieur.
— 49 —
— J'ai peine, je vous l'avoue, à m'expli-
quer une pareille chose, ne put s'empêcher
de répondre M. Armès; comment, quand à
vingt-cinq ans il est si peu d'hommes qui se
connaissent encore, quand il faut plus d'ex-
périence cent fois dans votre carrière que
dans toute autre, on se plaît à abréger l'é-
preuve , et l'on prive ainsi, à plaisir, un jeune
homme qui s'ignore, de la double garantie
du temps qui fait tomber bien des illusions,
et de l'âge qui apporte avec lui tant d'idées
nouvelles et de besoins inconnus !
— Monsieur le curé, voulez-vous bien lire à
monsieur la lettre de monseigneur ?
— Bien volontiers vraiment. Et M. Loisel
lut ce qui suit :
« MONSIEUR LE CURÉ ,
« J'ai l'honneur de vous adresser le jeune
« Bellemont que nous venons de vous donner
« pour vicaire, afin de vous seconder dans
« vos travaux, et cela sur votre demande. Je
4
— 50 —
vous recommande particulièrement ce jeune
« homme; il est de la plus haute espérance, et
« paraît destiné à avancer rapidement dans la
« carrière que lui ont ouverte et sa profonde
« vocation et les voeux de sa famille. Il n'est
« encore âgé que de vingt-trois ans ; mais sa
« haute instruction, ses études sévères, ses
« connaissances étendues , son austérité de
« moeurs et sa raison précoce ont levé tous
« les obstacles; et, à la vive sollicitation de son
« oncle, grand-vicaire à la cathédrale, des
" dispenses d'âge lui ont été accordées. Il se
« joint à moi pour vous le présenter en toute
« confiance.
« Agréez, etc.
« EVÊQUE DE NANTES. »
— Je vous demande pardon, monsieur, dit
Bellemont, avec une légère teinte de satisfac-
tion , j'allais presque ajouter d'orgueil, je
vous demande pardon d'avoir mis sous vos
yeux un pareil éloge beaucoup trop flatteur;
mais je sentais le besoin de justifier à vos
yeux la faveur qui m'a été accordée, au risque
de montrer les motifs sur lesquels elle repose.
— 51 —
— Je ne m'en plaindrai point, monsieur,
puisque sans cela nous aurions été privés de
l'avantage de vous avoir parmi nous.
L'arrivée de Cécile mit fin à cette conver-
sation; elle fit un léger salut au vicaire, et
s'informa avec intérêt de la santé de M. Loisel.
— Messieurs, dit M. Armès, nous vivons
tant soit peu retirés du monde ici; notre pays
n'offre pas de grandes ressources par lui-
même , si ce n'est un air pur et un site
admirable; mais nous tâcherons d'embellir
les moments de loisir et de délassement que
vous laisseront vos occupations. J'espère que
vous n'oublierez point ma demeure; le luxe
et l'abondance ne vous y seront point offerts;
mais, heureux et paisible, au milieu de mes
enfans, occupé seulement de leur avenir,
vous serez toujours assurés d'y trouver, l'un et
l'autre, un bon visage et un accueil empressé.
Les deux visiteurs s'inclinèrent en signe de
remerciement et de reconnaissance.
— 52 —
— Où sont donc vos deux jeunes enfans?
demanda le curé.
— Ils sont dans le jardin, dit Cécile ; voulez-
vous que je les appelle?
— Non, ma chère demoiselle, laissez-les
s'amuser.
— Ce sont sans doute les deux jeunes gar-
çons que j'ai aperçus, une partie de la ma-
tinée, jouant en face de ma fenêtre? Le plus
jeune m'a paru bien espiègle et bien inté-
ressant.
— Oui, monsieur, c'est un petit lutin qui
me ravit par la grâce de ses malices: une
chose me désole en pensant à ces enfans, c'est
que je comptais cette année les envoyer en
pension, du moins l'aîné, mais l'état de mes
affaires ne me permet pas de songer à présent
à leur éducation.
— Comment! est-ce que, cette faillite vous
tracasse toujours ? demanda M. Loisel avec in-
térêt.

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