Une glorieuse campagne, souvenirs de la guerre d'Italie / par C. Fallet

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Mégard (Rouen). 1860. Italie -- 1859 (Guerre contre l'Autriche) -- Récits personnels. 144 p.-[1] f. de front. ; in-12.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1860
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BIBLIOTHÈQUE MORALE
DE
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rmués
AVEC APFBOBATIOlf
UNE GLORIEUSE
CAMPAGNE
Souvenirs de la Guerre d'Italie
PARC. FALLET
ROUEN
MAISON MËGARD ET O, ÉDITEURS
E.YIMONT, Kx-Associiî successeur
1860
.;Les
ltnortil6 de la ont été et
un par
DE
L'Ouvrage ayant pour titre Uuc glorieuse
«Dàmpiisne a ét« In et admis.
Le Président du Comité,
Avis des Éditeurs.
Les Éditeurs de la Bibliothèque morale de la Jeunesse
ont. pris tout à fait au sérieux le titre qu'ils ont choisi pour le
donner à cette collection de bons livres. Ils regardent comme
une obligation rigoureuse de ne rien négliger pour le justifier
dans toute sa signification et toute son étendue.
Aucun livre ne sortira de leurs presses, pour entrer dans cette
collection, qu'il n'ait été au préalable lu et examiné attentive-
ment, non-seulement par les Éditeurs, mais encore par les per-
sonnes les plus compétentes et les plus éclairées. Pour cet exa-
men, ils auront recours particulièrement à des Ecclésiastiques.
C'est à eux avant tout, qu'est confié le salut de l'Enfance, et,
plus que qui que ce soit, ils sont capables de découvrir ce qui,
le moins du mQnde, pourrait offrir quelque danger dans les pu-
bliêations destinées spécialement à la Jeunesse chrétienne.
Aussi tous les Ouvrages composant la Bibliothèque morale
de la Jeunesse sont-ils revus et approuvées par un Comité
d'Ecclésiastiques nommé à cet effet par MONSEIGNEUR L'ARCHE-
vêque DE ROUEN. C'est assez dire que les écoles et les familles
chrétiennes trouveront dans notre collection toutes les garanties
désirables et que nous ferons tout pour justifier et accroître la
confiance dont elle est déjà l'objet.
INTRODUCTION.
Au mois de septembre 1858, un- jeune
artiste de nos amis partait pour Rome, où
il comptait se perfectionner par l'étude des
chefs-d'oeuvre de Michel-Ange, dé Raphaël
et de tant d'autres génies qui ont enrichi de
leurs travaux la capitale du monde chrétien.
Son intention était de passer en Italie deux
années au moins; mais au moment où la
guerre devint imminente entre la Sardaigne
et l'Autriche sa mère le rappela; car elle
craignait que les événements ne la retins-
sent trop longtemps éloigné d'elle.
Bien décidé à obéir, le jeune homme se
mit en route et écrivit pour annoncer son
prochain retour. Mais qui peut dire ce que
l'avenir lui garde ? Notre ami arrivait en
1.
tmÊ
GLORÏEISE CAMPAliXE.
flôféncô, 10 {tVHl i8W.
Ma bonne mère,
Je n'étais à Rome que depuis huit jours quand
j'ai reçu ta lettré à laquelle j'ai répondu par
ces delix mots Je pars. Jb tenais à t'aâsufér
de ma prompte obéissance, et j'avais tant à
faire, qâ'il m'eùt été impossible de t'écrire lon-
guêmdht. Aujourd'hui que j'ai un peu plus de
40 UNE GLORIEUSE CAMPAGNE.
temps à moi, nous allons causer; car je ne t'ai
rien dit du voyage que je viens de faire.
Ma dernière lettre-je ne compte pas celle
que je t'ai adressée en réponse à la tienne-
était datée :de l'abbaye du Mont-Cassin, où je
m'étais arrêté en me rendant de Rome à Nàples.
L'aspect de cet édifice, qui ressemble à un
joyau enchâssé dans les rudes montagnes des
Apennins, m'avait séduit; mais ce qui surtout
m'avait décidé à faire une halte dans cette cé-
lèbre abbaye, c'était le désir de prier pour mon
père sur le tombeau de son patron. Les cendres
de sainte Scholastique reposent auprès de celles
de saint Benoît, sous le maître-autel de l'é-
glise les précieux restes du frère et de la sœur
sons réunis ici-bas comme leurs âmes dans
le ciel. Cette chapelle est toute décorée des
marbres les plus éclatants. Les appartements
des pères et les salles des colléges sont admi-
rablement placés pour la vue qui s'étend à
d'incroyables distances, et l'extérieur de l'ab-
baye est orné de portiques et de statues qui en
font un très-remarquable monument.
Le lendemain, je me remis en route, me
dirigeant vers Capoue. Là, les Apennins s'ef-
facent une plaine ornée de pieds de vignes
croissant près des mûriers, autour dpsquels ils
s'enroulent offre aux regarda étonnés la végé-
UNE GLORIEUSE CAMPAGNE. 11
tation la plus magnifique. On comprend que
les délices de .ce beau pays aient amolli les
soldats d'Ànnibal.
Enfin, ou aperçoit un géant couronné d'une
aigrette de fumée blanche. C'est le Vésuve, qui
vous annonce Naples. Ce qu'il y a de beau à
Naples, ce n'est pas la ville, qui est cependant
très-importante; mais ce sont les quais, le
golfe et les campagnes environnantes. Le golfe
est l'un des plus beaux, sinon le plus beau du
monde. Les voyageurs en ont laissé de bril-
lantes descriptions les poëtcs l'ont chanté je
ne pourrais donc essayer de la dépeindre sans
rester bien au-dessous des tableaux qu'ils en
ont faits je me contenterai de te dire qu'ils
n'ont pu trop vanter ces bords enchanteurs et
ces eaux où se reflètent toutes les splendeurs du
plus beau ciel de l'Italie.
J'ai fait l'ascension du Vésuve. Si tu l'avais
su, bonne mère, tu te serais inquiétée, j'en
suis sûr. Pourtant cette ascension n'offre pas do
dangers, quand on est un peu prudent, est je
t'ai déjà dit que je le suis beaucoup. Le vieux
cr.atère ne donne plus que de la fumée; mais la
lave enflammée sort du flanc de la montagnes,
et, dès que lo soleil se couche, elle se colore
et ressemble à des ruisseaux de feu prêta à en-
vahir la campagnes. C'est ce qui arrive dans les
il UNE CHOMEUSE CÀJIÏ»ÀGtfÉ.
crises mais maintenant la lave se contente de
couler lentement, se recouvrant elle-même de
couches successives, comme la terre soulevée
par là charrue et qui retombe dé l'autre côté du
sillon.
3àns trop m'arrêter à Napîës où jë devais
revenir, jé passai en Sicile. C'est tin pays que
les artistes doivent visiter l'architecture y bffré
des monuments dés plus belles époques, et la
peinture trouvé dans le mélangé des types grecs,
espagnoles ét normands, de même que dans la
nature orientale de ces lieux une source de
grandes éttides. Mais je voulais être de retour
à Rome pour les fêtes de Pâques, dont on m'a-
vait vanté la merveilleuse solennité; jé né rés-
tai donc que peu de temps à Pàlerme, et après
une douce traversée, je me retrouvai à Pompéi.
Tu as entendu parler de cette antique cité
endormie pendant dix-sept siècles sous les
cendres du Vésuve, et revenue au jour avec les
grâces et la fraîcheur d'une jeune léthargique.
Sauf les toits des maisons, tônt est là vous
vivez pleinement de la vie privée et publique
des anciens dominateurs du monde. Je passai
quinze jours à Pompé!, puis je revins à Rome
par mer.
Cette excursion semblait m'avoir djsposé à
goûter mieux que jamais lés merveilles de l'art,
UNE GLORIEUSE CAMPAGNE. 15
rassemblées dans la ville éternelle comme dans
leur véritable patrie; je m'étais remis à l'étude
avec une ardeur toute nouvelle; j'étais heu-
teux, j'étais fier; car il me semblait, paûvre
atome, que moi aussi je pouvais faire quelque
chose de beau; et je rêvais à ce quelque chose
quand ta lettre m'est parvenue. Elle était si
pressante ta lettre, tria bonne mère, elle expri-
mait de si vives inquiétudes; que j'ai tout quitté
pour t'obéir.
Je puis dire que je t'ai fait un grand sacri-
fice mais tu n'as plus que moi à aimer, tu ne
vis plus que pour moi, et je me reprocherais
sévèrement de te laisser en proie aux angoisses
que tu m'exprimais. Je crois pourtant, mère,
que tu t'exagères les difficultés de la situation
lés événements pourront encore avoir une so-
lution pacifique et je suis presque fâché d'être
parti si vite. J'aurais pu rester encore au moins
huit jours à Rome le temps de dire un rapidé
adieu aux chefs-d'œuvre que je né reverrai
sans doute jamais et d'obtenir une audience
du saint-père. Je n'aurais pas voulu rentrer en
France sans m'être agenouillé devant le sou-
verain pontife, sans avoir reçu sa bénédiction
et me voici bien loin de Rome, et, avant la fin
de la semaine prochaine, je serai à Paris où
tu m'attends avec Impatience. C'est bien le cas
1,4 UNE GLORIEUSE CAMPAGNE.
de dire: L'homme propose. Enfin, je me
consolerai, .si ce prompt départ te prouve tout
le désir que j'ai de t'épargner la moindre peine
et la résolution que j'ai prise depuis longtemps
de sacrifier toujours mon plaisir. à ton bonheur.
Oui, sache-le bien, bonne. et tendre mère, tu
peux disposer de moi comme tu l'entandras je
t'appartiens, et, quoi que je puisse faire pour
t'être agréable, je ne te rendrai jamais tout le
dévouement et tout l'amour que tu m'as pro-
digués.
Mais je te fais là des protestations inutiles,
tu me connais aussi bien que je me connais
moi-même. Donc, je reviens à mon voyage.
Je visitai presque sans m'y arrêter Viterbe
Orviète, Pérouse. C'est à Pérouse que se trou-
vent les premiers essais de Raphaël et les belles
madones de Piétro Vanucci, son maître plus
connu sous le nom du Pérugin. Je ne m'arra-
chai pas sans peine à la contemplation de ces
chefs-d'ceuvre tous ceux que j'ai vus n'ont fait,
je crois, qu'augmenter on moi la soif d'en voir
d'autres. Nulle peine, nulle fatigue ne me
coûte, quand il s'agit de recueillir le fruit des
efforts et des inspirations des immortels génies
que le monde admire. Si l'on me disait qu'il y
a quelque part un magnifique tableau, mais
que, pour le voir, il faut braver des dangers
UNE GLORIEUSE CAMPAGNE. 15
sérieux, je les affronterais sans crainte. Me
vois-tu, transformé en chevalier errant, mar-
cher, l'épée à la main à la conquête d'un chef-
d'œuvre inconnu? Tu ris, bonne mère; eh bien
oui, je suis toujours l'enfant dont la tête s'exalte,
mais qu'une douce et sage parole, moins que
cela, un sourire, un regard ramène à la raison.
après Pérouse, j'ai vu Sienne, la poétique
ville de sainte C.atherine la rivale quelquefois
heureuse de Florence. Sienne possède de pré-
cieux monuments, et, fière de l'antiquité de
ses écoles, elle prétend ne le céder en rien à
la noble capitale des États toscans.
Que te dirai-je de Florence? Comment pour-
rais-je te peindre en deux mots cette admirable
ville, que je n'ai fait encore qu'entrevoir et dont
la magnificence m'éblouit? Ses musées sont les
plus beaux du monde, ses monuments sont su-
perbes, son nom est la bannière de la civilisa-
tion italienne ea langue est douce comme le
miol. Elle a produit autant de grands hommes
que les plus puissantes nations. Salut donc à
Florence, reine des arts, poétique berceau des
plus illustres génies
18 avril.
J'ai continué d'explorer la ville et je l'ai
trouvée plus riche encore que je ne le croyais
46 UNE GLOtUEUSB CAMPAGNE.
en chefs-d'œuvre de toutes sortes. Mais je dois
t"àvôuer4 ma bonne mère* que les préoccupa*
tions politiques m'ont empêché dé jouir. paisi-
blëment de ces trésors amassées depuis des
siècles. Il peut se faire que la France ne prenne
aucune part àut querelles de la Sardàigneet
de l'Àutricbé quelques personnes qui se disent
biéti informées le prétendent; mais ce qu'il y a
de certain, c'est qu'une guerre entre les Ita-
liens et les Autrichiens ne saurait être évités.
Le traité de Vienne a quadruplé les posses*
sions de l'Autriche en Italie, éü ajoutant au
duché de Milan, qui lui appartenait avant la
Révolution res États do la république de Ve-
nise la portion des États romains située sur la
rive gauche du Pô i enfin la Valteline. L'Au-
triche ne s'est pas contentée de ce vaste terri-
toire; elle a étendu son pouvoir sur le reste
de l'Italie par tous les moyens possibles. Aine!
elle a conclu des traités avec le grand-duc dé
Toscane, avec les ducs de Parme et de Mo»
dèiie, et, en vertu de ces traités; elle fait à peu
ptès ce qti'ello veut dans l'Italie centrale.
Cette puissance toujours croissante est un
danger pour la Sardaigne, danger que les plé-
nipotentiaires sardes ont signalé lors du con-
grès de Paris en 1856. Mais depuis cette époque,
la domination autrichienne n'a fait que à'affer-
UNE GLORIEUSE CAMPAGNE. 17
mir en Italie, ou, pour mieux dire, elle n'a
cessé d'y envoyer des troupes car le goùver-
nement autrichien n'est pas aimé dans ce pays.
Les impôts qu'il lève sur les provinces lom-
bardes, le système dè recrutement qu'il y à
établi, là sévérité avec laquelle il y exercé ses
droits, contribuent sans doute à cette antipathie
mais ils n'en sont pas la sèule causa.
t L'histoire, écrivit dernièrement le tni-
nistre sarde, nous fournit maints exemples de
gotivernements pires que celui de l'Autriche
moins universellement détestés que le sien. La
véritable cause du mécontentement des Lom-
bards-Vénitiens c'est d'être gouvernés domi*
nés par l'étranger, par un peuple avec lequel
ils n'ont aucune analogie ni de race, ni de
moeurs ni de goûts ni de langue. >
Or, depuis que des difficultés sérieuses se
sont élevées entre Françoié-Jbseph et Victor-
Emmanuel, ùnè vive agitation se manifeste
non-seulement en Lombardie, mais dans toute
l'Italie. Une société italienne constituée à Tu-
rin aide à ce mouvement et le dirigé par de
secrètes instructions. Ce n'est pas la premièrè
fois que la Lotnbardie conspire pour s'affratï-
chir de la domination autrichienne, et Silvio
Pellieb, dont leg souffrances supportées avec
une résignation toute chrétienne, nous ont fait
18 UNE GLORIEUSE CAMPAGNE.
verser tant de larmes, n'avait pas commis
d'autre crime que. d'entrer dans une de ces
conspirations.
cette époque, c'est-à-dire il y a près de
trente ans, les palais comme les chaumières
étaient fermés à tout ce qui tenait de près ou de
loin au gouvernement autrichien dans les
réunirons publiques, dans les fêtes, la jeunesse
italienne ne fraternisait point avec les étran-
gers, et il en est encore de même aujourd'hui.
Quoique je n'entende absolument rien à la poli-
tique, il me semble que cet état de choses ne
saurait toujours durer, et les préparatifs de
guerre que l'Autriche fait pour s'opposer aux
mouvements de l'Italie ne feront, je crois, qu'en
bâter l'explosion.
Le gouvernement sarde ayant décrété la for-
mation d'un corps de volontaires, des jeunes
gens des premières familles de Florence ont
demandé à servir comme simples soldats dans
un régiment de cavalerie. Ils sont partis le 2 de
ce mois pour Turin, et l'élite de la population
florentine les a accompagnés jusqu'au chemin
de fer. Là, tout s'est passé avec le plus grand
calme les volontaires ont dit adieu à leurs
amis, qui leur ont promis de lea rejoindre,
quand l'heure des combats aurait sonné. Parmi
ces jeunes gens, on cite le marquis Azzolino et
UNE GLORIEUSE CAMPAGNE. 19
le comte de Casanova, tous deux neveux du
prince Corsini le comte Cadolini, le prince
César Gori, enfin les deux frères Martini dont
la fortune est colossale.
Tout le monde ici croit à la guerre; pour-
tant il est question d'un congrès proposé par la
Russie et accepté, dit-on, par la France et la
Sardaigne. En attendant que les diplomates
aient trouvé le moyen de maintenir la paix, je
vais continuer mon voyage, sans me presser si
fort car si la guerre doit éclater, malgré les
efforts du congrès, ce ne sera toujours qu'après
ses délibérations. Je vais donc prendre, pour
rentrer en France, le chemin des écoliers, tu le
sauras, ma bonne mère; et si je suis un peu
en retard, tu n'en seras pas inquiète. Au re-
voir, mère chérie, à bientôt
G^nes, 23 avril ] 859.
Ma bonne mère.
Me voici à Gênes depuis hier: J'ai parcouru
la ville avec étonnement; car je m'en étais fait
une tout autre idée. Gênes la Superbe a de
beaux monuments, de magnifiques palais où
sont prodigués les marbres, les peintures les
dorures; mais les rues que bordent ces palais
sont ai étroites, qu'on n'en peut guère admirer
que le rez-de-chaussée faute de pouvoir s'en
éloigner assez pour les juger. Il y a pourtant
de belles promenades mais ce n'est pas là que
se trouvent les édifices remarquables. Rien de
UNE GLQRIEUSE CAMPAGNE. 31
plus inégal que le plan de la ville, de plus pit-
toresque, de plus inattendu; il y a des rues
presque à pic, des ruelles qui s'entre-croisent,
des passages sombres qui aboutissent à des
espaces découverts d'où la vue embr.asse l'im-
mensité de la mer. J'ai vu des peintures admir-
râbles,, que j'aurais voulu étudier à loisir, même
après les chefs-d'œuvre de. Rome et de Florence.
Mais je ressemble en ce moment au juif errant;
et quand je veux m'arrêter, ta voix me crie
Marche marche Ta voix et celle de la; guerre
car décidément ma bonne, mère la guerre est
inévitable.
Je suis en puisque le duché de
Gênes fait partie de ce royaume depuis, 481$;
je puis donc te dire que chacun etjt bien décide
à s'armer pourreppusser les Autrichiens, qu'on
s'attend d'un moment à l'autre, à voir
le pays. Les troupes, autrichiennes sont en force
dans la Lombarde elles, reçoivent encore chaque
jour de nouveaux régiments et se rapprochent
de la frontière sarde. L'Autriche, qui avuij; con-
senti d'abord à la réunion d'un congrès, vient
de mettre des conditions a sqn adhésion et de
sommer directement le Piémont 4'avoir il dé-
sarmer dans un délai de trois jours.
Depuis que ses frontières sont menacées,
Victor-Emmanuel y a dirigé aea troupes et a
22 UNE GLORIEUSE CAMPAGNE.
confié à la garde nationale la défense de ses
villes. L'armée est sur le pied de guerre, et
douze mille volontaires italiens sont venus la
grossir. Le roi ne peut congédier ces derniers
ni remettre les autres sur le pied de paix sans
manquer à ce qu'il doit à sa propre dignité il
est donc certain qu'il n'obéira point à la soin*-
mation de l'Autriche et que la guerre éclatera.
On affirme que l'empereur des Français va
venir au secours de Victor-Emmanuel, son al-
lié, et que la concentration d'un corps d'armée
sur la frontière sarde est ordonnée. Les Pié-
montais recevront avec joie, avec reconnais-
sance, le secours de la France, si, comme je
n'en doute pas, il leur est accordé; mais, privés
de cette généreuse et puissante alliée, ils n'en-
treprendraient pas moins de résister à l'Au-
triche.
L'armée sarde ne pourrait sans doute lutter
avec avantage contre des forces si supérieures
mais elle compte sur le soulèvement des popu-
lations lombardes, qui feront cause commune
avec elle, dès que les troupes autrichiennes ces-
seront de les tenir en respect.
Je quitte Gênes ce soir même et je ne m'ar-
rêterai qu'à Turin où je te prie de m'écrire
car les journaux français t'auront instruite de
la part que l'empereur compte prendre à cette
UNE GLORIEUSE CAMPAGNE. 25
guerre. On me dit ici que plusieurs régiments
ont été rappelés d'Afrique; on parle beaucoup
des zouaves, qui ont joué un grand rôle en
Crimée, et des tirailleurs algériens; on se ré-
jouit de voir arriver les Français on se pré-
pare à les recevoir comme des libérateurs;
quelques esprits chagrins doutent encore du con-
cours de nos vaillants soldats car la France,
disent-ils, n'a pas d'intérêt direct dans cette
guerre. A mon avis, ils se trompent si nous
laissons l'Autriche, déjà maîtresse d'une grande
partie de l'Italie, dévorer encore le Piémont,
nous aurons là une voisine qui pourra bien
nous menacer aussi quelque jour. D'ailleurs,
la France n'a pas besoin d'être intéressée à
soutenir le faible contre le fort, à prendre en
main la défense de la justice quand une noble
cause réclame son appui, elle offre généreuse-
ment son or et son sang.
La chambre des députés piémontais, qui s'é-
tait séparée à l'occasion des vacances de Pâques,
vient d'être réunie, vu les graves dangers qui
menacent l'État, et le gouvernement compte lui
demander aujourd'hui même de conférer au roi
les pleins pouvoirs exigés par les circonstances.
Ce décret sera voté par acclamation. On peut
dire que la guerre qui se prépare a toutes le3
sympathies des populations; au lieu de l'effroi
24 UNE GLORIEUSE CAMPAGNE.
que répand ordinairement l'annonce des hosti-
lités, on ne voit que de l'enthousiasme chacun
est prêt à faire les plus grands sacrifices à
l'honneur et à l'indépendance du pays la foule
se presse dans les églises ? mais c'est pour
implorer le succès des armes italiennes et non
pour gémir sur les maux qu'elle prévoit. Les
troupes sont pleines d'ardeur, les volontaires
veulent être dignes de marcher aux CQtçs des
soldats français; aussi depuis le matin jusqu'au
soir, et quelque temps qu'il fasse, on les voit
s'exercer au maniement des armes,
Adieu, ma mère. Avant de rentrer en France,
je verrai ,peut-être une armée française; car
tout annonce que les choses ne traîneront point
en longueur. Quel dommage que je ne puisse
pas voir aussi une bataille Mais tu serais
trop impatiente et trop inquiète.- AIIpns c'est
dit, je pars.
2
Turin 97 avril.
Ma bonne mère,
J'espérais arriver à Turin le 25, mais j'avais
compté sans l'encombrement des routes et des
chemins de fer. Ce sont les troupes qui défilent,
l'artillerie, les caissons les bagages de l'armée,
les munitions, les vivres; c'est un tohu-bohu
dans lequel on a peine à se reconnattre. Il m'a
fallu une patience à toute épreuve pour ne pas
renoncer à pénétrer jusqu'ici; enfin j'y suis et
j'ai sous les yeux le spectacle d'une agitation,
d'un mouvement dont je n'avais pas encore
l'idée.
Toute la population de Turin est dans les
rues à l'heure où je t'écris; car le roi, la fa-
26 UNE GLORIEUSE CAMPAGNE.
mille royale, les membres du sénat et du corps
lcgislatif; en un mot, tous les fonctionnaires
éminents doivent se rendre à la cathédrale, où
une messe solennelle sera chantée. On attend
le passage du cortége, et, pour s'aider à prendre
patience, on lit la proclamation adressée par
Victor-Emmanuel à ses soldats. Je l'ai lue aussi,
et j'y ai remarqué le passage suivant
c Vous aurez pour compagnons ces intrépides
soldats de la France, vainqueurs en tant de
signalées batailles, dont vous fûtes les frères
d'armes à la Tchernaïa, et que Napoléon III,
généreux défenseur de la justice-et de la civi-
lisation, envoie à notre aide en nombreux ba-
taillons. »
Cette phrase confirme la nouvelle que me
donne ta lettre du départ de l'armée française,
et, le çroirais-tu ? ma bonne mère, la présence
de quelques-uns de nos officiers m'a déjà été
annoncée comme certaine. Je m'assurerai du
fait tout à l'heure; car ma qualité de Français
m'a valu une place réservée dans l'une des
tribunes de la cathédrale, et les uniformes de
nos officiers brilleront au premier rang.
Hier, à huit heures 4u matin, un corps do
douze mille hommes environ a débarqué à G eu es,
au milieu d'une foule ivre de joie et de recon-
naissance.
UNE GLORIEUSE CAMPAGNE. 27
Enfin les voilà! ce sont bien eux!
s-'écriait-on. Vivent les Français Vive la France
Vive l'Italie Vive le roi
C'était à qui s'emparerait des premiers dé-
barqués on les entourait, on leur serrait les
mains, on les embrassait tous les yeux étaient
humides et toutes les voix émues, Nos sol-
date, que rien n'étonne, se montraient fran-
chement heureux de cette réception; ils ren-
daient poignées de main pour poignées d,e matin,
embrassades pour embrassades, et ils criaient
de toutes leurs forces ravis de comprendre et
de parler sitôt une langue nouvelle Evviva
l'Italia!
Les dames génoises jetaient. du haut des ter-
rasses de leurs palais des bouquets aux Français;
elles agitaient leurs mouchoirs et mêlaient leurs
acclamations à celles de la foule. La belle tenue,
l'air martial, la physionomie ouverte et franche
de nos soldats ont excité l'admiration; mais
les zouaves et les turcos ont eu plus de succès
encore que les troupes de ligne. Tu sais, ma
bonne mère, qu'on appellQ vulgairement turcos
les tirailleurs algériens. Presque tous néa sur
la terre d'Afrique et appartenant à diverses
tribus, les turcos ne ressemblent point aux
autres soldats; ils ont le teint basané, le regard
sauvage, la longue barbe et les allures étranges
28 UNE GLORIEUSE CAMPAGNE.
de gens habitués à la vie des déserts. On les a
vus d'abord avec une certaine terreur; mais
on s'est bientôt rassuré et comme tout ce qui
est nouveau a le privilège dé plaire et d'inté-
resser, la curiosité publique est vivement exci-
tée par les mœurs de ces Africains.
Les détails que je te donne, ma bonne mère,
me viennent de mon hôte qui a reçu ce ma-
tin une lettre de Gênes. Il paraît qu'en Savoie,
nos troupes n'ont pas été moins bien accueil-
lies. Sur toute leur route, ils ont reçu des ova-
tions enthousiastes; les autorités et le clergé
vont à leur rencontre et leur souhaitent la bien-
venue avec une joie impossible à décrire.
L'heure de la messe approche, je quitte ma
lettre; car il me faudra du temps pour me frayer
un passage à travers la foule. Si je n'en puis
venir à bout, je dirai que je suis Français, et l'on
me portera en triomphe jusqu'à la cathédrale.
Me voici de retour. La cérémonie était impo-
santé, moins par l'éclat des uniformes et des
parures que par le recueillement de tous ces
chrétiens qui venaient invoquer dans son temple
le Dieu des armées. J'ai prié de bon cœur
pour le succès des Piémontais, puisque leur
cause est devenue la nôtre, et que leurs triom-
phes doivent ajouter à la gloire de mon pays
mais j'ai prié aussi pour le prompt rétablisse-
UNE GLORIEUSE CAMPAGNE. 29
ment de la paix; car si la guerre a son côté
brillant, on ne peut s'empêcher de frémir à la
pensée des maux qu'elle traîne à sa suite.
J'ai aperçu en effet, quelques officiers fran-
cais, et le cœur m'a battu bien fort, en songeant
qu'ils ont dit adieu à leurs familles, à leur pa-
trie, pour venir verser leur sang sur la terre
d'Italie. Ces officiers, que je ne connais pas,
que je n'ai jamais vus, je les aime; car ce son
mes frères, puisque ce sont les enfants de la
France. Pourquoi ce sentiment de fraternité
n'existe-t-il pas entre toutes les nations, entre
tous les hommes, qui sont.les enfants de Dieu?
Pourquoi faut-il que l'ambition éloigne l'amour
qui devrait faire une même famille de, l'huma-
nité tout entière?
28 avril.
Hier, pendant que le roi implorait le secours
du ciel, avant d'aller prendre le commande-
ment de son armée, une députation composée
des personnages les plus distingués de Florence,
alla trouver l'archiduc Léopold II au palais
Pitti, pour lui dire que les troupes toscanes
désiraient marcher contre les Autrichiens. Don
Meri Corsini, qu'il fit appeler, lui proposa
d'abdiquer en faveur de son fils Ferdinand IV
et de conclure avec le Piémont une alliance oi.
50 UNE GLORIEUSE CAMPAGNE.
fensive et défensive. Léopoîd ne pouvait acéep-
ter, puisqu'il est l'allié de l'Autriche; il a donc
pris le parti de se tendre à Bologne, et là Toé-
cane se dispose à combattre avec la Francé et
la Sardaigne.
le' devrais déjà avoir quitté Turin, nia bonne
mère mais cè que j'ai vu de l'encombrement
des routes de Gênes ici n'est rien en compa-
raison de ce que je frencontrerais de Turin aux
Alpes; je préfère donc attendre encore quelques
jours. Tu peux être sans crainte, je suis en pays
ami. Je t'avoue d'ailleurs que tout ce dont je
suis témoin m'inspire un vif intérêt, et que je
regretterais toujours de m'être éloigné, sans
l'étùdier, de ce pays, qui sera bientôt le
théâtre de grands événements.
30 avril, 9 heures du matin.
Hier, ld municipalité de Turin a été informée
de la prochaine arrivée des Français, et ce ma-
tin au petit jour, les rues ont été envahies par
lés curieux, qui ne voulaient pas manquer le
spectacle de cette entrée. Il est près de neuf
heures ;le général de Sonnai ét son état-major,
le commandant et les principaux officiers de la
garde nationale de Turin sont à la gare, où ils
attendent le train qui porte nos troupes. Les mai-
sons sont pavoisées; toutes les fenêtres, tous les
TJNÊ GLOftlfeCSB CAMPAGNE. Si
balcons -sont occupés; c'est un coup d'oeil
admirable, Moi aussi, j'attends à la fenêtre le
passage de mes compatriotes.
Les tambours battent, c'èst le signal. La
foule ondule comme les' flots dé la mer; les
gardes nationaux tout ouvrir un passage; toutes
les mains se lèvent pour applaudir, tous les
mouchoirs volent en l'air. Les Français parais-
sent, l'état-major en tête. Un cri de joie les
salue, les bouquets pleuvent de tous calés. Sous
ma fenêtre, un vieillard élève Son petit-fils sur
ses bras et lui dit
Ecco buoni Frahcesi mio fâncîttllù, eccû
athici nosfri! (Voici lès bons Français, mon en-
fant, voici nos amis!)
Et l'enfarit envoie des baisers en répétant
Biumi Fràncesif àmici nostri!
Un bataillon des chasseurs de Vincénnes dé-
file d'âbôrd précédé du général feataHle qui
commande la brigade; püis voici le 48e dëlighë,
qu'on acclame à son tour. Les brii,
le délire on dirait, à les voir, des gens
pée là ruine, à la mort, et saluant leurs libé-
rateurs. Nos soldats paraissent touchés (le cet
accueil; je te dirai, ma bonne mère, que moi
aussi j'en suis ému, et que je me sens tout nôr j
d'être Français.
Je vais sortir tin peu, bon pour voir là ville,
52 UNE GLORIEUSE CAMPAGNE.
qui ressemble plus à nos cités du Nord qu'
Rome ou à Florence, mais pour échanger quel-
ques paroles avec mes compatriotes. Qui sait si
je n'en trouverai pas quelqu'un de ma. connais-
sance ? Et si je n'en trouve pas, je serai trop
heureux encore d'entendre parler ma langue par
tous ces braves enfants de mon pays.
10 heures du soir.
J'ai été plus heureux que je ne* l'espérais,
ma bonne mère. En sortant de chez moi, je
me suis trouvé face à face avec un jeune lieu-
tenant, qu'un capitaine de la garde nationale
emmenait bras dessus bras dessous. C'était
Camille D. Je te laisse à penser quelle sur-
prise et quel plaisir Il y avait deux ans que
nous ne nous étions vus; nous nous sommes em-
brassés ce qui a aussitôt réuni autour de nous
un groupe de curieux. Mais quelle curiosité
bienveillante J'étais l'ami de l'officier français
et j'entendais un pou l'italien il n'en fallait
pas tant pour que je fusse applaudi, choyé par
tout ce monde. Plus de dix personnes voulaient
m'emmener avec Camille; mais il était bien
juste que je suivisse de préférence le capitaine
qui s'était emparé de Camille
Une femme pleine de distinction deux col-
légiens et trois petites filles charmantes atten-
UNE GLORIEUSE CAMPAGNE. 35
2.
daient sur le balcon d'une maison de la place
San-Carlo le. retour. du capitaine, En le voyant
accompagné de deux jeunes gens, la famille
battit des mains; mais je ne pris pour, moi
qu'une très-mince part de cette joie, qui, sans
aucun doute, était produite par l'uniforme de
mon ami.
Un excellent déjeuner fut servi aussitôt après
les premiers compliments échangés, et la plus
franche cordialité nous en fit les honneurs.
Notre hôte paraissait plein de confiance dans
le triomphe des Piémontais unis aux Français,
et bien décidé d'ailleurs à faire tous les sacri-
fices nécessaires au succès.
Les. Autrichiens, disait-il, marcheront
sans doute sur Turin; mais ils n'y arriveront pas
sans avoir bien des obstacles à vaincre. Ils ont
commencé hier à passer le Tessin sur divers
points et ils l'ont franchi sans résistance. Nous
ne sommes pas assez forts pour défendre l'ex-
trême frontière, et nos avant-postes ont l'ordre
de se retirer devant l'ennemi, en inondant les
campagnes envahies. C'est ce qu'ils font sans
que personne murmure., Les paysans s'enfuient
avec leurs bestiaux et leurs provisions; on lâche
les écluses des canaux destinés à féconder les
rizières, et, de cent mètres en cent mètres, on
coupe les grandes routes par des fossés pro.
34 UNE 6ÏMlEtiS8 CÀ»*»ÀGfcfe.
fonds, Voüs comprenez que cela doit retarder
la marche des colonnes ennemies elles avan-
ceront pourtant; mâis avant qu'elles pénètrent
jusqu'ici, plus d'un sanglant combat sera livre
car nous mourrons tous. s'il le faut, plutôt que
dé devenir sujets de l'étranger.
La plus petite fille, effrayée à ces paroles, se
jeta en pleurant dans les bras de son père.
le,ne veux pas que tu meures, s'écriait*
elle en le couvrant de baisers.
le- ne mourrai pas non plus, chère âme,
dit le capitaine voilà un officier français qui
me défendra..
Bien vrai? demanda l'enfant.
Oui, dit Camille en la prenant sur ses
genoux.
• Eh bien signor fraficese, je vous aimerai
de tout amon coeur et je prierai Dieu pour vous
tous les jours, répondit là petite fillé.
Il n'y avait rien que de bien simple dans cette
réponse; cependant elle nous fit venir les larmes
aux yeux.
Le roi part demain pour prendre le comman-
dement de son armé©. Le général Mac-Mahon
est arrivé à Gênes. Le maréchal Cànrobert et
le général Niel sont ici mais ils vont ausei
partir demain avec nos troupes pour Alexandrie,
qu'on regarde comme une des plus fortes places
tifcfe gLoîUeuSe campagne. m
dè guerre de l'Italie. Ellé est entourée d4tn-
menses ouvrages avancés et sa vàsté citadelle
s'appuie à la rive gauehe du Tanaro, qui peut,
au moyen de nombreuses écluses inonder su-
bitement les abordes de la place.
Camille veut absolument m'y conduire; il
prétend que je n'aurai jamais l'occasion de
voir une armée comme celle qui va s^ réunir.
La tentation est forte; mais je suis pressé de te
revoir, ma bonné mère, et, dès que je le pour-
rai, ce sera vers là France que jè iiiè dirigerai.
La division fcoùàt a passé tout entière le
mont Cenis; mais son général lie la conduira
pas au combat. Déjà souffrant lorsqu'il a reçu
l'ordre dé partir, il n'a pas hésité à se mettre
éd routé mais son état s'est aggravé et il
vient de succomber à une attaque d'apoplexie.
C'est le général Trôcliù qui le remplace.
On dit que quatre'vingt mille Autrichiens
vônt se diriger sur Hovi et quarante mille vers
la Doire. dètte matche comblerait les veux dës
Piémontais, qui hé demandent qu'à se mesurée
au plus tôt avec leurs ennemis. Le général Me-
nabrea a fait faire d'importantes fortifications
aux environs de Chivasso sur la Doire. Ces
travaux ont été admirés par les meilleurs inaé-
nieurs français et si les Autrichiens venaient
attaquer ce point, vingt mille hommes suffiraient,
56 UNE GLORlEUSE CAMPAGNE.
à ce qu'on assure, pour les y tenir en échec
pendant au moins huit jours.
Tout le monde compte sur une heureuse issue
de cette guerre, pour laquelle chacun s'empresse
de faire tous les sacrifices nécessaires. Le gou-
vernement ayant demandé quatre cents chevaux
aux propriétaires de Turin, ceux-ci en ont
fourni mille, donnant avec joie pour le service
de l'armée leurs meilleurs attelages.
Les Autrichiens ont leur état-major général
à Pavie. Leurs avant-postes de cavalerie étaient
ce matin à Vespolate et à Cerano et de fortes
colonnes s'avancent vers Mortara. En ts procu-
rant une carte du théâtre de la guerre, tu
pourras suivre tous ces mouvements. Il. y a
quelque chose d'héroïque dans le calme des
populations menacées elles ont confiance dans
la justice de leur cause, dans l'aide de la
France, mais surtout dans la protection de
Dieu. Je prie de tout mon cœur pour que
cette confiance soit récompensée. Adieu, bonne
et tendre mère; je t'embrasse comme je t'aime.
IV.
Alexandrine, 5 mai 1859.
Ma bonne mère,
Camille est parti hier pour Alexandrie, et moi
avec lui. Je te promettais de ne pas céder à la
tentation mais elle a été si forte, que j'y ai
succombé. Me voici donc au beau milieu de
notre armée, et si près des Autrichiens, que
nous distinguons la fumée de leurs camps. Je
ne regrette pas de m'être laissé entraîner car
le spectacle que j'ai sous les yeux est au plus
haut point digne d'intérêt. Il me fournit plus
d'un excellent sujet d'études; et de plus, il me
tourhe, il me fascine, il me transporte.
La place est magnifique et fortifiée sur un
si grand espace, qu'elle peut contenir une ar-
mée elle domine une vaste plaine et se relie
d'un côté à Gênes, de l'autre à Turin. Elle est
parfaitement armée et approvisionnée; rien n'a
été négligé pour la mettre en état de défense,
et je ne m'étonne pas qu'elle ait été choisie
puur baae des opérations des armées alliées,
58 UNE GLORIEUSE CAMPAGNE.
La guerre a rendu bien triste la physionomie
de ce pays si riche et si beau. La plaine na-
guère couverte de mûriers, d'oliviers, d'aman-
diers, de toutes sortes d'arbres aux fruits déli-
cieux, est maintenant couverte des débris de
cette luxuriante végétation la hache des Pié-
montais a tout abattu, même les maisons de
campagne qui égayaient les environs de la ville.
Il ne faut pas que l'ennemi puisse s'embusquer
derrière un bouquet de bois ni que rien gàne
le feu de ces redoutables pièces d'artillerie qui
garnissent les remparts.
Mais ce qu'il faut renoncer à peindre c'est
lé bruit, c'est l'activité qui règnent dans la
ville dans les bourgs et dans les hameaux qui
l'entourent. L'artillerie, la cavalerie, les zouaves,
les chasseurs dé Vincennes, la ligne s'y rien-
contrent auprès des volontaires piémontais,, des
soldats du génie èt dés bersaglieri. Lesberâaglieri
sont les tirailleurs de l'armée sarde on les re-
connaît à leur chapeau empanaché la petite
lanterne que plusieurs d'entre eux portent au
bout du fusil, et mieux encore à leur vigueur,
à leur souplesse, à la justesse de leur tir.
Les soldats piémontais sont généralement
beaux et forts, leur tournure est martiale, et
l'impatience de combattre se lit dans leurs yeux.
Beaucoup sont tout 'jeunes quiconque est en
UNE GLORtEUSE CAMPAGNE. 59
état de'porter les srmes veut prendre sa part
de cette guerre.
Le roi Victor-Emmanuel a son quartier gé-
néral à San-Salvadorè; petite ville très-pitto-
resque située à neuf ou dix kilomètres d'A-
lexandrie et l'on pense que l'empereur, qui a
promis de venir se mettre à la tête de ses
troupes, s'établira d'abord à Alexandrie; mais
personne ne sait rien de positif ni là-dessus, ni
sur le plan de campagne qu'adopteront les deux
souverains.
Un premier engagement a eu lieu à Valenza,
entre les tirailleurs autrichiens et piémontais,
ceux-ci placés sur la rive droite du Pô et ceux-
là sur -fa rive gauche. Les Autrichiens ont sou-
tenu leurs tirailleurs par quelques obus, qui
n'ont pas tait grand tdal. Ils ont ensuite essayé
urne pointe sur Casale; mais ils ont été obligés de
se retirer.
Les combats vont se succéder. Maintenant
que les Français sont arrivés en nombre déjà
Imposant, les Piémontais s'opposeront à l'en-
vàHissëtnent de leur territoire, qu'ils se conteri-
taient d'abord d'inonder. On se demande coin.
itien.t, avec lés forces dont ils disposent, les
Autrichiens ne se sont pas rapidement portés
sur Turin, que l'armée sarde ne pouvait cou-
vrir, et comment ils n'ont pas songé à couper à
40 UNE GLORIEUSE CAMPAGNE.
nos troupes le passage des Alpes.. La lenteur, et
l'indécision dont ils ont fait preuve seront sans
doute le salut du Piémont.
Les premiers coups de fusil échangés ont mis
tout en fièvre; l'odeur de la poudre est dans
l'air et semble porter à tous les cerveaux nos
soldats sont superbes tant ils témoignent de
désir de combattre et de certitude de triom-
pher. Leur gaîLé ne se dément pas, malgré les
fatigues, malgré les nuits passées en plein air,
sous une pluie diluvienne car il faut te dire,
ma bonne mère, qu'il pleut à torrents depuis
quelques jours, et que la Campagne est trans-
formée en un véritable lac de boue.
Si c'est là le beau ciel de l'Italie qu'on
nous vantait tant, disent les vieux troupiers
grand'merci nous aimons mieux celui de la
France.
Les zouaves et les turcos regrettent l'Afrique,
et prétendent qu'une bonne bataille ne serait
pas de trop pour se réohauffer. Tout en se plai-
gnant, on rit, on plaisante, et tout finit par la
promesse de faire payer cher aux Autrichiens
les ennuis de l'attente.
Lors du passage des Alpes par le 55e de
lignes la pluie et le vent coupaient la respira-
tion à ces braves soldats et les empêchaient d'a*
vancer,
UNE GLORIEUSE CAMPAGNE. 41
M'est avis dit l'un d'eux, que si le bon
Dieu avait eu le sac au dos, quatre-vingt-dix
cartouches et quatre jours de vivres à porter,
quand il a créé la terre, il n'aurait pas fait les
montagnes si hautes.
Tout le monde applaudit, et le courage re-
vingt. Quelques jours après, une compagnie ar-
rivait dans un village dont toutes les maisons
étaient déjà occupées. On offrit aux nouveaux
venus de bivouaquer dans l'église.
Non, répondit l'un d'eux, quand nous
entrons dans une église, c'est pour y prier.
Nous camperons à la belle étoile.
On aime à trouver dans des soldats marchant
au combat ce respect du saint lieu; il prouve
que, soua un extérieur léger, ces braves jeunes
gens ont conservé le souvenir des principes que
les leçons de leurs parents ou des dignes curés
de nos campagnes ont gravés dans leurs cœurs.
Les Autrichiens, repoussés dans une pre-
mière affaire, ont renoncé à établir le pont
qu'ils avaient voulu jeter sur le Pô, près de
Frassinetto, et ils ont abandonné quelques-unes
de leurs positions. Les Piémontais se fortifient
dans leurs lignes et se tiennent prêts à tout
événement; mais l'opinion générale est qu'il
n'y aura rien de sérieux avant l'arrivée de l'em-
pereur. Les provinces envahies attendent avec
42 UNE GLORIEUSE CAMPAGNE.
angoisse qu'on les délivre de la présence des
ennemis et l'on ne reconnaîtrait plus dans ces
plaines ravagées, dans ces hameaux abandon-
nés, dans ces villes désolées, le pays qu'un
Italien appelait poétiquement la terre du sourire
de Dieu.
Si tu me rassurais par un mot, ma bonné
mère, si tu me disais que tu es tranquille sur
mon compte Jet que tu me permets, puisque
l'occasion s'en présente, de voir de près ce que
c'est que la guère, je prolongerais encore un
peu mon séjour en Italie, et je suis persuadé
que les scènes qui me seraient offertés profite-
raient à ma carrière d'artiste. Je ne veux pas
te trompeur cela n'est digne ni de toi ni de moi;
je pourrais partir, si j'y tenais; les routes, extrê-
mement encombrées, ne sont cependant pas tout
à fait interdites aux voyageurs paisibles du si
elles le sont, c'est plutôt à qui voudrait venir
de France à Alexandrie qu'à moi, qui irais d'A-
lexandrie en France. Ordonne, ma bonne mère,
et j'obéirai mais songe qu'il faut que le désir
que j'éprouve de rester soit bien grand pour
qu'il m'ait porté à chercher des excuses pour
me dispenser de courir vers toi.
Adieu, mère; aussitôt ta lettre reçue, rien
ne m'empêchera de partir, si tu me rappelles.
Gênes, 13 mai 1859.
Merci de ta lettre, ma bonne mère Elle m'a
causé une joie que je ne puis t"exprimer. Tu
me permets de rester Ici quelque temps encore
tu comprends que je le souhaite, et, avec une
admirable bonté, tu me cherches toi-même dés
excuses. On a bien raison de dire que l'idéal
de la tendresse, de l'Indulgence, du dévoue-
ment, c'est une mère. Et quelle sollicitude Tu
devines que la pension que tu me fais doit être
insuffisante dans les circonstances où je me
trouve, que cette insuffisance m'empêcherait de
44 UNE GLORIEUSE CAMPAGNE.
profiter complétement de la permission que tu
m'accordes, et tu m'envoies une lettre de crédit
sur un banquier de Gênes.
Tu savais donc bien que j'irais à Gênes pour
y voir arriver l'empereur? Je ne regrette pas
d'y être venu; car j'ai été témoin de transports
dont aucune description ne pourrait donner
l'idée.
Dès le matin, on remarquait dans la ville
une animation beaucoup plus grande encore
que celle des jours précédents toute la popu-
lation, en habits de fête, allait, venait, se
massait sur les quais, sur les terrasses qui do-
minent la mer, pour apercevoir plus tôt le
yacht impérial. Toute la rade était couverte
d'embarcations pavoisées aux couleurs de
France et de Sardaigne; et dans toutes ces
embarcations, des femmes aux toilettes élé-
gantes, des enfants joyeux se jouaient au mi-
lieu des fieurs, dont on avait fait d'immenses
provisions. Un pou avant l'heure annoncée pour
l'arrivée de l'empereur, les grenadiers de la
garde et les zouaves se rangèrent en bataille
sur le port, aux acclamations de la foule, à qui
ce mouvement annonçait l'approche de la flot-
tille.
A deux heures l'apparition du v&isseau la
Reine-Hortense a été signalée par une explosion
UNE GLORIEUSE CAMPAGNE. 43
de bravos, de battements de mains, et par une
pluie de bouquets. Les roses les dahlias, les
fleurs de toutes sortes couvraient la rade et for-
maient un magnifique effet. Les barques se sont
rangées à droite et à gauche pour laisser avan-
cer le yacht, sur le pont duquel l'empereur
était debout. Le prince Napoléon le prince de
Savoié-Carignan et le ministre de Sardaigne
étaient allés en-mer à sa rencontre il descendit
avec eux dans un élégant canot, et bientôt il
mit le pied sur le sol de l'Italie.
Des cris des trépignements, des vivat des
larmes de joie, des fleurs, saluèrent son pas-
sage à travers les rues et les places publiques,
et les mêmes transports l'accueillirent partout
où il se montra.
Ce matin, le roi Victor-Emmanuel est venu
voir l'empereur, et il est reparti presque aussi-
tôt pour son quartier général, qui vient d'être
transféré de San-Salvadore à Occimiano. Le
temps presse sans doute; car on assure que
Napoléon III quittera Gênes dès demain pour
se rendre à Alexandrie.
A peine arrivé, il a adressé à son armée
l'ordre du jour suivant
« Soldats! je viens me mettre à votre tête
pour vous conduire au combat. Nous allons
seconder ia lutte d'un peuple revendiquant son
46 UNE GLORIEUSE CAMPAGNF.
indépendance et le soustraire à l'oppression
étrangère. C'est une cause sainte, qui a les
sympathies du monde civilisé.
f Je n'ai pas besoin de stimuler votre ardeur
chaque étape vous rappellera une victoire. Dans
la voie Sacrée de l'ancienne Rome, les inscrip-
tions se pressaient sur le marbre pour rappeler
au peuple ses hauts faits de même, aujour-
d'hui, en passant par Mondovi Marengo, Lodi,
Castiglione Arcole, Rivoli, vous marcherez
dans une autre voie Sacrée, au milieu de ces
glorieux souvenirs.
« Conservez cette discipline sévère qui est
l'honneur de l'armée. ici, ne l'oubliez pas, il
n'y a d'ennemis que ceux qui se battent contre
vous. Dans la bataille, demeurez compactes et,
n'abandonnez pas vos rangs pour courir en
avant. Défiez-vous d'un trop grand élan c'est
la seule chose que je redoute.
« Le3 nouvelles armes de précision ne sont
dangereuses que de loin elles n'empêcheront
pas la baïonnette d'être comme autrefois,
l'arme terrible de l'infanterie française.
Soldats! faisons tous notre devoir et met-
tons en Dieu notre confiance. La patrie attend
beaucoup de vous. Déjà. d'un bout de la France
à l'autre, retentissent ces paroles d'un heureux
UNE GLORIEUSE CAMPAGNE. 47
augure La nouvelle armée d'Italie sera digne
« de sa sœur aînée. >
Cet ordre du jour, qui-promet enfin des com-
bats, a été reçu avec joie par nos troupes les
soldats, que la présence de l'empereur avait
déjà remplis de joie et d*ardeur, se serrent la
main, en se félicitant de marcher bientôt en
avaut.. Les zouaves caressent leur baïonnette
tranchante, et j'ai entendu un vieux sergent
raconter, comme si la première rencontre avait
déjà eu lieu, des prouesses incroyables. Il ne
s'agit de rien moins que de vaincre chacun pour
sa part plus de dix Autrichiens, de s'élancer
sur les artilleurs, dé prendre les canons les
drapeaux, et de mener tambour battant l'armée
ennemie jusqu'à Vienne.
Je ne pus m'empêcher de rire, en écoutant
ce récit qui mettait des étincellés dans les
yeux des troupiers réunis alors autour de la
marmite; mais Camille, qui me tient compa-
gnie quand son service ne le réclame pas, me
dit simplement
Tu ne connais pas ces gens-là; tu ne sais
pas de quoi ils sont capables.
Je les crcis très-brave?, lui répondis-je;
mais tu me permettras de douter qu'ils puissent
accomplir des choses impossibles.
Bab reprit Camille en souriant, est-ce
48 UNE GLORIEUSE CAMPAGNE.
qu'il y a quelque chose d'impossible au soldat
français, et au zouave en particulier? Le maré-
chal Canrobert, qui les connaît, disait un jour,
au milieu des sables du désert africain Si
je leur demandais des fraises, je crois qu'ils
m'en trouveraient. »
Je viens de toucher mon argent; hier il eût
été inutile de se présenter chez le banquier:
tous les bureaux étaient fermés. L'empereur
part demain pour Alexandrie; je n'ai plus rien
à faire à Gênes et je pars aussi, à moins qu'il
ne me soit impossible de trouver place dans un
wagon, Je ne suis ni zouave ni soldat français,
il m'est donc permis de croire aux choses im-
possibles, et je t'assure que les simples voya-
geurs comme moi autrement dit les pékins
n'ont pas le beau rôle par le temps qui court.
'rous les privilèges sont pour l'uniforme; par
malheur, je ne puis en endosser un.
14 mai.
L'empereur est parti; les troupes sont en
marche artillerie, cavalerie, fantassins, vivres
et bagages quittent la ville. C'est un bruit, un
mouvement, un désordre apparent, qui ne
manque pas de pittoresque. J'ai trouvé une
petite colline du haut de laquelle on voit se
dérouler cette scène si animée; je vais prendre
UNE GLORIEUSE CAMPAGNE. 49
3
mes pinceaux et essayer de la reproduire pour
t01.
Il est cinq heures; je rentre content de mon
croquis, dans lequel tu reconnaîtras presque
tous les uniformes français. Décidément je ne
me mettrai en route que demain. On commence
à avoir ici ses coudées un peu plus franches
j'en profiterai pour dormir à mon aise cette
nuit; car il faut que je te dise, ma bonne mère,
que si Camille ne m'avait offert le tiers d'un
matelas bien dur, qu'il partageait déjà avec son
capitaine, je ne sais où j'aurais couché. Ce
soir, je puis, sans trop entamer les fonds que
je viens de toucher, me procurer une chambre,
ou prendre pour moi seul celle que nous occu-
pions à trois. Elle n'est pas brillante; mais
comme j'ai été bien heureux d'y être admis, je
ne veux pas la mépriser.
J'allais encore oublier de te donner des nou-
velles de ma santé, et tu te serais figuré que
j'étais malade. Il n'en est rien, grâce à Dieu.
Je suis leste, dispos j'ai un appétit féroce,
quoique je dorme peu, que je fatigue passable-
ment, et que mon ordinaire soit très-frugal.
Mais à la guerre comme à la guerre
Alexandrine, 31 mai 1859.
Ma bonne mère,
J'ai tant de choses à te dire aujourd'hui, que
je ne sais vraiment par laquelle commencer. Tu
sais déjà, sans doute, que nous avons remporté
hier une victoire à Montebel1o; car le télé-
graphe va plus vite que la poste tu sais en-
core, depuis que tu as reconnu mon écriture
que je suis vivant, j'ajouterai bien portant;
puis, pour ne pas m'embrouiller dans mon ré-
cit, je vais commencer par le commencement.
Pourtant c'est la fin qui m'embarrasse mais
arrivé là, je m'en tirerai comme je pourrai.
Parti de Gênes le 45, j'avais fait, comme
UNE GLORIEUSE CAMPAGNE. 51
d'habitude, une espèce de petit journal, que
je te destinais; mais je l'ai perdu, et je suis
obligé de recommencer mon récit.
J'avais déjà vu Alexandrie mais depuis que
l'empereur y a établi son quartier général,
cette vaste place forte a pris une physionomie
plus guerrière et plus animée encore. Les régi-
ments passent, les généraux se rendent au
Palais-Royal. résidence de l'empereur, les of-
ficiers d'ordonnance se croissent dans toutes les
directions; il y a dans l'air quelque chose qui
annonce de prochains combats. C'est du moins
ce que j'ai éprouvé en rentrant dans cette ville.
Mon premier soin a été de chercher Camille,
qui a été non-seulement mon cicerone, mais en-
core ma providence, depuis que tout est envahi
par nos troupes; j'ai cherché vainement, il était
déjà parti.
Devinant alors qu'il me serait difficile de trou-
ver un gîte et un couvert, et plus difficile en-
core de visiter sans mon répondant tout ce
que je désirais voir, c'est-à-dire la citadelle et
les nouveaux ouvrages avancés j'ai pris le
parti d'aller faire une excursion du côté de Ma-
rengo.
Inutile de te parler de la réception faite à
l'empereur par les habitants d'Alexandrie. Je
ne l'ai pas vue mais j'en ai entendu raconter
52 UNE GLORIEUSE CHAMPAGNE.
les détails. C'était le même enthousiasme, la
même joie qu'à Gênes. On avait fait de grands
préparatifs pour le recevoir; les maisons dispa-
raissaient sous les draperies aux couleurs fran-
çaises et sardes, des bannières et des trophées
décoraient le chemin par lequel il devait passer,
des arcs de triomphe y avaient été élevés.
Sur deux colonnes placées à la sortie de la
gare, on avait inscrit ces pa,roles de l'empe-
reur
c Le but de cette guerre est de rendre l'Italie
à elle-même, et non de la faire changeur de
maître nous aurans à nos frontières un peuple
ami qui nous devra son indépendançe.
c Que la France s'arme et dise résolument à
l'Europe Je ne veux pas de conquêtes mais
j'avoue hautement ma sympathie pour un peuple
dent l'histoire se confond avec la nôtre et qui
gémit sous l'oppression étrangère.
Sur les deux autres faces de ces colonnes,
on avait reproduit aussi deux phrases de la pro-
clamation du roi Victor-Emmanuel
c Coi miei soldatti combatterano le battaglie
della libertà e della giustizia, i prodi soldatti
dell' imperatore Napoleone, il mio generoso
alleato.
« Napoleone 111 accorre sempre ià dove vi e
UNE GLORIEUSÉ CAMPAGNE. 55
una causa giusta da difendere, e la civiltà da
fare prevalere (1).
C'est toi, bonne mère, qui m'as appris le peu
d'italien que je sais je me dispense donc de te
donner la traduction de celui-ci mais quand
je serai de retour en France, nous lirons en-
semble, si tu le veux bien, quelques-uns des ou-
vrages que j'ai traduits jadis auprès de toi, et
je t'enseignerai si je le puis la prononciation;
car il faut bien que je te dise que j'ai été quel-
que temps sans comprendre et sans pouvoir
parler la langue de ce pays, que je croyais
pourtant savoir.
Enfin rien n'avait été épargné pour faire à
Napoléon III une brillante réception; le soir,
au théâtre, quoique l'empereur n'assistât pas
au spectacle, une cantate en son honneur a
été récitée par le meilleur acteur de la troupe
et très-chaleureusement applaudie.
Le 15, qui était un dimanche, j'ai vu, avant^
de quitter Alexandrie, l'empereur, suivi de son
état-major et accompagné des maréchaux Vail-
lant et Canrobert, se rendre à pied à la ca-
U) « Avec mes soldats combattront les armées de la li-
berté et de la justice, les braves soldats de l'empereur
Napoléon mon généreux allié.
« Napoléon III accourt toujours là où il y a une cause
juste a défendre et la civilisation à faire prévaloir. »

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