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Une longue escale maltaise à Tunis

De
484 pages
Le narrateur converse avec sa mère qui vit difficilement son veuvage récent. Le dialogue entre le fils et la mère est l'occasion pour l'un de retrouver les souvenirs marquants d'une enfance maltaise à Tunis et pour l'autre d'évoquer sa vie de famille en Tunisie à travers la mémoire du mari défunt. Le témoignage de la mère éclaire ainsi le fils qui comprend mieux l'histoire de sa communauté d'origine dont le parcours migratoire commence à Malte, se poursuit en Tunisie et prend fin en France.Š
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Carmel SammutUne longue escale maltaise à tunis
Le narrateur converse avec sa mère, une femme octogénaire, vivant dif- Une longue escale maltaise fcilement son veuvage récent. Le dialogue qui s’instaure entre le fls et la
mère est l’occasion pour l’un de retrouver les souvenirs marquants d’une
enfance maltaise à Tunis et pour l’autre d’évoquer sa vie de famille en à tunis Tunisie à travers la mémoire du mari défunt. La fgure paternelle,
omniprésente dans ces conversations, refète les contradictions d’un homme
profondément enraciné dans sa Tunisie natale mais tragiquement attaché
roman familialà une identité maltaise mythique. L’exil en France lui sera fatal.
Ce récit à deux voix fait resurgir le destin d’une famille maltaise, un
destin oscillant entre une francophilie voulue, héritage d’un passé colo -
nial, et un attachement authentique à un pays de naissance, devenu
indépendant politiquement et qu’il a fallu quitter à contrecœur. Le témoignage
de la mère éclaire ainsi le fls qui comprend mieux l’histoire de sa
communauté d’origine dont le parcours migratoire commence à Malte, se
poursuit en Tunisie et prend fn en France.
Carmel Sammut, né à Tunis, issu de la communauté maltaise,
s’est intéressé à ses origines en tant qu’historien et sociologue. Il
a consacré ses recherches à l’analyse des phénomènes coloniaux
et migratoires ainsi qu’aux problèmes identitaires des minorités
ethniques dans le monde méditerranéen, Il s’attache maintenant à
raconter l’histoire des Maltais de Tunisie sur le mode romanesque.
Illustration de couverture : La Porte de Bab-el-Khadra,
quartier maltais de Tunis (Carte postale - Collection privée).
33 €
ISBN : 978-2-343-04380-7
HC_SAMMUT_ESCALE-MALTAISE-A-TUNIS.indd 1 13/10/14 18:02
Une long Ue escale maltaise à tU nis
Carmel Sammut
Roman familial



























































Une longue escale maltaise
à Tunis












Carmel Sammut




































Une longue escale maltaise
à Tunis

Roman familial














































































































Du même auteur
Souvenirs d’enfance et d’adolescence d’une maltaise de Tunis : Antoinette
Schembri (1895-1988), Tunis, Centre de Publication Universitaire, 2006.
Une vengeance intrafamiliale entre cochers maltais de Tunis, le récit
d’Antoinette Schembri (1895-1988), Littérature Orale Arabo-Berbère, n°27,
Paris, CNRS, 1999.
Mariages maltais à Tunis, le récit d’Antoinette Schembri (1895-1988),
Littérature Orale Arabo-Berbère, n°25, Paris, CNRS, 1997.
Traitement automatique du système verbal maltais, convention d’étude
passée avec le Carrefour international de la communication (document
inédit), Paris, 1985.
SAMMUT (Carmel), ZAGNOLI (Nello), BRETEAU (Claude-Hebert), « Celui
des fleurs » de Ħal-Qormi. Entretien avec un chanteur et un musicien
maltais, Littérature Orale Arabo-Berbère, n°14, Paris, CNRS, 1983.
SAMMUT (Carmel), ZAGNOLI (Nello), BRETEAU (Claude-Hebert), Fatt et
spirtu pront. Fonctions et valeurs de l’Imnarja dans la société maltaise,
Littérature Orale Arabo-Berbère, n°14, Paris, CNRS, 1983.
L’impérialisme capitaliste français et le nationalisme tunisien (1881-1914).
Préface de Maxime Rodinson, Paris, Publisud, 1983.
Le processus d’acculturation des communautés maltaises de Tunisie
installées en France à travers quelques attitudes et pratiques culturelles
familiales. Le cuisinier et le philosophe, hommage à Maxime Rodinson,
Paris, Maisonneuve et Larose, 1982.
MIZZI Louis, Précis sur la langue maltaise, présentation, annotation et mise
au point du texte du manuscrit original daté de 1850 par Carmel SAMMUT,
Paris, Institut d’ethnologie, 1975, 5 microfiches acétate de 60 images.
La minorité maltaise de Tunisie : ethnie arabe ou européenne ? Actes du
premier congrès d’Études des Cultures Méditerranéennes d’influence
araboberbère, Alger, SNED, 1973.







© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04380-7
EAN : 9782343043807








En souvenir de mon père
En témoignage d’affection à ma mère








































La vie n’est pas ce que l’on a vécu,
mais ce dont on se souvient
et comment on s’en souvient.

Gabriel García Márquez

























Chapitre 1





Il est quatre heures du matin. Je dors profondément. Mon père vient de
mourir et je ne le sais pas encore. Il s’en est allé avant le lever du jour, avant
les premières lueurs de l’aube. Il est parti, seul, en catimini, sans avertir
personne, sans déranger qui que ce soit, grabataire dans une chambre
anonyme d’un grand hôpital parisien. Il nous a mis devant le fait accompli.
Nous savions pourtant sa mort imminente. Une mort des plus discrètes. Une
mort à son image. Il est quatre heures du matin et un homme ordinaire est
mort comme il a vécu : sans éclat, sans le moindre éclat.
Sur mon téléphone portable encore éteint, un message m’attend. Je
n’apprends sa mort que trois heures plus tard. C’est ma mère, qui me
l’annonce, la voix étranglée par l’émotion. Elle n’arrive pas à parler. Elle
finit par éclater en sanglots. Mon frère cadet, Antoine, est à côté d’elle. Il me
confirme le décès et me demande de le rejoindre à l’hôpital afin de régler les
formalités d’usage en pareille circonstance et préparer les obsèques. Derrière
l’évocation de l’aspect pratique des choses, il cache une véritable douleur.
J’ai du mal à décrire ce que j’éprouve à cet instant précis ; comme si cette
nouvelle tragique ne me concernait pas. Comme si je ne saisissais pas tout à
fait ce que signifie la mort d’un père… la mort de mon père. Suis-je devenu
à ce point insensible, indifférent ? Une tristesse indéfinie m’envahit, mais les
larmes ne me montent pas spontanément aux yeux. Me voilà confronté à la
mort et cela m’émeut plus que la disparition de mon père : ce qui prime, en
ce moment précis, c’est un sentiment de désarroi devant la fragilité humaine.
Ce décès me rappelle égoïstement ma propre vieillesse et son terme
inéluctable. Je m’interroge sur l’attitude qu’un fils doit adopter en apprenant
la mort de son père ? Doit-il être effondré, affligé, désespéré ? Doit-il se
lamenter ou crier à l’injustice ? Je sais que la mort de mon père ne changera
en rien ma vie et que le monde, dans son ordre ou son désordre, ne s’arrêtera
pas de tourner. Pour moi, mon père est mort depuis un bon moment. Je veux
dire, symboliquement. Aujourd’hui, il se révèle brutalement à moi.
L’exil, la maladie, la vieillesse, l’ont poussé à se renfermer sur lui-même.
Il n’était plus avec nous et semblait vivre dans un autre monde. Il était
11
pourtant présent à toutes les réunions familiales et, s’il demeurait sans
conteste le mari et le père, il avait désormais l’air de tenir un rôle de figurant.
Il avait tout simplement perdu toutes ses prérogatives et il en avait à peine
conscience. Lentement, il se coupait de nous. Sa participation aux
conversations devenait de plus en plus épisodique. Il lui arrivait encore, à
l’occasion d’un repas, au détour d’une discussion animée, de donner son avis
- un avis nullement sollicité et très souvent en décalage avec la réalité. Puis il
continuait de manger en silence, la tête plongée dans son assiette. Il ne se
souciait ni du sens de ses paroles ni de nos éventuelles réactions : il avait dit
ce qu’il avait à dire. En français ou en maltais, peu importait. Ses remarques,
qui manquaient d’à-propos, provoquaient des sourires gênés, voire de
commisération. Ma mère avait de la peine à le voir dans cet état. Lui ne se
rendait même pas compte du ridicule de la situation. Sur un ton ironique et
affecté, Nicolas, mon plus jeune frère, ne se privait pas de faire allusion à ce
vieux proverbe arabe : « Moul ed-dâr moush ehna », le maître de maison
n’est plus là, signifiant par là que notre père n’avait plus toute sa tête et qu’il
n’était plus capable de jouer les chefs de famille.
Quel père a-t-il été pour moi, pour mes frères et ma sœur ? Quel mari
a-til été pour ma mère ? Pourquoi tant de peine pour un homme qui, en raison
des affres de la vieillesse et des séquelles d’une longue maladie, n’arrivait
plus, depuis longtemps, à assumer ses deux rôles ? Il souffrait atrocement
sans espoir de guérison et pour notre famille, son départ est presque un
soulagement. Les injections répétées de morphine lui apportaient un répit
provisoire, lui donnant l’illusion d’être encore en vie. L’hôpital était devenu
son refuge contre la douleur. Il a été sa dernière demeure. Une mort survenue
à près de quatre-vingt-huit ans n’est pas une grande tragédie. Quelle piètre
consolation ! Je m’en veux de le juger alors qu’il vient de mourir. Pourtant
l’heure du bilan a sonné. Mon attitude est paradoxale : j’apprends la mort de
mon père et l’une de mes premières réactions est de m’interroger sur sa
valeur. Quelle trace va-t-il laisser après son passage sur terre ? Quels
souvenirs ? Sa mort me bouleverse d’autant plus qu’elle est l’aboutissement
d’une vie des plus ordinaires et banales. Je n’ai pas honte de lui, mais je ne
peux vraiment pas m’enorgueillir d’être son fils. Alors quel sens donner à sa
mort ? Va-t-elle me révéler ce qu’il valait réellement ? Je me rends compte
que je connais mal l’homme qu’était mon père. A-t-il toujours été un
étranger pour moi ? M’a-t-il jamais compris ? L’ai-je moi-même compris ?
Les années passant, une incompréhension réciproque s’était installée entre
nous. Lui comme moi n’avons jamais cherché à la dissiper. Je n’en voyais
pas l’utilité et lui ne se posait pas la question.
J’ai envie de raconter sa vie et celle de notre famille maltaise pour trouver
des réponses à mes interrogations. C’est sans doute ma façon de lui rendre
un hommage critique. Mais d’abord, je dois rejoindre ma famille à l’hôpital
12
et régler tous les problèmes pratiques qui surviennent lors d’un décès. Je
mets un terme à mes réflexions : le moment s’y prête mal.

Ma mère et Antoine m’attendent dans la chambre mortuaire de l’hôpital.
Étendu sur un simple lit, mon père semble se reposer. Son visage exprime
une certaine sérénité. Toutes les épreuves de la vie sont maintenant derrière
lui. Nous nous recueillons longuement en silence. J’observe à la dérobée le
visage de ma mère. Je peux y lire une grande détresse, celle d’avoir perdu un
être cher, mais aussi, voire surtout, celle de ne pas avoir pu le sauver.
L’amour démesuré qu’elle lui témoignait, la poussa à vouloir le maintenir
en vie coûte que coûte. La maladie avait beau s’être installée, elle était
convaincue qu’il guérirait un jour. Elle s’était ainsi occupée de lui pendant
plusieurs années avec un dévouement sans bornes. Ce fut la valse des
hôpitaux parisiens et des spécialistes de grand renom. Mais le diagnostic
était inchangé et son état de santé s’aggravait. Un diabète mal soigné à
l’origine avait provoqué des désastres irréparables, notamment un accident
vasculaire cérébral qui endommagea en partie son expression orale.
L’utilisation régulière du tabac à priser provoqua une artériosclérose et
nécessita des pontages répétés. La maladie d’Alzheimer vint couronner le
tout, suivie bientôt d’une lourde dépendance physique. Il alternait désormais
de courtes périodes d’hospitalisation à domicile et de longs séjours à
l’hôpital. La dernière réunion avec l’équipe hospitalière nous ôta tout
espoir : son état de santé général était mauvais, et la gangrène des membres
inférieurs, si bien avancée qu’une amputation n’était plus envisageable. Ma
mère refusait l’évidence. Elle préférait attendre l’intervention divine, le
miracle. Jusqu’au bout, elle aura gardé l’espoir que son mari guérisse, que
ses prières quotidiennes et ses visites répétées à l’église l’épargnent.
La situation était pathétique : mon père avait déjà baissé le rideau. Il
voulait quitter ce bas monde alors que ma mère voulait le garder près d’elle
le plus longtemps possible, si bien que les infirmières étaient beaucoup plus
inquiètes pour elle qu’elles ne l’étaient pour lui dont le sort était
médicalement scellé. Elles insistèrent pour que nous veillions sur elle car, à
l’évidence, elle connaîtrait un deuil difficile.
Quelques jours avant le décès de notre père, dans la chambre de l’hôpital,
Antoine me confia à quel point il était inquiet : « J’ai vraiment peur pour
maman. Elle est tellement affolée à l’idée qu’il va bientôt mourir qu’elle
court sans cesse derrière les médecins et les infirmières en les suppliant de
tout faire pour le sauver ». Je demeurai sans voix. Je mesurais, peut-être pour
la première fois, la gravité de la situation. Le problème n’était pas mon père
qui allait mourir, mais ma mère qui ne supporterait pas sa mort. Malgré son
âge avancé - à peine cinq ans de moins que mon père - ma mère s’était
battue avec toute l’énergie du désespoir pour modifier la mentalité défaitiste
13
de cet homme très influencé par la philosophie du mektoub, une philosophie
fataliste véhiculée dans bien des pays arabes. À la différence de sa femme, il
ne cherchait aucunement à lutter contre « ce qui est écrit » - le destin. Cela
lui ôtait évidemment toute envie d’affronter la maladie qui trouva ainsi un
terrain favorable à sa propagation. Pourquoi cette passivité ? L’exil forcé en
France et une nostalgie maladive pour la Tunisie lui avaient-ils à ce point ôté
le goût de vivre ?
S’il acceptait de prendre ses médicaments, il refusait obstinément de
suivre le régime alimentaire prescrit par le médecin de famille. Il n’était pas
question pour lui de se priver des nourritures terrestres. Lorsque ma mère lui
préparait une cuisine allégée, il entrait dans une colère irraisonnée, allant
jusqu’à penser qu’elle voulait le tuer ! La pauvre femme ne savait jamais sur
quel pied danser, tiraillée entre son envie de lui faire plaisir, lui qui avait un
si bon coup de fourchette, et sa certitude que cette nourriture trop grasse lui
serait fatale. Elle ne pouvait pas grand-chose contre l’appétit d’ogre de mon
père. La nourriture n’était-elle pas devenue sa dernière consolation dans la
1vie ? Ma mère cuisine admirablement bien et de la torta tar-rikotta ,
typiquement maltaise, aux pâtes au four à l’italienne, en passant par des plats
2spécifiquement tunisiens comme le couscous au poisson, la mloukhia et
3l’osbane , mon père était un homme comblé. Pour lui, la cuisine française
était tantôt trop fade, tantôt trop légère alors que pour ma mère les
consommés, les veloutés et autres sauces béchamel étaient le summum du
raffinement culinaire.
Les dernières années de la vie de mon père furent, pour elle, un véritable
chemin de croix, eu égard à sa confusion mentale et à sa grande dépendance
physique. Il était devenu incapable de faire sa toilette et avait, pour ce faire,
besoin de l’aide de ma mère et de celle d’une infirmière. De temps à autre, il
ne parvenait pas à se faire comprendre lorsqu’il parlait, et ma mère devait
alors remettre les mots qu’il employait dans le bon ordre syntaxique ou
interpréter ce qu’il avait voulu dire. Dans ces cas-là, il s’énervait contre tout
le monde, ou bien il se murait dans un long silence. Ma mère se plaignait
souvent : « Aujourd’hui, il n’a pas ouvert la bouche de toute la journée, pas
un seul mot. Il a mangé, dormi, regardé la télévision. C’est tout ». Un silence
de mort s’installait subrepticement au sein de ce couple vieux de soixante
ans.

Le jour de l’enterrement. Il faut habiller mon père pour son dernier
voyage. Ma mère, aidée par Antoine, lui met son costume préféré avec une

1 Tarte à la ricotta.
2 Plat de viande épicé préparé à base de feuilles de corète séchées et moulues.
3 Panse farcie de morceaux d'abats agrémentés de persil et d’épinards.
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chemise blanche et une cravate. L’habillage d’un défunt nécessite un soin
particulier. C’est la dernière image sociale qu’il imprimera dans le souvenir
des vivants. Ma mère tient à ce qu’il parte avec un chapeau de feutre sur la
tête. Mon père n’en portait plus depuis des années : depuis que la maladie
l’avait métamorphosé. Le vieux chapeau déniché lui confère une certaine
allure, loin de l’homme amoindri par la maladie et vaincu par la vie. Pour ma
mère, ce chapeau correspond à un statut social, celui du patron d’une petite
entreprise artisanale, transmise de père en fils. D’évidence, son souhait le
plus cher est de voir l’homme qu’elle a aimé et qui a partagé le plus clair de
son existence, quitter cette terre avec dignité. C’est l’image qu’elle veut
conserver de son mari - à rebours des aléas de la vie qui l’avaient plutôt
contraint à troquer le chapeau du patron contre la casquette de l’ouvrier.
4« Missierkom padrun, mhux lavrant . » répète-t-elle en maltais, comme pour
s’en convaincre et (mieux) surmonter son deuil.
Fondamentalement je la plains : elle semble feindre de croire qu’elle a été
heureuse avec cet homme autoritaire et peu affectueux - aussi bien avec sa
femme et ses enfants qu’avec les ouvriers qu’il dirigeait dans son atelier. S’il
ne rechignait pas lui-même à la tâche, il exigeait qu’on lui obéisse au doigt et
à l’œil. Il n’inspirait pas le respect, mais plutôt la crainte. Il se croyait fort,
pourtant il n’a pas su anticiper les changements économiques, politiques et
sociaux qui surviennent dans toute société en devenir. C’est ma mère qui
intervenait en sous-main pour le tirer de situations embarrassantes. Sa fierté
d’homme et de patron l’empêchait de reconnaître qu’elle lui avait plus d’une
fois sauvé la mise. En fait, la vie de mon père est l’histoire d’une
dégringolade sociale que les circonstances historiques ont bien aidée. Parti
de très haut, il se retrouva tout en bas de l’échelle. Ma mère, en bonne
catholique pratiquante, lui a évidemment pardonné. Quant à moi, je constate
avec effroi combien un homme peut être victime de lui-même s’il n’est pas
capable de réagir au moment opportun, et combien il peut faire du mal aux
siens, sans le vouloir.
L’ironie du sort a voulu qu’il soit enterré au cimetière du Montparnasse, à
Paris, où nous avons eu la chance d’obtenir une concession perpétuelle.
C’était une aubaine car la mairie de Paris venait d’y autoriser l’inhumation à
tout un chacun. Ce cimetière n’était donc plus réservé aux seules célébrités
du moment. Le maire de Paris, M. Bertrand Delanoë, originaire de Bizerte,
une ville du Nord de la Tunisie, ne savait pas, selon toute vraisemblance, que
sa décision municipale allait permettre à un Maltais de Tunis, un anonyme,
mon père, d’être enterré dans cet endroit prestigieux. Nous craignions qu’il
ne soit enseveli dans un petit cimetière de la région parisienne, là où il y
aurait eu de la place. Or, nous eûmes la joie de lui offrir une belle et digne

4 Votre père est un patron, pas un ouvrier.
15
sépulture. Lui dont la vie a été des plus simples, s’apprête à côtoyer pour
l’éternité des hommes qui ont marqué les arts, les lettres et la politique. Ma
mère semblait en retirer beaucoup de fierté. Elle considérait que ce voisinage
honorait son mari, et qu’il l’honorerait à son tour lorsqu’elle l’aurait rejoint.
Cela confortait son idée que la France savait récompenser ceux qui l’avaient
sincèrement choisie. La reconnaissance était là.

Le jour de l’enterrement. Ma mère me charge de rendre un dernier
hommage à mon père. Elle veut que je prenne la parole à l’église
SainteeMonique, près de la place d’Italie, dans le 13 arrondissement de Paris. Elle
estime que cela me revient de droit puisque je suis l’aîné de la famille. Le
décès du père me propulse donc à une place d’honneur, suivant la coutume
dans les familles méditerranéennes. Et puis, je suis l’intellectuel, celui qui
sait écrire et parler comme le veut l’usage. J’ai beau être à l’aise lorsqu’il
s’agit de prendre la parole en public dans mon travail, faire l’éloge funèbre
de mon propre père ne me paraît pas aller de soi. Je crains que l’émotion ne
submerge mon discours et ne me coupe la parole. À ce problème s’en ajoute
un autre, plus grave encore : comment présenter un homme qui, à cause de la
maladie d’Alzheimer, avait perdu presque toute sa dignité ? À la fin de sa
vie, il n’était même pas en mesure de nous reconnaître. Ses rares moments
de lucidité confirmaient qu’il était définitivement entré dans l’épais
brouillard d’une mémoire défaillante. Il se souvenait cependant, avec une
relative précision, de son glorieux passé en Tunisie qui contrastait tellement
avec le médiocre présent qu’il vivait alors en France.
L’hommage à mon père, je dois donc le centrer sur la période heureuse de
sa vie en Tunisie, quand il était encore le paterfamilias et le mari
méditerranéen dans toute son ampleur, et sa splendeur, culturelles ; quand sa
famille était encore fière de lui et lui en était reconnaissante. Inutile de
s’attarder sur son parcours migratoire et identitaire qui l’avait déraciné,
dévalorisé. Parler de son passé en Tunisie va me réconcilier avec lui, lui
rendre sa dignité, et donner à ma mère une image positive d’un mari à la
hauteur. Il pourra ainsi, ne serait-ce que pour un court instant, retrouver sa
place parmi nous, sa famille, en homme fort et lucide, tel qu’il l’avait été
avant la maladie. Je passe la nuit à rédiger un texte qui prend vite la forme
d’un message d’adieu. Le lendemain, au cours de la cérémonie religieuse à
l’église Sainte-Monique, le prêtre officiant me donne la parole pour rendre
un dernier hommage à cet homme, mon père donc, qui repose dans son
cercueil. L’assistance est clairsemée : rien que des intimes, des proches ou
des amis de la famille. Des voisins du quartier se sont également dérangés
car mon père était considéré comme un brave homme dans l’immeuble où il
habitait. Quelques relations professionnelles, les miennes comme celles
d’Antoine, sont présentes. Sauveur Cachia et son cousin Jean Tanti, deux
16
amis de longue date, deux Maltais de Sousse, nous font l’honneur d’assister
aux obsèques. Les personnes venues spécialement pour mon père sont rares.
Il est vrai qu’il n’entretenait plus de relations sociales avec qui que ce soit
depuis quelques années. Ma tante, Joséphine Aquilina, a fait le déplacement
de Marseille. Mon neveu, Adrien Baldacchino, est lui aussi venu de
Marseille. Il représente ma sœur, Élisabeth, si affligée par la mort de notre
père qu’elle n’a pas eu la force d’assister à l’enterrement. Les neveux et
nièces de Marseille et de Lyon, absents eux aussi, ont tenu à rendre un
5dernier hommage à celui qu’ils appelaient le tonton du Bardo , en envoyant
de magnifiques gerbes de fleurs. Nicolas est venu de Montpellier. La
cérémonie religieuse était brève, intime, comme le souhaitait ma mère.
Je prends la parole, la gorge nouée. Le temps qui m’est imparti est court,
je me contente de lire mon texte. Toute la famille m’écoute attentivement.
J’avais pris la précaution de demander à ma fille Corinne de finir de lire mon
texte si jamais j’étais trop ému pour le faire moi-même. Je lève la tête à deux
ou trois reprises pour regarder l’assistance. Ma mère a les larmes aux yeux et
semble boire mes paroles qui peignent un brave homme - travailleur, sérieux,
responsable de sa famille. Je parle de sa souffrance, sa souffrance de l’exil
d’abord, puis de la maladie - une souffrance toute en silence. Je dis aussi
combien il était redevable à sa femme, dont le dévouement n’a jamais failli.
Il a ainsi eu la chance d’être toujours entouré et soutenu par les siens. Cette
grande affection, il la méritait. Il est parti en laissant une famille unie et
heureuse. En lisant mon texte, une pensée critique m’effleure inopinément
l’esprit, mais je la chasse aussitôt car elle n’a pas sa place en cet instant.
Mon père n’en reste pas moins un homme ordinaire qui a mené une vie
quelconque, une vie sans relief particulier et sans grande ambition sociale. Il
s’est contenté de vivre sans chercher à influencer le cours des choses de
quelque manière que ce fût. Les ruptures et les difficultés, c’était ma mère
qui les assumait dans son intérêt et celui de toute la famille. Un équilibre
s’était établi entre ces deux êtres qui se soutenaient mutuellement pour
affronter les défis du quotidien, et mes frères, ma sœur et moi-même en
avons largement bénéficié tant au niveau personnel que social.
Immobile dans son cercueil, il doit être bien étonné de toutes ces
louanges. Un jour, sentant sa mort prochaine, rongé par la culpabilité, il avait
amèrement exprimé le vœu d’être jeté dans un trou à même la terre. Il s’était
interdit d’avoir une sépulture digne de lui, dans un cimetière. Avec un état
d’esprit aussi négatif, comment aurait-il pu comprendre tous mes efforts
d’écriture pour masquer l’échec qu’a été sa vie ? Il n’était plus dans le coup
depuis si longtemps qu’il ne comprenait pas le monde qui l’entourait. Il nous
était certes reconnaissant pour notre acharnement à lui maintenir la tête hors

5 Commune résidentielle située à quelques kilomètres à l’ouest de Tunis.
17
de l’eau ; néanmoins, il nous en voulait terriblement, comme si nous étions
responsables de la faillite de son amour-propre. Reste qu’il s’était
accommodé de cette situation, conscient qu’elle lui permettait de mener la
vie tranquille et sans histoires à laquelle il aspirait. Il s’était volontairement
déconnecté de tout et semblait attendre patiemment le terme de sa vie. Il
considérait qu’il avait fait son temps. Que pouvait-il bien faire
d’autre maintenant, à part attendre ? Cette attente fut aussi longue que
pénible et il souffrit horriblement. Pensait-il à la mort comme à une
délivrance ? Je ne le crois pas. Il était si indifférent à tout ce qui pouvait lui
advenir ! Je me suis longtemps demandé pourquoi il agissait de la sorte, tout
en pressentant qu’un tel comportement était la conséquence d’un véritable
drame personnel et ne pouvait être uniquement imputable à une personnalité
devenue trop passive.

Quand les obsèques seront terminées, je questionnerai ma mère. J’ai une
longue pratique de l’interview due à mon métier de sociologue. Jusque-là,
pourtant, je n’ai jamais pensé être amené à interviewer ma propre mère. Je
vais aussi réveiller mes souvenirs d’enfance. Tant pis s’ils préfèreraient
rester enfouis dans une mémoire que je n’ai jamais eu besoin de solliciter
vraiment pour suivre mon chemin. À présent, je suis persuadé que ces
souvenirs, très liés à mes origines maltaises, peuvent m’apporter les réponses
que je cherche. Je dois recueillir le témoignage de ma mère pour connaître
avec précision l’histoire de mon père et celle de notre famille.
Je n’ai pas la chance d’appartenir à une famille qui a laissé des traces à
travers des écrits : journal intime, réflexions personnelles consignées dans de
petits carnets, lettres, publications d’articles ou de livres. Mon père savait
parler le maltais, le sicilien, l’arabe tunisien et le français. Ces langues
vernaculaires lui servaient pour communiquer avec sa famille et surtout pour
ses « relations », professionnelles en particulier. Comment pouvait-il en être
autrement alors que tout passait par l’oralité ? Il ne maîtrisait l’écrit
d’aucune de ces langues, sinon la langue française dont il avait appris des
rudiments à l’école primaire. C’est pour moi l’occasion d’utiliser avec ma
mère les méthodes ethnologiques pour recueillir oralement les récits de vie
de ma famille. Mon père, c’était trop tard. J’aurai avec elle une conversation
d’apparence anodine. Pas question que j’utilise un questionnaire : elle aurait
l’impression d’être un objet d’étude et ne me répondrait pas avec toute la
franchise requise. Je l’entends déjà me dire : « Tu essaies de me tirer le ver
du nez ! ». Avec le temps, je sais qu’elle acceptera ma démarche et
participera volontiers. Se confier l’aidera à faire son deuil. Je serai à son
écoute pour la consoler et glaner à l’occasion de précieuses informations.
Pourtant, une forte appréhension me tient. Je sais que fouiller le passé peut
18
réserver des surprises auxquelles on n’est pas toujours préparé. Quels secrets
de famille vais-je mettre à jour ?

À la fin de la cérémonie religieuse, ma mère s’approche de moi et me
6félicite en hochant la tête : « Tu as bien parlé, mon fils. Inti tifel bravu ».
L’hommage rendu au père lui est allé droit au cœur. Son mari était devenu
un être exceptionnel, l’homme idéal qui la rendait fière de s’être autant
dévouée pour sa famille. Elle tint à ce que je lui confie tout de suite mon
texte qu’elle s’empressa de ranger dans son sac à mains en prenant soin de
ne pas le plier. Il ne fallait surtout pas abîmer un objet devenu si précieux.
J’avais deviné juste : elle tenait là la preuve écrite qu’elle avait été une
bonne épouse et une bonne mère. Antoine, un peu sceptique, finit par saisir
la subtilité de mon éloge davantage destiné à notre mère qu’à notre père.
J’apprendrai plus tard qu’elle avait mis mon texte sous verre et qu’elle
l’avait accroché, bien en vue, dans sa chambre à coucher, probablement dans
le voisinage du grand crucifix au-dessus de son lit. Mon texte était devenu
une image sainte.
Les semaines qui suivirent l’enterrement furent particulièrement difficiles
pour ma mère. Elle ne pouvait se résoudre à la disparition de mon père.
Malgré tout ce qu’elle avait fait pour lui, il était quand même parti. Ne
parvenant pas à accepter les circonstances de son départ, elle finit par
téléphoner à l’hôpital pour en avoir le cœur net. Elle voulait savoir si, avant
de mourir, il n’avait pas réclamé sa présence ou même la nôtre, ses enfants.
Comment a-t-il pu mourir, seul ? Elle qui s’était tant dévouée pour lui
pendant toutes ces années, comment ne lui avait-il pas dit, simplement, au
revoir ? On lui expliqua patiemment qu’il était parti dans son sommeil, sans
s’en rendre compte, sous l’effet des doses élevées de morphine destinées à
calmer ses douleurs. Ces injections répétées avaient évidemment changé la
nature de ses relations avec les siens. Lorsque par exemple nous lui rendions
visite à l’hôpital, il nous regardait fixement, mais sans vraiment nous voir. Il
lui arrivait parfois d’avoir des éclairs de lucidité et, s’il nous reconnaissait, il
donnait l’impression que nous le dérangions. Il nous était impossible de
savoir quel contact il entretenait encore avec la réalité.
Antoine, le plus affectueux d’entre nous, avait, pour éviter à notre mère
trop de déplacements dans les transports en commun, inscrit dans son agenda
de travail une visite quotidienne à l’hôpital, bien que jongler avec ses
rendez-vous professionnels et ses visites n’ait pas toujours été simple pour
lui. En « récompense », notre père l’accueillait froidement, comme s’il
n’était pas le bienvenu. Antoine ne s’en offusquait pas, mettant cette attitude
sur le compte de la maladie d’Alzheimer qui rendait agressif. Après quoi, il

6 Tu es un bon fils.
19
faisait à notre mère un compte rendu détaillé, tentant de minimiser la gravité
de la situation. C’était la meilleure chose à faire pour rassurer une vieille
femme tourmentée et pressentant confusément la fin prochaine. Je suis très
inquiet pour ma mère. Je crains qu’elle ne réussisse pas à faire son deuil
rapidement. Quelques jours après l’enterrement, elle me dit qu’elle a rêvé de
lui. Il lui est apparu en pleine forme : affable, souriant, rayonnant.
– On dirait qu’il n’est pas mort, a-t-elle poursuivi l’air sincèrement
étonnée. L’autre jour, j’étais dans la cuisine et j’ai cru qu’il m’appelait de la
chambre à coucher parce qu’il avait besoin de moi.
Et de finir sa phrase en maltais, en faisant le signe de croix comme pour
prendre Dieu à témoin :
7– B’isem t’Alla, x’waħda din !
– J’ai souvent les oreilles qui sifflent, me confie-t-elle tristement. C’est
quelqu’un qui pense à moi ! C’est peut-être ton père, qui sait ?
Je ne lui réponds pas. Mon regard désolé semble lui donner raison. Je
pense plutôt qu’elle souffre d’un problème d’acouphène. Elle n’arrive pas à
admettre la mort de son époux. Elle trouve choquant que sa sœur, venue de
Marseille pour le décès de son beau-frère, lui propose de prendre avec elle
quelques jours de vacances en Tunisie pour se changer un peu les idées.
Je crois comprendre sa douleur. Pour elle, ils se sont quittés sans s’être
parlé une dernière fois. Le dialogue - amical ou hostile - qu’ils entretenaient
depuis plus de soixante ans, a brutalement été interrompu et ce, pour
toujours. Si, de son vivant, mon père avait souvent des absences et des
silences prolongés, il restait quand même présent et le dialogue pouvait à
tout moment reprendre. C’est comme si en le perdant, ma mère avait perdu
le sens même de la vie.















7 Par la parole de Dieu, en voilà une histoire !
20





Chapitre 2





Je téléphone à ma mère pour l’informer que je passerai la voir dans la
journée. Je veux savoir dans quel état d’esprit elle se trouve depuis que mon
père nous a quittés. « Tu n’as pas besoin de prendre rendez-vous pour venir
chez ta mère ! », me lance-t-elle, agacée. Le deuil s’entend dans sa voix
rauque.
Elle m’annonce à brûle-pourpoint qu’elle a encore consulté le Dr.
Sarfaty, le médecin de famille qui, pendant de longues années, a soigné mon
père. Il est originaire de Tunisie. Le fait qu’il soit proche de nous
culturellement semble la rassurer. Il lui a prescrit le traitement classique
contre la dépression nerveuse, mais ce dont elle a surtout besoin, c’est de
parler et d’être confortée dans l’idée qu’elle n’a rien à se reprocher. Elle qui
a l’impression d’avoir échoué, de s’être sacrifiée en vain. Qui répète sans
cesse qu’elle a des angoisses, qu’elle ne comprend pas son état : comme
pour se convaincre que la disparition de mon père n’en n’est pas la cause.
Elle se retrouve désormais seule dans cet appartement de trois pièces,
octroyé par la Ville de Paris au moment de l’arrivée des pieds-noirs de
Tunisie, qu’elle a partagé avec lui pendant près de trente ans. Une modeste
HLM où avaient lieu régulièrement toutes nos réunions familiales.
Ma mère n’est pas ce que l’on pourrait appeler une faible femme. C’est
même une femme de tête qui ne s’est jamais laissé démonter par les
difficultés de la vie. Son dynamisme venait souvent compenser le manque
d’entrain de mon père. Mon père en appréciait les avantages, mais il était
beaucoup trop fier pour admettre que tout le mérite en revenait à ma mère.
Personne n’était dupe : l’unité de la famille, c’était son œuvre à elle et si
mon père était sans conteste le patron dans son atelier, il la laissait volontiers
résoudre les problèmes du quotidien qui exigeaient plus une réflexion
personnelle qu’une force physique. Le véritable chef de famille, c’était elle.
J’ai pourtant du mal à la voir aussi désemparée et dépassée par le décès
de mon père. Elle ne parvient pas à faire son deuil et met en danger sa propre
santé. Je prends conscience qu’elle se trouve à un âge avancé et que sa mort,
à elle aussi, est proche. Les épreuves subies l’ont beaucoup affaiblie. Bien
21
qu’elle n’ait pas de maladie grave, elle peut mourir d’un jour à l’autre,
comme mon père. D’ailleurs, elle n’exclut pas l’idée d’aller le rejoindre. Ils
ont toujours vécu ensemble : pourquoi lui survivrait-t-elle plus longtemps ?
Elle alterne les rendez-vous au cabinet médical et les visites au cimetière.
Avec mes frères et ma sœur, nous l’appelons constamment et, pour ceux
d’entre nous habitant la région parisienne, nous lui rendons visite
quotidiennement. Mais elle refuse d’aller vivre provisoirement chez l’un
d’entre nous. Elle ne voit pas non plus l’intérêt, comme je le lui avais
suggéré, de participer à un groupe de parole. Une thérapie aurait pu calmer
ses angoisses. Elle y est franchement hostile :
– Tu me vois ? Aller raconter mes problèmes à des gens que je ne connais
8pas ! X’għaru każża !
Pour elle, c’est une affaire de famille et personne d’autre n’a le droit de
s’en mêler.

Lorsque j’arrive, ma mère est en communication avec Nicolas. Élisabeth
l’a appelée juste avant. Quant à Antoine, il est passé en coup de vent, tôt ce
matin, avant de se rendre à son travail. Ses visites sont brèves et revêtent
souvent un caractère pratique : l’accompagner au cimetière en voiture pour
lui éviter la fatigue du métro ou bien régler des problèmes administratifs
consécutifs au décès. Contrairement à moi, il n’a pas le temps de l’écouter
parler pendant des heures au téléphone. Ma tante, Joséphine, passe aussi
beaucoup de temps au téléphone avec elle et mes cousines de Lyon
l’appellent régulièrement. Ma nièce, Stéphanie, la fille de Nicolas, est
également aux petits soins avec elle. Elle a ainsi l’occasion de libérer sa
parole - en famille. Je suis en présence d’une vieille femme abattue qui
essaie de dissimuler sa peine avec les mots d’une conversation banale. Alors
que je suis venu m’enquérir de son état de santé qui me cause tant de souci,
elle m’interroge sur le mien, celui de ma femme et de ma fille. Je la rassure.
Elle s’assoit, en s’excusant : « Tu sais, maintenant mes jambes ne me portent
plus ». Elle est contente de me voir en bonne santé et, comme à
l’accoutumée, elle procède du regard à une minutieuse inspection de ma
personne : mon allure, ma coiffure, mes vêtements, mes chaussures. Rien ne
lui échappe. Pour une fois, elle ne fait aucune remarque. Je dois
apparemment correspondre à l’image qu’elle veut avoir de moi, son fils
professeur qui écrit des livres. Elle a de quoi être fière : j’ai réalisé son vœu
le plus cher, celui de réussir socialement grâce aux études. Mes deux jeunes
frères ont beau avoir des trains de vie supérieurs au mien - c’est souvent le
cas quand on est, comme eux, dans les affaires -, je reste à ses yeux un
exemple de réussite. Elle considère que la culture et l’intelligence seront

8 Quelle honte !
22
toujours supérieures à l’argent et au commerce. Elle ne parvient pas à
nuancer cette affirmation, car elle a en tête l’exemple de mon père qui a
beaucoup travaillé, gagné pas mal d’argent pour ensuite tout perdre à cause
de son ignorance. Pourquoi la contredire maintenant ?
Elle se lève et va vers la cuisine. Je ne comprends pas tout de suite
qu’elle veut me faire à manger. Je tente de l’en dissuader en lui proposant de
l’emmener au restaurant. Elle refuse catégoriquement : elle est en deuil,
manger au restaurant serait une sortie festive ! Je décide d’aller chez le
traiteur qui se trouve en bas de l’immeuble, cela la forcera peut-être à mieux
s’alimenter. Rien n’y fait, elle se sent obligée de cuisiner pour moi. C’est
dans ses attributions de mère de préparer à manger à l’un de ses fils qui la
visite !
Je la regarde attentivement pendant qu’elle s’affaire. Elle est très
amaigrie, ses joues sont pâles, ses traits tirés. La longue maladie de mon père
l’a vraiment usée. Toute la fatigue accumulée remonte à présent à la surface,
sur son visage. Elle ne veut pas reconnaître que son mari est la cause de
l’accélération de son vieillissement. Son regard devient vivace et perçant
lorsqu’elle soutient : « C’était mon devoir de m’occuper de votre père
jusqu’à la fin. Je ne le regrette pas. Ce n’était pas facile, mais Dieu m’a
donné la force et le courage nécessaires ». Elle a le fort sentiment du devoir
accompli. J’admire son abnégation. Son visage, bien que vieilli et marqué
par la tristesse, reflète manifestement une véritable paix intérieure. Ses
gestes ne sont plus aussi sûrs qu’avant et, tout en se plaignant de ne plus
9avoir d’appétit, elle me prépare une slâta méchouia à la tunisienne et des
pâtes au four. Je l’aide à mettre la table et nous nous asseyons pour déjeuner.
Elle grignote plus qu’elle ne mange. J’insiste pour qu’elle se nourrisse un
peu mieux. Comme elle veut me faire plaisir, elle cède. La télévision est
allumée. J’en profite pour commenter brièvement l’actualité politique et
économique de la France, histoire de lui changer un peu les idées. Elle
m’écoute distraitement et me fait subitement remarquer : « Ton père se serait
régalé avec cette slâta méchouia ! ». Tout lui rappelle mon père. Comme s’il
n’était pas mort.
À la fin du repas, je débarrasse vite la table et range la vaisselle encore
plus vite pour qu’elle n’ait pas à le faire elle-même. Elle se croit obligée de
me dire que les tâches ménagères sont une affaire de femmes. C’est sa
conception traditionnelle de la répartition des rôles entre l’homme et à la
femme. Je lui réponds que la situation est exceptionnelle et que cela ne porte
pas à conséquence.
– Ton père ne faisait rien à la maison, c’était normal ! Renchérit-elle avec
un sourire de satisfaction.

9 Salade de légumes grillés (tomates, poivrons, piments).
23
Le café que j’ai préparé, n’est pas très bon. Je ne sais pas bien utiliser la
machine à café. Elle me le fait remarquer gentiment :
– Ton père préparait un très bon café, comme à Tunis, avec le café
10Bondin .
Elle se lève de table et s’installe sur le canapé. Je devine que c’est pour
pouvoir allonger ses jambes. Sa remarque le confirme :
– Je crois que mes jambes ne peuvent vraiment plus me porter comme
avant.
Je m’assois à côté d’elle. En silence, je me laisse aller à quelques
réflexions sur la situation actuelle : mon père est mort, ma mère se laisse
mourir de chagrin et moi je me pose des tas de questions sur la famille tout
en me demandant ce que je cherche au juste. À comprendre mon père pour
faire mon propre deuil ? À aider ma mère à faire le sien ?
– À quoi penses-tu ? M’apostrophe-t-elle. Tu as l’air d’être dans les
nuages ? Tu as des soucis ?
C’est évident ! Je suis préoccupé par mon père dont je n’arrive toujours
pas à comprendre le comportement. Ma mère attend que je me confie à elle,
comme lorsque j’étais enfant. Elle sent une certaine réticence de ma part.
Elle sait que le décès de mon père m’affecte, mais c’est comme si elle sentait
qu’il y a autre chose :
– Maman…Tu sais, c’est une impression… je peux me tromper, mais ce
n’est pas normal qu’il soit mort comme ça. On dirait que papa nous a quittés,
fâché contre la famille !
Elle m’écoute. Elle fronce les sourcils et semble scruter mon regard. Je
détourne le visage et tente d’atténuer un peu mes propos :
– Il voulait peut-être qu’on le laisse mourir tranquillement. Peut-être qu’il
n’a pas eu la volonté ou même le courage de nous dire au revoir ?
Je reste délibérément dans le vague pour ne pas lui causer trop de peine.
Je suis pourtant convaincu que, même au seuil de la mort, il nous avait
rejetés. Je m’en veux d’inquiéter davantage ma mère. Elle demeure pensive
quelques instants, avant de se mettre à me sermonner comme si j’étais un
enfant qui venait de dire ou de faire une bêtise :
– Qu’est-ce que tu vas chercher là ? On ne doit pas dire du mal d’un
mort. Ce n’est pas bien, surtout quand on parle de son père !
Sa réponse évacue intelligemment le problème posé. N’est-ce pas elle qui
voulait savoir à tout prix si son mari lui avait laissé un message avant de
mourir ? Elle finit par m’avouer :

10 Ancienne marque de café créée par Henri Bondin, un Maltais de Tunis, et dont la maison
mère se trouvait au marché central de Tunis, depuis sa création en 1910. La marque existe
toujours.
24
– Je pense que ton père a été déçu par la vie, c’était un homme simple qui
ne réfléchissait pas tellement. Tout le contraire de toi ! Il ne cherchait pas
midi à quatorze heures, lui ! Il a été démoralisé quand il ne pouvait plus
exercer son métier de charron à Tunis. Son travail, c’était son bonheur. Je
crois que tout vient de là.
Avec ce qu’elle vient de dire, ma mère me replonge dans un passé oublié.
Je réalise brusquement que mon père a exercé un métier aujourd’hui disparu.
Son travail de charronnage ne se justifiait que par l’existence des fiacres, des
calèches et des charrettes, tous les moyens de transport hippomobiles
nécessitant un attelage de chevaux. Je laisse mon imagination vagabonder.
Pour moi, le mot fiacre évoque d’abord un souvenir littéraire avec Flaubert
qui avait placé la scène d’adultère de Madame Bovary dans un fiacre. C’était
e au XIX siècle. Il me fait ensuite penser au métier de mon père. Ce que j’en
sais, c’est que l’essentiel du travail du charron consistait en la fabrication
d’une roue en bois, cintrée par une jante en fer. Je me demande alors
naïvement si mon père n’a pas voulu disparaître en même temps que son
métier. Cette idée me paraît si saugrenue que je la chasse aussitôt : comment
peut-on lier sa vie à la fortune d’un métier ? J’en fais part à ma mère qui me
rétorque en maltais :
11– Alla tiegħu, dak ix-xogħol !
C’était plutôt rare que ma mère s’adresse à moi en maltais. Lorsque nous
vivions au Bardo, elle tenait à ce que nous parlions le français devenu, par la
force des choses, notre langue de tous les jours. Elle parlait parfois en
maltais avec mon père, mais quasiment jamais avec nous, ses enfants, sauf
pour des expressions spécifiquement maltaises et intraduisibles en français.
Jusque-là, je me suis toujours représenté mon père comme un homme se
trouvant dans l’obligation d’exercer, en France, des métiers de fortune pour
survivre. En réalité, il avait à Tunis la pleine maîtrise du métier de charron.
Que son père lui avait appris et transmis. Un métier honorable dans la
communauté maltaise. Pour m’y habituer, je répète cette phrase dans ma
tête : « Mon père était un charron maltais de Tunis ». Je trouve cela
savoureux d’originalité, mais je m’interroge sur ce métier manuel qui devait
être rude. Ma mère me rassure :
– C’est vrai. C’était un travail dur, mais ton père était de constitution
robuste. Il n’était pas du genre à économiser ses forces. Il travaillait tout le
temps et gagnait beaucoup d’argent, surtout à la fin de la guerre. On ne
manquait de rien, Dieu merci.
Dans mon esprit, deux images radicalement opposées se superposent
alors : celle de l’homme grabataire se morfondant dans un lit d’hôpital à
Paris et celle de l’homme vigoureux, en pleine force de l’âge dans son atelier

11 Son Dieu à lui, c’était ce travail-là !
25
à Tunis. Le contraste est surprenant et me laisse songeur. Cette évocation
met un peu de baume sur le cœur triste de ma mère. Elle peut avoir de la
fierté pour son mari. Elle semble contente d’avoir pu en parler avec moi.
Mais je mesure qu’elle a besoin de se reposer quand elle me dit vouloir faire
une petite sieste. Je prends donc congé et, sur le pas de la porte, tandis que
j’attends l’arrivée de l’ascenseur, elle me répète une nouvelle fois :
– Tu n’as pas besoin de téléphoner, tu viens quand tu veux. Je ne sors pas
beaucoup ces temps-ci, même pas pour faire mes courses.
J’en conclus qu’elle m’attend pour la suite de cette conversation. Je la
quitte, le cœur contrit. Alors que je n’ai pas été affecté plus que de raison par
la mort de mon père, j’ai du mal à imaginer celle de ma mère dont la santé
physique commence à vaciller. Demain, je passerai dans l’après-midi. Cela
lui évitera de faire la cuisine pour moi. Je m’imagine déjà sa remarque
ironique : « Tu viens prendre le thé chez moi, comme les gens bien ! ». Quoi
qu’il en soit, quoi qu’elle en pense, nous continuerons notre conversation
pour son bien comme pour le mien.


























26





Chapitre 3





Le lendemain après-midi, je me rends comme prévu chez ma mère. Elle
semble contente de me revoir, même si elle me fait remarquer que j’aurais
pu venir à l’heure du déjeuner, elle m’aurait préparé quelque chose. Je la
soupçonne de ne pas avoir envie de faire la cuisine pour elle seule. J’ouvre la
porte du frigidaire pour vérifier qu’elle a fait ses courses. Je constate avec
surprise qu’il est plein à ras-bord.
– Tu ne risques pas de mourir de faim à ce que je vois !
Ma plaisanterie n’a pas l’air de lui plaire. Elle rétorque :
– Tu ne fais pas confiance à ta mère ! C’est Antoine qui fait les courses
pour moi. C’est un fils adorable.
Depuis la mort de mon père, je sens qu’elle a encore plus besoin qu’on
l’entoure.
– Ne t’inquiète pas, poursuit-elle. Je mange quand même un peu. C’est
ton frère qui a l’habitude d’acheter toujours en grande quantité.
Elle prépare du thé, le verse dans deux petites tasses en porcelaine
anglaise et ouvre un paquet de biscuits fourrés aux amandes. Elle s’assoit en
face de moi et fait mine de vouloir reprendre notre conversation de la veille,
comme si elle avait compris que j’étais à la recherche de mon père.
– Je t’ai dit que ton père aimait son métier de charron, c’est vrai,
commence-t-elle, mais il aimait encore plus les chevaux. Il dépensait
beaucoup d’argent pour en acheter de très beaux. C’était sa grande passion.
Je suis un peu surpris car je ne vois pas tout de suite le lien entre
l’exercice du métier de charron et le fait de se passionner pour les chevaux.
Les fiacres, les calèches et les charrettes étaient tirés par des chevaux.
– Ton père était propriétaire d’un fiacre et d’une calèche qu’il remisait
dans son grand atelier. Il y avait aménagé une place pour trois chevaux.
Chaque cheval avait son anneau. Cet atelier, comme disaient les Arabes de
Tunis, c’était un makhzen, une sorte de magasin abritant une forge et une
27
petite écurie et faisant office d’entrepôt. Pour nous les Maltais, c’était le
12 13hanout. Il était situé rue de Souk-bel-Khir à Bab-el-Khadra .
– Pourquoi trois chevaux ?
– Deux pour le fiacre et un pour la calèche. Ton père faisait travailler
plusieurs cochers pour le fiacre dont il assurait lui-même l’entretien. La
calèche lui était réservée, c’était celle du patron ! Le cheval qu’il y attelait,
était un pur-sang arabe de couleur noire. C’était grand plaisir, pour lui, de
conduire cette calèche et de promener sa famille dans les rues de Tunis, au
14parc du Belvédère et à l’Ariana …
En évoquant ce souvenir, son visage soudain s’éclaire. Elle se lève
brusquement pour sortir du buffet de la salle à manger un vieil album de
photos de famille. « Ces derniers temps, elle a dû souvent le feuilleter », me
suis-je dit. Elle cherche fébrilement la photo qu’elle veut me montrer, la
trouve et me la tend victorieusement. C’est une photo de petit format, en noir
et blanc, un peu jaunie, aux rebords écornés. Je reconnais immédiatement
mon père dans la calèche, tenant fermement les rênes de son cheval. À côté
de lui, ma mère tient sur ses genoux un bébé bien emmitouflé dont le visage
n’apparaît pas clairement. Sur le moment, je crois qu’il s’agit de l’un de mes
frères ou peut-être même de ma sœur. Ma mère me détrompe.
– Comment ? Tu ne te reconnais pas ? C’est toi, le bébé !
Pour elle, c’est une évidence. Tout en m’assurant qu’il s’agit bien de moi,
elle admet aussi que je ne suis pas si reconnaissable.
– Cette photo, poursuit-elle, a été prise à l’Ariana, tout juste après la
guerre : tu venais de naître. On était très heureux. Ton père travaillait sans
relâche et mettait beaucoup d’argent de côté.
Elle hoche la tête comme pour s’en assurer elle-même. Pendant quelques
instants, elle reste plongée dans ce souvenir agréable comme pour en
apprécier plus longtemps la saveur. Puis elle interrompt sa rêverie :
– Tu te souviens ? Tu étais encore un petit enfant, quand ton père arrivait
à la maison avec sa calèche, tu prenais ton burnous blanc en criant de joie :
15« Mamma, mamma, mmur ndur ». Tu aimais beaucoup ces promenades.
Je n’en ai pas une mémoire précise mais je veux bien m’approprier ce
souvenir qui fait de moi un enfant maltais heureux. Mon sourire nostalgique
l’encourage : « C’était l’époque où tu ne parlais que le maltais. Tu ne
m’appelais pas maman comme maintenant ». Elle semble regretter cette

12 Rue du Marché du Bonheur.
13 « Porte de la Verdure », un quartier peuplé majoritairement de Maltais avant la deuxième
guerre mondiale.
14 Le Belvédère et l’Ariana étaient des communes résidentielles, proches de la ville de Tunis
et propices aux promenades dominicales.
15 Maman, maman, je vais me promener.
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période où le maltais était la langue parlée en famille. Puis, sans transition,
elle passe à l’évocation d’un autre souvenir, heureux celui-là aussi !
– Mon fils, je vais te faire rire. Quand je me suis mariée, j’étais très
jeune. J’habitais encore chez ma belle-mère, qui était aussi ma tante, dans le
patio de Bab-el-Khadra. C’était difficile de trouver un logement après la
guerre. Le soir, ton père rentrait à pieds de son travail, son hanout n’était pas
très loin. Il ramenait la recette de la journée et mettait l’argent sous le
matelas : plusieurs grands billets de la Banque d’Algérie et des tas de pièces
de monnaie. À l’époque, cela représentait une petite fortune. Un soir, il a
voulu que je l’aide à compter l’argent. Il y avait tellement de billets et de
pièces de monnaie que je me trompais tout le temps et il fallait toujours
recommencer. Ton père s’énervait alors que lui-même se trompait, aussi,
exactement comme moi. Toute la surface du lit était recouverte de plusieurs
tas de billets et pièces de même valeur. Ħafna gozz biljetti, ħafna gozz
munita.
Je fais mine de ne pas comprendre. J’imagine la signification de ces mots
en maltais entrés clandestinement dans notre conversation en français. Le
sens exact m’échappe provisoirement. Ma connaissance de la langue
maltaise reste imparfaite et malgré tous mes efforts pour la réapprendre, j’ai
toujours besoin d’un dictionnaire. Sans compter qu’il m’est parfois difficile
de déterminer avec exactitude si ma mère utilise un mot en maltais ou en
arabe, tant la proximité linguistique entre ces deux langues est grande. Elle
me confirme ce que je pensais :
– Il y avait des tas et des tas de billets et de pièces. Tu ne peux pas
t’imaginer : tant et tant d’argent sur le lit. Et crois-moi quand je te dis que ce
lit à baldaquin était grand, très grand. Rien à voir avec les lits de maintenant.
Cela nous a pris plusieurs heures pour tout compter. Nous avions un million
de francs de l’époque. Je ne sais pas combien cela fait aujourd’hui… Ton
père n’avait pas mis l’argent à la banque. Ce n’était pas tellement dans
l’habitude des gens.
Elle s’interrompt quelques secondes, me regarde fixement avant d’éclater
de rire. L’expression de son visage prend un air à la fois amusé et ironique :
16– Mémé Karména , ma belle-mère et tante, se sentait obligée de garder
l’argent de son fils et ne sortait pratiquement plus de chez elle. Elle avait
peur que l’argent ne soit volé. Ma mère, mémé Nina, qui venait souvent me
rendre visite et qui n’avait pas sa langue dans la poche, lui disait pour se
moquer d’elle : « Assieds-toi sur l’argent de ton fils. Couve-le bien, il va
faire des petits. Tu auras des poussins comme une poule ! ». Ce qu’on
pouvait être ignorant à l’époque !

16 Prénom féminin maltais, d’origine italienne : Carmela.
29
Cette histoire rend le sourire à ma mère. Elle me ressert une tasse de thé,
grignote un petit biscuit et se croit obligée d’ajouter :
– Les Maltais d’avant étaient des gens ignorants : ils n’allaient pas
beaucoup à l’école et commençaient à travailler très jeunes. Mais ils étaient
sérieux et honnêtes. Leur vie, c’étaient le travail, la maison, la famille et
l’église. C’étaient de très bons catholiques.
Je n’ai pas besoin de la relancer. Elle a désormais envie de raconter
quelques épisodes de sa vie de famille. Conversation à bâtons rompus. Je lui
laisse le champ libre. Elle paraît deviner les questions que je vais lui poser.
J’ai envie de savoir si mon père, artisan charron maltais, faisait travailler des
cochers également maltais.
– Ton père faisait travailler mon jeune frère, Jeannot, comme cocher.
Cela se passait en famille. Tu sais, mon père aussi était cocher. À Tunis, il y
avait des cochers juifs, arabes, italiens, mais presque tous les cochers étaient
maltais. Cocher, c’était le métier des Maltais. À l’époque, si tu voulais
travailler comme cocher, il fallait parler le maltais. C’était comme ça. Un
métier difficile et on gagnait une misère. Même pas de quoi vivre ! Une
course rapportait à peine quelques centimes après des heures d’attente. Un
travail dans le froid et sous la pluie l’hiver, dans la chaleur et le soleil l’été,
mais un travail honnête.
Je savais que mon grand-père paternel, Karminettu Schembri, avait été
charron et mon grand-père maternel, Salvu Ingrassia, cocher : deux métiers
typiquement maltais. À Tunis, je me souviens que mes deux grand-mères,
Karména et Nina, toutes deux sœurs donc, se complaisaient en évoquant le
passé et en racontant chacune à sa manière, la vie de leur mari décédé. Elles
s’estimaient pourtant heureuses si elles se comparaient aux femmes dont
l’homme n’avait pas un travail régulier. À cette époque, de nombreux
Maltais entrés clandestinement en Tunisie, exerçaient des métiers de fortune
pour survivre. J’aimais bien les écouter, mes grands-mères. Pour l’enfant que
j’étais, je croyais entendre un conte merveilleux.
Aujourd’hui encore, en écoutant ma mère, j’ai l’impression de me
retrouver dans un monde irréel et fantastique n’ayant presque rien à voir
avec moi. À l’heure d’Internet, cette époque où l’on avait encore besoin de
chevaux pour se déplacer en fiacre, en calèche ou en charrette dont
l’entretien était assuré par des charrons, me paraît même invraisemblable. Et
pourtant, ce sont mes racines, elles n’ont rien de virtuel. Quoi qu’il en soit, je
suis le petit-fils d’un charron et d’un cocher. Cette ascendance, je la trouve
savoureuse, inspirante : une famille originaire de Malte, installée depuis
quatre générations en Tunisie où elle exerce des métiers traditionnels, se
retrouve par la suite dans la France moderne de la fin des années cinquante.
J’imagine le choc vécu par mon père.
30
– Ton grand-père et ton père sont nés à Tunis dans le quartier de
Bab-elKhadra. Toi aussi, tu es né dans ce quartier. Dans le patio où habitait toute la
famille de ton père : sa mère, son frère et ses deux sœurs. Tu es venu au
monde lorsque nous habitions encore chez ta grand-mère.
L’évocation de mon lieu de naissance me replonge à nouveau dans un
17univers magique : patio, fondouk, oukala , gourbi. Des mots caractérisant
l’habitat traditionnel tunisien. Ma grand-mère maternelle m’avait expliqué la
signification du mot fondouk. Ma propre connaissance en était toute
théorique et fondée essentiellement sur la définition d’un dictionnaire de
langue française : caravansérail. Elle m’avait appris que ce n’était pas
seulement un logement pour les commerçants et marchands itinérants. En
fait, chaque fondouk disposait également d’une écurie pour les montures,
chevaux, ânes, mulets, et d’une remise pour les voitures, c’est-à-dire :
charriots, charrettes, arabas, calèches, et pour les marchandises véhiculées.
Les commerçants, essentiellement des Arabes et des juifs, en faisaient un
usage constant et l’on trouvait des fondouks dans pratiquement toutes les
villes de la Tunisie.
Ma mère précisait en revanche qu’avec le temps, le terme de fondouk
avait pris un sens péjoratif. C’était devenu un lieu où hommes et bêtes
cohabitaient pêle-mêle. Cela présentait un intérêt évident : les propriétaires
dormaient dans le lieu-même où étaient entreposés leurs biens, limitant ainsi
les risques de vol. Ma curiosité insatiable me pousse à l’interroger encore et
encore. Mon enfance et mon adolescence passées à Tunis ne me laissent
aucun souvenir à ce sujet. Je suis curieux de savoir où étaient situés tous ces
fondouks de Tunis et si les Maltais y habitaient.
– Ta grand-mère ou même ton père auraient pu t’en parler mieux que
moi. Il y en avait beaucoup dans le quartier de Bab-el-Khadra. Avant, on
parlait de fondouk parce que les Arabes utilisaient ce mot. C’était un peu des
hôtels, mais pas comme les hôtels modernes français. Il y avait le fondouk
18des Maltais, près de la rue de Malta Srira … Il y avait aussi le fondouk des
Français. Il était très important à l’époque… Je crois qu’il se trouvait à
l’ancienne rue de la Douane. Le fondouk des Maltais a été détruit il y a bien
longtemps, pour moderniser la ville de Tunis. Que veux-tu ? C’est là où les
19gens de Tunis habitaient. C’était leur soukna għażiża , ces fondouks !
– Tu en parles de manière péjorative. Pourquoi ?
– Ce n’était pas des maisons modernes. Dans les premiers temps, il
pouvait y avoir vingt familles maltaises habitant dans le même fondouk !
Chaque famille avait une ou deux petites pièces. Je ne te raconte pas le

17 Une très grande maison divisée en plusieurs pièces servant de logement aux familles
populaires.
18 Rue de la Petite Malte.
19 Leur habitation adorée.
31
confort ! C’était déjà bien s’il y avait un puits dans la cour intérieure. On ne
disait pas qu’on habitait un fondouk, on préférait dire qu’on habitait plutôt
un patio, une bitħa.
– Tu veux dire que les Maltais avaient honte d’habiter dans des
fondouks et c’est pour ça qu’on ne le disait pas ?
– C’était plus « distingué » de dire qu’on habitait dans un patio même si
c’était un fondouk. Tu sais, certains de ces fondouks, ressemblaient vraiment
20à des kherba . Toi, tu es né dans un vrai patio, celui de la Place des légumes
à Bab-el-Khadra, là où habitait mémé Karména. Les Maltais, quand leur
situation s’améliorait, quittaient les fondouks et les patios de Bab-el-Khadra
pour s’installer en banlieue, habiter une villa dotée de tout le confort
moderne. Voilà comment on s’est retrouvé au Bardo.
– Pourquoi, papa et toi, n’avez-vous pas choisi un appartement à Tunis
dans la ville européenne ?
– Ton père avait les moyens de s’en acheter un, mais on n’était pas
habitué à vivre dans un appartement comme les Français. On ne se serait pas
senti à l’aise dans un trois pièces au deuxième ou au troisième étage d’un
immeuble. Pour revenir aux fondouks, c’était quand même bien utile pour
les commerçants qui voyageaient beaucoup dans le pays. Ils pouvaient y
dormir une ou plusieurs nuits avec leurs biens à côté d’eux.
– Quels biens ?
– C’est une façon de parler. Leurs marchandises, leurs chevaux, leurs
ânes, leurs charrettes et je ne sais quoi encore. Moi, je suis née avenue
Roland Garros et je peux t’en parler.
– J’ai essayé de voir sur une carte, mais je n’ai pas trouvé d’avenue
Roland Garros. Elle a dû changer de nom depuis l’indépendance.
– Je crois que maintenant c’est l’avenue Hédi Chaker. Une avenue où il y
avait de nombreux fondouks occupés comme hôtels pour les voyageurs,
comme logements pour les cochers et leurs attelages, ou encore comme
magasins pour entreposer et vendre des marchandises. L’une de mes tantes,
21zia Ména , une femme de caractère, faisait le commerce de la paille. Elle
stockait dans son fondouk des ballots de paille qu’elle vendait ensuite aux
cochers. Elle y habitait avec toute sa famille, dans le raff, une sorte de
soupente surélevée et bien séparée de l’entrepôt. C’était très propre !
– En fait, ils habitaient sur leur lieu de travail.
– C’étaient leurs habitudes. Ils n’avaient pas besoin de perdre du temps
dans les transports. C’est sûr que les Français n’habitaient pas là où ils
travaillaient, eux ! Ce n’était pas leur mentalité ! Après la guerre, les choses
ont pas mal changé. Beaucoup de fondouks ont été démolis pour

20 Des dépotoirs.
21 Ména, diminutif de Karména.
32
l’aménagement de la place de Bab-el-Khadra. Certains sont devenus des
ateliers.

Je ne suis pas venu au monde dans un fondouk, mais dans un patio de
Bab-el-Khadra, comme me l’explique ma mère. Mon lieu de naissance me
renvoie à mes origines ancrées dans un quartier maltais de Tunis. Mon
ascendance est maltaise, il n’y a aucun doute à ce sujet. Et pourtant, je suis
français. Je me sens français. Je vis en France et parle le français. Mais
22revenons à mes origines. Je suis né français , à Tunis, à l’époque du
Protectorat. Mes parents, Anglo-maltais, sont eux aussi nés à Tunis. Ma
famille n’a pas vraiment entretenu de relation avec l’île de Malte que mes
arrière-grands-parents avaient quittée pour s’établir en Tunisie. Mes
grandsparents, mes parents et moi-même sommes tous nés à Tunis et nous avons
naturellement maintenu des liens très forts avec notre pays natal. Pour
chacun d’entre nous, Malte a toujours représenté le pays de nos lointains
ancêtres. Mon père avait beau revendiquer une identité maltaise, il ne s’est
jamais rendu à Malte. Paradoxalement, cela lui importait peu de mourir sans
l’avoir connue. Pour ma part, j’avais visité Malte à l’occasion d’un voyage
organisé où les aspects folkloriques avaient été outrageusement valorisés.
J’avais par ailleurs été frappé par la terminologie utilisée par les Maltais de
23Malte à mon égard ; j’étais considéré comme un Malti ta‘ barra au même
titre que les Maltais ayant émigré en Australie ou au Canada. Je m’étais
cependant promis d’y retourner un jour pour séjourner chez l’habitant et
ainsi découvrir l’ « âme maltaise ».
Quand je me réfère à mes origines, je dois faire une distinction très nette
entre Maltais de Malte et Maltais de Tunisie car ils appartiennent à deux
contextes bien distincts : les uns ont connu la période des Chevaliers de
l’Ordre de Malte et la présence coloniale anglaise, les autres ont vécu sous le
protectorat français de la Tunisie. L’indépendance de Malte a rendu les
Maltais libres de leur destin et ils sont restés chez eux pour faire face aux
nombreux défis politiques et économiques qu’exigeait leur nouveau statut.
La décolonisation française de la Tunisie a, au contraire, obligé la minorité
maltaise à s’expatrier et à vivre dans une France considérée comme la
« mère-patrie » qui leur demeurait étrangère par bien des aspects.
Le drame étant qu’au moment de l’indépendance de la Tunisie en 1956,
les Maltais de Tunisie n’ont pas pu retourner dans leur pays d’origine : les
autorités anglaises de Malte s’y étaient fermement opposées. Une loi adoptée
en 1948 interdisait purement et simplement le retour des Maltais expatriés.
Un petit pays comme Malte ne pouvait pas accueillir successivement les

22 Par décret du 8 novembre 1921.
23 Un Maltais de l’étranger.
33
Maltais d’Égypte, de Turquie, de Libye et ceux de Tunisie. Ces derniers,
pour un certain nombre d’entre eux, ont eu le tort de ne pas prendre la
nationalité française et sont, de ce fait, devenus des apatrides. Malte, sous
domination anglaise jusqu’en 1964, ne voulait pas reconnaître ses
ressortissants pourtant titulaires d’un passeport britannique. La Tunisie était
confrontée aux problèmes politiques et économiques d’une indépendance
nouvellement acquise et retirait petit à petit tout moyen d’existence aux
minorités européennes symbolisant un passé colonial. Quant à la France, elle
ne se préoccupait pas de ces Maltais de Tunisie et cherchait plutôt à endiguer
le flux incessant des pieds-noirs regagnant la métropole.
Ainsi, mes parents se trouvaient-ils dans une situation des plus
contradictoires : ils étaient Anglo-maltais, selon la terminologie consacrée, et
possédaient un passeport britannique. Ils pouvaient donc se rendre en
Angleterre, un pays dont il ne parlait pas la langue et où ils n’avaient aucune
attache. Malgré la nationalité française de leurs enfants, s’ils regagnaient la
France, ils n’avaient le droit d’y séjourner que temporairement et relevaient
de la législation des étrangers soumis à la nécessité d’avoir un titre de séjour
et un permis de travail valides.
Je fais part à ma mère de toutes ces réflexions. Elle confirme mon analyse
en ajoutant :
– Tu sais, c’était beaucoup plus grave. Mais la France nous a quand
même bien accueillis, on n’a pas à se plaindre. On nous a facilement
accordés, à ton père et à moi, la nationalité française. C’était quand même un
avantage d’avoir quatre enfants français.
Elle se lève brusquement et se dirige une nouvelle fois vers le buffet où
elle semble conserver toutes les archives de la famille. Je tente d’intervenir
pour trouver moi-même ce qu’elle cherche, mais elle a son propre sens du
rangement. Elle me tend fièrement le Journal Officiel où figure le décret de
sa naturalisation française ainsi que celle de mon père. J’y jette un rapide
coup d’œil. Pour elle, c’est un document de grande importance et pendant
toutes ces années, elle l’a conservé précieusement.
– Tu ne te souviens pas ? C’est toi-même qui étais allé me l’acheter ?
J’étais vraiment contente d’y lire mon nom et celui de ton père.
Je l’avais en effet totalement oublié. Pour moi, c’était une simple
formalité administrative qui allait éviter à mes parents âgés de faire la queue
à la Préfecture de Paris pour obtenir le renouvellement de leur carte de
séjour. Pour ma mère, c’était une sorte de consécration : elle était devenue
française ! Pour mon père, qui avait répudié la nationalité française lorsqu’il
habitait encore la Tunisie, il s’est agi d’une réintégration. Devenir français, il
n’en retirait aucun orgueil. Il l’avait accepté pour faire plaisir à sa femme. Il
ne se considérait ni comme sujet britannique, ni comme français, il était
maltais et cela lui suffisait. L’aspect juridique lui importait peu. Un
34
authentique Maltais de Tunisie. Il n’aurait pas hésité à prendre la nationalité
tunisienne pour conserver son métier en Tunisie, mais ma mère s’y était
farouchement opposée, considérant que l’avenir de notre famille se trouvait
en France et non en Tunisie.
– À Tunis, poursuit-elle, les Maltais étaient des gens simples. Certains
n’ont jamais quitté la Tunisie - voire ne sont même pas sortis de la ville de
Tunis ! Il y en a même qui n’étaient jamais sortis de leur quartier. Cela ne
leur venait pas à l’esprit de demander un passeport. Un passeport, pour quoi
faire ? De toute façon, ils ne pouvaient pas en obtenir, puisqu’ils n’avaient
pas conservé les actes civils justifiant de leur ascendance. Les plus âgés
étaient condamnés à attendre la mort en Tunisie.
Devant ma mine étonnée, ma mère s’arrête de parler et m’apostrophe :
– Tu ne me crois pas ? C’est pourtant la vérité.
– Je ne doute pas de ce tu me racontes. Beaucoup de Maltais étaient de
condition modeste, mais ils n’étaient pas tous de pauvres gens, comme tu as
l’air de le dire.
– Je te dis ce que mes yeux ont vu.
– Mais tu n’as pas tout vu. Il y avait aussi des Maltais avec une bonne
situation et qui voyageaient munis d’un passeport en bonne et due forme
pour étudier, prendre des vacances, faire du commerce entre la France et la
Tunisie. Ils allaient même à Malte. Certains étaient devenus des notables.
– C’est vrai, mais nous ne les fréquentions pas. Quelques Maltais avaient
une très bonne situation. Ils se sont bien débrouillés.
J’ai envie de lui citer le nom de plusieurs personnalités maltaises ayant
joué un important rôle économique, social et politique dans la Tunisie
d’alors, mais là n’est pas sa préoccupation. Elle pense surtout au menu
peuple maltais de Tunis, abandonné par le consulat britannique. Elle
continue à parler de manière véhémente :
– Le consulat britannique, dont dépendaient les Anglo-maltais, allait
jusqu’à reprocher aux Maltais de ne pas être devenus Français. Il voulait tout
simplement se débarrasser de nous. Ton père, que Dieu lui pardonne, était
très naïf. Il retirait une certaine fierté à être considéré comme sujet
britannique. Il avait même accroché le portrait du roi d’Angleterre, Georges
VI, à la maison !
J’interromps ma mère :
– À l’époque, c’était peut-être important. L’empire colonial anglais était
plus grand que celui de la France. Être sujet britannique devait
vraisemblablement constituer un motif de fierté.
– Tu parles d’une fierté ! Les Anglais avaient besoin de Malte, pas des
Maltais de Tunisie qui étaient pour la plupart des gens beaucoup trop
modestes pour les intéresser. En tant que sujet britannique, ton père se faisait
des illusions. Il croyait appartenir à une grande nation. C’est vrai, nous
35
étions des sujets britanniques. Mais nous n’étions pas des citoyens
24britanniques à part entière ! Ajma żaqqi . Le consulat ne nous aidait pas
quand on avait des difficultés ; la France, si. Je suis fière de mes quatre
enfants français et je suis encore plus fière d’être devenue
française…comme eux !
Le ton de la voix est ferme et sans équivoque. Elle estime avoir fait le
bon choix historique : l’avenir de ses enfants, elle le concevait dans le giron
de la France. Elle n’a pas eu tort. Nous sommes évidemment, mes deux
frères, ma sœur et moi-même, les heureux enfants de la francophilie obstinée
de ma mère. Que serions-nous devenus si nous étions restés en Tunisie
comme le souhaitait si fortement mon père ? Que pouvions-nous espérer
d’une Tunisie, fraîchement indépendante et luttant pour un bien-être national
réservé en priorité à ses coreligionnaires ? Les minorités européennes,
pourtant très enracinées dans le milieu local, restaient malheureusement
marquées du sceau de l’infamie coloniale. Malgré les discours intelligents de
Habib Bourguiba, premier président de la République tunisienne, qui
haranguait son peuple pour entretenir une fraternité constructive avec les
Européens de Tunisie, force était de constater que tous les moyens
d’existence, même les plus élémentaires, leur étaient progressivement retirés.
Mon père, arabophile et arabophone, avait cru que les autorités tunisiennes
lui auraient laissé son gagne-pain. Ne disait-on pas des Maltais qu’ils étaient
les frères des Tunisiens ? C’était tout à fait théorique, mais il était de bon ton
de le dire, et de le croire ! En réalité nous étions devenus du jour au
lendemain persona non grata !
Ma mère a raison de dire que mon père avait été déçu par la vie. Il ne
pouvait pas concevoir, lui qui aimait si profondément la Tunisie, qu’on lui
retirât le droit de travailler et de séjourner dans son pays natal. Il avait
désormais besoin d’une carte de séjour comme n’importe lequel des
étrangers désirant résider temporairement en Tunisie. Avant l’indépendance,
un passeport délivré par les autorités consulaires suffisait. Mon père n’aurait
vraisemblablement pas fait le bon choix. Ma mère a été de loin la plus
réaliste des deux. L’Angleterre lui a tourné le dos. La Tunisie n’a pas voulu
de lui. Il n’avait pas la nationalité tunisienne et le fait de parler parfaitement
l’arabe tunisien et d’avoir adopté certains aspects du mode de vie tunisien
n’y changea absolument rien. L’Histoire lui a donné tort. La France était
prête à l’accueillir parce qu’il avait des enfants français, mais il ne voulait
pas de la France, trop éloignée de son monde, de sa culture. Son identité
maltaise, il la revendiquait sans pouvoir l’adosser à un pays. Malte,
l’Angleterre et la Tunisie l’avaient rejeté. Le comble de l’ironie est que lui
rejetait le seul pays qui lui ouvrait ses portes.

24 Oh la la ! Cela me donne mal au ventre.
36
L’idée de tenter l’aventure Outre-manche ne lui a jamais effleuré l’esprit,
lui l’honorable sujet de sa Majesté, la Reine d’Angleterre ! À rebours de
mon oncle Joseph Camilleri qui, encouragé par des cousins installés là-bas,
s’y était rendu, dès l’indépendance de la Tunisie, avec toute sa famille alors
qu’il ne connaissait ni la langue, ni la culture. On avait réussi à le convaincre
qu’il était beaucoup plus facile de s’enrichir en Angleterre qu’en France.
Encore une rivalité franco-anglaise !
Si grande était la tentation et si enviable la situation de ses cousins,
désormais parfaitement assimilés, mon oncle Joseph a vite été rattrapé par le
handicap de la langue qui le cantonna dans des métiers subalternes. Il
déchanta rapidement et comprit qu’il n’avait pas sa place dans ce pays où la
réussite allait demeurer inaccessible. Avec sa femme, ils en étaient réduits,
pour se faire comprendre, à s’exprimer avec des gestes. La scolarisation de
leurs enfants allait également bientôt poser des problèmes. Quelques mois
plus tard, ils quittèrent l’Angleterre pour se rendre en France, à Lyon
d’abord, où ils s’installèrent provisoirement avant de prendre racine
définitivement à Marseille. Ce détour par l’Angleterre, si mon oncle ne le
regretta pas, lui avait cependant ouvert les yeux : il n’avait rien à espérer des
Maltais et des Anglais ! Son avenir était en France. Je me souviens encore de
ses mots :
– En Angleterre, j’étais devenu un balayeur de rue. En Tunisie, j’étais
chauffeur et je sillonnais tout le pays pour le compte des Travaux Publics
français. Maintenant, en France, j’ai la responsabilité de tout un parc
automobile pour une grande entreprise. Il n’y a pas à dire, la France reste la
France. Si tu es débrouillard, tu t’en sors. Tu peux toujours espérer une petite
place au soleil. Ce n’est pas facile, mais on y arrive malgré tout.
En effet, ce ne fut pas simple pour mon oncle, surtout les premières
années, avec des enfants en bas âge et une femme au foyer. Il ne lui était pas
non plus venu à l’idée de tenter sa chance à Malte où il avait encore de la
famille avec laquelle il entretenait surtout une relation épistolaire. Comment
aurait-il pu envisager son avenir dans ce pays où les Maltais eux-mêmes,
certains d’entre eux en tout cas, allaient chercher des jours meilleurs sous le
ciel du Canada ou de l’Australie ? Lui aurait-on seulement donné
l’autorisation administrative de séjourner dans le pays de ses ancêtres ? Ce
n’était pas sûr, mais ses liens avec la famille auraient pu éventuellement
jouer en sa faveur.
Je me souviens également de ce qu’il m’avait dit un jour au cours d’une
conversation anodine :
– Tu as de la chance d’avoir eu un père qui avait un bon métier dans les
mains. Un père patron, propriétaire. Tu sais, mon père, c’était un simple
37
25docker - un bou-chkara - au port de Tunis… Quant à toi, tu devrais te
lancer dans la politique, tu as fait des études. Tu parles bien. Tu pourras un
jour être député ou même ministre !
Je regrette tellement de ne pas m’être entretenu plus longuement avec lui.
Il m’aurait certainement raconté des choses intéressantes sur l’histoire de la
famille. Il m’aurait fait part de sa conception de la réussite sociale dont
l’aboutissement aurait été, selon lui, le pouvoir politique ou économique. Il
ne lui venait pas à l’esprit qu’il pût exister aussi une réussite intellectuelle !
Il m’avait cependant soutenu dans mon projet de recherche portant sur les
Maltais de Tunisie installés en France. Il connaissait bien la communauté
maltaise de la région marseillaise et pouvait idéalement me mettre en contact
avec certains d’entre eux. Les interviews menées se déroulèrent au mieux.
Elles eurent lieu en sa présence et celle de ma mère, garants de l’authenticité
des propos tenus. Si l’intérêt scientifique de ma démarche était évident, j’en
avais aussi éprouvé un sentiment de tristesse pour mes congénères : des
familles simples vivant modestement et confrontées à des difficultés de
survie dans la société française. Deux faits essentiels ressortaient : ces
familles se plaignaient d’avoir été « dépouillées » par la Tunisie, leur pays
natal, et d’avoir subi le « rejet » de la France, le pays qui les avait pourtant
accueillies. Elles étaient véritablement désorientées et ne comprenaient pas
ce qui leur était arrivé, tant en Tunisie qu’en France.
Mon père a assurément été victime de lui-même. Son mauvais choix en a
fait une victime consentante. Il a perdu dans le combat opposant le clan
profrançais, c’est-à-dire ma grand-mère maternelle, ma mère et nous, les
enfants, au clan pro-tunisien, le sien et celui de ma grand-mère paternelle. Il
lui aura fallu du temps pour reconnaître son erreur, même si - fierté oblige -
ce fut du bout des lèvres. Jusqu’à la fin de sa vie, il a vécu cette défaite
comme une humiliation personnelle. Et c’est à ce moment-là, en France,
qu’il a commencé à nous rendre la vie impossible avec ses maladies à
répétition. Il s’est laissé mourir puisqu’il avait perdu le sens de l’existence.
Voilà la raison de son silence : il est mort sans prévenir et sans aucun espoir
de réconciliation.
Je regarde attentivement ma mère. Sur son visage, les rides se sont
creusées accentuant un peu plus son air déjà bien soucieux. Est-ce qu’elle
pense comme moi ? Je ne veux pas lui faire part de ma pensée. Je suis très
reconnaissant à ma mère de m’avoir encouragé à poursuivre de longues
études. Mes frères, ma sœur et moi avons tous réussi et cette réussite, chacun
de nous la lui doit. Mon père a plutôt été un frein. Nous avons mieux réussi
que lui. C’était une humiliation de plus.

25 L’homme au sac, sobriquet donné primitivement aux dockers tunisiens.
38
Je ne crois pas que ma mère ait été vraiment heureuse avec lui, mais elle
a obtenu ce qu’elle voulait : vivre en France et voir ses enfants et ses
petitsenfants réussir après de brillantes études dans de grandes écoles de
commerce et assumer des responsabilités dans les fonctions bancaire,
commerciale, marketing et juridique. Même si elle a du mal à comprendre
ces nouveaux métiers de la finance et des affaires, elle se rassure en se disant
que ses petits-enfants ont de bonnes situations et sont à l’abri du besoin.
Aujourd’hui, elle est même arrière-grand-mère ! Et elle gage que ses
arrièrepetits-enfants réussiront à leur tour dans la vie.
Mon père demeura pour elle - et c’était capital - le père de ses enfants.
Elle le respectait parce qu’il était son mari. Une femme honnête devait, selon
elle, se dévouer à l’homme qu’elle avait épousé. Elle avait l’obligation
morale de partager, pour le meilleur et pour le pire, sa vie avec lui. Il n’était
donc pas question qu’elle tolère que ses propres enfants se permettent de le
critiquer. Les enfants devaient respecter leur père comme elle-même, comme
femme, respectait son mari. Elle considérait qu’elle avait rempli son devoir :
c’était sa plus grande satisfaction. Elle a réussi sa vie alors que son mari a
objectivement raté la sienne. Elle a fait en sorte de minimiser cet échec.
Je me suis souvent révolté contre l’attitude nonchalante de mon père qui
laissait ma mère endosser tous les problèmes et toutes les responsabilités.
Lui, « se contentant » de travailler et de vivre l’esprit tranquille. Ma mère ne
s’en est jamais plainte : n’était-ce pas lui qui, par son travail, subvenait aux
besoins de toute la famille ? Comme elle était femme au foyer, elle devait
s’occuper de lui et de nous en réglant ce qu’il y avait à régler. Je me
souviens que lorsque nous habitions encore au Bardo, je n’étais alors qu’un
adolescent qui commençait tout juste à prendre conscience des réalités de la
vie, j’avais dit à ma mère : « Papa se la coule douce, ce n’est pas normal ».
Je fus rabroué et sermonné pour avoir osé insulter mon père. Je n’en pensais
pas moins, mais ne voulais pas lui faire de peine. Pour comprendre cet état
d’esprit, il faut se référer à trois mots-clés de la mentalité méditerranéenne :
respect, devoir et sacrifice. Ma mère supposait qu’il fallait se sacrifier pour
son mari et ses enfants, que c’était son devoir. Elle prônait enfin le respect
de la femme envers son mari, celui du mari envers sa femme et puis celui
des enfants à l’égard de leurs parents. En mon for intérieur, je ne peux
m’empêcher de me demander si mon père a vraiment respecté ma mère et
s’il nous a respectés, nous, ses enfants.
Je veux découvrir quel homme se cachait derrière le père et le mari. Ma
mère ne comprend pas pourquoi. Je crois que tout le différend entre elle et
moi se situe à ce niveau. Pour elle, il ne pouvait être que le père ou le mari.
Pour moi, il était avant tout un homme. Ensuite, on pouvait l’affubler de tous
ses oripeaux de père, de mari et même de Maltais ! D’une certaine manière,
39
c’était bien commode pour lui d’endosser tous ces rôles que lui faisait jouer
ma mère. Cela le dispensait de prendre les responsabilités y afférentes.
Je la regarde toujours, lorsque je réalise qu’elle est à son tour en train de
m’observer attentivement. Elle a une façon bien à elle de nous inspecter
chaque fois que l’un d’entre nous lui rend visite. J’ai mis un certain temps à
comprendre cette inspection maternelle ! Je croyais au départ qu’elle
vérifiait si nous nous portions bien et s’il n’y avait pas de problème. Comme
cette vérification nous concernait surtout nous, les garçons, j’ai fini par
comprendre qu’elle cherchait en fait à savoir si ses belles-filles s’occupaient
correctement de nous. C’était comme si elle doutait en permanence que ce
fût le cas.
Elle n’aime pas que je l’observe à la dérobée. Elle ne doit pas beaucoup
dormir ; elle a une mine épouvantable. Elle a toujours eu ce front soucieux,
marqué plus encore maintenant par les rides. Enfant, je surprenais souvent ce
regard perpétuellement inquiet qui se métamorphosait, quand elle s’adressait
à moi, en un rassurant sourire.
– Tu veux connaître la vie de ton père. Qu’est-ce que tu veux que je te
dise ? Il ne faut pas le juger. L’autre jour, je t’ai dit que c’était un homme
bon, simple, sérieux, honnête et travailleur. Il pensait à sa famille. Il avait la
passion des chevaux. Son problème, c’est qu’il n’aimait pas réfléchir. Il me
disait très souvent, avant même sa maladie : « Donnu li għandi rasi
26fiergħa ». Tu ne lui ressembles vraiment pas. Toi, tu te poses beaucoup de
questions, tu veux comprendre, tu cherches à régler les problèmes. Tu as fait
des études supérieures. Ton père, lui, n’est pas allé au-delà de l’école
primaire avant d’apprendre sur le tas le métier de charron, avec son père. S’il
n’était pas très intelligent, il avait l’amour du travail bien fait, il était
perfectionniste et travaillait sans ménager sa peine. Ses clients arabes, juifs,
siciliens, maltais, l’appréciaient énormément. Il avait une très bonne
réputation à Tunis. Il avait même travaillé pour le bey de Tunis : c’était un
grand honneur !
Dans ma tête commence alors à défiler la liste des beys de Tunis. Mon
père a travaillé pour l’un d’entre eux. Mais lequel ? Je ne crois pas que ma
mère puisse me citer son nom. Un bey qui aurait vécu entre les deux guerres,
ou même après, jusqu’à sa destitution avec l’arrivée de Habib Bourguiba et
l’institution de la République tunisienne en lieu et place de la monarchie
beylicale. Sans doute est-ce Lamine Bey, le dernier de la dynastie husseinite.
Non seulement mon père s’est fondu dans le paysage tunisien, mais il a
également fait partie de l’histoire de ce pays. Ce n’est pas du tout mon cas.
Je suis né après la guerre et les Maltais de Tunis ne vivaient plus sur le mode
communautaire dans leur quartier, celui de Bab-el-Khadra notamment. Les

26 On dirait que j’ai la tête vide.
40
effets de la politique de naturalisation française des minorités étaient
désormais manifestes. N’en étais-je pas le produit ? J’étais sur le chemin de
l’assimilation française, encouragé sur cette voie par une mère foncièrement
francophile. Comment aurais-je pu appartenir à cette communauté maltaise
très intégrée au milieu tunisien ? Je ne me considérais plus comme et
je ne me sentais plus concerné par la Tunisie… Au grand regret de mon père.
Ma mère continue, et précise :
– Tout a changé quand les fiacres ont été remplacés par les voitures
automobiles. Ton père s’est senti perdu. Tout s’est écroulé pour lui. Il voulait
te transmettre le métier qui lui avait permis de subvenir à ses besoins et de
fonder une famille. Il espérait que tu prendrais la relève comme lui avec son
père.
C’est la première fois que ma mère me compare à mon père. Elle
m’explique, avec ses mots à elle, qu’il était un travailleur manuel et que,
moi, je suis devenu, par la force des choses, un intellectuel.
– Ton père ne croyait pas que tu allais réussir. Il pensait qu’un bon métier
manuel permettait de faire vivre toute une famille. Il ne prenait pas très au
sérieux les métiers où l’on gagne de l’argent avec la parole. Il disait qu’il
fallait transpirer pour gagner sa vie et non pas se contenter de parler. Il
voulait te protéger. Il croyait que tu avais choisi la mauvaise voie.
– Il voulait m’apprendre un métier qui a disparu !
– C’était une autre époque. C’était très difficile pour lui de trouver un
autre travail pour nourrir toute sa famille. Je te raconterai ça un autre jour.
Elle est fatiguée et a besoin de se reposer. Je l’embrasse avant de prendre
congé d’elle. C’était une habitude à Tunis. Nous embrassions nos parents
toutes les fois que nous quittions la maison familiale et que nous y
revenions.
– Viens quand tu veux, c’est un plaisir de parler avec mon fils. Tu ne me
déranges jamais.











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Chapitre 4





Pendant quelques jours, la conversation avec ma mère s’interrompt. Elle
dit être très fatiguée. Je sais que pour elle, le mot fatigue a une résonance
particulière. Il signifie la maladie. Pour beaucoup de méditerranéens, il est
préférable de parler d’une fatigue, supposée passagère, plutôt que d’une
maladie dont la guérison peut être longue, voire incertaine. Les mots
exorcisent l’amère réalité. En dépit de son âge, ma mère n’a pas de maladie
physique déclarée. Il est clair qu’elle somatise. Peut-être n’a-t-elle plus envie
d’entretenir avec moi une conversation qui la replonge dans un passé
douloureux. Il ne me reste plus qu’à attendre qu’elle aille mieux et qu’elle
soit moins fatiguée. Je lui conseille de se reposer. Antoine, qui habite à
proximité, passe la voir en coup de vent, tôt le matin et tard le soir, pour
s’enquérir de sa santé. Au téléphone, elle tient des propos tellement
rassurants qu’ils ne nous permettent pas toujours d’apprécier la situation.
Mon attente sera de courte durée. Elle finit par m’appeler pour reprendre
le fil de notre conversation. Elle commence par me rassurer sur son état
avant de déclarer, sentencieuse :
– J’ai beaucoup réfléchi à ce que tu m’as dit l’autre jour à propos de ton
père. On pourrait écrire tout un roman sur lui... et pas seulement sur lui, sur
notre famille aussi. Il y en aurait tant de choses à raconter...
Je suis abasourdi. Dans quel but ma mère voudrait-elle que j’écrive cette
histoire ? Elle qui ne voulait pas intégrer un groupe de parole pour ne pas
dévoiler ses secrets à des étrangers me suggère à présent d’écrire un livre qui
aura précisément pour effet d’étaler sur la place publique notre vie de
famille ! J’essaie d’articuler quelques mots :
– Je ne suis pas romancier. Je ne suis pas capable de…
– Mais tu sais écrire ! Tu as déjà écrit et publié. D’ailleurs, tu es le seul
de la famille à pouvoir le faire.
Elle ne semble pas comprendre la différence entre un livre de sociologie à
caractère scientifique et une œuvre littéraire qui requiert davantage qu’une
bonne maîtrise de la langue. Mais je suis flatté. Je mesure à quel point elle
m’estime, même si je trouve sa demande curieuse. Pour moi, il faut
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obligatoirement un héros dans un roman. Or mon père n’est vraiment pas
« Ce héros au sourire si doux » dont parle Victor Hugo en évoquant son
propre père. Je laisse vagabonder mes pensées et me surprends à la voir, elle,
en héroïne de la famille.
Le fait qu’elle pense que je suis capable de raconter l’histoire de notre
famille me ramène plusieurs années en arrière, au temps de l’école primaire
et du lycée lorsque, pour mes compositions de français, j’obtenais les
meilleures notes de la classe. C’était là une des fiertés de ma mère qui ne se
privait pas d’en parler aux voisines du quartier, des femmes de militaires
français ou des femmes de maçons siciliens. J’excellais en effet dans ces
rédactions scolaires, évidemment inspirées par mes nombreuses lectures.
Enfant, je lisais tout ce qui se présentait à moi : livres de classe, romans
populaires à deux sous, bandes dessinées, romans-photos, absolument tout.
Mon père ne me reprochait-il pas d’avoir toujours le nez plongé dans les
livres, estimant sans doute qu’il y avait dans la vie des choses plus
importantes ? Homme simple, il n’était pas contre un minimum
d’instruction, même pour exercer un métier manuel. Mais à me voir tout le
temps lire, il craignait que je n’encombre mon esprit avec des connaissances
superflues qui, selon lui, allaient forcément me rendre fou. Pour ma mère,
c’était tout le contraire : la lecture était un gage certain contre l’ignorance.
Dans notre maison, au Bardo, il n’y avait pas de bibliothèque et je ne
m’imaginais même pas que l’on puisse en avoir une à demeure jusqu’au jour
où j’en fis la découverte chez un camarade de classe français. Il m’avait
invité chez lui pour son anniversaire. Il y avait au mur de son salon une
grande bibliothèque de livres reliés et bien rangés. Cela donnait envie de les
lire. J’en avais été ébloui. En rentrant, j’en avais parlé avec enthousiasme à
ma mère qui m’apprit que le père de mon camarade de classe était un grand
avocat français. Je n’étais que le fils d’un artisan charron maltais. Comment
aurions-nous pu avoir une bibliothèque chez nous ? Si ma mère me fait
confiance pour l’écriture de ce roman familial, c’est qu’elle se souvient aussi
d’avoir un jour été convoquée par mon professeur de français au Lycée
Carnot. Alors qu’elle s’était imaginé un rappel à l’ordre pour une bêtise
commise par moi, elle n’en revenait pas : le professeur avait tellement
27apprécié ma rédaction pour l’examen blanc du B.E.P.C. qu’il voulait savoir
si les faits relatés étaient véridiques, à savoir le décès d’un membre de notre
famille terrassé par un cancer généralisé. Ma mère confirma qu’il n’y avait
eu aucun deuil dans la famille. Le professeur lui sourit avec satisfaction en
disant : « Votre fils a beaucoup d’imagination. Il raconte bien. Il pourrait être
écrivain ! »

27 Brevet Élémentaire du Premier Cycle.
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De retour à la maison, ma mère me demanda des explications. En vérité,
j’avais lu cette histoire dans un livre. Elle me reprocha seulement d’avoir
raconté une histoire triste et d’y avoir impliqué notre famille qui pouvait
réellement être frappée par la maladie et le deuil. Elle y voyait peut-être une
sorte de prémonition.
Ma mère parle et me rappelle l’existence d’une voisine française, Mme
Massenet, une institutrice à la retraite, veuve de guerre et vivant seule. Cette
vieille femme, qui habitait la rue de l’Église comme nous, à quelques pas de
notre maison, avait accepté avec beaucoup de gentillesse que j’aille chez elle
lire les livres de sa bibliothèque personnelle très bien fournie en auteurs de
littérature française. Pour l’enfant que j’étais, avoir accès au texte intégral
des auteurs étudiés en classe seulement à partir d’extraits du Lagarde et
Michard était tout simplement un ravissement. Je n’ai pas eu la chance,
comme Jean-Paul Sartre, d’avoir une bibliothèque familiale où je pouvais me
« perdre ». Je ne suis pas né au milieu des livres, mais j’ai toujours trouvé
sur mon chemin les livres dont j’avais besoin, qui ont donné un sens à ma
vie et qui m’ont apporté une certaine forme de bonheur.
Par la suite, cette brave dame, cherchant apparemment à encourager ma
passion pour la littérature française, avait accepté que j’emprunte les livres
de sa bibliothèque. Elle avait beaucoup vieilli, semblait appréhender de
mourir seule au Bardo et envisageait de rejoindre sa famille en France. Elle
avait espéré finir ses jours à Tunis, mais la Tunisie nouvellement
indépendante se vidait peu à peu de tous ses Européens. L’avenir était
désormais ailleurs. Quelque temps avant son départ définitif pour la France,
elle ne me demandait plus de lui restituer les livres empruntés. Elle me les
offrait. J’en ai conservé précieusement quelques-uns dont le format, le papier
et l’impression sont caractéristiques de l’époque.
Dans le quartier, nous savions tous qu’elle allait bientôt partir. Un jour,
on constata que sa maison était habitée par une famille arabe. « Elle a vendu
sa maison pour une bouchée de pain » m’avait dit tristement ma mère. Mme
Massenet avait fait don de tous ses livres à différentes bibliothèques de
Tunis. Les livres sans valeur avaient été vendus au robba vecchia, une sorte
de colporteur tunisien qui récupérait des choses usagées : les livres aussi
devenaient des « objets usagés » dont la revente procurait quelques maigres
subsides.
Pour ma mère, le départ de Mme Massenet signifiait la fin d’une période.
Pour moi, c’était surtout la culture française qui s’en allait. Ma mère
interrompt soudain mes pensées :
– Tu hésites ? Dorénavant tu es à la retraite et tu n’as pas de soucis
d’argent, donc…Quant à moi, j’ai encore une bonne mémoire et j’ai des
choses à raconter.
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C’est ma mère : une méditerranéenne autoritaire. Elle estime que je dois
écrire ce livre sur notre famille, donc je dois m’exécuter. D’autant, me
rappelle-t-elle avec malice, que déjà au lycée, j’avais mentionné mon
intention, ou ma volonté, de devenir écrivain. « Tu es écrivain, et tu ne le
sais pas encore. Au travail ! » Soit : en dépit du travail et de la difficulté que
supposait un tel projet, je commençai à y réfléchir... Sérieusement.




































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Chapitre 5





– Mon fils, mon cher fils, ibni għażiż, tu vas l’écrire ce livre, n’est-ce
pas ? Je serais tellement contente et fière de pouvoir dire que mon fils a écrit
28un livre sur la vie de sa famille maltaise de Tunis ! B’Robbi , fais plaisir à ta
mère ! Ton père vient de mourir, et je me fais vieille.
Nous sommes au téléphone. Elle joue sur la corde sensible comme la
plupart des mères méditerranéennes. Si je ne l’écoute pas, je serai un fils
indigne qui n’aura pas respecté les dernières volontés de sa mère. Cela fait
presque trente ans que je l’appelle tous les dimanches à dix-huit heures. Un
rendez-vous sacré, deux heures de conversation à la faveur desquelles nous
nous confions l’un à l’autre. Le plus souvent, nous évoquons les soucis de la
vie quotidienne. Parfois, je prends aussi le temps de lui expliquer des choses
relatives à la société française. Son plus grand regret est sans doute de ne pas
avoir pu fréquenter l’école autant qu’elle l’aurait souhaité. Et pour elle, je
suis un « grand » sociologue qui habite un « beau » quartier de Paris.
J’aimerais lui faire comprendre que je suis un homme ordinaire, comme mon
père d’une certaine manière, mais elle me prend pour un génie. Comment la
convaincre du contraire ? Et est-ce bien nécessaire ? Je crois que je préfère la
laisser à cette douce illusion qui lui procure tant de bonheur.
Je comprends peu à peu le rôle de ce livre qu’elle souhaite que j’écrive :
lui permettre de faire le bilan de sa vie. À près de quatre-vingt-huit ans, elle
voudrait voir écrit, enfin, qu’elle a été une bonne épouse et une bonne mère.
J’ai soixante ans et du temps. Rien donc qui justifie de « ne pas » m’y
mettre.
Elle semble par ailleurs convaincue que l’arrêt de mes activités
professionnelles va me plonger dans un grand désarroi si je ne trouve pas
bientôt une occupation de remplacement. Elle me cite un article paru dans
Notre Temps, un magazine pour seniors. Je brûle de lui expliquer que je
maîtrise ma vie, que je ne la subis pas comme d’autres, que la lecture et
l’écriture restent pour moi aussi bien un rempart contre l’inactivité oisive

28 De grâce.
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