Une maison de fous, par A. de Saint-Remy

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Furne, Jouvet et Cie (Paris). 1870. In-16, 36 p..
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Publié le : samedi 1 janvier 1870
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UNKSITÏM
PAR
tfVSAINT-REMY
PARIS
FURNE, JOUVET ET C!% ÉDITEURS
45, RUE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, 45
1870
UNE
MAISON DE FOUS
J'étais en excursion, dans les-derniers jours du
mois d'août, aux environs de Paris, parcourant
pour la vingtième fois une des plus belles vallées
d'un département voisin. Entraîné par une foule
de souvenirs, je suivais les bords tranquilles et
fleuris d'une petite rivière, lorsqu'au détour du
courant, mes yeux furent frappés d'un riant spec-
tacle. Au milieu d'une fraîche pelouse, sous un
immense marronnier, un certain nombre de per-
sonnes, hommes et femmes, allaient, venaient,
s'agitaient sans bruit, tout occupés des apprêts
d'un déjeuner champêtre.
Après avoir contemplé, pendant quelques in-
stants, ce tableau à la flamande, j'hésitais si je re-
2 UNE MAISON DE FOUS.
viendrais sur mes pas, ou si je continuerais ma
route par un tout petit sentier qui m'aurait rap-
proché de cette société inconnue. Un des hommes
de la bande, ayant vu mon hésitation, fit quelques
pas vers moi, et, me saluant avec une politesse
affectueuse : « Monsieur, me dit-il, le soleil com-
mence à darder plus vigoureusement ses rayons,
et vous êtes assez loin de toute habitation. Vou-
lez-vous nous faire l'honneur de vous joindre à
nous? Nous sommes réunis pour une partie de
plaisir. Votre présence n'apportera parmi nous
aucune gêne. »
J'acceptai une invitation faite avec une si par-
faite courtoisie, et je suivis mon amphytrion, qui
■me présenta comme un de ses amis à tous ses
compagnons. C'était un homme.d'environ soixante
ans, de manières graves, et dont les traits fermes
étaient tempérés par une expression remarquable
de bienveillance et de douceur. Il portait à sa bou-
tonnière une rosette d'officier. Ses compagnons
l'appelaient général et paraissaient obéir sans con-
trainte à ses ordres. Chacun était occupé suivant
son aptitude ou ses talents. Un vieux monsieur
battait de la crème au pied du marronnier; un
UNE MAISON DE FOUS. 3
élégant lavait des radis au courant de l'eau, pen-
dant qu'une vieille dame, des lunettes sur le nez,
était enfoncée dans la mystérieuse opération d'une
salade de homard.
« Le général est servi, » vint dire à mon in-
troducteur, en le saluant avec respect, un grand
domestique vêtu de nankin. Aussitôt chacun s'as-
sit sur l'herbe, au hasard ou suivant son inclina-
tion. Je me trouvai placé à côté d'une jeune per-
sonne que je n'avais pas encore aperçue. Sa vue
produisit sur moi une sorte d'éblouissement. Fi-
gurez-vous des yeux où se reflétait l'azur de la
voûte céleste, ombragés par des cils presque noirs
et d'une longueur remarquable ; un front large
et pur, de chaque côté duquel descendaient en
boucles des masses de cheveux bruns qui faisaient
ressortir lablanche pâleur de ses joues.- C'était un
ensemble parfait et d'un attrait séduisant. Des
domestiques en grand nombre s'occupaient acti-
vement des soins du service. C'était une profu-
sion de mets se succédant avec rapidité, mais
avec ordre. Quant à moi, tout occupé de ma voi-
sine, que j'avais entendu appeler Isabelle, je ne
songeais ni à manger ni à recueillir les lambeaux
4 UNE MAISON DE FOUS.
de conversation qui s'entre-choquaient et se croi-
saient sans cesse. Cette conversation était cepen-
dant étrange :
« Avez-vous des nouvelles d'Espagne? disait
l'un. Comment va le coton?
— Nous avons reçu de Rome une cargaison d'in-
dulgences, disait un autre; les républicains n'ont
qu'à bien se tenir.
— Ah! le brigand! s'écria tout près de moi
une voix creuse, tremblante d'émotion et de rage.
Regarde-moi • et ose bien soutenir que je n'étais
pas à la bataillé de Pharsale ; mon poignard te
répondra; »
Je me retourne effrayé et' je vois un vieux
bonhomme,; une verrue sur le nez, qui parais-
sait enseveli dans un immense pâté de venai-
son. "
« Ne craignez rien, me dit Isabelle avec un dé-
licieux sourire; c'est le pauvre Stéphan; il ne
fait de mal à personne. » <■
Au même instant, je reçus entre les deux yeux
une énorme pomme cuite,lancée d'une main ferme
par une petite bossue * qui riait à gorge dé-
ployée.
UNE MAISON DE FOUS. 5
« Miss Betty ! » cria le général d'une voix de
tonnerre. Elle baissa la tête et se tut.
A-côté d'elle, une espèce de ci-devant se mit à
chanter à tue-tête :
Le roi d'Espagne, sur ma foi !
Est un drôle de sire;
Quand il a bu, de par la loi,
Tout le monde doit rire.
Tayau ! tayau ! sus à la bête ! Un petit bonhomme
gros, court, les cheveux en désordre, se mit à
courir à quatre pattes, renversant tout sur son
passage. Chacun se lève précipitamment. L'un
s'arme d'un couteau, l'autre d'une fourchette. On
crie, on hurle, on menace. C'était une confusion,
un tumulte, tout près de se changer en lutte, si
la voix du général et surtout l'arrivée des domes-
tiques n'eussent ramené subitement le calme,
comme si c'eût été une scène d'opéra. J'étais stu-
péfait.
« Monsieur de Saint-Remy, me dit le général,
sans paraître autrement ému que si cette scène
lui avait été indifférente, je vous demande pardon
de cet incident; vous venez d'assister à une scène
6 UNE MAISON DE FOCS.
de folie; je suis le docteur... qui dirige la mai-
son de santé de ...... et ces personnes sont mes
pensionnaires. Nous faisons de temps en temps
de ces parties de campagne, dont les effets sont en
général salutaires. Vous êtes peut-être surpris que
je vous aie appelé par votre nom. J'ai connu votre
père, et, sans avoir eu avec vous des liaisons par-
ticulières, ma pensée ne vous a jamais perdu de
vue dans la carrière que vous parcourez avec tant
de distinction. Faites-moi le plaisir de venir me
voir. Je sais que la grande question, à laquelle j'ai
consacré ma vie, ne vous est point étrangère. Vous
trouverez chez moi une source inépuisable d'ob-
servations. ■
Rien ne pouvait m'être plus agréable. Je lui ser-
rai "cordialement la main et je me retirai, l'âme
profondément émue de tout ce que je venais de:
voir, et flottant dans un océan de mystérieuses
sensations. Au jour dit, j'étais au rendez-vous.
Je trouvai réunie une société nombreuse et dis-
tinguée, avec tous les préparatifs d'un concert.
« Regardez bien, me dit le docteur. Tous les
exécutants sont des malades. Vous en connaissez
déjà plusieurs. C'est votre amie la bossue qui tient
UNE MAISON DE FOUS; 7
le piano, ajouta-t-il avec un sourire malin. Le
chef d'orchestre est le fou le plus dangereux
que je connaisse. Nous les retrouverons en-
suite , lorsque nous visiterons la maison en dé-
tail. »
Le concert fut charmant, et, sans enthousiasme,
on pouvait être satisfait. Lorsque tout le monde
se fut retiré, invités et pensionnaires : « Docteur,
dis-je au chef de l'établissement, je suis de plus
en plus troublé. Je m'étais fait, d'après mes lec-
tures, des idées particulières sur cette question;
je crains bien qu'elles ne soient fausses. Dans tous
.les cas, je commence à m'apercevoir qu'il y a des
abîmes entre la théorie et la pratique.
— Ce sera bien autre chose, me répondit le
docteur, lorsque nous visiterons nos pauvres in-
sensés. Il est si facile de faire des plans sur une
question pareille, et si aisé d'émouvoir l'opinion
avec les mots de Bastille, de séquestration, de
tortures morales ; mais n'avez-vous pas remarqué
comme moi que, parmi ceux qui en parlent avec
le plus d'éclat, le plus grand nombre ne s'est ja-
mais donné la peine de l'étudier? Aussi la com-
prennent-ils fort mal.
.8 UNE MAISON DEFOUS.
-r Est-ce que vous placez les journalistes dans
cette catégorie?
— Sans aucun doute. Citez-m'en un seul qui
ait jamais mis le pied dans une maison de santé,
autrement que par occasion ou comme curieux.
Or, il faut vivre avec ce monde-là pour le bien
connaître. Il ne suffit pas d'avoir vu quelques fous
pour porter sur tous un jugement absolu, et sur-
tout pour trancher la question. Ainsi que vous le
verrez tantôt, les espèces sont très-diverses.
— Je ne dois pas oublier, cependant, que les
principaux organes de la presse se sont abstenus,
depuis quelque temps, de ces ridicules déclama-
tions dont ils avaient l'habitude de remplir leurs
colonnes, ayant sans doute compris que des ques-
tions pareilles devaient être discutées sérieuse-
ment. Que le Figaro et le Gaulois se livrent à des
commérages indignes de gens sérieux, ils vous ré-
pondront qu'ils sont chargés d'amuser le public
et non de l'instruire. Aussi, nous n'en parlerons
pas. Quant à l'Opinion nationale, cette feuille,
moitié chair moitié poisson, qui vient de nous ré-
véler un nouveau Moïse -, dont la mission parait
être d'arracher aux Pharaons de la médecine les
UNE MAISON DE FOUS. 9
déshérités de l'intelligence, depuis longtemps nous
lui avons refusé notre confiance et notre estime.
'"r '— N'est-ce pas à M.. Sandon que vous venez de
faire allusion, docteur? Eh bien, que pensez-vous
de cet homme et de ses idées?
« Cet homme est un fou, s'il n'est pas autre
chose. Quant à ses idées, il n'en a pas. Il veut
pour les fous une loi d'exception, sans se douter,
lui avocat, que les lois d'exception ont toujours
été la plaie de la société, et qu'elles ne sont qu'un
despotisme légal, suivant une heureuse expres-
sion.
« L'article 75, contre lequel se sont élevées tant
de colères, qu est-il, si ce n'est une loi d'excep-
tion? Notre légistateur aura voulu dire sans cloute
une loi'spéciale. Eh bien, passons; tout législa-
teur qu'on soit, on peut écrire un mot pour un
autre.
« A côté des immondices dont il s'est fait un
piédestal, il a entassé tant de sottises, tant d'inep-
ties et tant d'absurdités, que j'éprouve une cer-
taine répugnance à relever ces nauséabondes élu-
cubrations. En voulez-vous un exemple ? Prenez
un homme politique dont le gouvernement veut
10 UNE MAISON DE FOUS.
se débarrasser à tout prix. Comment procédera le
préfet de police? Il ne peut en faire un conspira-
teur, ses habitudes, sa loyauté étant connues ; il
en fait un fou. Donc il le fait arrêter, sous pré-
texte qu'il peut devenir un danger pour la sécurité
publique.
« La loi veut, il est vrai, que son état mental
soit constaté par un homme de l'ai;t. Qu'à cela ne
tienne. Le préfet n'a-t-il pas sous la main un mé-
decin pour lui rendre cet office? Si ce médecin se
trouve être par hasard un honnête homme, il
s'adresse à un autre, qui, dominé par les mêmes
scrupules, refuse de se faire le complice d'un
aussi monstrueux attentat. Il s'étonne, mais il ne
s'arrête pas pour si peu. Que cinquante, soixante,
cent certificats attestent la parfaite santé intel-
lectuelle et morale delà victime, que lui importe?
il veut qu'il soit fou, et il rencontre enfin un mé-
decin imbécile et complaisant, comme il y en a
quelques-uns. Grand merci, monsieur Tex-avocat
général ; car, après la lecture de votre factum,
on reste convaincu qu'il ne se trouve pas dans
tout le corps médical un seul individu qui ne soit
gangrené.
UNE MAISON DE FOUS. Il
« Du reste, le préfet n'a pas besoin d'un certi-
ficatmédicalpourfaire enfermer un citoyen comme
fou; il n'a qu'à invoquer la notoriété publique,
et, par ce moyen, la personne la plus estimée,
la plus aimée d'une société, sera privée de sa li-
berté, comme un criminel; le préfet n'aura qu'un
mot à dire pour que le tombeau de l'oubli se ferme
sur la victime.
« Est-il permis, je vous le demande, de débiter
de pareilles absurdités ? Que cela germe dans la
tête d'un fou, je le conçois; mais qu'un journal
se permette d'insulter avec cette audace à la rai-
son publique, en débitant ces drogues malsaines,
je pousserai, tant qu'il me restera un souffle de
vie, au mépris et à la haine de ces Mangins poli-
tiques.
« Ne dites pas qu'il faudrait admettre un pou-
voir stupide autant que tyrannique ; M. Sandon
l'a dit, cela suffit.
« Si vous faites observer, avec toute l'humilité
qu'il convient d'avoir en présence de ce grand lé-
gislateur, que la justice a le droit d'inspection et
d'examen, il vous répondra que les procureurs
impériaux ne vont guère dans ces maisons, quoi-
12 UNE MAISON DE FOCS.
que la loi leur en fasse un devoir. Qu'iraient-ils
faire? ajoute-t-il. Ils n'ont qu'une voix consul-
tative, et le préfet n'est pas obligé de se conformer
à leurs observations. Ce qu il faudrait, c'est que
tout parent ou ami de l'aliéné incarcéré eût le
droit de requérir directement sa mise en liberté,
et, s'il y avait opposition, de porter l'affaire de-
vant les tribunaux.
« Ce sont les paroles de M. Sandon. Mais admi-
rez sa prévoyance. Il y a trente ans que la loi a
consacré cette disposition. L'article 29 dît en effet :
« Toute personne placée ou retenue dans un éta-
« blissement d'aliénés, son tuteur, si elle est mi-
« neure, son curateur, tout parent ou ami, pour-
ce ront, à quelque époque que ce soit, se pourvoir
« devant le tribunal de la situation ou de l'éta-
« blissement, qui, après les vérifications néces-
« saires, ordonnera, s'il y a lieu^ sa sortie immé-
« diate. Le procureur du roi pourra, d'office, se
« pourvoir aux mêmes fins. La décision sera ren-
« due sur simple requête, en chambre du conseil
« et sans délai. »
« Voilà donc un article sauvé du naufrage, grâce
à la prévision de notre avocat général. Il est heu-

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