Une mission au Canada de 1751 à 1769 ; par M. Lavayssière

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E. Ardant (Limoges). 1875. Canada. France -- Colonies -- Histoire. In-12.
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Publié le : vendredi 1 janvier 1875
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UNE
MISSION AU CANADA
2" SÉRIE P. IN-8».
UNE MISSION
j0751 A 1769
PAR M. LAVAYSSIÈRE.
LIMOGES
EUGÈNE ARDANT ET Gie, ÉDITEURS.
INTRODUCTION.
En 1524, un Français, Jacques Cartier, entra dans le
golfe Saint-Laurent,. et remonta le fleuve de ce nom
l'année suivante ■; il prit possession du pays au nom de
son souverain. Après un long hivernage, il alla jusqu'à
l'île Hochelaya, où Montréal est aujourd'hui bâti.
A cette époque, les découvertes des Espagnols avaient
donné aux peuples du continent européen de telles es-
pérances, inspiré une soif de l'or si ardente, que toute
contrée qui ne recelait pas d'or dans ses montagnes,
qui n'en roulait pas dans ses rivières, ne méritait pas
la moindre attention. Aussi, malgré le tableau que
Cartier, de retour en France, fit du Canada, cette riche
et vaste contrée fut négligée.
L'esprit mercantile ût ce qu'une saine politique eût
dû faire: en 1633, de Monts obtint de Henri IV des
lettres-patentes pour le commerce exclusif des pelle-
teries, et en même temps le droit de concéder des ter-
res dans le Canada.
De Monts envoya dans cette contrée Samuel Cham-
plain, qui y avait déjà fait un voyage. Cet homme de
génie comprit que le commerce avait besoin d'établis-
sements fixes et sûrs dans une contrée habitée par des
peuplades sauvages et guerrières, et jeta sur la rive
VI INTRODUCTION.
gauche du Saint-Laurent, le 3 juillet 1608, les fonde-
ments de Québec.
Cette colonie, à laquelle Champlain avait donné le
nom de Nouvelle-France, commençait à prospérer,
lorsque Québec fut surpris et enlevé par les Anglais, ri-
vaux peu scrupuleux de la France : c'était l'année 1628.
En 1632, la Grande-Bretagne sentit la nécessité de
lâcher sa proie, et le Canada rentra sous la domination
française.
Le Canada était trop loin de lamétropole pour qu'elle
fît respecter sa possession, les Anglais ne cessaient pas
de la convoiter, et à chaque guerre qui éclatait entre
les deux nations rivales, les Anglais, qui prévinrent
plusieurs fois ces ruptures de paix, faisaient des tenta-
tives pour s'emparer de Québec. Elles furent infruc-
tueuses jusqu'au 18 septembre 1759, jour où Québec
tomba au pouvoir de leurs troupes. Le reste du Canada
qui tenait encore pour la France, se voyant abandonné
à ses propres forces, fit sa soumission à l'Angleterre.
Le traité de paix de 1763 leur en assura la possession,
qu'ils ont gardée jusqu'à ce jour, malgré l'attachement
que la majorité de la population a toujours conservé
pour la France.
Les événements politiques qui, depuis cette époque,
ont si profondément modifié l'Europe, en distrayant les
esprits de la perte d'une des contrées les plus fertiles
du Nouveau-Monde, ont faitnégliger de rechercher les
véritables causes de la perte de la colonie. Nous allons
essayer d'en indiquer les principales.
INTRODUCTION. VII
Le caractère français, plus entreprenant que persé-
vérant, n'est pas propre à la colonisation. Il songea aux
bénéfices qu'il pouvait retirer du commerce des pel-
leteries, vit le côté commercial seulement, et ce qu'il
fit, quant au côté politique, il le fit toujours dans le
but d'assurer les échanges avec les indigènes ; c'est-à-
dire que, lorsque ce commerce paraissait prospérer, il
était'satisfait.
Le zèle des missionnaires, qui pénétraient à travers
les forêts, se hasardaient, dans de frêles embarcations
d'écorces d'arbres, sur des lacs que l'on peut regarder
comme des mers intérieures, afin de porter chez les
farouches habitants de ces contrées les premiers élé-
ments de la civilisation chrétienne; le zèle des mis-
sionnaires n'obtint pas tout l'appui qu'il méritait : ils
furent abandonnés à leurs propres forces, eux qui n'a-
vaient que la foi et l'amour du prochain pour toute
arme, pour toute richesse. On est étonné des résultats
qu'obtinrent ces sentinelles avancées de la civilisation
chrétienne, de l'affection et du dévouement qu'ils ins-
pirèrent pour la France, eux qui travaillaient isolés
les uns des autres, et qui avaient à lutter contre
les agents astucieux, corrupteurs des moeurs des
Indiens, et mettant en pratique dans les Indes oc-
cidentales la tactique qu'ils déploient aux Indes orien-
tales, où ils font des conquêtes en armant les rajahs
les uns contre les autres, et terminant la lutte en ro-
gnant les territoires des parties belligérantes. Les
parties du Canada qui restèrent fidèles à la France,
VIII INTRODUCTION.
qui luttèrent jusqu'àla fin pour rester françaises, furent
celles où des résidences de mission se trouvaient éta-
blies.
Malgré la conquête anglicane, le catholicisme est
resté la religion de l'immense majorité du Canada;
c'est ce qui a contraint la politique anglaise, toujours
un peu cauteleuse, à tolérer tous les cultes.
Lors de la prise de Québec, la maison des missions
fut dévastée, quoiqu'on l'ait nié dans le temps ; un of-
ficier anglais, appartenant à la religion catholique, re-
cueillit une assez grande quantité des lettres et corres-
pondances de cette maison, et, par suite de circonstan-
ces assez extraordinaires, il devint le patron, puis l'ami
d'un des personnages de notre récit. En 1796, ce per-
sonnage, alors fort âgé, vivait dans la famille de cet
officier, nommé Hawkins, et habitait Londres.
M. l'abbé François Denancé, alors en émigration,
putrecueillir dans les documents possédés par M. Haw-
Mns, et par lesrécits du compagnon du père Le Royer,
tout ce qui était arrivé à ce Père ; mais depuis la prise
de Québec les documents manquent absolument, et il a
été impossible de connaître la fin de cet homme de
bien, de ce prêtre qui eut toutes les vertus d'un sincère
disciple de Jésus-Christ.
UNE MISSION
L'antiquité nous a transmis avec admiration des
exemples de«dévouement : les livres mis entre les
mains delà jeunesse les citent ; l'orateur les oppose
à l'ègoïsme du siècle $ ils ont survécu aux jours de
barbarie; ils sont aujourd'hui, comme s'ils étaient
d'hier, toujours dignes de l'admiration des hom-
mes ; et cependant ces dévouements n'ont été que
de l'homme à l'homme, de l'homme au peuple.
Qu'est un peuple dans la grande famille humaine?
un individu collectif. Quel nom donnera-t-ôn au
dévouement qui embrasse l'espèce humaine en-
tière, qui s'exerce en silence, sans attendre l'ap-
1.
10 UNE MISSION
probation des hommes, sans lire par anticipation
: son nom dans les pages de l'histoire ; qui n'est
pas un dévouement d'une heure, d'un jour, d'une
année, mais d'une vie entière? Quel nom lui don-
ner? Le paganisme ne Ta pas inventé ce nom ; il
ne connut pas ce dévouement. Le Christ le pre-
mier en donna l'exemple, et les chrétiens seuls
l'ont imité.
Le récit suivant va retracer un de ces dévoue-
ments sublimes qui s'exercent chaque jour, de-
puis des siècles, sur tous les points du globe, et
que ni les persécutions, ni les tortures, ni le mar-.
tyre n'ont point lassé, n'ont point effrayé : c'est la
vie d'un missionnaire que nous allons raconter. Il
passa sur la terre sans autre ambition que celle
d'être utile aux hommes, en les éclairant de la vraie
lumière; jamais il ne prêta l'oreille aux bruits du
monde, désireux de l'entendre citer son nom. La
charité fut son mobile, la gloire de Dieu son but ;
et, quel que soit le lieu où s'éteignit une vie plei-
ne de bonnes oeuvres, cette vie fut approuvée par
la conscience d'un juste, elle eut une fin paisible,
et reçut sa récompense de la justice'de Dieu.
La France possédait encore le Canada, la Loui-
siane et les Florides à l'époque où commence no-
tre récit, et le zèle des missionnaires français^ ne
contribuait pas peu à attacher ces belles contrées
à-la métropole, en portant les lumières de l'Evan-
gile au milieu des populations sauvages et guer-
AU CANADA. 11
rières des indigènes de ces contrées. Le navire le
Castor, frété pour le commerce des pelleteries, dé-
barqua à Québec un missionnaire français nommé
Le Royer. L'écrit que nous avons sous les yeux ne
dit ni le lieu de sa naissance ni celui de sa desti-
nation : c'est une série de lettres écrites avec sim-
plicité et abandon; c'est un fils écrivant aune
mère chérie, un frère à un frère, un ami d'en-
fance à un ami. Ces documents seront la matière
^de notre récit.
RÉCIT.
J'arrive, fatigué de corps, mais résolu d'esprit ;
j'ignore encore à quelle mission de l'intérieur je
suis destiné. Plusieurs de nos Pères ont été mas-
sacrés durant les guerres que se font les sauvages,
de tribu à tribu, et l'état de l'intérieur du pays n'a
pas permis à nos supérieurs d'apprécier les pertes
que notre mission a faites. Mon départ est fixé à
lundi prochain, c'est-à-dire trois jours après mon
arrivée à Québec : je ne puis donc rien vous dire
de cette ville ; le court espace de temps que j'ai à
y séjourner suffira à peine pour que je puisse me
12 UNE MISSION
pénétrer de mes instructions, et bien saisir les ren-
seignements qu'on va me donner. Des marchands
qui s'occupent de l'échange des pelleteries seront
mes guides jusqu'au premier comptoir ; la Provi-
- dence fera le reste. Déjà.mon petit bagage est prêt,
il n'est pas lourd ; j'aurai la force de le porter
quand mes guides me quitteront.
Les hommes adonnés à ce commerce mènent
une vie fort relâchée, et dans tout autre temps ce
serait une compagnie peu convenable pour un
homme revêtu de mon caractère de prêtre, mais
l'état de l'intérieur du pays oblige à passer sur les
convenances; les marchands échangeurs sont les
seuls qui vivent en assez bonnes relations avec les
différentes peuplades indigènes. Le chef de ces
marchands, en société desquels je me rendrai à la
mission la plus voisine, s'est entretenu hier avec
notre Père supérieur. Cet homme, orginaire du
midi de la France, ne m'a pas plu :.-sa tenue, ses
manières et surtout son langage m'ont effarouché;
mais si un ancien poète du paganisme disait, en
parlant du juste, « Si fractus illabatur orbis, im-
pavidum ferient ruinoe, » que doit craindre un
chrétien apportant aux peuplades sauvages la
Bonne Nouvelle, la lumière des lumières? J'ai pi-
tié du sentiment de répulsion que m'a inspiré cet
homme... Tout en vue de Dieu et pour Dieu... le
reste n'est rien.
De la maison de la mission on découvre un vaste
AU CANADA. 13
horizon, mais sans variété ; des forêts, toujours
des forêts, car les espaces vides ne paraissent que
comme des points minimes au milieu de cet océan
d'arbres dont les dômes n'offrent de variété que
par leur plus ou moins d'élévation. C'est l'aspect
d'une mer de verdure avec ses ondulations et ses
nuances changeantes. Que l'homme doit se trouver
petit sous ces arbres séculaires, aussi nombreux
que les sables du rivage! mais quand il fait un
retour sur lui-même, qu'il se trouve grand en di-
gnité, lui qui parcourt les labyrinthes silencieux et
immobiles des forêts, qui sent, qui pense, qui
agit, et qui accomplit «me mission sainte ! Il me
semble que mes forces sont doublées, que les dan-
gers et les embûches des bois me trouveront ferme
et résigné. Dieu est mon guide et mon appui.
Par une bonté toute particulière de la Provi-
dence, je me mettrai en route à l'époque la plus
favorable de l'année pour traverser les forêts, et
quand viendra l'hiver, que l'on dit long et rigou-
reux dans cette partie du monde, je serai rendu à
mon poste tout acclimaté, et entouré de mon pe-
tit troupeau.
Tous ces détails, je me plais à vous les donner;
car, lorsque je serai dans l'intérieur du pays, il
ne me sera guère possible de vous transmettre mes
lettres ; aussi attendez-vous à n'en recevoir qu'à
de longues distances, mais plusieurs à la fois. Du
milieu de la barbarie, je vous écrirai, à vous qui
14 . UNE MISSION -
vivez chez le peuple le plus civilisé du monde ; ce
sera une relation entre les deux points extrêmes
dé l'humanité, et c'est la religion seule qui a pu
comprendre et établir cette relation. Trouvez quel-
que chose de semblable chez les anciens.
Nous sommes en route depuis le point du jour ;
j'écris de ma première halte, où nos guides allu-
ment un véritable bûcher; le crépitement des
chairs sanglantes, encore pantelantes, arrive à
mes oreilles : à deux pas de moi, noschevaux pais-
sent à travers les hautes herbes de la clairière, et
je découvre autour du brasier deux de nos guides
repaissant leurs regards avides des mets de cette
cuisine primitive... je suis réellement dans un au-
tre monde. Le lieu de la halte est bien choisi ; la
clairière s'incline doucement à notre gauche i à
travers les longs filets de plantes grimpantes que
le vent balance doucement dans les airs, appen-
dues qu'elles sont aux rameaux des grands arbres,
mon oeil discerne avec plaisir un petit cours d'eau
qui forme une nappe de cristal liquide, à deux
cents pas du lieu où, le dos appuyé contre un
arbre, j'écris, comme un écolier, sur mes genoux.
Cette eau me réjouit; elle étanchera ma soif et
remplira ma gourde épuisée. Mes guidjes s'abreu-
vent de la terrible boisson que les naturels, dans
leur langage pittoresque, ont nommée l'eau de feu.
J'ai eu la faiblesse d'en approcher les lèvres pen-
dant la longue et pénible marche que nous venons
AU CANADA. 1S
de faire, et j'ai compris combien la raison de
.l'homme était facile à ébranler... L'homme sensé
n'approchera jamais sa bouche des boissons eni-
vrantes; elles exaltent la chair au détriment de
; l'esprit.
On vient me chercher pour prendre part au re-
pas... il faut que je fasse l'apprentissage de la vie
des forêts.
J'ai oublié le nom de l'ancien sage qui disait
que le meilleur cuisinier était la faim ; mais, non-
obstant cet oubli, je rends justice à sa remarque:
le morceau de venaison qui tout à l'heure excitait
mon dégoût, malgré la nourriture que réclamait
mon estomac, m'a paru délicieux, et je crains d'a-
voir cédé à la sensualité en acceptant une seconde
tranche de ce mets pétillant sur les charbons ar-
dents.
Mon habit impose à nos guides ; ils ont cessé
de tenir les propos inconvenants que je leur ai en-
tendus proférer le long de la route. Il est donc
vrai de dire que l'homme décent et retenu impose
réellement la retenue et le respect même aux hom-
mesgrossiers.
Je suis l'exemple de mes compagnons de voya-
ge; j'étends mon manteau sur la mousse, j'en
enveloppe mon corps, et, la tête appuyée sur le sac
qui contient mon léger bagage, j'attends un som-
meil réparateur... Mais comment s'endormir dans
la position horizontale où je me trouve ? Mon re-
16 UNE MISSION
gard glisse sur les faîtes verdoyants des forêts, et
va plonger loin, bien loin, dans les profondeurs
d'un ciel d'un bleu si doux, si flatteur, si propre à
la rêverie, que, malgré moi, malgré ma lassitude,
je sens plus le besoin de la méditation que celui
du sommeil.
Par delà ces forêts, qui me paraissent sans li-
mites sur la terre, se déroulent les espaces sans
bornes des cieux : ce grand astre dont les rayons
inondent l'infini me semble l'oeil de Dieu ouvert
sur la terre, et souriant à la conscience pure,
comme le père sourit à son enfant. Le juste con-
temple avec ravissement sa lumière fécondante ; il
élève son âme vers Dieu, il le bénit dans son admi-
ration des bienfaits qu'il prodigue à son humble
créature, et, comme l'homme de l'Evangile, il
ne se trouve pas digne de tant de bonté. Que
l'athée vienne ici, dans ces forêts vierges, au
milieu des pompes d'une indescriptible végéta-
tion ; qu'il lève ses regards de la terre
au ciel, et qu'il ose dire : Il n'y a pas de
Dieu!...
Moi, mon Dieu, je vous bénis au milieu des
merveilles de vos oeuvres ; je vous bénis avec un
respect plein d'effroi, vous qui avez donné à l'hom-
me seul la puissance de vous comprendre ; vous
qui, dans votre bonté infinie, l'avez tellement
élevé au- dessus de tous les autres êtres sortis de
vos mains, qu'il est encore le seul qui puisse dé-
AU CANADA. 17
gager son âme de la matière et l'élever jusqu'à
vous!,.. Mon corps repose sur cette terre resplen-
dissante de vos merveilles ; sorti de la poussière, il
reste rampant sur la poussière ; mais mon âme im-
mortelle vous recherche et se perd dans votre in-
compréhensible grandeur ; elle aspire au bonheur
de vous servir, et je me sens fort d'avoir obéi à
vos saintes inspirations. Je ne pleurerai plus la pa-
trie absente, ni tout ce qui m'est cher sur la terre ;
j'irai où mon devoir de chrétien m'appelle ; je pro-
clamerai votre sainte religion au milieu de ces so-
litudes, à ces pauvres malheureux que vous ap-
pelez à vous servir et à vous aimer...
Ces pieux élans de l'âme me délivrèrent de
toute lassitude, et je me redressai pour confier
à ce papier les joies dont mon coeur débor-
dait. .„
Tout-à-coup un hennissement plein de terreur,
des piétinements précipités attirent mon attention.
Un de nos chevaux, dressé sur les pieds de der-
rière, agite ceux de devant dans le vague; ses
oreilles sontdressées, sa crinière frissonne, et j'en-
tends les profondes aspirations qui gonflent sa
poitrine» Un de nos guides s'est élancé vers l'ani-
mal haletant; il tire son large coutelas, le pousse
vivement sous le col de l'animal et le retire, en fai-
sant un saut en arrière : d'un bond, le cheval ar-
rive jusqu'auprès de moi ; il frissonne, il tremble
dans tous ses membres, et la sueur baigne son poi-
.18. UNE MISSION .,'.,,•'
trail. Je cours au guide, je l'interroge... «Ce n'est
rien, me répondit-il; c'est un de ces petits acci-
dents qui arrivent dans les bas-fonds des forêts où
séjournent les eaux... Si je n'étais arrivé à pro-
pos, ce maudit reptile allait nous priver d'un che-
val dont nous aurons grand besoin au retour...
allez le voir, mais prenez garde à la tête i ces bê-
tes ont la vie dure, et les crochets n'ont pas versé
leur venin. »■ En disant ces mots, il s'éloigna,
prit une poignée d'herbe sèche et en frotta soi-r
gneusement le col et les flancs du cheval encore
haletant. .
Je m'approchai avec précaution du lieu où gi-
sait le serpent : la tête s'agitait, dardait une lan-
gue fourchue, et dans ses bâillements convulsifs
laissait voir, dans une gueule démesurément en-
tr'ouverte, des dents petites et.acérées... Ce spec-.
tacle me fit frissonner ; ce monstre aurait pu s'en-
tortiller autour de mon corps endormi, et verser le
poison dans mon sein...
« Eh bien! me cria celui de mes compagnons
qui avait délivré le cheval, comment trouvez-vous
que j'ai besogné? Un coutelas est une arme de res-
source; la main qui en est armée peut aussi faci-
lement ouvrir la poitrine d'une peau rouge, pu
d'un ennemi sournois qui vous arrive à travers les
herbes et vous entortille lestement, avant qu'on ait
le temps de lui crier lequi-vive... C'est ainsi que
se font les choses dansles forêts... laballe de Fin-
AU CANADA. 19
dien vous a troué la peau avant que vous ayez vu
briller à travers le fourré les yeux étincelants de
cette vermine... Il faut apprendre à ne dormir que
d'un oeil.
'— Comment, lui demandai-je encore, avez-
vous deviné que votre cheval était enlacé par un
serpent?
— On voit bien, me répondit-il, que vous faites
votre première promenade dans les forêts; sans
. cela vous auriez déjà appris à distinguer le hennis-
sement d'un cheval quand il se dispose à faire face
à une bête à quatre pieds, ou quand il est atta-
qué par cette vermine des fourrés marécageux...
A l'approche de la bête carnassière, le cheval
éloigné se rapproche de l'homme, ou, s'il est sur-
pris, il cherche à se défendre par ruades; jamais
il ne se dresse sur les pieds de derrière ; mais le
serpent l'enlace autour du cou, et enfonce ses
dents dans les jugulaires : voilà ce qui le fait se
dresser. )>
Cette aventure n'avait que médiocrement attiré
l'attention de nos autres compagnons : ils se con-
tentèrent de lever un instant la tête, puis se recou-
chèrent pleins d'insouciance du danger. Je n'osai
pas les imiter, et j'allai m'asseoir auprès de
Josse; ainsi se nommait celui qui venait de tuer
le serpent. Je voulus mettre à profit, pour mon
propre compte, l'expérience qu'il avait acquise
durant une vie aventureuse et semée de périls.
20 UNE MISSION
I « Vous me paraissez bien ému, me dit-il ; c'est
toujours ce qui arrive quand on débute dans no-
tre carrière; puis, se reprenant : Mais j'oublie que
celle que vous allez suivre n'est pas du tout la
mienne : moi, je ne m'enfonce à travers ces inex-
tricables forêts que bien armé; et vous, vous n'a-
vez même pas voulu prendre le coutelas si néces-
saire comme vous venez de le voir, et vous mar-
chez un livre à la main.
— Je vais, lui répondis-je, plein de confiance
en Dieu, annoncer sa parole à ces peuples plongés
dans la barbarie et dans les ténèbres de l'idolâtrie ;
que puis-je craindre? »
Il me regarda un instant en silence, puis il me
répondit :
« Le peau rouge est toujours le peau rouge, et
son tomahawk n'épargne personne quand il est
sur le sentier de la guerre. Croyez-vous qu'il com-
prendra sur-le-champ que vous voulez lui être
utile en l'éclairant? Non, non ; il vous enlèvera la
chevelure, la pendra toute sanglante à sa ceinture,
et l'emportera pour servir detrophée dans son wig-
wam. Je prévois que vous allez me dire que plu-
sieurs de vos confrères sont déjà établis au mi-
lieu des habitants des forêts, où ils dirigent de pe-
tites réunions d'Indiens ; mais par combien de
dangers achètent-ils cette position? J'ai passé
plus de vingt ans, presque toujours dans les fo-
rêts, en relations avec les peaux rouges : s'ils
AU CANADA. 21
m'ont épargné, c'est que mon commerce leur est
utile, qu'ils ne pourraient pas exister, entourés
qu'ils sont d'ennemis bien armés, s'ils manquaient
des fusils, de la poudre et du plomb que j'échange
contre leurs fourrures. Ils le savent bien, et c'est
pour cela qu'ils épargnent ma chevelure ; mais
vous, vous ne leur apportez rien de ce qui peut
flatter leurs caprices d'enfants, rien de ce qui peut
les protéger contre leurs ennemis...
— » Je suis le disciple de celui qui est venu ap-
porter la paix au monde. Allez, dit-il à ceux qui
nous ont précédés dans la carrière, allez, et ensei-
gnez toutes les nations en mon nom ; apprenez-
leur à connaître mon Père, à s'aimer les uns les
autres, et la paix, régnera sur la terre comme
dans les cieux. Les disciples de notre divin maî-
tre obéirent à ses commandements, et l'univers fut
renouvelé par les lumières de l'Evangile ; l'antique
barbarie fut conquise à la civilisation chrétienne,
et les peuples sont devenus ce qu'ils sont aujour-
d'hui, de grandes et puissantes nations, tendant
à l'unité chrétienne. Le miracle qui s'est opéré
pour les barbares sortis des forêts du nord de
l'Europe, mille fois plus dangereux, plus enfoncés
dans l'idolâtrie que les habitants de ce Nouveau-
Monde, s'opérera aussi en faveur de ces derniers :
nous n'allons point à la conquête de leur bonheur
sur cette terre et de leur félicité éternelle dans une
autre vie, armés de fer, en bataillons menaçants ;
22 ' UNE MISSION
nous venons l'Evangile à la main, et des paroles
de concorde et de paix à la bouche ; nous o béissons
au père commun des hommes, qui veut réunir tous
ses enfants dans la grande communion chrétienne,
et opérer ainsi leur salut.
» Je vais aussi prévenir ce que vous pourriez
me dire, car je sais comme vous que plusieurs de
nos pères ont scellé de leur sang leur sainte mis-
sion ; mais est-il des conquêtes sans victimes? et
si les rois sacrifient des milliers d'hommes pour
s'assurer des avantages temporels, nous, milice de
Jésus-Christ, devons-nous balancer à laisser seuls
sur la route de la civilisation chrétienne des mar-
tyrs qui témoignent de leur foi, de leur dévouement
et de leur confiance en leur cause? »
Josse m'avait écouté avec attention ; mes paroles,
la confiance qu'elles exprimaient, l'avaient impres-
sionné. Il me dit : C'est vrai ; il faut qu'il y ai
quelque chose de bien puissant qui vous pousse
au sacrifice de votre vie. Vous n'êtes point attiré
dans ces contrées par l'appât du gain, ear vous ne
demandez à l'Indien ni les fourrures qu'il nous
échange, ni les forêts qu'il parcourt ; vous ne le
privez d'aucun des objets qui font sa richesse ou
sa convoitise... Il faut, pour fouler ainsi aux pieds
les biens de la terre, recevoir une inspiration qui
revient pas de la terre. Je n'avais point encore
compris ce qu'il y a de grand et de charitable
dans les missions... Permettez-moi de vous donner
AU CANADA. 23
quelques conseils que je puiserai dans ma longue
pratique des forêts.
— Je vous écoute, lui dis-je avec bonté.
— Tenez, monsieur le missionnaire, croyez-moi,
n'allez point vous établir dans une résidence voi-
sine d'un fleuve ou d'un cours d'eau; je dis aussi
cours d'eau, car les canots des peaux rouges sont
si légers qu'il suffit de deux pouces d'eau pour les
soutenir... mais allez dans quelque lieu éloigné du
territoire des grandes chasses, et accomplissez-y
votre oeuvre.
— Je vous remercie, Josse, de l'intérêt que ces
conseils me prouvent, et je pénètre les raisons
qui vous portent à me les donner ; mais je viens
dans ces contrées pour obéir à nos supérieurs, et
non pour choisir les positions les moins périlleu-
ses. Soldat de Jésus-Christ, je reçois les ordres de
la bouche des autorités qu'il a établies sur la terre,
et, comme le soldat qui obéit aux rois, je me rends
fidèlement au poste désigné, et, s'il le faut, j'y
meurs sans murmurer.
— Je vous comprends, mon Père, je vous com-
prends fort bien : nous, nous obéissons aussi aux
ordres de la compagnie qui nous paie , mais, en y
obéissant, nous ne négligeons point la prudence,
et c'est de prudence que je vais alors vous parler ;
veuillez m'écouter... Le peau rouge n'est pas ce
qu'on se l'imagine au-delà de la mer, une bête fé-
roce à deux pieds -, il est fin, rusé et calme daus la
24 UNE MISSION
lutte. Il n'a vécu que dans les forêts : aussi ne lui
parlez point d'autre chose que de chasse, de pêche
et d'embuscade, il ne vous comprendrait point.
Comparé à l'homme civilisé, c'est un grand en-
fant que tout étonne, mais qui se garde bien de
laisser percer son étonnement. Il ne vous com-
prendra pas quand vous lui parlerez du pardon des
injures, lui qui regarde la vengeance comme une
vertu; mais il admirera votre patience, votre
bonté ; il vous saura gré de ce que vous ferez
pour son bien-être, et vous trouvant des moeurs si
différentes des siennes, il vous classera plus haut
que lui. Voilà, en résumé, le sauvage calme. Mais •
quand il a la hache, le fusil ou le tomahawk à la
main, ce n'est plus un être humain, c'est un tigre
altéré, non de sang, mais avide de chevelures ; el
pour en emporter à son wigwam il emploiera tout,
ruse, patience, perfidie et cruauté. Ceux qui se réu-
nissent autour des missionnaires ont fait un pas
vers la civilisation ; mais ne vous fiez point aux
apparences ; la nature de la peau rouge reste tou-
jours, et elle éclate à point nommé. Vous serez
spectateur de scènes de carnage, c'est infaillible ;
gardez- vous bien, comme Font fait plusieurs mis-
sionnaires, de vous jeter entre les combattants :
la hache, la balle n'épargnent point : autant vau-
drait tenter de faire remonter les fleuves vers leur
source que d'arrêter la peau rouge durant l'ardeur
du combat.
AU CANADA. 25
I! était en train de continuer, lorsque ses aboie-
ments des chiens nous avertirent de l'approche de
quelque chose : soit Indien, soit bête fauve, tout
est à craindre dans ces solitudes.
Je remarquai que nos autres compagnons éle-
vaient une perche, au haut de laquelle ils étalèrent
me couverture...
« C'est un signal, me dit Josse, pour apprendre
aux Indiens, si ce sont des Indiens qui s'appro-
chent, que nous sommes des marchands ; alors les
peaux rouges viendront à nous pacifiquement. Si
c'est une autre espèce d'habitants des forêts, nous
sommes prêts à lui faire accueil... Allez vous réfu-
gier auprès des bagages. »
Peu après, un Indien s'avança lentement, por-
tant un fusil sous le bras gauche. Il vint s'asseoir
auprès de moi, sans avoir proféré un seul mot,
sans avoir porté un oeil curieux sur ce qui l'entou-
rait. Josse et ses camarades, imitant sa réserve,
s'assirent sur les ballots, et attendirent que l'Indien
leur adressât la parole.
C'était la première fois que je voyais un nature!
. du pays; je l'observai avec soin. Il avait la tête
presque rasée ; une touffe de cheveux au sommet ;
ses traits étaient prononcés, son visage calme et
réfléchi. Le reste de son corps, que recouvrait à
i peine une couverture jadis blanche* était grêle,
mais bien proportionné. Il se tourna vers moi,
et me dit en mauvais français : « Père, tu vas aux
2
26 UNE MISSION
missions : arrête-tôi ; les nations sont sur le sen-
tier de la guerre. » Puis, parcourant d'un regard
rapide mes compagnons, il devina que Josse en
était le chef. Il lui dit : « Nous avons des cheve-
lures et point de peaux, et l'Indien ne vend
point les chevelures. » Josse lui passa sa.pipe;
l'Indien en aspira quelques bouffées, et la remit à
son voisin..,
«Nous sommes amis, reprit Josse. — Amis,
répondit laconiquement l'Indien, —r J'ai des cou-
vertures, des fusils, de la poudre et des balles.
— C'est bien, dit l'Indien. —Je veux les échan-
ger avec mes frères des forêts, ajouta Josse. — lis
les échangeront, répondit l'Indien. — Leur cam-
pement est-il dans le voisinage? demanda Josse. »
Le sauvage promena lentement ses regards autour
de lui, et répondit : « Il est sur la colline voisine.
— C'est bien, dit Josse : que mes frères viennent
faire leurs échanges. »
L'Indien se leva et se retira avec le même cal-
me et la même lenteur qu'il nous avait abordés, et
disparut sous les massifs de verdure...
«Tenons-nous prêts, dit Josse à voix basse,
à les recevoir en amis ou en ennemis : j'ai
peut-être eu tort de parlera cette vermine d'ar-
mes et de munitions ; mais nous ne sommes
pas encore bien éloignés des habitations, en
quelques heures nous arriverons au premiei
comptoir. »
AU CANADA. 27
Les chevaux furent attachés à . des piquets,
chargés, et prêts à se mettre en route; l'amorce
des fusils fut renouvelée, les cartouches exami-
nées. On me plaça entre les chevaux, et mes
compagnons s'étendirent auprès du feu presque
éteint.
Ces préparatifs m'inquiétèrent; j'allaim'asseoir
auprès de Josse...
« C'est peut-être mieux comme cela, me dit-il;
si ces maraudeurs nous observent/votre habit
peut les contenir... de la forêt une balle arrive
plus vite que par la poste. —Craignez-vous une
attaque? lui demaudai-je. —Elle est toujours
à craindre, me répondit-il; j'ai eu la langue lé-
gère. »
Notre incertitude cessa bientôt : plusieurs In-
diens apportèrent des ballots de peaux, et je me
tins à l'écart tandis que se faisaient les échan-
ges.
La journée était trop avancée pour que nous
nous missions en route: il fut décidé que nous
passerions la nuit là où nous étions : mais ce ne
fut pas sans une secrète inquiétude que je vis
mes conpagnons prendre des précautions contre
une surprise.
». Croyez-vous, demandai-je à Josse, que les
hommes que j'ai vus traiter si loyalement avec
vous profitent des ténèbres de la nuit pour nous
attaquer? — Je crois, me répondit-il en souriant,
28 UNE MISSION
que nous sommes dans les forêts, qu'on ne sait
yprendre trop de précautions contre les surprises,
et que nous sommes surveillés... Si l'on nous voit
sur nos gardes, on nous laissera en paix : si nous
paraissons livrés à une complète sécurité, celle
vermine (c'était son expression) viendra nous re-
prendre ce qu'ellea échangé, et nous débarrassera
du reste... Je ne connais pas celte tribu. »
Après avoir examiné le terrain, j'étendis mon
manteau entre les ballots, m'en enveloppai, et ne
tardai pas à rn'endormir profondément. La nature
réclamait ses droits.
Il est impossible de rendre par des mots les
sensations que l'on éprouve ens'éveillant au milieu
des forêts de l'Amérique : je les éprouvai dans
toute leur puissance, et j'essaie de les esquisser.
Lorsque j'ouvris les yeux, un ciel d'une admi-
rable limpidité déroulait ses esp. s infinis sur ma
tête, et les rayons obliques d'un soleil levant éclai-
raient les sommets les plus élevés des arbres ; au-
dessus, des vapeurs transparentes et d'un bleu
clair s'étendaient et voilaient les parties inférieu-
res des arbres : on eût dit des océans de verdure
flottant sur une mer aux douces ondulations ; mais
cette mer était animée par tant de voix, tant de
chants, tant de sifflements, par tant d'étranges
murmures, que' l'esprit étonné restait indécis et
croyait assister à un spectacle magique. La fraî-
chauv du matin, chargée de senteurs tantôt douces,
AU CANADA. 29
tantôt pénétrantes, surexcitait le sens de l'odorat
parla variété des sensations, tandis que les yeux
ravis se promenaient sur cet immense panorama,
de la terre au ciel, du ciel à la terre, toujours avec
une espèce d'éblouissement qui laissait à peine
place à la pensée, les sensations absorbant tous les
sens à la fois.
Cequej'éprouvaisnese décrit pas ; Dieu m'était
révélé dans la splendeur de ses oeuvres. Je tom-
bai à genoux, mais les mots de la prière ne se
trouvèrent point sur mes lèvres; l'âme s'élevait
à Dieu et lui adressait sa prière silencieuse, son
acte d'adoration, de respect et de reconnaissance.
Je comprenais les saintes extases, les unions de
Fâmeavec Dieu, et l'ineffable bonheur dont cette
sublime contemplation inonde le coeur de l'homme;
oui, je le compris, et je serais resté longtemps
abîmé dans celte contemplation, si la voix de
Josse n'avait ^a/retenti à mes oreilles... Je m'é-
veillai à la vie du corps, à la vie animale ; mais la
transition fut brusque : je descendais du ciel
sur la terre. Josse dut me trouver un air bien
singulier.
« Mon Père, me dit-il d'un air plus grave, que
de coutume, je vous dérange à regret; mais les
chevaux sont chargés, le repas du matin vous at-
tend, et nos compagnons font remarquer qu'il est
temps de se mettre en route. »
Nous quittâmes notre lieu de campement et
30 UNE MISSION
descendîmes jusqu'à la nappe d'eau, que nous cô-
toyâmes environ dix minutes; puis, après avoir
traversé le ruisseau, nous pénétrâmes sous les
dômes à demi éclairés des forêts. Dans ce dédale
d'arbres de toute grosseur, de toute élévation, des
rameaux desquels appendaient des girandoles de
lianes qui tombaient jusqu'à terre, où elles pre-
naient racine pour s'élever, s'entrelacer aux troncs
voisins, escalader leurs rameaux et aller chercher
l'air et la. lumière jusqu'aux sommets les plus
élevés, nous ne trouvâmes ni ronces ni arbris-
seaux, mais un sol élastique où le pied courbait
les feuilles tombées, rencontrait des tronçons de
branches, des rameaux à demi décomposés, et
souvent des arbres morts recouverts d'une mousse
. épaisse et menue. Il fallait s'ouvrir un passage,
avec le coutelas, à travers les lianes pendantes;
mais les branches des arbres poussaient à une
trop grande élévation pour embarrasser notre
marche... nous marchions dans une demi-obscu-
rité si douce, si parfumée, que tout le corps en
.était pénétré et se sentait animé d'une vie in-
connue.
Mes compagnons allaient en avant, les chevaux
après, et je suivais avec moins de peine le sentier
tracé, à la manière indienne, sur une seule ligne.
« Que Dieu est grand dans ces magnifiques soli-
tudes! dis-je à Josse, qui se trouvait auprès de
moi ; comment l'homme peut-il l'oublier un seul
instant ! »
AU CANADA. 31
— Votre mission n'a pas la terre pour dernière
fin, me répondit-il d'un ton grave ; la nôtre est
de vivre au milieu de dangers incessants, de pei-
nes et de fatigues sans terme; notre but est un
gain suffisant pour nous permettre de vivre, et
notre plus grande ambition est de nous préparer
une vieillesse à l'abri de l'indigence, quand notre
jeunesse ou notre âge mûr ne s'est pas éteint dans
la solitude des forêts ; ces besoins, ces espoirs, ces
craintes, absorbent toutes nos pensées, et ce n'est
qu'à de rares et courts intervalles que nous pou-
vons penser à Dieu... L'homme ne choisit pas sa
position' sur la terre ; il la tient des circonstances ;
il l'accepte par nécessité et sans examen : et quand
il essaie de la changer, il se trouve en lutte avec
tant d'obstacles qu'il y épuise souvent ses forces et
meurt à la peine.
— Josse, il y a de la raison dans ce que vous
me dites ; mais plus la vie est pénible, plus sou-
vent il faut avoir recours à celui qui veille sur le
plus faible des êtres avec autant de bonté et de sol- \
licitude que sur les êtres les plus élevés de la créa-
tion. Ce brin de mousse ne se développe-t-il pas
dans toute, l'étendue de sa conformation ; l'insecte
qui bruit sous nos pieds n'a-t-il pas tout ce qu'il
faut à sa nature? Si Dieu a donné à l'homme une
nature plus élevée, plus puissante, ne l'a-t-il pas
animé d'un souffle intelligent et éternel pour com-
prendre ses devoirs et satisfaire ses besoins natu-
32 UNE MISSION
rels? l'homme peut-il se plaindre de l'indifférence
de son auteur?
I — Mon esprit est trop ignorant pour que je
puisse bien vous comprendre, mon Père ; cepen-
dant vos paroles me font du bien.., »
i II s'arrêta subitement et se coucha l'oreille con-
tre terre. Une minute environ après il se releva,
et me dit avec calme : «Malgré le bruissement
des feuilles foulées par les pieds des chevaux, j'ai
cru distinguer des bruits dans le voisinage. Tenez,
ajouta-t-il, en tournant mon attention vers nos
compagnons, ils ont perçu les mêmes bruits ; ils
arrêtent les chevaux. Rapprochons-nous d'eux. »
Avant de démuseler les deux chiens, mes gui-
des s'entretinrent à voix basse. Je remarquai que
le plus grand, qu'ils désignaient par le sobriquet
de Normand, ne partageait pas l'avis des quatre
autres. Il y eut quelques minutes de silence et d'at-
tention. Le Normand reprit la parole : son bras
désignait un point de la forêt: tous les regards se
tournèrent vers ce point... Josse parla à son tour.
Il parait que son opinion prévalut, car deux d'en-
Ire eux se levèrent, examinèrent le bassinet de
leurs fusils, et s'éloignèrent sur le côté gauche
au sentier que nous suivions. La marche recom-
mença ; les chiens étaient tenus en laisse en avant
du premier cheval.
I , Le soi s'élevait assez brusquement ; les arbres,
I moins rapprochés, permettaient à la vue de s'éten-
AU CANADA. 33
dre assez loin autour de nous; je pus, de
temps à autre, découvrir nos deux compagnons qui
suivaient, à une centaine de pas, une ligne pa-
rallèle à la nôtre. Ils nous rejoignirent lorsque
nous eûmes atteint un point élevé qui nous met-
tait à la hauteur de la cime des arbres de la vallée
d'où nous sortions. Il pouvait être le milieu du
jour; une chaleur humide, étouffante, succédait à
la fraîcheur du matin; je me sentais affaibli, la
sueur dégouttait sur mon front et' le long de mes
tempes...
On laissâtes chevaux souffler un instant, durant
lequel mes compagnons vidèrent une gourde
d'eau-de-vie et dévorèrent de longues tranches de
venaison, restes du repas du matin. Je pris aussi
quelques aliments ; mais je refusai l'eau-de-vie
que Josse me sollicita de prendre pour relever mes
forces.
Josse consulta une petite boussole qu'il plaça
sur un carré de boismince sur lequel étaient tra-
cés les points cardinaux, et me fit remarquer entre
leurs lignes des points noircis à l'encre.
« Ce sont, me dit-il, les situations de nos comp-
toirs : il faut que nous ayons fait fausse route,
car noire premier comptoir est plus au sud qu'il
ne devrait l'être, si nous ne nous étions pas écar-
tés du vrai sentier. Nous pouvons y arriver cepen-
dant avant la nuit, si nous ne trouvons ni marais
ni cours d'eau.
2.
34' UNE MISSION
— Josse, l'alarme que nous avons eue était-elle
sérieuse ?
— Une alarme, me répondit-il en souriant, n'est
jamais pour nous qu'un des mille accidents de no-
tre route. N'ayez d'inquiétude que lorsque vous en
verrez sur notre visage.
— Pourquoi donc avez-vous envoyé deux des
vôtres sur la gauche de notre sentier ?
— C'est que dans les forêts il faut se défier de
tout, d'une branche cassée, du froissement d'une
feuille.
— Mais enfin que pensiez-vous du bruit que
vous avez perçu ?
— J'ai pensé, et je pense encore qu'il y a des
maraudeurs sur notre sentier,, mais qu'ils sont
mal armés, ou isolés, et qu'ils n'ont pas osé se
montrer. Des peaux rouges qui ne seraient pas
sur le sentier de la guerre nous auraient abordés
franchement. C'est, je vous le dis, quelques-uns
de ces maraudeurs qui errent sur la frontière
des établissements ; ils ne nous attaqueront pas. »
Nous avancions aussi rapidement que les dif-
ficultés du terrain et les obstacles des arbres,
avec leur parure de lianes, nous le permettaient;
et, quoique mes compagnons fussent toujours
sur le qui-vive, je ne remarquai chez eux aucune
inquiétude.
Les ombres de la forêt commençaient à devenir
plus sensibles; cependant le soleil était encore
AU CANADA. 35
bien élevé sur l'horizon, lorsque nous entrâmes
dans une clairière où des troncs d'arbres noircis
par le feu annonçaient l'oeuvre de l'homme.
« Encore deux heures de marche, me dit Josse,
et un fourré diabolique à traverser. Je me recon-
nais ici 5 des colons y tentèrent un établissement,
mais ils furent massacrés par les peaux rouges...
Tenez, ajouta-t-il, ils furent enterrés sous cette
élévation par les habitants de la colonie : pas un
seul n'avait sa chevelure. »
A peine avait-il prononcé ces paroles, que nous
entendîmes un coup de fusil, et que nos guides
qui marchaient en tête nous appelèrent. Je hâtai
le pas ; Josse m'avait devancé.
« Eh bien ! dit le Normaud en rechargeant son
arme, avais-je raison de vous dire qu'il fallait dé-
museler et lâcher les chiens? un de ces démons in-
carnés m'a fait voir le brillant de ses yeux, là-bas,
entre ces deux arbres. »
Ce coup de feu avait trouvé des milliers d'échos
presque Sourds, qui répétèrent, en l'affaiblissant,
-la détonation du fusil; les cris des oiseaux effrayés
parlaient de tous côtés et faisaient le concert le plus
étrange que j'eusse encore entendu.
Josse désapprouva l'action de son camarade ; je
vis qu'il craignait un engagement avec les sau-
vages.
« Il aurait dû attendre une agression, me dit-il ;
mais ce qui est fait est fait : songeons à nous
36 UNE MISSION
tirer des forêts; le comptoir ne doit pas être bien
éloigné. »
L'ombre s'épaississait sensiblement, le sommet
des plus hauts pins n'était plus éclairé par les
rayons du soleil couchant ; notre situation deve-
nait inquiétante.
« Lâchez les chiens ! cria Josse ; - ce n'est pas
nous qui cherchons les peaux rouges. »
Dès que les chiens furent libres, ils s'élancèrent
à travers les arbres, en poussant de longs hurle-
ments qui s'éteignirent bientôt dans Féloignement.
Nous avancions, pressant la marche de nos che-
vaux. « Halte ! » cria le guide qui marchait en
avant; «j'ai aperçu un feu vers la droite; là, »
dit-il, en indiquant une coulée presque dépouillée
d'arbres.
Josse s'avança, examina les alentours, et s'é-
cria : « C'est le comptoir... » Ces mots me soula-
gèrent singulièrement ; j'avais craint un engage-
ment et l'effusion du sang.
Vingt minutes après, nous touchions aux pa-
lissades qui protégeaient cet établissement gros-
sier : nous y fûmes accueillis avec des transports
de joie... Dans un coin du vaste local, où des bal-
lots de peaux étaient entassés, se tenaient deux
Indiens enveloppés dans des couvertures blanches.
A mon arrivée, ils se levèrent et vinrent à moi
avec un grand air de respect ; ils baisèrent dévote-
AU CANADA. 37
ment la croix de mon chapelet, et prononcèrent
distinctement le mot chrétien.
La cause de nos alarmes nous fut expliquée. Le
père Verand, de la mission la plus voisine du
comptoir, ayant été informé qu'un religieux était
envoyé de Québec pour occuper une mission dont
le Père avait péri dans une irruption d'un parti
ennemi, et sachant qu'ils tenaient encore cette par-
tie des forêts, avait dépêché deux Indiens de sa
résidence pour venir à ma rencontre et me con-
duire à sa mission, où je pourrais attendre la re-
traite des partis ennemis. C'était eux qui avaient
rôdé autour de notre petite caravane, et qui n'a-
vaient osé l'aborder, parce que la première fois
qu'ils nous avaient découverts ils n'avaient vu
que mes guides, soit que je fusse caché par les
chevaux ou par les arbres. Un d'eux ayant tenté
de nous observer de plus près, avait été aperçu
par le Normand, qui heureusement ne l'avait pas
atteint.
La joie de ces pauvres gens me toucha jus-
qu'aux larmes ; mais mon édification fut à son
comble quand, après le repas que nous prîmes en
commun, je les vis s'agenouiller et me faire de-
mander de leur réciter les prières du soir. Nos ru-
des hôtes en parurent impressionnés ; Josse vint
s'agenouiller à mon côté, et prit une part édifiante
à cet acte religieux.
Lorsque je me trouvai seul, livré à mes ré-
38" UNE MISSION
flexions, enveloppé des ténèbres de la nuit qui ne
permettent aucune distraction aux sens extérieurs,
mon âme fut remplie d'une quiétude si profonde
que je perdis la conscience de mon être matériel
et me trouvai comme absorbé dans la contempla-
tion de Dieu; puis, par une gradation insensible,
: j'en vins à développer, sous les yeux de mon esprit,
ma vie entière : mon passé, quoique calme, quoi-
que soustrait aux passions violentes du monde,
n'avait pas été rempli comme la sainteté de.mon
caractère le comportait; de cette existence de la-
beurs, qui fut celle des premiers apôtres, des pre-
miers chrétiens, j'avais bien peu fait pour le
bonheur de mes frères en Jésus-Christ ; une nou-
velle existence allait s'ouvrir pour moi, et, comme
mes devanciers dans l'apostolat, j'allais aussi an-
noncer la Bonne Nouvelle aux gentils, aux pauvres
créatures de Dieu privées des lumières de la foi.
Déjà j'avais mis la main à l'oeuvre, déjà ma mis-
sion annonçait des fruits, et le champ attendait
la sainte semence. Peut-être que la Providence
me réservait une fin prématurée; mais j'aurais
obéi à mon maître, puisque j'étais venu humble
et résigné annoncer la parole de Dieu et enseigner
les nations. Je m'endormis au milieu de ces sain-
tes pensées ; et quand les bruits du comptoir, les
aboiements des chiens me réveillèrent, toute fatigue
avait disparu, mon esprit était ferme et résolu, et
je désirai suivre sur-le-champ les Indiens que le
père Verand m'avait dépêchés.
AU CANADA. * ' 39
Lorsque je communiquai mon désir au chef du
comptoir, il branla la tête, et me dit qu'il fallait at-
, tendre le retour des Indiens qu'il avait envoyés,
avant la fin de la nuit, pour explorer les forêts.
Je demandai Josse ; il me dit qu'il était parti "avec
les Indiens. Cette réponse me surprit ; le chef, qui
s'en aperçut, me donnales raisons de ce départ su-
bit. « Le rapport des deux Indiens n'est pas ras-
surant, me-dit-il; des partis ennemis circulent
dans les forêts, et la résidence du père Verand est
menacée. La guerre qui vient d'éclater entre la
France et l'Angleterre a jeté sur le sentier de la
guerre toutes les populations indiennes ; les sauva-
ges qui combattent pour les Anglais, instruits avant
ceux de notre parti, ont surpris plusieurs de nos
' établissements et enlevébon nombre de chevelures :
d'un jour à l'autre, je m'attends à être attaqué
dans cette résidence, quoiqu'elle soit la plus voi-
sine de la colonie. Voilà pourquoi j'ai fait retourner
les Indiens à la mission du père Verand; et comme
cette exploration, est fort délicate et très dange-
reuse, j'ai approuvé le parti que Josse a pris de les
accompagner : c'est un homme de tête, il connaît
les forêts, il peut être fort utile au père Verand,
et à son retour il nous renseignera beaucoup mieux
que les Indiens sur l'état de la mission. »
Quoique contrarié de ce retard, comme j'en sen-
tis la nécessité, je m'y résignai, et sortis pour rem-
! plir mes devoirs religieux; depuis deux jours il
40 UNE MISSION
m'avait été impossible de réciter mes prières d'o-
bligation par état.
Les gens du comptoir s'occupaient activement à
réparer les palissades qui protégeaient les bâti-
ments, et à creuser un fossé tout alentour. Les
craintes dont venait de me parler le chef étaient
donc encore plus sérieuses qu'il n'avait voulu me
le dire; j'en fus profondément affligé. En effet, je
me trouvais contraint de rester dans l'inaction,
quand ma présence eût été si utile au petit trou-
peau qui m'était confié, et qui manquait des secours
de la religion quand ils lui devenaient plus néces-
saires que jamais.
Je marchais préoccupé par ces affligeantes pen-
sées, et déjà j'avais franchi les palissades et me di-
rigeais vers la forêt, lorsqu'un des travailleurs ma
saisit le bras et me dit brusquement x « Mais où
voulez-vous aller? vos cheyeux sont-ils de trop sur
votre tête?
— Est-ce que les ennemis sont dans la forêt? lui
demandai-je.
— Les balles ou le tomahawk nous l'apprendront,
me répondit-il ; avez-vous envie de courir au-devant
de pareilles nouvelles? »
J'ouvris mon Bréviaire, et en commençai la lec-
ture en me promenant sur une petite esplanade pro-
tégée par les palissades.
Celte journée me parut sans fin ; à chaque ins-
tant mon regard se tournait vers la porte d'entrée,
AU CANADA. 41
espérant toujours voir arriver Josse ou les Indiens,
quoique je susse bien que leur retour ne pouvait
pas s'effectuer sitôt.
Tout le monde était occupé ; j'employai, démon
côté, mon temps à consigner par écrit mes impres-
sions et les événements dont j'avais été le témoin ;
puis, passant à un autre ordre de choses, j'exami-
nai le plan de vie qui m'avait été donné, et y
ajoutai quelques dispositions que me suggéra
l'expérience bien peu étendue, il est vrai, delà vie
des forêts.
Ces occupations et celles que nécessita l'inspec-
tion de mon bagage abrégèrent la journée.; et,
quand le soir fut venu, et que je me trouvai au mi-
lieu des hommes de l'habitation, je pris plaisir à
écouter les récils que chacun d'eux avait à faire.
Ce fut ainsi que j'appris comment le Père que j'al-
lais remplacer avait péri, il y avait environ un
mois...
Ce récit ne manque point d'intérêt, et ne peut
qu'édifier les personnes pieuses.
La mission de l'Ontario se composait d'une cen-
taine d'Indiens, hommes, femmes et enfants ; le
père Godard la dirigeait depuis plusieurs années,
lorsque la guerre éclata entre la France et l'An-
gleterre. Des Indiens catholiques, qui vivaient plus
rapprochés des frontières anglaises, furent surpris
à l'improviste par des partis ennemis, et le peu
qui put échapper se réfugia dans les missions
42 UNE MISSION
voisines, où ils semèrent l'alarme. Les guerrier?
du parti français s'armèrent à la hâte pour proté-
ger les résidences des missionnaires et repousser
l'agression des peuplades ennemies. Le père Go-
dard donna asile aux femmes, aux enfants et à
tous ceux qui ne pouvaient suivre le sentier de la
guerre ; il se trouva donc à la tête d'une popula-
tion nombreuse, mais faible, et hors d'état de
résister. Les embuscades avaient lieu de l'autre
côté des lacs, et les guerriers du parti français oc-
cupaient les forêts environnantes. Le danger ne lui
parut donc pas encore voisin, les lacs seuls pou-
vaient servir aux projets des ennemis, mais ils
venaient de trop loin pour avoir transporté des ca-
nots. C'est ce que pensa le père Godard, et les vieil-
lards de la résidence partagèrent cette opinion.
Une nuit, le père Godard, que l'inquiétude te-
nait éveillé, alla se promener sur le bord du lac,
songeant aux dangers qui menaçaient son cher
troupeau. Un calme profond régnait dans l'air, pas
un souffle ne frémissait dans les forêts, et la sur-
face du lac, unie comme une glace, réfléchissait
les rayons de la lune et jetait sur ses rives une
clarté douce comme celle d'une aurore boréale. Il
s'assied sur un tronc d'arbre, ses pieds touchaient
presque àl'eau du lac; plongé dans la méditation,
il n'était attentif ni au spectacle aussi mélancoli-
que que sublime que lui présentait le lac, ni aux
murmures sourds et interrompus qui partaient des
AU CANADA. 43
huttes de la bourgade. Une ondulation presque
insensible ramena l'eau jusqu'à ses pieds : il n'y
fit pas attenlion ; une seconde, puis une troisième,
suivies d'ondulations de plus en plus prononcées,
vinrent mouiller ses pieds. Ilinterroge l'air qui est
calme; if cherche à en distinguer les murmures;
puis il se couche sur la rivé, lance son regard
sur la surface unie de l'eau, et croit découvrir plu-
sieurs points noirs mobiles à une assez grande dis-
tance du rivage : ses inquiétudesaugmentent ; les ca-
nots des guerriers de la mission n'ont pas été misa
flot. Un second examen lui donne la certitude que
des canots flottent sur le lac, qu'ils s'avancent vers
la mission... Il court à la petite église et sonne
la cloche d'alarme. Quelques vieux Indiens se réu-
nissent autour de lui ; il leur fait part de ses
craintes, que plusieurs vieillards descendus au ri-
vage viennent confirmer... Les ennemis s'appro-
chent en canots.
Le père Godard, ne songeant qu'au salut de son
troupeau, envoie des Indiens prévenir de hutte en
hutte de songer à la retraite, et.de se réfugier dans
les bois. Il se rend, accompagné de quelques vieil-
lards, sur le rivage, pour retarder, autant qu'il le
pourrait, le débarquement, afin que la bourgade eût
le temps de fuir.
Les canots ennemis abordaient, et les sauvages
poussaient leur effrayant cri de guerre. Le père
Godard, la croix d'une main, une torche dans
44 " . UNE MISSION
Vautre, se présente à leur rencontre : un coup de
tomahawk l'éiendà terre, et ses compagnons pren-
nent.la. fuite.
Ainsi périt un homme vénérable, qui donna
son sang pour le salut de son troupeau. Les sau-
vages ennemis trouvèrent la bourgade déserte,
l'incendièrent, et n'osèrent suivre les fugitifs dans
les forêts ; le missionnaire seul périt.
C'est à cet homme si dévoué, si rempli d'amour
pour le prochain, que j'allais succéder. Son
exemple me remplit d'enthousiasme ; il me tar-
dait d'être à mon poste, quelque périlleux qu'il pût
être.
Le lendemain, le chef du comptoir m'apprit que
plusieurs détachements français, partis la veille
de Québec, s'avançaient vers les frontières; il
m'exhorta à la patience jusqu'à leur arrivée. « Ils
vont balayer les bois, et ces maudits Iroquois fui-
ront devant eux, soyez-en sûr. »•
L'absence de Josse et des deux Indiens m'in-
quiétait; peut-être qu'ils avaient péri dans une
embuscade. La surveillance active que l'on faisait
autour de notre habitation augmentait mes inquié-
tudes; j'étais depuis trop peu de temps initié à
cette existence harcelée et pleine d'anxiétés... J'y
trouvai cependant des consolations; les hommes
grossiers qui m'entouraient, stimulés par l'appro-
che du danger, assistèrent tous aux prières du
soir, et écoutèrent mes exhortations avec un calme
AU CANADA. 45
qui m'édifia. Le danger rappelle la crainte de Dieu,
et fait sentir aux natures les plus rebelles que son
appui seul reste quand les ressources de la terre pa-
raissent insuffisantes;
Le soir, sous un toit d'écorce, entre des murs
composés de tronc d'arbres, au milieu de ballots
renfermant les dépouilles des animaux des forêts,
onze hommes, habitués à la large liberté des bois,
naguère livrés à leur grossière nature, à leurs ca-
prices, à leurs mauvais penchants, se trouvèrent
réunis, à genoux, le front découvert, et implorant
la protection du ciel. L'attitude de mon auditoire,
son humble et suppliante posture, me rappelèrent
que j'étais un intermédiaire entre le ciel et la terre,
etm'élevèrent à la hauteur de ma mission... Après
avoir récité les prières du soir, je jugeai opportun
de faire une courte allocution,
« Mes frères, leur dis—je, la Providence nous a
placés au milieu de ces forêts avec des destinations
différentes. Moi, prêtre du Dieu qui mourut pour
les hommes, je dois mon sang à mes frères ; quant
à vous, qui n'avez point reçu de mission aposto-
lique, vous vous devez à votre conservation. Si l'on
attente à votre vie, défendez-la sans colère, sang
esprit de vengeance, seulement dans un but de
conservation. Plus heureux que les pauvres infor-
tunés qui vous attaquent, vous connaissez la civi-
lisation chrétienne, vous savez que l'homme est le
frère de l'homme, et que son sang est précieux aux
46 UNE MISSION
yeux de notre père commun. Epargnez le sang,
quandvotre conservation vous permettra de l'épar-
gner; et quand lanécessilé vous forcera de le répan-
dre, souvenez-vous que vous êtes hommes, que vous
êtes chrétiens, et que votre divin maître a répandu
le sien. Dans la victoire, si vous la remportez,
montrez-vous généreux et cléments ! »
A l'instant où je prononçais ces derniers mots,
un Indien entra silencieusement dans le bâtiment,
passa légèrement au milieu des hommes qui com-
posaient mon auditoire, et vint s'asseoir sur un bal-
lot de peaux, à côté de mon escabelle. Je parus le
seul surpris.
L'habitant des forêts, après être resté quelques
instants dans une immobilité qui ne manquait
pas de dignité, écarta un pan de la couverte qui
l'enveloppait, et, plongeant la main dans sa cein-
ture, en retiraune lettre qu'il me remit respectueu-
sement, puisse renferma dans un calme muet.
Je me hâtai de parcourir cette lettre ; elle était du
vénérable père directeur de la mission voisine. Le
père Verand me pressait de me rendre auprès de
lui, la maladie le retenait alité depuis plusieurs
jours, et son troupeau, exténué par les privations
de toute espèce, avait le plus pressant besoin de
mes secours spirituels. Il m'envoyait cet écrit par
l'intermédiaire de Josse et de trois Indiens aux-
> quels je pourrais me confier, et qui protégeraient
mon voyage.
• AU CANADA. 47
« Où est le blanc? » demandai-je au messager
qui arrivait seul. Il prononça quelques paroles gut-
turales, en examinant l'un après l'autre les hommes
qui l'environnaient.
« Je te comprends, peau rouge, dit aussitôt le
résident, et je vais tâcher de me faire comprendre
de toi. « Il s'approcha de l'Indien, et lui dit :
« Mon frère est le bien-venu; il apporte des nou-
velles de son père à la barbe blanche ? «
L'Indien fit un signe affirmatif.
« Le père à la barbe blanche apprend à son
frère la robe noire qu'il lui a dépêché un blanc et
trois Indiens? »
Le messager étendit la main, ouvrit quatre
doigts, puis en replia trois, et étendit le bras vers
l'ouest.
« Que signifient ces signes? demandai-je avec
anxiété. Je comprenais que Josse et les deux autres
Indiens avaient péri dans les forêts.
Le résident me rassura d'un regard, et reprit
son interrogatoire. « Mon frère vient seul ; ses com-
pagnons sont sans doute fatigués de la course et se
reposent sous les grands arbres? »
L'Indien fit un signe de tête négatif; le visage
du résident s'assombrit. « Mon frère est sans doute
venu seul parce que les Iroquois ont tué ses com-
pagnons?»
Même signe négatif de tête de la part du sau-
48 UNE MISSION
vage. On put remarquer que depuis quelques ins-
tants ses yeux se tenaient fixés sur la table.
« Mon frère, reprit le résident de plus en plus
inquiet, veut nous peindre ce qui est arrivé à ses
compagnons : qu'il approche... »
Il y avait sur la table une lampe, des vases pour
boire, et plusieurs autres petits objets. L'Indien
posa la lampe sur un autre objet, à une des extré-
mités de la table, puis quatre vases à l'autre extré-
mité. Les objets ainsi disposés, il nous regarda,
comme pour s'assurer qu'il avait attiré notre at-
tention; ensuite, séparant trois vases, il les
poussa de la main vers la lampe, et dirigea le qua-
trième vers le résident.
« Je comprends mon frère, dit celui-ci ; mon
frère a découvert, en se rendant à l'établissement,
des feux bien loin : les deux Indiens et le blanc
se sont dirigés vers ces feux, et lui est venu nous
apporter cette lettre. »
Un éclair de satisfaction brilla dans les yeux du
messager ; il alla reprendre sa position calme sur
le ballot de peaux.
« Il y a des peaux rouges dans les environs, me
dit le résident; et Josse, dont je connais la pru-
dence et le sang-froid, est allé les reconnaître. Il
faut attendre. »
Ensuite, se tournant vers le messager, il lui
dit : « Mon frère est fatigué, il a faim, il a soif...
que mon frère satisfasse ses besoins. » Il lui fit
AU CANADA. 49
aussitôt servir des mets froids et deTeau-de-^vie.
Le résident-me dit à voix basse : « Nous pou*
vons avoir confiance en ce peau rouge, il est chré-
tien ; voyez, Il ne boit que de l'eau. Allez vous li-
vrer au sommeil, vous aurez demain une longue
route à faire. »
Lorsque je me trouvai seul, je me jetai à genoux
et remerciai la Providence de m'avoir amené dans
ces forêts aux jours où mes services devenaient
si utiles au digne père Verand et à ses néophytes ;
ensuite je mejetaisurun lit de mousse où je ne tar-
dai pas à m'endormir.
Josse fut le premier qui s'offrit le malin à ma
vue. Il me confirma l'explication figurée de l'In-
dien, et m'apprit que les feux qu'ils avaient dé-
couverts étaient ceux d'un détachement français
que. le gouverneur de Québec envoyait pour renfor-
cer les garnisons des frontières.
Ces bonnes nouvelles me remplirent de joie ; et,
sachant que les Indiens étaient prêts, j'allai faire
mes adieux et mes remercîments au résident et à
mes anciens guides, puis je me mis en route sous
l'escorte de mes Indiens.
Josse, armé de son fusil, chargé d'un havresac
assez lourd, chaussé de mocassins à la manière
indienne, se mit en route avec moi. « J'ai promis
à votre confrère de vous conduire sain et sauf, je lui
tiendrai parole, » me dit-il.
3
50 UNE MISSION
Notre marche fut entravée par des difficultés
inouïes. Jusqu'alors je ne connaissais que les fo-
rêts aux grands arbres dont le sol était peu acci-
denté ; nous avions alors une nature de terrain
bien différente. A des vallées profondes et maré-
cageuses succédaient des pentes rapides, parse-
mées de rochers, embarrassées de buissons épineux
qui nous déchiraient les mains et le visage. Josse
et les Indiens, habitués à ces marches, se tiraient
facilement d'affaire ; il n'en était pas ainsi de moi :
ma soutane s'accrochait au moindre piquant des
buissons; dès la fin du premier jour de marche
elle était en lambeaux. Vers la fin du jour, nous
atteignîmes la jonction que l'on nomme les Trois-
Rivières, et nous fîmes halte, pour notre campe-
ment de nuit, au milieu d'un fourré fort épais qui
eût été impénétrable à d'autres qu'à des Indiens.
Nous nous entourâmes de tant de broussailles que
notre feu, que nous fûmes obligés d'entretenir à
cause de l'humidité de la nuit, ne pouvait être
aperçu au-delà du fourré. Il me fut impossible de
fermer l'oeil ; des essaims dé moustiques me lacé-
raient de leurs petits dards, et me mettaient dans
la nécessité d'avoir sans cesse les mains en mou-
vement. Puis il fallut reprendre notre marche; j'é-
tais tellement accablé de sommeil que je distin-
guais à peine les objets environnants.
Mes guides eurent la bonté de suspendre leur
AU CANADA. M
marche, afin que je pusse prendre quelques heures
de repos; un Indien se tint autour de moi pour
chasser les insectes, elje me reposai.
À mon réveil, je trouvai Josse occupé à faire rô-
tir un quartier de chevreuil, tué durant mon som-
meil. J'en mangeai avec une espèce de sensualité :
la marche à travers les forêts, qui exerce toutes
lesparties du corps, éveille singulièrement l'appétit.
Nous longions les pays de chasse des Iroqubis,
nation alors en guerre contre la France ; il était à
craindre de rencontrer des partis ennemis. A no-
tre droite coulait la rivière Ottawa ; à gauche,
mais à une grande distance, s'étendait le lac On-
tario ; le lieu de résidence du père Verand était si-
tué sur la rive orientale du lac Huron. La lenteur
de ma marche" inquiétait mes guides, que le voi-
sinage des Iroquois tenait en éveil.
Il est bon de noter ici que, à notre lever, mes
compagnons m'entouraient et récitaient avec moi
une courte mais fervente prière, et que nous n'ou-
bliions pas ce saint devoir avant de nous aban-
donner au sommeil. Quoique environnés de dan-
gers, nous étions confiants en la protection du ciel,
et cette confiance fut justifiée jusqu'à la fin.
Une alerte assez vive signala le commencement
de cette seconde marche. L'Indien qui marchait
en avant en éclaireur, vint nous avertir qu'il avait
trouvé un campement abandonné depuis fort peu
de temps, car les feux brûlaient encore; Josse nous
52 UNE MISSION : '
conduisit sur la droite, à travers des obstacles que
les Indiens ne recherchent point, et nous, campâ-
mes à l'abri de rochers presque nus.
La matinée suivante fut sombre et pluvieuse, et
vers le milieu du jour l'eau tomba à torrents : mes
habits étaient traversés ; l'eau ruisselait sur mon
dos et sur ma poitrine ; je supportais un poids écra-
sant. La Providence soutint mes forces et mon
courage, je pus atteindre la halte de la nuit.
Iles Indiens, qui comprenaient les souffrances
que j'endurais, élevèrent rapidement une hutte
impénétrable à la pluie, et allumèrent un grand
feu; Josse tira des habits de son havresac et me
contraignit de m'en revêtir,, tandis que les miens
séchaient devant le brasier ; enfin un repas de ve-
naison grillée et une nuit de repos refirent si com-
plètement mes forces, que je me trouvai dispos et
vigoureux pour la marche du jour.
Ce jour-là, je vis un ours pour la première fois :
il passa à quelque distance de nous sans avoir l'air
de nous remarquer. Cette indifférence fut loin de
me déplaire ; mes guides en furent aussi satis-
faits, car des coups de fusil auraient pu attirer les
Iroquois.
Il y eut conseil tenu entre mes guides. Traver-
serions-nous un large cours d'eau afin d'abréger
la route, ou remonterions-nous vers le lac où nous
trouverions des canots? Josse fut d'avis de passer
la rivière; une fois franchie, une barrière se trou-

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