Une noble inspiration de Victorine, ou Mes démêlés avec la police de Paris... Suivi d'un appendice sur Charenton et M. le Dr Calmeil. Par Fortuné Roustan,...

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impr. de Blondeau (Paris). 1853. In-8° , 16 p..
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Publié le : samedi 1 janvier 1853
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U NE NOBLE INSPIRATION DE VICTORIN
OU
AVEC
LA POLICE DE PARIS,
A propos de la proclamation que j'ai faite publiquement de l'Empire : le
24 septembre 1852, sur le boulevard Saint-Denis ; les 16, 17, et
18 octobre suivant, au jardin des Tuileries, au théâtre
Français, sur le boulevard des Italiens, sur le boulevard
des Capucines, à la place Vendôme et aux Champs-
Élysées; et le 22 octobre, au même théâtre
Français, où je fus arrêté sans avoir
eu la chance de faire arriver
mes écrits Jusqu'à Sa
Majesté Impériale;
Suivis d'un Appendice sur CHARENTON et M. le docteur CALMEIL;
PAR FORTUNÉ ROUSTAN,
RECEVEUR EN DISPONIBILITÉ DE L'ENREGISTREMENT ET DES DOMAINES, COMPLICE MORAL
DE L'INSURRECTION DU VAR.
Subir trente-trois jours de salle de police,
Et se voir arrêter aussi brutalement ;
Oui, c'est drôle, bien drôle, et je le dis crûment:
A vous donc, Sire, à vous à me rendre justice!
Nota. Pendant que cette brochure était sous presse, l'auteur a été nommé receveur de
l'Enregistrement et des Domaines à Lorgues, département du Var. (Arrêté de M. le direc-
teur-général du 8 décembre 1852).
IMPRIMERIE BLONDEAU, RUE DU PETIT-CARREAU, 32.
1853.
PRÉFACE.
1. — Mon arrestation.
Quand je fus arrêté, — fier de mon innocence,
Je vis certain tumulte avec indifférence,
Et je ne me croirai jamais un malfaiteur
Pour avoir des premiers acclamé l'Empereur.
Je le dis sans orgueil et maître de ma tête :
Napoléon est grand et je fus son prophèté!
Je veux en convenir, je suis original,
Mais un Corse peut seul comprendre un Provençal.
». — Mon amour pour Victorine.
Je ne m'en cache point, et, bravant la censure,
Des hommes au coeur sec je méprise l'injure (**) :
De ses attraits si purs je suis émerveillé ;
Je la rêve en dormant, je la rêve éveillé,
J'ai toujours devant moi sa figure divine,
Et je ne suis heureux qu'en aimant Victorine (***).
(*) Allusion à ma prophétie du 9 août 1852.
(**) Allusion à de certaines menaces qui m'ont été faites pour le cas où le présent écrit
serait répandu dans le public.
(***) Victorine était enchantée de ces quatre derniers vers, et me les faisait répéter à
satiété. Puisse le lecteur y trouver le même plaisir !
A SA MAJESTÉ NAPOLÉON III,
EMPEREUR DES FRANÇAIS.
Paris, le 3 Décembre 1852.
CHAPITRE Ier. — Mes prétendues folies.
SIRE,
Comme Vous, j'appartiens à la révolution de 1789 et à l'Empire. Mon grand-oncle, le
Conventionnel Ricord, fut un des trois Commissaires qui, en 1793, montèrent à l'assaut
de Toulon, de compagnie avec un jeune homme inconnu jusqu'alors et qui remplit bientôt
le monde entier de sa gloire. Mon aïeul paternel était garde-magasin des approvisionne-
ments dans l'armée d'Italie; et, en 1 815, le capitaine Roustan, mon oncle, à peine âgé de
trente ans et décoré sur le champ de bataille, brisa son épée plutôt que de la mettre au
service des Bourbons.
Quoi qu'il en soit et en ce qui me concerne, je suis né avec le plus malheureux des dé-
fauts, surtout pour un fonctionnaire public. Il paraît qu'un sang révolutionnaire bouillonne
dans mes veines, et je n'ai jamais su ni flatter ni rendre flexible mon épine dorsale. Aussi,
quelque illustre que soit votre nom, je ne m'étais nullement laissé séduire par le prestige
qu'il inspire. Quand, au 10 décembre1848, le peuple, par une espèce d'instinct, vous ac-
clamait déjà Empereur avec le plus vif enthousiasme, je ne pensais qu'à Ledru-Rollin et
aux charlatans du Socialisme. Tandis que vous méditiez en silence, ils faisaient grand bruit
et grand embarras, vous dépeignant comme un Prince d'une intelligence à peu près égale
à celle du crétin. Je tirai de cette affirmation la conséquence que les socialistes seuls pos-
sédaient, en matière de gouvernement, la panacée universelle. Bien qu'ils n'eussent jamais
fait qu'embrouiller et désorganiser, comme ils avaient l'habileté de rejeter le fardeau sur
vos épaules, et de vous déclarer responsable de leur incapacité profonde, en vrai provin-
cial ignorant et en franche dupe que j'étais, je finis par les croire de très bonne foi. Avant
de vous connaître, je fus donc votre ennemi, car j'étais bien décidé, comme je le suis en-
core, à ne m'incliner que devant le mérite réel.
Ainsi imbu sur votre compte d'idées entièrement fausses, je me permis, dans les journées
des 2, 3, 4 et 5 décembre 1854, de me mêler parmi les groupes d'ouvriers et de les exci-
ter en quelque sorte à la révolte. Le 3 décembre, notamment, je pérorais à la place de la
Bastille, au pied de la colonne de Juillet; et, quand on dispersait les rassemblements, je
faisais comme tant d'autres : je me servais de la célérité de mes jambes de jeune homme.
Toutefois, j'avais jugé d'un seul coup d'oeil la situation perdue : la résistance était évi-
demment aussi inutile qu'insensée; les dispositions étaient trop bien prises, et tous, amis
ou ennemis, ne pouvaient s'empêcher de dire : ma foi, c'est bien jouét
Dans les journées de Décembre, je fus donc réellement coupable, mais j'eus l'heureuse
chance de ne pas tomber en de mauvaises mains.
Rentré, deux mois après, dans le département du Var, je pus étudier sur les lieux mê-
mes les causes de l'insurrection déplorable de mon pays. Rien de noble n'avait soulevé les
masses. Là, elles n'avaient point, comme à Paris, la misère pour excuse : presque tous les
paysans sont de petits propriétaires, et les journées qu'ils emploient au service des autres
leur sont convenablement payées. Mais les clubs avaient excité au suprême degré la haine
du pauvre contre le riche : le paysan voulait obliger celui-ci à bêcher la terre à son tour,
et ce thème favori défrayait le plus souvent les conversations de nos démagogues. Ils ne
remaquaient point que la nécessité seule fait qu'on se plie aux conditions inférieures de
la société, que c'est là une loi naturelle qu'on ne changera jamais, et qu'il est aussi ridi-
cule de vouloir forcer un paysan à manier continuellement la plume, qu'un bureaucrate à
labourer les champs du lever de l'aurore au coucher du soleil. La plus détestable des pas-
sions, la haine donc était le mobile des insurgés du Var : aussi ne firent-ils rien de grand,
et leur courage eut-il même une éclipse. En somme, ils agirent selon les habitudes des
gens du midi; beaucoup de menaces, de bravades et de bruit, mais fort peu d'actes : c'est
tout ce qu'ils surent mettre en oeuvre; et cette insurrection, qui de loin eut un funèbre re-
tentissement, se réduisit à une échauffourée tragiquement grotesque : à prendre quelques
personnes en otages, et à tourner les talons dès qu'il fallut engager un combat sérieux
qu'on n'était guère décidé à soutenir.
Bref, cette fameuse insurrection ne fut qu'une étourderie inoffensive de paysans dépour-
vus d'intelligence, et bien certainement plus égarés que coupables.
Cependant celte manière d'entendre le progrès, cet appel dangereux à l'envie et à la
haine, me dégoûtèrent profondément des socialistes, attendu qu'en ce qui me concerne,
ce n'est point par le désordre que j'espérais arriver à des résultats utiles.
Ainsi, j'ai bien appartenu au socialisme; mais je n'ai jamais entendu par là que la ré-
forme des abus, dans la mesure de ce qui est possible et en tenant compte toutefois de
l'imperfection humaine.
Dès-lors, en voyant de près de quelles impures passions on osait se servir, je me dé-
sillusionnai complètement, et je compris que les gens honnêtes, les gens modérés ne
devraient jamais, même dans un but louable, remuer les bas-fonds de la société démocra-
tique. Or, comme ce qui se passait dans mon département était de même nature que ce
qui se passait ailleurs, il est évident, Sire, que vous avez eu raison, parfaitement raison,
de comprimer l'anarchie et d'étouffer des passions détestables. J'avais donc calomnié
votre grand acte du 2 décembre, et je jurai de réparer publiquement ma faute.
Je fis en conséquence un nouveau voyage à Paris. Comme preuve de ma conversion
sincère, je me livrai aux démarches les plus actives pour faire placer en rentes sur l'État
une somme de 33,000 francs appartenant à ma mère, et déposée à la caisse des consi-
gnations de l'arrondissement de Grasse (Var). Le préposé à cette caisse, par suite de dif-
ficultés soulevées mal à propos ou d'irrégularités provenant de son fait, retarda l'achat
des rentes et nous porta un préjudice qu'on peut évaluer sans exagération à la somme de
deux mille francs. Pensant que les articles 1382, 1383 et 1384 du Code Napoléon sont appli-
cables aux fonctionnaires publics aussi bien qu'aux simples particuliers, j'ai eu l'honneur
de présenter au Conseil-d'Etat, dans le courant du mois d'août dernier, deux requêtes
convenablement motivées, tendant à obtenir l'autorisation de poursuivre en dommages-
intérêts, devant les tribunaux, le préposé dont il s'agit. Aucune réponse ne m'est encore
parvenue.
Vous voyez donc, Sire, que si je n'avais pas eu confiance en votre Gouvernement, je
n'aurais pas insisté, dès le mois de juin 1 852, sur le prompt achat de nos rentes.
Une autre circonstance rendit ma conversion encore plus complète. Une jeune et belle
enfant du nom de Victorine (*), (veuillez me pardonner ces détails), une jeune enfant qui,
(*) Les faits que je raconte sont parfaitement exacts, parfaitement réels : VICTORINE n'est
pas un personnage imaginaire. A part son exaltation napoléonienne, et quoique bien jeune
encore, elle a beaucoup de bon sens, d'excellentes qualités; et, au moment où j'allais me
perdre, elle m'a ramené dans la bonne voie. Par la conversion qu'elle a opérée et par ses
sentiments particuliers, elle est certainement digne de la haute bienveillance de SA MAJESTÉ
IMPÉRIALE.
Au lecteur trop curieux qui demanderait avec insistance : « Mais quelle est donc cette Vic-
torine ? », je répondrais très-sérieusement : « C'est bien plus qu'une amie délicate, un ange
immaculé, une vierge sans souillure; c'est ma blanche et pure colombe, c'est ma douce fian-
cée, c'est mon idole chérie ; et, si je parviens enfin à pouvoir lui offrir une position digne
d'elle, je ne désespère pas de l'associer à mon sort par le plus légitime des liens. »
Enfin, aux hommes graves et à morale chatouilleuse qui me taxeraient d'inconvenance ou
d'excentricité pour avoir mêlé dans mon récit le nom de Victorine, je répondrais encore :
Quand, pour délivrer la France de l'odieuse tyrannie de Robespierre, Tallien céda aux no-
bles inspirations d'une femme, fut-il ridicule de s'électriser jusqu'au délire et d'enflammer
son courage au contact d'une âme qui palpitait à l'unisson de la sienne? Entre s'inspirer
d'une femme vertueuse et se laisser dominer par elle, il y a toute la différence de l'homme
fort à l'homme faible. A certaines époques designées par la Providence, les femmes n'ont-
elles pas eu leur mission sociale à remplir? N'a-t-on pas vu apparaître les Jeanne d'Arc, les
Jeanne Hachette, les Charlotte Corday? Aussi, puis-je le dire dans toute la sincérité de mon
âme : Quand le chef auguste de l'Etat se fait adorer par l'un des sexes et bénir par l'autre;
quand il soulève dans les coeurs autant d'enthousiasme que d'amour; quand il se promène
sans escorte et avec une touchante simplicité au milieu d'un peuple qui l'idolâtre et qui est
lier de le posséder, à de tels signes, on reconnaît l'homme du destin, l'homme providentiel !
(5)
pour moi, fut un ange inspirateur, une divinité protectrice, une simple fille du peuple,
enfin, me parlait de vous avec la candeur du jeune âge, avec l'amour le plus naïf. La cha-
leur de son âme pénétra la mienne et ma tête se monta jusqu'au délire. Le 9 août 1852,
je me lève donc de bon matin, pensant à m'occuper d'affaires sérieuses. Un enthousiasme
subit s'empare de moi, les idées se pressent en foule dans mon cerveau, et j'écris avec la
rapidité de l'éclair et en proie à une espèce de crise nerveuse, la pièce de vers que
voici :
AU PRINCE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE.
La France entière, les campagnes surtout demandent l'Empire.
PROPHÉTIE.
Louis-Napoléon, ton étoile se lève !
Je suis bien éveillé, non, ce n'est pas un rêve,
La France te prépare un brillant avenir :
C'est toi qui l'as sauvée, elle veut te bénir.
Du Prophète je sens en mon coeur le délire,
Et je suis des premiers à proclamer l'Empire.
Appui des malheureux, mais fléau des brigands,
Tu rassures les bons, lu punis les méchants,
Et, te faisant aimer par ta rare clémence,
De ceux qu'on égara tu pardonnes l'offense.
Prince chéri de tous, ô Prince valeureux,
Amnistie! amnistie! et tu seras heureux.
Napoléon-le-Grand, d'éternelle mémoire,
Comprit que lu serais le soutien de sa gloire;
Son génie inspiré te fit son successeur :
De la France sois donc l'orgueil et le bonheur !
Depuis bientôt quatre ans notre pauvre Patrie
Souffrait et languissait, tiraillée et meurtrie :
On eût dit que le Ciel la vouait à la mort;
Ah ! c'est qu'il lui manquait un gouvernement fort,
Qui, sachant se montrer et juste et magnanime,
Protégeât le mérite et fît trembler le crime.
Je bénis ce pouvoir, car j'ai vu de trop près
Combien son coup d'État prévint de noirs forfaits :
Les clubs avaient semé la haine et la vengeance;
La jacquerie allait ensanglanter la France,
Et mon département, qui du Var prend le nom,
Bientôt se fût acquis un horrible renom,
Si de nos insurges le timide courage
N'avait très-mal servi leur impuissante rage.
Parisiens, pour moi je le dis franchement :
Quand vous vous en mêlez, cela marche autremen t.
Hélas! que suis-je donc?—Je suis socialiste,
Et je me fais honneur d'être inscrit sur la liste
Des amis du progrès et de l'humanité :
Napoléon aussi marche de ce côté ;
A lui donc le pouvoir et l'initiative!
Aimable Nation, intelligente et vive,
Depuis longtemps ainsi nous l'avons entendu, -,
Et c'est du chef, toujours, qu'on a tout attendu.
Pour que la France soit florissante et prospère,
Ouvrons à son génie une immense carrière;
Donnous-lui plein pouvoir, criant du fond du coeur :
Vive NAPOLEON! Vive notre EMPEREUR!
— 6 —
Si jamais prophétie fut inspirée du Ciel, ce fut bien celle-là : nous venons en effet de la
voir se réaliser de la manière la plus éclatante.
Deux ou trois jours après, j'en faisais autographier cinq cents exemplaires, et j'en
adressais quelques-uns, à vous-même d'abord, ensuite à divers fonctionnaires, notamment
à Son Excellence monseigneur de Persigny, Ministre de l'Intérieur.
Victorine se montra très-satisfaite de ma prophétie ; et, prétendant que la République
avait fait le malheur de la France, des ouvriers aussi bien que des paysans, mais surtout
de ces derniers, elle m'imposa une condition à laquelle, dans le principe, je ne voulais
pas souscrire. Il s'agissait d'enterrer publiquement une forme de gouvernement reconnue
impossible, et de proclamer l'Empire dans tout Paris. Je fis observer à ma jeune Napoléo-
niste qu'un tel acte, sortant des habitudes ordinaires, serait taxé de folie par ceux qui
n'en connaîtraient point le motif secret, et qu'en agissant ainsi je pourrais fort bien me
voir installer un beau jour à Charenton ou à Bicêtre. Victorine ne voulut point démordre
de son idée. « Si tu tiens à mon amitié, me dit-elle avec vivacité, tu feras cette démarche
« et je te garantis que Dieu te protégera. A tout prendre, ajouta-t-elle, tu as calomnié le
« Grand Homme, mon idole à moi, et en faisant publiquement amende honorable, tu t'ac-
« quitteras d'un vrai devoir de conscience. Je l'exige, je l'ordonne : tu n'auras mon ami-
« tié qu'à ce prix. »
Je résistai pendant plus d'un mois, et Victorine, indignée, finit par me fermer sa porte.
Dans un roman qui est avancé en très-grande partie et pour lequel, à raison de cer-
tains passages politiques dont j'accepte toute la responsabilité, je n'ai pu trouver à
Paris aucun imprimeur, je fais connaître, Sire, ce que c'est que cette douce enfant de
l'amour. C'était pour moi mon seul bien en ce monde ; son amitié désintéressée suffisait à
mon coeur; je l'aimais, mais comme aiment les anges, comme on aime dans le Ciel. Ma
■ passion était d'une nature exceptionnelle; c'était une passion sans orage, un sentiment
épuré, une rêverie extatique. Ceux-là seuls qui ont éprouvé de telles affections ont pu
connaître ce que c'est que le bonheur. Sans Victorine donc je m'ennuyais dans ce vaste
Paris et l'existence me devenait à charge. Le sort en est jeté, me dis-je enfin : Charenton
ou Bicêtre, plutôt que l'indifférence de mon ange chéri !
Le 24 septembre 4 852, vers les sept heures du soir, j'arrive, par la rue de Cléry, sur
le boulevard Saint-Denis ; et, me plaçant en face du magasin de bijouterie et d'horlogerie
du Nègre, je crois même entre ce magasin et la splendide maison d'habillements qui a pour
enseigne Aux Arts-et-Métiers, je prie quelques individus de se mettre autour de moi ; puis,
criant de toute la force de mes poumons : Proclamation de l'Empire, je débite, avec la
chaleur et les gestes excentriques d'un vrai méridional que je suis, ma pièce de vers inti-
tulée Prophétie. On m'écoute avec le plus religieux silence, mais non sans étonnement.
La foule s'assemble et me serre de près. Les gens sensés m'encouragent et me félicitent,
quelques ouvriers me désapprouvent formellement. Lesuns m'accusaient d'être vendu à la
police bonapartiste, et me demandaient ironiquement si, pour faire cela, j'étais payé à rai-
son de trois francs par jour. D'autres prononçaient avec colère les mots de Bicêtre et de
Charenton.
Je ne me laissai point intimider-, et, d'un ton ferme, je fis remarquer à mes contradic-
teurs que les départements, les campagnes surtout, las de subir le joug d'une poignée de
factieux, demandaient l'Empire avec frénésie, et que l'Empire ne tarderait pas à être pro-
clamé. Je distribuai ensuite, gratis, 70 imprimés qui me furent en quelque sorte arrachés
des mains.
Comme j'aperçus certaines figures sinistres qui me lançaient des regards haineux, je ju-
geai prudent, pour la sûreté de mes épaules, de ne point m'aventurer dans quelque rue
déserte. Un ouvrier en blouse m'ayant suivi de près jusqu'au boulevard Bonne-Nou-
velle, je lui dis que mon nom et ma profession, ainsi que la rue et le n° de ma demeure,
étaient au bas des imprimés que j'avais livrés au public; que je n'étais ni une bête curieuse,
ni un agent de police déguisé, et que j'acceptais toute la responsabilité de mon acte. Cet
ouvrier, un peu abasourdi du coup, s'empressa de me laisser tranquille.
Après cette équipée, Sire, j'étais certainement en droit de me réconcilier avec Victorine.
Je lui raconte mon aventure, et comme elle attribuait à de la lâcheté mon refus primitif,
je lui apprends que j'ai eu l'audace de proclamer l'Empire au quartier-général de l'insur-
rection de décembre, tout près de la porte Saint-Denis, et non toin de l'endroit où, dix mois
auparavant, j'avais vu s'élever une monstrueuse barricade. Dès-lors, grâce à ma folie, je
pus rentrer dans les bonnes grâces de Victorine.

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