Une opinion sur les causes de nos désastres et les moyens de réparer nos maux, par É. Dusaert,...

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Challamel aîné (Paris). 1872. In-8° , 204 p..
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Publié le : lundi 1 janvier 1872
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UNE OPINION
SUR LES
CAUSES DE NOS DÉSASTRES
ET LES
MOYENS DE RÉPARER NOS MAUX
PAR
E. DUSAERT
Ancien Colonel d'artillerie, Auteur de l'Essai sur l'art de la guerre
Amicus Plato, sed magis amica veritas
TARIS
CHALLAMEL AINE, ÉDITEUR
LIBRAIRE COMMISSIONNAIRE POUR LA MARINE, LES COLONIES ET L'ORIENT
RUE DES BOULANGER-SAINT-VICTOR, 30 (5e arrondissement).
1872
UNE OPINION
SUR LES
CAUSES DE NOS DÉSASTRES
ET LES
MOYENS DE RÉPARER NOS MAUX
615 — Paris. — Imprimerie CUSSET et Ce, rue Racine, 26.
UNE OPINION
SUR LES
CAUSES DE NOS DESASTRES
ET LES
MOYENS DE RÉPARER NOS MAUX
PAR
E. DUSAERT
Ancien Colonel d'artillerie, Auteur de l'Esssai sur l'art de la guerre
Amicus Plato, sed magis amica veritas
PARIS
CHALLAMEL AINE, ÉDITEUR
LIBRAIRE COMMISSIONNAIRE POUR LA MARINE, LES COLONIES ET L'ORIENT
RUE DES BOULANGERS-SAINT-VICTOR, 30 (5e arrondissement).
1872
Tous droits réservés
PRÉFACE
Quand un esprit sérieux, autorisé par des encoura-
gements à dire sa pensée, se trouve pénétré d'une con-
viction profonde; quand cette conviction se rattache
à un grand intérêt de la patrie compromis par des abus
et des fautes, et pouvant être sauvé par d'utiles réfor-
mes; quand, enfin, cet esprit perçoit nettement ce que
doivent être ces réformes, la conviction sort involon-
tairement du cerveau, pour se formuler en paroles qui
sont comme un cri de détresse et un appel de salut. Le
droit de parler devient alors un devoir auquel on ne peut
se soustraire. C'est ce devoir qui nous met aujourd'hui
la plume à la main.
Les causes des affreux désastres qui viennent de frap-
per la France nous semblent apparentes comme la lu-
1
_ 2 —
mière du jour. Les remèdes à apporter à nos maux nous
paraissent indiqués également d'une manière évidente.
Nous allons donc dans une esquisse rapide, car le temps
est plus aux actes qu'aux discours, essayer de faire res-
sortir aux yeux de tous ce que nous voyons si distincte-
ment nous-même.
Parmi les questions que nous avons examinées, le
plus grand nombre sont d'ordre purement militaire; et
nous nous sommes trouvé là sur un terrain que des
études longues et approfondies nous ont permis de con-
sidérer comme le nôtre.
Nous avons donc le droit d'y revendiquer une certaine
compétence et d'espérer avoir émis des opinions justes
et utilement applicables.
Ce qui nous confirme dans notre espoir, c'est l'accueil
favorable que reçurent, il y a vingt et quelques années,
une brochure de spécialité (1), un ouvrage de longue
haleine (2), et une notice (3) dans lesquelles nous for-
mulâmes des propositions importantes dont un certain
nombre ont été mises en pratique depuis leur publica-
tion, dont d'autres concernent des réformes jugées
maintenant indispensables et réclamées avec instances
par tout le monde (4).
(1) Essai sur les obusiers (1843).
(2) Essai sur l'art de la guerre (1847), dont une analyse critique
parut dans le Spectateur militaire du 15 juin 1850.
(3) Notice sur l'organisation des moyens offensifs et défensifs de la
France, en vue d'une guerre continentale et maritime, imprimée à
Alger par ordre de M. le gouverneur général Cavaignac (avril 1848).
(4) Voir à la fin du chapitre Ier.
— 3 —
Dépourvu de toute passion, de toute prévention,
n'ayant qu'un but, rechercher et dire la vérité, qu'un
désir, nous rendre utile, nous avons apprécié les hommes
et les choses avec une impartialité complète, mais aussi
avec une entière franchise et une entière liberté d'es-
prit. Partout où nous avons cru les découvrir, nous
avons flétri les abus, dénoncé les erreurs et les fautes,
sans nous occuper de ceux qui les avaient commises, au-
trement que pour apprécier leurs actes.
Nous trouvons, en effet, que les intérêts personnels
d'amour-propre s'effacent devant ceux de la vérité, de
la justice et du bien public.
Les hommes qui acceptent les charges du gouverne-
ment ou du commandement doivent se pénétrer de deux
enseignements donnés par deux des plus grands sages
qu'ait produits le monde le premier est le conseil de
Thalès de Milet, formulé dans sa célèbre maxime :
Connais-toi toi-même. Le second est le modeste aveu de
Socrate déclarant qu'il ne savait qu'une chose : c'est
qu'il ne savait rien!
Si ces hommes reçoivent de grands honneurs, ils as-
sument en même temps de grands devoirs et une grande
responsabilité. Il est juste qu'ils recueillent la louange
ou le blâme de leurs oeuvres, suivant le bien ou le mal
qu'elles ont produit.
Il n'y a pas à se faire illusion, notre situation est des
plus graves; nos maux sont nombreux et invétérés. Il
faut, pour les déraciner, des remèdes héroïques; et la
tâche sera ardue à accomplir.
Nous avons à nous régénérer, à nous moraliser de la
base au sommet. Nous avons à nous inculquer le senti-
ment du devoir, le respect de la loi et du droit. Nous
avons à supprimer tous les emplois inutiles, et à confier
les autres à des hommes honnêtes et capables, rempla-
çant ceux qui ne le sont pas. Nous avons, à cet égard,
à vider et à purger complétement les étables d'Augias.
Nous avons à réorganiser notre armée, à y relever la
discipline, à la doter de bonnes lois de recrutement et
d'avancement; à la pourvoir de sous-officiers, d'officiers
et de généraux capables et instruits ; à mettre ses divers
services, son armement, sa tactique à la hauteur des
besoins modernes.
Nous avons à aborder résolument sous peine de cata-
clysme, la question sociale de la pauvreté et de la richesse,
du travail et du capital. Nous avons à donner à cette
question la solution la plus équitable et la plus humaine
possible, basée sur la maxime : Fais aux autres ce que
tu voudrais qu'on fît à toi-même!
Nous avons avant tout à payer promptement nos
dettes, afin de hâter le plus possible l'évacuation de
notre territoire.
La première condition pour accomplir cette énorme
tâche, c'est d'avoir des gouvernants d'une probité aus-
tère, d'un grand caractère, d'un grand esprit, et par-
dessus tout, nous soulignons le mot, d'un grand coeur.
-5-
Si pour remplir notre plus pressant devoir, celui de
tenir nos engagements, nos gouvernants se bornent à
recourir aux moyens réguliers et légaux, c'est-à-dire à
l'augmentation des impôts existants et à la création
d'impôts nouveaux, il est à craindre qu'ils n'atteignent
pas leur but; en outre, ils s'éloigneront d'un autre but
non moins important, celui de nous régénérer morale-
ment. Il arrivera, en effet, ceci : qu'eu égard à l'égoïsme
humain, ce vice dont nous sommes tous plus ou moins
infestés, nos représentants, gens généralement riches,
seront portés à voter des impôts qui, au lieu d'atteindre,
selon l'équité, les grandes fortunes dans une proportion
relativement plus considérable que les petites, seront au
contraire relativement plus ménagers des intérêts des
riches que des intérêts des pauvres ;
Que l'on éprouvera des déceptions dans les calculs,
en raison des fraudes qui ne manqueront pas de se com-
mettre ;
Que, par les deux motifs qui précèdent, le produit des
impôts sera insuffisant ;
Que tout en donnant un produit insuffisant, les im-
pôts exigeant des sacrifices de tous, mécontenteront tout
le monde ;
Qu'enfin, ils introduiront de nouveaux éléments de
division et de discorde entre les hautes et les basses
classes de la nation, tandis qu'il serait urgent d'y intro-
duire, au contraire, des éléments d'apaisement, de con-
corde et de paix.
— 6 —
Dans ces conditions, il faut que nos gouvernants se
pénètrent de la grandeur et du caractère en quelque
sorte sacré de leur tâche. Il faut qu'imprimant à tout
l'impulsion vers le bien, et arrêtant partout l'impulsion
vers le mal, ils fassent encore acte de désintéressement
et de dévouement personnel. Il faut qu'ils aient, selon
l'expression populaire, le coeur sur la main; mais en
même temps qu'ils marchent et procèdent, emportant
sur eux le fer pour extirper de la nation, partout où ils
les rencontrent, les racines mauvaises, les germes nui-
sibles.
Si bas que soit tombée la nation française, il existe en
elle une bonne fibre qui n'est pas détruite, la généro-
sité; un puissant mobile, l'amour-propre, qui, lorsqu'il
ne dégénère pas, en orgueil, est bon aussi et peut, en s'en
servant avec discernement, produire des résultats utiles;
enfin, une faculté profitable encore, quand on sait la
diriger, la tendance du coeur à l'entraînement.
Eh bien ! il faut que nos gouvernants prennent appui
sur ces trois points, pour nous entraîner à venir en aide
à la patrie.
Pour cela, il faut, nous l'avons dit, qu'ils aient un
grand coeur, et il faut qu'ils montrent ce coeur par leurs
actes; car c'est de cette manière et non par des paroles
que se fait le prosélytisme, au temps où nous vivons.
Qu'ils provoquent donc de toutes parts, pour les join-
dre aux produits des impôts, des dons patriotiques ; que,
donnant l'exemple du désintéressement, ils abandonnent
— 7 —
eux-mêmes une partie de leurs émoluments, de leurs
revenus, pour payer les dettes de l'État; que l'exemple
donné par eux soit imité par les représentants du peuple,
par les fonctionnaires de toutes les classes, par le clergé,
par les gens de haute position, ou de grande fortune ; que
l'impulsion, partie d'en haut, se propage jusques en bas,
en parcourant les cités, les campagnes et pénétrant
dans toutes les couches de la société ; qu'elle y commu-
nique l'étincelle du feu sacré aux coeurs les plus tièdes ;
que les actes qui signalent les grands dévouements soient
rendus publics et justement honorés. Alors, en présence
de cette abnégation généreuse, montrée par les âmes
d'élite, le dévouement et les vertus civiques pourront re-
naître dans la nation entière. Alors, l'égoïsme pourra dis-
paraître momentanément, non que les égoïstes soient sus-
ceptibles de devenir soudainement libéraux ; mais parce
qu'ils subiront la loi du respect humain et craindront la
perspective du mépris, du ridicule et de la honte. Alors
les dissentiments, les divisions entre les classes favori-
sées et les classes malheureuses pourront s'effacer gra-
duellement pour faire place à des sentiments d'estime
réciproque, de conciliation et de concorde. Alors, par
le double moyen des appels faits au coeur et au patrio-
tisme et des réformes utiles pratiquées avec une active
et opiniâtre énergie, notre régénération pourra s'accom-
plir et la France reprendre parmi les nations le rang
qu'elle occupait jadis et qu'elle a perdu.
Mais si, au lieu d'appliquer des remèdes heroïques
— 8 —
aux vices et aux abus et d'adapter des moyens d'apaise-
ment au coeur, on s'en tient à des replâtrages là où il
faudrait jeter bas et reconstruire à neuf; si on laisse
dormir les bons sentiments au lieu de leur donner le
coup de fouet du réveil ; si l'on se borne pour avoir de
l'argent à suivre terre à terre les voies régulières et lé-
gales; si l'on respecte la quiétude égoïste des fainéants
ramollis qui ne demandent qu'à continuer à bien vivre
sur les ruines de la patrie ; alors, il arrivera ceci :
Au lieu de nous régénérer, de nous relever avec virilité
de notre abaissement, de redevenir consciencieux, sé-
rieux, laborieux et forts, nous continuerons à dépérir
moralement, spirituellement, physiquement, comme les
peuples qui s'éteignent et disparaissent, après avoir été
grands.
Deux siècles et demi environ se seront écoulés entre
notre apogée au siècle de Louis XIV et notre périgée
au siècle présent. Nous aurons eu à peu près deux fois
moins d'années de prospérité, de grandeur et de gloire
que n'en eurent les Romains ; un peu plus que n'en eu-
rent les Turcs.
Alors, ce sera la fin de la vieille et noble France et
l'avénement d'une France du Bas-Empire. Le coq gau-
lois, ce symbole de la vigilance et de la vaillance, se sera
converti en un chapon endormi sur son perchoir.
Les moeurs tourneront de plus en plus à la débauche ;
les caractères à la dégradation ; les esprits, les aptitu-
des artistiques au dévergondage dont nous voyons les
— 9 —
germes se manifester dans les productions malsaines et
les étalages du jour. Le seul culte sera celui des plaisirs
et des jouissances matérielles. Pour avoir de l'or, les ri-
ches exploiteront les pauvres ; les pauvres grugeront les
riches et chercheront à les dépouiller. Les bourgeois
exploiteront, grugeront, et seront exploités et grugés.
Alors, les hommes se changeront en femmes pour le
courage ; les mousquets en quenouilles pour les effets ;
et si l'ennemi se présente, il faudra courber la tête et se
résigner à subir honteusement sa loi. Alors, le petit
nombre de gens auxquels il restera du patriotisme et
du coeur n'auront plus, pour échapper à un si lamentable
spectacle, qu'à se couvrir d'un voile funèbre et à se réfu-
gier dans la mort.
Aux eaux d'Aulus, juillet 1871.
E. DUSAERT.
CHAPITRE PREMIER.
CAUSES MORALES ET POLITIQUES DE NOS DESASTRES.
REMEDES. - CONDUITE A TENIR.
I
Les causes de nos revers dans la désastreuse cam-
pagne de 1870-1871 sont diverses; mais il en est une
qu'il faut citer en première ligne, parce qu'elle domine
toutes les autres dont elle est en quelque sorte la source.
CAUSE PRINCIPALE. — Cette cause capitale est l'amoin-
drissement de la valeur morale de la nation française,
amené par un long régime de corruption.
Ce régime se caractérisant par de mauvais exemples
venant d'en haut, par la dépravation des moeurs, par le
- 12 -
mépris de la loi et de la foi jurée, par un entraînement
désordonné vers les jouissances matérielles, par un fa-
voritisme autorisant toutes les convoitises, a pénétré
de ses éléments dissolvants toutes les classes de la so-
ciété.
De là le déchaînement des penchants vicieux, de
l'égoïsme, de l'orgueil, de l'envie, de l'amour des
richesses et des emplois rapportant ce qu'on appelle
honneurs et profils.
De là, dans la société, la dégradation du sens moral,
le sommeil du bien, l'éveil du mal et pour ainsi dire la
confusion du bien et du mal dans un même sentiment
d'apathique indifférence. De là, le dégoût du travail,
l'oisiveté, la négligence des devoirs, la perte des croyan-
ces, de l'amour de ses semblables et de l'amour de la
patrie.
De là, dans notre armée brave par tempérament et
par tradition, le dépérissement de la discipline, la perte
de l'abnégation, du dévouement, du goût du métier, et
de l'étude. De là, le défaut de capacité de nos généraux,
le défaut d'instruction de nos officiers et de nos soldats ;
de là, l'affaiblissement de la confiance réciproque des
uns dans les autres, de leur union intime, de toutes
les qualités qui constituent par leur ensemble la valeur
réelle d'une armée.
Nous allons rechercher les remèdes aux maux pro-
duits par la cause principale, puis nous signalerons les
causes dérivant de celle-là, et nous ferons de même à
l'égard de chacune d'elles. Enfin, après avoir récapitulé
tous les maux à réparer et leurs remèdes, nous en dé-
— 13 —
duirons, comme conséquence, les réformes à introduire
dans notre société et dans notre armée, ainsi que dans
les divers services qui en dépendent.
Les vices à détruire ont de profondes racines, et ont
causé de grands ravages. Notre société ramollie, mora-
lement corrompue dans toutes ses couches, a besoin d'une
régénération complète; et il importe que les remèdes
appliqués soient énergiques.
Nous sommes frivoles, frondeurs, sceptiques, orgueil-
leux, susceptibles à l'excès, avides de jouissances ma-
térielles et sans scrupules sur les moyens de jouir et
d'acquérir. Nous sommes devenus profondément égoïstes
comme hommes, si restés généreux comme nation.
Nous sommes dépourvus de toute espèce de foi, dé-
pourvus aussi du dévouement et du patriotisme que la
foi seule donne. Nous sommes sans respect pour la loi
et le droit, à tel point que l'on dirait que nous ne fai-
sons les lois que pour avoir le plaisir de les violer.
Eh bien ! au lieu d'être tout cela, il faut que nous de-
venions exactement le contraire, c'est-à-dire sérieux,
sages, réservés, dévoués, patriotes, stricts observateurs
de la loi et du droit.
La condition principale pour arriver à ce résultat,
c'est d'avoir un gouvernement qui emploie avec une fer-
meté opiniâtre tous les moyens propres à l'atteindre,
et qui donne lui-même le bon exemple.
COMPOSITION DU GOUVERNEMENT. — En premier lieu, il
faut que les membres de ce gouvernement soient scru-
— 14 —
puleusement choisis, et possèdent les vertus et les qua-
lités que nous venons d'énumérer. Il importe aussi qu'à
une expérience suffisante, à une intelligence d'élite, ils
joignent un grand coeur et une grande activité.
CONDUITE ET SOINS DU GOUVERNEMENT. — Le premier
soin du gouvernement doit être d'examiner quels sont,
dans les divers services publics, les emplois utiles. Il y
en a beaucoup qui ne le sont pas ; et cela a le triple in-
convénient de léser le trésor, de compliquer les rouages
administratifs, et d'entretenir la paresse. Toutes les
fonctions inutiles doivent être supprimées, en indemni-
sant équitablement leurs détenteurs, et en partant de
cette base qu'un employé doit être occupé sérieusement
six ou huit heures par jour.
ÉQUITÉ ABSOLUE DANS LA DISTRIBUTION DES EMPLOIS. —
Il faut que le gouvernement distribue les emplois main-
tenus, avec une justice absolue, aux hommes les plus
honnêtes et les plus aptes à les bien remplir. Il n'y a
pas à se le dissimuler : beaucoup de changements et de
modifications sont à opérer à ce sujet. Les différentes
carrières sont plus ou moins encombrées d'employés
placés par faveur et qui sont loin de remplir les condi-
tions de moralité, d'instruction, et d'aptitude voulues.
Il faut que ces abus disparaissent pour toujours. Les
emplois ne doivent plus être donnés qu'aux plus méri-
tants ; et le mérite doit se reconnaître par la double voie
— 15 —
de l'appréciation de juges compétents pour les qualités
qui se jugent à la fréquentation, et du concours pour
les aptitudes (1).
Quant aux employés en possession de charge, on doit
ne les maintenir en place que. s'ils sont réellement ca-
pables, et, dans le doute, leur faire subir des examens
de capacité.
Lorsque toutes les administrations dépendant de
l'État auront à leur tête et dans leurs rangs les hommes
les plus honnêtes et les plus capables, la nation se mo-
ralisera par les bons exemples, les bons contacts, les
bons errements, de la même façon qu'elle s'est démora-
lisée par les mauvais.
HONNÊTETÉ DANS LES AFFAIRES.— Relativement aux admi-
nistrations ressortissant de l'initiative des citoyens, l'État
n'a pas à se préoccuper de l'aptitude des employés, l'in-
térêt des chefs en répondant d'une façon suffisante ; mais,
il doit, dans l'intérêt de la morale, exercer une surveil-
lance active qui assure la pratique de l'honnêteté dans
les affaires.
Sous ce rapport, il y a beaucoup de vieilles et de mau-
vaises habitudes à refréner. Citons quelques exemples
entre mille :
Vous entrez dans un magasin pour acheter tout
bourgeoisement une douzaine de mouchoirs. Vous n'êtes
point de la partie ; vous ne savez pas marchander ; et
(1) Voir au 2e chapitre l'explication du système pour l'armée.
_ 16 —
vous payez vos mouchoirs trente sous la pièce, soit dix-
huit, francs la douzaine.
Cinq minutes après vous, un autre acheteur, connais-
seur et marchandeur (le mot devrait être français) se
présente, achète identiquement les mêmes objets, et les
paye vingt-cinq sous au lieu de trente, la pièce; total,
quinze francs la douzaine; d'où résulte que vous avez
été volé de trois francs.
Vous chargez un agent d'affaires de vous acheter au
mieux une valeur quelconque à la bourse du jour. Vous
entendez naturellement par mieux, le mieux pour vous,
c'est-à-dire l'achat au cours minimum; mais l'agent l'in-
terprète assez généralement en sa faveur, et achète au
cours maximum. C'est une petite manoeuvre, analogue à
celle du dentiste de foire qui arrache les dents sans la
moindre douleur c'est-à-dire sans éprouver la moindre
douleur.
Nous mangeons sans remords et nous digérons sans
trouble, du gibier tué en dehors du temps de la chasse.
Nous fumons sans vergogne, quand par hasard il s'en
trouve de bons, des cigares de contrebande.
Et vous, Mesdames, vous portez avec la conscience
tranquille et le coeur léger des dentelles de Malines ou
de point d'Angleterre dont on a fraudé à la frontière
les droits d'entrée.
Nous nous rendons ainsi complices d'actes coupables;
et nous sommes coupables nous-mêmes de désobéir aux
lois et de propager des abus qui n'existeraient pas sans
nos encouragements. Citons encore le fait suivant :
A l'étranger, notre commerce d'exportation a perdu
— 17 —
une partie de son crédit, parce qu'il n'est pas honnête.
Souvent les marchandises expédiées ne sont pas conformes
aux échantillons; et l'on trompe aussi sur les quantités.
Les coupables sont les premiers punis de leur fraude
par la perte de leur clientèle ; mais cela est insuffisant
pour la satisfaction qu'exige la morale publique. Il faut
que nos consuls à l'étranger reçoivent des instructions
pour la constatation des délits dans les cas de plainte, et
que les délinquants publiquement discrédités soient punis
avec toute la rigueur des lois.
En somme, il faut que les abus du genre précité dis-
paraissent et que ceux qui les commettent, vous, moi,
tout le monde, soient punis sans rémission, conformément
à des lois à faire, si elles n'existent pas. La liberté des
affaires et du commerce ne doit pas aller jusqu'à la tolé-
rance de la fraude, de la mauvaise foi et de l'improbité.
Il faut qu'à l'avenir le bon gendarme, le bon douanier
et tout bon agent du pouvoir légal, soit respecté, estimé
en raison du caractère honorable et utile de sa charge.
Le premier surtout est un véritable type de l'homme de
conscience et de devoir; et tout le monde devrait lui ôter
son chapeau, quand il est revêtu de son uniforme....
avec l'autorisation de ses chefs.
PRESSE. — La presse doit jouir d'une grande liberté,
mais non de la licence. Elle peut faire beaucoup de bien
et beaucoup de mal. Ses écarts doivent être réprimés,
parce qu'ils causent de graves dommages, et pervertis-
sent le sens moral de la nation. Pas de confiscations, pas
2
— 18 —
de répressions anticipées ; mais la punition des grands
délits par des peines sévères, appliquées par les jurys; et
celle des fautes plus légères, telles que propagations de
fausses nouvelles, insinuations perfides, médisances se
rapprochant de calomnies, etc. , par des amendes au profit
des bureaux de bienfaisance. Celles-ci seraient pronon-
cées par des commissions, indépendantes du gouvernement
ainsi que de la presse, et composées de membres rem-
plissant les conditions voulues de compétence et d'impar-
tialité.
La presse a naturellement sa part des défauts de la
nation. On lui reproche, non sans raison, de n'être point
exempte de vénalité. Les rédacteurs de journaux man-
quent parfois de bonne foi et de justice, parce qu'ils
manquent de désintéressement.
Pour amener la presse périodique à être franche,
loyale, impartiale et désintéressée, comme l'exigent le
bien public et le respect d'elle-même, nous voudrions
qu'on formât des circonscriptions d'un certain nombre
de départements et qu'on décernât annuellement dans
chaque circonscription un prix important et honorifique
au journal qui aurait montré le plus complètement les
qualités désirables. Les prix seraient décernés par des
jurys d'honneur, choisis par la presse elle-même, en
dehors de son sein.
_ 49 _
II
QUESTION SOCIALE. — Il existe une question sociale,
difficile, délicate, grosse comme une montagne, grosse
aussi de tempêtes pour l'avenir, devant laquelle il n'est
plus possible de reculer, et qu'il faut que le gouverne-
ment aborde. Cette question est la grande question du
travail et du capital, de l'ouvrier et du patron.
Les prétentions des ouvriers sont trop fortes ; mais la
résistance des patrons aux concessions est aussi trop
considérable; et les conflits qui se manifestent d'une
façon incessante tiennent naturellement à l'égoïsme des
uns et des autres.
Pour bien juger les choses, il faut partir d'une triste
vérité que voici :
Dans l'état actuel de la société (heureusement perfec-
tible), l'homme est une des plus vilaines bêtes de la créa-
tion; profondément égoïste, orgueilleux, envieux, avide de
jouissances matérielles, et le même, quant au caractère,
dans toutes les positions sociales (1).
(1) Les conséquences de cette vérité sont funestes dans l'organi-
sation d'une société; en voici deux principales : l'orgueil, l'envie,
l'égoïsme humain, exercent une influence pernicieuse sur la com-
position des services publics, lorsque le choix de leur personnel
est laissé à l'arbitraire des hommes, au lieu d'être réglé par des
lois équitables qui en garantissent la bonté. Cela vient de deux
causes : de la modestie et de la dignité des hommes de mérite qui
ne veulent ni se faire valoir, ni intriguer, ni flatter pour arriver
aux emplois ; et de la vanité, de l'envie des chefs médiocres se refu-
— 20 —
Cette vérité nous semble être à peu près évidente
d'elle-même et n'avoir pas besoin de démonstration ;
elle ressort de l'expérience de la vie et des observations
que chacun peut faire autour de soi.
Il en résulte que l'ouvrier ne vaut pas mieux que le pa-
tron, et le patron pas mieux que l'ouvrier. Si d'un coup
sant à appuyer des candidats qui ne les flattent pas et a s'entourer de
subordonnés dont le mérite véritable éclipserait le leur qui ne
l'est pas.
On ne veut autour de soi que des confrères en ignorance et en
sottise
Donc, comme nous l'avons dit, il faut une loi générale qui règle
l'avancement avec équité dans les différentes carrières et donne
les emplois aux plus méritants.
Voici la deuxième conséquence :
Toutes les fois que dans une assemblée délibérante composée
d'individus de même classe, ayant les mêmes intérêts, on agite
des questions concernant les intérêts opposés d'une classe diffé-
rente, il arrive, eu égard à l'égoïsme humain, que les minorités vo-
tantes ont presque toujours raison; et les majorités votantes, pres-
que toujours tort.
Ainsi, à la Chambre des représentants composée de gens jouis-
sant pour le moins d'une grande aisance, il y a beaucoup a parier
que les nouveaux impôts votés par la majorité pour payer nos
dettes seront relativement plus ménagers des intérêts des riches
que des intérêts des pauvres, tandis que ce devrait être le contraire.
Ainsi, dans un club socialiste composé d'ouvriers et d'hommes
du peuple non à l'abri du besoin, il est a peu près certain que si
l'on recueille les voix sur la même question des impôts de guerre,
la presqu'unanimité des suffrages sera pour l'affranchissement
complet des basses classes, et la spoliation complète, si cela est né-
cessaire, des classes élevées.
Eh bien ! il est clair que, dans les deux cas, les majorités auront
tort, et les minorités raison.
La conclusion a tirer de ce qui précède, c'est qu'il faut moraliser
le plus promptement possible la nation, augmenter le bien-être
des masses, et s'efforcer ainsi de rendre faux, le principe aujour-
d'hui vrai, qui a d'aussi funestes conséquences.
— 21 —
de baguette, on pouvait mettre l'un à la place de l'autre,
l'inversion dans les positions ne tarderait pas à produire
l'inversion dans les caractères, les goûts et les aspira-
tions. Chacun demanderait ce qu'il avait refusé, ou refu-
serait ce qu'il avait demandé la veille.
Dans ces conditions, le devoir du gouvernement est
de faire ce qui est équitable, en tenant compte des inté-
rêts des patrons, mais en prenant surtout en considéra-
tion ceux des travailleurs qui sont les plus nombreux et
dont le sort est le plus à plaindre.
En général, un bon ouvrier et même un ouvrier ordi-
naire et laborieux peuvent vivre économiquement et ho-
norablement de leurs salaires; et si des hommes intem-
pérants veulent gagner assez d'argent pour faire, comme
ils disent, le dimanche et le lundi, il n'y a pas à s'inquié-
ter de leurs exigences. Mais le salaire des femmes est
absolument insuffisant.
Une ouvrière ne gagne pas en moyenne plus de 25 ou
30 sous par jour. Là-dessus, elle doit se loger, se nour-
rir, se vêtir, s'entretenir ; et il n'est pas possible qu'elle
arrive à le faire. Il en résulte que pour peu qu'elle ait le
goût de la toilette, et c'est un goût si commun chez les
femmes qu'il est excusable quand il est modéré, elle
tombe dans la débauche et ne tarde pas à augmenter le
nombre des filles perdues. Se faire, pour vivre, religieuse
ou catin : telle est, la plupart du temps, l'alternative
laissée à une jeune ouvrière n'ayant d'autre appui
qu'elle-même. Il importe de porter remède à ce mal
odieux; et c'est là un des devoirs les plus urgents et les
plus impérieux du gouvernement.
— 22 -
SOLUTIONS PROPOSÉES. — Relativement à la solution
générale de la question des salaires, plusieurs modes
semblent équitables et praticables. Nous citerons les
suivants :
PREMIER MODE. — Le salaire de l'ouvrier se diviserait
en deux parties, dont l'une, payée à la fin de chaque se-
maine, serait suffisante pour le faire vivre; dont l'autre,
payée à la fin de l'année, serait une part proportionnelle
et équitable des bénéfices du patron.
De cette façon, les intérêts seraient communs au lieu
d'être opposés. Il y aurait une sorte d'association entre
celui-ci et ses travailleurs, évidemment favorable au bien
de tous, par la quantité et la qualité du travail pro-
duit.
Maintenant, il est évident que les patrons n'adopte-
raient pas le mode proposé, d'enthousiasme et sans sti-
mulant. Il faudrait donc leur donner ce stimulant. Eh
bien ! le gouvernement consacrerait chaque année une
somme d'argent à encourager ces espèces d'associations,
par des primes importantes, accordées aux patrons qui
se seraient montrés les plus équitables et les plus bu-
mains.
DEUXIÈME MODE. — L'État pourrait encore favoriser,
dans une raisonnable mesure, l'association féconde des
ouvriers entre eux, en leur faisant des prêts d'argent,
convenablemeut garantis, et dont il tirerait un intérêt
— 23 —
minime de 2 à, 3 pour 100. On prêterait de préférence
à des associations dont les membres feraient partie de
sociétés de secours mutuels et offrant ainsi des garanties
morales, en même temps que des garanties pécuniaires.
Nous connaissons plusieurs de ces associations qui
prospèrent d'une façon merveilleuse, sans que l'État
s'en soit mêlé; mais ce sont des cas particuliers, les as-
sociés ayant trouvé des avances de fonds suffisantes dans
leurs économies. Ces cas pourraient se généraliser avec
l'aide de l'État qui, dans les conditions indiquées, n'of-
frirait que des avantages, sans inconvénients.
TROISIÈME MODE. — Le troisième mode consisterait à
fixer, dans chaque catégorie de travaux, le maximum du
bénéfice net que pourrait rapporter à un entrepreneur
l'argent engagé par lui; le surplus devant être distribué
aux travailleurs, au prorata de la quantité et de la qua-
lité de leur travail. Ledit maximum serait naturelle-
ment variable avec l'espèce de l'entreprise et ses chan-
ces de pertes. Il conviendrait qu'il variât entre les
limites de 10 et 25 pour 100 des sommes engagées, et
que des bénéfices supérieurs fussent déclarés illégaux
et poursuivis par la loi, comme le sont les prêts d'ar-
gent usuraires.
Les criterium divers ne seraient pas faciles à établir
d'une façon mathématiquement juste; mais on pourrait
les déterminer d'une façon approximativement équita-
ble, et que rectifierait l'expérience. Leur adoption, une
fois qu'ils seraient établis, donnerait aux questions des
— 24 —
solutions fort simples. Elle aurait en outre le grand
avantage d'empêcher les entreprises trop hasardeuses.
QUATRIÈME MODE. — Enfin, le quatrième mode serait
un mode d'entraînement par imitation, opéré par l'État.
Il est évident que l'État, par une clause de ses mar-
chés, a le droit d'exiger des entrepreneurs et fournis-
seurs auxquels il s'adresse pour l'entretien des palais,
des musées, des monuments nationaux, pour l'habille-
ment, l'équipement des armées de terre et de mer, que
les ouvriers employés aux travaux et formant une série
à peu près complète de toutes les espèces d'ouvriers,
reçoivent des salaires suffisamment rémunérateurs. Eh
bien ! ce droit qu'il devrait exercer dans un intérêt d'é-
quité, d'humanité et de moralité publique, l'État ne
l'exerce pas. Il se borne à exiger par l'intermédiaire de
ses agents, c'est-à-dire des ingénieurs civils, des archi-
tectes, des intendants militaires, des commissaires de
la marine, etc., que les objets livrés soient conformes
aux types et aux conditions des marchés. Son seul but
est d'obtenir au plus bas prix possible ce qu'il veut
avoir.
Il suit de là qu'un grand nombre d'entrepreneurs,
âpres au gain, réalisent de gros bénéfices en payant fort
maigrement leurs ouvriers.
Il en résulte encore que ceux-ci, quand le besoin les
oblige à accepter un infime et insuffisant salaire, se plai-
gnent amèrement de leur sort; qu'ils sont irrités contre
les gouvernants qui ne le changent] pas, et contre la
— 25 —
société tout entière qu'ils accusent d'exploiter leur
misère.
Des abus de ce genre ont été nombreux pendant la
guerre désastreuse que la France vient de subir. Il est
de l'honneur et du devoir du gouvernement, non-seu-
lement d'en empêcher le retour, mais encore d'y appor-
ter des remèdes préventifs analogues à ceux que nous
venons d'indiquer.
Tous les émeutiers de Paris n'étaient pas des bandits
échappés des bagnes, des communistes indigènes ou
étrangers, des voleurs, des assassins et des incendiaires.
Parmi eux se trouvaient mêlés des ouvriers faibles de
caractère et obéissant à la Commune par peur; d'autres,
égarés par d'abominables suggestions, de noires calom-
nies, des promesses mensongères; d'autres encore, pous-
sés au désespoir par la misère, par le souvenir d'un
passé détestable et la perspective d'un avenir aussi dé-
testable que le passé; enfin par la crainte de maux dont
ils n'entrevoyaient pas le terme.
Cette fin des maux des travailleurs, il est pourtant
possible, nous en avons la conviction, de l'atteindre par
des mesures humaines, équitables, sagement préparées
et mises résolument à exécution. Il n'est plus permis au
gouvernement de reculer devant cette tâche. Différer
plus longtemps, et conserver le statu quo serait compro-
mettre gravement l'avenir. Il est surtout urgent, nous
l'avons dit, d'améliorer à bref délai le sort des ouvrières.
Constatons, en terminant ce sujet, qu'il existe en-
core en France des pauvres manquant de pain. Cela ne
doit pas être. Il faut que chaque mairie distribue aux
— 26 —
pauvres de sa commune des bons de pain en quantité
suffisante pour que cela ne soit pas. Si les fonds man-
quent, à cet effet, il faut les trouver. Il faut, comme nous
le conseillions en 1848, établir un impôt fraternel du
pain quotidien, prélevé proportionnellement sur ceux
qui ont plus que le nécessaire, en faveur de ceux qui ne
l'ont pas (1).
RÉVEIL DU SENTIMENT RELIGIEUX. — Il suffit de jeter un
coup d'oeil en arrière et de comparer dans les récents
malheurs de la France la conduite pleine de dévouement
et de courage des hommes qui avaient une foi religieuse,
à la conduite pleine d'égoïsme et de lâcheté des hommes
qui n'avaient que la foi et le culte des intérêts matériels,
pour reconnaître la vérité que voici :
La croyance en Dieu, dans l'âme immortelle, dans un
(1) Voici ce que nous disions dans notre notice publiée a Alger :
« Cet impôt nous semble un point fondamental de la constitution
nouvelle, destinée à être plus sociale que politique. Qu'importe
que la République ait a sa tête un président, des consuls ou des
directeurs, etc.? C'est la une question secondaire dont la bonne
solution est variable avec les individus, avec les temps, et doit dé-
river paisiblement de l'Assemblée nationale. L'organisation nou-
velle de la société est un problème bien autrement délicat et diffi-
cile : là les intérêts matériels sont mis en jeu avec toutes les
passions qui s'y rattachent; le pauvre avec ses misères est en pré-
sence du riche avec ses habitudes qui sont devenues des besoins.
Pour donner à tous une communauté de bonheur en améliorant
progressivement le sort des uns, sans dépouiller violemment les
autres, il faut bien do la science et bien de la sagesse. Le but se
trouve entre le progrès suprême de l'humanité et le chaos ; mais le
premier pas à faire pour l'atteindre, c'est d'assurer immédiatement
à chacun les moyens de suffire aux premiers besoins de la vie. »
— 27 —
avenir après la mort, heureux ou malheureux suivant
les oeuvres, est une nécessité pour les peuples comme
pour les individus.
Chez ceux-ci, elle met un frein aux passions et aux
vices; elle développe les bons instincts, soutient les
courages, donne la résignation et la consolation pour
supporter les malheurs et la misère.
Dans les sociétés, qui ne sont que des réunions d'indi-
vidus, elle maintient l'ordre, l'harmonie, et produit les
progrès de l'humanité, puisqu'elle porte tout le monde
à bien faire.
Nous ne nierons pas qu'un homme auquel les dons
de la fortune permettent de se livrer aux spéculations
de l'esprit, un mathématicien-philosophe, cherchant à
toutes choses des raisons par a + b, puisse par suite
d'un grand orgueil (1), d'une éducation que nous estime-
rons mal dirigée et d'une disposition particulière de son
intelligence que nous appellerons une aberration, remplir
cette triple condition :
1° De ne pas croire en Dieu, dans l'immortalité de
l'âme et dans une autre vie que fa vie présente ;
2° D'être, malgré cela, honnête homme;
3° De ne pas se sentir malheureux.
(1) L'homme est aussi orgueilleux qu'il est égoïste : il a la pré-
tention de tout savoir, de tout comprendre, de tout expliquer; et
il ne sait, ne comprend et n'explique absolument rien, quand son
esprit s'adresse aux grands mystères de la nature: il ne comprend
ni le commencement ni la fin des choses, et il ne comprend pas
davantage qu'une chose puisse exister sans commencement et sans
fin. Voilà la mesure de son intelligence O vanas hominum
mentes, o pectora caeca !
— 28 —
Mais ce que nous nions absolument, c'est qu'il puisse
en être ainsi d'un homme sans éducation, sans intelli-
gence, né misérable et vivant misérable, et auquel il
faut inculquer des principes qu'il est incapable d'ima-
giner lui-même pour sa satisfaction.
Celui-là, s'il est athée, fera naturellement le raison-
nement suivant: puisqu'il n'y a pas de Dieu, puisque
après nous tout est fini, il faut que je m'arrange de façon
à vivre le mieux possible, à jouir le plus possible ici-bas;
et il agira eu conséquence.
L'argent étant nécessaire pour satisfaire ses convoitises,
il fera de l'argent son Dieu. Il voudra s'en procurer par
tous les moyens possibles, licites ou illicites, violents ou
non violents, et brisera les obstacles qui s'opposeront à
sa volonté.
Le travail étant une peine, il cherchera, dans son désir
de jouissances, à s'en affranchir, et fournira un travail
infime et mal fait pour un gros salaire. Il fera une guerre
acharnée aux riches, aux capitalistes, sous le nom de
guerre au capital. Il fera la guerre à l'industrie et au
commerce, dans la personne des industriels et des com-
merçants qu'il traitera d'exploiteurs et de voleurs. Il fera
la guerre à la liberté, voulant la liberté effrénée pour lui-
même, et nulle pour les autres. Il sera enfin, dans la so-
ciété, un élément de désorganisation et de désordre.
Donc, nous le répétons, une foi religieuse est néces-
saire à l'existence d'une société; et comme cette foi tend
à disparaître en France, un des soins du gouvernement
devra être d'en favoriser, d'en stimuler, par tous les
moyens possibles, le réveil.
— 29 —
Il va sans dire que nous entendons par foi religieuse,
simplement la croyance commune consacrée par le culte
de tous les peuples civilisés, c'est-à-dire la croyance en
Dieu et dans l'immortalité de l'âme, ayant pour principes
fondamentaux l'amour et la protection de la famille, l'a-
mour du prochain et le respect du bien d'autrui.
Quant aux moyens pratiques de resserrer les liens de
la foi religieuse, si fortement relâchés parmi nous, nous
ne voulons pas croire que la tâche soit impossible; mais
il faut reconnaître qu'elle est bien difficile et bien dé-
licate.
La religion catholique étant celle de la majorité des
Français, c'est vers elle qu'il conviendrait particulière-
ment de ramener les croyances. Malheureusement, elle
a été détournée de la voie humanitaire et civilisatrice
dans laquelle elle avait été placée à son origine, et ne
possède plus un grand nombre de disciples très-fervents.
Pendant une longue suite de siècles, le trône de saint
Pierre n'a été que trop souvent occupé par des papes
ambitieux, orgueilleux, despotes, qui méconnaissant
la sublime doctrine du Christ, doctrine toute de dévoue-
ment, d'amour, d'abnégation, d'humilité, de modestie,
ont lutté contre les empereurs et les rois pour augmen-
ter leurs prérogatives, leur puissance et leurs domaines.
Le même esprit de convoitise, d'ambition et d'usur-
pation n'existe plus maintenant; et loin que ce soit le
pape qui cherche à dépouiller les autres, c'est lui au
contraire qui se trouve dépouillé.
Mais tout en protestant contre les spoliations dont elle
est la victime, la cour de Rome exhibe des prétentions,
— 30 —
des principes surannés et une intolérance qui, jusqu'à
un certain point, les justifient. Elle se refuse à adopter
des réformes qui mettraient les pratiques religieuses en
harmonie avec les enseignements de Jésus-Christ. Elle
se refuse à suivre l'esprit moderne même dans ses as-
pirations légitimes et justes. Elle voudrait reconquérir,
dans une mesure impossible, la puissance temporelle en
même temps que la puissance spirituelle. C'est vouloir
remonter le cours d'un fleuve rapide et s'exposer à som-
brer, entraîné par ses flots (1).
Dans ces conditions, le mieux sera d'abord de choisir
(1) Parmi les réformes désirées par l'opinion catholique libérale
nous croyons pouvoir citer les suivantes :
On voudrait que les prêtres fissent plus de morale en actions
que de morale en paroles ; que, sans négliger les prières, ils s'occu-
passent plus encore d'oeuvres de charité; qu'ils visitassent les
chaumières du pauvre plus encore que les églises, apportant des
secours, des consolations aux malheureux; on voudrait, enfin,
qu'ils ressemblassent aux soeurs de charité, si aimées, si vénérées.
Le connétable Bertrand du Guesclin disait que les patenôtres
d'un homme de guerre consistaient à faire le plus de bien possi-
ble à ses amis et a se montrer généreux envers ses ennemis.
Eh bien ! on voudrait que les prêtres, qui sont les soldats du
Christ si bon et si indulgent, appliquassent plus complétement, en
matière de tolérance religieuse, la doctrine du vertueux et très-
chrétien connétable.
On voudrait que les dons qu'ils provoquent des fidèles fussent
plutôt destinés au soulagement des misères, qu'à l'embellissement
et a l'ornementation des églises ;
On voudrait que le luxe coûteux et voyant, l'or, l'argent, les trop
riches tentures fussent exclus de celles-ci et remplacés par des
décorations sobres, sévères, comprenant les tableaux religieux, le
marbre, le chêne, le bronze, le fer, etc. ;
On voudrait qu'à l'église l'égalité commençât au moins à la mort
et que le convoi du pauvre fût le même que celui du riche ;
On voudrait, enfin, que Dieu fût honoré et servi, comme il a mon-
— 31 —
avec un soin particulier tout le personnel enseignant, les
docteurs savants de la Sorbonne, les professeurs du Col-
lége de France, ceux de l'Université, surtout les institu-
teurs primaires, etc., et d'empêcher non-seulement
qu'aucun ne professe des doctrines anti-religieuses, mais
encore qu'aucun ne témoigne de l'indifférence à cet
égard. Les sceptiques doivent être écartés, et il faut re-
mettre aux instituteurs primaires et aux professeurs des
lycées des instructions sur la matière, qu'ils n'enfrein-
dront pas sous peine de destitution.
La liberté d'enseignement est une belle chose ; mais
sa pratique doit passer en ce moment après la néces-
sité de réveiller la foi religieuse pour aider à notre régé-
nération.
Il faudra ensuite, et ce sera là, eu égard à la discipline
sévère de l'Église et à la puissance absolue de son chef,
un point capital, il faudra songer au successeur de
Pie IX et faire tous ses efforts, user de toute son in-
fluence diplomatique pour que ce successeur soit un
pape sagement réformateur. Toutes les puissances catho-
liques de l'Europe ont un égal intérêt à cet événement,
dont les conséquences peuvent être de faire tourner à
bien chez elles les tendances socialistes qui menacent de
bouleverser le monde. Elles doivent donc ici joindre
leurs efforts à ceux de la France.
Il conviendra enfin de chercher un point d'appui
dans le bas clergé qui est libéral, et, qu'on nous passe le
tré qu'il voulait l'être, par les exemples du Christ, c'est-à-dire sim-
plement, humblement, avec dévouement, en pratiquant surtout la
charité envers le prochain.
— 32 —
mot, de propager la graine de ces bons curés de cam-
pagne, simples, dévoués, tolérants, défendant le caba-
ret plus que la danse, sachant se faire aimer, et faisant
suivre leurs conseils, s'étant fait aimer.
RÉVEIL DE LA MORALE. — Relativement à la morale,
elle a pour base naturelle la magnifique maxime dont
Confucius dota glorieusement la Chine, quatre-vingts
ans avant l'époque où Socrate en produisait en Grèce
une équivalente. Cette maxime qui fut, cinq siècles et
demi plus tard, celle du Christ, se résume ainsi : Fais
aux autres ce que tu voudrais qu'on fît à toi-même.
La maxime de Socrate, embrassant la conduite envers
l'humanité, ne se composait que de ces mots : Pratique
la justice; et la justice bien comprise, pratiquée envers
soi-même comme envers les autres, peut être considérée,
en effet, comme la source de toutes les vertus.
La maxime de Socrate, bien interprétée, équivalait
donc à celle de Confucius. Son expression était plus
simple et plus brève, mais moins explicite et moins
claire. C'est pourquoi nous préférons celle du sage de la
Chine, reconnaissant que quelque mots de plus ou de
moins sont de peu d'importance, dans des préceptes ayant
pour but le bonheur de l'humanité.
Quant aux moyens d'application, ils sont analogues
à ceux qu'il convient d'employer pour ramener la foi re-
ligieuse. Ils consistent d'abord dans les bons exem-
ples venant d'en haut, dans une pratique rigoureuse
- 33 —
des règles de la morale par les chefs, par les serviteurs de
l'état, et tout le personnel enseignant.
Notre guérison, notre régénération menacent d'être
longues; car le mal qui nous dévore est, nous l'avons dit,
grave et profondément enraciné. Cependant, il faut que
nous soyons guéris, redevenus honnêtes, forts et vaillants,
pour aspirer à reprendre notre rang dans le monde,
pour reconquérir, par une heureuse revendication, nos
malheureuses provinces perdues. Tous nos efforts doi-
vent donc tendre à activer l'application de remèdes effi-
caces et sûrs.
Un dictateur souverainement honnête et loyal, sou-
verainement intelligent, souverainement ferme, tenant,
pour le caractère, de Solon et de Dracon, plus près de
celui-ci que de celui-là, nous rendrait évidemment de
grands services. S'il pouvait se rencontrer, je l'appel-
lerais, je l'avoue, de tous mes voeux, sans souci de la
muselière qu'il mettrait momentanément à la liberté. Mais
où trouver un pareil homme dans le gouffre empoisonné
où nous vivons; et s'il se rencontrait, comment le faire
accepter par le plus grand nombre? Le remède serait trop
énergique pour nos âmes détrempées, et nous ferait
tomber en pamoison. Il faut donc y renoncer.
MOYEN PRINCIPAL.—Le moyen principal, le plus sûr et le
plus efficace, sera de tenir la main à la stricte observation
de la loi et des ordres réguliers, dans tous leurs détails.
On pourrait ensuite employer utilement des moyens
secondaires, parmi lesquels nous recommanderons le sui-
3
— 34 —
vant, comme devant donner incontestablement de bons
résultats : il est pratiqué déjà dans une certaine mesure,
qu'il ne s'agirait que d'étendre avec discernement ; il
consisterait à encourager la pratique du devoir, du dé-
vouement, de l'abnégation, en distribuant annuellement
de larges récompenses à ceux qui auraient accompli les
actions les plus louables et les plus méritoires.
ESPIONS DE VERTU. — La modestie étant le propre des
vertus réelles, on aurait pour découvrir ceux qui auraient
donné les plus beaux exemples, des espions d'une espèce
particulière qu'on pourrait appeler des espions de vertu,
et qui ne seraient pas, il faut l'espérer, mésestimés et
honnis comme les espions ordinaires.
Une grande part dans les récompenses serait réservée
aux ouvrières dont le sort, nous l'avons reconnu, est
beaucoup plus à plaindre que celui des ouvriers. Quel-
ques centaines de mille francs consacrés au but en ques-
tion seraient de l'argent bien employé. Le français, né
goguenard, crierait aux rosières, et s'en moquerait un
peu ; mais il payerait tout en criant ; et c'est le point
principal.
Un point sur lequel le gouvernement doit aussi porter
spécialement son attention, c'est l'administration de la
justice.
GRATUITÉ DE LA JUSTICE RENDUE AUSSI PARFAITE QUE POS-
SIBLE. — Il faut que la justice soit aussi parfaite qu'elle
-35-
puisse l'être dans ce monde, et qu'elle soit gratuite. Il
faut qu'un pauvre obtienne aussi sûrement et aussi com-
plétement qu'un riche la reconnaissance de son droit.
Pour arriver à ce résultat, il y a beaucoup à faire et
beaucoup à défaire. Les procédures sont infiniment trop
longues et trop dispendieuses. Les avocats acceptent avec
trop de facilité les mauvaises causes, quand ils peuvent
tirer de leur appui un salaire rémunérateur.
Il convient que ces abus et bien d'autres encore soient
réprimés, dans la mesure du possible.
OBLIGATION DE L'INSTRUCTION PRIMAIRE. — Enfin, l'une
des premières et des plus importantes choses dont le gou-
vernement ait à s'occuper, c'est de rendre l'instruction
primaire gratuite et obligatoire.
Tout ce que l'on peut dire sur cette thèse a été dit.
Constatons seulement que de l'instruction primaire du
peuple, dépend en grande partie sa moralisation ; et que
la France est sous ce rapport dans un état d'infériorité
déplorable sur la plupart des peuples de l'Europe.
RÉVEIL DU PATRIOTISME. — Le gouvernement doit tout
faire pour réveiller promptement et énergiquement le
patriotisme, fort attiédi en France, et dont la tiédeur a été
l'une des principales causes de l'envahissement du pays,
de la défaite de nos armées de province, de la capitulation
de Paris, et finalement de la paix honteuse que nous
avons été forcés de subir.
— 36 —
Le patriotisme est un sentiment complexe, résultant
d'impressions recueillies aux différents âges de la vie.
Il participe des souvenirs de l'enfance, rappelant la
nourrice, le maître d'école, la prairie, le ruisseau, té-
moins des jeux des premiers ans. Il participe des sou-
venirs de la jeunesse, rappelant le collége, l'école de
droit, parfois la fraîche image d'une jeune fille. Enfin,
si l'on a atteint l'âge mûr, il participe des souvenirs de
profession et de société, et embrasse la connaissance des
hommes et des choses. Mais ce qui fait la base du patrio-
tisme, ce qui en constitue la fermeté ou en amène la
défaillance, c'est l'opinion que toutes les impressions,
tous les souvenirs cités donnent à L'homme de ses con-
citoyens, de ceux qui font avec lui partie de la patrie.
Si cette opinion est bonne, si l'homme estime, aime
ses concitoyens, a foi en eux, alors le patriotisme est
réel, vivace et peut enfanter des prodiges ; alors les sen-
timents communs, la confiance réciproque, l'union in-
time de tous les enfants d'un grand peuple, forment un
faisceau compact, serré, solide comme le triple airain
(oes triplex) et que nul effort ne saurait briser.
Si, au contraire, l'opinion que les concitoyens ont les
uns des autres est mauvaise ; si la nation se compose
d'une minorité d'hommes honnêtes et dévoués, d'une
majorité d'hommes égoïstes, ramollis et timides, enfin
d'un trop grand nombre d'hommes vicieux ; si tous les
enfants de la même patrie ne peuvent pas s'estimer et
compter les uns sur les autres ; s'il n'y a pas entre eux
communauté de sentiments et de volontés ; alors le pa-
triotisme est tiède, n'a pas de consistance, et le faisceau
— 37 —
sans liens qu'il présente à l'ennemi neut être rompu
par un effort plus ou moins considérable, opiniâtre et
bien dirigé.
C'est ce qui est arrivé à notre malheureux pays ; et le
grand tort de certains membres du gouvernement de la
défense nationale, de certains généraux et députés, c'est
de n'avoir pas compris cette situation; c'est d'avoir
voulu, après la capitulation de Paris, continuer une
guerre à outrance, quand, faute de patriotisme, il n'y
avait point d'éléments pour la faire; quand cette guerre,
sans chances de succès, ne pouvait nous attirer que de
nouveaux et irréparables malheurs.
Les hommes auxquels nous faisons allusion pou-
vaient avoir eux-mêmes un grand patriotisme ; mais ce
n'étaient ni des hommes d'État, habiles en science po-
litique, ni des philosophes, ayant la connaissance du
coeur humain et la mettant à profit.
La guerre devait se poursuivre après Sedan, parce que
nous étions tombés si bas, que nous avions besoin de
nous relever, moralement, même au prix d'importants
sacrifices. Elle pouvait encore, dans le même but de
relèvement moral, accru d'une lueur d'espérance, se
continuer aussi longtemps que Paris investi oppose-
rait à l'ennemi une résistance efficace. Mais Paris
ayant succombé à la famine, il n'y avait plus autre
chose à faire que ce qui a été fait ; c'est-à-dire conclure
la paix, si dures et si humiliantes qu'en fussent les
conditions.
Il résulte de ce qui précède, que le réveil du patriotisme
en France dépend essentiellement de la moralisation et
— 38 —
de la régénération de la nation française. Une fois celles-
ci accomplies, le patriotisme en découlera naturelle-
ment, parce que la nation sera vertueuse, et que la plus
grande vertu d'une nation est l'amour de la patrie.
III
LA REVANCHE OU LA RÉPARATION. — La France vain-
cue, humiliée, dépouillée de deux de ses plus belles
et meilleures provinces, ne peut pas vivre avec ce double
stigmate du dommage et de l'affront. Il faut donc qu'elle
obtienne ce qu'on appelle communément sa revanche,
et ce que nous nommerons plus sagement et plus poli-
tiquement sa réparation.
Pour cela, deux moyens se présentent ; l'un par la
voie pacifique ; l'autre, par la voie des armes.
Nous pouvons dire à l'empereur d'Allemagne :
Vous nous avez vaincus ; et la défaite nous a forcés
de vous céder l'Alsace et la Lorraine. Mais ces provinces
sont restées et resteront à jamais françaises de coeur.
Rendez-les nous; et nous vous dédommagerons équita-
blement par une indemnité pécuniaire.
Dans toutes vos proclamations, vous ne cessez d'invo-
quer le nom de Dieu : vous devez donc écouter avec dé-
férence la parole de ses envoyés, de ses représentants
ici-bas. Or, tous ses envoyés ont prêché aux princes de
la terre cette doctrine: que les rois sont faits pour les
— 39 —
peuples, non les peuples pour les rois. Tous ont af-
firmé cela, depuis les saints patriarches des premiers
temps, jusqu'aux vénérables prélats qui firent entendre
la parole de Dieu au plus puissant et au plus orgueilleux
de nos monarques, à celui qui avait pris pour emblême,
le soleil.
Les conquêtes de ce dernier, par l'éclat et les terribles
traces qu'elles laissèrent, ne sont sans doute pas étran-
gères à vos conquêtes d'aujourd'hui ; mais les moeurs et
la civilisation modernes, les besoins de la paix néces-
saire à la prospérité des empires, n'admettent pas des
retours de deux siècles en arrière pour l'exercice de re-
présailles. En outre, une nouvelle puissance a surgi qui
se nomme l'opinion publique et qui, d'accord avec la
doctrine précitée, ne veut pas qu'on trafique des peuples
comme d'un troupeau de bétail, que l'on dispose d'eux
contre leur gré. Or, cette puissance est douée d'une
force irrésistible; et l'expérience démontre que les rois
qui la bravent finissent par être renversés! donc, rendez-
nous nos provinces perdues, autant dans votre intérêt
que dans le nôtre.
Tel est le moyen pacifique : il n'a, nous en convien-
drons, aucune chance de réussir en ce moment, et
n'offre que l'avantage de constater nos sentiments et
nos voeux. Mais, si ce mode n'a pas de chances de suc-
cès immédiates, il en a considérablement dans l'avenir,
et dans un avenir qu'il est permis de considérer comme
peu éloigné, si notre gouvernement entretient habile-
ment, comme il le doit, l'esprit et le patriotisme français
dans nos deux provinces perdues.
— 40 —
En effet, la justice et le droit étant manifestement pour
nous, la France trouvera pour sa revendication, qui
n'aura rien de menaçant, des éléments d'appui dans
l'opinion publique de l'Europe; Elle en trouvera parmi
certains peuples allemands, alliés de la Prusse dans la
dernière guerre, mais détournés d'elle par sa conduite à
leur égard, comme à l'égard de tous. Elle en rencontrera
dans le peuple Prussien lui-même, parmi les patriotes,
amis de l'humanité et de l'équité, et peu soucieux de
s'exposer pour une cause injuste à une nouvelle guerre
avec la France régénérée, et, selon toute probabilité, pré-
parée cette fois pour la lutte.
Au demeurant, le moyen pacifique sera appuyé par
notre armée active du pied de paix, réorganisée et
comprenant 400,000 à 450,000 hommes, bien discipli-
nés, bien instruits, bien commandés, bien administrés,
pourvus de bonnes armes et d'un bon matériel d'artille-
rie. A cette armée, destinée à agir éventuellement au de-
hors, en profitant d'une occasion favorable, seront ad-
jointes deux réserves, plus une autre armée, nationale,
beaucoup plus nombreuse, exclusivement destinée à la
défense intérieure de notre territoire.
Quant au mode de revendication, par la voie des ar-
mes, il consiste à reprendre l'Alsace et la Lorraine à
l'aide d'une armée régulière considérable, et de nos
ressources en tous genres, élevées au degré voulu.
Pour cela, il faut que l'armée active soit double au
moins de celle du pied de paix ; ce qui doit donner lieu à
d'énormes dépenses, peu en rapport avec l'état actuel de
nos finances. Vingt années de préparations et d'économies
— 41 —
ne seront pas de trop pour nous mettre en mesure, c'est-
à-dire pour réparer nos pertes, après avoir rempli nos
engagements, et nous rendre assez forts pour recommen-
cer la lutte, avec des chances cette fois favorables.
Si donc nous voulons poursuivre une éclatante revan-
che, par la seule force de nos propres armes, il faut que,
pendant vingt ans, nous mettions un frein à l'impatience
et à la fougue de notre caractère ; que pendant vingt ans
nous laissions saignante la blessure que nous avons re-
çue ; et qu'enfin nous nous résignions à de nouveaux et
considérables sacrifices d'argent.
Mais, il ne faut pas se le dissimuler : il est à craindre
que dans ce cas, nous n'ayons contre nous l'opinion de
l'Europe, effrayée de la perspective des malheurs dont
elle recevrait le contre-coup ; et de plus, une coalition de
certaines grandes puissances, coalition dont les consé-
quences pourraient être la ruine définitive de la
France.
Il résulte de ce qui précède que la sagesse conseille
d'adopter le mode de revendication pacifique; et ce mode,
pratiqué avec fermeté, discernement, habileté et cons-
tance, est de nature à nous donner des satisfactions plus
grandes, une vengeance plus complète de la conduite de
la Prusse à notre égard, que celles que nous procure-
rait une revanche par la voie des armes.
Maintenant, avant d'examiner de quelle façon devra
se comporter notre diplomatie, commençons par établir
nettement la situation.
— 42 —
NOS TORTS. — Dans le conflit diplomatique qui eut
lieu au mois de juillet 1870 et amena finalement le con-
flit par les armes, nous aurions pu, en surmontant une
susceptibilité d'ailleurs justifiable, et la sacrifiant à des
intérêts d'ordre supérieur, nous aurions pu dire à la
Prusse et à l'Espagne : Vous nous avez froissés; vous'
avez manqué, envers nous, des égards que l'on se doit
entre peuples civilisés, vivant en paix. Cependant, tout
en appréciant le procédé à sa valeur, et vous témoignant
un mécontentement légitime, nous ne jugeons pas le
grief assez considérable pour user de représailles, en dé-
chaînant un fléau aussi terrible que la guerre. Il existe
d'ailleurs un principe moderne qui est le nôtre, et que
nous voulons respecter et honorer partout : ce principe
est celui de la souveraineté nationale. Si donc le peuple
Espagnol, librement consulté, veut choisir pour son roi
un prince Prussien, nous ne nous y opposerons pas.
Nous estimons que ce peuple est le meilleur juge de ses
intérêts, le seul maître de ses destinées ; et nous ne vou-
lons point mettre d'entraves à l'exercice de sa souve-
raineté.
Tel eût été le langage de la sagesse, de la logique, de
l'habileté politique.
Si en effet, le peuple Espagnol, ne ratifiant pas, comme
cela était présumable, le choix d'un roi d'origine prus-
sienne, élu par ses représentants, avait plus tard renversé
ce roi, cet événement eût fait de la Prusse et de l'Espagne
deux puissances ennemies. Dans le cas d'un conflit avec
la première, nous aurions donc trouvé dans la seconde
une alliée dévouée, vaillante, capable, son histoire le
— 43 —
prouve, des plus grands efforts et des plus grands sa-
crifices. Notre conduite nous eût, en outre, attiré les
sympathies, l'appui moral de tous les peuples civilisés,
et, probablement, le concours effectif de plusieurs d'en-
tre eux.
Au lieu de tenir cette conduite sage, le gouvernement
français montra une susceptibilité jalouse et une préci-
pitation manquant à la fois de dignité, de sang-froid et de
raison. Il demanda que la candidature du prince Prus-
sien fût retirée, et, comme cette demande semblait juste,
modérée et était appuyée par l'opinion des puissances de
l'Europe, la candidature fut retirée effectivement. Il
demanda en outre, que le gouvernement prussien s'enga-
geât à ne pas laisser reproduire la même candidature, ou
une candidature analogue, dans l'avenir. Là, il essuya
un refus qu'il ne voulut pas subir, et déclara la guerre.
Cette déclaration fut mal accueillie à L'étranger, parce
qu'on la considéra comme la conséquence d'une suscep-
tibilité exagérée. En outre, elle nous aliéna toute l'Alle-
magne, qui prit fait et cause pour la Prusse ; d'où résulta
que l'unité de l'Allemagne, que nous voulions écarter,
se trouva par le fait accomplie.
Eh bien, en réalité, le gouvernement français pouvait
éviter sans déshonneur le funeste fléau de la guerre. Il
le pouvait de deux manières : d'abord, en employant le
moyen que nous avons indiqué ; en second lieu, en se
contentant de la renonciation pure et simple de la Prusse
à la candidature du prince de Hohenzollern.
Il ne faut pourtant point exagérer ses torts, et il faut
surtout être sincère.
— 44 —
Il n'est point exact de dire que le gouvernement
français ait déclaré la guerre contre l'opinion et la vo-
lonté de la nation ; ou du moins, il y a ici une distinction
à établir.
L'on peut avoir raison, si l'on met la nation dans
l'ensemble des citoyens ayant droit de vote et compre-
nant, en majorité, les habitants des campagnes. Le souci
unique de ceux-ci est de bien vendre leurs denrées ; et
leur opinion politique étant conforme à ce souci se borne
à désirer la paix en permanence.
Mais on a tort, si l'on considère l'élite du peuple, sa
partie éclairée, pensante et agissante, pour laquelle les
intérêts d'honneur national priment les intérêts parti-
culiers, et qui entraîne l'autre partie, non pensante et
dépourvue d'initiative, par la même loi de statique mo-
rale que le coeur et la tête entraînent le corps.
La vérité, c'est que la nation pensante était jalouse de
la rivalité militaire de la Prusse, de son ambition con-
quérante, et toujours croissante, accusée dans le passé
par toute son histoire; accusée plus récemment par la
guerre de Danemark, par celle de 1866, par l'affaire du
Luxembourg, et par le maintien de son armement formi-
dable; c'est qu'elle était irritée de la conduite inique, des-
potique, spoliatrice, brutale de la Prusse envers les
faibles; de ses allures altières, arrogantes envers tous, et
en particulier de ses prétentions, non dissimulées par le
langage de ses journaux et de ses officiers, de s'emparer
à la première occasion de l'Alsace et de la Lorraine. La vé-
rité, c'est que clans la circonstance présente, l'irritation
avait été portée à son comble, par le manque de bonne
— 45 —
foi, de franchise et d'égards de la Prusse envers la France.
Ce manque était si flagrant qu'il devait être regardé
comme une provocation ; et c'était en effet, l'expérience
l'a prouvé, une provocation préméditée, destinée à ame-
ner une rupture désirée et préparée depuis longtemps.
La vérité, c'est que le peuple français comprenait que
dans de pareilles conditions, la paix ne pouvait être ni
sérieuse, ni durable et était ruineuse ; c'est qu'il voyait
l'impossibilité de sortir de cette situation, autrement que
par la guerre; et qu'alors il aimait mieux subir la guerre
de suite, afin d'en être plus tôt débarrassé; c'est enfin,
que pour avoir des garanties contre le retour de menaces
aussi calamiteuses, il jugeait nécessaire que la France
reconquît ses anciennes frontières du Rhin, qui sont,
à l'est, ses limites naturelles.
Tels étaient l'opinion, les sentiments et les désirs de la
masse pensante de la nation française. Mais il est évi-
dent que la nation était convaincue que notre armée et
nos ressources étaient suffisantes pour poursuivre le but
avec des chances de succès; et que si elle avait eu la con-
viction contraire, elle eût changé sinon de sentiments,
du moins d'opinion sur l'opportunité de la guerre, et
eût aussi changé d'aspirations.
Le tort du gouvernement français n'est donc pas d'a-
voir méconnu les sentiments et les désirs du peuple, et
d'avoir violenté sa volonté. C'est de n'avoir pas rempli les
conditions dans lesquelles le peuple voulait, et voulait
exclusivement, que la guerre fût entreprise; c'est, en
même temps qu'il ne satisfaisait pas à ces conditions,
d'avoir surexcité nos tendances guerrières par la divul-
— 46 —
gation et le récit irritant des torts de la Prusse, tandis
qu'il était possible, nous l'avons prouvé, de les calmer
de deux façons différentes ; c'est, dans le but présumable
de fortifier la dynastie impériale, par des succès qu'il
espérait obtenir, d'avoir trompé le peuple sur les condi-
tions réelles dans lesquelles il entreprenait la guerre;
c'est enfin, en déclarant celle-ci et affirmant que nous
étions complétement prêts à la soutenir, tandis que nous
l'étions si peu, d'avoir montré une imprévoyance, une
ignorance, une légèreté, une ineptie inimaginables qui
devaient inévitablement nous attirer des désastres !
Cette faute est si immense, si lamentable par ses résul-
tats, que rien ne saurait la racheter ni la faire pardonner !
Tel est, dans les causes et la responsabilité de la guerre,
le bilan politique et moral de la France et de son gou-
vernement. Voyons maintenant celui de la Prusse.
TORTS DE LA PRUSSE.— La Prusse, que les événements
ont porté au rang de première puissance militaire de
l'Europe, la Prusse, nourrie des préceptes et des exem-
ples du grand Frédéric, dévorée de l'ambition de conqué-
rir sans cesse, rêvait la revanche d'Iéna, bien que Iéna
n'ait été que la revanche de Rosbach. Jalouse de notre
gloire militaire, de notre puissance, et de notre influence
en Europe, elle était irritée de trouver en nous un gar-
dien du droit, gênant quoique inhabile, formant le prin-
cipal obstacle à ses projets d'agrandissement. Connaissant
mieux que nous-mêmes, par les espions dont elle nous
avait inondés, l'effectif de notre armée, notre caractère,
— 47 —
nos défauts, nos ressources; jugeant avec raison que ces
ressources étaient fort inférieures aux siennes propres,
accumulées depuis des années dans ses arsenaux, la
Prusse voulait rompre avec nous et tirer de la lutte tout
le profit qu'elle en pourrait tirer. Seulement, pour que
l'Allemagne, fort tiède à son égard depuis la campagne
de 1866, fît cause commune avec elle, au lieu de rester
indifférente ou hostile; il fallait qu'en apparence les
torts vinssent de notre côté et qu'ainsi la responsabilité
de la guerre nous incombât.
La question était donc pour elle de nous froisser, de
nous irriter, de nous léser dans nos intérêts ou dans
notre amour-propre, d'une façon suffisante pour nous
porter à lui déclarer la guerre, sans cependant que nos
griefs parussent assez considérables, aux yeux de l'Europe
et de l'Allemagne, pour justifier cette extrémité, dont le
monde entier ressentirait le contre-coup.
Une solution n'était point difficile à imaginer pour qui-
conque connaissait notre orgueil national, notre suscep-
tibilité et notre facilité aux emportements, quand nos
passions sont surexcitées.
Un homme se trouva pour réaliser l'entreprise, per-
sonnifiant fidèlement en lui le peuple Prussien, avec
toutes ses qualités et tous ses défauts. Cet homme fut le
premier Ministre du Roi Guillaume III de Prusse, grand
chancelier de la Confédération germanique du Nord, et
actuellement de l'Empire d'Allemagne.

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