Une question de liberté / [Signé : Henri Nadault de Buffon]

De
Publié par

Vve J. Renouard (Paris). 1866. 48 p. ; in-8.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Publié le : lundi 1 janvier 1866
Lecture(s) : 4
Source : BnF/Gallica
Licence : En savoir +
Paternité, pas d'utilisation commerciale, partage des conditions initiales à l'identique
Nombre de pages : 46
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

I
Kit parcourant les divers quartiers d'une maison du
fous ou d'une maison de santé, — qui est la maison de
fous des riches, — l'esprit demeure frappé par la phy-
sionomie triste, l'attitude humiliée, l'air profondément
malheureux des hôtes de ces lugubres demeures.
Négligés de leur personne, insensibles aux choses du
dehors, on les voit errer oisifs et pensifs dans les cours,
ou s'accroupir en groupes lamentables le long des murs
et se chauffer au soleil.
Parmi eux on entend rarement des cris, jamais de
rires, mais seulement le murmure sourd de conversations
tenues à demi-voix.
Il y en a qui viennent à vous et, soulevant leur cha-
peau ou leur bonnet avec le geste humble de l'homme
_ 4 —
qui se sont vraiment humilié et malheureux, vous disenl :
— Monsieur, au nom de votre mère, faites-moi sortir
d'ici !
On quitte infailliblement ce triste lieu io coeur navre*
et la conscience troublée. Puis, do retour chez soi, après
avoir respiré à pleins poumons l'air libre, comme pour
se bien convaincre que c'est un droit qui appartient à
tous, on songe à ces malheureux que l'on vient de
visiter.
On se demande s'ils sont là en vertu d'un droit de
protection ou d'une loi de sécurité, si ce sont des ma-
lades ou des prisonniers?
Ce dur régime était-il également indispensable à tous?
Avant de les y soumettre, y a-t-on regardé de près ?
A quelles personnes appartient l'exercice de ce droit
de séquestration ?
Quelles formalités sont prescrites?
Quelles garanties exigées ?
Autant de questions que la raison et la conscience se
posent.
On ouvre la loi, espérant que la loi va répondre à
toutes. Mais on revient de cette étude, effrayé, presque
indigné, car on a lu dans la loi que, pour séquestrer un
citoyen, l'arracher violemment à ses habitudes, l'enlever
à ses affections, à ses travaux, à ses affaires, il suffit de
déclarer cet homme atteint d'aliénation mentale.
Alors les choses se passent de la manière suivante :
Toutes les précautions étant bien prises, la trame bien
■— il —
ourdie, on se procure un certificat de médecin, et un
malin, sous un prétexte ou sous un autre, on le fait
monter dans un fiacre, et on le conduit dans une maison
d'aliénés.
La liberté individuelle se trouve donc directement
menacée par une loi; et cette loi est inscrite dans nos
codes depuis trente ans bientôt, sans qu'on ait songé
encore à en modifier les termes.
J'ai soulevé la question il y a douze ans 1, question dé-
laissée alors, mais que l'opinion publique a mise depuis
à l'ordre du jour.
Pour comprendre comment une telle menace à la'
liberté a pu se glisser dans une loi, à d'autres égards
remarquable, il faut se souvenir que la loi du 30 juin 1838
avait pour objet de régler des intérêts complexes d'orga-
nisation, d'administration, de finance, d'état civil, de
sécurité publique, et qu'au milieu de ces questions
diverses, toutes également importantes, quelques points
ont pu échapper à la sagacité du législateur.
On croyait au reste, alors, que l'intérêt bien entendu
des aliénés consistait à faciliter outre mesure les admis-
sions; mais on a dû reconnaître depuis que, sans aug-
menter les chances de guérison, c'était seulement ou-
vrir la porte à un abus.
I. Observations critiques sur la loi du 30 juin, concernant les alimèf.
Paris, Ldautey. Brochure in-8".
— 6 — '
Voici, au reste, dans quels termes la loi fut présentée
aux chambres 1 :
« Depuis longtemps des hommes éclairés, des admi-
« nistrateurs habiles, des amis do l'humanité sollicitaient
« une loi particulière aux aliénés, qui déterminât les
« pouvoirs dont les familles ou le gouvernement seraient
« investis à leur égard; qui fixât leur sort dans les éla-
« blissements destinés à les recevoir; qui enfin, sans
« recourir à l'appareil des formes instituées au Code
« civil, permît de veiller à la gestion de leurs intérêts
« matériels.
« Peut-être ce voeu eût-il été longtemps négligé au
« milieu des préoccupations politiques qui distrayent de
« tant de besoins généraux l'attention du gouvernement
« et des chambres, si des difficultés financières soulevées
« par les dépenses des aliénés dans les établissements
« publics n'eussent fait introduire dans la dernière loi
« de finance une disposition qui détermine pour Fan—
I. L'Angleterre nous a procédés clans la voie des reformes. Ou y
trouve en effet, dès 1774, des règlements sages qui fixent le sort des
aliénés et les défendent contre la barbare superstition du moyeu
flge. Chez nous les monuments législatifs ne remontent guère qu'à
4700. (Lois du 26 mars et du 24 août 1700. —Loi du 22 juillet! 701.)
X ce mouvement généreux se rattachent en France les noms de
la Hochefoucauld et de Piuel, et en Angleterre le nom de William
Tuke.
La loi de 1838 se trouve développée et réglée par l'ordonnance
de 1839 et différentes instructions administratives. Je citerai no-
tamment l'ordonnance ministérielle du 14 novembre 1841 et le
règlement du 20 mars 1537.
« née 1837 le partage do cette dépense entre lesdépar-
« tements, les communes et les hospices.
« Le gouvernement, appelé a préparer une loi, n'a pas
« cru devoir se circonscrire dans le cercle étroit d'uni!
'i mesure financière. »
Une loi de finance devint, dans la discussion, une loi
AQ i/ê/iance, non une loi de protection.
Loi de défiance contre des dangers sociaux imagi-
naires, et pleine de périls pour la sécurité des personnes.
/■ \'Sr .'■■ /,■
:-{:;w&
il
La loi de 1838 traite tour à tour du placement volon-
taire et du placement prescrit par l'autorité.
En ce qui touche les placements volontaires, tout chef
d'un établissement quelconque tonsacré aux aliénés est
autorisé à recevoir et à retenir une personne qu'une
autre lui aura présentée comme atteinte d'aliénation
mentale, pourvu que celle-ci produise une demande et
un certificat.
— La demande d'admission, écrite et signée de sa
main, indiquera le degré de parenté ou \anature des rela-
tions qui l'unissent à celui ou celle dont elle'poursuil la
séquestration. Ces mots : — la nature des relations,
témoignent qu'il est permis à un individu quelconque, à
cet homme que vous connaissez à peine, avec lequel
- 9 —
vous aurez eu seulement des relations de voisinage,
do commerce, de politesse ou d'affaires; qui aura pu
être votre concurrent ou votre rival; que vous aurez pu
blesser dans ces relations de passage; — que le pre-
mier venu, en un mot, pourra toujours provoquer vo-
tre séquestration.
Le certificat du médecin n'est soumis à aucun visa, a
aucune légalisation, à aucun contrôle. On demande seu-
lement à celui qui le délivre de ne pas lui donner une
date remontant à plus de quinze jours, et de n'être ni
attache à l'établissement, ni parent ou allié soit du di-
recteur, soit de la personne qui poursuit l'incarcération'.
Telles sont, pour le placement volontaire, les seules
formalités que la loi exige.
Elle ne se préoccupe ni de la moralité, ni du carac-
tère de la personne qui le provoque; elle ne s'inquiète
même pas du mobile qui la fait agir.
Eile ne demande non plus au médecin ni capacité,
ni expérience, ni savoir. Cet homme qui sera venu déli-
vrer un brevet de folie à un autre; qui aura donné, — à
la légère peut-être, —■ une consultation destinée à de-
venir un mandat d'arrêt véritable, pourra être un
médecin étranger au malade,, pris hors du lieu de son
domicile, que l'on aura même pu aller chercher dans
un village, quand celui-ci habite la ville; un médecin
i. Art. 18 et in de la loi du 30 juin I83S.
— 10 —
qui n'aura jamais soigne des fous, lin officiel- de santé,
un praticien quelconque, car la loi ne dit pas qu'il sera
docteur en médecine.
Il suffira, pour que ce médecin soit cru, qu'il affirme
l'aliénation, qu'il en fasse connaître sommairement
quelques particularités, qu'il conclue a la nécessité do
faire traiter le malade dans un établissement d'aliénés
et de l'y tenir renfermé.
Souvent même cette formalité, déjà si peu sérieuse,
d'un seul certificat, no sera plus exigée, la loi autorisant
en cas rhirgencc les chefs des établissements publics
à s'en passer.
Qui sera juge de l'urgence?
Apparemment le directeur qui enferme et le tiers qui
fait enfermer; c'est-à-dire deux personnes pouvant, dans
une circonstance donnée, avoir un intérêt égal à con-
fisquer la liberté d'un citoyen.
Lorsqu'il s'agit des placements prescrits par l'autorité,
la loi se montre plus facile encore.
Elle exige seulement un ordre.
Il suffit que l'ordre de séquestration soit motivé et
énonce les circonstances qui l'ont rendu nécessaire'.
La loi n'exige aucune a,utre garantie; et il n'est pas
dès lors téméraire d'affirmer qu'il ne sera jamais bien
difficile à une famille riche ou puissante, ou liguée contre
1. Art. S.
— H —
un de ses membres, de se faire ouvrir la porle d'une
maison de fous.
Une fois l'homme contre les intérêts duquel se sera
jouée cette comédie sinistre introduit dans la maison,
la porle se refermera sur lui, et sa liberté se trouvera
confisquée.
Vainement il protestera, employant tour à tour les
supplications et la menace, attestera qu'il n'est point
fou, parlera de secrètes manoeuvres, d'intérêts sor-
dides, de machinations ourdies contre lui, de person-
nages intéressés à le foire disparaître, à supprimer
son état social et civil peut-être pour un jour seu-
lement, peut-être, même pour quelques heures. Il en
appellera aux actes de sa vie,passée, invoquera le té-
moignage de ses voisins, demandera qu'on appelle sur-
le-champ tel médecin, tel parent, tel ami, et qu'on les
interroge.
Sa parole sera sans écho.
Si, par hasard, le directeur de l'établissement vient à
éprouver des doutes et manifeste quelque susceptibilité
de conscience, la personne ou l'agent qui aura amené
ce pauvre homme se penchera à son oreille, et lui dira :
—Figurez-vous, docteur, que sa folie consiste à ne point
se croire fou!
—Ouvrez-moi, ouvrez, que je sorte. J'étouffe entre ces
murs. On vous trompe, on m'a trompé aussi, on a ima-
giné une course, une promenade, que sais-je! J'étais sans
— 12 —
défiance, et je suis venu ! Vous allez me laisser sortir,
n'est-ce pas, docteur? car vous voyez que je raisonne
juste, que je me rends exactement compte du lieu où je
me trouve. Je ne suis point fou; mais je sens qu'ici je
pourrais le devenir.
En face de ce froid silence, voyant que sa prière n'est
pas écoutée, qu'il est réellement enfermé, que les clefs
ont tourné sans bruit dans les serrures, que les fenêtres
sont habillées de barreaux solides, l'homme le plus calme
se sentira pris de désespoir, de colère, peut-être de fureur.
A ce moment deux hommes s'empareront de lui, une
porte, qui ne sera pas, hélas ! celle de la liberté, s'ou-
vrira, et, sa colère tombée, il s'éveillera dans une loge de
sûreté avec la camisole de force.
Voilà pourtant ce que la loi autorise!
Qu'on ne nous reproche pas de charger les couleurs
et de faire un tableau de fantaisie !
De telles choses se sont vues; et bien des scènes,
mises eri oeuvre par le drame ou le roman contemporains,
furent seulement empruntées à la plus triste des réalités.
« J'ai entendu dire qu'il est tout à fait impossible
« qu'on arrête comme aliénées des personnes qui ne le
•< soient pas; j'ai pourtant une connaissance personnelle
« de plusieurs arrestations de ce genre*. »
1. Le duc de la Rochefoucauld-Liancourl à la Chambre des pairs
en 1830.
— 13 —
« Il faut se défier des sentiments les plus naturels,
« lorsque des passions sordides peuvent être enjeu; car
« l'expérience a prouvé qu'il a été abusé cruellement de
« ce prétexte pour détenir un individu dans des maisons
a de santé et le dépouiller de son vivant. D'honorables
« magistrats m'ont assuré qu'ils avaient été témoins de
« faits de cette nature qui avaient motivé des actes dont
« les documents existent dans les archives de l'ordre
« judiciaire ou de l'administration 1. »
Tous les journaux du temps ont reproduit une pétition
adresséeàla Chambre des pairs par un médecin d'Avi-
gnon, le docteur Lescure, arbitrairement retenu dans la
maison de santé de M. Métivié, à Ivry, et qui n'était par-
venu à recouvrer sa liberté qu'en escaladant de nuit,
après mille périls, les murs de sa prison.
Un fils de famille, le marquis de N..., fils unique, de-
vient orphelin à onze ans. On lui donne pour tuteur le
frère de sa mère, son plus proche parent dans les deux
lignes. Aussitôt l'oncle songe à conserver la gestion
d'une fortune dont le chiffre a tenté sa convoitise. Il
s'applique à engourdir l'intelligence de son pupille; il
excite prématurément ses passions, satisfait à toutes ses
fantaisies, ne l'astreint à aucun travail, sous prétexte que
sa santé demande des ménagements, parvient à prévenir
i. Le marquis de Barthélémy.
— U —
contre lui le conseil de famille, à tromper un médecin,
et obtient de ce dernier, sans beaucoup d'efforts, un
certificat d'idiotisme.
On enferme l'enfant dans une maison de santé, et le
tuteur est maintenu en possession de la fortune 1.
Une jeune femme entretenait des relations coupables
avec le précepteur de ses enfants. Le mari, qui aimait
tendrement sa femme, mais dont l'amour commençait à
s'inquiéter, était devenu tout à coup, sans motifs appa-
rents, sombre, inquiet, irritable, taciturne. Un médecin
se rencontre un soir, dans son salon, avec l'amant de
sa femme. Le précepteur et la jeune femme causaient
près du feu. Le mari, qui avait reçu le matin même
une lettre anonyme, la froissait avec colère. Par instant
il se laissait aller à des éclats de joie bruyante pour re-
tomber aussitôt dans une tristesse morne. Si on lui par-
lait il répondait à peine, ou répondait mal, ou s'abstenait
entièrement de répondre.
En se retirant, le médecin dit à la maîtresse de maison :
— Votre mari est fou, madame I ,
Ce fut un trait de lumière; la femme coupable sut cir-
convenir le médecin, grouper autour de ses impressions
d'un soir des récits habiles. Sa grâce acheva ce qu'avait
commencé sa duplicité, et le médecin, moitié convaincu,
l. L'arl. li, § il, de la loi du 30 juin 1838 csl ainsi conçu : —
Kn cas de minoiitd ou d'interdiction, le tuteur pourra seul requérir
la sortie.
— 15 —
moitié séduit, finit par délivrer un certificat : ce qui per-
mit de se défaire sans scandale d'un mari incommode.
Une jeune et jolie femme, intrigante et coquette,
poursuivie depuis en police correctionnelle, se présente
un jour dans un des grands magasins de Paris, et y fait
des acquisitions importantes. Sa voiture, une voiture à
deux chevaux, stationnait sur le boulevard. Au mo-
ment de payer, elle cherche sa bourse : — Mon Dieu!
que je suis donc légère! — Elle l'a oubliée. — Néan-
moins on lui remet les étoffes, et un commis l'accom-
pagne pour en toucher le prix. La voiture descend le
boulevard, tourne sur la place de la Bastille, s'engage
dans la rue de Charonne, et s'arrête devant une porte
de belle apparence. Le commis remet les étoffes à un valet
do pied, et suit la jeune femme qui l'introduit dans une
vaste pièce correctement meublée, et le présente à son
_ homme d'affaires. Ensuite elle sort : l'homme d'affaires
et le commis demeurent seuls. Celui-ci juge le moment
opportun pour présenter sa facture; mais l'homme d'af-
faires lui prend le bras à la place où bat le pouls, et lui
dit d'une voix douce, sans même jeter les yeux sur le
papier : — Tout à l'heure, mon ami! A la fin, l'employé
s'impatiente; son interlocuteur se lève, frappe sur un
timbre, fait un signe : on l'emmène, et bientôt il se
trouve dans une chambre nue, seul et sous les verrous.
Il était dans la maison de santé du docteur A... La
jeune femme avait eu la veille avec le médecin un en-
— 16 —-
trelien, à la suite duquel elle lui avait dit : — Je vous
amènerai mon frère; ne perdez pas de vue, docteur, que
sa folie, lorsqu'elle n'est pas furieuse, consiste à se croire
commis d'une maison de commerce, chargé, de faire
des recouvrements.
Le médecin, convaincu par le récit de la jeune femme,
avait procédé comme en cas d'urgence 1.
Dans une scène d'un drame intime qui a eu son
dénoûment devant la cour d'assises, un fils, voyant
son père 1 gravement maltraiter sa mère, s'empare d'un
fusil et le couche en joue. Mais aussitôt, saisi d'horreur,
il sort en brandissant son arme.
Le maire de la commune passait.
Le père feint un grand désespoir et s'écrie que son
malheureux fils est dans un de ces accès de folie furieuse
qu'il avait espéré cacher à tous les regards. Le maire
voit la sécurité publique menacée, et signe aussitôt un
ordre de séquestration, avec d'autant plus d'empres-
sement que la famille du jeune homme est riche et
que son entretien ne tombera pas à la charge de sa
commune.
Pour admettre de semblables hypothèses, — dira-
t-on, — il faut supposer un médecin vendu ou un agent
imbécile.
s.
I. AH. S, §2 de la toi du 30 juin 1838.
— 17 —
Cela ne se renconlrera-l-il donc jamais!
Si l'agent est clairvoyant et intègre, l'homme de l'art
de bonne foi, — ce qui sera assurément le cas le plus
général, — ne pourront-ils du moins se tromper, le
médecin surtout?
L'aliénation mentale se manifeste- t-elle nécessaire-
ment par des signes infaillibles? ses caractères sont-ils
toujours nettement dessinés? est-il aisé de reconnaître
où la raison finit, où la folie commence ?
Un homme lunatique 1, c'est-à-dire fantasque, capri-
cieux, changeant, peut être fou au point de vue médi-
cal. La fatuité et Y imbécillité se touchent, puisqu'à
Y imbécillité, cette folie qui dérive d'une altération sans
remède des facultés de l'esprit, la science attribue le nom
de Fatuitas.
Entre le maniaque, qui appartient à l'espèce des fous
dangereux, et le monomane, qui comprend dans ses
variétés sans nombre l'homme à projets, le collection-
neur, l'inventeur, la dislance n'est pas grande.
Les hommes de génie et les fous se touchent de près 2.
Arioste, le Tasse, Salomon de Gos, Galilée, Gilbert,
Jean-Jacques, Gérard de Nerval.
Les passions sont des folies véritables 3.
1. Le mot anglais htnatic fc\il dire fou. ,
S. DryJeu. *
î. Docteur Ksquirot. \ . ■
— 18 —
Dès lors, si une inclination trop prononcée de l'esprit;
si l'excitation passagère des passions; si même un chagrin
violent provoqué par les trahisons de l'amour ou les dé-
ceptions de la fortune, une perte au jeu, la ruine à la
Bourse, — celte moderne pourvoyeuse des maisons de
fous, — peuvent revêtir pour un instant les caractères
mêmes de la folie;
Si on peut dire fou d'amour, fou de désespoir, fou de
terreur;
Si la manie, — hélas! qui n'a la sienne !
Si la mélancolie, cet état maladif de l'âme qui a eu,
lui aussi, ses héros;
Si Y Amenda, ou délire doux, penchant prononcé à la
rêvasserie;
La dcmonomam'e, ou exaltation religieuse;
La hjpêmanie, ou prédominance d'une passion triste
et dépressive ;
VistêriCf ou désordre momentané des sens;
L'hypocondrie, l'exaltation, •— source des grandes
choses; l'extase, — qui a fait sainte Thérèse, — sont,
dans certains cas, des folies véritables, classées et définies
par la science ;
Comment dès lors sérieusement soutenir que le dia-
gnostic d'un seul médecin ne sera jamais en défaut, et
qu'en attestant avec bonne foi qu'il y a lieu de séquestrer
telle personne parce qu'elle est folle, il ne pourra jamais
commettre d'erreur 1
« La folie, — dit un médecin aliéniste connu par sa
— lO-
ti longue expérience1,—est une affection essentiellement
« protéiforme, aussi variable dans ses manifestations
« que dans ses degrés, aussi obscure dans ses origines
« que bizarre dans son évolution. Les lenteurs de son
« incubation, la marche insidieuse de ses symptômes en
« rendent quelquefois le diagnostic difficile, même aux
<( yeux les plus exercés. Comment prétendre la connaître
« quand on n'en a pas fait l'objet constant et privilégié
« de ses recherches et de ses méditations? Comment
« discerner la folie réelle de la folie simulée ou de la
« folie faussement imputée? Comment prononcer une
« opinion précise sur le cas particulier soumis à votre
« examen, sur sa détermination nosologique, sur son
« pronostic, sa durée, sa terminaison, ses chances de
« curabilité, si jamais vous n'avez été témoin de faits
« analogues? Pour bien connaître les.fous, et pour es-
te timer la valeur légale de leurs actes, il faut avoir vécu
« au milieu d'eux; il faut avoir observé longtemps et
» minutieusement étudié leurs moeurs, leurs habitudes,
« leurs allures, leurs traits, leur physionomie, leurs
(( tendances et leurs caprices, leurs idées et leurs fan-
ci taisies, leurs sentiments et leurs instincts, leurs
« écrits et leur langage, non-seulement dans une des
« périodes de la maladie, mais encore dans toutes les
a phases de son évolution. Quel est le médecin qui
« oserait accepter un mandat aussi redoutable, si sa
1. Le docteur Linas, fiietionnrire des Sciences màlimks, tonielll.
_ 20 -
(( conscience lui reprochait de n'en être pas entièrement
« digne! »
Si tel est le langage de la science, si telles sont ses
craintes, quelles ne doivent pas être les nôtres !
Aura-t-on au moins, contre le danger des séquestra-
tions arbitraires, la garantie de la défense personnelle?
Dans la plupart des cas, cette garantie même fera dé-
faut, car l'attaque n'aura jamais lieu de front. Le com-
plot s'ourdira dans l'ombre, se resserrera, et éclatera
avant même qu'on se soit aperçu qu'il existe. Alors il
sera trop tard pour commencer la lutte, et la défense dé-
sespérée d'un seul s'émoussera contre la criminelle en-
tente de plusieurs.
Mais si le médecin se trompe, si la victime du com-
plot se défend mal, du moins le chef de l'établissement
sera honnête homme et refusera de la recevoir.
Lui aussi pourra se tromper.
D'ailleurs, on n'ira pas frapper à la porte d'un dépôt
public. On se tcr*a ouvrir quelqu'un de ces établissements
privés, qui, bien que munis de l'autorisation administra-
tive', n'existent cependant que dans un but avoué de
l. Nul ne pourra diriger ni former un établissement privé con-
sacré auv aliénés sans l'autorisation du gouvernement. (Art. 8 de la
loi du 30 juin 1838.)

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.