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Une quête douce-amère

De
230 pages

Marc, la quarantaine, est photographe de mode. Récemment divorcé, à la croisée des chemins, il a le sentiment de voir sa vie tourner en rond. Retrouvant par hasard sur Internet la trace de Claire, son amour de jeunesse, il n’hésite pas et décide de partir à sa recherche. Chemin faisant, il rencontrera Julie, puis Nicolas, puis Mylène...

De coïncidences en surprises, entre profondeur et légèreté, « Une quête douce-amère » se joue des codes de séduction, et pose un regard à la fois tendre et amusé sur le hasard et la magie ordinaire des rencontres amoureuses.


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Une quête douce-amère Philippe Larcher Du même auteur Une île sans elles Coëtquen éditions, 2007 Conception et suivi éditorial : Inaliis autoéditions Nul ne rencontre deux fois l’idéal. Combien peu le rencontrent même une fois ! Oscar Wilde
1
Marc se tenait face à l’océan, allongé sur la plage. L’horizon était dégagé, son esprit beaucoup moins. Il pensait toujours à Mathilde, peut-être n’auraient-ils pas dû se séparer. Et puis, il se préoccupait des enfants. Ah, les enfants, l’éternel problème des enfants. On explose de joie quand ils naissent, on se remet en cause quand ils grandissent, et puis quand on décide de se quitter, on se les arrache. Marc habitait Ré depuis qu’il avait fui la capitale. Il avait un faible pour les îles. Pas que pour les îles d’ailleurs ! À cette heure de la journée, la plage était peuplée et cela ne lui déplaisait pas. Même s’il avouait avoir une légère préférence pour suivre plutôt le déhanchement lascif d’une femme que la démarche heurtée d’un homme, Marc adorait détailler du regard les personnes qui déambulaient devant lui. Tout à coup il entendit son portable sonner. C’était Mathilde. — Salut Marc, ça va ? Dis-moi, tu pourrais passer prendre les enfants à l’école ? — Pas de problème, tu as un empêchement ? — J’ai un coup de fil assez long à donner à un éditeur, je ne sais pas si j’aurai le temps de les récupérer à La Flotte… — OK, je passerai plus tard te les ramener. Marc s’était toujours efforcé de faciliter l’activité professionnelle de son ex-femme. Il l’avait même un peu lancée dans le métier, au départ. Depuis, elle était devenue une maquettiste reconnue. Tout en restant sur l’île de Ré, elle travaillait régulièrement et sans problème avec des éditeurs parisiens. Leur séparation n’avait en rien freiné ses projets professionnels qu’elle continuait de mener avec passion. On était en plein milieu d’après-midi. Marc se tenait faussement décontracté sur cette plage de La Couarde. Il n’était pas là juste pour passer le temps ou pour se distraire. Non. Il se disait qu’il cherchait l’inspiration. Voilà c’est cela, il cherchait l’inspiration. Il se donnait cet objectif pour avoir bonne conscience. L’excuse était facile. Il pensa qu’il pourrait faire sans problème un saut à La Flotte. C’était à deux pas. Et puis, pour l’inspiration, il n’y avait pas d’heure, elle attendrait. C’était comme si c’était « gravé dans le sable ». Il était photographe de mode et de regarder tous ces inconnus défiler devant lui, cela lui chahutait les neurones. Le cocktail cérébral qui pouvait naître de cette contemplation s’avérait parfois des plus riches pour son job. Tous ces individus innocents étaient loin de se douter que de par leur seule attitude, dans leur façon de se mouvoir, ils pouvaient donner des idées de création à Marc et se retrouver à l’origine de telle ou telle mise en scène photographique dans son travail futur. Marc passait une grande partie de son temps dans le monde de la mode, loin de ses aspirations, et il se nourrissait des mondes parallèles dans lesquels il se coulait. Il vivait bien, avec une satisfaction apparente, mais il vivait blasé, comme cela peut arriver lorsque l’on a quarante ans. Comme quand en se retournant sur ce que l’on a vécu, on sent qu’on a laissé passer le temps, les occasions, les amours, parfois les chagrins, et puis aussi les certitudes et même les doutes. Quand on réalise que malgré les années l’on court toujours après l’amour, le temps, les riens, la plénitude, et que surtout, maintenant, l’on n’a plus aucune excuse. Alors, on se dit qu’il serait encore temps de tout reprendre : les occasions gâchées, les tentations avortées, les rêves calcinés de gosses, les filles inaccessibles, la vie que l’on aurait eue si… la vie tout court, la vie… la vraie, celle que l’on devine en nous, celle qui file comme en parallèle de notre propre existence ; alors quand on se dit tout cela, on a le droit d’être désabusé, dépité. Marc, s’il ne se l’avouait pas, se trouvait à la croisée des chemins. Il avait laissé Mathilde suivre sa route, seule. Il sentait bien qu’il était un peu comme sur un
échiquier, et que si la diagonale du fou n’était pas vraiment pour lui, le jeu n’avait jamais été aussi ouvert. Au loin, le clocher noir et blanc d’Ars-en-Ré se jouait des couleurs du ciel. Une dernière fois, avant de prendre congé du théâtre marin, Marc se surprit à suivre des yeux une longue robe fendue qui s’ouvrait et se refermait sur des jambes interminables. Une femme à la chevelure approximative la portait avec une désinvolture à la limite de la provocation. Le sable que soulevait l’étoffe cinglait l’air furtivement et l’inconnue, comme en apesanteur sur un nuage volatil, ignorait avec insolence l’œil intéressé du professionnel. Ses épaules délicates, vissées sur un torse harmonieux, attisaient de toute évidence les convoitises. S’il n’y avait pas eu le coup de fil de Mathilde, Marc aurait pu monter un stratagème pour croiser le regard de cette fille. Ensuite, il aurait trouvé sans difficulté les mots adéquats pour engager la conversation. Mais, Mathilde avait appelé et il lui avait promis de la dépanner. Il était donc écrit que l’inconnue le resterait et que seul le sable garderait une trace tangible de ce passage fameux. De La Couarde à La Flotte, le trajet était rapide et Marc ne mit guère de temps pour être à l’heure dite devant l’école des enfants. Habitués plutôt à voir leur mère venir les chercher, Camille et Nicolas sautèrent malgré tout dans les bras de leur père. Une odeur de feutre et d’encre imprégnait les vêtements de l’un et de l’autre, et Marc eut honte tout à coup des senteurs d’iode qu’il portait et qu’il ne pouvait dissimuler. Camille, maligne comme seules les fillettes de son âge savent l’être, demanda à son père s’il s’était baigné et s’il avait trouvé l’eau bonne ? Car vous l’avez remarqué, on se demande toujours si l’eau est bonne, et jamais si elle est mauvaise, des fois qu’elle le serait… Donc elle lui demanda s’il avait trouvé l’eau bonne. Son père, pris de court, lui répondit par l’affirmative alors qu’il n’avait même pas mis, ne serait-ce qu’un bout du gros orteil, dans le liquide en question. Histoire de faire diversion, Marc demanda à Nicolas s’il avait eu de bonnes notes ? Car on ne demande jamais aux enfants non plus, à moins d’être passablement tordu, s’ils ont eu de mauvaises notes… Nicolas lui dit que oui. Ce qui n’étonna guère son père. À ce stade de leur scolarité, Camille et Nicolas faisaient honneur à la famille, ce qui n’avait pas été le cas de leur père au même âge. Comme quoi, la génétique n’explique pas tout. Marc reprit le chemin de La Couarde accompagné de ses deux enfants. Pour eux, c’était comme un jeu. Pour lui, cela aurait pu l’être, mais il avait égaré la règle. Une fois chez lui, il joua son rôle : il sortit confitures, chocolat, boissons en tout genre, s’occupa des leçons, posa quelques questions, tenta insidieusement d’avoir des infos sur Mathilde, il ne pouvait s’en empêcher… Plus tard, alors qu’il sortait ses poubelles sur la rue, Marc tomba nez à nez avec Chloé. Il aurait préféré ne tomber sur personne. Mais bon, Chloé était devant lui, toujours aussi belle, toujours aussi désirable, toujours aussi troublante, enfin ça c’était les apparences. Il avait été séduit un temps, assez même pour avoir eu une liaison. Cela l’avait aidé à oublier Mathilde. Le temps d’une saison, Chloé était devenue un modèle incontournable pour ses recherches artistiques. Elle prenait la lumière comme seul le romancier en verve savait prendre la plume. Elle ne se prenait pour personne, elle occupait juste l’espace comme il le fallait. Elle avait un corps de rêve et ne rêvait que de corps-à-corps sans fin depuis qu’elle s’était éveillée aux plaisirs coquins, voire libertins, bref, c’était ce qu’elle confiait volontiers à ceux qui s’attardaient sur elle et qui voulaient bien l’écouter. C’était Chloé, et justement parce que c’était Chloé, cette liaison avec Marc n’avait duré que le temps d’un printemps, puis… d’un été peut-être, mais pas plus. L’automne qui avait suivi avait vu la passion s’estomper, tout du moins celle de Marc pour Chloé, mais pas l’inverse. Cela aurait été trop simple. Cette rencontre inopinée sur le trottoir n’arrangeait donc pas vraiment Marc. Une poubelle dans une main et le regard dans le vide, cherchant désespérément au loin un point sur lequel se fixer, Marc tendit à tout hasard une joue à Chloé. S’amusant de son embarras, Chloé posa des lèvres provocantes sur la peau
cuivrée de Marc. Le contact fut de courte durée, mais pour Marc il sembla se prolonger une éternité. — Tu sais, tu passes quand tu veux, lui murmura-t-elle. — Je sais. Mais j’ai tourné la page Chloé. Tu ferais bien d’en faire autant. — J’ai essayé. Mais c’est impossible. Alors quand je te vois, même avec des poubelles à la main, j’ai toujours envie de me coller contre toi. — Cela te passera. Et puis des types comme moi, il n’en manque pas. En cherchant un peu, tu devrais pouvoir trouver mieux. En fait, j’ai des tas de défauts. J’ai un ego démesuré, un humour qui ne fait rire que ceux qui le veulent bien, et puis surtout deux ou trois rides là au coin de l’œil qui gâchent tout ! — Tu n’as pas changé, tu te crois toujours aussi drôle. — C’est ce que je viens de te dire… Chloé, tu es gentille, mais là je n’ai vraiment pas le temps de te faire la conversation, je dois ramener les enfants chez Mathilde. — C’est vrai, tu as une vie incroyablement compliquée. Je ne t’ennuie pas plus. Souhaite le bonjour à Mathilde. Là-dessus, Chloé fixa intensément Marc, d’une manière à la fois si surprenante et si aguichante qu’il faillit en lâcher ses poubelles. Il dut se contenir avec force pour ne pas céder à l’envie de la serrer contre lui, même si tout en lui le retenait raisonnablement d’un tel comportement. Chloé partie, Marc appela les enfants, il leur fit prendre leur cartable, les poussa presque dans la voiture, il avait l’esprit ailleurs. Il reprit la route de La Flotte, déposa Camille et Nicolas chez leur mère, adressa à peine un mot à cette dernière, ce qui n’était pas dans ses habitudes. Il lui lança malgré tout un « Tout s’est bien passé, excuse-moi, je suis pressé ! » et il remonta dans son automobile. Cela n’allait pas tout à fait bien dans sa tête, il suffisait qu’il revoie Chloé et il était comme déstabilisé. Fébrile, comme un boxeur lors de son premier combat. Il devait se ressaisir, il en allait de sa sérénité, de celle-là même qui l’habitait en toutes circonstances. De retour chez lui, il décida de se changer les idées. Il ouvrit son ordinateur, et se lança dans l’écriture d’un court texte pour alimenter son blog. Il avait déjà écrit un roman sans prétention et pour le faire connaître avait ouvert un blog où il avait fait la publicité de son ouvrage. Depuis, sur ce blog, il noircissait des pages en rapport avec cette passion parallèle qu’il nourrissait pour la prose. La photo était son gagne-pain et les mots son passe-temps. Il n’avait jamais pensé qu’il aurait pu vivre des deux, et il ne souhaitait pas y penser. Sa vie derrière l’objectif était une chose, le plaisir d’aligner les mots en était une autre. Depuis qu’il avait ouvert ce blog, il surfait fréquemment sur Internet. Il visitait communauté littéraire sur communauté littéraire et parfois il entrait en communication avec des inconnus qui, comme lui, avaient déjà publié un livre ou écrivaient des nouvelles. Les dialogues pouvaient se révéler cocasses. Les découvertes pittoresques. Ainsi, il y a quelques jours il était tombé sur le blog d’une femme qui, semblait-il, écrivait des livres pour les enfants. Il n’avait pas élucidé encore si elle s’adonnait à cette activité en tant que professionnelle ou en tant que simple amatrice. Mais ce qu’il avait perçu de cette femme, au travers de ses mots sur la toile, l’avait intrigué. Aujourd’hui il disposait de plus de temps et il était bien décidé, après avoir accouché de son texte, à se pencher de plus près sur le blog de cette mystérieuse rédactrice. Il mit donc un point final à son écrit, le valida et partit à la recherche de son auteure de livres pour enfants. Le blog de cette dernière était fort élaboré, et l’on y trouvait de fait des reprises de publications pour les jeunes, mais aussi des textes plus intimistes, voire des prises de position politique ou philosophique assez décalées, mais pas inintéressantes, plutôt sensées même. Plus Marc découvrait un style et une écriture sous les mots qui scintillaient sur l’écran, plus il avait comme l’impression vertigineuse d’avoir connu de près, de très près même, celle qui était
de l’autre côté de l’outil informatique. Cela avait un côté exaltant, mais aussi perturbant. Il se disait qu’en parcourant avec attention certains énoncés, dont ceux qu’il pourrait trouver sous la rubrique « vie privée », il arriverait bien à cerner avec exactitude celle qui se cachait derrière ces mots qui lui parlaient tant. C’est ainsi qu’au détour d’une page, il s’arrêta, comme abasourdi par un écrit parlant d’un fait qui datait dans le temps, et qui, le « temps » de le lire, le transporta d’un coup près de vingt ans en arrière. Le choc était certes inattendu, rude. Il dut se pincer pour être bien sûr qu’il n’était pas en plein rêve, que la réalité n’était pas en train de jouer un méchant tour à la fiction. Mais les mots étaient trop précis. Aussi incroyable que cela puisse paraître, Marc était en train de se reconnaître de manière évidente dans la description d’un des deux personnages évoqués dans cet article qu’il venait de parcourir et que l’inconnue de la toile avait publié. Ce personnage, c’était lui en chair et en os. Dans ce texte où Marc semblait se retrouver, notre mystérieuse rédactrice d’ouvrages pour la jeunesse faisait, à l’aide de termes rigoureux, la description minutieuse d’un tatouage que portait un jeune homme au moment où les faits qu’elle décrivait s’étaient déroulés. Ce jeune homme ne pouvait être que Marc et cette marque ne pouvait être que celle qu’il portait depuis de nombreuses années, sans contestation. Tout concordait dans les descriptions données. Marc avait toujours conservé cette signature distinctive. L’indice était incontournable. L’autre protagoniste, présente dans l’écrit en question, était notre énigmatique rédactrice de livres pour enfants elle-même. Elle détaillait comment elle aussi s’était fait faire un tatouage identique, le même jour que Marc et en sa présence, dans une boutique de Saumur. Cela s’était déroulé un jour d’été, après une folle équipée en vélo sur les bords de Loire. Nos deux acteurs, Marc et notre blogueuse n’avaient pas tout à fait vingt ans à l’époque. Ce jour-là, ils étaient ensemble… car ils s’aimaient… comme on ne peut que s’aimer à cet âge. Le billet disait qu’elle s’appelait Claire. Claire. Il se souvint. Claire était d’une beauté particulière, peu classique. Sa personnalité était des plus fantasque. Marc avait été sous son charme le jour même où il l’avait rencontrée. On apprenait que Marc respirait l’air que Claire respirait. Qu’il riait avec Claire. Se chamaillait avec Claire. La moquait. Lui pardonnait tout. Ne se passait jamais d’elle, mais lui passait tout. Les détails, les lieux, les dates, tout dans cet écrit signifiait que cette si fascinante auteure de livres pour la jeunesse était celle qui un temps avait aimé Marc aujourd’hui devenu photographe. Et que si ce n’était « la » Claire de Marc, ce ne pouvait être alors qu’un sosie qui avait vécu des aventures parallèles ou similaires avec un homme ressemblant à Marc ! Mais l’écriture soignée et nerveuse ne pouvait tromper Marc sur l’identité de Claire. On comprenait également qu’elle n’avait jamais aimé que Marc. Il avait été son seul véritable amour. Et elle l’aimait toujours… Ceux qui plus tard l’avaient approchée n’avaient fait que l’approcher de loin. Aujourd’hui elle vivait seule. Se consacrait à son job et à l’écriture pour les enfants des autres. Ce que l’on comprenait moins, et que le blog de Claire ne disait pas, c’était pourquoi une telle tranche de vie était restée sans suite. Même en furetant dans tous les recoins du site, en cliquant de droite, de gauche, en explorant tous les liens accessibles, il n’était plus question de Marc nulle part. Plus aucune autre notification de sa présence. Le lecteur de passage ne pouvait que rester sur sa faim. Et pour cause… Seuls Marc et Claire pouvaient, chacun de leur côté, donner une suite à cette histoire qui pour un temps s’était écrite de manière commune. Car, peu après, Marc et Claire s’étaient quittés. Marc avait mis longtemps à oublier Claire. Il faut dire qu’elle lui avait fait comprendre qu’elle ne pourrait l’aimer que s’il restait loin d’elle… Qu’elle l’aimait, mais ne pouvait supporter de vivre avec lui… Sa propre indépendance était primordiale. Elle était originale. Elle entendait le rester. Il avait fini par s’éclipser, fatigué par l’humeur de la jeune
fille. Mais il n’avait pas fini de l’aimer. Cela avait pris du temps. L’oreiller de son lit en était resté humide de longs jours. Il lui en avait voulu, l’avait détestée. Fier, il ne s’était jamais confié à quiconque. Chaque jour, sa blessure s’était peu à peu émoussée. Puis, un matin, il avait oublié la jeune femme si particulière et si séduisante. Pas complètement cependant, mais assez pour passer à autre chose. Claire avait fait seule sa vie. Marc avait croqué la sienne par tous les bouts avant de rencontrer Mathilde. Claire aimait toujours Marc, en silence semblait-il. Et Marc l’apprenait, là, ce soir, en parcourant les pages d’Internet. Marc s’étourdissait les sens avec des Chloé de passage. Il avait tiré un trait sur Claire depuis bien longtemps. Et voilà que tel un boomerang surgi de nulle part elle lui revenait en pleine face, là, sur son île. Elle osait afficher sur la toile et à la face du monde qu’elle n’avait jamais eu d’yeux que pour lui. Malgré les faits. Le choc était brusque. Il n’avait pas d’équivalent, tout du moins dans la vie paradoxale de Marc. Il laissait notre photographe sans voix et le regard absent. C’est à ce moment que Marc crut alors percevoir au-dehors comme un vacarme. Ce ne devait être qu’un chien qui saccageait les poubelles entreposées. Au loin, par contre, seul le silence de l’île rivalisait avec le bruit né du lent chaos des vagues, qui telle une troupe de métronomes, rythmaient la danse du temps qui passe et des hommes qui le scrutent… Pour sortir de sa torpeur, Marc se sentit obligé de se préparer un café, un vrai café bien noir, pas une quelconque tisane, un café vraiment fort. Il fallait qu’il revoie Claire. C’était une évidence. Il ne pouvait rester ainsi à lire des bribes de phrases sur le net. Elle le rejetterait une seconde fois, mais, qui sait, il aurait tenté sa chance. Auteure de livres pour enfants… Cela lui allait bien, songea-t-il. Il pensa un instant à Camille et à Nicolas. Claire aimait tant les enfants à l’époque de leurs vingt ans, aujourd’hui aussi sans doute. Le monde est mal fichu, pensa-t-il. On reste sur des malentendus. On construit sur des paradoxes. On croit décider, quand les solutions sont déjà arrêtées. Le passé nous rattrape quand nous sommes à fond dans le présent et que nous espérons d’un futur souvent illusoire. Marc se surprenait ainsi, comme d’autres fois, à vaguement philosopher. Cela lui arrivait plus souvent qu’il ne le souhaitait. La maturité peut-être… Le café l’avait dopé. Il décida de se jeter à l’eau. Il envoya un commentaire à Claire en utilisant l’espace réservé au bas de son texte sur son blog, et en lui exprimant le désir de la rencontrer. Car si elle avait encore des sentiments pour lui, de son côté il ne l’avait pas oubliée. Il était prêt à se déplacer pour la revoir ne serait-ce qu’une fois, il suffisait pour cela qu’elle lui communiquât ses coordonnées. À ce propos, ses écrits restaient des plus mystérieux. Résidait-elle toujours là où il l’avait connue ? Sur ce point, son site donnait toutefois quelques indices. Dans plusieurs textes elle décrivait la Loire, l’Anjou et certaines contrées angevines plus précisément comme étant ses paradis littéraires, et comme s’avérant des creusets propices à son inspiration. Elle disait faire corps littéralement avec cet habitat aux pierres de tuffeau si particulier à cette contrée ligérienne. Elle donnait l’impression, là, géographiquement à mi-chemin d’Angers et de Saumur, de puiser ses idées à même les flots paisibles du fleuve majestueux. De son bureau, elle pouvait discerner les courants qui striaient la Loire, la sculptaient et tentaient mollement de la rudoyer. Tous ces détails permettaient de délimiter un champ d’investigation topographique assez restreint. Et même si Claire ne donnait pas de plus amples précisions sur son lieu d’habitation précis, Marc devinait à peu près dans quelle agglomération elle demeurait. Avec Internet, on communiquait un peu comme on jette une bouteille à la mer. On lançait des messages, le plus souvent à des inconnus, et on attendait que ceux-ci répondent ou non. Pour certains c’était grisant, pour d’autres, machinal. Pour Marc, cela avait un parfum d’incertitude. Soit Claire le reconnaissait, souhaitait le revoir et lui répondait. Soit elle décidait de conserver l’anonymat et ne lui donnait aucun signe de vie. Soit Claire n’était pas Claire. Mais de nombreux indices
prouvaient tant le contraire que Marc voulait bien se faire moine jusqu’à la fin de ses jours si l’intrigante blogueuse n’était pas cette jeune fille au style si personnel qui, un jour, avait croisé son chemin et lui avait tourné la tête… Il n’avait plus envie de dormir. Pourtant, l’heure était tardive. Il était pressé de voir Claire lui répondre. Peut-être devrait-il attendre plusieurs jours. Ou encore elle ne répondrait pas. Peu importe, de toute manière, il irait à sa recherche. Si encore elle n’avait pas avoué qu’elle pensait toujours à lui aujourd’hui, il aurait laissé tomber. Mais l’aveu était de trop et avait mis Marc dans un état peu descriptible. Il repensa, tout à coup, aux divers moments qui avaient jusqu’à présent jalonné sa vie. Sa rencontre avec Mathilde, l’arrivée de Camille, de Nicolas, les mannequins croisés, les aventures sans lendemain, les lendemains sans avenir, Claire avec qui il aurait pu… lumineuse Claire. Claire le phare improbable de sa jeunesse, le miroir sans tain d’un amour impossible. Claire la jeune fille si contradictoire et si attachante, l’insaisissable Claire. S’il avait pu réécrire le fil de sa vie, à cet instant il l’aurait fait. Mais à cet instant il aurait été bien aussi qu’il dorme, ne serait-ce que quelques heures.
2
C’est Mathilde qui le réveilla le lendemain matin. Elle l’avait trouvé bizarre la veille et voulait savoir si ce n’était pas à cause des enfants Elle n’était évidemment pas au courant des découvertes de Marc sur Internet. Et si elle l’avait trouvé plutôt contrarié lorsqu’il avait ramené Camille et Nicolas, là il paraissait assez surexcité. Elle se dit que pour être changeant, il l’était. Marc lui parla de Chloé. Chloé qu’il ne pouvait rencontrer sans rester serein. Il lui parla d’un voyage qu’il serait sans doute obligé de faire. Un imprévu. Qui pourrait durer deux ou trois jours, ou deux ou trois semaines. Il ne pouvait lui en dire plus. Elle devrait s’occuper seule des enfants un temps. Il se rattraperait à son retour. Mathilde avait des raisons d’être interloquée, elle laissait Marc la veille plutôt bizarre et elle le retrouvait dans un état presque second avec des projets de voyage décidés, semblait-il, sur un coup de tête. Elle prit une chaise et se tint fermement au rebord de la table de la cuisine. À un moment, Marc décida de prendre un grand bol de café. Pour ne pas se laisser dépasser par les événements, Mathilde lui demanda de lui en verser un également. Ce qu’il fit. — Tu pars pour ton travail, articula-t-elle après avoir avalé deux gorgées de café. — Non pas vraiment. J’ai décidé qu’il était temps que je fasse un retour aux sources. La quarantaine sans doute. Mais ne t’inquiète pas je vais très bien. Il s’agit de dissiper des doutes pour mieux affronter l’avenir. — Je ne t’ai jamais vu comme cela. Maintenant tu as des doutes. Chloé te perturbe. Moi qui pensais que tu étais blasé. Ceci dit, si tu as des états d’âme, pourquoi pas. Fais un break. Si je peux t’aider, n’hésite pas à me faire signe. — Je savais que tu me comprendrais. Tu m’as toujours compris. Pour les enfants, tu sauras bien leur expliquer. Et si cela ne t’ennuie pas trop, tu pourras jeter un œil sur mon courrier ? Si tu découvrais quelque chose d’important, tu n’hésiterais pas à me joindre sur mon portable, hein ? — Pas de problème, tu agis comme bon te semble. De mon côté je ferai pareil. — Je ne sais pas ce que je ferais sans toi. Il aurait été dommage que l’on ne se rencontrât pas. Comme il est peut-être dommage que nous nous soyons séparés. C’est des fois ce que je me dis. Mais bon on ne va pas refaire ce que l’on a défait. À ce propos es-tu toujours seule ou as-tu rencontré quelqu’un ? La question surprit Mathilde. Elle s’attendait à tout sauf à cela. Marc n’abordait jamais ce sujet. Pourquoi là ? Pourquoi alors qu’ils étaient justement en train d’échanger sur tout autre chose ? Pourquoi alors qu’ils avaient leurs regards plongés dans leur bol de café ? Oui pourquoi à ce moment-là, alors que Marc semblait pris d’une frénésie subite pour on ne sait trop quoi. Pourquoi s’intéressait-il à la vie sentimentale de la mère de ses enfants ? Ils restèrent un temps les yeux noyés dans le liquide noir qui refroidissait. Un blanc s’instaura dans l’échange qu’ils avaient engagé. Marc prit conscience des mots qu’il venait de prononcer. Mais, après tout, ils avaient été mari et femme, il lui semblait qu’il pouvait s’autoriser à de telles questions. Son œil quitta le cercle parfait que formait la céramique de son bol et il osa affronter le regard de Mathilde. Celui-ci était à la fois gêné et rayonnant. Sans qu’elle eût besoin d’ouvrir la bouche, il comprit. Mathilde pouvait faire l’économie d’une réponse. — Tu es heureuse ? — Façon de parler… Il habite Nantes. Alors pour se voir ce n’est pas l’idéal. — Parce que tu pensais que tu allais trouver la perle rare sur cette île ? Faut pas rêver ma vieille, encore heureux qu’il ne soit pas parisien ou lyonnais. Sur ce coup-là, tu t’en tires pas trop mal. Et puis, Nantes tu y es en moins de deux heures. Mais vous vous êtes rencontrés comment ? Sur Internet ?
— Tu rigoles, s’il fallait faire confiance à tout ce qu’on lit sur le net, cela se saurait ! Non, on s’est croisé à un colloque sur l’édition numérique. Il intervenait à la tribune. Je l’ai questionné à la pause sur deux trois choses qui m’interrogeaient. Nos regards sont restés aimantés plus que de raison. Nous nous sommes retrouvés côte à côte pendant le déjeuner, sans vraiment le chercher. Le hasard… Celui, comme on dit, qui fait bien les choses. Nous avons parlé de tout, de rien, on a beaucoup ri. Il m’a donné son téléphone, et moi je lui ai donné le mien. Tu devines la suite. — Je devine. — Oh tu sais c’est sérieux. Il dirige une collection, il sélectionne de nouveaux auteurs. Dans la vie il est seul. Il a croisé une fille sympa comme moi, pas compliquée. Il est tombé sous le charme, moi aussi. Pour l’instant nous vivons les moments présents, nous ne nous prenons pas la tête. — Et Camille et Nicolas, ils savent ? — Non, c’est trop tôt. Mais lui il sait, je veux dire pour Camille et Nicolas. — Tu fais bien de me le dire. Il ne faudrait pas que je fasse d’impairs. — Si tu t’éclipses un temps, tu ne risques pas de faire de gaffes. — C’est vrai. C’est bien pour toi ce qui t’arrive. Enfin, moi de mon côté pour tout te dire, je n’ai rencontré personne de sérieux. Mais on ne sait jamais, peut-être que ce petit voyage sera l’occasion ! Elle le trouvait à la fois attendrissant, mais aussi loufoque avec cette histoire de séjour qui l’exaltait. Elle redoutait qu’il ne fasse une bêtise. Il lui parlait d’un retour aux sources. Quelles sources ? Celles de son enfance ? Celles de son adolescence ? Ses premiers amours ? Mathilde aurait aimé en savoir plus. Elle s’était confiée, elle aurait aimé qu’il fasse de même. Elle était pourtant assez rassurée, car finalement il s’avérait que ce n’était pas à cause des enfants qu’elle l’avait trouvé étrange. Elle avait fini son café. Elle pouvait repartir l’esprit plus léger, quoique… Elle embrassa Marc, tendrement, et le laissa dans cette maison qui n’était pas vraiment faite pour lui, tout du moins lorsqu’il y était seul. Il la regarda refermer la porte et lui souhaita une bonne journée. Le vide de la pièce où il se tenait l’enveloppa tout à coup et Marc se retrouva seul avec lui-même. De savoir que Mathilde était devenue intime avec un autre le laissait perplexe. Quelque part il en voulait à cet inconnu. Même séparé de Mathilde il considérait que celle-ci lui appartenait encore un peu. Il acceptait difficilement qu’un autre puisse connaître avec elle ce qu’il avait éprouvé près d’elle pendant tant d’années. Qui était-il celui-là pour le déposséder de ce qui ne lui appartenait plus ? Quelqu’un de mieux que lui ? Un intellectuel aux connaissances multiples ? Un être brillant à côté duquel un simple photographe de mode ne pouvait rivaliser ? Pour parler devant une assemblée, il devait en imposer. Soudain...
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