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Une rose blanche au pays de Souabe

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287 pages

Si vous le voulez bien, chers lecteurs, nous allons nous reporter loin en arrière de l’époque où nous somme nés. Ce sera avant la grande Révolution, avant la prétendue Réforme, avant la fondation des Ordres mendiants, avant les Croisades, avant que les églises gothiques eussent apparu, toutes blanches sous leurs merveilleuses dentelles de pierre, dans leur parure de vierges et de fiancées.

Par une belle journée, claire et chaude, dans une vaste forêt de Souabe, un jeune homme activait, de la voix et des rênes, un coursier fier et ardent comme son cavalier.

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Thérèse-Alphonse Karr

Une rose blanche au pays de Souabe

L’usage ne permet pas de donne, une Préface au travail d’où l’on veut exclure toute prétention à la science et toute solennité.

D’autre part, la liberté d’allures nécessaire à un simple récit, interdit les notes historiques tant soit peu développées. Si l’on s’est livré à de sérieuses et consciencieuses recherches, il faut en faire profiter le lecteur, sans lui en laisser sentir le poids.

En face de cette double interdiction, mais en face aussi de l’importance historique et doctrinale de l’époque où nous nous plaçons, — celle de saint Grégoire VII et de la fameuse lutte entre le sacerdoce et l’empire, — nous croyons devoir nous décider à un bref avertissement.

En même temps que nous remplissons un devoir de reconnaissance, en signalant les sources auxquelles nous avons eu recours, nous nous mettons à l’abri nous-même, quant à l’exactitude des faits et à la rectitude des appréciations.

Pour la partie purement imaginaire, nous avons cherché à conserver, autant que possible, l’intérêt et le charme dont nous avions joui en lisant une publication anglaise ou plutôt américaine ; mais nous n’avons point mis de côté notre nationalité ni notre personnalité. L’auteur de cette publication s’était référé, pour l’histoire, au Pape Grégoire VII et son époque, par Voigt. Sans blâmer ce choix, nous n’avons pas cru pouvoir nous y restreindre.

M. l’abbé Darras, aux tomes XXI et XXII de son excellente Histoire générale de l’Eglise, a fait l’usage le plus intéressant et le plus judicieux des documents de l’époque. Nous les lui avons demandés, et nous les avons reçus en toute confiance de ses mains. — M. Chantrel, dans ses Papes du moyen âge, nous a fourni des renseignements concis, comme l’exigeait son plan, mais recommandables par leur excellent esprit. — Dom Guéranger, dans son Année liturgique, donne un magnifique aperçu de la mission et du caractère de saint Grégoire VII. — Le dernier volume des Moines d’Occident, de M. de Montalembert, contient d’éloquentes pages sur saint Grégoire VII, moine et pape. — Nous avons étudié avec le plus grand soin cet ouvrage, qu’il ne faut jamais laisser de côté quand on aborde un sujet défiguré par les erreurs modernes : la Défense de l’Eglise, de Gorini. — Enfin, pour répandre une clarté plus vive encore sur les questions doctrinales qui ne pouvaient se séparer des questions historiques, nous avons eu constamment sous les yeux un lumineux résumé des Rapports entre les deux puissances, tels que les entend un ordre doctrinal entre tous, celui qui a donné naissance à saint Thomas d’Aquin. (Études sur les temps primitifs de l’ordre de Saint-Dominique, parle R.P. Antonin Danzas, t. III, ch. xxv.) Nous devons aussi à divers chapitres de ce même ouvrage, de précieux renseignements sur la Trêve de Dieu et sur le Salve Regina.

Et maintenant, qu’on ne s’attende pas, d’après ces recherches, à trouver ici une œuvre savante. Non, notre récit sera très simple, très modeste, très conforme en un mot à ce que nous pouvons nous permettre d’ambitionner. Seulement, nous avons employé tous nos efforts pour qu’il soit bien exact, bien selon Dieu, selon l’Église, selon la vérité.

I

Si vous le voulez bien, chers lecteurs, nous allons nous reporter loin en arrière de l’époque où nous somme nés. Ce sera avant la grande Révolution, avant la prétendue Réforme, avant la fondation des Ordres mendiants, avant les Croisades, avant que les églises gothiques eussent apparu, toutes blanches sous leurs merveilleuses dentelles de pierre, dans leur parure de vierges et de fiancées.

 

Par une belle journée, claire et chaude, dans une vaste forêt de Souabe, un jeune homme activait, de la voix et des rênes, un coursier fier et ardent comme son cavalier. La surexcitation de ce jeune homme, son œil flamboyant, l’épieu qu’il tenait à la main, dénotaient assez un chasseur. Il allait en avant, toujours en avant, sans hésiter, comme si la forêt eût été son élément, tantôt se penchant sous les branches basses et enchevêtrées, tantôt s’écartant des vieux troncs refrognés qui prétendaient s’opposer à sa marche ou qui semblaient le narguer. Il allait en avant, toujours en avant, de plus en plus vite, comme si le danger eût été derrière et le salut devant lui ; comme s’il se fût agi de sauver sa propre vie, non pas de la risquer en menaçant celle d’un sanglier.

Un aboiement furieux et un hurlement effroyable résonnèrent dans le lointain. Le cavalier prit son cor de chasse et répondit par une joyeuse fanfare. Le sanglier était aux abois. Monarque de la forêt, il se retournait contre ses ennemis pour défendre son royaume. Bientôt ses blanches défenses furent rouges du sang des chiens vaillants. Le jeune homme bondit de son cheval, avec la promptitude de la pensée. Le noble animal, naturellement intrépide, et parfaitement dressé pour la chasse, resta debout, sans broncher, tandis que son maître, avec le calme d’un homme déjà vainqueur en cent combats, s’avançait contre le monstre. Celui-ci quitta les chiens, pour se précipiter avec fureur sur ce nouvel assaillant, qu’il reconnaissait instinctivement comme le plus redoutable. Le chasseur mit un genou en terre ; son coup d’œil était si précis, sa main si ferme, que le cœur de la bête sauvage fut traversé par l’épieu.

Alors le jeune homme se releva, un peu étourdi par le choc, mais visiblement enchanté de son triomphe. Il s’élança, d’un pied agile, sur le corps énorme et hideux de sa victime, porta à ses lèvres le sonore instrument de cuivre et le fit de nouveau retentir hardiment et gaiement à travers les bois. Les échos seuls répondirent, en s’affaiblissant, de plus en plus à mesure qu’ils se répercutaient plus au loin.,

 — Où peuvent-ils être ? dit le jeune homme. Plus à portée de voir ni à portée d’entendre ! Leurs coursiers pourtant étaient rapides. Eh bien ! ils auront à convenir que je les ai assez complètement battus.

En parlant ainsi, il riait avec un juvénile orgueil. Il s’assit sur l’herbe longue et épaisse, et se mit à caresser un beau et grand chien qui s’était couché à ses pieds, tout palpitant encore de la lutte, mais aussi peu inquiet que si la forêt n’eût plus servi de retraite qu’à des colombes et à des agneaux. Le cheval paissait tranquillement à l’entour, en s’éloignant un peu du sanglier mort, soit qu’il gardât un reste de défiance, soit qu’il voulût simplement éviter l’herbe souillée de sang.

Le chasseur se découvrit la tête, rejeta en arrière ses longs cheveux, appuya son coude sur son genou, son front sur sa main, et resta quelques instants pensif ou rêveur. Bientôt l’impatience le saisit. Il donna et redonna du cor. Les arbres continuèrent leur doux gémissement, les branches sèches craquèrent, quelque craintif habitant de la forêt s’enfuit léger et rapide. Ce fut tout. Pas un son de voix humaine, pas un bruit de pied humain.

Le jeune homme se releva d’un bond et s’adressant au sanglier :

 — Allons, tu m’as fait faire une belle et bonne partie : je porterai ceci en souvenir de toi.

Il tira son couteau de chasse, détacha l’une des défenses du monstre et la déposa dans la gibecière qui pendait à son côté. Puis il remonta sur son cheval, sans trop savoir où se diriger.

 — C’est plus facile d’entrer dans ces chênes-là, que d’en sortir ! Enfin, si la forêt a un bout, je le trouverai. Ha ! ha ! mes chers amis, les lambins et les flâneurs, c’est à vous que je donne la chasse, à présent !

Il pressa de l’éperon le flanc de son coursier, laissa la noble bête libre de choisir son chemin, rappela les chiens restés en arrière, et partit aussi rapidement qu’il était venu.

Le bois n’était pas devenu plus sombre ; çà et là un rayon de soleil, passant à travers les branches, s’étendait sur le sol, comme une lance d’or. Cependant les riches couleurs dont le ciel se revêtait dans les interstices où l’on pouvait l’apercevoir, le bourdonnement d’insectes innombrables, les chants multipliés mais adoucis des oiseaux qui commençaient à se souhaiter le bonsoir, la brise qui devenait un peu plus fraîche, tout avertissait notre voyageur que le coucher du soleil approchait.

Le cheval avançait toujours, d’un pied aussi ferme et aussi sûr. Ses naseaux frémissaient, ses oreilles finement veinées avaient une mobilité incessante, et, dans cette mobilité, une variété de mouvements, qui, pour son maître, équivalait presque à un langage. Mais il avait beau avancer toujours, la perspective ne changeait pas : à droite, à gauche, par devant, par derrière, des rangées d’arbres aboutissant à d’autres rangées d’arbres ; des groupes d’arbres innombrables, interminables, sans cesse variés dans le détail, mais, dans l’ensemble, constamment les mêmes, comme les vagues de l’océan. La lumière passait de l’or éclatant et limpide au rouge doré ; mais elle n’avait encore, pour se jouer, autre chose que les feuilles frémissantes et les herbes couchées à leur abri.

Le jeune homme ne ressentait aucune crainte au milieu de cette solitude sans fin. Tantôt il fredonnait une ballade, tantôt il tirait de son cor de chasse des sons rapides, retentissants et joyeux. Tout à coup, il aperçut une fontaine, nichée entre quelques roches, sous la mousse et les grandes herbes. L’aspect de ce recoin frais et charmant le décida à mettre pied à terre. Il commença par donner ses soins au bon coursier qui l’avait porté avec tant de courage, puis il s’étendit sur le gazon.

 — Ah ! ah ! qu’est-ce ? exclama-t-il en se penchant en avant pour écouter. Un cavalier ?... Qu’il vienne ! Ami ou ennemi, je serai content de le voir.

En un clin d’œil il fut réinstallé sur son cheval, et, lui faisant faire volte-face, il vit un jeune homme, richement vêtu et admirablement monté, sortir à toute vitesse d’un autre quartier de la forêt.

L’étranger pouvait avoir un ou deux ans de plus que notre chasseur ; à coup sûr il ne dépassait pas vingt-trois ans. Quand il fait assez près pour devenir reconnaissable, les sourcils de celui qui l’observait se froncèrent, son regard prit une expression pénétrante et sévère. A quelques pas de la fontaine, le nouvel arrivant descendit de cheval et tira son épée. Notre premier voyageur fit de même. Ses beaux traits étaient maintenant déformés par la colère et le dédain. Si l’on n’eût soi-même assisté à la métamorphose, on n’aurait pas reconnu en cette figure presque féroce, semblable au dragon gardien de la fontaine, l’adolescent joyeux et gracieux dans sa vaillance, qui tout à l’heure s’étendait si paisiblement sur ses bords.

L’arrivant paraissait animé de la même haine amère.

 — Voilà donc que je vous trouve, Gilbert de Hers, murmura-t-il. Votre cor de chasse a sonné votre glas.

Gilbert ne répondit que par un rire de mépris, et aussitôt l’acier des deux épées brilla dans l’air.

Mais juste au moment où la rencontre des lames produisait son premier cliquetis, le doux son d’une cloche lointaine se glissait à travers la forêt.

La voix d’un ange venu du ciel pour arrêter la lutte n’aurait pas été plus vite obéie.

Ce fut un spectacle étrange, de voir ces bras jeunes et fougueux, tout prêts à infliger une blessure mortelle, s’abaisser d’un commun accord.

 

Pendant de longs siècles après la destruction de l’empire romain, alors que toutes les institutions humaines étaient emportées par le torrent irrésistible se précipitant du Nord, et que, seule, l’Église de Dieu restait sauve et ferme, — les rudes guerriers de la Germanie maintenaient leurs droits et vengeaient leurs injures uniquement avec l’épée. Ils auraient dédaigné de s’incliner devant les impuissants décrets d’un tribunal civil.

Un système régulier de guerre privée s’établit graduellement. L’opinion publique érigea en principe, qu’il incombait à tout homme d’honneur de châtier toute offense infligée soit à lui-même, soit à quelqu’un de sa parenté. Des inimitiés mortelles existaient souvent entre les seigneurs voisins, et se transmettaient de père en fils, sans rien perdre de leur vigueur. Des conséquences effroyables résultaient inévitablement de cette installation de la force, disons mieux, de la violence, dans le domaine violé du droit.

L’Église veillait. Elle poursuivait cette tâche, qui est sienne par excellence : « Faire régner au-dessus des passions humaines, ces deux filles du ciel, la justice et la paix. »

Bientôt « l’ère des croisades » allait « substituer aux luttes privées, le grand concert des peuples vers un but, en soi souverainement politique, et digne, par son élévation, du caractère chevaleresque des nations franques. »

Précisément à l’époque où se passe notre histoire, cette magnifique idée conçue par Sylvestre II, à la fin du Xe siècle, germait dans l’esprit du Souverain Pontife régnant. Dès 1074, Grégoire VII avait écrit au comte de Bourgogne, au comte de Saint-Gilles et autres seigneurs qui avaient fait serment de fidélité à saint Pierre, de s’armer et de venir. Il avait commencé de réunir une armée, il appelait à lui tous ceux qui voudraient défendre la foi chrétienne, il se proposait d’aller lui-même au secours de ses fils lointains. « Je suis navré de douleur, écrivait-il, jusqu’à désirer la mort, et j’aime mieux exposer ma vie pour eux, que de commander à toute la terre en négligeant de les secourir. » Au cours de ce récit, nous verrons assez d’où lui vinrent les obstacles, et comment la réalisation de sa pensée fut ajournée à la fin du siècle et au pontificat d’Urbain II.

Mais en attendant que « l’entraînement divin avec lequel l’Europe se précipita sur l’Asie », pour employer l’expression d’un contemporain, détournât les peuples de leurs guerres intestines, l’Église s’efforçait de pallier le mal. Déjà elle avait remporté une victoire partielle sur les passions belliqueuses, haineuses, sanguinaires, du Franc et du Saxon.

Il avait été décrété en diverses provinces et à différentes dates, depuis le commencement du siècle, — lequel ne devait pas s’achever sans que cette décision fût confirmée et généralisée par le concile de Clermont, — il avait été décrété que toutes les. hostilités privées cesseraient, chaque semaine, le mercredi, au coucher du soleil, pour ne reprendre que le lundi, à son lever.

Sous peine d’excommunication, il fallait obéir.

Ainsi, grâce à l’Église, en ce temps de guerre, quatre jours sur sept se passaient en paix.

C’était la Trêve de Dieu.

 

Or, on se trouvait au mercredi, et la cloche qui venait de se faire entendre, annonçait le coucher du soleil.

Les deux jeunes hommes restèrent un instant comme pétrifiés, l’un en face de l’autre.

Puis chacun remit au fourreau son épée, vierge du sang de son adversaire. Et comme la cloche n’avait pas seulement dit paix, mais aussi prière, tous deux s’agenouillèrent sur l’herbe, et chacun en son particulier éleva la même prière vers le même Dieu.

Ils se relevèrent presque en même temps. Leurs visages, tout à l’heure bouleversés par la colère, avaient retrouvé l’harmonie des lignes et la noblesse de l’expression.

 — Adieu, Ludwig de Stramen ! dit Gilbert en prenant son élan pour se remettre en selle.

 — Adieu ! répondit Ludwig.

Et, presque côte à côte, mais sans se prêter désormais la moindre attention, ils dirigèrent leurs coursiers dans le sens que le son de la cloche avait indiqué.

II

Les familles de Hers et de Stramen s’étaient voué une haine à mort.

Cela durait depuis plus de vingt ans.

L’origine était une querelle survenue entre le baron de Hers, père de Gilbert, et Robert de Stramen, oncle de Ludwig. Robert avait été tué dans des circonstances assez mystérieuses. Le baron de Hers, dont l’inimitié était bien connue, fut accusé du meurtre. Il se déclara innocent, émit sa déclaration avec énergie, la maintint avec persévérance. Cependant Sandrit de Stramen, — le père de Ludwig, — jura, sur le cadavre de son frère, qu’il tirerait une vengeance éclatante du baron et de toute sa lignée.

Ludwig de Stramen avait été élevé dans l’exécration du nom de Hers.

Gilbert, témoin, depuis sa naissance, des persécutions de Sandrit, détestait la maison de Stramen.

Les deux jeunes seigneurs se connaissaient bien, car, nombre de fois déjà, ils avaient combattu corps à corps, entourés de leurs parents et de leurs serfs. Cette fois, ils s’étaient rencontrés seul à seul... Quel triomphe c’eût été pour le vainqueur ! Et chacun comptait être le vainqueur.

Certes, il fallait à la voix de la cloche une puissance singulière pour les avoir arrêtés à la première passe ! Et qui pourra dire, en ce moment où quelques pieds de terrain les séparaient à peine, quelle lutte se livrait dans ces cœurs jeunes et bouillants ?

Vainement on aurait cherché une force humaine, une loi humaine, capable de les maintenir ainsi, calmes, indifférents en apparence, jusqu’au bout de leur chemin.

Ce supplice ou cette merveille, — supplice volontairement accepté, merveille opérée par la foi, — se prolongeait depuis une heure, quand ils aperçurent, entre les arbres, le dôme de l’église qu’ils cherchaient tous deux.

Quelques instants plus tard, ils sortirent de la forêt, et virent se déployer devant eux une vaste étendue, — plaines et coteaux, champs et bois. Ça et là, les humbles demeures du forestier et du laboureur. Au-dessus, le vieux, imposant et sévère château de Stramen. Plus près de nos voyageurs, l’église romane déjà entrevue avant de quitter les ombres de la forêt.

Le soleil était couché ; mais, à l’occident, le ciel se baignait encore dans la lumière. Des nuances variées et mobiles se jouaient sur les nuages, à l’horizon. Le ruisseau qui serpentait autour de la demeure seigneuriale, brillait comme l’argent poli. Les hommes avaient fini leur journée, les troupeaux se tenaient tranquilles. A peine un insecte bruissait-il, à peine un oiseau essayait-il encore un timide et léger gazouillement.

C’était beau, de cette beauté qui ne se compose point d’éclat, mais d’harmonie et de repos.

Ludwig de Stramen attacha son cheval à un arbre, et disparut sous le portail richement sculpté.

Gilbert de Hers fit une pause et fixa ses regards sur la campagne, avec une sorte d’émotion. Le temps n’était pas loin où il était venu là, en armes, à la tête des partisans de sa maison, troubler cette sérénité dont le spectacle l’adoucissait malgré lui-même..... Sa contemplation ne fut pas longue. Il alla un peu plus loin attacher aussi sa monture, et entra dans l’église où son adversaire l’avait précédé.

Le prêtre était devant l’autel. Les fidèles s’étaient rassemblés, à la tombée du jour, pour faire avec lui la prière de chaque soir. Les chants simples et graves montaient jusqu’aux coupoles. Les derniers rayons se glissaient, adoucis et embellis, à travers les riches verrières où étaient peintes, en couleurs que les années et les siècles devaient rester impuissants à effacer, les plus belles scènes de l’histoire du Sauveur et de sa très sainte Mère. Ils teignaient de nuances ravissantes, les solides piliers et les rinceaux dont l’ornementation annonçait déjà l’efflorescence de l’architecture gothique. En effet, à cette époque, la virilité de l’architecture romane, sa fermeté caractéristique, avaient cessé d’exclure les grâces de l’art.

Gilbert s’agenouilla sur la dalle. Tout autour de lui, il reconnaissait les traits rudes, hâlés, les formes vigoureuses qu’il avait remarquées sur plus d’un champ de bataille. Il aurait pu toucher ces robustes mains, à présent jointes dans là prière, mais qui, tant de fois, s’étaient levées contre lui avec fureur.

A côté de ces hommes, — travailleurs d’aujourd’hui, combattants d’hier et de demain, — il voyait prier la jeune fille au front pur, la jeune femme déjà visiblement atteinte par le chagrin, la matrone dont la beauté se dérobait sous des sillons profonds ; et il se disait, avec une émotion étrange, que peut-être il avait privé cette mère de son fils, cette épouse de son mari, cette jeune fille de son frère... Aussi ce fut avec un cœur douloureusement humilié qu’il se prosterna, jusqu’à toucher de son front le pavé du temple, pour recevoir la bénédiction du pasteur.

 

Un dernier chant fut entonné, le prêtre quitta l’autel. Ce peuple fervent ne se pressait pas de partir. Gilbert attendait, immobile. Ludwig de Stramen et une jeune femme, près de laquelle il était allé s’agenouiller, observaient la même contenance. Enfin ils se levèrent, et, en se retirant, passèrent si près du seigneur de Hers, qu’il put voir distinctement leurs traits. Cette fois, il restait seul. Il allait sortir à son tour, lorsque le prêtre apparut à la porte de la sacristie et lui fit signe d’approcher.

 — Restez ici ! lui dit-il en lui prenant la main.

 — Mais, au contraire, il faut que je me hâte de rentrer. Si je m’attarde davantage, si quelqu’un de mes compagnons revient sans moi, figurez-vous l’inquiétude de mon père : il croira que le sanglier m’a tué.

 — Laissez-le s’inquiéter pour quelques heures. Mieux vaut qu’il se lamente sur vous, vivant, que mort sous les coups des serfs de Stramen.

 — Ils n’oseraient pas m’attaquer ! s’écria le jeune homme. Ils craignent trop l’Église... et mon propre bras.

 — Ne nous vantons point, répliqua le vénérable pasteur. Autant ne pas les exposer à la tentation, ni vous au danger.

La possibilité de passer la nuit en repos et en sécurité, à la barbe de tous les seigneurs et vassaux de Stramen, n’était pas venue à l’esprit de Gilbert. Il hésita une ou deux minutes ; puis, comme si toutes ses idées et tous ses plans avaient subi une révolution complète, il promit gracieusement d’obéir.

 — Vous avez raison, mon père, et s’il faut parler franchement, je suis assez fatigué. Si vous m’accordez votre protection pour cette nuit, je reposerai bien volontiers ma tête n’importe où il vous plaira de placer l’oreiller.

 — Ceux qui acceptent l’hospitalité sous mon pauvre toit, ne doivent guère compter sur un oreiller, répliqua en souriant le bon P. Omehr. Enfin, si la couche n’est pas moelleuse, je puis vous promettre qu’elle sera sûre : c’est l’essentiel pour le moment. Veuillez m’attendre ici quelques minutes pendant que j’achèverai ma prière.

 — Mais mon cheval ? objecta Gilbert.

Son respectable hôte sonna une petite cloche, et vit bientôt répondre à cet appel un homme d’un certain âge : physionomie modeste et affable, costume simple et grave, entièrement noir. Il lui parla quelques instants en particulier, et, après lui avoir fait expliquer par Gilbert l’endroit exact où se trouvait le cheval, il le congédia, en promettant au voyageur que son cher coursier n’aurait point à souffrir. Puis il sortit de la sacristie et rentra dans le sanctuaire.

Au lieu de prendre le siège qui lui avait été indiqué, le jeune seigneur de Hers, resté seul dans la sacristie, s’appuya contre une petite fenêtre en plein cintre, aux carreaux étroits et multiples, lourdement enchâssés dans le plomb. Cette fenêtre avait vue sur le château de Stramen. Les dernières lueurs du crépuscule suffisaient encore à dessiner sur la route, entre l’église et le manoir, les silhouettes de deux personnages à cheval, dont l’un était évidemment une femme. Dans l’autre, Gilbert ne pouvait méconnaître son antagoniste de la forêt. Le commencement des hostilités entre les deux familles ayant été antérieur à sa naissance, il n’était jamais entré à Stramen et n’avait que peu de données sur la situation intérieure des châtelains. Toutefois, il devinait, sans le moindre effort, quelle était la seule femme qui eût pu être rejointe par Ludwig à l’église et escortée par lui, en ce moment, sur la route du manoir. Depuis bien longtemps, Stramen ne possédait qu’une châtelaine : la fille du seigneur Sandrit. C’était elle que Gilbert de Hers avait aperçue aujourd’hui, pour la première fois.

Il s’assit, puis se mit à marcher de long en large, puis entr’ouvrit la porte pour s’assurer si le Père restait encore agenouillé devant le tabernacle. La solitude et le silence commençaient à lui peser, d’autant plus qu’il sentait à sa portée un compagnon aimé et vénéré, un intéressant interlocuteur.

Enfermé entre quatre murs, on ne peut se trouver bien que dans un lieu où des objets familiers suppléent à l’absence de langage, par les mille associations d’idées que leur vue éveille et par leurs discrets appels au souvenir.

Ce fut avec une véritable satisfaction que Gilbert se dirigea, à la suite de son hôte, vers une toute petite maison, située à quelques pas.

Toute petite en hauteur, toute petite en largeur, un peu moins petite mais très peu grande en profondeur. Un seul étage, divisé en deux chambres, l’une sur le devant, l’autre sur le derrière. La première pièce contenait une table et un banc. Le P. Omehr alluma une lumière, fit asseoir son hôte sur le banc, et mit sur la table du pain, du vin et des fruits.

 — Mangez, mon fils, dit-il avec bonté. Ce vin est généreux, ce pain est frais, le soleil a doré ces raisins au flanc le mieux exposé du coteau.

Malgré son récent désir de trouver à qui parler, le voyageur s’occupa d’abord de prendre ce modeste repas, en déployant une activité qui le forçait au silence. Debout devant lui, les bras croisés sur la poitrine, le prêtre regardait, avec un bienveillant sourire, les prouesses de cet appétit juvénile, développé par le rude exercice de la journée. Une seule fois, Gilbert prit la parole : ce fut pour lui reprocher affectueusement de ne pas participer aux mets offerts. Le P. Omehr répondit par un refus : seulement il s’assit auprès de son invité. La petite lampe placée entre eux éclairait deux nobles visages. S’ils différaient grandement par l’âge, ils se rapprochaient par l’élévation et la candeur.

Le P. Omehr, pieux et savant disciple du monastère du Mont-Cassin, pouvait avoir soixante-dix ans. De haute taille, il semblait admirablement conformé pour la force et pour l’agilité. Tout le sommet de sa tête était chauve ; mais le demi-cercle de cheveux qui lui restait était seulement parsemé de blanc. Ses joues étaient pâles et creuses ; des lignes profondément incrustées sillonnaient son vaste front. Les yeux, le nez, la bouche, gardaient les ineffaçables caractères de la beauté sculpturale. Le pli. des lèvres dénotait une virile énergie ; le rayon du regard, une brillante intelligence, une ardente charité, une pureté resplendissante. En effet, c’était par l’énergie, par l’intelligence, par le dévouement, par la vertu, que le P. Omehr se montrait un digne descendant de ces émissaires du pape Adrien, qui, toujours à l’arrière-garde des armées de Charlemagne, guérissaient par la croix les blessures infligées par l’épée, et repoussaient à jamais des forêts de Germanie les rites sombres et exécrables d’Hésus et de Taranis.

Gilbert de Hers n’était pas seulement un intrépide chasseur et un habile soldat. Sous la direction du chapelain de sa maison, il avait étudié les écrits des Pères, la logique, la philosophie, les classiques ; il avait lu la mort de Patrocle et l’épisode de Nisus et Euryale ; il savait par cœur les plus belles hymnes de l’Église. Éminemment sympathique, il s’attachait tous ceux qui l’approchaient. Ses charités étaient nombreuses et sans aucune ostentation. En cela il avait eu pour premier maître sa mère, morte toute jeune, quand il était tout petit enfant, mais en lui laissant au cœur l’empreinte de son amour pour les pauvres du bon Dieu. — Par une coïncidence assez singulière, les deux familles ennemies, Hers et Stramen, étaient restées l’une et l’autre sans femme, sans mère. Cela contribuait peut-être à la prolongation démesurée d’un état de choses que des cœurs féminins auraient eu mission d’adoucir. — Quoique Gilbert eût à peine vingt et un ans, sa tenue était grave et fière. Aucun déguisement dans ses grands yeux noirs : ils exprimaient ses pensées avant que sa langue eût commencé de parler. Même en laissant à part la beauté très régulière des traits, son visage aurait encore été attrayant, grâce à ce cachet qu’impriment la bonté du cœur et l’élévation habituelle des pensées. Sa taille svelte, son allure élégante, n’annonçaient pas une force extraordinaire : cependant il était aussi formidable à ses ennemis que secourable à ses amis et à ses clients.

Le P. Omehr rangea très soigneusement, avec une simplicité digne et charmante, les fort petits restes du repas. Il alla chercher, dans la chambre voisine, quelques toisons, qu’il étendit dans une encoignure.

Puis venant se rasseoir sur le banc :

 — Et maintenant, mon fils, me direz-vous quelle idée a pu vous amener, seul, à la porte du château de Stramen ?

 — Ce n’est point une idée à moi, mon cher Père, répondit Gilbert en souriant.

 — Qui vous a envoyé alors ?

 — Personne... à moins que vous ne considériez comme quelqu’un le hasard ou un quadrupède. Ce matin, dès l’aube, je me suis mis à la poursuite d’un sanglier, avec une vingtaine de mes compagnons. J’étais mieux monté qu’eux, et le sanglier aussi, paraît-il, car, lui et moi, nous les ayons distancés. En deux mots, quand la chasse a été finie, je me suis trouvé absolument seul, n’entendant rien et ne parvenant pas à me faire entendre. Je ne savais pas où j’étais : j’ai laissé mon cheval choisir sa route, et il a jugé à propos de m’amener ici. Ainsi le sanglier m’a conduit une partie du chemin, et le cheval, tout le reste. Ce n’est pas une idée qui m’a amené, ce n’est pas quelqu’un qui m’a envoyé.

Le prêtre écoutait attentivement, et peut-être entrevoyait-il déjà quelque chose sous ce badinage. Après une pause :

 — C’est heureux que vous ne soyez pas arrivé hier. Nous voici du moins dans la période de la sainte Trêve... Et n’avez-vous fait aucune rencontre dans la forêt ?

Gilbert sentait, attaché sur lui, un de ces regards qui traversent l’enveloppe corporelle et vont pénétrer la pensée. Il répondit avec sincérité, mais non sans confusion, par le récit de tout ce qui s’était passé près de la fontaine.

 — Je le savais bien, — dit le P. Omehr, — qu’il convoitait quelque proie, quand il me quitta si soudainement. Ludwig de Stramen, poursuivre ainsi cet enfant ! Fi donc ! C’est une tache pour sa valeur. Et sans cette petite cloche, mon fils, où seriez-vous en ce moment ?

Ici, mon père, très probablement : toute la différence, c’est qu’il y a quelqu’un qui ne serait pas à Stramen.

Le prêtre ne put réprimer un sourire à la vue de cette assurance d’adolescent. Mais le sourire s’effaça vite et laissa la place à une expression de profond chagrin.

 — Cette fatale animosité doit-elle donc durer toujours ? Hers et Stramen ne cesseront-ils jamais de se livrer au carnage, comme le lion du désert ? L’exemple du Fils de Dieu n’engendre-t-il que le mépris, pour ceux qui voudraient se faire ses imitateurs ?

Il cacha son visage dans ses mains, et Gilbert, déconcerté par ces reproches à la fois véhéments et solennels, garda un silence respectueux.

 — O Gilbert ! Gilbert ! — reprit le vénérable pasteur en levant sur son jeune hôte des yeux pleins de larmes, — quand votre Dieu s’est soumis aux insultes, aux coups, à la mort, pour vous sauver, ne sauriez-vous, pour l’amour de lui, subir avec patience quelques légers affronts ?

 — Les affronts que nous avons à subir ne sont pas légers, mon père, et la vengeance des Stramen n’est pas une vaine menace. Ils ont brûlé les maisons de nos serfs, désolé nos champs, massacré nos parents et nos alliés. Ne nous défendrons-nous pas, ne protégerons-nous pas les nôtres contre leurs attaques, quand même notre résistance devrait faire couler leur sang ? Ils ont accusé mon père d’un crime dont il est innocent. Au nom d’une offense imaginaire, ils accumulent des châtiments dont vous pouvez constater vous-même la terrible réalité. Et vous voudriez que moi, fils sans cœur, soldat sans bravoure, je restasse à les regarder assouvir leur colère inique sur la tête de mon père et mon seigneur ?

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