Une scène de l'autre monde, rapportée par un homme qui en est revenu [par J. Léonard]

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Delaunay (Paris). 1821. In-8° , 15 p..
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Publié le : lundi 1 janvier 1821
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UNE SCENE
DE L'AUTRE MONDE,
RAPPORTÉE
PAR UN HOMME QUI EN EST REVENU.
JE m'appelle Christophe; je suis d'une très-petite ville de la
Touraine. Là , possesseur satisfait d'un revenu modeste , je
filais des jours heureux avec espoir d'en filer encore bien
d'autres, quand tout à coup le 6 mai, présente année , à 5
heures 10 minutes du soir , la mort vint me chercher. Force
me fut de la suivre. Mon âme dit adieu à mon corps et s'envola
à tire-d'aile droit aux enfers comme si elle y fût allée déjà
dix fois. Arrivé à l'entrée du noir séjour, je me trouvai avec
une quantité prodigieuse d'autres âmes qui venaient des
quatre coins de la terre : ce qui m'apprit qu'au même mo-
ment la mort avait tranché, d'un seul coup de faux, la vie
à des milliers de mortels. Parmi tous ces morts, je recon-
nus , près de moi, ce fameux personnage qui occupa seul la
trompette de la renommée durant vingt-cinq ans : Napoléon
Bonaparte. Il était, comme chacun de nous , perdu dans la
foule de toutes ces âmes , qui, légères comme des bulles de
savon, voletaient et se heurtaient, en franchissant la porte
étroite de l'Averne. Cependant nous conservions tous assez
bien l'ordre dans lequel nous étions arrivés. J'étais derrière
Napoléon , comme étant mort une fraction de seconde après
lui ; je gardai ce rang , et passai avec le héros l'Achéron
d'une même traversée. Minos jugea d'abord les âmes qui
nous précédaient. Après quoi, vint le tour de Napoléon :
mais , à mon grand étonnement, il fut jugé plus prompte-
ment que tous les autres : sa vie était connue , et déjà depuis
long-temps le jugement était porté sur lui. On passa rapide-
ment en revue ses vices et ses vertus , et les unes l'emportant
sur les autres, on l'envoya dans l'Elysée. Je fus , à mon tour,
mis sur la sellette. On m'interrogea , je répondis. Minos
trouva ma vie tout bêtement innocente , et m'envoya aussi
dans le séjour des bienheureux. Comme j'y entrais, Diogène
apostrophait Napoléon. J'écoutai leur entretien, que je vais
rapporter , parce qu'il est piquant. Je dirai ensuite comment
il se fait que je me retrouve aujourd'hui parmi les vivans.
ENTRETIEN de Napoléon avec Diogène.,
D. Cest toi, Napoléon ! Je m'attendais à te voir arriver
plus tôt parmi nous ; car je t'ai cru mort, il y a six ans ,
lorsque la terre passa tout à coup de l'état de guerre à celui
de paix générale. Qu'as-tu fait depuis cette époque? Tu
as sans doute mis un terme à tes projets ambitieux ? tu t'es
sûrement occupé, du bonheur de ton peuple , après avoir tra-
vaillé à sa gloire et à son malheur? je t'en félicite.
N Point du tout, Diogène. Plût à Dieu que je l'eusse
fait! Les choses se sont passées bien autrement. Comment
donc es-tu si peu au courant des nouvelles de la terre?
D. Je pourrais te répondre que c'est depuis le jour où tu
cessas d'envoyer des morts aux enfers, pour m'en instruire ;
mais je mentirais : le fait est que, dégoûté de retrouver
dans l'histoire du monde toujours les mêmes hommes et les
mêmes folies , j'ai négligé de questionner sur les événemens
les ombres nouvellement arrivées sur ces bords.
N. Toujours caustique , Diogène !
D. Oui, toujours. Tu dois trouver ce langage bien étrange,
accoutumé, comme tu l'étais , aux viles adulations des mor-
tels. Mais parle, quel genre de gloire ton ambition a-t-elle
adopté sur la fin de ta vie ?
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N. Tu seras bien étonné d'apprendre que celui qui avait.
trouvé le monde trop étroit, fut réduit à vivre et mourir
sur la pointe d'un rocher brûlant, comme un lion que des
agneaux auraient enfermé dans une cage de fer.
D. En effet, tu me surprends fort, et je commence à
prendre pitié de ton mauvais destin. Comment donc la for-
tune a-t-elle pu abandonner son fils adoptif ? Comment les
ressources de ton génie, qui furent assez grandes pour t'ac-
quérir, avec une gloire immense , le premier trône de la
terre , n'ont-elles pas suffi pour t'y maintenir ?
N. Voilà une grande question ! C'est en vain que là-haut,
depuis mon trépas , mille têtes se mettent à l'envers pour la
résoudre. Chacun fait un différent thème : celui-là seul qui a
fait la faute est capable de la sentir et de l'expliquer. Voici
le fait : L'édifice que j'avais bâti manquait de solidité sur
plus d'un point : je ne m'étais pas aperçu que le prestige seul
de la gloire rendait mon système politique supportable ; que,
ce prestige détruit, les yeux dessillés verraient la vérité. Pen-
dant long-temps tout alla bien, grâce à la victoire ; car celui
qui réussit a toujours raison : mais enfin le jour terrible est
arrivé. Un premier échec prouva que je n'étais pas invincible;
Dès lors le zèle des Français se ralentit; et mes ennemis, à
qui de nombreuses défaites avaient appris l'art de vaincre,
retrouvèrent le courage avec l'espérance. Je ne fus plus
l'homme du destin. Toute l'Europe s'arma contre moi ; et
par une suite de malheurs et de trahisons, sans lesquels j'au-
rais battu l'Europe, je fus vaincu, puis relégué dans une île
de la Méditerranée , de laquelle je m'échappai, pour vaincre
encore et être enfin vaincu pour toujours. C'est alors qu'on
m'enferma , au milieu de l'Océan , dans une autre île, qui,
par son éloignement, sa position et sa fortification, rendit
infructueux les efforts de mes plus zélés partisans.
D. Crois-tu avoir dit toutes les causes de ta chute ? As-tu
parlé de celle-ci, par exemple : Qu'en abolissant l'ancienne
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noblesse , tu en créais une, autour de toi, qui te serait plus
fatale que là première ? As-tu pu croire que les hommes
dont tu avais récompensé la valeur par des titres et surtout
de grands biens , hasarderaient encore leur vie dans dès com-
bats où ils avaient tout à perdre et rien à gagner ? Tu con-
naissais pourtant bien le coeur humain. Comment donc n'as-
tu pas adopté le système de renouveler tes généraux, à mesure
que, par leurs services, ils avaient mérité des cordons et des
titres ?
N. Tu as raison , Diogène, puisque c'est la perfidie de
quelques sujets devenus grands par ma faveur, qui m'a perdu.
Mais comment voulais-tu que je les discernasse d'autres su-
jets , beaucoup plus nombreux , qui m'ont donné jusqu'à la
finies preuves d'un sincère dévoûment ? Les pervers seraient-
ils venus me dire , la veille d'une bataille, quand je venais
de récompenser leur courage par quelque duché ou comté ,
qu'ils n'avaient plus besoin de rien , et qu'ils abandonnaient
mon service ? Ils ne me dirent point qu'ils m'abandon-
naient , les perfides! mais ils le firent, au jour du combat!
Ils tenaient tout de moi, j'ai tout perdu par eux !
D. J'approuve ton indignation ; et quand ils descendront
chez les morts , je me charge de les recevoir à la porte ,
armé du fôuet de la satire. Mais explique-moi une particu-
larité qui m'embarrasse : Pourquoi vis-je , il y a six ans, ar-
river tout à coup ici une quantité prodigieuse de morts , au
moment où la paix semblait se consolider sur la terre? Il y
en avait de toutes les nations, comme tu avais coutume de
nous en envoyer : Autrichiens, Russes , Prussiens , Anglais,
Français , mais surtout beaucoup de ces vieux soldats qui
firent long-temps ton principal appui. Ils venaient en masse ,
tous blessés par devant, les traits animés d'une colère hé-
roïque , et conservant encore , en arrivant ici, leurs rangs,
comme sur le champ de bataille.
N. Ah ! Diogène, tu réveilles de cruels souvenirs ! Cette
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époque dont tu parles fut signalée par ma perte complète ; et
ces ombres étaient celles de dix-huit mille braves , qui, fi-
dèles à leur gloire, immobiles comme des murs d'airain,
combattant toujours, quand mon armée entière était dé-
faite , n'ont livré passage à l'ennemi que sur leurs cadavres.
D. Sans doute ce trépas est beau, et n'eut pour modèle
que celui des trois cents Spartiates dans la Grèce , ma pa-
trie : mais , dis-moi , pourquoi ne les as-tu pas imités ?
N. Belle question ! Tu ne fais que répéter ce qu'on a dit
et écrit mille fois , à chacune de mes deux chûtes. Crois-tu
donc que si Marius s'était tué aux marais de Minturne, il
se serait vu consul pour la septième fois; et moi-même eus-je
bien fait de me donner la mort après ma première déchéance?
Serais-je remonté sur le premier trône du monde? Mais , au
surplus , ne crois pas que ma valeur accoutumée ait été en
défaut ce jour-là : si je ne suis pas resté sur le champ de ba-
taille , c'est que la mort n'a pas voulu de moi ; mon heure
sans doute n'était pas arrivée
D. Voilà encore tes idées de fatalité! A propos, je t'avoue
que je ne les ai jamais conçues dans un esprit fort comme
le tien.
N. Ne t'y trompe pas , Diogène : c'était moins l'effet
d'une conviction intime que d'une combinaison politique. Si
le peuple a vu en moi quelque chose de. merveilleux, mes
victoires y ont sans doute le plus contribué ; mais ces idées
de fatalité, ce rapprochement que je faisais d'époques fa-
meuses , cette prédiction , qui m'échappa souvent, d'une
victoire que j'espérais seulement, n'ont pas peu servi non
plus à m'attirer cette aveugle admiration des hommes.
D. Fort bien , mais revenons sur ta mort. De quelle
manière arriva-t-elle ?
N. Je n'en sais rien. On veut que je sois mort d'un can-
cer d'estomac, qu'on dit héréditaire. Ce que je. sais, c'est
que je suis mort sans douleur, après une existence devenue

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