Une veuve par l'auteur de "L'officier pauvre"

Publié par

Michel Levy frères (Paris). 1868. In-18.
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Publié le : mercredi 1 janvier 1868
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UNE
VEUVE
PAR
L'AUTEUR DE V0FF1CIER PAUVRE
PARIS
MICHEL LÉVY KRF.RES, LIBRAIRES ÉDITEURS
RUE MVIFM<F:, 2 BIS, ET nouLEVâao DES ITALIENS, I5
QA LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1868
LIBRAIRIES DE MICHEL LEVY FRERES
DU MÊME AUTEUR
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UNE SOEUR /7\\ i volume.
L'OFFICIER PAUVRE., . , ..,.,..,... 'I —
POISST. — TÏP, A8BIEÏÏ, flîJàX ETOIa.
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PAR
L'AUTEUR DE VOFFICIER PAUVRE
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES,.LIBRAIRES ÉDITEURS
DUE MV1EKNE, 2 BIS, ET . BOB LE V & B D CES ITALIENS, l5
A LA LIBRAIRIE. NOUVELLE
18.68
Droits de reproduction et de traduction réservés
UNE VEUVE
De toutes les institutions humaines que
sanctifie la religion., il n'en est pas que le
ciel regarde avec plus de complaisance,
ni qu'il comble de plus de bénédictions,
que les jeunes ménages vertueux. Il pré-
side à la fusion qui se fait de deux âmes ;
il les harmonise, et maintenant qu'elles
ont une même volonté, elles s'entendront
pour faire le bien. Quand Dieu leur aura
donné des enfants dans lesquels, ils se
2 UNE VEUVE
survivront, un même sentiment de leurs
devoirs réglera leur conduite, et ce 'mer-
veilleux accord sera fécond en résultats
heureux. Si le bien est contagieux comme
le mal, un si bon exemple ne sera pas stérile,
et partout se manifestera son influence
-salutaire; Dieu ne permettra_pas que l'im-
piété des enfants attriste j amais cette mai son.
J'ai vu • deux âmes, que le ciel avait
faites l'une pour l'autre, se mêler, se con-
fondre pour se rendre les plaisirs.plus vifs,
les peines moins lourdes par une commu-
nauté cle sentiments.
Issu d'une noble et ancienne famille.
M. de la Rive avait fait taire l'orgueil du
sang pour unir ses destinées à celles d'une
jeune fille, d'une orpheline, dont le père
avait appartenu aux rangs les plus élevés
UNE VEUVE 3
de la magistrature. Et il avait obtenu, dans
cette haute position, ces lettres de noblesse
qui ne s'écrivent pas sur le parchemin.;
mais que les hommes impriment clans leur-
mémoire. M. de la Rive avait perdu son
père; sa mère, qui lui restait encore,
n'avait pas cédé sans combat à l'amour de
son fils pour l'orpheline. Elle avait froissé -
entre ses mains ces vieux parchemins
longtemps vénérés, qui n'avaient pas su
empêcher les envahissements de la roture.
Elle habitait Paris. Quant au jeune mé-
nage, il s'était fixé à la campagne et y resta
six mois, oubliant le monde. Au bout de
ce temps, comprenant que les convenances
les appelaient à Paris où l'on ne paraissait
pourtant pas impatient de les appeler, ils
y vinrent, et ce fut-avec une dignité
4 UNE VEUVE
magistrale, avec un sourire contraint qu'ils
furent reçus. Mais la jeune femme avait
tant de distinction avec un naturel si par-
fait; elle eut pour sa belle-mère des soins
si empressés, auxquels la flatterie parais-:
sait complètement étrangère, que la glace,
qui entourait le coeur de la vieille dame se
fondit peu .à peu.
— Quel dommage, se disait-elle alors à elle-,
même, quel dommage que ça ne soit pas né ! .
Madame cle la Rive ouvrit son salon en
l'honneur de ses hôtes. On y vint avec un
empressement inquisitorial ; l'orgueil nobi-
liaire avait pris ses plus grands airs pour
recevoir les révérences de la petite pro-
vinciale, comme on la nommait. Pour-
quoi se ferait-on un scrupule de débiter
des impertinences, quand vingt fois, ma-
UNE VEUVE o
dame de la Rive avait semblé provoquer
contre sa bru les propos les plus légers.
L'apparition de la jeune femme dans le
salon fut un événement:, les hommes la
trouvèrent très-bien, les filles à marier et
leurs mères dirent qu'on pouvait être mieux,
et celles qui demandaient à l'art de réparer
l'irréparable outrage des années, eurent
pitié de ce qu'elles appelaient sa gaucherie
roturière; et elles allaient traduire leurs
pensées en sourires moqueurs. Mais on
avait compté sans le haut et puissant pro-
tecteur de la femme timide. M, de la Rive
présenta sa femme aux - plus fièrement
huppées avec un imposant regard qui di-
sait : — Celle-ci est ma compagne, donc
elle a droit à vos égards — et alors les
nobles invités, un peu déconcertés, prome-
6 UNE VEUVE
liaient leurs regards de la douairière à son
fils et de son fils à la douairière. Mais
celle-ci ne les voyait pas ou paraissait ne
les pas voir. A la fin, ils comprirent qu'ils
pourraient bien avoir fait fausse route, et
se décidèrent à trouver fort bien, fort
distinguée, celle qui n'était tout à l'heure
_que la. petite provinciale.. Cette.volte-face
amusa beaucoup les jeunes époux; et, de
retour à leur bonne petite maison où ils
menaient une vie simple, qui n'excluait
pas une élégance native, ils s'amusèrent
longtemps des grands airs guindés de la
méprisante aristocratie. Ils vivaient très-
retirés, se suffisant à eux-mêmes. Ce
n'était pas qu'ils fermassent systématique-
ment leur porte à'."tous ceux qui se présen-
taient; loin de là, ils étaient pleins d'amé-
UNE VEUVE 7
nité pour ceux qu'ils jugeaient dignes de
leurs égards ; encore ne les admettaient-ils
pas.dans une intimité absolue. La seule per-
sonne à laquelle ils ouvrirent plus d'une
fois leur coeur et dont l'avis fut sollicité,
religieusement écouté, était le curé. C'était,
un homme déjà sur l'âge, mais qui devait
à une vie parfaitement réglée, une santé
encore florissante. Sa modestie, son humi-
lité ne l'empêchaient pas de porter la tête
haute et d'avoir le regard assuré. Il avait
cette nobls confiance qu'inspire l'innocence
du coeur; son regard était fin, pénétrant,
mais non pas inquisiteur. On comprenait
que, s'il cherchait à lire dans les coeurs,
c'était avec une pieuse curiosité, pour voir
s'il n'y avait pas des douleurs secrètes à
consoler. Aussi, comme ceux dont l'âme
8 UNE VEUVE
était souffrante étaient disposés à la mettre
à nu devant lui, bien sûrs qu'il avait tou-
jours un baume à étendre sur leurs bles-
sures, sa venue était toujours désirée; et
quand il arrivait, il semblait qu'une odeur
de sainteté entrât avec lui, comme entrent
les parfums des fleurs du jardin. Il était
jauvre, et bien jpauvre était sa mise; mais
c'était une pauvreté parfaitement propre,
je diraispresque une pauvreté de luxe. Avec
un pareil sentiment d'abnégation, on com-
prend qu'aucune idée de spéculation ne
s'était jamais présentée à son esprit. Et si
on lui avait dit que, par le monde, il y
avait un prêtre qui donnait tous ses soins à
s'arrondir un petit domaine plus ou moins
honorablement acquis, il n'aurait vu là
qu'une indécente plaisanterie.
UNE VEUVE 9
Sa philosophie était douce et paisible,
sa parole, indulgente. Rien ne. lui était
si pénible que d'apprendre que l'union
n'existait pas entre ses paroissiens. Alors
seulement, il se hasardait à pénétrer ti-
midement sous ce toit d'où la discorde
avait chassé la douce paix de la famille.
Il n'arrivait pas avec mue leçon intem-
pestive de morale sur les lèvres; mais il
avait, disait-il, à s'entretenir avec les pa-
rents, de leurs enfants qui se distin-
guaient parmi tous les autres par leur
bonne tenue à l'église, au catéchisme.
Il voulait en faire son compliment à leur
père et à leur mère. Les bons exemples,
qu'ils puisaient chez eux, n'en pouvaient
faire que de bons citoyens, amis de la
concorde, enfin, de bons chrétiens. Et,
10 UNE VEUVE
posant ses mains augustes sur la tête de
leurs enfants, il les jetait dans leurs bras.
Le plus souvent, il remportait une douce
victoire. Un père et une mère sont bien
près de s'entendre, quand-leurs enfants
vont de l'un à l'autre, avec des caresses.
Ailleurs, il lui arrivait quelquefois de
trouver .plus, de résistance. La discorde
entre frères et soeurs le désolait, comme
elle désolait leurs parents. Il avait alors
à lutter contre des obstacles dont sa pa-
tiente et intelligente charité ne triomphait
souvent qu'avec , beaucoup de peine. Et
c'est ici l'occasion de remarquer, que plus
la nature a fortement serré des liens,
plus il est difficile de refaire ces liens, '
quand ils ont été violemment rompus.
L'amour-propre joue alors un rôle déso-
UNE VEUVE 11
lant. Écoutez les plus coupables : — Ils
ne savent pourquoi on les boude, — c'est
que, depuis longtemps, leurs propres fau-
tes se sont effacées de leur mémoire.
Toujours ils sont prêts à revêtir la blan-
che tunique de l'innocence. Et si vous
essayiez de leur remettre sous les yeux
des torts trop facilement oubliés, ils vous
répondraient avec une charmante ingénuité,
qu'ils ne savent pas ce que vous voulez dire.
Cependant, un grand événement se
préparait, qui devait modifier les calmes
et régulières habitudes du jeune ménage.
Est-ce que cette union si désirée, si fêtée,
a déjà des ennemis? que je verrais avec
peine la tristesse assombrir le foyer do-
mestique, témoin de si doux épanche- .
ments ! Non, la douce paix règne encoi-e
12 - • UNE VEUVE
sous ce.toit aimé du ciel. Non, la fortune
ennemie n'a' pas encore éprouvé ces
coeurs confiants dans l'avenir. Le trouble
.que vous avez cru surprendre sur ces vi-
sages, tout à l'heure encore si gais et si
heureux, n'était que l'expression d'une
joie contenue, réservée, défiante. Ce que
l'on a. pris, pour un premier avis de la
nature, n'était peut-être qu'un accident
sans conséquence. Dans le doute, on at-
tend, on s'interroge, on aime mieux de-
meurer dans l'incertitude de l'inexpé-
rience, que de mettre dans la confidence,
même les personnes les plus aimées. Mais
de nouveaux symptômes ont paru plus
significatifs. L'homme de l'art est inter-
rogé; il.a levé tous les doutes. Dès lors,
un nouvel horizon s'ouvre devant les
UNE VEUVE ,-13
heureux époux. Ce qu'ils éprouvent d'a-
bord, c'est un sentiment où se confondent
un_ doux étonnement, une joie contenue,
quelque chose qui ressemble à de la fierté.
Laissez l'imagination de la jeune femme
se jouer dans un riant avenir, tandis que,
avec un soin extrême, elle prépare le nid
le plus doux. Et cependant, le bien-aimé,
enveloppant d'un regard tendre et inquiet
son double trésor, invoque la protection
du ciel. Déjà, tout est prêt pour l'hôte
attendu. Il va paraître. La nature a brisé
les derniers obstacles qui retardaient son
arrivée. Il entre dans le monde.... Salut,
merveille de la création ! Puisses-tu te
rendre digne de ta noble origine ! Puisses-
tu reconnaître un jour tout ce que ta mère
a souffert pour te faire une place clans la
14 UNE VEUVE
vie! Puisses-tu reconnaître la sollicitude
inquiète, les sacrifices de ceux dont tu
seras toujours et quand même, le bien-aimé !
Hâtez-vous, parents chrétiens, de met-
tre sous la protection du ciel la faible
créature ! Mais vous avez prévenu nos
voeux, déjà l'eau consacrée a coulé sur
son front. La,religion se réjouit de comp-
ter un chrétien-de plus. ------
C'était une ' fille., la douce compagne,
l'aide future de sa mère, que Dieu avait
fait naître. -Combien de fois, les heureux
parents, courbés sur son berceau, con-
templèrent silencieusement un trésor qui
leur appartenait à eux seuls; et leur ima-
gination dorait son avenir.
L'aïeule fut immédiatement prévenue
de la naissance de l'enfant. Elle apprit,
UNE VEUVE lo
avec quelque dépit, que c'était une fille,
un être qui porterait un jour un nom
quelconque; mais, cette fois, elle put dis-
simuler sa mauvaise humeur.
Les années s'écoulaient rapidement,
comme s'écoulent les années heureuses.
M. de la Rive dirigeait avec intelligence,
l'exploitation de biens assez considéra-
bles; et sa femme, à qui appartenait le
gouvernement cle sa maison, y trouvait
une heureuse distraction aux soins quel-
quefois un peu pénibles de la maternité.
Isabelle, — c'était le nom de la petite
chérie, — grandissait. Persuadée que
l'éducation des enfants commence au ber-
ceau, sa mère la prenait sur ses genoux,
joignait ses petites mains et tournait ses
regards vers le ciel. Et, comme l'enfant
S6 UNE VEUVE
voyait, en mêms temps, son père et sa
mère élever leurs regards vers Dieu, la
prière fut, à ses }reux, une habitude de
la vie. Elle devint un besoin de son âme.
Moins heureux, les enfants dont les parents
ne sont pas des exemples vivants d'une piété
pratique. Les prières arrivent sur leurs
lèvres sans être sorties de leurs coeurs. Li-
bres- de les -abréger, -ils les abrègent jus-"
qu'à ce qu'ils les rej ettent comme un ennui.
Le Ciel bénit les familles qui ont un soin
religieux de leurs enfants. Isabelle faisait
le charme de la vie de ses parents ; et sa
santé se fortifiait sous leurs yeux, car on
la. laissait respirer à pleins poumons l'air
pur des champs. Aussi ne ressemblait-elle
pas à ces jeunes filles des grandes villes, '
pauvres fleurs étiolées qui vont se flétrir
UNE VEUVE 17
déjà. Elle n'attendait pas, avec une impa-
tience fiévreuse, le retour de ces soirées
brillantes où l'éclat des lustres prolonge le
jour bien avant clans la nuit. Mais ses
goûts étaient simples, simples comme la
vie des champs. Quel bonheur! quand
l'été ramenait l'une de ces fêtes champê-
tres, véritables fêtes de la nature! Il n'y
en avait pas une qui fût plus agréable à
Isabelle que celle de la dernière gerbe. Ce
jour, si attendu, est arrivé, des coups de
feu se font entendre. Rassurez-vous, pai-
sibles habitants des campagnes, ce n'est
pas. la guerre qui arrive comme la foudre,
c'est un bruit joyeux qui annonce la
fête, • la fête des bonnes gens. Ne voyez-
vous pas déjà le char de l'agriculture? Il
arrive, les petits enfants, le précèdent.
18 UNE VEUVE
en courant et font entendre des chants
d'allégresse. Le voilà qui entre clans la
vaste cour; les chevaux qui le traînent
secouent fièrement leur tête ornée de bran-
chages. Pourquoi, eux aussi, ne seraient-ils
point de la fête? Ce sont eux qui ont rendu
la terre féconde ; ils apportent les trésors
des moissons dans les granges qui en vont
regorger. Mais c'est surtout la dernière
gerbe, la reine des gerbes, qui appelle les
regards. Elle domine les autres de toute
sa hauteur; car, tandis que ses compagnes
sont négligemment jetées sur le flanc elle
se tient fièrement droite et elle est sur-
montée d'un magnifique bouquet, d'où
partent des flots nombreux de rubans aux
plus vives couleurs qui l'inondent de toutes
parts. Ce bouquet sera offert à la fermière.;
UNE VEUVE . 19
une main pieuse le suspendra an-dessus
de l'image de Notre-Dame de Bon-Secours.
Lorsque la sombre nuée, portant la grêle
dans ses flancs, passera au-dessus des blés
déjà mûrs, une fervente prière s'élèvera
vers la vierge protectrice des moissons,
et il semblera qu'une. voix mystérieuse
dise à la nue : — Va JDIUS loin crever dans
la rivière !
Rangés en cercle autour de la reine des
gerbes, les gais moissonneurs chantent ses
louanges, et leurs cris joyeux sont répétés.
par les glaneurs qui suivent le char. Ils
apportent aussi des champs leur dernière
glane. C'est la plus volumineuse, car le
fermier a dit aux moissonneurs : — C'est
aujourd'hui le dernier jour de la moisson,
laissez tomber quelques épis pour le pauvre.
20 UNE VEUVE
Cependant, tout s'agite à la ferme; les
fourneaux sont embrasés. Devan.fi'âtre, le
gigantesque rôti commence à jeter cette
vapeur qui annonce une cuisson parfaite.
Un appétit de moissonneurs va lui faire
honneur.
La dernière journée des grands travaux
. est terminée, Je .soleil .qui va disparaître.
sous l'horizon jette un dernier regard sur.
les guérets dépouillés de leurs trésors et
semble dire au fermier reconnaissant : —
A l'an prochain !
Ce n'était pas seulement Isabelle qui
assistait avec bonheur à cette fête des
champs, son père et sa mère y trouvaient
aussi des charmes. Ces solennités cham-
pêtres ont quelque chose qui rafraîchit
l'âme et amène un doux sourire sur les
UNE VEUVE 21
lèvres. Nous sommes alors plus près de la
nature et nous sentons naître clans notre
coeur des sentiments, nobles et simples
comme la nature qui est sous nos yeux.
En vivant au milieu des champs, M. et
madame de la Rive, ainsi que nous l'avons
déjà dit, n'avaient pas entendu-se séquestrer
absolument du commerce du monde En
dehors des visites discrètes de M. Duval —
c'était le nom du curé — qu'ils étaient tou-
. jours heureux de recevoir, leur salon s'ou-
vrait encore à quelques personnes dont l'édu-
cation était le plus enharmonie avec leurs
habitudes ; car leur humeur n'était pas
sauvage, et ils comprenaient d'ailleurs que
leur enfant , devait faire insensiblement
connaissance avec ce monde, au milieu
duquel elle était destinée à vivre.
22 UNE VEUVE
Ainsi s'écoulaient doucement les jour-
nées, quand une circonstance, qui n'em-
prunta quelque gravité que de la sensi-
bilité inquiète de madame de la Rive, vint
jeter le trouble dans son âme. Pour la
première fois, son mari lui fut enlevé
pour quelques jours seulement. Il avait
clés affaires importantes à régler à la ville
voisine. Mais ces affaires, réglées ou non,
avait-il dit, il reviendrait vers son amie
au jour marqué. Et son amie lui avait
promis d'attendre avec résignation un
retour si ardemment désiré. Il partit, et
les mille distractions de la journée trom-
pèrent les ennuis de l'absence; mais,
quand vint la nuit avec ses voiles, sombres,
la pauvre femme, abandonnée à elle-même,
se sentit prise d'une grande tristesse, et
UNE VEUVE 23
son imagination et son coeur furent assié-
gés par des fantômes. —- Peut-être son
mari mourait loin d'elle, en lui tendant les
bras. — Et elle jetait un grand cri au-
quel répondaient les cris désespérés de
son enfant. Et, dans son égarement, elle
Serrait sa fille dans ses: bras, comme si clés
mains ennemies menaçaient de la lui enle-
ver. Revenue à elle, elle essayait de cal-
mer ses sens émus ; elle condamnait elle-
même une crainte exagérée ; maisun coup
violent avait été porté, qui laissait dans son
âme une vague inquiétude. Et elle se di-
sait tristement : — Plus d'une fois, n'est-il
pas arrivé que Dieu a envoyé de tristes
pressentiments à ses pauvres créatures,
pour les préparer à un grand malheur? —
Cependant, son mari, hâtant son retour,
24 UNE VEUVE
lui annonçait son arrivée pour le lendemain.
Le sentiment qui s'éveilla alors dans son
coeur, éclaira son visage si sombre. Dieu,
dans sa bonté, permet que la joie succède
doucement et victorieusement à la tristesse
Ainsi, les premières caresses du printemps-
font oublier à la terre,les longues rigueurs,
de l'hiver. —- Étais-je folle, se disait-elle,
de compter si peu sur la Providence ? voilà
'qu'elle me rend mon ami plus tôt que je
n'osais l'espérer. —Et elle mettait de moi-
tié sa fille dans sa joie. Et toutes deux
elles s'ingéniaient à trouver les plus sûrs
moyens de montrer à l'heureux père, à
l'heureux mari, combien elles étaient heu-
reuses de le revoir, défaisant ce qui avait
été préparé pour le recevoir, et le refaisant
vingt fois. L'arrivée de l'hôte si impatiem-
UNE VEUVE - 23
ment attendu les surprit au milieu de cette
agitation, qui dut le faire sourire de bon-
heur. Et, en effet, il sourit avec bonté à
tous ces préparatifs du coeur, et.il mêla des
larmes de joie aux larmes de joie qui ar-
rosaient ces heureux visages. Isabelle, cou-
rant de son père à sa mère et de sa mère
à son père, semblait un doux messager
qui leur apportait l'expression de leur, mu-
tuelle tendresse. ;
La maison eut bientôt repris ses habitu-
des régulières et paisibles, M. de la Rive
partageant son temps, entre l'étude et
l'exploitation de son domaine, et sa femme
faisant marcher de front la haute surveil-
lance de sa maison et réducation de sa
fille. Elle remplaçait les leçons, trop sou-
vent fatigantes, de morale, par des exein-
26 UNE VEUVE
pies, qui parlent bien autrement au coeur
des enfants. Un jour qu'elle avait appelé
l'attention de son élève sur l'assistance
que nous nous devons réciproquement, le
hasard lui fit trouver, chez de pauvres
petits oiseaux un exemple saisissant du
besoin de ces secours mutuels. Comme elles
se promenaient" toutes clëux" un mâtin
dans un bosquet, leur attention fut attirée
par de petites voix, les.unes plaintives, les
autres criardes, impatientes. Et, en môme
temps, elles aperçurent plusieurs petits
oiseaux qui paraissaient très-affairés. En
écartant les branches pour voir sans être
aperçues, elles découvrirent bientôt qu'il ■
ne s'agissait ni plus ni moins que d'un
véritable sauvetage. Plusieurs oiseaux,
deux surtout, le père et la mère sans doute,
UNE VEUVE 27
se trémoussaient autour d'un pauvre petit
qui était tombé de son nid, tombé par sa
faute, le téméraire. Il avait allongé le cou
par-dessus le rempart protecteur, et,
voyant des choses, des choses merveilleuses
dont on ne soupçonne pas même l'exis-
tence au fond d'un nid, il se pencha sur le
bord; et, se rappelant comme il avait vu
faire à son père et sa mère, il déploya ses
ailes et se jeta dans l'espace; mais il avait
compté sans la faiblesse de ses ailes à
peine couvertesdeplum.es, il tomba lour-
dement sur le sol, et, à ses cris plaintifs,
arrivèrent son père et sa mère. Au cri d'a-
larme qu'ils firent entendre, à ce'cri com-
pris des pères et des mères, on vit aussitôt
arriver à tire d'aile, fauvettes, pinsons,
mésanges, et bien d'autres encore= Un sau-
28 UNE VEUVE
vetage est organisé. Tout d'abord, un gros
merle, qui avait, le coeur bon, mais un peu
brutal, voulait prendre le pauvre petit à plein
bec et opérer tout seul.le sauvetage; mais
ses services ne furent, pas acceptés. Le
gentil roitelet offrit aussi'les siens. Mais
il est si petit et si faible, qu'il n'eût été
" qtf un" embarras "de "plus." "On" le' remercia
donc poliment; et il dut se contenter de
sautiller de branche en branche, encoura-
geant les travailleurs.
Le sauvetage une fois organisé. on sai-
sit le petit imprudent, qui par une aile,
qui par l'autre, tandis que l'un des
sauveteurs le tenait par la queue, telle-
ment qu'il fut. doucettement enlevé de
terre et mollement déposé dans son lit,
qu'il n'aurait pas dû quitter. Et tout étant
UNE VEUVE 29
. alors pour le mieux, chacun s'en retourna
chez soi avec des chants d'allégresse, et la
joie était partout clans le bocage.
L'exemple était trop frajmant, pour que
l'intelligence, et surtout le coeur d'Isabelle
ne le saisît pas. Elle fit elle-même cette.
. observation, que nous, qui avons reçu le
don de la raison, nous devons avec plus
d'empressement encore, s'il est possible,
venir au secours de nos frères qui sont
dans la souffrance. Elle comprit encore
que les enfants qui voudraient imiter
l'imprudent petit oiseau, feraient une chute
peut-être encore plus grave.
Tout émues de cette petite scène,, ma-
dame de la Rive et sa fille rentrèrent chez
elles; mais cène fut pas sans avoir visité,
selon leur habitude, les pauvres chaumiè-
30 UNE VEUVE
res, qu'elles savaient envahies par la
maladie. Il n'est pas de plus sûr moj^en
d'ouvrir le coeur des enfants à la pitié, que
de leur mettre de bonne heure sous les
yeux le spectacle des misères humaines.
Si, en même temps, une main jneuse
panse, devant eux, les plaies les. plus
hideuses, le soin des malades deviendra
pour eux une habitude et presque un
besoin.
Leurs pieuses visites terminées, elles ne :
prenaient pas leur déjeuner, que la do-
mestique avait préparé en leur-absence,
avant d'avoir envoyé à leurs malades ce
que leur état demandait. Et puis, la
journée était partagée entre l'étude, les
ouvrages à l'aicuille et les récréations.
Et les soins du ménage n'étaient pas né-
UNE VEUVE 31
gligés. Il est sage, dans les plus hautes
fortunes même, de ne pas laisser une jeune
fille étrangère à ces soins. Combien de
fois n'a-t-on pas vu ces fortunes s'écrouler
et livrer leurs possesseurs à l'indigence !
Leur conversation, sans être trop sé-
rieuse, était toujours instructive. Les mé-
disances, ; les propos légers en étaient
ahsolument.bannis. On parlait des pauvres
qu'on avaient à secourir, d'une bonne
promenade qu'on se proposait de faire
dans les bois, des. lectures instructives et
amusantes. Et souvent, le bon père, ve-
nant se mêler à la conversation, l'animait
par des récits piquants, qui faisaient éclater
la joie d'Isabelle et sourire ses parents,
heureux de sa joie.
Cependant, M. de la Rive et sa femme
32 UNE VEUVE
s'étaient déjà dit plus d'une fois que les
convenances les appelaient auprès de leur
mère, eux et leur fille; -car Isabelle ne lui
avait pas encore été présentée. Ce n'était
pas que, plus d'une fois, ils n'en eussent
exprimé l'intention clans leurs lettres;
mais l'aïeule, peu soucieuse de faire voir
au noble faubourg ce qu'elle appelait le
fruit d'une triste mésalliance, répondait
toujours par des fins -de non recevoir. Sa
santé, écrivait-elle, était bonne, et ne de-
vait, par conséquent, donner aucune in-
quiétude. Un. voyage serait bien - fatigant
pour sa'bru et pour sa fille, cette enfant
s'ennuierait certainement.. Et puis, la vi-
vacité naturelle n'irait pas bien avec le
calme crue réclame le grand âge. Elle
aurait dit volontiers à son fils : — Venez
UNE VEUVE 33
tout seul, — mais elle savait qu'une pa-
reille offre serait mal accueillie. M. de la
Rive entendait que sa femme fût de moitié
dans les égards que l'on avait pour lui.
Enfin, l'orgueil de la noble dame dut plier
un peu. On commençait à s'étonner tout
haut de ce qu'une mère n'éprouvait pas le
besoin d'embrasser son fils, et avec lui,
sa petite-fille, qu'elle n'avait pas encore
vue. Passe pour la bru, disait le fier fau-
bourg; mais un fils, une petite-fille ! .
La grande dame se résigna donc à écrire
à son fils,, et elle s'humanisa jusqu'à l'ap-
peler du nom qui lui rappelait son. en-
fance. Ces noms ont quelque chose de ma-
gique, qui remue toutes les fibres du coeur.
— « Si tu veux me venir voir, lui disait-
elle, comme tu m'en as plusieus fois té-
34 UNE VEUVE
moigné le désir, mon cher Georges, je
ne m'y oppose nullement, nous parlerons
de nos intérêts communs, de notre famine;
je ne t'engagerai pas à faire un long sé-
jour chez moi, je sais que le soin de
tes affaires particulières te réclame. A
bientôt donc !»
- ; Et-, - dans une; sorte - de- post-scriptum,
elle ajoutait : « Si ta femme veut m'amener
sa fille, qu'elle . t'accompagne ; mais je
crains bien que ce long voyage ne les fa-
tigue ».
Ce post-scriplum tant soit peu imperti-
nent émut vivement le coeur de la pauvre
femme dont tout le crime était d'être sans
blason, et son mari froissa avec indigna-
tion l'insolente lettre; mais ils se mentirent
l'un à l'autre, et, tous deux, ils parurent
UNE VEUVE . 33
accepter, avec empressement, l'invitation
qui leur était faite. Ce n'était pas que
M. de la Rive fût inquiet de l'accueil qui
attendait sa femme dans le salon de sa
mère. Il la poserait fièrement en face des
plus fiers hobereaux, en face de sa mère
. elle-même, comme il avait déjà fait, et sa
femme, sûre de son puissant appui, se
présenterait avec une confiance respec-
tueuse. Quant à Isabelle, tout était bonheur
pour eRe dans ce voyage. Le départ fut
donc décidé, et le jour de l'arrivée très-
prochaine annoncé.
Cet empressement étonna un peu la
très-peu affectueuse douairière. Peut-être
avait-elle compté sur quelque obstacle au
voyage; mais sa mauvaise fortune disposa
les choses d'une autre manière. Il lui
36 UNE VEUVE
fallut donc faire, comme on dit, contre
fortune bon coeur, et l'arrivée prochaine
de ses enfants fut officiellement dénoncée à
son entourage. Elle en reçut de malicieux
compliments ; car on devinait la contrainte
qu'elle s'imposait en présentant, de nou-
veau, celle qu'elle avait appelée la petite
"roturière. On"attendit.- -.- -.-
Cependant la famille arrivait, toute la
famille! Pauvre aïeule ! obéissant à un
mouvement qui ne lui avait pas été im-
primé, Isabelle s'élança dans les bras de
son aïeule, qui tardèrent un peu à s'ouvrir
pour la recevoir. Madame de la Rive vint
à la. fière douairière avec une aisance
parfaite, avec une respectueuse confiance,
qui l'étonna et ne lui déplut pas. Le len-
demain, grande réunion au salon, pas un
UNE VEUVE 37
des habitués n'y manqua. On épiait avec
malice, les rapports difficiles de la belle-
mère et de sa bru, la position nécessaire-
ment épineuse du mari, et l'on se faisait
fête à l'avance des libertés, du sans-façon
grotesque de la. petite -paysanne.- Mais bien
grand fut le. désappointement, de toutes,
ces bonnes âmes, quand elles virent la
douairière présenter, sans la moindre ap-
préhension, sa bru et sa petite-fille ; quand
elles virent celle qu'elles s'étaient habituées
à appeler la petite roturière, : prendre une.
part facile à la conversation et montrer
toutes. les habitudes du meilleur monde.
Isabelle, la petite paysanne, comme on-
l'appelait, ne s'éloignait pas de sa mère,
gardait un silence discret, répondait briève-
ment, poliment, à ceux qui lui parlaient,
3
38 UNE VEUVE
et souriait d'une manière charmante à
ceux qui lui souriaient. Pour M. de la
Rive, il était un heureux père, un heureux
époux. Cependant, le séjour à Paris fut
prudemment abrégé. On ne laissa pas le
temps à l'aïeule- de s'ennuyer de la pré-
sence de ses hôtes ; mais, quand on lui
annonça un départ presque immédiat, il
lui échappa de dire : Déjà !»
Ce seul mot, la première bonne parole
qui eût encore frappé les oreilles de
M. de la Rive et de sa femme, leur fit
oublier bien des paroles amères. Les dés-
hérités ne sont pas exigeants.
On revint avec joie aux lieux où la
contrainte n'était, pas connue, où le plus
heureux était celui, qui faisait le bonheur
de l'autre. Jamais leur chère petite mai-
UNE VEUVE 39
son ne leur avait paru si belle. Le par-
terre n'exhalait pas de si doux parfums
- avant leur départ. Ces bosquets n'offraient
pas une ombre si délicieuse, et les chants
des petits oiseaux n'étaient pas si harmo-
• nieux. Une absence de huit jours avait
suffi, à tous ces miracles. Douce illusion,
que l'on doit aux lieux où l'on a connu
le bonheur !
Mais tant de félicité jetait quelquefois
la craintive épouse dans une vague rêve-
rie, qui troublait le calme de son âme.
Elle se 'disait alors : ? Si notre existence
est un mélange de jouissances et de cala-
mités, le tour des calamités, ne doit-il
pas bientôt venir?...
Mais elle n'affligea pas son mari de
-ses tristes réflexions. Pourquoi trou-
40 UNE VEUVE
blerait-elle sa confiance dans l'avenir.?.
Quand une inquiétude vague s'est em-
parée de notre âme, et que cette inquiétude
doit être un mystère pour ceux qui nous
entourent, fnos regards cherchent, en de-
hors de ce cercle, un coeur qui s'ouvre
facilement à la pitié. Heureux alors celui
•qui a su se-faire de bons amis ! Ils répon-
dent-à son premier appel.
Cette consolation était réservée à ma-
dame de la Rive. Entre toutes les person-
nes que ses vertus aimables lui avaient
attachées, elle en distinguait une dont la
sympathie ne pouvait lui être douteuse.
C'est elle qu'elle appellera à son secours. '
Elle seule saura calmer ses mortelles in-
quiétudes, ou la fortifier contre un avenir
douloureux. Pour la. première fois, elle
UNE VEUVE 41
cacha quelque chose à son mari, et elle
écrivit secrètement à son amie :
" « "J'ai besoin de vous, ma chère Su-
zanne, mon âme flotte dans une grande
perplexité. Chose étrange ! j'ai peur de
mon bonheur. Tout me sourit, mon mari
m'aime, de toute sa tendresse, ma fille
m'aime aussi, comme on aime à son âge,
avec abandon. Coeur, esprit, santé, Dieu
lui donne tout à la fois. La fortune nous
.sourit, nous avons de bons amis. Rien ne
nous manque de ce qui fait notre félicité
sur la terre.-Et, je vous le répète, c'est là
ce qui me fait peur. Si nos biens et nos
maux se doivent compenser, si c'est une
loi de notre existence, quel affreux mal-
heur me' menace donc? J'ai besoin de
42 UNE VEUVE
m'appuyer sur-vous, ma chère Suzanne;
car mon âme est bien abattue.-, Venez
donc! »
» MARIE. »
Mademoiselle Rével, ~ ainsi se nom-
mait l'amie de madame de la Rive,/ —
ne répondit pas. à cette lettre. Elle accourut
aussitôt,, en vraie. Notre-Dame de Bon?Secours
qu'elle était, et comme on l'appelait. Alors
seulement, monsieur de la Rive sut qu'elle
venait sur l'invitation cle sa femme. « Mon.
ami, lui dit-elle, tu lie me. gronderas pas
de la surprise que je t'ai ménagée. » Elle
ne. fut pas grondée, en effet. C'était une
bonne fortune, que l'arrivée de mademoi-
selle Rével dans une maison, et M. delà
Rive en témoigna toute sa joie. A un es-
prit orné, mademoiselle Rével joignait une
UNE VEUVE 43
modestie, une simplicité de manières, qui
jetaient comme un voile sur des con-
naissances vraiment remarquables. Aussi
pouvait-on observer qu'elle n'avait jamais
excité la jalousie d'aucune femme. Souvent
recherchée en mariage, elle n'avait pas eu
le temps d'aimer pour ellermême. Cette
abnégation formait un singulier et triste
contraste avec, cet égoïsme qui paraît se
livrer, tandis que, par un savant calcul, il
apprécie tous les avantages qu'il retirera
d'un sacrifice apparent. D'une piété fran-
che, indulgente, elle n'avait jamais une
parole, d'aigreur contre ceux qui traitaient
légèrement les choses de la religion. La
tristesse de son silence disait seulement
qu'elle souffrait de cette irrévérence. Ce
qui étonnait 'au premier abord, c'est qu'a-
44 UNE VEUVE
vec cette évangélique indulgence qui la
caractérisait, elle se montrait' sévère à
l'endroit des indélicatesses. Cette âme droite
se révoltait, comme à son insu, contre tout
ce qui lui paraissait être une violation des
lois de la morale.
Sa conversation était agréablement ani-
- niée/ et Tinnocence sereine de "son" âme
lui donnait une douce gaieté. Aussi, le
jour se fît-il dans l'âme de son amie, dû
moment où elle parut. Mademoiselle Rével
plaisanta agréablement madame de la
Rive sur la peur qu'elle avait de son
honneur : « Commençons nar iouir du
bien que Dieu nous envoie, lui disait-elle.
Il serait plaisant que nous lui en fissions
une sorte de reproche. Voici une char-
mante journée; nous devrions peut-être
UNE VEUVE 45
nous en désoler, parce qu'il est permis de
penser qu'avant un mois nous aurons un
orage épouvantable. Quand je suis aune
bonne table, ma foi ! j'y fais honneur,
sans m'affliger de la pensée que,.demain
peut-être, il pourra bien arriver que le
rôti soit brûlé, ou la crème tournée. ».
Et madame de la Rive de s'amuser
beaucoup de la riante philosophie de son
amie.
La conversation de mademoiselle Rével
avait aussi du charme pour les enfants,
parce qu'elle était naturelle, parce que, sans
qu'elle s'en aperçût, son coeur allait au-
devant de cet âge. Aussi était-elle recher-
chée d'Isabelle, au point de rendre sa mère
jalouse, s'il lui eût été possible d'être
jalouse de quelqu'un. Toujours prête à
3.
.46 UNE VEUVE
obliger, elle partageait avec son amie
la haute direction du ménage, ou bien
elle devenait l'-insti-tutrice d'Isabelle. M. de
la-Rive se jetait quelquefois au milieu de
ces leçons; et, passant insensiblement à
des considérations plus élevées, il avait
avec elle de sérieux entretiens sur les
travaux de nos plus grands maîtres. Ma-
demoiselle-Rével était de force A le suivre
dans ces hautes régions. Mais bientôt, la
modeste savante revenait, avec une char-
mante simplicité, aux plus minces détails
du ménage, qu'elle discutait. avec son
amie.
Elle aimait à raconter de petites histoi-
res, à citer de petits contes, qui portaient
avec eux leur instruction tout en égayant
la conversation. Ainsi, comme on parlait
UNE VEUVE 47
un jour de l'habileté avec laquelle nous
dissimulons nos défauts, tandis que nous
mettons çomplaisamment en évidence les
défauts des autres, elle demanda si on
connaissait l'histoire des deux besaces.
Comme il lui fut répondu que non, elle se
mit alors à la raconter avec: un grand
sérieux, et elle s'y donna un rôle.
« Un jour, je veux dire une nuit, qu'en
attendant le sommeil je m'amusais à re-
passer dans mon esprit nos ridicules, je
fis choix de celui qui. consiste à couvrir
nos défauts d'un triple voile bien épais, .
tandis que nous.nous chargeons bien vo-
lontiers du soin de mettre dans le plus
beau jour les défauts des autres. Le som-
meil m'ayant surprise dans ce plaisant
examen, . les songes, qui forment son

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