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Catherine Dufour Valaam (Nouvelle extraite du recueilL’Accroissement mathématique du plaisir)
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Catherine Dufour — Valaam
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Catherine Dufour — Valaam
Retrouvez tous nos livres numériques sur e.belial.fr Discuter de ce livre, signaler un bug ou une coquille, rendez-vous sur les forums du Bélial’ forums.belial.fr ISBN : 978-2-84344-322-0 Parution : janvier 2011 Version : 1.0 — 26/01/2011 © 2011, le Bélial’, pour la présente édition
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Catherine Dufour — Valaam
POUR OBTENIR LE VISA DE LACEI, j’avais réservé depuis la France à l’hôtelIntouristde Moscou, avenue Gorki. La navette de l’aéroport me déposa devant le perron gardé par trois cerbères en jaquette. Je montrai mon passeport et entrai dans le Golden Hall, un hangar crasseux blindé de plaques de cuivre où se croisaient des touristes japonais, des hommes d’affaires allemands et des garçons d’étage hargneux, occupés à vendre l’Intourist par petits bouts à des Caucasiens. Sur des banquettes en plastique orange, des filles de quinze à trente-cinq ans attendaient. Elles portaient de courtes robes noires, des cheveux décolorés et un air triste. Je posai mon sac dans une chambre du onzième étage (une boîte en peluche marron) et visitai les bars les uns après les autres : le bar italien du deuxième, le bar chinois du quin-zième, le bar espagnol du rez-de-chaussée, le bar allemand de l’entresol. Le salon de thé, au dix-septième, était fermé, et le casino hors de prix. Je m’installai finalement auTraveller’s Bar, à côté de la plus jeune des putes, une gamine maigre aux cheveux bicolores (blancs à la fin, noirs au début). Elle suçait un verre de sok, ce sirop gazeux qui a le même goût que les œufs de Pâques en sucre. J’essayai d’engager la conversation en anglais, en allemand puis en russe, elle me répondit par monosyllabes. J’appris quand même qu’elle était supposée s’appeler Tania, née à Komsomol sur Amour, étudiante. Je la laissai à son sirop et dépliai leMoscou Times. Deux moustachus en cravate vinrent s’asseoir à notre table, nous offrirent à chacune une bière et se lancèrent dans une conversation en english business. J’en étais aux petites annonces quand ils adressèrent la parole à Tania. Ils se levèrent presque aussitôt, elle les sui-vit docilement. En face de moi, deux filles sirotaient leur sok, assises de travers sur un banc en bois, les épaules navrées et les yeux dans le vague. Je finis mon verre, montai dans ma chambre, bus un peu d’eau du robinet hydrochlonazonée, tirai les épais rideaux marron sur la lumière bleue du néon Panasonic et me couchai. J’avais le blues. Le moscues. Moscou est une ville à chier. Soyons honnête : je ne suis pas une touriste. Je suis quelque chose comme amateur d’art. D’icônes anciennes, surtout. Depuis la chute du mur, la Russie ne brade pas seulement ses petites filles et ses grands hôtels : elle dépouille ses églises pour orner, contre devises, les murs occidentaux. Je m’y connais un peu, assez pour savoir qu’une belle icône pré-dix-septième rembourse très largement le voyage. Et aussi que l’export d’antiquités, fut-ce d’une balalaïka usinée des années cinquante, est rigoureusement interdit. Et encore qu’à l’aéroport de Saint-Pétersbourg, la fouille douanière s’effectue en deux temps : fouille des bagages (glisser l’icône dans sa ceinture, mettre un grand pull par-dessus et présenter son passeport d’un air absent) puis fouille corporelle (pro-fiter de la file d’attente entre les deux pour ranger l’icône dans une valise qui sera directe-ment enregistrée ; c’est idiot mais c’est comme ça). Et enfin qu’on ne trouve pas, sauf mi-racle, une belle icône pour trois mille roubles à Moscou ou à Saint-Pétersbourg. Mais dans les confins de la Karélie, oui.
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Catherine Dufour — Valaam
Tout le nord-ouest de la Russie meurt de misère sur les débris de ses splendeurs pas-sées. Dans chaque village, à l’ombre de l’église éviscérée, se tient un marché miteux où pour-rissent pêle-mêle des fruits anémiques, des manteaux de l’armée rouge en laine feutrée et des icônes magnifiques. Elles remontent au temps où la Karélie était encore le grand carrefour baltique, quand les marchands ukrainiens partaient en caravanes à la rencontre des porteurs d’ambre et des saulniers d’Arkhangelsk. Sur les routes déferlaient des hordes de mercenaires anglais, de brigands hollandais et de soldats suédois, aux croisements les sbires du patriarche mosco-vite allumaient de grands bûchers pour cuire les raskolnikis par douzaines. Les écrivains d’icône de l’école Onéga descendaient vers Kiev ou Novgorod apprendre les techniques nouvelles, saluant au pas-sage ceux qui remontaient de Constantinople la tête farcie de merveilles. De ceQuattro-centoaussi hiératiques, naïves et puissantes quearctique, il reste des œuvres somptueuses, des cathédrales. Nous nous rendons un service mutuel : je les sauve de la pourriture, elles me sauvent du triste sort de « chargée des relations culturelles de la mairie de Béton-Bazoche ». Le lendemain matin, sous une pluie battante, j’allais traîner dans le Kremlin. Un bon touriste traîne toujours un moment dans le Kremlin. Je devais y retrouver un contact : lapin. Je pris quelques photos de Basile le Bienheureux sur fond de nuages noirs, assistai à une re-lève de la garde et achetai à l’Intouristun ticket de bus. Mon contact avait déménagé pour une vie meilleure, à l’ouest. J’ai repris le bus. Le nez collé à la vitre, j’ai regardé défiler les rues sans arbres et les monuments culottés de carbone. Des bancs de piétons se hâtaient parmi les embouteillages de trabans ruinées. Quelques li-mousines maffieuses, sans plaques, étaient garées n’importe comment au beau milieu des immenses chaussées. Au pied des immeubles pelés, les magasins montraient des vitrines opaques. Sur les trottoirs, entre les étals de matriochkas et les kiosques-à-tout-vendre (Coca Cola, DVD pirates, cigarettes américaines, capotes et kalachnikovs), des gamins proposaient de vieux numéros de laPravdaet des casquettes du KGB. À la descente du bus je pris le pe-rerot, le passage souterrain qui va de la Place Rouge à l’Intourist. Sur deux files, d’un bout à l’autre du pererot, des vieillards adossés au mur tendaient aux passants l’un un paquet de jambon, l’autre une baguette de pain, ou encore un chaton ou une bouture de tomate. Je m’arrêtai pour écouter un joueur de saxo, posai un paquet de roubles dans l’étui de son ins-trument et rentrai à l’hôtel. Il pleuvait toujours. J’avais un putain de blues. En arrivant sur le palier du onzième étage, je trouvai Tania effondrée dans un fauteuil, le visage dans les mains — je la reconnus à ses cheveux très blancs aux racines très noires. Un des cerbères duGolden Hallserrés. Il me jeta un regardse tenait debout devant elle, tout rouge et les poings furieux. Visiblement, j’interrompais une belle scène du Deux : Tania ne devait pas rapporter assez, ou bien elle avait mordu un client. J’avais à peine tourné l’angle du couloir qu’il re-commençait à l’insulter. Comme je passais makey cardle lecteur de ma porte, dans j’entendis un bruit de claque et un cri. Je courus jusqu’au palier, pour voir l’ascenseur se refermer. Je regagnai ma chambre, shootai dans la porte de la salle de bain qui s’obstinait à
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s’ouvrir toute seule et repliai mon maigre bagage. J’en étais presque à regretter Béton-Bazoche. Je pris quand même le temps, le lendemain, d’aller jeter un œil au marché d’Izmaïlovo, sans me faire d’illusion. On ne trouve même plus d’icônes à Moscou. Les choses qu’on ose vendre sous ce nom pour 150 $ sont des ex-voto saint-sulpiciens écrits à la feuille d’or sur du chêne et protégés avec du vernis. Pourquoi pas de la gouache sur du bao-bab ? La vraie icône commence par une belle planche de tilleul ou de peuplier, ne s’écrit qu’au jaune d’œuf teinté et ne se protège qu’à l’huile de lin. Il était temps de remonter vers la Karélie, à l’allure nonchalante du touriste. Avant midi, je récupérai mon passeport à l’hôtel et pris le métro, stationMarksa Pros-pekt. Un voyageur me bouscula alors que je montais dans la rame : je me retournai et recon-nus Tania. Engoncée dans un imper en plastique noir, elle serrait un petit sac en skaï contre sa poitrine. Elle s’assit sur une banquette et plongea le nez dans un numéro duMoscou Times. Installée pas trop loin, je la regardai en coin : toutes les trente secondes, elle levait de son journal des yeux terrifiés et guettait autour d’elle. Puis elle tapotait son sac, remontait son col, tirait ses cheveux sur son nez avec des mains en sueur noircies d’encre. Je la suivis sur le quai de Komsomolskaïa, pressai le pas pour ne pas la perdre dans la foule qui trottait vers la gare de Léningrad et pris juste à sa suite un billet pour Saint-Pétersbourg. Talonnés par des meutes de touristes, les porteurs poussaient sur le macadam crevassé d’énormes chariots au milieu d’une foule de jeunes camés, de vieux alcooliques et d’Azéris qui dealaient tout et n’importe quoi dans des encoignures vernies de pisse. Des trains verts fumaient bleu à ciel ouvert le long des quais. Je rattrapai Tania au moment où le nôtre en-trait en gare, m’assis dans le compartiment à côté du sien et m’endormis. Huit heures plus tard, les yeux encore collés, je coursais Tania dans le métro péters-bourgeois, deBaltiskaïaàNevski Prospekt. Je longeai la Perspective Nevski au galop, traversai l’immense place Dvortsovaïa où tournaient des vols de passereaux. Tania acheta un billet pour Pétrozavorsk sur l’embarcadère de l’Ermitage, je l’imitai. Elle avait choisi le premier bateau en partance, leLadoga, un joli deux ponts bleu et blanc qui arriva à quai un quart d’heure plus tard. Des matelots sans pompons installèrent la passerelle. Tania se leva de son banc, ramassa son sac. Je l’imitai, et vis le cerbère de l’hôtel se diriger vers Tania avec un sourire éblouissant. Elle se pétrifia sur place. Je lui sautai dessus : « Tania ! Toi ici ! Mais c’est merveilleux ! » Je passai un bras autour de sa taille, levai l’autre et fis coucou à trois matelots appuyés au bastingage de la coursive supérieure. « Eh, moussaillons ! J’ai retrouvé mon amie Tania ! » Ils me répondirent en rigolant ; je portai littéralement Tania sur le bateau. On vérifia nos bil-lets. Je reçus la clef de la cabine 205, Tania celle de la 209. Je la poussai dans l’escalier et l’enfermai dans les toilettes de ma cabine. On frappa aussitôt à ma porte. « Who’s there ? » J’avais pris ma voix la plus grincheuse : « I’m looking for Tania. » C’était lui. Il avait dû passer le contrôle à coups de dollars.
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« She’s in her cabine, I guess. » J’évitai de faire face à la porte : cet imbécile était bien capable de me composter à tra-vers le panneau. Je commençai à ouvrir mon sac en sifflotant. Ombre à ma fenêtre. Je ran-geai mes affaires, allumai une cigarette et me plongeai dansTristes Tropiques. Quand le ba-teau appareilla, il faisait presque nuit. Je tirai soigneusement les petits rideaux bleus et dépliai une couchette au-dessus de la mienne — un bac en plastique où j’adaptai une petite échelle rose. Puis j’allai ouvrir les toi-lettes : Tania était accroupie sur le lino, enfouie au fond de son imper, les bras noués autour de ses genoux et les yeux ouverts à craquer. Elle avait les dents serrées et elle tremblait. Je la relevai, lui ôtai son manteau et son sac, l’assis dans un fauteuil et lui allumai une cigarette. « Tania ? Oh ! Tania ! Tu me comprends ? » J’avais chuchoté en anglais. Elle hocha la tête. « Tu es en sécurité, ici. Tu ne sors pas de la cabine. Je m’occupe de te rapporter à manger et à boire. Il y a des cigarettes, des journaux, sers-toi. Mais tu ne dois toucher ni aux rideaux ni à la porte. » Elle fit signe que oui. Nous longions les rives de la Neva, piquées de sapins, d’isbas et de grues, avec des flottes de guerre rouillées amarrées au pied de ravissantes églises à clochetons. Sans le paquet d’angoisse caché dans mon placard, cette croisière aurait été un rêve. Les cabines étaient moches comme des boîtes en polystyrène mais les coursives étaient en acajou et en cuivre, avec un long tapis rouge sombre comme dans un film, et sur les ponts badigeonnés de bleu ciel et de blanc éblouissant on trouvait des bancs pliants, en bois clair, où s’asseoir des heures entières pour savourer l’air vif. Je m’arrêtai un instant dans le salon de musique, où une Française jouait Chopin. Vautré sur un canapé bas en velours bleu marine râpé, un jeune homme lisait. La nuit tombait derrière les rideaux bouton d’or, les appliques diffusaient une lumière de bougie. La cloche du dîner me sortit de ma rêverie. Tandis que je m’empiffrais de faux caviar, le directeur de la croisière (un grand soiffard aux yeux bleus qui portait encore fièrement la faucille et le marteau) nous indiqua où se trouvaient les machines, les chaloupes et le plan de navigation. J’y jetai un œil : après la Neva, nous devions traverser le lac Ladoga, nous arrêter sur l’île de Valaam et remonter la Svir jusqu’à Pétrozavorsk sur le lac Onéga, en passant par Kiji. Onéga, Onéga des Icônes ! Le hasard est mon ami. J’arpentai le bateau en long, en large et en travers, cherchant le cerbère et ne le trouvant pas. Je ramenai à Tania une bouteille d’eau minérale, un petit pain rond et trois tranches de saucisson. Je passai à laduty freeacheter aussi une bouteille de vodka, deux paquets de gâteaux et une cartouche de Marl-boro. Tania dormait dans les toilettes, la tête posée sur le couvercle. Je la portai jusqu’à ma couchette. Franchement, non mais franchement, qu’est-ce qui m’a pris ? Une pute dans ma ca-bine et la maffia sur mon dos. Non mais franchement…
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Catherine Dufour — Valaam
Une écluse. Deux écluses. La lumière bleue de la veilleuse au-dessus de la porte me permet à peine de distinguer son petit visage triangulaire. Le bateau ronfle, la porte et la fe-nêtre breloquent. « Que veux-tu faire ? – Valaam ! Je veux aller à Valaam. » C’est une idée, l’île est toute proche de la frontière finnoise. Il suffirait de trouver un bateau pour rejoindre la rive. Et d’éviter le comité d’accueil. Car il y aura un comité d’accueil. « Tu as de l’argent pour te payer un passeur ? – Pas de passeur ! Je reste à Valaam. C’est la terre sacrée ! La maffia ne peut rien à Va-laam. C’est sacré ! Holy earth ! » Et elle répète « Valaam » en se signant, droite puis gauche. « Chut ! » D’accord, Valaam est une terre sacrée. C’est aussi le mouroir où, pendant quarante ans, l’URSS s’est débarrassé de ses handicapés, les parquant là-dedans avec deux vaches, trois poules, un monastère en ruine, pas d’électricité et neuf mois d’hiver. Le ciel et l’enfer sur terre. Je tente de la persuader de passer en Finlande : rien à faire. Dès que j’insiste elle san-glote, se signe et se jette par terre pour se prosterner — à l’orthodoxe. J’ai peur qu’elle fasse trop de bruit et je finis par me taire. Il est six heures du matin. À neuf, les touristes descen-dent sur Valaam. Tania bâille. Je la couche, je la borde et l’écoute s’endormir. À la lumière de mon briquet, je fouille ses affaires. Si elle a emmené un paquet de dollars ou de came, ça pourra servir à négocier avec le cerbère. Et puis, ça expliquerait qu’on la course. Mais il n’y a rien, trois fois rien, un K-Way, quelques billets, des dessous de pute, un pull fait main, un paquet de café et des brimborions qu’on trouve dans lestourist-traps. Et puis une icône. C’est une toute petite icône de plouc. Mais de plouc d’il y a trois siècles. Ou quatre, plutôt. Elle n’a aucune valeur, d’abord parce que le panneau n’est pas d’une pièce, ensuite parce qu’on l’a grattée, pour ôter l’huile de lin noircie. L’huile de lin noircit, c’est le problème de toutes les icônes, mais surtout des icônes dites de coin rouge. Il y avait un coin rouge dans toutes les isbas. Rouge, en russe, c’est la même chose que beau, mais un beau à caractère sacré. Dans toutes les isbas, il y avait une icône dans un coin. Les générations passent et l’icône reste, siècle après siècle, sous un dais de broderie rouge, entre le samovar et le berceau. Comme beaucoup d’isbas étaient construites sans conduit de cheminée, pour lutter à la fois contre le froid de l’hiver et les insectes de l’été, les moujiks vivaient dans la suie, grattant et huilant leur icône tous les vingt ans. Cette icône a été grattée et re-grattée. Elle représente, je crois, une vierge orante maladroitement inspirée de Vladimir. Voyez-vous, cette icône est aux somptueuses fresques hagiographiques des iconostases ce qu’un dessin d’enfant est à l’Annonciation de Van Eyck. Vous vous imaginez, trouvant entre un porte-jarretelles en latex et une Tour Eiffel en plastique un dessin d’enfant quatre fois centenaire ? Un missel populaire médiéval ? Le psautier de Jeanne d’Arc à Domrémy… On a dû prier devant cette icône pour les morts des guerres mondiales (deuxième et première tournées), des Balkans, du Caucase, de Crimée, de Hongrie, de Pologne et de Finlande, prier pour que er crèvent Catherine II l’Usurpatrice et Pierre I le Fou et Dimitri le Brigand — ou prier pour
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Catherine Dufour — Valaam
leur sauvegarde, les slaves aiment les fous. Elle a dû entendre les pleurs de la grande famine de 1600, des invasions polonaises et suédoises, les pleurs pour Godounov, et peut-être même pour Alexandre Nevski ! Et peut-être aussi les actions de grâce célébrant sa victoire sur les chevaliers Porte Glaive, égorgés dans leurs armures parmi les glaces du lac Tchoude ! Non, faut pas pousser. C’était en 1242. Mais honnêtement, j’en salive d’émotion. Et de convoitise. Une icône de coin rouge, une vraie icône d’isba noire ! Honnêtement, rien qu’à me sentir trembler, je n’ose imaginer le grelottement des riches amateurs et partant, le prix que je pourrais en tirer… Non. Je ne la vendrai pas. Elle n’a aucune valeur : elle est inestimable. Une icône de coin rouge ! Et je me rappelle brusquement qu’elle n’est pas à moi. Je la tourne et la retourne entre mes doigts, respire son odeur de vieille carte à jouer, et puis je la repose. On ne vole pas une icône, surtout de coin rouge. J’aime assez les icônes pour savoir à quel point on peut y tenir. Je la demanderai à Tania, dès son réveil. Elle n’a pas voulu. C’est l’icône de son isba, voilà. Elle n’a pas voulu. Je l’ai couverte de terra cotta, je lui ai mis sur le nez une paire de vieilles lunettes de soleil en plastique bleu et je lui ai passé les cheveux au cirage noir. « Donne ton sac. » Je tasse son K-Way et ses dessous dans ma trousse de toilette, qui a un peu une allure de sac à main — tu parles d’un chameau, quand même… « Enlève ton vernis. » J’y ajoute ses brimborions, auxquels elle a l’air de tenir. Mais moins qu’à l’icône. Elle enlève son vernis rouge écaillé. Je leste son bagage avec trois pains au sucre, des cigarettes, cent dollars et de l’aspirine — elle aurait pu faire ça pour moi, quand même… « Enfile ça. » Je lui passe mon jean, un gilet et un blouson qu’elle entasse par-dessus son pull, une paire de chaussettes et de chaussures. La bouteille de vodka et les gâteaux, noués dans le gilet, lui font un ventre de femme enceinte — quand même, avec ce mal que je me donne… Une fois mon appareil photo en bandoulière, je lui trouve l’air assez touriste pour ten-ter le coup. « Tu te tiens droite, tu gardes les mains dans tes poches, tu ne regardes ni à gauche ni à droite. S’il y a du danger, je tousserai. » Je lui montre ma plus belle toux grasse. Elle acquiesce, l’air sérieux, blême sous le maquil-lage. Et moi, pendant ce temps, je râle pour une icône — mais une icône de coin rouge, quand même… Je m’approche d’elle, glisse ma lime à ongle en acier dans sa poche. « Good luck. » Elle hoche la tête. Elle est toute fatalité slave derrière ses verres fumés. Je me penche, pose mes mains sur ses épaules, embrasse sa petite bouche froide et serrée. Puis j’ouvre mes bras et elle s’envole comme un oiseau… en fait, elle se tourne vers la porte. « Let’s go. »
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