Ve Conseil de guerre de Lyon. Présidence du Maréchal Baraguay-d'Hilliers. Affaire Cremer et de Serres. Compte-rendu complet et détaillé de toutes les audiences

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Bureau central des journaux (Lyon). 1872. In-4°. Pièce.
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Publié le : lundi 1 janvier 1872
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Ier CONSEIL DE GUERRE DE LYON
PRÉSIDENCE DU MARÉCHAL BARAGUAY-D'HILLIERS
AFFAIRE
Compte-rendu COMPLET et DÉTAILLÉ de toutes
les audiences
Prix : 20 Centimes
LYON
En vente, au Bureau, central des Journaux
34, RUE TUPIN, 34
Et chez tous les Libraires et Marchands de Journaux
1er CONSEIL DE GUERRE DE LYON
PRESIDENCE DE M. BARAGUEY - D'HILLIERS
Audience du 15 Juillet 1872
A onze heures, le public commence à affluer
à la porte des assises.
Un bataillon de la ligne tait le service.
Les journalistes sont de très-bonne heure à
leur poste.
Beaucoup de journaux parisiens et quelques
journaux étrangers ont envoyé des reporters.
Les places réservées aux journalistes sont en
nombre insuffisants. Plusieurs d'entr'eux no
trouvent point à se caser.
La tribune publique est occupée par des
dames.
Vers onze heures et demie, les témoins et le
public muni de cartes commencent à arriver.
Parmi les témoins, on remarque M. de Frey-
cinet, homme encore jeune, mais à la barbe et
aux cheveux précocement blanchis.
Au banc des défenseurs prennent place :
Mes Muthevon et Dubost chargés de la défense
de M. de Serres ; Mes Frémont et Lechevalier
chargés de celle de Crémer.
Au même banc est assis Me Genton, avocat
de Mme veuve Arbinet.
Presque toutes les notabilités militaires de
l'armée de Lyon sont dans la salle, entres
autres le général Bourbaki. Quelques membres
du clergé.
A midi, le conseil de guerre entre en séance.
Le maréchal Mac-Mahon s'assied à gauche du
maréchal Baraguay-d'Hilliers; le maréchal Can-
robert à droite.
Le général Barry occupe le siège du commis-
saire du gouvernement. Il est assisté de M. le
capitaine Roman.
On introduit les accusés. Leur attitude est
des plus dignes.
M. de Serres est un jeune homme à cheve-
lure frisée, à longue barbe châtain clair, il est
décoré et porte un binocle.
Le général Crémer est un homme d'une tren-
taine d'années environ, regard vif et pénétrant,
oeil d'un bleu clair, physionomie résolue et
sympathique. Il est mince et élancé.
Le greffier donne lecture de l'ordre de ren-
voi dos accusés devant le conseil de guerre.
L'ordre est signé : de Cissey.
M. LE PRÉSIDENT demandé aux accusés leurs
noms, prénoms et professions.
M. DE SERRES répond: Wieezffenski (Auguste),
née, en 1841 à Bayonne, ex-employé à l'admi-
nistration des chemins de fer autrichiens.
M. CRÉMER répond: Crémer (Camille), né en
1840, à Sarreguemines, ex-général.
On procède à l'appel des témoins.
Le greffier donne lecture du rapport qui est
ainsi conçu :
Le 27 décembre 1870, à 4 heures du soir, le
sieur Arbinet, épicier à Dijon (Côte-d'Or), était
fusillé, sans jugement, dans le chemin de ronde
de la maison d'arrêt de Beaune, en vertu d'un
télégramme ainsi conçu, adressé par M. de
Wieezffenski, dit de Serres, à M. Crémer, géné-
ral de division au titre de l'année auxiliaire:
a Hier soir a été arrêté à Beaune, le sieur Ar-
binet, pourvoyeur et espion de l'ennemi, occu-
pant Dijon. Assurez-vous bien, avec l'autorité
civil, de l'identité et qualité du personnage
et faites-le fusiller aujourd'hui, » C'est en
raison de cette exécution sommaire que n'au-
torise aucune loi en vigueur et contre laquelle
s'est élevée l'opinion publique, et légitimement
aussi Mme Arbinet, que M. Wieezffenski, dit
de Serres, et Crémer ont été déférés au premier
conseil de guerre de la huitième division mili-
taire.
"Comment M. de Wieezffenski, dit de Serres,
a-t-il été amené à demander au général Crémer
son concours et comment ce dernier le lui a-t-
il prêté? Ce sont là deux questions majeures à
examiner. Leur solution jettera sur cette affaire
la clarté voulue pour bien déterminer la res-
ponsabilité qui incombe aux deux prévenus;
mais avant de statuer sur ce point, nous croyons
indispensable de faire connaître les circons-
tances qui ont provoqué l'exécution d'Arbinet.
Dès qu'ils se furent emparés de Dijon, les
Prussiens songèrent à s'y établir fortement
pour faire de cette place la base do leurs opé-
rations ultérieures. Leur première préoccupa-
tion fut donc de réunir et accumuler des pro-
visions de toute nature.
En présence de leurs réquisitions considéra-
bles et forcées, la ville fut bientôt menacée
d'une disette prochaine.
Cette douloureuse perspective émut les auto-
rités municipales qui firent alors un chaleu-
reux appel aux négociants et les prièrent de se
dévouer pour aller chercher au dehors les
denrées nécessaires à l'alimentation et aux be-
soins les plus urgents. Le commandant en chef
de l'armée prussienne, très au courant d'une
situation qui pouvait susciter bien des. embar-
ras, s'empressa de seconder les vues de la. mu-
nicipalité, et il fut convenu qu'il viserait les
laissez-passer qui seraient délivrés à ceux qui
on feraient la demande. Cette facilité de l'en-
nemi, contraire à ces habitudes, n'avait cepen-
dant rien que de très-conforme à ses desseins,
car il était naturellement sous-entendu qu'il
prendrait la part qui lui conviendrait des pro-
visions qu'on amènenait à Dijon. Ravitailler les
habitants, c'était donc implicitement pourvoir les
Prussiens. Peu de gens se rendirent compte de
cet état de choses, aussi des récriminations
dégénérant bien vite en accusations violentes,
s'élevèrent-t-elles dans les villes voisines contre
les négociants qui vinrent y faire des achats.
C'est dans ce milieu que nous venons de dé-
peindre que le sieur Arbinet, épicier à Dijon,
entreprit plusieurs voyages qui attirèrent l'at-
tention sur lui et firent planer sur son compte
les soupçons dont il a été la victime. Ces soup-
çons, dont nous venons d'expliquer la nature,
furent, il faut le dire en quelque sorte justifiés
par ses agissements.
Doué d'un caractère léger, vaniteux et hâ-
bleur, le sieur Arbinet ne comprit pas la réserve
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que lui imposait le dangereux métier auquel il
s'adonnait. L'idée de jouer un rôle important,
celle de faire parler de lui, combinée néan-
moins, avec la certitude de réaliser de gros bé-
néfices, le dominèrent à un tel point qu'il ne
prit garde à ses paroles et à ses actes. C'est
ainsi qu'à table d'hôte, dans les différentes loca-
lités où il se rendit, il se vanta de ses faciles
relations avec les Prussiens et, pour mieux en
donner la preuve, il offrit même plusieurs fois
des services et fit entrer à Dijon, avec lui, un
sieur Bault.
Assez perspicace pour comprendre qu'on
pourrait l'accuser d'avoir des relations avec
l'ennemi, il alla au-devant de cette apprécia-
tion , et pour l'écarter complètement il feignit
d'espionner ceux avec qui il s'entendait si bien.
Ainsi à chacun de ses voyages à Beaune il se
présenta chez M. le préfet de la Côte-d'Or, Luce
Villiard , lui donna des renseignements, pré-
tendait-il très- exacts , sur les forces, les posi-
tions et les projets des Prussiens. Malheureu-
sement pour lui, les documents qu'il fournit,
enfants de sa nature, sans consistance, se trou-
vèrent en contradiction formelle avec ceux qu'on
avait de bonne source.
Cette divergence frappa tellement M. Luce
Villiard qu'elle lui fit concevoir des doutes sur
sa sincérité et qu'il crut devoir, lui interdire
désormais l'accès de la préfecture en lui con-
seillant de renoncer au dangereux rôle qu'il
remplissait et de rentrer au plus vite dans sa
famille à Dijon. Ceci se passait le 25 décembre
1870, vers huit heures du soir.
Au lieu de prêter l'oreille à ces paroles aussi
sages que prudentes, le sieur Arbinet quitta la
préfecture et se rendit au café Goby où il savait
trouver les généraux Carré de Busserolles et
Cremer. Ayant eu connaissance que ces mes-
sieurs s'entretenaient dans une salle particulière,
il s'y introduisit furtivement, écouta d'abord
leur conversation et finit même par vouloir y
prendre part. Son attitude et son langage furent
tels qu'on le pria de sortir. Une heure après,
recherché et arrêté par ordre du général Carré
de Busserolles, il fut relâché à la suite do bons
renseignements que fournit sur son compte
M. Jourd'heuil, agent-voyer de Beaune. Au lieu
de profiter de la leçon qu'il venait de recevoir
et de s'abstenir de s'immiscer à l'avenir dans
les opérations militaires, il partit le soir même
pour Chalon-sur-Saône et ayant appris, circons-
tance tenue pourtant très-secrète, que le géné-
ral Bourbaki se trouvait dans cette ville, il des-
cendit à l'hôtel du Chevreuil et poursuivant la
manie, invétérée chez lui, de vouloir quand
même renseigner sur l'ennemi, il s'arrangea de
façon à se ménager une entrevue avec le com-
mandant en chef de l'armée de l'Est. Ayant
recours à un expédient qui lui était familier, il
se posa, à table d'hôte, comme parfaitement au
courant .de la situation et, avisant un officier, il
alla jusqu'à dire que si le général Bourbaki con-
seillait à le recevoir, il lui fournirait les ren-
seignements les plus précieux.
Quelques instants après, admis auprès de ce
général, il eut avec lui un assez long entretien.
Ayant ainsi obtenu ce qu'il convoitait ardem-
ment, c'est-à-dire de passer pour un homme
important, il termina promptement ces quelques
achats qu'il avait à faire et se hàta de quitter
Châlon pour revenir à Beaune, où il arriva dans
la soirée du 28.
Au moment où ces faits se produisaient M. le
sous-préfet Coti recevait, presque simultané-
ment, deux dépêches, l'une de M. le général
Carré de Busserolles, l'autre du ministre de la
guerre, lui signalant les allures suspectes non-
seulement d'un sieur Bassot, mais encore d'Ar-
binet, et lui enjoignant do les faire arrêter.
Stimulé par la présence à Châlon de M. Wie-
ezffenski, dit de Serres, M. le sous-préfet Coti
déploya le plus grand zèle pour rejoindre les
individus qui lui étaient désignés comme pour-:
voyeurs des Prussiens. Il fit mander le commis-
saire de police Georges, lui communiqua les
dépêches qu'il venait de recevoir et lui exprima
son étonnement d'être renseigné du dehors sur
ce qui se passait dans sa propre résidence.
(Piqué au vif par ce reproche, le commissaire
de police se lança avec ardeur sur les traces des
coupables. En peu d'heures, il sut qu'un sieur
Bassot avait effectivement .1,218 sacs d'orge,
venant de Marseille, déposés chez un sieur La-
forest, carossier de la localité, et que le nommé
Arbinet, venu la veille; à Châlon y avait fait des
achats assez considérables sous le nom de
Meunier, de Nuits, et qu'après avoir eu une en
trevue avec le général Bourbaki, entrevue qu'il
a ait tout fait pour se procurer, il était reparti
en toute hâte pour Beaune afin de se soustraire
aux poursuites que pourrait lui susciter son
étrange conduite. Très-fier du résultat de ses
recherches, le commissaire Georges se rendit
de suite à la sous-préfecture. Introduit auprès
de MM. de Wiaezffenski dit de Serres et Coti, il
leur fit un récit tellement accentué des faits
qu'il venait de découvrir que, séance tenante,
M. Coti adressa à M. Luce Villiard une dépêche
ainsi conçue : «.Arbinet, ravitailleur de l'en-
nemi, est a ce moment à Beaune, faites-le arrê-
ter immédiatement, cet ordre ma été transmis
par le ministre de l'intérieur et par le généraf
de Busserolles, son chargement est en oute,
vite, je vous prie.» Comme complément de cette
mesure énergique, il enjoignit au commissaire
Georges de partir à l'instant même pour Beaune
afin de concourir à son exécution. Ce fonction-
naire arriva vers minuit dans cette ville, à l'ins-
tant où le nommé Arbinet venait d'être arrêté
et écroué à la maison d'arrêt. De retour à
Châlon, dans la nuit, le commissaire Georges
I attendit le jour pour rendre compte de sa mis-
sion.
Vers neuf heures du matin il fut mandé par
M. Wieezffenski, dit de Serres, à la sous-pré-
fecture, et en faisant connaître qu'Arbinet avait
heureusement été appéhendé au corps, il rap-
pela la découverte qu'il avait faite relativement
faux sacs d'orge appartenant au sieur Bassot et
flétrit en termes tres-vifs la coupable conduite
des misérables qui pac isaient avec l'ennemi;
surexcité par celte conversation, fortement, ima-
gée, M. de Wiecsffenski, dit de Serres, prit
tout-à-coup la plume, écrivit la dépêche consi-
gnée en tète de notre rapport et en donna lec-
ture aux assistants.
La teneur de cette dépêche parut tellement
exhorbitante au commissaire. Georges, qu'il ne
put réprimer son premier mouvement et s'é-
cria :« Je vous en supplie, attendez, vérifiez au
moins les faits, mais n'allez pas si vile. » A
cette apostrophe inattendue, M. de Wiecffenski,
dit de Serres, se retourna vers lui, et, d'un re-
gard sévère, lui adressa ces paroles : « Qui donc
commande ici? »
Cet incident qui, en temps ordinaire, eut
produit le meilleur résultat, car la sage tempo-
risation que le commissaire Georges s'était spon-
tanément permis de recommander eut sans
doute été prise en considération, démontre à
quel diapason les. esprits s'étaient élevés, puis-
qu'on ne marchandait plus la vie de son sem-
blable.
La terrible dépêche fut donc expédiée et re-
çut sa complète exécution. !
Si l'on examine froidement les faits que nous
venons d'énumérer, on arrivera nous le, croyons,
à celte conclusion que si rien de matérielle
ment palpable ne prouve la culpabilité d'Arbi-
net, sa conduite inexplicable devait au moins
paraître étrange et faire planer de graves soup-
çons sur son compte. Or, le milieu dans lequel
ces soupçons se produisaient, joint à l'efferves-
cence qui régnait et. faisait entrevoir des es-
pions partout, auxquels, on attribuait nos désasT
très, on comprendra: aisément cette figure em-
ployée par un témoin : « Arbinet est un papil-
lon qui est venu se brûler, à la chandelle. »
Les renseignements recueillis par l'instruc-
tion, concernant, le sieur Arbinet constituent
deux courants bien. distincts.
Le premier établirait qu'il était espion et
pourvoyeur de l'armée allemande; le second
démontrait que, excellent citoyen, il n'aurait été
victime que d'une extrême intempérance de
langage et d'un esprit de vantardise.qui l'en- .
traînait, malgré lui, a se donner de l'importance.
Ces deux courants qui, au premier abord, sem-
blent se contrarier, peuvent cependant se con-
cilier si l'on examine à fond les documents que
contient le dossier.
: En effet, le premier ne prend sa source que
dans les faits postérieurs à l'occupation de Di-
jon par l'armée prussienne, tandis que le se-
cond découl ■ des événements antérieurs, en un
mot, la conduite de cet homme aurait parcouru
deux phases que nous croyons pouvoir dépein-
dre ainsi : patriote courageux en présence de
l'invasion, il aurait été contraint de céder à la
force.
Revenu ensuite complètement négociant et*
ses intérêts matériels,dominant, il aurait rêvé
une rapide fortune et ayant passé un facile
compromis avec sa conscience, qui ne lui aurait
pas fait entrevoir toute l'outrecuidance et la
malhonnêteté que renferme cet odieux adage :
« La fin justifie les moyens. »
Cet aperçu qui est le nôtre et qui résulte de
l'ensemble de la procédure, permet d'apprécier
la véritable attitude du sieur Arbinet.
Maintenant que la base de cette affaire est
posée, nous allons la compléter par l'examen
des deux questions mentionnées, dans la pre-
mière partie de notre rapport.
Quelle était la position officielle de Wieez-
ffenski, dit de Serres, à l'armée de l'Est, et quels
étaient ses pouvoirs? Si nous nous en rappor-
tons à M. Cremer, la définition serait celle-ci :
Il était commissaire du gouvernement, et comme
autorité, on avait ressuscité en lui ces repré-
sentants de la première République qu'on en-
voyait aux armées pour surveiller et comman-
der même les généraux.
M. de Wieczffenski, dit de Serres, prié de
nous produire les pouvoirs dont il venait de
nous définir la nature, nous a répondu qu'au-
cun décret, qu'aucune lettre de service ne les .,
avaient spécifiés, mais qu'ils résultaient de toute
une série de dépêches télégraphiques, tant du
ministre de la guerre et de l'intérieur, M. Gam-
betta, que du délégué au ministère de la guerre,
M. de Freycinet.
La lecture de ces dépêches confirme ce fait,
que M. de Wieczffenski, dit de Serres, initié
aux opérations militaires, recevait et communi-
quait des ordres, mais n'avait point personnel-
lement à en donner, et que, de plus, il lui était
interdit de s'immiscer dans le commandement
des troupes. Comme preuve, nous citons le
passage suivant de la Guerre en Province, ou-
vrage de M, de Freycinet :
« Je vois une dépêche de vous à colonel Fis-
cher; je vous prie instamment de vous abstenir
de télégraphier en termes qui pourraient faire
supposer que vous êtes quelque chose dans le
commandement. ».
Comment donc, dans une position si peu dé-
finie, quoiqu'elle le soit nettement quant aux
rapports qu'il devait avoir avec le commande-
ment militaire, M. de Wieczffenski, dit de Serres
a t-il pu donner un ordre d'exécution capitale
au général Cremer qui, il le reconnaît, ne lui
devait pas l'obéissance puisqu'il n'était pas son
chef hiérarchique? En présence de l'espionnage
de plus en plus fréquent et surtout des illicites
approvisionnements de l'ennemi par des Fran-
çais, j'ai cru, dit-il, que, dans l'intérêt de la
défense, nationale, il fallait un exemple frap-
pant, et ma dépèche au général Cremer n'est
qu'un appel pour appliquer dans les plus brefs
délais la, loi martiale, et elle n'est, ni par son
esprit, ni par sa lettre, un ordre d'exécution
sans jugement. De fait, ne demande-t-elle pas
le concours de l'autorité civile locale pour s' as-
surer de la qualité du personnage, qualité si-
gnalée.en tête, et ces derniers ïnqts : Faites-le
fusiller aujourd'hui, prévoyaient tout simple-
ment l'application de la loi,martiale, ne lais-
sant aucun doute sur son effet.
Enfin, je n'ai jamais supposé qu'elle serait
interprétée, autrement, parce que, dans ma pen-
sée je ne pouvais admettre qu'on pût alors, pas
plus qu'aujourd'hui, donner.un ordre d'exécu-
tion sans jugement.
A rencontre dé ces allégations, que nous ne
— 5
pouvons admettre, M. Cremer présente ainsi
ses moyens de défense.
Considérant comme espion et' agent de l'en-
nemi le nommé Arbinet, que je poursuivais de-
puis trois semaines, je ne fus point étonné de
recevoir la dépêche de M. de Wieczffenski, dit
de Serres. Cette dépèche me donnait, a mon
avis, l'ordre de fusiller dans la même journée
ledit Arbinet, après avoir toutefois reconnu
l'identité et qualité du personnage, ce que je
fis faire par l'autorité civile. M'étant assuré que
j'avais bien à faire à un homme portant le nom
d'Arbinet, qu'il était bien épicier à Dijon, ren-
seignement qui, d'après moi, établissait., il. est
vrai, non pas dans le sens de M. Wieczffenski,
dit de Serres, son identité et sa qualité, je l'ai
fait fusiller par un peloton du 32e de. marche
Les termes de la dépêche constituaient, pour
moi, un ordre formel,sans quoi je l'eusse fait
juger comme tous les autres espions et pour-
voyeurs qui me sont tombés sous la main.
Quant aux reproches qu'on veut faire peser
sur moi, d'avoir obéi à quelqu'un qui n'était
mon chef hiérarchique et duquel, par consé-
quent, je n'avais pas d'ordre à recevoir, je ré-
pondrai que, quand je suis arrivé à l'armée de
l'Est, il était de notoriété publique que M. de
Wieczffenski, dit de Serres, était commissaire
du gouvernement, qu'il était le représentant du
ministre et que, du moment qu'il nous commu-
niquait, comme il nous le disait, ses ordres,
c'était au ministre que nous obéissions en lui
obéissant. En un mot, j'ai trouvé cette situation
toute faite et je n'ai pas eu à l'approuver ni à
l'improuver.
Sans discuter les nombreuses divergences
qui ressortent des deux systèmes de défense
présentés par les deux prévenus, nous relate-
rons cependant un incident.qui, selon nons, est
à la charge de M. Cremer. Vers midi la dépêche
de M. Wieczffenski, dit de Serres, lui parvient,
lise rend de suite à la sous-préfecture de
Beaune et en donne connaissance, en ces ter-
mes, à M. Luce-Villiard : « Je viens vous pré-
venir que je reçois à l'instant une dépèche du
ministre de la guerre qui m'ordonne de faire
fusiller Arbinet.» Ce préfet lui demande: » sans
jugement? » Il répond: « c'est l'ordre, il sera
fusillé ce soir à quatre heures. » Eh bien ! si ce
dont ne se rappelle pas M. Cremer, ce court
mais pourtant, significatif dialogue a eu lieu en-
tre lui et M. Luce-Villiard, pourquoi a-t-il d'a-
bord dénaturé les termes de la dépèche de
M. de Serress, et pourquoi, aussi, a-t-il été ser-
viteur assez passif de l'ordre de son prétendu
supérieur pour ne pas tenir compte de l'obser-
vation prudente qui lui était soumise. Beaune
est télégraphiquement à dix minutes de Chalon-
sur-Saône; un télégramme l'eût promptement
renseigné sur la véritable position d'Arbinet et
une exécution capitale sans jugement ne serait
pas venne s'ajouter aux illégalités d'une époque
a jamais regrettable, où l'arbitraire ou le bon
plaisir du premier ambitieux venu; a été si fa-
cilement substitué à la loi.
Quelques témoins ayant donné à entendre que
l'exécution sommaire dont Arbinet a été la vic-
time pouvait, pour une forte part, être attribuée
à l'intempérance habituelle du général Crémer,
intempérance qui le privait de la présence d'es-
prit que lui commandait sa position, nous n'a-
vons pas cru, autant dans l'intérêt de cet offi-
cier que dans celui de la vérité, devoir laisser
passer une semblable allégation sans nous as-
surer de son plus ou moins de valeur. Il est ré-
sulté de nos investigations que, dans les' lieux
et circonstances où nous nous sommes trouvés
en présence du général Cremer, nous l'avons
rencontré jouissant dé la plénitude de ses
moyens et qu'il n'y a pas lieu de tenir compte
d'une imputation que nous croyons malveil-
lante.
Dans cette malheureuse affaire, MM. Wiecz-
ffenski, dit.de Serres et Cremer ont, suivant
nous, agi avec un tel sans façon et une si grande
légèreté que rien ne saurait excuser leur inqua-
lifiable conduite, et nous nous résumons ainsi :
quand l'esprit humain recherchant avec une
, infatigable persévérance la mystérieuse source
de la vie, on est arrivé, effrayé de la responsa-
bilité qu'il encourt, à se montrer si avare d'exé-
cutions capitales, que la peine de mort tend à
disparaître, il sérait donné de; voir, jetant,un
défi au progrès moral, deux jeunes hommes se
faire impunément arbitres souverains, et sans
appel, de la destinée du premier venu, qui leur
paraîtrait suspect? Nous ne pouvons admettre
une aussi monstrueuse prétention contre laquelle,
du reste; toutes les sociétés se sont empressées
de se prémunir en élevant entre elles et ceux
qu'elles jugent cependant dignes d' être à leur
tête, une barrière infranchissable, celle de la
loi, fruit de l'expérience et de la volonté de;
tous.
Si le milieu dans lequel cette affaire s'est pro-
duite sollicite, nous le pensons, des circons-
tances atténuantes, il n'en existe pas; moins un
fait inadmissible et inexcusable, celui d'un ci-
toyen mis à mort sans qu'on lui ait permis de
se défendre, sans que la loi en vigueur, seule
compétente en telle occurence, ail prononcé sa
sentence. Ce que nous annonçons, est si haute-
ment vrai, que les prévenus eux-mêmes, remis
de la fascination qui a un instant oblitéré leur
bon sens, rejettent l'un sur l'autre la lourde
responsabilité qui leur incombe;
M. Wieczffenski, dit de Serres, prétend, en
commentant à son gré le texte si précis de la
dépêche, qu'il n'était pas tellement impérieux,
qu'on dut se dispenser de procéder légalement
pour la mettre à exécution. Une telle explica-
tion n'est pas acceptable, car ces derniers mois:
Faites-le fusiller aujourd'hui seraient en con-
tradiction avec les dispositions de la loi mar-
tiale, qui renvoient au lendemain matin l'exé-
cution des jugements rendus par application de
cette loi. 51. Cremer se retranche devant ce
même texte, qu'il a trouvé d'une clarté sans ré-
plique. J'ai, dit-il exécuté un ordre hiérarchi-
que, et, à ce propos, faisant appel à son intelli-
gence, nous lui demandons comment il a pu se
faire l'exécuteur d'un ordre aussi contraire au
droit des gens, car il ne doit, pas ignorer que
le gouvernement quel qu'il soit, ni un haut di-
gnitaire quelconque, n'ont le droit d'ordonner
une peine capitale sans qu'elle soit sanctionnée
par un jugement.
Au jour désigné par la lecture des procès-
verbaux de l'information, M. Wieczffenski, dit
de Serres, qui, laissé en liberté provisoire avait
dûment été cité à comparaître devant nous, ne
s'étant pas présenté, nous avons passé outre et
rempli cette formalité vis-à-vis de M. Cremer,
seulement.
En conséquence, noire avis est que MM. de
Wieczffenski, dit de Serres, et Cremer soient
mis en jugement, comme prévenus de s'être
rendus coupables, le premier comme auteur, le
second comme complice du meurtre commis
sur la personne du sieur Arbinet. Crime prévu
par les articles 295, 304, 49, 60 du Code pénal
ordinaire, et conformément aux articles 99, pre-
mier paragraphe, 77, quatrième paragraphe,
202 et 267 du Code de justice militaire.
Le greffier donne ensuite lecture du décret
du gouvernement de la défense nationale nom-
mant attaché au ministre de la guerre M. de
Serres, ancien ingénieur des ponts et chaussées,
et d'un autre décret nommant M. Cremer,
généralde division.
M. Cremer présente une observation au sujet
de la date de ce décret « sur l'original, la date
est différente ; cela pourrait avoir de l'impor-
tance, relativement à la composition du con-
seil, cependant je n'insiste pas. »
Le greffier lit ensuite l'acte par lequel M.
Cremer a cessé de faire partie de l'armée acti-
ve, réservant tous ses droits à une pension de
retraite.
Il lit encore lé décret par lequel ont été ins
tituées les cours martiales pendant la guerre
de la défense nationale. Ce décret porte que
l'espionnage sera puni de mort.
Puis enfin, le décret concernant l'armée
auxiliaire.
Cotte lecture achevée, le président adresse
aux accusés et aux défenseurs, les observations:
d'usage.
Interrogatoire des accusés.
D. De Serres, qu'avez-vous à dire relative-
ment au crime dont vous êtes accuse?
R.C'est après avoir connu les agissements
d'Arbinet, et sous le, coup des rapports qui
m'ont été faits, et qui me renseignaient Arbinet
comme un homme dangereux, que j'ai, envoyé
la dépêche, laquelle n'avait pour but que d'en-
gager le général Cremer a appliquer la loi
Rigoureusement. Le général a mal interprété
cette dépêche que j'ai écrite en toute conscience,
Croyant nécessaire, d'agir ainsi dans, l'intérêt
des opérations du général Bourbaki, dont lotit
le pays attendait le salut. J'ai cru qu'il fallait
faire un exemple.
Lorsque j'ai écrit dans la dépêche: « Assu-
rez-vous de l'identité et de la qualité d'Arbi-
net », j'ai voulu dire: assurez-vous qu'il est
espion et pourvoyeur des Prussiens, je ne pou-
vais vouloir dire: « Assurez-vous qu'il est
épicier. »
D. Vous donnez aux mots' une interprétation
fort discutable.
R. Je ne crois pas.
S.. On ne peut pas fusiller un homme sans le
faire passer devant des juges ?
R. Je ne pouvais présumer que M. le général
Cremer interpréterait comme il l'a fait ma dé-
pêche. Il devait savoir qu'il avait l'obligation
de faire comparaître Arbinet devant un tribu-
nal. Je ne pouvais avoir, la prétention; de lui
apprendre ce qu'il avait à faire.
D. Mais pourquoi avez-vous dit : faites fusil-
ler aujourd'hui ?
R. Le patriotisme m'a seul inspiré. Je voulais
dire : Jugez de suite et exécutez st la culpabi-
lité est prouvée. Il y a dans la guerre maints
exemples d'espions exécutés dans de semhla-
bles conditions. On fusillait quelques heures
après le jugement.
M. LE COMMISSAIRE DU GOUVERNEMENT. —
(Vivement) Jamais ! jamais.
LE PRÉSIDENT. — M. le commissaire', laissez
expliquer l'accusé.
M. DE SERRES. —, Je suis persuadé que dans
la situation où je me trouvais, le ministre de la
guerre, lui-même eût agi comme, moi.' A mon
avis la sécurité des opérations du général Bour-
baki était mise en question, et l'opinion publi-
que était insurgée contre Arbinet et les espions
prussiens, en général.
D. Vous avez adressé une dépêche disant, au
ministre: « Le sieur Arbinet, son identité et sa
qualité d'espion constatées, a été fusillé. »
R. Je n'ai su que sept mois plus tard qu'Ar-
binet n'avait pas comparu devant des juges Je
ne pouvais pas avoir l'intention de dissimuler
les circonstances de l'exécution.
D. Mais vous n'aviez point pouvoir pour don-
ner des ordres de la nature de celui qui a
coûté la vie à Arbinet.
R. J'étais adjoint comme auxiliaire à l'état-
major pour surveiller le transport de l'armée
dans le bassin de la Saône et employer tous
les moyens possibles pour réunir le plus grand
nombre de troupes à Châlon.
D. Aviez-vous des instructions écrites 2
R. Etait-ce nécessaire ? Je n'y ai pas réflé-
chi. J'étais dominé par mes préoccupations
patriotiques. Lorsqu'on travaille au salut du
pays, on peut se croire affranchi de formalités
inutiles;
D. Saviez-vous que le général Cremer était
avisé des allures suspectes d'Arbinet?
R. Je l'ignorais ; je suis persuadé que s'il eut
su tout ce que j'ai appris, il aurait lui-même
fait traduire l'espion Arbinet en cour martiale.
Le commissaire demande à M. de Serres
s'il n'a pas fait opérer des arrestations arbi-
traires à Beaune, dans la journée du 27
décembre ?
R. Oui, ces arrestations se rattachaient au
même fait. Il importait de saisir les complices
d'Arbinet.

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