Veillées sur terre et sur mer, par M. de Bussy

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J. Vermot (Paris). 1857. In-16, VIII-387 p..
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Publié le : jeudi 1 janvier 1857
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COLLECTION J. VERMOT
SÉRIE A 8 FRANCS LE VOLUME
DE BUSSY
VEILLEES
SUR MER ET SUR TERRE
La Petite Croix d'Or. — L'Astrologue malgré lui.
Richelier et Gaston de France.
PARIS
J. VERMOT, LIBRAIRE-ÉDITEUR
Succes. de M. HIVERT
— 33, QUAI DES AUGUSTINS, 33 —
VEILLÉES
SUR TERRE ET SUR MER.
VEILLÉES
SUR TERRE ET SUR MER
PAR
M. DE BUSSY
AUTEUR L'ENCYCLOPÉDIE UNIVERSELLE, ETC.
PARIS
J. VERMOT, LIBRAIRE-ÉDITEUR
Successeur de M. Hivert,
QUAI DES AUGUSTINS, 33.
AU LECTEUR
Ua de mes amis, écrivain de Beaucoup d'esprit, alla
un jour chez son éditeur ; — il le trouva vêtu en Turc
et couché sur un divan très-bas, où il s'occupait active-
ment de fumer dans une grande pipe turque, tout en
songeant au moyen à prendre pour publier la seconde
édition d'un livre avant la première.
L'écrivain, à la vue d'un Turc aussi magnifique que
son éditeur, eut honte de son maigre costume euro-
péen ; — il prit néanmoins une pipe et s'étendit sur le
divan, en se drapant dans son paletot d'une façon tout
orientale.
Ils échangèrent quelques bouffées de fumée, après
quoi :
— Qu'y a-t-il? dit le Turc.
— Il y a, répondit l'Européen, que je désire obtenir
un instant d'audience de la part de votre Hautesse.
— Parlez, fit gracieusement le musulman.
— J'ai envie d'écrire deux nouveaux volumes, dit
l'homme de lettres, et je ne sais trop quel sujet choisir.
Quel genre, est le plus à la mode ?
— Faites-moi un voyage, répondit l'éditeur. Depuis
que M. A. Dumas a inventé le beefteack d'ours et les
torrents de vingt-cinq pieds qu'il franchit avec la déli-
catesse d'un isard, le public adore les voyages.
— Je vous ferai un voyage en Orient.
— L'Orient est un peu usé, dit l'éditeur.
Puis il ajouta en souriant aussi gracieusement que
cela lui fut possible :
—Mais une plume de talent aie moyen de tout rajeunir.
L'auteur s'inclina.
— J'y ajouterai, fit-il, une relâche à Alger et dans
nos possessions d'Afrique ; ce sera palpitant d'intérêt et
d'actualité.
Quelques jours après cette conversation, étant allé
chez cet ami, je le trouvai en train de terminer une
page de son livre, en haut de laquelle je lus ce qui suit :
Un an de voyages dans l'Asie Mineure, la Palestine et
l'Arabie, avec une relâche dans nos possessions d'Afri-
que.
La mer était toujours aussi cour-
roucée, et les vagues menaçaient à chaque instant de
nous engloutir. Dans cette extrémité, je dois le décla-
rer pour l'honneur de la vérité, aucune pensée de
crainte ne parvint à se faire jour dans mon âme, gui
n'était frappée que du spectacle sublime qui s'offrait à
nos yeux.
— VII —
Je fis alors observer, quoique humblement, à l'au-
teur :
1° Qu'il n'avait jamais été en Orient.
2° Que n'ayant jamais fait aucun voyage, il lui serait
assez difficile de donner au sien une couleur locale
quelconque.
A cela, il répondit :
1° Que s'il n'avait pas été en Orient, il avait une
pipe qui en venait et qu'il n'avait jamais fumé que du
tabac du Levant.
Quant au second point, il se laissa ébranler par mes
raisons, et il répondit qu'il aviserait au moyen de
voyager.
En effet, il monta le lendemain dans un omnibus
qui le fit voyager jusqu'à Meudon.
A son retour, il termina son livre, qui eut un grand
succès. Il y eut un chapitre sur la politique extérieure
des orientaux qui mit toute la diplomatie en émoi ; et
un autre intitulé : — Une vente d'esclaves à Smyrne,
— au sujet duquel les philanthropes de Paris se mirent
sur les dents.
Si j'ai pris la liberté grande de conter une histoire
aussi saugrenue, c'est pour les gens qui, comme l'au-
teur dont je viens de parler, sont assez heureusement
organisés pour parler de toutes sortes de choses indis-
tinctement, et plus particulièrement de celles qu'ils
n'ont jamais vues.
Comme il a pu m'arriver fréquemment de parler,
dans le courant de cet ouvrage, de la mer, des oiseaux,
du vent, et d'une foule d'autres choses, je pense qu'il
n'est pas inutile de déclarer, pour les Parisiens qui se
— VIII —
sont à peine hasardés à dépasser les barrières, que j'étais
assez porté à avoir sur ma fenêtre des fleurs malades,
emprisonnées dans des vases, et des oiseaux empaillés
par M. Gannal, s'il ne m'avait été personnellement dé-
montré qu'il y a d'autres fleurs que celles qui meurent
•de la poitrine dans nos serres, et d'autres oiseaux que
ceux enfermés dans les cabinets d'histoire naturelle ou
dans le bois de Boulogne.
Ici, comme ailleurs, lorsque je parlerai d'un flot de
la mer, d'une bouffée de vent, de la couleur d'une
pauvre plante perdue dans une crevasse de rocher,
c'est que j'aurai été mouillé par ce flot, j'aurai senti le
passage de cette bouffée de vent dans mes cheveux,
respiré l'arôme de cette plante solitaire. Car une partie
de mon enfance s'est écoulée dans des bruyères pai-
sibles et inconnues où je me baignais dans le soleil, et
si je suis à cette heure bien loin de mon cher Eldorado,
occupé à mettre ces pages en ordre, c'est que, dans
toute l'échelle de la création, en y comprenant la créa-
ture la plus vaporeuse qui puisse éclore de la cervelle
d'un poëte, je ne sais pas un être assez poétiquement
doué pour se nourrir exclusivement d'études et de par-
fums.
LA CROIX D'OR.
A MADAME ***.
C'est pour vous, Madame, que je commence au-
jourd'hui ce journal de bord. Ne vous effrayez pas
cependant à ce début ; je ne prétends pas, le moins
du monde, vous imposer l'obligation de lire mon
journal. — Dieu me préserve de vouloir vous con-
damner à un récit forcé !—Ce que j'en fais, ce n'est
que pour ne pas manquer à cet engagement que
j'ai pris envers vous, de noter, jour par jour, sur
quelques feuilles éparses, ce que le ciel, la terre,
la mer et l'intérieur de notre navire, pourraient
nous offrir de plus remarquable pendant notre tra-
versée du Havre à New-York.
J'ai donc une excellente raison de ne pas négliger
d'amener ce journal à bonne fin ; — et vous voyez
vous-même que chacune de ses pages est un anneau
de ce chaînon invisible et mystérieux qui lie deux
êtres l'un à l'autre et que l'on appelle une promesse.
Songez ensuite à ceci, qu'il me faudra toujours
vous raconter mon voyage d'une manière quel-
conque : — demain, si ce n'est aujourd'hui; — de
vive voix, sinon par écrit.
Avec les souvenirs intimes, les impressions, les
descriptions, les épisodes, etc., etc., mon récit pour-
rait bien s'étendre au delà des bornes les moins
raisonnables. Un narrateur une fois lancé ne s'ar-
rête pas en chemin pour peu de chose ; il n'est
guère possible de l'interrompre avec fruit; et son-
gez quel supplice ce serait pour vous, s'il vous
arrivait, un soir, au coin de votre feu, de vous
être exposée à une narration dont vous ne pourriez
prévoir le terme !
Ainsi, vous voyez que, à tout prendre, il vaut
beaucoup mieux que je rédige à loisir, au courant
de la route, ce journal de voyage; vous pourrez
le lire feuille à feuille, de loin en loin, selon que
vous en aurez envie. Rien même ne vous empê-
— 5 —
chera d'avoir envie de ne pas le lire du tout, pour
peu que vous ayez quelque chose de plus important
à faire, comme de visiter les pauvres, que vous
aimez tant.
Vous souvient-il, Madame, de ce qui s'est passé
entre nous, lorsque j'eus l'honneur de vous faire
ma visite d'adieu?.. Vous voulûtes bien me faire
hommage d'une croix d'or, et me dire, avec votre
bonté accoutumée :
— « Prenez cette croix, et gardez-la en mé-
moire de l'amie de votre mère ; cela vous portera
bonheur. »
Je vous ai cru, Madame; j'ai mis pieusement
sur ma poitrine ce talisman que vous vouliez bien
me donner. Aussi, si jamais je publie ce journal,
je lui donnerai pour titre la Croix d'or. Je crois,
d'ailleurs, que ce bijoux vénérable ne peut qu'avoir
une influence salutaire sur ma destinée.
— 6 -
Lundi 1er juillet 1839.
Étant né à Paris, rue de ***, n° 3, je n'ai réelle-
ment pas de pays.
Les Parisiens ignorent complètement ce que c'est
que l'herbe, le lever et le coucher du soleil, les
bois aux feuillages odorants, les fleurs, la vaste
mer aux flots altiers, et jusqu'à la terre, notre
nourrice. La nature, oeuvre de Dieu, a été rempla-
cée à Paris par des maisons, des trottoirs, des rues
pavées, oeuvre des hommes. C'est triste.
Malgré cela je ne puis quitter Paris sans émotion.
Comme il n'y a pas encore de chemin de fer de
Paris au Havre, je ne risque guère, dans la route,
d'être broyé ou carbonisé.
Je m'embarque, avec mon léger bagage, dans la
diligence de la rue Notre-Dame-des-Victoires, ap-
partenant au frère de Jacques Laffitte, le banquier
contrit de la désastreuse et impie révolution de
Juillet.
Je passerai sous silence les adieux adressés à ma
famille, ceux non moins touchants et beaucoup
plus grotesques de mes voisins.— Il y a entre autres
un gros monsieur, excessivement décoré, qui parle
fort, et se donne de grands airs d'importance. Il
me paraît sentir la chicane ; il a du tigre dans
les lèvres et du serpent dans les yeux, ce doit être
un descendant de Fouquier-Tainville.
Comme il paraît très-bavard, je ne tarderai pas à
découvrir quel est ce vaste personnage. Tout cet
homme a pris place dans le meilleur coin; le coin
n° 1, le coin suprême, le coin particulièrement af-
fectionné par les commis-voyageurs et les dentistes
nomades, — gens qui ont une grande expérience
du confortable dans une voiture publique.
Rien de trop remarquable ne m'est arrivé de
Paris à Rouen,— cette superbe patrie de Corneille.
J'ai continué à être placé à côté du gros homme
court, fort et laid, quoique décoré. Ce monsieur pa-
raissait très-prétentieux, très-satisfait de lui-même,
et c'était avec orgueil qu'il livrait à notre admi-
ration sa tête de Représentant du Peuple, — dans
la supposition machiavélique qu'ils soient représen-
tants du peuple ceux qui sont nommés par qui
vous savez.
Ce monsieur nous apprit donc qu'il était député,
et se nomma. Il nous était parfaitement inconnu.
J'avais en face de moi une charmante jeune fille.
Elle se cachait dans l'ombre, et c'était à peine
si je pouvais entrevoir le profil élégant que, du
reste, elle semblait prendre malicieusement à
tâche de ne me montrer que d'un seul côté. Lors-
que nous descendîmes dans une de ces cavernes
de voleurs patentés qu'on appelle auberges, il
me fut donné de voir les yeux de la belle voya-
geuse, avantage que mes nombreux efforts n'a-
vaient pu me procurer Mais, hélas! ô désil-
lusion!.. elle était borgne Je vous assure
qu'une semblable infirmité dépare le plus beau
visage.
Il me vient une affreuse pensée. Si le gros mon-
sieur décoré allait s'embarquer pour faire la tra-
versée avec moi ! Grand Dieu ! cet hippopotame
ferait sombrer le navire
J'ai besoin d'espérer qu'il s'arrêtera au Havre.
Sans cela, que deviendrait la Justice ? que devren-
draient ses commettants?... Ce monsieur se doit tout
à sa patrie, dont il est un des plus gracieux orne-
ments.
- 9 -
2 juillet.
Je suis arrivé au Havre ce matin. —Je suis des-
cendu à l'hôtel de Normandie. — Si jamais vous
allez au Havre, Madame, défiez-vous de l'hôtel de
Normandie ! Vous pourriez y avoir, comme moi,
pour voisin, un ténor! Or, dans la vie privée, je
ne sais rien de plus horrible qu'un ténor, — si ce
n'est pourtant deux ténors.
Figurez-vous, Madame, que ce monsieur dont la
chambre est contiguë à la mienne, et que je n'ai
pas autrement l'avantage de connaître, a passé une
partie de la nuit à solfier, sous le prétexte qu'il doit
donner prochainement un concert au théâtre. Je
ne sais ce qu'il demandera au public pour se faire
entendre, mais je sais bien, moi, ce que j'aurais
donné de bon coeur pour ne pas l'avoir entendu. I
faut que j'aime la musique comme vous savez que
je l'aime, pour que je ne la donne pas au diable
après le traitement que cet artiste m'a infligé. J'en
suis encore tout malade et tout étourdi. S'il avait
chanté, passe encore ; au lieu de dormir, je me se-
rais résigné à l'écouter, et peut-être m'eût-il
— 10 —
charmé. Mais point. L'impitoyable ténor solfiait,
je vous l'ai dit. — Il faisait plus ! Il commençait un
motif et ne l'achevait pas, passant d'un air à un
autre, sans suite et sans transition. On eût. dit une
classe de chant du Conservatoire. C'était horrible.
Dieu vous préserve, Madame, de l'hôtel de Nor-
mandie ; c'est le voeu le plus cher de mon coeur !..
Mon voisin tapait avait fureur sur un piano de
louage , —il appelait cela s'accompagner.
Un des garçons de l'hôtel m'a révélé que mon
voisin était un homme très comme il faut, attendu
qu'il porte des diamants à sa chemise et gagne
cinquante mille francs par an. Je n'ai pu, malgré
mon amour pour les arts, m'empêcher de faire cette
triste réflexion : quand un chanteur ou une dan-
seuse sont couverts d'or, les vaillants et obscurs tra-
vailleurs, qui, après tout, nous nourrissent, gagnent
à peine de quoi manger. On dit pourtant que ce
pays est chrétien !
Que vous dirai-je du Havre? C'est une ville mar-
chande, qui, à proprement parler, n'a qu'une rue
intitulée : Rue de Paris, qui conduit à la jetée,
d'où le coup d'oeil est splendide, comme tous ceux
de ce genre.
Je n'ai vraiment rien d'extraordinaire à vous
raconter : — je n'ai vu au Havre que des navires,
des ballots de marchandises, des Anglais et des An-
— 11 —
glaises, des chiens sales et des matelots ivres. —
Quand je vois un homme ivre, je le plains, d'abord
parce que c'est la faute de ses passions qui le pous-
sent à chercher dans la boisson l'oubli de sa mi-
sère, puis, parce que c'est encore la faute du mar-
chand, qui lui vend d'horribles breuvages frelatés.
Je vous dirai encore que le maître de l'hôtel où
je suis descendu m'a fait un mémoire d'apothicaire ;
ce pirate m'a traité en frégate conquise. Je me
demande comment j'ai pu payer cette note fantas-
tique, moi, simple journaliste, qui n'ai jamais été
ténor. J'en suis vraiment confus!
En vue du Havre, ce 3 juillet.
Me voici en rade. — Le Havre étale devant nous
ses maisons blanches et se chauffe au soleil. Nous
ne sommes déjà plus en France ; nous sommes sur
la mer, — ce désert immense qui est à tout le
monde et n'appartient à personne.
Malgré cela, chacun persiste ici à se croire en-
core en France ; — notre capitaine va jusqu'à dire
que nous ne sommes pas même partis.
— 12 —
Il se fonde sur ce qu'on ne doit lever l'ancre que
dans la nuit.
Huit heures du soir.
Le peuple s'assemble sur le rivage pour nous
voir partir. Je me figure que parmi la foule des
lazzaroni qui encombrent les quais, il doit y en
avoir un certain nombre qui ne seraient pas pré-
cisément très-fâchés de nous voir chavirer, afin de
savoir comment fait un navire qui se noie.
Après tout, c'est un spectacle tout comme un
autre, et il faut bien pardonner un peu de curio-
sité au pauvre monde. À Paris on a les animaux
de Van Amburgh, ici on n'a que nous.
Ceci me rappelle l'exclamation suivante à l'u-
sage du gamin de Paris :
— » Dieu de Dieu ! ai-je-t'y du malheur ! je n'ai
jamais pu voir un homme tomber d'un cintième !»
Malgré tout ce que je puis me dire pour expli-
quer cette curiosité, je dois avouer qu'elle me trou-
ble un peu; il me semble que l'on ne nous regar-
derait pas ainsi, s'il ne devait rien nous arriver
d'extraordinaire. — Je commence à croire que nous
ferons un peu naufrage.
J'ai à vous prévenir d'une chose assez impor-
tante. — Mon ignorance absolue de la langue nau-
tique ne me permettra pas, dans les premières
pages de ce journal, d'employer autant de termes
maritimes que ma propre dignité et la couleur
locale sembleraient l'exiger ; j'espère cependant
me rattraper dans la suite et entrelarder plus tard
ma narration de plusieurs mots que vous ne pour-
rez pas comprendre.
Bien que je me considère comme parti, le capi-
taine étant d'un avis contraire, je suppose qu'il a
raison, et j'emploie ces derniers moments, qu'il
prétend précéder notre départ, à vous dire ceci en
manière de supplément à mon premier paragraphe:
L'ami le plus agréable c'est celui que l'on ne
voit jamais, et qui vous écrit de temps en temps.
Quand on a besoin de s'entretenir avec lui, on a sa
lettre sous la main, et l'on peut rompre l'entretien
à volonté ; il n'est pas nécessaire de se gêner avec
sa lettre, tandis que, s'il était lui-même présent,
on se verrait dans l'alternative ou de se laisser en-
nuyer patiemment ou de le lui dire.
- 14 —
Un ami de ce genre n'est jamais à charge, et l'on
ne court que très-peu le risque de se brouiller avec
lui. — Cet avantage sera apprécié par tous ceux
qui sentent le désagrément de changer d'ami
comme d'habit.
Encore ma comparaison n'est-elle pas très-juste,
attendu que l'on ne peut pas toujours changer d'ha-
bit aussi souvent qu'on aurait lieu de le désirer.
Dix heures du soir.
Nous continuons de ne pas partir, ce qui me
donne le temps de me rappeler les raisons pour
lesquelles je vais en Amérique. Les voici. . . .
Ces raisons me paraissent suffisantes et peuvent
se réduire à ceci
Il est rare que les hommes soient dirigés dans
leurs actions par des motifs plus raisonnables.
— 15 —
Ajoutons que jamais le moment n'a été mieux
choisi pour s'éloigner quelque temps de l'Europe.
— Une comédie assez triste se joue maintenant en
France ; la cour des Pairs est en train de juger les
accusés du Douze mai.
L'accusateur public ne négligera pas, sans doute,
celte occasion d'accuser la presse d'exciter à la
haine et au mépris du gouvernement. Pour le mo-
ment, je me flatte de n'exciter personne. D'ailleurs,
je ne suis ni républicain, ni libéral, la révolution
me fait horreur ; je suis chrétien.
Minuit.
On fait une visite sur le navire pour voir si per-
sonne ne se tient frauduleusement caché à bord.
On ne trouve rien. — Lorsque quelqu'un s'intro-
duit en contrebande sur un navire en partance, il
arrive ordinairement que, malgré la visite, ce quel-
qu'un n'est découvert que le lendemain du départ.
16 —
Deux heures du matin.
On lève l'ancre. — La nuit est tiède et sereine ;
les étoiles se mirent dans la mer, la brise vient de
terre et nous apporte le parfum des ajoncs de la
côte. Le navire entr'ouvre les vagues avec un frois-
sement monotone et mélancolique. — Autour de
ses flancs et dans son sillage, la mer se couvre d'une
écume semée d'étoiles d'or.
Notre navire se nomme la Maria, — beau nom
comme tout ce qui rappelle la Vierge Marie-des-
Sept-Douleurs, patronne des matelots.
Il est fâcheux que la tournure de la Maria ne
réponde pas à la beauté de son nom. Notre pauvre
trois-mâts est vieux, usé, cicatrisé et badigeonné de
vert et de jaune.
Il n'est pas non plus très-ingambe et ne file
guère que quatre à cinq noeuds à l'heure, au heu
de huit ou dix que nous aurions le droit d'exiger.
Rendons-lui, de plus, cette justice que, même
dans sa jeunesse, il a toujours été mal gréé, lourd,
contrefait et même un peu bossu.
Cette circonstance est d'autant plus affligeante
— 17 —
que j'avais l'intention de faire un charmant portrait
de la Maria et de la comparer à un oiseau de mer.
Il en est de notre navire comme de beaucoup de
gens, qui ne gagnent pas à être connus.
On trouve, dans certains ports, des armateurs
qui se livrent à la spéculation suivante :
Ils achètent à bas prix un bâtiment à peu près
hors de service, et le font assurer pour une somme
considérable ; après quoi, ils engagent un capitaine
et un équipage, et les envoient se briser ensemble
contre le premier rocher venu. Si l'on ne rencontre
pas de rochers, le moindre gros temps fait l'affaire.
Nota. — On admet aussi des passagers.
Il y a au Havre un monsieur qui s'amuse à dres-
ser, d'après ce principe, la statistique des navires
destinés à revenir ou à périr en mer parmi tous
ceux qui partent chaque année. On m'assure que
la Maria figure sur la statistique en question,
comme devant couler bas très-prochainement avec
tout le charme et l'imprévu de la chose.
Cette découverte, jointe au mal. de mer qui com-
mence de tourmenter quelques-uns de mes compa-
gnons, me fait trouver assez mauvaises les raisons
qui ont motivé mon embarquement.
18
Cinq heures du matin.
Nous apercevons à une distance de quelques
lieues les feux de la Hève. Là-bas, à l'horizon, la
côte de France s'élève au-dessus des eaux comme
un point noyé dans des flots de vapeur bleue. Le
petit port de Honfleur étale ses maisons grises qui
baignent leurs pieds dans la mer. Les bateaux
pêcheurs, avec leurs voiles blanches, ressemblent à
des mouettes qui essaient leurs ailes au soleil.
En regardant tout cela, le coeur se serre, et l'on
se sent triste malgré soi. Quand l'on part sait-on
toujours où l'on va et si l'on reviendra jamais ? J'ai
presque le mal du pays en songeant à la France,
Beau pays qu'en un frivole espoir
On quitte le matin et qu'on pleure le soir.
19 —
Dix heures du matin.
Etonnement, agitation, tumulte. On vient de s'a-
percevoir qu'un homme était caché à bord. On s'em-
presse autour de lui, chacun l'interpelle.
— D'où êtes-vous? Que voulez-vous? Que faites-
vous? Pourquoi vous trouvez-vous ici?
L'homme ne connaît personne, et personne ne le
connaît; il s'inquiète peu de l'indignation générale
et fume tranquillement sa pipe. On lui demande où
il s'est tenu caché, il répond :
— Dans le canot.
— Qu'a-t-il mangé dans son trou?
— Un morceau de pain et une moitié de hareng
saur.
L'équipage, exaspéré, ne pouvant le jeter à l'eau,
se contente de le nommer, à l'unanimité, marmi-
ton du navire. Ce traitement honteux n'humilie
pas notre homme, qui consent volontiers à laver la
vaisselle à bord, pourvu qu'il fasse gratuitement la
traversée de New-York.
Malheureusement pour lui, nous rencontrons un
chasse-marée. Le capitaine prend son porte-voix.
— 20 —
— Ohé de la barque ! Ohé ! Où allez-vous, s'il
vous plaît?
— En France, à Tréport.
— Voulez-vous nous prendre un homme ?
— Volontiers, capitaine.
La Maria et le chasse-marée mettent en panne.
Notre homme est troublé, et ce n'est pas trop de
quatre matelots pour le décider à revenir dans sa
patrie à bord du bateau pêcheur.
L'équipage l'accable de huées en le priant de
s'en aller. Un matelot perché dans les haubans lui
crie :
— Bien des choses, de ma part, à votre aimable
famille !
Midi.
La terre de France disparait entièrement à l'ho-
rizon. Ouvrez votre fenêtre, Madame, et recevez
mes adieux que je confie au vent de l'ouest.
21
5 juillet.
Pleine mer. — Les vagues déferlent le long du
navire. L'Océan se joue dans son lit immense,
comme un cheval indompté. C'est ici qu'il convient
de lire cette strophe :
La mer! partout la mer ! des flots, des flots encor ;
L'oiseau fatigue en vain son inégal essor.
Ici des flots, là-bas des ondes;
Toujours des flots sans fin par des flots repoussés;
L'oeil ne voit que des flots dans l'abîme entassés,
Rouler sous des vagues profondes.
Notre équipage se compose du capitaine Born,
homme instruit, d'un commerce agréable et de
bonne compagnie.
D'un second,
D'un pilotin,
De deux novices,
Et de quatre matelots.
Ce qui fait à peu près la moitié de l'équipage né-
cessaire à un trois-màts. — Que voulez-vous ! les
— 22 —
temps sont durs, et les armateurs éprouvent le be-
soin de faire de petites économies.
Avant de parler des passagers, il est nécessaire
d'ajouter un mot sur une industrie à l'usage de
quelques armateurs. Ces messieurs persuadent de
temps en temps aux ouvriers et aux cultivateurs
des côtes que les républiques américaines livrent
gratuitement aux étrangers autant de terrain vierge
qu'ils en peuvent désirer. Il ne s'agit donc plus,
pour faire fortune, que de traverser la mer. Le
prix du passage n'est pas très-élevé pour de pau-
vres gens comme eux. Ils donnent ce qu'ils peu-
vent, cinquante, soixante ou quatre-vingts francs,
selon leurs moyens ; ce qu'en font les armateurs,
c'est seulement pour les obliger. On appelle émi-
grants les pauvres diables qui se laissent ainsi sé-
duire. Arrivés en Amérique, on leur donne de la
terre à discrétion. La première année, il faut défri-
cher et ne pas compter sur une grande récolte. Les
années suivantes amènent insensiblement de
meilleurs résultats. Au bout de cinq ans, ce terrain
défriché par les émigrants se trouvant en plein rap-
port, le gouvernement américain qui est républi-
cain et protestant, le leur retire, et consent à le
leur vendre à tant l'arpent, — à peu près selon le
prix de la terre en Europe. Il va sans dire que les
émigrants n'ont pas le premier sou à donner ; mais
— 23 —
il leur reste la ressource de mourir de faim ou de
nostalgie, et d'émigrer de nouveau pour l'au-
tre monde. — Sic vos non vobis.
Rendons cette justice à la bonne foi puritaine
des Etats-Unis, qu'ils secondent puissamment les
efforts des armateurs en lançant de temps en temps,
en Europe, des prospectus destinés à leur amener
des blancs pour défricher leurs terres. Ils se ser-
vaient autrefois de noirs pour cet usage, mais
comme ces derniers coûtaient davantage, attendu
qu'il fallait les acheter et les nourrir, ils se conten-
tent maintenant de faire la traite des blancs, qui
leur rendent le même service, et ne coûtent abso-
lument rien. D'ailleurs la philanthropie réclamait
depuis longtemps l'abolition de la traite des noirs,
et les Américains des républiques unies sont, avant
tout, philanthropes !
Pour avoir une idée du paradis, il faut lire les
prospectus américains. Ce que veulent ces bons
spéculateurs, c'est rendre service à l'humanité ;
allez ou n'allez pas aux Etats-Unis, peu leur im-
porte. C'est inouï, incroyable, merveilleux. On
donne la terre pour rien, là-bas ; on donne des bes-
tiaux, de l'argent, des instruments de travail; c'est
la philanthropie exercée sur la plus vaste échelle.
Et quelle terre bénie de Dieu que celle de ces forêts
plus ou moins vierges ! Comme tout y pousse en
abondance, — tout ce qui n'a pas l'habitude d'y
pousser : le blé produit du pain tout cuit ; le gibier
se prend, se plume et s'embroche lui-même; les
légumes poussent épluchés ; les poissons n'ont pas
d'arête. Les lions, les tigres ont des dents de dia-
mant qu'ils se laissent arracher pour avoir le plaisir
de les voir toutes montées sur la personne des co-
lons. C'est l'éden de la Bible, plus la jouissance de
l'arbre de la science, moins le serpent. Comment
ne pas croire à de telles promesses imprimées sur
des prospectus ? O Guttemberg !....
Ainsi trompées, des familles émigrent, pleines de
l'espérance la plus robuste, vers ces fortunés ri-
vages Hélas ! hélas ! quelle déception les attend !
Il n'y avait de réel en tout cela que les prospectus..
J'invite fortement les pauvres gens à ne plus
croire aux prospectus des bourgeois américains.
Nous avons abord un grand nombre d'émigrants
allemands et français, puis quelques passagers qui
se rendent à New-York pour affaires, et, parmi eux,
une famille américaine composée du père, de la
mère, et d'un joli enfant blond, qui pleure et se dé-
sole depuis notre départ.
C'est un enfant gracieux, mignon et frêle, comme
on n'en voit qu'au jardin des Tuileries par un beau
soleil. Il a les cheveux vaporeux et transparents ; ses
yeux sont bleus et noyés. La vue de la mer lui a causé
— 25 —
un désespoir profond ; tout le monde le flatte et le
caresse, mais personne ne peut venir à bout de Je
consoler. Sa mère le tient sur ses genoux ; elle est
plus troublée que lui, et craint qu'il ne meure,
d'autant plus que le pauvre petit a le mal de mer.
Cette famille a longtemps habité la France et s'en
retourne dans l'Albany.
Le mari se nomme Juan Alvarès ; il est d'origine
espagnole. C'est un petit vieillard qui a la passion
des oiseaux, et emporte avec lui une douzaine de
cages renfermant des volatiles de diverses espèces
inconnues en Amérique, et entre autres un faisan
apprivoisé qui se pose sur son épaule et qu'il ap-
pelle Fasio.
Quant à sa femme, elle est fort belle et semble
très-bonne mère.
Nous avons encore à bord George, jeune lion
élevé sur le boulevard de Gand, à Paris, où il a dé-
voré une grande fortune, comptant, pour la rem-
placer, sur la succession d'un oncle de New-York
chargé d'années.
Malheureusement l'étoile qu'il filait des yeux n'a
pas filé à l'horizon à l'époque voulue, et George,
voyant que son oncle ne vient pas à lui, prend le
parti d'aller vers son oncle.
Enfin, il y a M. le comte de Hottenterre, qui
passe son temps à avoir le mal de mer, — mal hor-
2
— 26 —
rible s'il en fût, — que je ne puis apprécier qu'avec
les yeux, ne l'ayant jamais ressenti, mais dont le
spectacle m'arrache des gémissements de pitié. Fi-
gurez-vous un malheureux couché sur le pont ou
dans sa cabine, se roulant dans des tortures inouïes,
râlant dans les convulsions les plus douloureuses,
ayant perdu complètement le sentiment de lui-
même , meurtri par les chutes, brisé par les efforts
qu'il fait pour rejeter par la bouche ce que contient
son estomac. C'est surtout lorsque la mer est hou-
leuse et lorsque l'on va vent arrière, que les per-
sonnes sujettes à ce mal. en sont attaquées.
Il faut pourtant ajouter que, à quelques excep-
tions près, les personnes les plus délicates s'habi-
tuent au tangage du navire, et ne sont plus incom-
modées après les premiers jours de navigation. Les
matelots appellent railleusement compter ses chemi-
ses, avoir le mal de mer.
Quant à l'équipage de notre navire, que puis-je
vous en dire ? Ce sont tous des enfants de notre
chère France, rudes, pieux, bons, courageux, dés-
intéressés, laborieux. — Voilà bien le peuple, —
ce pauvre peuple dont les souffrances sont si rudes,
si rudes les éternels travaux ! ce peuple que les
révolutionnaires appellent souverain, et que, de
fait, ils laissent dans l'esclavage du vice et dans
l'ignorance !...
— 27 —
6 juillet, neuf heures.
Le capitaine joue du violon.
Dix heures.
Le capitaine continue de jouer du violon.
Onze heures.
Le capitaine n'a pas cessé de jouer du violon.
Midi.
Continuation du même exercice.
7 juillet.
Il s'est passé hier une scène terrible à bord.
Nous venions de nous mettre à table avec le
capitaine — qui s'était enfin séparé de son insépa-
- 28 —
rable violon, lorsqu'on s'aperçoit que le sel manque
au service. Le capitaine appelle d'une voix formi-
dable le jeune mousse chargé de nous servir pen-
dant le dîner.
— Arrive ici, mauvais moussaillon, et dis-nous
un peu ce que tu as fait de nos salières.
Le mousse baisse la tête en tremblant, et nous
nous disposons à implorer sa grâce, lorsque le ca-
pitaine reprend, avec la même voix : — Tu méri-
tes un châtiment très-grave, mais je te pardonne
cette fois-ci, parce qu'en oubliant de mettre le sel
sur la table, tu as aussi oublié d'y mettre le poivre,
l'huile, le vinaigre, les couteaux, les fourchettes,
et généralement tout ce qui pourrait nous être de
quelque utilité. — Maintenant, va-t'en valser.
Quelle férocité, bon Dieu ! que celle des marins !
Il est arrivé peu après une autre histoire au jeune
mousse. Le capitaine descend dans l'endroit où
couchent les matelots. — Il y a des miasmes ici,
dit-il, mousse, ouvre la fenêtre !
Le mousse obéit.
Un instant après, le second arrive.
— Qui a ouvert cette fenêtre? demande-t-il.
— Moi, mon lieutenant.
— Et pourquoi ?
— Par ordre du capitaine qui a dit qu'il y avait
z'un miasme ici,
— 29 —
— Eh bien ! dit le second, ferme la fenêtre, et
qu'on le prenne, ce miasme !
P. S. C'est George qui m'a conté cette histoire ;
mais on prétend qu'elle court dans les almanachs.
Depuis notre départ, le lion George s'exerce à se
rendre à lui-même le temps le moins long possible ;
il a même inventé un moyen assez adroit, dit-il,
pour y parvenir. Ce moyen consiste à changer de
gilet sept fois par jour.
Nous avons essayé, ce matin, nos fusils et nos
pistolets : nos détonations ont attiré une foule d'oi-
seaux de mer qui voltigeaient autour du navire eu
poussant des cris aigus; le capitaine Born en a
abattu plusieurs à coups de pistolet.
Le bruit a effrayé les dames, qui sont toutes des-
cendues sous le pont, excepté la femme du Mon-
sieur aux oiseaux.
Je me suis rappelé l'avoir vue chez M. et Mme X...
à Paris; nous avons renoué connaissance. C'est
une femme très-pieuse : Mens Manda in corpore
blando.
Aux armes ! aux armes ! tout le monde sur le
pont ! branle-bas partout ! Voici un pirate !
2,
— 30 —
Un vrai pirate lesté de boulets, bourré de canons,
monté par deux cents forbans, vêtus d'une façon
bizarre, avec des visages hâlés et des armes noires.
Voyez-le venir à nous , cet odieux navire de
forme élégante, à la carène légère et dégagée, qui
bondit sur les vagues comme un requin, et arbore
à l'un de ses mâts un pavillon de toutes couleurs.
Il arrive, il arrive ! — la brise se joue follement
dans ses voiles et nous l'amène à contre-bord.
Il faut se battre, enfants, et se battre hardiment,
à l'abordage, corps à corps, les pistolets à la main,
le poignard aux dents et la hache au poing.
L'équipage se range avec calme sur le pont ;
chacun écoute et regarde dans un profond silence.
Les pirates chantent en choeur une horrible chan-
son, une chanson de sang et de carnage, dont le
vent nous jette le refrain à travers le bruit des
flots :
Voyez à l'horizon,
Surgir comme un fantôme,
Ce brick sans pavillon
Avec sa longue baume.
Largue la toile,
Force de voile,
Car il court l'enfer,
Ce roi de la mer.
— 31 —
Grand Dieu ! c'est la chanson de ce Capitaine
noir si redouté sur les mers!
Il n'y a pas à en douter, nous voilà en butte au
capitaine noir. Qui est-ce qui ne connaît pas le capi-
taine noir et son brick, sinistre comme un fantôme ?
Peut-être cependant cet audacieux forban n'est-
il autre chose que le fameux corsaire rouge, ou le
pirate Argof en personne.
Pirate maudit ! te voilà déjà dans nos eaux. Que
tout le inonde se couche à plat ventre sur le pont,
pour éviter sa première bordée ! Ensuite ayons
confiance en notre bon droit. — Chacun pour soi
et Dieu pour tous !
Regardez d'ici le pont du brick de l'enfer ; qua-
tre hommes seulement se montrent et font semblant
de s'occuper de la manoeuvre ; ils portent la cein-
ture rouge et le chapeau noir à larges bords.
Quelle horrible vue ! le reste de l'équipage se
cache probablement, afin de ne pas nous effrayer,
et de nous surprendre sans défense.
Voici le plus effrayant des pirates qui prend son
porte-voix. Ce doit être le capitaine noir en per-
sonne. Bouchons-nous les oreilles pour ne pas en-
tendre ce que nous crie sa voix maudite.
— Oh ! du navire ! oh !
Paroles de damné qui nous plongent dans la
consternation. Quel est l'audacieux qui se chargera
— 32 —
de répondre convenablement à ce terrible capi-
taine ?
Hâtons-nous ; le temps presse ; — il ne faut
point irriter cet homme.
Enfin quelqu'un se hasarde à lui crier ceci :
— Oh ! du brick ! oh ! que voulez-vous?
Les quatre hommes se concertent. — Toujours
quatre hommes sur le pont ! Le reste continue sans
doute à se tenir caché ! — Ils délibèrent probable-
ment pour savoir s'ils doivent nous couler de suite
ou se borner à nous prendre vivants, et nous man-
ger plus tard à diverses sauces.
La discussion est terminée, et le capitaine noir
reprend son porte-voix.
— Oh ! du navire ! voulez-vous acheter des ci-
gares ?
Amère dérision ! Il se moque de nous et ne dai-
gne pas même nous craindre. Il nous offre des ci-
gares, à nous ! à des hommes qui ne tarderont pas
à être égorgés !...
Cruelle plaisanterie de forban ! Mais peut-être
avons-nous mal entendu?
Mon Dieu ! non. C'est bien véritablement des ci-
gares qu'il vient de nous offrir.
Eh bien ! achetons-lui ses cigares, à cet homme,
ne l'irritons pas.
Voici, en effet, deux des quatre pirates qui nous
— 33 —
abordent dans un canot. Nous allons donc laisser
monter à bord ces misérables? Comment ! nous ne
ferons pas feu sur eux de toutes nos armes? Nous
ne ferons pas sauter la cervelle du premier qui
osera toucher le pont de notre navire ? Ne voyez-
vous pas que ces paquets, qui font semblant de
contenir des cigares, renferment réellement des
fusées, des serpentaux, du feux grégeois et autres
inventions de l'enfer destinées à nous faire sauter?
Il faut avouer cependant que voilà quelque chose
qui ressemble un peu à des cigares. Prenez garde
qu'ils ne brûlent vos lèvres.
Chose étrange !... on jurerait que ce sont des ciga-
res véritables, des cigares de contrebande. Est-ce
que, par hasard, ces quatre pirates ne seraient que
des contrebandiers?
Au fait, ils n'ont pas précisément l'air aussi mé-
chant que nous l'avions cru jusqu'ici. Ils s'expri-
ment comme tout le monde, et ne nous vendent pas
leurs cigares trop cher. Je commence à croire que
ce sont des contrebandiers.
Mais alors quel est l'infâme qui a pris ces braves
gens pourries pirates? Où est le lâche qui leur a fait
cet affront ? Quel est le misérable qui a eu peur le
premier?
— Est-ce vous qui avez eu peur?
— 34 —
— Mon Dieu ! non.
— Alors c'est celui-ci, c'est celui-là, c'est l'un
ou l'autre , c'est vous ou moi, c'est quelqu'un
enfin.
— Allons donc ! vous voulez rire ; est-ce que per-
sonne a eu peur ? Est-ce que nous avons cru un in-
stant à l'existence des pirates, du capitaine noir, de
son brick rouge et de sa chanson de mort? Que nous
chantez-vous donc là vous-même? il n'y a plus un
seul pirate ; et, s'il y en avait un, il faudrait lui
couper les oreilles.
— Puisqu'il en est ainsi, tant mieux ! je suis
charmé d'apprendre que nous n'avons pas eu peur,
et que nous ne croyons pas aux pirates. Alors nous
ferons bien de descendre dans l'entre-pont pour y
déposer nos fusils, nos pistolets, nos sabres, nos ha-
ches et nos poignards.
Dix heures du soir.
La nuit est magnifique ; — tout le monde est réuni
sur le pont par divers groupes.
L'impression produite par la scène précédente
n'est pas encore calmée. Quelques matelots chantent
- 35 —
à demi-voix des chansons maritimes avec cette psal-
modie monotone qui caractérise les marins; —
d'autres se racontent des histoires mystérieuses sur
le Voltigeur hollandais, le Vaisseau fantôme, qui
courent les mers depuis mille ans, et autres tradi-
tions maritimes qui servent depuis longtemps de
texte aux contes de bord.
Si vous n'aimez pas mieux dormir, et s'il ne vous
répugne pas de prendre encore le frais pendant une
heure, au clair de la lune, sur le pont de la Maria,
je vous engage à écouter l'histoire suivante, qui se
raconte dans un groupe composé du capitaine, du
second, du lion George, de la jeune dame espagnole
et de son mari, de M. de Hottenterre, qui n'a pas le
mal de mer en ce moment, et de Trim, personnage
avec lequel j'espère vous faire faire connaissance
plus tard.
Voici l'histoire en question :
« Le brick l'Arbalète, monté par des flibustiers
de la Tortue, jeta l'ancre, un matin, dans le port
de Saint-Thomas, dans le double but de donner
quelques jours de repos à son équipage, et de répa-
rer les avaries qu'il avait souffertes pendant plu-
sieurs mois de mer.
» L'équipage du brick, comme celui de tous les
pirates de cette fameuse association des Frères de la
- 36 -
Côte, était composé de Français, d'Anglais, d'Espa-
gnols, d'Américains, renégats, proscrits, transfuges
de toutes les nations, qui, dès leur descente à terre,
s'empressèrent de se mettre à l'ancre dans les caba-
rets de la ville. Un nommé Diego s'étant trouvé in-
sulté par l'un d'eux, mit l'épée à la main. Le flibus-
tier se défendit vigoureusement et cria au secours.
Des marins du brick sortirent d'un cabaret voisin
pour prêter main-forte à leur frère ; d'un autre côté,
la population du port se mit de la partie, et l'on se
battit çà et là dans les rues pendant une heure.
» Le lendemain, Flamming, commandant de
l'Arbalète, — un fier homme ! — descendit à terre,
et se rendit chez le gouverneur et chez Diego pour
leur faire des excuses sur ce qui s'était passé. Il
donna la plus grande partie des torts à son équipage,
et se retira en disant qu'il avait consigné tout son
monde à bord pour couper court aux suites possibles
de cette affaire.
» Pendant un mois que le brick resta encore dans
la rade avant d'être en état de tenir la mer, les fli-
bustiers furent, en effet, consignés sans qu'un seul
d'eux osât se plaindre, tant ils craignaient la vo-
lonté et l'énergie diaboliques de Flamming.
Quand les avaries furent réparées, et que tout
lut prêt pour le départ, le commandant de l'Arba-
lète invita à une grande fête, à son bord, Diego et
— 37 —
quelques autres des habitants de Saint-Thomas,
fortement soupçonnés d'avoir trempé dans le com-
bat soutenu contre les flibustiers.
Ce fut une grande joie pour ces paisibles négo-
ciants de voir de près ces forbans si redoutés sur
les mers de l'Amérique ; aussi se rendirent-ils tous
à l'invitation du flibustier, complètement rassurés
sur les craintes qu'ils auraient pu concevoir, par la
conduite qu'il avait tenue dans l'affaire que nous
venons de rapporter.
Le brick déguisait, autant que possible, sa fière
mine de forban sous une profusion de lumières,
de guirlandes et de fleurs arrangées avec un goût
tout matelotesque qui égaya beaucoup les jolies
Créoles de Saint-Thomas, qui embellissaient la fête
de leur présence.
On but, on joua, on chanta et l'on dansa toute
la nuit.
Sur le matin, les hommes, à moitié gris, se lais-
sèrent conduire dans une assez grande chambre,
où on les fit asseoir, dans le fond, sur des sièges
qui paraissaient avoir été placés là exprès pour eux.
— Ces braves gens, pensant qu'il s'agissait d'une
mascarade ou de quelque autre comédie, s'y prê-
taient d'assez bonne grâce.
Parmi eux se faisait remarquer Diego par son ar-
deur à répéter avec les flibustiers le refrain d'une
3
— 38 —
vieille chanson de guerre qu'il était parvenu à se
loger dans la cervelle. Comme il finissait ce refrain
pour la huitième fois, il s'aperçut qu'il était seul à
chanter, et, portant ses yeux autour de lui, il vit
l'équipage de l'Arbalète rangé en silence le long
des parois de la chambre. Il chercha des yeux sa
femme, et ne la trouva pas. Pour n'être pas gêné
par la présence de ces dames, on les avait priées
de descendre dans la cabine du capitaine.
Diego voulut alors se lever; mais un matelot
placé derrière lui le força d'un geste à se rasseoir ;
— chacun des autres convives était placé de même
sous la garde d'un rude et sévère flibustier.
Cette vue les dégrisa complètement, et ce fut
avec un profond sentiment de terreur qu'ils virent
Flamming et une sorte de loup de mer éborgné et
balafré prendre place sur une estrade élevée au
milieu de la chambre.
— La séance est ouverte! s'écria brusquement
Flamming. Que tout l'équipage attrape à se taire
et à écouter. Vous, Diego, ainsi que tout ce tas de
merluches, qui sont là-bas aussi honteux que des
poules mouillées, vous êtes accusés d'avoir con-
spiré contre le corps des flibustiers en général, et
contre l'équipage de l' Arbalète en particulier. —
Greffier, veillez à ce qu'il soit tenu note des débats
de cette affaire.
— 39 —
Le vieux loup de mer assis sur l'estrade à côté du
capitaine, et que l'on appelait Tape-à-l'oeil, à cause
d'une blessure qui lui avait fait perdre l'oeil gau-
che, répondit à Flamming :
— Sauf votre respect, capitaine, nous n'avons
pas de greffier; mais nous pourrons nous en
passer.
Puis il ajouta en se tournant vers l'équipage :
— Celui d'entre vous qui perdra un mot de ce
que le capitaine et moi allons pousser en dehors de
nos babines, aura sur le dos pendant quinze jours.
Voilà ce que j'avais de plus pressé à vous confier
pour le quart-d'heure, mes petits agneaux.
— Misérables forbans! s'écria Diego furieux,
vous en voulez à nos têtes ; mais vous n'oserez pas
les faire tomber ainsi. Je porterai ma plainte aux
pieds de Montbars...
—Pour ce qui est de vos tètes, interrompit Flam-
ming, si elles étaient aussi solides qu'elles en ont
l'air, elles ne seraient pas venues d'elles-mêmes
se mettre dans la gueule du loup. Quant à Mont-
bars, allez-y voir; si vous aimez mieux être pen-
dus par lui que par nous, c'est votre affaire, et
l'on ne peut disputer des goûts. Je saisirai d'ailleurs
cette occasion pour prévenir les accusés qu'ils n'ont
absolument rien à dire pour leur défense, attendu
que nous leur avons donné pour défenseur d'office
— 40 —
notre lieutenant Tape-à-Voeil. — La parole est au
défenseur.
Le vieux marsouin fut un instant troublé en se
voyant l'objet de l'attention générale ; — néan-
moins il ne tarda pas à se remettre, et prenant
brusquement son courage à deux mains :
— Tout le monde, dit-il, connaît le crime dont se
sont rendus coupables les accusés, c'est pourquoi je
ne m'étendrai pas beaucoup sur ce point... L'équi-
page les a condamnés à être pendus; je trouve que
ce n'est pas assez.
Les malheureux habitants de Saint-Thomas fré-
mirent en entendant cette partie du plaidoyer de
leur défenseur.
Tape-à-l'oeil continua :
— Néanmoins il faut toujours respecter ce qui
est écrit sur le livre de lock (1). C'est pourquoi
voici la seule chose que je me suis donné le genre
d'ordonner comme défenseur de ce tas de gana-
ches. Ayant pensé qu'il leur serait désagréable de
se dandiner et de se bourlinguer deux heures entre
le jugement et l'exécution de la sentence, j'ai cro-
che moi-même un bout de chanvre au-dessus de a
tête de chacun de ces pas grand'chose, afin de leur
(1) Calepin sur lequel on marque de temps en temps la,
vitesse du navire, laquelle est mesurée par l'appareil dit lock.
— 41 —
procurer la flatteuse surprise de s'y voir agrafés
immédiatement.
Les bourgeois de Saint-Thomas levèrent les yeux
avec une terreur croissante, et virent, en effet,
l'épée de Damoclès suspendue sur leurs têtes, sous
la forme d'une corde.
— Voyons, vous autres les greffiers, ajouta le
lieutenant, en s'adressant aux matelots de l'Ar-
balète; que vous a-t-on hélé dans le tuyau de
l'oreille?
— On nous a hélé, hurla en choeur l'équipage,
qu'il fallait, sans perdre le temps à mettre des mi-
taines, faire à ces particuliers la farce de les hisser
en l'air, tous ensemble ou deux à deux.
— Un instant, dit Flamming, qui riait sous cape
de la harangue de son lieutenant et de la frayeur
des accusés, le camarade sur lequel on a tenté un
assassinat n'a été que légèrement blessé ; c'est pour-
quoi je pense qu'il serait peut-être trop dur de faire
mourir pour cela six pauvres diables qui ont, sans
doute, agi avec plus de bêtise que de malice, et
qu'il vaudrait mieux les punir par où ils ont péché,
c'est-à-dire les rendre à leur sotte destinée, et se
contenter de garder avec nous mesdames leurs
épouses.
Ici, les cinq premiers maris firent entendre des
gémissements, pendant que le sixième s'écriait :
— 42 —
— O mes braves et généreux flibustiers, je vous
bénirai toute ma vie si vous me rendez la liberté,
et surtout si vous gardez ma femme !
— C'est bon! c'est bon! ne te gêne pas, fais
comme si tu étais chez toi ! dit Tape-à-Voeil. On
s'accommodera de ton épouse pourvu qu'elle soit
jolie, et on en fera une lieutenante un peu soignée ;
mais il faudra que tu sois assez bon pour lui don-
ner une dot convenable.
— Jésus ! mon Dieu ! me voilà perdu, murmura
le sixième mari.
— Cela ne peut se passer ainsi, interrompit
Flamming. Des maris qui aiment leurs femmes ne
peuvent hésiter à payer pour elles une légère ran-
çon ; il ne s'agit donc plus que de la fixer. Nous
commencerons par Diego, et nous laisserons à ses
cinq co-accusés le soin de déterminer la somme qu'il
doit compter à l'équipage de l'Arbalète. Surtout,
que les arbitres n'oublient pas que Diego est un
homme immensément riche.
— Oui, capitaine, dirent les arbitres pour se
concilier les bonnes grâces des flibustiers, Diego
est un homme qui roule sur l'or.
En conséquence, ils fixèrent la rançon de sa
femme à une somme énorme ; mais, à leur grande
surprise, ce fut Diego que le capitaine de l'Arbalète
chargea de fixer leur propre sort ; et le malheureux
— 43 —
Espagnol, que l'on venait de voler et d'écofcher
vola et écorcha à son tour ses cinq arbitrés, mal-
gré leurs lamentations, qui amusèrent beaucoup
les flibustiers.
— Maintenant, qui se chargera d' aller à Saint-
Thomas chercher les sommes convenues et de les
rapporter ici? dit Flamming.
—Ce sera moi, s'il vous plaît, répondit le sixième
mari, qui se réjouissait déjà de l'idée de se sauver
en laissant sa femme en gage aux terribles forbans.
—Connu! dit Tape-à- l'oeil en le regardant d'une
manière terrible ; on ne flibuste pas un flibustier :
c' est pourquoi tu paieras l'amende double pour ta
mauvaise foi.
Diego, muni de tous les pouvoirs nécessaires, fut
dépêché à Saint-Thomas comme le mari le meil-
leur et, partant, le plus sûr.
Il fut de retour au bout de quelques heures.
— Voilà qui vous prouve qu'il ne s'agit que de
s'entendre, dit Flamming en donnant gracieuse-
ment la main aux dames pour les aider à descendre
dans un canot, où il avait eu la galanterie de faire
placer toutes les fleurs qui avaient servi à la fête.
Après quoi : — Mes compliments à Saint-Tho-
mas, dit-il ; — et maintenant^ enfants, au large !
Ses ordres furent exécutés promptement, et le
canot n'avait pas encore touché la terre, que le
— 44 —
brick disparaissait déjà à l'horizon avec la vitesse
d'un oiseau de mer. »
En même temps que cette histoire finit, le quart
de minuit commence.— Tout le monde a envie de
dormir et descend se coucher. — A part les hom-
mes de service, il ne reste plus personne sur le
pont, pas même Trim.
Puisqu'il s'agit de Trim, je vais vous dire ce que
c'est que ce nouveau personnage que vous ne con-
naissez pas encore.
Trim n'est ni un émigrant, ni un matelot, ni un
passager, car il ne va nulle part et ne fait absolu-
ment rien à bord.
Il n'est même pas bien sûr qu'il sache lui-même
où il est, ni pourquoi il se trouve sur la Maria; ce
qu'il y a de certain, c'est qu'il ne paie pas son pas-
sage, et qu'on l'a admis sur le navire à condition
qu'il se conduirait honnêtement avec tout le monde.
Trim exerce à bord la profession d'épagneul, et
passe son temps à apprendre les tours de force que
les matelots veulent bien lui enseigner ; — il est
juste de dire qu'il profite très-peu de leurs leçons,
et qu'il n'a encore rien fait qui soit de nature à lui
concilier l'admiration de l'équipage.
Sa naissance est enveloppée d'un grand mystère ;
Trim est un chien trouvé qui n'a pu encore décou-
vrir sa famille ; il fut recueilli, dans son enfance ;

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