Venise a de beaux restes

De

Vingt-deux histoires pour dire que les gens sans histoire, ça n'existe pas. Voilà ce qui constitue ce "Venise a de beaux restes" de Chris Koufrine. Il suffit d'écouter les gens, de les observer avec indulgence, non sans lucidité, pour les aimer.

Des histoires menées rondement, alertes, légères. Les femmes occupent la première place, mais les hommes n'y sont pas oubliés. Un livre à emmener partout avec soi, des nouvelles se lisant entre deux stations de bus ou de métro, ce qui n'empêche pas une relecture plus approfondie dans la quiétude de son salon...

"J'étais danseuse au Crazy Horse, mon nom de scène était Lilly Belle. Je dansais, en général, en milieu de ligne, mais il est difficile de nous reconnaître au milieu de nos perruques identiques et de nos petits culs formatés. Je ne vivais que pour la scène. Le Crazy était toute ma famille et voilà que les psychothérapeutes et le psychologue décidaient de me réinsérer dans un travail de marketing téléphonique : une façon déguisée de me dire qu'après mon accident, avec la gueule de bois que j'avais, il était préférable de me cacher." (Corps de pirate)


Publié le : lundi 8 février 2016
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EAN13 : 9791025202128
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Chris Koufrine

Venise a de beaux restes

Nouvelles

Table des Matières

Corps de Pirate

La crise des sept ans

Tranche de vie

Délire d’écrivain

La femme pressée

28 nuances de « Earl Grey »

Biscuit

Top model

Journal télévisé

Venise a de beaux restes

Fin de race

Grand cru !

Le bel âge

L’heure du thé

Le monde est petit

La Vioque

Petit délit pour un ami

La baleine

Elle

Nero

Les non-nageurs sont priés de quitter le grand bassin

La loi du marché

Corps de Pirate

Il a suffi d’une minute pour briser ma vie, la minute d’inattention du conducteur d’en face scotché à son portable. J’avais vingt-trois ans, un corps superbe, un visage ravissant, un métier où m’attendait une carrière intéressante à défaut d’être lucrative. Par la faute de cet abruti et conjointement de mon mauvais karma, je me retrouvais borgne, une jambe en moins et un bras déchiqueté par les éclats de verre.

Après trois ans d’une rééducation difficile, souvent décourageante, entrecoupée de déprimes profondes, (j’ai pensé plusieurs fois au suicide) je peux le dire aujourd’hui, je suis très heureuse, et tout ça, grâce à mes collègues de travail. Elles sont venues me trouver régulièrement à la clinique, en groupe ou à tour de rôle. J’étais danseuse au Crazy Horse, mon nom de scène était Lily Belle. Je dansais, en général, en milieu de ligne, mais il est difficile de nous reconnaître avec nos perruques identiques et nos petits culs formatés. Je ne vivais que pour la scène. Le Crazy était toute ma famille et voilà que les physiothérapeutes et le psychologue décidaient de me réinsérer dans un travail de marketing téléphonique : une façon déguisée de me dire qu’avec la gueule que j’avais, il était préférable de me cacher. J’étais inconsolable, je sanglotais à n’en plus finir sur l’épaule de Minnie River. C’était mon amie, ma sœur, mon double. Quand je pense qu’elle aurait dû rentrer en voiture avec moi le soir fatidique… Si sa mère n’avait pas été malade…

Et c’est là que Minnie a eu son idée de génie. Elle m’a regardée droit dans l’œil en me disant :

– Lily Belle, danseuse tu es, danseuse tu resteras !

– Mais je ne peux plus me montrer, je suis infirme et laide à faire peur.

– Nous allons nous servir de tes handicaps, nous allons créer un numéro dont tu seras le centre. Je pense même que le Crazy Horse et toi, vous allez faire avancer la cause des handicapés.

– J’ai de la peine à te croire, mais rien que de te sentir si déterminée, je sens remonter l’espoir.

– Lily, tes seins et tes fesses n’ont pas été touchés, et c’est ce qui compte au Crazy Horse.

Le week-end suivant, la troupe, au complet, était dans ma chambre d’hôpital, ainsi que Philou Boy, le chorégraphe. Je frétillais de joie assise dans mon fauteuil roulant, après avoir fait la bise à tous, quand j’ai songé avec effroi qu’il me serait impossible de danser avec une prothèse, ma jambe gauche ayant été amputée sous le genou. Des larmes glissèrent aussitôt sur mes joues. Mon avenir téléphonique venait de se manifester devant mes yeux.

– Mais non, ma Lily, s’exclama Minnie River en me serrant dans ses bras. Qui te demande de danser ? Tu as déjà vu un corsaire danser ? Il commande sa troupe de pirates et pille les navires pour un souverain quelconque ! Nous en avons discuté avec toute la troupe et Philou est enchanté de l’idée. Tu seras notre chef. Nous aurons toutes le même costume, chapeau à longue plume d’autruche blanche, perruque avec cheveux jusqu’aux épaules, bandeau noir sur l’œil gauche, un anneau à l’oreille, seins à l’air, et au lieu du string habituel, notre couturière a prévu un pantalon de corsaire aux fesses découpées. Tiens, regarde les photos.

Cette fois, mes larmes se sont mises à couler sans retenue. Ces filles étaient géniales.

– Et à cause de ma prothèse ? Je ne pourrai pas mettre de talons hauts ! hoquetai-je entre deux sanglots.

– Voici une autre idée de Philou. Nous chausserons des cuissardes et toi, tu ne mettras pas ta prothèse, mais une vraie jambe de bois et en tant que chef des pirates tu porteras un sabre. En plus, on coloriera la balafre de ton bras.

À ce moment, j’ai pensé que c’est Minnie River qui aurait dû diriger le Crazy !

En se chamaillant comme des gamines, Zaza-Lea et Summertime qui étaient descendues rapidement sur le parking, remontèrent avec les coupes en plastique et les bouteilles de champagne offertes par la direction du night-club.

– Ma chère Lily Belle, permets-nous de te baptiser de ton nouveau nom de scène, Lovely Scare !

Et sous les applaudissements de mes collègues, Philou m’a versé une coupe de champagne sur le crâne !

Depuis, notre numéro est devenu un grand classique. Le clou du spectacle.

Même dans mes pires cauchemars, je n’aurais jamais pu imaginer le Capitaine Crochet faisant du démarchage téléphonique.

La crise des sept ans

Nous attaquions la septième année de notre mariage, un bonheur sans cumulus ni strato-nimbus à l’horizon. Marc n’avait pas changé. Oui ! Un peu tout de même ! Son visage s’était buriné. Il n’en était que plus beau ! Nous avions deux enfants magnifiques, sans trop de problèmes. Chaque matin, je me réveillais étonnée et reconnaissante de tant de félicité. Puis, tout a changé après une visite chez le dentiste. Pour chasser mon angoisse, j’ai saisi le Marie-Claire qui traînait sur la table basse de la salle d’attente. Je le feuilletai, comme on regarde ce genre de journal, quand je suis tombée sur l’article de fond « La crise des sept ans ».

Qu’est-ce qu’ils allaient encore inventer ? Je n’ai pas eu le temps de terminer l’article, que le tortionnaire venait déjà me chercher. Pendant le traitement, je n’ai fait que repasser l’article dans ma tête et pour une fois je n’ai pas souffert. Quelle ânerie que ces témoignages ! Je n’étais concernée en rien. Notre amour était intact comme au premier jour. Mon Marc n’avait pas changé. Il était la droiture même, je ne pouvais l’imaginer infidèle. Quant à moi, entre mon travail, les enfants à transbahuter et l’intendance, j’arrivais tout juste à planifier quelques câlins par semaine, alors un amant…

Soudain, Marc s’est mis à sortir, pas tous les soirs, mais souvent ! Ensuite, il s’échappait un moment le week-end. Son attitude n’avait guère changé, sauf qu’il semblait absent pendant nos câlins. J’avais même l’impression qu’il s’en serait passé.

« La crise des sept ans », c’était donc vrai ?

Je n’ai pas perdu ma dignité, je l’ai interrogé sans m’énerver. Il m’a répondu qu’il ne voyait personne, qu’il avait besoin de décompresser et que je réagirais comment s’il était en arrêt de travail pour burn-out ? C’est vrai, il partait avec son sac de sport. Je lui ai demandé dans quelle salle de fitness il décompressait. Le Blue Fit Club ! Ce gymnase ouvrait sept jours sur sept. Son alibi tenait debout. N’empêche, l’article du Marie-Claire continuait de me tourner dans la tête. Et si vraiment il me trompait ? Avec ma manie de penser que tout le monde était honnête comme moi… J’étais vraiment perturbée, quand, par hasard, j’ai dû courir chercher du vin à la cave. Je n’y descendais jamais, quatre étages sans ascenseur et une semi-obscurité un peu effrayante. C’était la tâche de Marc, mais cet après-midi-là, je devais offrir un cadeau et je parai au plus pressé, une bouteille de rouge. Je traverse le couloir en sifflotant crânement, j’ouvre la porte de la cave et là, je n’ai pas reconnu le local. Toutes nos vieilles affaires, les jouets des gosses, mes bouquins d’école, tout avait disparu, remplacé par une table recouverte d’une maquette avec une sorte de combat naval entre deux ou trois vaisseaux emplis de pirates Playmobil.

– Oh le con !

Je n’ai pas pu retenir cette interjection.

J’ai immédiatement pensé à l’article qui suggérait comment reconquérir son compagnon pour former à nouveau un couple sans lassitude. Les affaires courantes pouvaient attendre. J’ai filé chez le cordonnier-serrurier qui a pu me faire un double de la clé. Dans le vieil immeuble où nous habitions, il n’y avait pas besoin d’autorisation.

J’avais déjà le sésame. Encore quelques achats et on ne parlerait plus de la crise des sept ans.

Le samedi suivant, Marc est parti à la salle de fitness en me disant :

– Je rentrerai tard ce soir. Mets les enfants au lit, je m’en occuperai demain.

J’ai bordé et câliné les petits qui s’étaient défoulés au parc tout l’après-midi et qui allaient dormir comme des bienheureux. Le temps que j’enfile ma nouvelle lingerie, l’un ronflait, l’autre grinçait des dents. Descendre quatre étages avec des talons de douze centimètres, sans faire de bruit, à moitié nue sous mon imper, les cheveux défaits, je n’avais qu’une crainte, rencontrer un voisin. J’ai bien pensé enlever ces maudites chaussures, mais je préférais encore me tordre une cheville plutôt que de me briser la nuque en glissant avec mes bas fins sur le marbre des marches, régulièrement savonné par notre concierge.

Arrivée à la cave, je n’ai pas frappé, j’ai donné un tour de clé. Coup de chance, celle de Marc n’était pas dans la serrure. J’ai ouvert la porte. Le temps que j’enlève mon imperméable, j’avais repéré notre ancienne table de cuisine. D’une main rageuse, je balayai la bataille navale en regardant mon homme droit dans les yeux :

– Prends-moi immédiatement sur cette table, si tu n’es pas un pirate Playmobil !

Et il l’a fait !

Deux heures plus tard, quand nous sommes remontés : il était Brad, j’étais Angelina. Je ne me rappelle plus lequel de nous deux a lancé :

– Heureusement que les gamins ne se sont pas réveillés. On devrait leur acheter un talkie-walkie !

Depuis nous descendons régulièrement au sous-sol construire et jouer nos scénarios. Marc adore le moment où j’enlève mon imper et que j’envoie balader d’un air sévère toutes les figurines en hurlant :

– Prends-moi immédiatement sur cette table, si tu n’es pas un cow-boy Playmobil ! Si tu n’es pas chevalier Playmobil ! Si tu n’es pas un maître-nageur Playmobil ! Si tu n’es pas un docteur Playmobil !

Et il le fait !

Tranche de vie

Un samedi matin toutes les deux semaines, Rosa-Maria appréciait sa séance chez la coiffeuse. Elle ne pouvait se permettre d’y aller plus souvent : ils avaient trop de dépenses. José lui avait déjà dit que c’était de l’argent gaspillé, qu’elle n’avait qu’à laisser pousser ses cheveux, les coiffer en chignon, et comme elle avait peu de cheveux gris, elle était très bien comme ça. Elle n’avait pas besoin de teinture !

De quoi elle aurait eu l’air au travail ? Déjà qu’on n’engageait plus les vieilles dès cinquante ans ! Elle était serveuse dans une boulangerie-tea-room. Elle voulait garder sa place et se devait d’être présentable.

Elle cala confortablement son dos contre le dossier du fauteuil, étendit les jambes sur le repose-pied.

Assise deux heures à ne rien faire ! Elle n’arrivait pas à y croire.

Le reste du temps, elle ne s’asseyait jamais. Si ! Au repas du soir, pendant qu’elle mangeait rapidement. Ensuite les deux hommes prenaient place : José son mari et Tiago leur fils. Ils mâchaient sans parler et tendaient leur assiette pour qu’elle leur servît une autre portion. Quand ils avaient terminé, elle empilait rapidement la vaisselle dans l’évier pour la laver à son retour. Depuis peu, elle nettoyait des bureaux en soirée.

Elle regarda ses jambes.

« Pas terrible, pensa-t-elle. J’ai les chevilles qui enflent. Je devrais m’épiler mais je suis trop fatiguée. Bof ! Avec les bas de soutien, ça ne se voit pas trop. »

Elle était debout toute la journée. Elle avait le droit de s’asseoir pendant les moments creux mais le hic, à la boulangerie, c’est qu’il n’y en avait jamais ! Une collègue venait l’aider le matin ; l’après-midi, elle servait seule. Avant la fermeture de dix-huit heures trente, elle donnait un rapide coup de serpillière sur le sol et passait un chiffon humide sur les tables. Les clients, croyant qu’elle allait fermer, n’osaient plus entrer, sauf l’ahuri de service qui salissait le carrelage et lui faisait tout recommencer. En général, elle lui disait avec un sourire forcé :

– Faites attention de ne pas glisser !

Les clients semblaient l’apprécier. À la fermeture, elle se hâtait de rentrer pour nourrir ses hommes et repartait nettoyer les bureaux.

Erica, la coiffeuse, s’approcha d’elle en souriant.

– Bonjour madame Lopes, qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui ?

– Comme d’habitude, répondit Rosa-Maria.

Erica aurait bien voulu lui faire des mèches, elle la tenaillait depuis plusieurs semaines. Rosa-Maria aussi en avait envie. Elle les admirait sur les autres mais ça coûtait cher. Ce mois, il y avait les assurances de la BMW à payer et Tiago avait rayé une aile. La moindre bricole sur la voiture coûtait bien plus que les mèches. Jamais elle n’aurait osé avouer à Erica la raison pour laquelle elle n’en voulait pas.

Celle-ci lui aurait demandé :

– Mais votre mari travaille ? Et pourquoi une BMW ? Il y a des voitures beaucoup moins coûteuses !

Justement, José ne travaillait plus. Le médecin l’avait mis en arrêt de travail pour un mal de dos. Comme la douleur persistait et que José ne savait rien faire d’autre que manœuvre sur les chantiers, le médecin l’avait mis au bénéfice d’une rente d’invalidité. On ne va pas loin avec ça. N’empêche, comme Erica, elle pensait qu’une petite voiture leur aurait suffi. José avait l’habitude de bouder, de ne plus lui parler chaque fois qu’elle voulait résister, alors elle en avait eu marre et avait cédé.

Erica touilla la teinture dans un bol en plastique rouge, puis elle appliqua la mixture soigneusement, mèche après mèche. L’odeur de l’acide leur piqua un peu les yeux.

– Alors Madame Lopes, c’est samedi. Qu’est-ce que vous faites aujourd’hui ? Par ce beau temps ? Un vrai temps pour se promener au bord du lac.

Comme si elle avait le temps de se promener ! Si on pouvait appeler se promener faire les courses avec la BMW, décharger le coffre et monter les sacs au deuxième étage, alors oui, elle allait se promener ! De toute façon, José ne pouvait rien porter et Tiago était occupé avec sa bande de copains. Le samedi, après le supermarché, elle attaquait une petite lessive et le ménage. Elle n’osait pas passer l’aspirateur le dimanche à cause des voisins. Surtout que ceux-ci regardaient son mari, étranger et rentier, comme un profiteur. Elle pensait parfois comme eux : que José n’avait pas plus mal au dos qu’elle, puisqu’il allait jouer au PMU ou passer la journée au centre portugais. Mais tout de suite, elle chassait ces idées, se trouvant peu charitable.

Erica installa la minuterie pour la pause de la teinture puis Rosa-Maria se mit à feuilleter les journaux épars sur la petite étagère à roulettes. Elle n’avait jamais le temps de jeter un œil sur les quotidiens offerts tous les matins aux clients du tea-room. Les journaux du salon de coiffure étaient en couleurs, sur papier glacé : Voici, Gala, Point de Vue, Marie-Claire, Femme Actuelle, Paris-Match, L’Illustré. Souvent Rosa-Maria restait encore un moment après son brushing pour terminer la revue des images.

Maintenant, l’eau tiède coulait derrière ses oreilles, glissait le long de son cou. Erica rinçait le shampoing. Après, elle lui ferait un massage du cuir chevelu. C’était miraculeux. Rosa-Maria avait l’impression que tous ses soucis, toutes ses fatigues s’envolaient.

Elle avait placé beaucoup d’espoir en Tiago. Ils n’avaient que cet enfant qu’ils avaient laissé au Portugal, chez la mère de José. Ils l’avaient rapatrié en Suisse à l’âge de sept ans. Ça avait été difficile pour tous. Eux, qui vivaient dans un studio, avaient dû déménager dans un « deux pièces » pour que le gamin ait sa chambre. José avait eu de la peine à admettre cet intrus dans leur intimité. C’est dès ce moment que son mal de dos s’était aggravé.

Tiago regrettait beaucoup sa grand-mère, ne comprenant pas sa nouvelle vie avec les deux étrangers. Il pleurait tous les jours, il voulait retourner au Portugal. Sa grand-mère l’avait vraiment trop gâté, lui donnant à manger à la becquée. Il n’avait jamais tenu une cuillère ou une fourchette, encore moins un couteau. Il ne savait ni s’habiller ni attacher ses chaussures. La grand-mère faisait tout. Les débuts à l’école furent douloureux. Tiago ne parlait pas le français, il ne savait pas se servir de ses mains. La maîtresse avait énoncé le verdict : pas bête mais paresseux. Rosa-Maria en avait été vexée mais dix-huit ans plus tard, le verdict était toujours le même !

Tiago était un accident, stupide métaphore pour parler d’un enfant non désiré. José, aussi, était un accident, un mari non désiré. Au village, les parents accouplaient les jeunes mâles et les jeunes femelles selon leur bon vouloir et l’Église bénissait ces marchandages. José était son cousin germain, elle le connaissait depuis toujours. Il était son aîné de deux ans ; gentil, beau garçon, bien proportionné, le teint mat, une abondante chevelure noire mais ce n’est pas lui qu’elle voulait. Elle voulait Fernando. Son père n’aurait jamais été d’accord : trop pauvre ! José l’avait pratiquement violée un soir d’été ; elle avait à peine dix-huit ans. Elle était tombée enceinte, son destin était tracé.

– Alors Madame Lopes, toujours pas de mèches ?

– Non Erica, comme d’habitude. La coupe un peu courte, s’il vous plaît.

– Qu’est-ce que vous avez lu d’intéressant, Madame Lopes ?

Pendant qu’Erica effilait avec sûreté la chevelure auburn, Rosa-Maria pensait à tous les couples qu’elle avait admirés sur le papier glacé. Elle pensait à celui qu’ils formaient avec José. Il n’y avait pas que le papier qui était glacé. Son cœur lui semblait définitivement gelé. Elle était fatiguée, mais fatiguée… Surtout depuis qu’elle nettoyait les bureaux. La vie avait tellement augmenté ! Ses hommes ne la regardaient plus, collés au petit écran. Ils parlaient déjà d’un home cinéma pour Noël. Rosa-Maria, elle, pensait à un homme, pas comme au cinéma, elle avait le sens des réalités, mais à un homme qui travaillerait, qui s’intéresserait à elle, qui lui dirait :

– Viens t’asseoir à côté de moi pour regarder la télé !

Et qui la prendrait dans ses bras.

Perdue dans sa rêverie, elle entendit Erica répéter sa question.

– Alors, il n’y avait rien d’intéressant dans les journaux ?

Erica saisit la brosse et le sèche-cheveux, les maniant avec dextérité.

– C’est incroyable, dit Rosa-Maria, vous avez vu dans Paris-Match, les femmes afghanes, comme elles sont habillées ? Ils disent que là-bas, c’est les hommes qui commandent, qu’elles ont juste le droit de faire des enfants. Elles ne peuvent pas aller à l’école. Moi, au Portugal, j’ai eu le droit d’y aller quatre ans ! Je me demande comment elles peuvent circuler, il n’y a pas de trous pour les yeux ! Vous avez vu ce petit grillage ? On dirait des fantômes !

Erica, qui avait le sens de l’humour, ajouta :

– Avec les couleurs, on dirait plutôt des Barbapapa !

– Ce n’est pas la même chose que les Iraniennes, reprit Rosa-Maria. Avec le tchador, elles sont habillées tout en noir mais elles ont au moins le visage à l’air. Vous croyez que ça s’appelle comment, cette espèce de drap ?

Erica, qui ne se contentait pas de regarder les images, put lui répondre :

– Une burqa !

– Le mot est joli, dit Rosa-Maria, mais je ne sais pas comment elles peuvent supporter ça.

Erica qui était allée chercher un miroir, le plaça derrière la nuque de sa cliente et lui présenta son travail. Elle pulvérisa un dernier nuage de laque pendant que Rosa-Maria observait son visage. Il n’y avait pas de miracle, elle commençait de s’épaissir. Les premières rides étaient là. Elle n’avait même pas quarante ans.

Elle profiterait de son dimanche pour faire la grasse matinée. Il y avait belle lurette qu’elle ne mettait plus les pieds à l’église. Elle aimait bien le dimanche parce que l’après-midi, elle était seule, elle pouvait choisir son programme à la télé pendant qu’elle repassait. Ensuite, elle préparait les repas pour la semaine. Le dimanche soir était sacré, elle prenait un bain après leur avoir fait à dîner.

Lundi matin, cinq heures trente, la sonnerie du réveil lui vrilla le cerveau. Elle l’arrêta rapidement du plat de la main pour ne pas réveiller José. Elle ouvrit un œil. Elle se lova un dernier quart d’heure sous les draps. Encore un matin où elle ne se doucherait pas. Elle camoufla cette odeur aigre de femme mal réveillée, d’un coup de lingette parfumée. Après un rapide brossage des dents, elle se tapota vigoureusement les joues. En regardant son visage dans le miroir, elle ajusta soigneusement les plis de son invisible burqa.

Délire d’écrivain

J’avais vingt-trois ans et j’enseignais le piano au Conservatoire de V…, tout en préparant une carrière de concertiste.

La lutte était dure, il y avait de plus en plus de bons pianistes. Mais cela ne suffisait pas, il fallait avoir « l’oreille absolue », ce qui faisait toujours bien dans un article de magazine, et ce qui permettait de mémoriser très vite les partitions les plus compliquées. J’avais ladite oreille !

Ensuite, la technique devait être brillante… Je pouvais tout jouer !

Le charisme, ah ! Le charisme ! Il fallait être grand, beau, la chevelure bouclée, les mains fines et expressives. Un accent slave ajoutait même à la touche finale.

Carlos Molinari n’aurait jamais pu faire une carrière de pianiste classique !

Carlos et moi avions été les élèves du grand Alexis Schaefer. Il était brillant, virtuose, et je l’admirais sincèrement. Hélas, Carlos était de très petite taille, le crâne dégarni prématurément, avec un visage enlaidi par de grosses lunettes de myope. Sa carrière n’a jamais décollé. Il est parti aux États-Unis où il est devenu un professeur renommé.

Moi, j’étais de taille moyenne, les cheveux raides, d’une couleur noisette passe-partout. Mon coiffeur qui aimait son métier et les messieurs, passa, avec douceur, plusieurs fois, les deux mains dans ces baguettes peu charismatiques. Il me conseilla d’avoir les cheveux mi-longs, légèrement méchés d’auburn, ce qui sortirait très bien sous la lumière des projecteurs. Puis, il me fit une « minivague » qui métamorphosa les baguettes en ondulations permanentes. Dans mon smoking bien coupé, le port altier sous les bouclettes, les mains voletant comme des mouches en été, j’avais enfin un charisme ! J’étais prêt à jouer devant des hordes de femmes déchaînées qui me suivraient de concert en concert, tout en payant très cher leur fauteuil.

Mes efforts et mon talent ne suffisaient pas totalement : il fallait encore une fortune personnelle ainsi qu’un agent motivé. Je n’avais que le second et c’est pour cela que je devais dispenser mes cours à de futurs rivaux. Du moins, c’est ce qu’imaginaient leurs parents !

La première fois que je vis la fillette, elle avait douze ans. Elle passait en classe supérieure de piano. Ma collègue, la sévère Madame Reuge, me l’avait vivement recommandée. Elle fondait beaucoup d’espoir sur cette petite.

L’adolescente était douée, travailleuse. Elle devait décrocher certificat et virtuosité sous ma houlette. Au dire de ma collègue, elle venait d’un milieu simple et sa famille était tout étonnée que l’une des leurs fut musicienne. Cela me changerait de mes élèves, pleins de suffisance, toujours suivis d’une mère hystérique qui savait mieux que moi ce qui était bon pour leur génie.

Marie est venue seule. Elle était grande pour son âge. Elle se tenait droite, devant moi, intimidée, un cartable serré contre sa poitrine naissante. Elle me regardait avec d’immenses yeux verts comme si j’étais Rubinstein en personne. Contrairement aux autres élèves qui étaient impatients de montrer leur savoir, elle attendit que je lui propose de s’asseoir. D’habitude, les mères me racontaient rapidement le parcours de leur enfant. Là, je dus la questionner moi-même. Elle répondait par monosyllabes, sans baisser les yeux. J’étais presque mal à l’aise de tant de révérence. Elle me considérait comme le « Maître », elle attendait tout du « Maître ». Cela me changeait de ces petits arrivistes qui ne pensaient qu’à me déboulonner d’un siège encore précaire. Je lui proposai de s’asseoir et de me montrer ce qu’elle savait faire.

Elle s’assit tranquillement, ferma les yeux, et dès qu’elle posa les mains sur le clavier, je sus qu’elle serait une grande virtuose. Elle commença par quelques petits préludes et fugues de Bach, les habituelles sonatines de Clémenti. Madame Reuge avait bien travaillé. Puis commença le festival. Marie semblait en transe, elle passait de Chopin à Mozart, de Mozart à Schubert, de Schubert à Rachmaninov. La technique était à améliorer. On sentait un manque d’entraînement, mais la mémoire était parfaite. Elle avait une âme. À chaque fois, elle trouvait la couleur spécifique du musicien. Et tout ça, très simplement, sans être consciente de son talent, se tenant toujours assise, bien droite sur sa chaise. Un gosse du même âge et avec ses capacités aurait déjà été à la Juillard School, tout en donnant deux à trois concerts par an… Nous fixâmes rendez-vous pour le mercredi suivant. La force de sa poignée de main me surprit, elle ne craignait pas d’abîmer ses outils de travail.

Plus tard, j’aperçus Madame Reuge à la cafétéria. Je lui parlai de sa protégée, sans lui montrer mon enthousiasme. Elle me raconta que les parents n’avaient d’autre ambition que de rendre leur fille heureuse et équilibrée. La petite avait demandé à jouer du piano dès l’âge de deux ans, mais comme ils avaient une situation financière modeste et trois enfants à élever, elle avait dû attendre qu’ils puissent louer un instrument. Elle avait donc commencé à huit ans. Elle progressait très vite car elle était attentive et soucieuse de bien faire.

– Comment avez-vous travaillé le quatrième impromptu de Schubert et le prélude, opus...

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