Venise et l'Espagne / par Mme Renée de La Richardays

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C. Dillet (Paris). 1876. Venise (Italie) -- Descriptions et voyages -- 19e siècle. Espagne -- Descriptions et voyages -- 19e siècle. 285 p. ; in-18.
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Publié le : samedi 1 janvier 1876
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VENISE
ET
L'E SPAGN E
VENI SE
ET
I~ESPAGNE
M" RENÉE DE LA R!CHARDAYS.
PARIS
C. DILLET, LIBRAIRE-ÉDITEUR
15, RUE DE SÈVHES, 15
1876
PAR
VOYAGE A VENISE
1
DE PARIS A GHX.
Vous voulez, me dites-vous, chère Marie, voyager
avec moi sans quitter votre tranquille foyer, et pouvoir
lire mes récits à ces gentilles enfants qui paraissent être
plutôt vos sœurs que vos filles. Je vais donc essayer de
satisfaire votre désir, en vous priant de ne pas oublier
que je n'invente rien, que je n'exprime que ce que j'ai
ressenti et ne raconte que ce que j'ai vu.
Je remonterai de quelques années dans ma vie, mon
plus beau voyage ayant précédé notre liaison je veux
parler de ma visite à Venise, à ses lagunes chantées par.
VOYAGE A VENISE.
6
les poètes, à ses palais qui se mirent dans les belles
eaux du Cdnal Grande.
Pour bien voyager, il faudrait voyager à pied mais,
à part quelques Anglaises intrépides, parmi lesquelles il
s'en est trouvé qui ont gravi même le mont Blanc, il
faut laisser le monopole de ces excursions aux hommes,
et leur abandonner aussi le plaisir de raconter les anec-
dotes émouvantes, que personne ne peut démentir, parce
qu'elles n'ont eu pour témoin que le narrateur, et mille
incidents et accidents devenus charmants en souvenir
et à distance.
Pour nous, nous partons en chaise de poste, au prin-
temps de 184. On dit qu'il ne faut être que trois pour
voyager agréablement, cependant nous sommes quatre
et nous nous trouvons à merveille, il est vrai que
nousjsommes en famille.
C'est la première fois que je quitte Paris pour une
longue excursion; à ce moment du départ, je le trouve
plus beau que jamais. Ces frais ombrages des Tuileries,
le mouvement si gai des boulevards, ces belles places,
lesChamps-Ëhsées, cette entrée monumentalede la ville
reine, il me semble les voir pour la première fois, car
c'est, à vrai dire, la première fois que je leur accorde
une attention particulière, et, matgré mon enchantement
de jeune fille d'aller en Italie, cette pensée d'adieu est
DE PARIS A GEX.
7
un peu mélancolique. Quel malheur que, pour arriver,
il faille partir Si ce n'est pas au clocher de mon village
que je dis adieu, c'est à la ville où j'ai été élevée, à celle
qui renferme mes affections et où je laisse en partant
bien des cœurs aimants et aimés.
Je ne vous retracerai pas l'itinéraire de tpus les en-
droits par lesquels nons passerons, mais je veux vous
dire queiques mots sur chaque lieu intéressant de cette
Fra-nce que l'on explore si peu, quoiqu'elle puisse riva-
liser par ses beautés naturelles et artistiques avec la
plupart des autres contrées. Arrêtons-nous donc quelques
instants à Montcreau voici un site charmant, une jolie
rivière bordée de frais ombrages, que nous traversons
sur un pont- placé de manière à nous laisser jouir de
tout le charme de ce paysage. Si nous nous reportons à
quatre siècles en arrière, nous y trouverons des person-
nages beaucoup plus illustres que nous, mais qui, loin
de contempler poétiquement ces bords délicieui, en
faisaient le cadre d'un sombre tableau. Vous ne l'avez
pas oublié, là fut assassiné le duc de Bourgogne Jean
sans Peur, aux pieds d'un dauphin de dix-sept ans;
son âge est son excuse. et le flot qui passe emporta
vite les traces du crime mais les taches s'effacent
moins facilement dans l'histoire, cette conscience du
genre humain.
VOYAGE A YEN!SE.
8
Un souvenir d'nn autre genre se réveille à la vue de
cette ville. Le 18 février 1814, l'empereur Napoléon, en-
touré d'assaillants sous les murs de Montereau, et pressé
par les siens de ne pas s'exposer, s'écriait a Allez,
mes amis, le boulet qui doit me tuer n'est pas encore
fondu.a'
Notre journée s~arrete à Sens, où nous entrons fort
brillamment, grâce à nos quatre chevaux et au fouet de
notre postillon. La nuit commence, et chaque fenêtre
s'éclaire à la hâte tout le voisinage de l'hôtel de Paris
veut, avant de s'endormir, voir passer les voyageurs
qui arrivent si bruyamment dans leur ville. Une chaise
de poste à Sens, c'était dés lors un événement ce serait
presque, aujourd'hui, un miracle. La poste avait des-
titué le coche, le chemin de fer a destitué la poste. Ainsi
va le monde!
Sens est une fort jolie ville qui existait avant la con-
quête romaine. Elle a éprouvé toutes les vicissitudes
dues à son antiquité et à sa position géographique..
Romains, Francs, Allemands, se la disputèrent long-
temps plus tard vinrent les guerres de religion, pendant
lesquelles les passions humaines renouvelèrent les scènes
d'incendies et de pillages. Laissez-moi détacher de ces
sombres pages un fait seulement. Le roi de Navarre
faisait le siège de Sens, car cette ville catholique refusait
DE PARIS A GEX. 9
i.
de le recevoir dans ses murs; déjà !e gouverneur Chau-
vallon voulait capituler, lorsqu'un secours inattendu
arriva; tous les villageois des environs se réunirent
pour former une artillerie improvisée qui s'acquitta si
bien de son nouveau métier, qu'Henri IV, étonné de
cette résistance prolongée, demanda quels pouvaient
être de si bons tireurs, a Ce sont des sabotiers, » lui
fut-il répondu, et au même moment un boulet faillit
atteindre le roi a Ventre-saint-gris s'écria-t-il alors,
quels sabotiers » Et, en effet, Henri IV dut lever le
siège de la ville, et ce ne fut qu'en 1594 que Sens, la
cité catholique, lui ouvrit ses portes il est vrai qu'alors
le prince huguenot avait disparu pour faire place au
roi très-chrétiËD.
Cette ville si catholique avait été l'une des premières
conquêtes du christianisme dans les Gaules. Dès la fin
du troisième siècle, saint Savinien vint de Rome y por-
ter l'Évangile il fit de nombreuses conversions et jeta
les fondements de la vieille église qui porte encore son.
nom. On assure que ce fut dans cette église que saint
Savinien reçut la palme du martyre, frappé par derrière
d'un coup mortel au moment où il disait la messe, et
que la pierre de l'autel est la même qui fut arrosée de
son sang. Par une singulière coïncidence, le trésor de la
cathédrale conserve des vêtements sacerdotaux de saint
VOYAGE A VENISE.
10
Thomas de Cantorbéry, immo)é, lui aussi, de la même
manière, au pied des autels.
Dirigeons-nous maintenant vers cette cathédrate que
je viens de nommer. Comme tous les monuments de
l'art et de la foi, elle a beaucoup souffert des mauvais
temps de la Révolution; les nombreuses et remar-
quables statues de saints qui ornent le portail ont eu la
tête brisée, et les petits oiseaux, mieux inspirés que les
hommes, font leurs nids dans ces espaces vides, comme
pour placer leur jeune couvée à l'abri de cette sainte
protection. Ce rapprochement des petits oiseaux et des
images des saints me rappelait la tendresse de ces
hommes, si véritablement grands, pour les plus humbles
créatures du bon Dieu, et surtout pour ces petites mer-
veilles ailées que leur vol semble rapprocher du ciel.
Les saints, dont la vie tenait plus de l'ange que de
l'homme, ont embrassé dans leur charité immense et
universelle jusqu'aux animaux. Ainsi le séraphique
saint François d'Assise appelait les oiseaux ses amis il
leur parlait du bon Dieu, qui les a créés si beaux et si
joyeux, et l'on assure qu'à leur tour ies oh~aux respec-
taient la prière du saint et sa prédication, en suspen-
dant leurs chants, comme s'ils eussent compris que de
cette âme pleine de divines mélodies s'élevait un hymne
plus digne que le leur de monter vers le ciel.
DE PARIS A GEX.
n
Cet amour des saints pour les animaux se conçoit chez
des hommes cherchant Dieu partout et le trouvant,
certes, dans des créatures qui prouvent non-seulement
sa puissance, mais encore sa paternelle providence avec
quelle sollicitude, en effet, ne les a-t-il pas doues selon
l'existence pour laquelle il les créait
Les saints se rappelaient aussi que Dieu a daigné
quelquefois s'en servir comme d'instruments dans ses
rapports avec l'homme, et qu'enfin le langage de la
sainte Écriture les prend comme symboles des plus su-
blimes et des plus touchantes vérités. Saint François
d'Assise ne pouvait voir conduire les agneaux à la bou-
cherie, disant qu'ils lui rappelaient le divin Agneau
immolé pour nous. Un jour il lui arriva d'en racheter
un de son manteau de mendiant, et, lorsque le petit
agneau vint à mourir, il se ut faire un nouveau man-
teau da sa toison et cet homme, si détaché de tout,
éprouvait un innocent plaisir à porter ce vêtement de
préférence à tout autre.
Mes petits oiseaux et mes chers saints, selon l'expres-
sion des vieux auteurs, nous ont retenus longtemps de-
vant le portail de cette belle cathédrale dont l'intérieur
mérite :iuss) que nous lui donnions quelques instants. Il
s'y trouve de nombreuses et remarquables oeuvres de
nos meilleurs artistes beaucoup ont souffert du vanda-
VOYAGE A VENISE.
i2
lisme et d'autres ont été mal réparées ainsi un jubé de
mauvais goût est venu prendre la place de deux vieux
autels, dont l'un au moins aurait dû être protégé par
un immortel souvenir. II avait vu bénir l'union de saint
Louis et de Marguerite de Provence, à la grande satis-
faction du peuple, qui criait Noël Noët Cette jeune
princesse, que les poètes de son temps avaient surnom-
mée a loyale et fine », devint à quinze ans souveraine
de ce si beau royaume de France, et femme du fils de
la reine Blanche, dont l'amour si sage et si jaloux sut
préparer à la France l'un de ses plus grands rois et au
ciel l'un de ses plus grands saints.
Ce fut dans cette même église que, le lendemain de
son mariage, la jeune reine fut couronnée au milieu de
toutes les splendeurs du temps puis ces deux nobles
enfants de France et de Provence s'agenouillèrent en-
semble et reçurent la sainte communion c'était dire
que, pour rester au niveau de toutes les grandeurs hu-
maines que Dieu leur imposait, ils demandaient à la
religion la véritable grandeur.
La route que nous prenons en nous éloignant de
Sens est très-belle pt le paysage charmant. Mais bientôt
['aspect change et prend un caractère aride et triste !e
:anal de Bourgogne vient, plus loin, embeHir la cam-
[)agne, et nous arrivons à Montbard. Si je vous de-
DEPARiSAGEX.
i3
mande de vous y arrêter avec moi, ce n'est pas que cette
ville soit bien séduisante en elle-même, mais parce
qu'elle fut la patrie d'un de nos savants les plus il-
lustres, de Buffon. Le château de Montbard appartient
encore à sa famille. Du vieux et historique manoir des
ducs de Bourgogne, il ne reste que le donjon et tes for-
tifications, qui soutiennent les treize terrasses formant
le pittoresque jardin du château moderne. Une vieille
tour domine le tout, et dans cette tour se trouve le ca-
binetde travail de BuBbn: c'est donc là que cette grande
intelligence expliquait les merveilles de la nature avec
un talent qui eût été plus grand encore s'il se fût plus
souvent réchauffé et éclairé au Samboau de la foi.
Je ne suis jamais entrée dansces retraites de la science
sans éprouver une profonde impression aussi bien rin-
tetligence humaine est ce que Dieu a fait de plus grand
ici-bas il lui a donné, en une certaine mesure, part à
sa puissance créatrice, car les œuvres de la pensée sont
aussi un monde.
Continuons notre route, mais ne passons pas à Saint-
Seine sans aller saluer une petite source coquettement
placée dans un bois, à quelque distance de cette ville.
Frais ombrages, doux murmure, eau limpide et claire
que la main d'un enfant trouble quelquefois en y jetant
un caillou que ses lèvres roses emeurent en un jour
VOYAGE A VENISE.
i4
d'été en y reflétant sa mutine figure petit ruisseau, que
manque-t-il à votre heureuse médiocrité? Conservez
donc tout cela Mais non, l'ambition doit vous conduire
bien loin; bientôt, en vous étendant, vous serez la ri-
chesse et la beauté des campagnes environnantes; que
cela du moins vous contente faire le bien, n'est-ce point
assez ? Non, il vous faut le bruit, il vous faut les émo-
tions de cette civilisation fiévreuse des grandes villes.
Et voici notre petit ruisseau grandissant toujours et tra-
versant enfin Paris, car c'est la Seine dont je parle Là,
ses bords seront ornés de splendides monuments, toutes
les grandeurs passeront devant elle mais aussi, que de
sombres tragédies, que de larmes et de sang n'empor-
tera-t-elle pas dans son cours et, lorsqu'elle viendra
s'anéantir dans l'Océan, cette immensité du monde ma-
tériel, qu'elle sera loin, hé!as de la simplicité, mais
aussi de la pureté de son origine
Heureux l'homme que la gloire et les grandeurs, en
Féloignant de cette douce enfance si amoureusement
gardée par le cœur d'une mère, ont amené au bord de
~éternité en l'élevant et le purifiant chaque jour davan-
tage Cette pensée, que la destinée de mon petitruisseau
~ait éveillée en moi, se trouvait fort en rapport avec
mon entrée à Dijon, qui fut la patrie de Bossuct et de
;aint Bernqrd grands à la fois par le génie, qui les mit
DE PARIS A GRX.
i5
à la tête Je leur siècle, et par la sainteté de leur vie,
qui les fait briller ~mre toutes l~s gloires si nombreuses
et si pures de l'Eglise catholique.
Une pluie torrentielle ne nous permet pas de sortir de
notre voiture, aussi des nombreux monuments, des places
et autres promenades de cette ville, située dans une
charmante contrée qu'embellit et fertilise le beau canal
de Bourgogne, nous ne voyons rien. si ce n'est la flèche
de la cathédrale, dont la ravissante légèreté est bien l'i-
mage de la prière s'élevant jusqu'à Dieu.
C~est au milieu de ce temps cruel pour des voyageurs
que nous suivons la charmante route boisée qui nous
conduit à DOle. La pluie aidant, la nuit venant, nous
coucherons dans cette ville et en repartirons de grand
matin sans la visiter.
En quittant Dôle, nous nous trouvons au milieu de
belles campagnes qui nous conduisent à Poligny, où la
montagne se développe immédiatement devant nous. Le
bruit d'une cascade nous attire, elle est belle et toute
scintillante; c'est l'âme de cet agreste paysage que cette
eau, seul mouvement et seule voix de ce lieu solitaire
nous y cueillons des fleurs à peine avons-nous fait
quelques pas, que les voilà fanées abandonnons-les au
torrent dont elles étaient tout à l'heure le frais orne-
ment, semblables aux douces illusions de la jeunesse
VOYAGE A VENISE.
i6
qui embellissent la vie, mais auxquelles il faut se garder
de toucher.
Le Jura ne nous présente pas les âpretés que nous
trouverons dans les Alpes nous y admirons, au con-
traire, une verdure aussi fraiche et des fleurs aussi
variées que dans nos prairies puis, comme par acquit
de conscience en sa qualité de montagne, il nous montre
quelques tapis .de neige qui contrastent avec la sévère
couleur des arbres verts les plus beaux des villages
semés de loin en loin, dont les toits et les volets de
métal brillent au soleil, animent ce beau paysage.
Bientôt nous rencontrons une fontaine sur le rocher
d'où s'échappe son onde limpide, il est écrit que Napo-
léon s'y arrêta et but de cette eau. En nous rappelant
que nous marchons sur un sol qu'il parcourut à la suite
de la Fortune, cette eau, dans son doux murmure, ne
semble-t-elle pas redire que toute grandeur s'écroule, et
que la vie de l'homme se précipite comme ces eaux cou-
rantes dont parle Bossuet?
Nous jouissions déjà d'une vue splendide, et bientôt
un spectacle dimcile à rendre, quoiqu'on ne puisse l'ou-
blier, nous ravit: c'est le beau lac de Genève, qui
semble une calme avant-scène la ville elle-même avoc
ses brillants clochers de métal, clochers sans croix,
hélas comme des monarques sans couronne et, do-
DE PARIS A &EX.
17
minant le lac, la ville et les campagnes, un horizon
majestueux de hautes montagnes auxquelles le soleil
donne des aspects et des variétés d'éclat infinis
et puis, bien loin, trop loin pour être clairement aper-
çu, le sommet du mont Blanc portant au-dessus de ce
tableau sa blanche tête, comme un vétéran de la création.
Gex, dernière ville française et déjà d'apparence un
peu suisse, nous annonce la frontière. Ce pas unique
qu'il suffit de faire pour être hors de la patrie ne nous
coûte pas beaucoup, car, en ce moment, notre esprit et
nos désirs sont loin devant nous mais on ne peut ou-
blier cette époque de la Révolution encore si prés de la
nôtre, où ceux qui fuyaient les persécutions et la mort,
à cet instant qui semblait briser tous les liens de leur
vie, se retournaient pour jeter un dernier regard, un
dernier adieu à cette terre de France qui gardait les
cendres de leurs pères, et, pour quelques-uns, le ber-
ceau de leurs fils.
Genève est admirabtement située au point du lac où le
Rhône, sortant avec impétuosité, précipite son cours. Je
passai les premières heures de mon séjour à contempler
du haut de mon baicon cette merveilleuse vue ce beau
lac si tranquille, 'ce magnifique fleuve, ces vertes cam-
pagnes qui s'étendent au loin, ces montagnes qui
s'élèvent de tous côtés et je comprenais facilement que
celui qu'aucun intérêt de cœur ne retient ailleurs pré-
fère à tout autre séjour cette ville qui offre tant de
charmes. Mais là nuit venait, et bientôt, sur un pont
de fer que dominaient nos fenêtres, nous vîmes une
foule nombreuse des barques pavoisées animèrent le
rac et des illuminations parurent sur le pont. Prendre
GEXHYE.
II
GENÈVE.
i9
nos châles et nos chapeaux de voyage fnt l'affaire d'un
instant.; c'est un heureux hasard, disions-nous, qu'une
réjouissance à Genève pendant le peu de jours que nous
y passons. En suivant la foule, nous arrivons au milieu
du pont, où un Hot ombragé de quelques arbres était
le centre de la fête; nous- y trouvons une statue. Ce
n'est pas celle de la Vierge, dont l'image vénérée eût
semblé si bien placée là au milieu de ce paysage d'un
aspect si pur ce n'est pas non plus celle de saint Fran-
çois de Sales, de cet évoque de Genève qui, avec un
zèle que n'arrêtèrent jamais les menaces et les persécu-
tions des protestants, parcourait ces rives en faisant le
bien. En conscience, nous ne pouvions nous attendre à
tant de bouheur, mais nous avions peut-être bien aussi
le droit de nous. étonner d'y trouver la statue de Jean-
Jacques, et de voir que ce n'était qu'en sou honneur
que tant de monde était en mouvement, que tant de
fusées éclataient, que brillaient ces lampions, et que
chantaient les musiciens dont les chœurs rempiissaient
les barques! Triste contraste que les eaux si limpides
de ce lac dont le calme ressemble à celui d'une bonne
conscience, avec l'image de cet homme dont les écrits
ont troublé tant d'esprits et corrompu tant de cœurs
triste conclusion d'une réforme qui condamne les hon-
neurs que nous rendons à la mère de Dieu et aux saints,
VOYAGE A VHMSE.
20
et qui entoure d'hommages la statue de Rousseau
Je m'en étonnai alors, je m'en scandalisai même je
m'en étonnerais moins aujourd'hui, car, depuis, j'ai
habité une propriété célèbre au$si par le souvenir du
philosophe de Genève. On y voyait son buste dans une
sorte de niche où nous n'allumions, il est vrai, aucane
lampe vénitienne, mais que la nature, comme par une
amère ironie pour cet homme que jamais les bienfaits
ne surent attacher, avait ornée d'un beau lierre. Presque
chaque semaine, de jeunes Anglaises, qui, je l'espère,
admiraient le dieu philosophique sur des oui-dire,
Tenaient frapper à notre porte pour accomplir un pèle-
rinage devant son image; j'éprouvais, je l'avoue, un
innocent plaisir à voir le mal qu'elles se donnaient
pour déchiurer de mauvais vers tracés par une des
protectrices qu'il repoussa avec son ingratitude ordi-
naire puis elles cueillaient avec un étrange respect une
feuille du lierre. One d'elles, je me le rappelle, m'ayant
rencontrée, me demanda la permission d'en prendre
une seconde, et me remercia de ma générosité avec une
!i grande effusion, que je me permis de lui offrir
Marbre tout entier, qu'elle regretta certainement de ne
mouvoir emporter.
Revenons à Genève. Après les ovations à la statue
le Jean-Jacques, une visite à la cathédrale acheva de me
GENÙVK.
21
causer une pénible impression. Cette dévastation d'une
belle église catholique, spectacle tout nouveau pour
moi, lui donne quelque chose du froid d'un tombeau
en effet, de toute cette vie de làme rendue sensible
dans les églises catholiques, il n'y reste que deux choses:
les vitraux, respectés non pour leur caractère religieux,
.mais pour leur beauté artistique, comme s'empressa
de nous le dire le gardien de réalise, et la chaire. Puis,
à la place des confessionnaux, à la place des autels, des
bancs comme pour dire, à la place de Dieu, les
hommes Mais, quoi que fasse la vénérable compagnie
des pasteurs qui occupe les stalles du chœur, et quelle
que soit la tristesse de cet aspect protestant, rien ne
peut oter à cette belle cathédrale le souvenir de ses
évoques. Je me représentai par la pensée, François de
Sales, non plus confiné à Annecy, comme il le fut,
mais libre d'annoncer la vérité du haut de la chaire de
sa ville épiscopale, avec cette suavité et cette force in-
comparables qui ouvraient à tous la route de l'Évangile,
non point en l'élargissant, mais en la semant de dou-
ceur et de consolations. Souvent, pendant les prédica-
tions d'Annecy, quelques frères égarés se trouvaient
dans l'auditoire, et it n'était pas rare qu'après une
seule prédication des brebis perdues rentrassent au
bercail. Mais héias cette chaire, veuve de ses évoques,
22 VOYAGE A VENISE.
n'entendit pas la grande voix qui convertit le ministre
Barbier, Claude Boucard, et tant d'antres, dont M. le
curé de Saint-Sulpice raconte !e retonr à la foi dans le
beau livre qu'il a consacré à l'évoque de Genève, et
l'autel dont je cherche en vain la place n'a pas vu
François de Sales ofTdr le saint sacrifice.
Au moment où j'écris ces lignes (en 184..), j'apprends
qu'il s'élève à Genève une nouvelle cathédrale. Cette
é~Hse sera vraiment fille de la foi, car ce sont les parois-
siens catholiques du canton qui viennent, à la suite de
leur curé, travailler à cette œuvre de renouvellement et
d'espérance. Remercions saint François de Sales, qui,
du haut du ciel, obtient que Dieu bénisse de nouveau
cette contrée si chère à son coeur.
I! ne faut pas quitter Genève sans visiter le Jardin
botanique, qui offre une charmante promenade. Il faut
aus~i remarquer que la belle partie de la ville, celle qui
s'étend sur les bords du Rhône, est oméc de jolies fon-
taines donnant à tout ce quartier neuf un aspect
agréable; elles sont entretenues par une machine
hydraulique placée sur le Rhône, et qui nous a paru
l'une extrême simplicité de mécanisme.
Je dis adieu à Genève, à laquelle le protestantisme et
;on philosophe ont été pour moi une grande partie de
!es charmes c'est vous dire que nous ne nous mettrons
CtXÈTE.
23
pas en frais pour aller à Femey rendre hommage au
souvenir de Voltaire. En fait de patriarches, je préfère
ceux de la Bible, et, en fait de philosophes, j'aimerais
mieux Platon, tout païen qu'il était.
Nous renonçons, du moins pour ce voyage, à ces
belles excursions de Suisse dont Genève est !e point de
départ, et nous prenons la route d'Italie.
En sortant de Genève, nous suivons les bords enchan-
teurs du lac nous conservons pendant quelques lieues
la vue du mont Blanc et de la première chaîne des
Alpes d'un côté, et, de l'autre, celle du Jura et des
jolies habitations qui bordent la rive droite du lac de
Genève. Ces deux aspects, si différents, sont en quelque
sorte le passé et l'avenir du voyage se confondant un
instant.
Adieu verte montagne, paysage calme et charmant,
qui donnent l'idée du bonheur, d'une vie simple et sans
ambition, et saluons les Alpes imposantes, ou les diffi-
cultés et les belles horreurs ne nous manqueront pas
Voici bientôt une ville située de manière à nous laisser
admirer le lac de Genève dans sa partie la plus large:
c'est Thonon. Ce riant paysage est animé par la vue de
la ville même et par celle de la chartreuse de Ripaille,
qui a eu l'h<wtCMr de donner un proverbe à la langue
française (faire ripaille), proverbe bien un peu vulgaire,
VOYAGE A VENISE.
~4
quoique d'une origine toute royale, puisqu'il vient,
dit-on, des -festins et des plaisirs à l'aide desquels
Amédée de Savoie adoucissait sa retraite au couvent
des Augustins qu'il avait fondé à Ripaille.
Nous continuons notre route, tantôt perdant, tantôt
retrouvant la vue du lac. Nous suivons bientôt de plus
en plus prés le lit du Rhône, qu'encaissent les corniches
des rochers qui rétrécissent à chaque moment la grande
vallée.
En sortant de Monthey, nous admirons de vrais
massifs de montagnes dont les plus hautes sont la Dent
de Monde, qui s'avance vers le fleuve en s'y reflétant,
et la Dent do Midi, qui s'élance au milieu d'une vallée
de neiges.
Voici bientôt Saint-Maurice, dont le nom rappelle le
chef de la légion thébaine; c'est qu'en effet c'est en ce
pays que ce valeureux soldat souffrit le martyre. Saint-
Maurice possède une abbaye fondée en l'honneur de ce
saint, et où se trouve, dit-on, la plus riche collection de
reliques ainsi que plusieurs présents de Charlemagne
et d'autres têtes couronnées.
Avant de traverser le pont de Saint-Maurice, il faut
s'arrêter un instant la hardiesse de cette seule arche
jetée sur le fleuve, très-rapide en cet endroit, ets'appuyant
sur la Dent de Monde à droite, et sur la Dent du Midi
GENÈVE. 25
2
à gauche, frappe d'étonnement et présente nn aspect
imposant et magnifique.
H&tons-nous d'admirer la physionomie des femmes
que nous rencontrons et que rend plus agréable leur
joli chapeau national, mais qui sont déjà bien défigurées
par cette affreuse difformité qu'on appelle le goitre.
En continuant notre route, nous apercevons l'ermi-
tagedu Sex, bâti sur une étroite corniche, et si haut,
si entouré des rochers qui forment la base de la Dent
du Midi, qu'on s'étonne qu'il ait été construit et habité
par des hommes.
Un peu plus loin, sur là route, nous rencontrons la
chapelle de Verolliey, au lieu même où fut massacrée
la légion thébaine dix mille hommes d'uu courage
éprouvé se laissèrent égorger sans essayer une résistance
possible, pour obéir au précepte de l'Evangile « II
faut rendre à Dieu ce qui est à Dieu, et à César ce qui
est à César. ?
Voici une belle chute d'eau appelée la Sallanche, et
qui se précipite dans la vallée du Rhône d'une hauteur
perpendiculaire d'environ cent mètres si le saut de la
cascade était plus fort, ce serait une des plus belles que
l'on puisse voir, d'autant qu'elle s'aperçoit de loin.
Ces premiers rochers, ces premiers chalets, ces pre~
miércs chutes d'eau, nous conduisent à Martigny, fort
VOYAGE A VENISE.
26
disposés à continuer notre route et très-désireux d'en-
trer définitivement dans le Simplon.
Martigny présente un aspect fort gai sa position, qui
en fait !e centre des voyageurs du Grsnd Saint-Bernard,
du Simplon et de la valtéede Chamounix, lui donne un
mouvement continuel. Pendant les quelques heures
que nous y passons, les chaises de poste se succèdent
sans interruption les voyageurs à pied, le bâton ferré
à la main et l'album sous le bras, jettent un regard au
ciel en partant pour s'assurer si le soleil éclairera les
points de vue auxquels ils rêvent; enfin lesguideset
les mulets partent avec leurs caravanes composées de
Français et d'Anglais, également charmés, mais expri-
mant leur plaisir avec la différence de leur caractère et
entremêlant leurs langues, qui, à elles deux, en ce
moment d'empressement et d'entrain, causent à peu
près autant de confusion que les langages divers qui
irrétèrent les hautes destinées de la tour de Babel.
En sortant de Martigny, nous nous trouvons pendant
quelque temps au milieu d'une vallée encaissée dans des
rochers taillés à pic et tout à fait stéri!cs mais bientôt
ipres de beaux pâturages, des vignes que soutiennent de
:)ctits murs, s'étévent en terrasses d'une manière pitto-
'esque, tapissant le ba- des montagnes tournées vers le
nidi, et dont les cimes sont ornées de villages, d'églises
GENÈVE.
27
et d'oratoires dont l'extrême blancheur se détache sur
les rochers d'une manière merveilleuse.
Vous pouvez imaginer si ce paysage est enchanteur
celui que nous trouvons après avoir traversé le Rhône
acquiert de nouveaux charmes par l'aspect fertile que
présente la vallée de ce fleuve..
La première ville que nous rencontrons sur la rive
droite du Rhône est Sion, capitale du Valais; sa position
élevée et ses trois châteaux, dont un est en ruine et un
autre a été incendié, l'annoncent d'une manière toute
féodale. Cette ville, que son évcché rendit fort impor-
tante au moyen âge, possède une jolie cathédrale où
nous comptâmes un nombre inouï d'autels; si je me le
rappelle bien, il y en avait à presque toutes les colonnes.
Sur la place se trouve une fontaine elle était entourée
de femmes puisant de l'eau, ce qui offrait de loin un joli
tableau; mais en approchant, nous eûmes la douleur de
voir que la plupart d'entre elles étaient, hétas victimes
de l'affreuse infirmité si générale dans le Valais: le
crt-tinisme. Ce n'était pourtant que l'avant-goût du
déplorable spectacle qui nous attendait à mesure que
nous avancions dans ce pays rien de plus triste que
cette population monstrueuse, que des goitres d'une
dimension énorme dcSgurent compiétement. Une fois
entre autres, je fus frappée de voir plusieurs enfants
VOYAGE A VENISE.
28
fort gais, à l'air intelligent, mêlés à des femmes et à des
grands jeunes gens idiots. Pauvres enfants à mesure
qu'ils grandiront, leur physique deviendra hideux, leur
intelligence s'obscurcira, et, au lieu de ces charmants
visages, si nous repassons dans ces lieux quelques
années plus tard, nous trouverons de malheureux êtres
incapables de comprendre.
Quelques pauvres mères, venues de pays étrangers,
voient ainsi sous leurs yeux s'opérer ce douloureux
mystère de dégradation dans leurs jeunes familles.
0 mères heureuses de nos belles contrées!, ne vous
plaignez donc pas si votre fils est moins beau, moins
intelligent que vous ne l'aviez désiré pensez à ces
mères du Valais.
En sortant de Sion, il semble que toutes les mon-
tagnes de la création soient ~devant nous le Saint-
Bernard, le mont Rosa, le Simplon, le Saint-Gotnard,
la Yung-Frau, le mont Cervin, nous apparaissent
comme une armée de géants qui ne nous laisse aucun
passage des cascades sans nombre se précipitent en
écumant dans les eaux du Rhône, qui n'est plus ici le
beau et majestueux fleuve que nous admirions il y a
peu de temps, mais une sorte de torrent qui court en
bondissant se jeter dans le lac Léman. Au milieu de
cette nature gigantesque et qui semble défier le génie de
l'homme. Napoléon sut se frayer un chemin; c'est cette
route du Simplon, dont sir James Makintosh disait
2.
DE SION A M! LAN.
III
VOYAGE A VENISE.
30
que, « de tous. les travaux utiles, c'était le plus mer-
veilleux et le plus grandiose. »
Cette route splendide est constamment assez large
pour qu'on puisse la parcourir en voiture sans aucun
danger elle fut achevée en six années.
Après avoir traversé une forêt de mélèzes aux sombres
et mélancoliques ombrages, nous arrivons à la mon-
tagne de Léria, du haut de laquelle il faut jeter un coup
d'oeil pour embrasser la plaine du Valais et les cours du
Rhône. Pendant quelques lieues encore, les chalets
bâtis au bord des abîmes, sur les pentes des montagnes,
et souvent à une prodigieuse hauteur, que gravissent
à tout instant les chèvres et les bergers, égayent ce beau
mais sévère paysage cependant, à mesure que nous
avançons, la nature se fait plus austère, et nous arrivons
au milieu de sites indescriptibles. Le vallon de droite est
d'une profondeur immense, et des débris de barrières
enlevées, d'énormes pins brisés, des signes enfin de
dévastation, nous font penser aux avalanches, ce fléau
des montagnes dont le nom est empreint de poésie, mais
dont la réalité est terrible.
Déjà depuis quelque temps aucune habitation d'homme
ne se montre, il n'est même plus question de chalets
les arbres verts ne tardent pas, à leur tour, à aban-
donner cette terre de rochers quatre belles cascades
DE SION A MILAN.
31
traversent la route dans des aqueducs, comme pour fuir
aus?i, et devant nous s'é!éve le Sbon-Horn, au pied du-
quel nous passons la galerie des Glaciers.
L'eau des cascades a été le dernier mouvement de la
nature; maintenant celle qui filtre à travers les rochers,
se congelant aux moindres changements de température,
produit des aiguilles et des colonnes de glaces qui restent
suspendues à la voûte et c'est un grand regret pour
moi de ne pouvoir admirer à l'aise ces stalactites
mais quoique au mois de juillet, le froid est si cruel,
qu'il faut presser le pas.
Nous atteignons enfin la plus grande hauteur de la
route, 2,005 mètres au-dessus du niveau de la mer.
Une simple croix de bois marque ce point culminant du
Simplon, et semble, dans ce lieu plein de désolante et
sublime horreur, parler d'espérance et de vie. En effet,
à quelques pas de cette croix, est un hospice desservi
par des religieux. Le dévouement et le sacrifice qu'ins-
pire la croix les ont conduits dans ces tristes régions, et
ils se sont plu à réunir dans leur sainte retraite tout
ce qui pouvait être utile ou agréabte aux voyageurs,
même un piano Ce n'est pas sans regret que nous
disons adieu à ces hommes que nous n'avions jamais
vus, que nous ne reverrons sans doute jamais, et qui
nous ont accueillis comme des amis, avec cet empresse-
VOYAGE A VENISE.
32
ment vraiment affectueux que la religion peut seule
inspirer vis-à-vis d'étrangers.
Pendant que nous nous récbaumons à leur foyer, un
bruit semblable à un coup de canon s'était fait entendre:
<t Voici, nous dirent-ils, le signal d'une avalanche. »
Du sommet d'une des montagnes les plus éloignées des-
cendait une certaine quantité de neige, qui se répandait
comme un tourbillon de blanche poussière. Un rayon
de soleil avait sum pour en déterminer la chute. Le
bruit qui annonce l'avalanche avertit qu'il faut fuir, et
le montagnard agile peut souvent se soustraire au péril.
Ici, comme partout où l'on est obligé de vivre au
milieu des dangers, on trouve dans les populations une
grande insouciance et, de même que le Napolitain
bâtit sa demeure au pied du Vésuve, sans songer à
Pompéi et à Herculanum, l'habitant des montagnes
assied souvent son chalet là où les avalanches peuvent
l'atteindre.
Les vénérables pères nous parlèrent longuement de
cet accident, qu'ils voient sans cesse se renouveler, et
qui est une des occasions où se montre leur admirable
charité car ils vont, on le sait, à la recherche des
malheureuses victimes de la chute des neiges.
Voici un de leurs récits, qui nous a particulièrement
touchés
DE SION A MILAN.
33
n y a quelques années, un plateau d'une des mon-
tagnes ordinairement préservé de ce fléau était le
théâtre d'une noce dont la gaieté contrastait avec la
sévérité du paysage. Un feu de sapin pétillait joyeuse-
ment, et autour du foyer champêtre, la valse entraînante
faisait oublier aux montagnards que, s'ils ne dansaient
pas sur un volcan, ils dansaient du moins sous l'ava-
lanche et ils s'accompagnaient de ces chants des mon-
tagnes qui ont un caractère étrange et saisissant. ?
Mais bientôt le bruit solennel qui annonce l'avalanche
se fit entendre, et en un instant la confusion et la fuite
remplacèrent toute cette joie.
Le lendemain, aidés par les paysans contristés, les
pères de l'hospice trouvèrent sous la neige les deux
jeunes mariés ils avaient vainement essayé de sauver
leur vieille mère, sacrifiant leur bonheur au pieux devoir
de l'amour filial.
Quelque temps encore, après avoir quitté l'hospice,
notre route est aride mais bientôt la végétation com-
mence à se ranimer, et deux torrents descendent des
placiers du Rosboden puis nous arrivons au petit
village du Simplon, dont la modestie contraste avec le
nom brillant qu'il porte. Nous descendons ensuite avec
une effrayante rapidité la route est encaissée dans des
montagnes fort resserrées, et le fond du vallon, où
VOYAGE A VENISE.
34
mugit la Doneria, qui se précipite des glaciers de Laqui,
est très-étroit et rempli de blocs de granit détachés des
montagnes, qui semblent tontes disposées à en laisser
tomber encore. Je vous assure qu'ici le voyageur a
quelque droit de trembler; ce n'est pourtant que l'entrée
de la plus sombre des vallées, la vaHée de Garde toutes
les sévérités de la création y semblent réunies, rochers
à pic, abîmes profonds, torrent qui, avec la route, occupe
tout l'intervalle entre les montagnes. Enfin le paysage
prend un peu de vie, et, après avoir traversé l'abîme
sur un pont gracieux autant que solide, nous entrons
dans la première ville d'Italie. Là, nous ne nous arrêtons
que le temps nécessaire pour sabir les ennuis de la
visite de la douane, et nous reprenons le chemin re-
devenu sévère; mais les dernières gorges des montagnes
s'élargissent <~t nous laissent entrer dans les plaines de
la Lombardie. A droite, les montagnes s'élèvent nues et
à pic au pied de leurs assises colossales, le torrent,
agrandi par ses dévastations, roule comme un con-
quérant de vertes collines s'élèvent sur ses bords,
semées de jolies maisonnettes qui mêlent au caractère
suisse quelque chose de l'aspect italien l'herbe qui
borde la charmante route dans laquelle nous entrons
est toute remplie de fleurs des champs qui réjouissent et
charment les regards après les âpres beautés qui les
DE SION A MILAN.
35
avaient étonnés ici, les lis des vatlées ne sont pas une
métaphore, le roi de nos jardins s'est fait le roi des
champs des paysannes en costume national, où le
rouge domine, s'arrêtent pour dire l'Angelus au pied de
petites chapelles omees de vierges peintes, images de la
piété de ces contrées. Cette route charmante nous mène
à Domo-DossoIa.
Je vous ai conduit en quelque sorte pas à pas de
Genève à Domo-Dossola c'est que rien ne semble in-
différent pour celui qui a parcouru ce chemin aux aspects
si divers, mais toujours grandioses et émouvants.
Domo-Dossola n'offre rien de remarquable, ni dans
sa position ni dans ses monuments mais ses maisons
à cotonnades, les hommes en bonnets rouges et aux
jambes nues, les femmes voilées de leurs mantilles, et
qui paraissent toutes belles sous ce léger ornement à
travers lequel les yeux noirs brillant si bien enfin,
oserai-je l'avouer ? les boutiques de macaroni et d'ail,
mais dont les inscriptions sont écrites dans cette langue
harmonieuse qui nous rappelle que nous sommes en Italie,
tout cela nous charme et nous fait rêver et Domo-
Dossola, c'est là son véritable mérite, semble souhaiter
a 'bienvenue au voyageur qui vient visiter le sol
talien.
De Domo-Dos?o!a à Baveno, !a* route traverse des
VOYAGE A VENISE.
36
prairies et passe devant de jolis villages des collines
en amphithéâtre, parsemées de fermes, donnent nn
aspect pittoresque au paysage. A Fariola, nons aperce-
vons dans l'éloignement le lac Majeur avec l'Isola-Madre,
l'une des lies Borromées, et bientôt, en eSet, la route
n'est plus qu'une longue terrasse qui suit les bords du
lac pour nous conduire à Arooa. Le vieux château
d'Arona, détruit presque complétement, fut la patrie de
saint Charles Borromée, dont la statue colossale, bâtie
sur le sommet d'une colline, s'aperçoit de la ville. Saint
Charles est représenté donnant sa bénédiction à sa cité
natale c'est une touchante idée, et l'expression de
bonté et de bienveillance esi parfaitement rendue malgré
les dimensions de la statue, dimensions telles, que trois
hommes peuvent pénétrer à la fois dans la tête, et que
l'on peut se reposer de cette pénible ascension en
s'asseyant. dans le nez de cette statue monumentale.
La position d'Arona est des plus charmantes par la
vue du lac et des lies Borromées, lies dont les poètes
font un séjour enchanté. Les moments que je passai sur
un balcon dominant le lac sont au nombre de ceux ou
l'on oub)ie la vie réelle il me semblait que tous les
parfums de lauriers et d'orangers, tous les chants
d'oiseaux de ces îles heureuses venaient jusqu'à moi et
me transportaient dans le monde de la poésie et de
DE StO~ A MILAN.
37
l'idéal. Cette douce rêverie me faisait comprendre le far
niente des Italiens. Avec ce beau ciet, avec tons ces
charmes de la nature, le travail semble dur; il doit
être si facile dans ces riantes contrées de se laisser
vivre
En quittant Arona, nous passons le Tessin dans un
bac; pendant cette courte, mais assez désagréab!e évolu-
tion, nous sommes étonnés d'entendre chanter, avec une
certaine harmonie, de jolis motifs d'opéras italiens
toute cette mélodie est due à un pauvre aveugle il est
là depuis trente ans I il ne semble pas se plaindre,
vivante leçon pour les passagers du bac, qui, certes
moins éprouvés, ne sont peut-être pas toujours aussi
résignés que lui.
La route qui conduit à Milan traverse les plaines de
la Lombardie le premier village que nous rencontrons
est Soma, qui mérite d'être nommé, non-seulement pour
son ancien château crénelé de Visconti, mais surtout
à cause d'un cyprès d'unegrosseurextraordinaire, auquel
on prête une antiquité rare pour un arbre placé au
centre de tant d'événements, dans une contrée si sou-
vent visitée par la guerre on assure qu'il remonte à
fûtes César. Ce cyprès, dix-neuf fois centenaire, put
croire son existence prête à finir torsquc la route du
Simplon fut tracée, car il fallut décrire une courbe pour
3
VOYAGE A VEmSE.
38
t'épargner. Sa respectable vieillesse trouva grâce devant
Napoléon, qui ne voulut pas traiter ce vétéran des forêts
comme un conscrit.
Les plaines de la Lombardie ont un aspect tout parti-
culier les arbres fruitiers, les mûriers surtout, qui y
sont fort nombreux, sont rattachés entre eux par un
lien charmant, la vigne, qui serpente, monte le )ong de
leurs branches, et, allant de l'un à l'autre, laisse pendre
ses grappes dans l'espace. Représentez-vous ces plaines
i l'époque des vendanges, et vous aurez un tableau
digne du pinceau de Léopold Robert.
Ces plaines virent la première bataille entre Scipion et
Annibal, la bataille du Tessin. Combien d'autres glorieux
combats s'y livrèrent depuis Enfin, après avoir traversé
d'immenses champs de riz, nous entrons à Milan par
l'arc de triomphe commencé par les Français sous
l'empire, et terminé seulement en 1838 par les Autri-
chiens. Que de choses le rapprochement de ces deux
noms rappelle dans l'histoire moderne de l'Italie et
quelle destinée que ce~ic de cet arc de triomphe. qui a
revu récemment, après tant d'années, ses premiers cons-
tructeurs passer sou~ sa courbe monumentale 1
Quoiqu'il fasse presque !)uit, nous remarquons la
beauté de rentrée de ~Ii)an. C'est f'henre de la pro-
menade, on prend des gfaces à la porte des cafés, comme
DE S!OX A M!LA~. 3'~
à Paris les femmes sont devantes et parées, les
hommes fument, hé!as ''t lorgnent, comme à Paris,
les passants et les nouvelles arrivées, et ils se demandent
sans doute de quelle contrée viennent ce~ voyageuses;
enfin, sans jeu de mots, nous retrouvons à Milan le
bou'evard des Italiens.
Malgré la haute antiquité de cette ville, fondée, dit-on,
par les Gaulois, vers le temps de Tarquin l'Ancien, il
n'y faut pas chercher de monuments de cette époque
reculée les guerres continuelles dont elle fut le
théâtre, les quarante-deux sièges qn'eUe soutint, sont
une cause naturelle de ruine, et Frédéric Barberousse
fit disparaître ce que ses prédécesseurs en dévastation
avaient laissé de l'ancien Milan, en le faisant compléte-
ment raser il ne resta debout que seize colonnes
antiques et la cathédrale de Saint-Ambroise, qui pro-
bablement se trouvait alors en dehors de l'enceinte de
la ville. Milan a donc l'apparence d'une belle cité
moderne. Si nous abordtons h's grands côtés de l'his-
toire, Mitan ayant été, au moyen aire, un des centres
le ces convu)pions politiques fréquentes à cène époque
le conquête ut d'ambition, nous fournirait une longue
causerie les notns des Visconti, des Sforza, cette
ntércs~ante et sympathiquf nirure de Vatentine de
Miian, qui passait ses jours à soigner le roi de France
VOYAGE A VENISE.
40
en démence tout cela éveille bien des souvenirs; mais
j~ laisse à d'autres cette grande et difficile tâche, et,
plus modeste, je ne veux vous faire les honneurs de Milan
qu'en touriste.
MILAN.
le vous épargnerai la compagnie du cicerone, qui me
gâta souvent ma visite aux monuments de Milan, cette
leçon apprise par cœur qu'il vous débite, cette admi-
ration routinière qu'il vous commande, sont peu en
rapport avec le désir qu'on éprouve d'admirer à !'aise
et de choisir à son gré ceux de ces chefs-d'œuvre qui
ont pour nous un aurait particulier sans suivre donc
l'itinéraire du cicerone, je ne vous parlerai que de ce
qui m'a paru le plus intéressant.
Nous commencerons, si vous le voulez bien, par nous
asseoir agréablement dans une des calèches qui sta-
tionnent devant notre hôtel nous nous dirigeons
l'abord vers la cathédrale les rues et les places que
IV
VOYAGE A VENISE.
4~
nous traversons sont larges et belles la place du
Dôme, c'est le nom qu'on donne à la cathédrale, est
ornée d'un côté de galeries où se trouvent les magasins
à la mode; ces magasins sont bien simples et bien pri-
mitifs en comparaison de ceux de Paris, où les bou-
tiques finiront par devenir des monuments.
Il faut nous arrêter un instant assez loin pour jouir
du magnifique coup d'œi) que présente le Dôme. Ce
monument est unique dans son genre; it étonne et
embarrasse fort le narrateur; il a été, du reste, si sou-
vent décrit, si souvent représenté, que vous le con-
naissez déjà, mais vous n'avez pu certainement juger de
l'enct que produit cette richesse d'ornementation plus
de trois mille statues en marbre blanc surmontent l'édi-
fice, et couvrent chaque tour, chaque saiHie <I s'en
trouve jusque dans les profondeurs de sorte qu'il est
impossible de faire un dénombrement exact de ce
peuple de marbre. Il faut monter au faite du Dôme
pour admirer ces statues colossales, et, en même temps,
la vue splendide qui se déroule comme un magnifique
panorama une plaine charmante, semée de villes et de
villages, et un horizon de montagnes où l'on distingue
le mont Blanc, le mont Rosa, les chaînes de l'Oberland
et la Chartreuse de Pavie.
En entrant dans la cathédrale, le premier objet qui
MILAN.
43
frappe les yeux, ce sont les statues colossales de saint
Ambroise et de saint Charles, qui semblent nous inviter
à pénétrer plus avant, pour prier sans doute. Combien
de voyageurs, au lieu de céder à cet avertissement épis-
copal, ne voient que le côté artistique de l'édifice, qu'ils
étudient de l'œit froid et curieux du sceptique, en ou-
bliant l'église. Cependant l'enthousiasme du chrétien et
celui de l'artiste, loin de s'exclure, se fortifient, et vous
n'ignorez pas que la foi des maîtres du moyen âge
contribuait à la beauté de leurs œuvres.
Je sais que l'architecture du Dôme a été l'objet de
longues discussions et qu'elle choque les règles en
admettant tous les styles pour moi, je fus vivement
impressionnée de cet aspect grand et imposant; le jour,
qui në~ pénètre qu'à travers les vitraux coloriés, jette
une demi-lumière dans ces longues travées, dont la
hauteur échappe au regard et dans lesquelles on ren-
contre à chaque pas un bas-relief ou une statue aussi
vous avouerai-je en toute humilité que je n'en ai pas
gardé un souvenir exact. Ces statues sont presque
toutes d'une grandeur colossale celles des quatre
ËvangéHstes et de quatre Pères de l'Église soutiennent
les deux chaires derrière le chœur, nous trouvons
celle de saint Barthélémy, d'un travail fort remar-
quable, mais très-singulier, car le saint est représenté
VOYAGE A VENISE.
44
écorché et portant sa peau sur ses épaules, sur la base
on lit, en latin, bien entendu « Je ne suis point l'ou-
vrage de Praxitèle, mais de Marcus Agrati. » Malgré la
beauté et le mérite de l'œuvre d'Agrati, cette inscription
est bien un peu ambitieuse, et quant à celui qui, dans
l'antiquité, donna la vie à la Vénus autant que le
marbre peut rendre le sentiment, il n'eût jamais pensé
à prendre pour sujet d'un chef-d'œuvre un genre de
mort si affreux.
Le tabernacle du maître-autel, en bronze doré et
d'une grande richesse, est surmonté d'un fort beau
reliquaire, qui renferme un des clous de la vraie croix;
c'est cette précieuse relique que saint Charles Borromée
promena dans Milan au milieu de la peste qui ravageait
la ville en 1576 et tous les ans, le 3 mai, l'archevêque
de Milan renouvelle cette pieuse cérémonie, qu'accom-
pagne un peuple immense.
Puisque j'ai nommé saint Charles, ce fils des Bor-
romée et des Médicis, descendons dans la chapelle sou-
~erraine'~ui lui sert de tombeau cet oratoire est éclairé
par le sombre jour de l'église qui pénétre par la voûte
grillée une châsse d'argent aux panneaux de cristal
ie roche ornés de moulures de vermeil renferme les
'estes sacrés de l'archevêque de Milan, dont la belle
rie est représentée sur les murs en bas-reliefs d'argent;
MtLAN.
45
rien de riche comme ces ciselures. Sur la porte, ce seul
mot sert d'épitaphe « Humilité! » contraste saisissant
avec la richesse de l'intérieur, et qui rappelle cette pa-
role de l'Evangile « Celui qui s'abaisse sera élevé, n
De la cathédrale moderne, on peut bien l'appeler
ainsi, car elle n'est pas encore achevée, rendons-nous à
l'ancienne cathédrale, celle de Saint-Ambroise elle re-
monte au quatrième siècle, de sorte qu'elle dut être
t'église où se passa Fun~ des scènes tes plus belles de
l'histoire des premiers siècles du christianisme. L'em-
pereur Théodose ayant fait massacrer à Thessalonique
sept mille révoltes qui avaient reconnu leur faute,
revint à Milan et se présenta à l'église; saint Ambroise,
rempli de ce courage épiscopal qui lui avait fait écrire
à l'empereur « Prince, ne trouvez pas mauvais que je
donne à Dieu la préférence, » refusa au puissant mo-
narque l'entrée de l'église jusqu'à ce qu'une pénitence
pubtique l'eût rendu moins indigne de franchir la porte
de la maison du Dieu de paix et de miséricorde. Théo-
dose s'humilia à la voix de Févéque, sans croire s'a-
baisser, et se soumit devant son peuple, en reconnais-
sant le pouvoir religieux dans toute son étendue, bien
assuré que son pouvoir terrestre n'en serait que plus
grand et plus respectable.
L'église de Saint-Ambroise présente beaucoup de
3.
VOYAGE A VENISE.
46
souvenirs des premiers siècles du christianisme, ins-
criptions, bustes et bas-reliefs; parmi tous ces sou-
venirs, remarquons le fameux serpent de bronze qui
s'élève sur une colonne de granit égyptien il fait le
désespoir des antiquaires, qui n'expliqueront sans doute
jamais son origine et moins encore sa position hono-
rable dans cette église, où il orne le milieu d'une des
trois nefs.
Cette chaire de marbre blanc, à la forme antique
et ornée de colonnes sculptées, fut celle de saint Am-
broise, dont le corps repose sous le maître-autel, éga-
lement de marbre blanc.
Au milieu de ces antiquités,unegrandestatue moderne
fixe l'attention, c'est c~He de sainte Marcelline, sœur de
saint Ambroise. La sainte est représentée à genoux sur
le marbre qui recouvre ses reliques; on ne peut rien
imaginer de plus angctique que l'expression de ce beau
visage.
Toutes les égHses de Milan sont intéressantes à vi-
siter, car eltes sont toutes riches en peintures et en
sculptures, mais je vous parlerai seulement des princi-
pales. Saint-Alexandre nous étonne par la richesse de
son maitre-autel incrusté de jaspe, de lapis-lazuli, de
pierres précieuses de toutes sortes c'e:-t une belle
église d'un aspect majestueux.
MILAN.
47
A Santa-Maria se trouvent deux statues remar-
quables d'Adam et d'Ève; cette dernière est d'une telle
beauté, qu'elle peut rivaliser avec les chefs-d'œuvre de
l'antiquité; elle est d~Adotpbe Florentin; il faut aussi
y remarquer de magnifiques fresques et un curieux
travail c'est un voile d'argent de la plus belle ciselure,
qui recouvre une image de la Vierge.
En passant devant San-Stephano-Maggiore, rappelons-
nous que le duc Marie-Galéas Visconti y fut assassiné
en 1476.
Enfin, citons Saint-Nazaire, pour la singulière épi-
taphe du maréchal de France J. Trivulce « Silence
ici repose celui qui n'a jamais eu de repos M
Voici, pour terminer notre visite aux églises, une
chapelle petite et sans intérêt artistique; si nous la
visitons, c'est que, nous assure le cicerone, et, ici, je
me plus à le croire, elle est construite au lieu même de
la conversion de s:urt Augustin on nous montra,
dans une petite cour attenant a cette église, un vieux
puits des plus vulgaires, en nous assurant que son eau
avait servi au baptême de l'évèque d'Hippone. J'aimais
à me figurer ce puits au milieu du jardin où l'âme
si forte d'Augustin devait livrer son dernier combat et
vaincre. C'fst ici que son bon ange l'entendit s'écrier,
au milieu de ses !armps « Jusques à quand remettrai-je
VOYAGE A VENISE.
48
toujours au lendemain ? pourquoi ne sera-ce pas à cette
heure? N Puis je croyais entendre cette voix d'enfant
qui chantait doucement « Prenez et lisez. » Et Au-
gustin, étonné, obéissant à cette parole, prenait et lisait
les epitres de saint Paul, laissées sur un banc la mo-
rale divine, pénétrant à l'instant dans son cœur, calmait
ses révoltes, et cette âme ardente et sincère, qui cher-
chait vainement la vérité dans les sciences humaines, la
puisait à sa véritable source et devenait l'un des appuis
et l'une des splendeurs de l'Église.
Avant de continuer notre visite aux monuments de
Milan, préparons-nous à aller voir la Cène si célèbre de
Léonard de Vinci, en faisant une courte connaissance
avec son auteur.
Ce génie universel s'appliqua à toute chose avec une
supériorité véritable sciences exactes, architecture,
sculpture, musique, poésie, peinture, toutes les con-
naissances humaines trouvèrent en lui un maître il
joignait à tant de talents une beauté et une force phy-
sique qui complétaient tous les dons du ciel. S'il naquit
à Florence, Milan fut pour lui une seconde patrie, par
les longues an nées qu'il y passa <ous la protection et
dans l'intimité du duc Ludovic Sforza. Sa vie fut bril-
lante pendant ces années ses talents firent grandir sa
fortune; son esprit le mettait à la tcte des fêtes et des
MILAN.
49
plaisirs de cette ville, sans l'arracher au travail il y
apportait un esprit d'observation qui lui fit faire, à
regard de la peinture, ce que Molière devait plus tard
renouveler pour donner à ses comédies ce caractère de
vérité qui en est un des grands mérites. Vinci aimait à
prendre la nature sur le fait. Le brillant artiste, s'ha-
billant comme ceux qu'il voulait peindre, s'attablait
avec eux dans les cabarets, savait, par ses récits, amener
les expressions de gaieté comique ou d'étonnement non
moins amusant à saisir. On assure que cet amour de la
vérité le conduisait jusqu'à suivre les condamués au
supplice, pour se rendre compte des angoisses d'une
mort violente.
Cette vie heureuse et ces études entourées de l'admi-
ration de tous ne devaient pas avoir une longue durée.;
la prise de Milan par les Français, la fuite de Ludovic
Sibrza, furent un cruel réveil. Léonard, ruiné et soli-
taire, voulut revoir Milan mais un spectacle navrant
s'offrit à ses yeux l'un de ses chefs-d'œuvre, la statue
du duc François Sforza, servait de cible aux arbalé-
triers du roi Louis XII Léonard fuit Milan et n'y
revint que lorsque François I"' y entra après la bataille
le Marigtian le roi de France sut gasrner l'affection du
;rand artiste, qu'il traita en ami, et que plusieurs au-
:eurs font mourir entre ses bras. La Céne de Léonard
VOYAGE A VEXISb~
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de Vinci fut peinte au monastère de Sainte-Marie des
Grâces, et ne fat jamais achevée. Léonard, qui avait
d'abord terminé les têtes des apôtres, en avait fait
autant de chefs-d'œuvre, les traits étaient d'une telle
beauté, et l'expression si admirablement rendue, que,
lorsque l'artiste voulut achever la tête du Christ, il dé-
sespéra d'atteindre l'idéal de supériorité qui devait
marquer les traits divins, et préféra la laisser à l'état
d'ébauche. Ce scrupule et cette hésitation expliquent
pourquoi les peintures religieuses de ce temps avaient
vraiment le caractère religieux, si rare dans les ta-
bleaux modernes. A cette époque, les grands artistes
comme les grands hommes avaient une foi sincère, qui,
si j'ose m'exprimer ainsi, tenait leur pinceau et ne lui
permettait pas d'errer. Malheureusement Sainte-Marie
des Grâces est devenue une caserne; l'ancien réfectoire
dont les murs sont immortalisés par i'œuvre de Vinci
a servi longtemps de magasin <? fourrages et plus
d'une fois les coups de fourche donnés dans tes bottes de
foin ont dégradé la muraiHe, dont chaque débris tombé
emportait un lambeau du chef-d'œuvre te temps et l'hu-
midité ont fait le reste. Cependant, à l'époque de mon
voyage, cette fresque conservait encore quelques traits
qui permettaient d'en deviner i'incomparabte beauté,
dont ceux qui ont visité l'exposition des envois de Rome
MILAN.
oi
de cette année ont pu ?c faire une idée en contemplant
le dessin suave et vaporeux dans lequel un jeune artiste
a essayé de rendre t'enet de cette fresque.
Une belle copie que nous allâmes voir au palais des
Arts consola un peu notre mécompte et nos regrets.
Ce palais forme à lui seul une encyclopédie, car it
réunit dans le même monument l'Institut des sciences,
lettres et arts, l'Académie des beaux-arts, la Biblio-
thèque, où l'on voit 170,000 volumes et 1,000 manus-
crits, et, enfin, l'Observatoire.
Les tableaux de ce palais des Beaux-Arts sont fort
nombreux et signés des plus grands noms; plusieurs
sont des chefs-d'œuvre. Il y en a un délicieux, c'est le
Mariage <~a Vierge, peint par Raphaël à vin~t ans; la
suavité de cette composition est en harmonie avec la
jeunesse du peintre immortel. Nous pourrions nous
arrêter à chaque pas: ici, le Mo~e sauvé des ~ocMj: du
Giorgione; plus loin, le Saint-François du Titien des
Rubens, des Véronése, des Atbane; mais qu'est-ce que
décrire un tableau ? n'est-ce pas le dénaturer, le maté-
rialiser, sans qu'on puisse jamais espérer le faire
connaître? car le même chef-d'œuvre impressionne
différemment chacun de ses admirateurs l'un est ptus
sensible au coloris, un autre est uniquement charme
par la pureté des lignes, ou bien ne cherche que le sen-
VOYAGE A VENISE.
5~
timent de la composition et l'expression des tètes; il
vaut donc mieux vous souhaiter, à vous, une visite à
Milan, et, à moi, le bonheur de pouvoir vous y accom-
pagner.
Milan possède beaucoup de palais; les grandes familles
y sont nombreuses, et chacune a une demeure qui serait
princière daus tout autre pays. Le palais royal est le
plus remarquable, il forme, avec ses immenses écuries
et an très-grand manège, un magnifique ensemble, que
complète une charmante tour en briques, toute voisine
du palais, haute et élégante, et surmontée par un ange
de cuivre d'une grandeur colossale cet ange sert de
girouette ne trouvez-vous pas que c'est lui faire jouer
un singulier rôle pour un esprit céleste ?
L'intérieur du palais est également d'une rare beauté;
on y admire principalement des fresques magnifiques.
L~ncienne et petite église qui sert de chapelle à la cour
est d'une richesse d'ornements qui eu fait le plus char-
mant oratoire.
Passons du religieux au profane, et reudous-nous à la
Scala. L'été, malheureusement, on n'y donne pas de
représentations, de sorte que nous ne pûmes juger que
par l'imagina~on de l'effet de 'c magnifique édifice.
Ces belles loges si cunnuodément installées, et qui sont,
à vrai dire, des matons, car fumage italien est d'y recc-

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