Vers la onzième dimension

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Après la mort de sa mère, un physicien athée découvre mystérieusement une équation prouvant l'existence de Dieu.


Publié le : mercredi 24 septembre 2014
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EAN13 : 9782332822147
Nombre de pages : 258
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-82212-3

 

© Edilivre, 2014

Du même auteur

 

Du même auteur :

Viva el Tango, 1998

Gaia, 1992

Hijos de la luna, 1991

Remerciements

 

Remerciements à Andrée Marcotte et Martin Bernier pour leur précieuse collaboration.

Pour ma famille,

À ceux qui se passionnent pour la science et les étrangetés de la mécanique quantique.

Et à tous ceux qui se demandent pourquoi on vit, pourquoi on meurt.

Pourquoi on rit, pourquoi on pleure.

Citation

 

Pour créer, il faut aller ailleurs,

Au-delà du réel,

Dans les dimensions de l’imaginaire.

Pedro Lang

Avertissement

Tous les noms utilisés dans ce roman sont fictifs et ne sauraient porter préjudice à qui que ce soit.

Prologue

Un homme en piteux état était attaché sur une chaise avec un casque sur la tête, muni d’électrodes qui se trouvaient connectés à un ordinateur. C’était l’ordinateur le plus puissant que l’homme ait jamais conçu. L’ordinateur quantique pouvait calculer des milliers de futurs possibles pour l’humanité, cent ans à l’avance. Il était ce qui se rapprochait le plus du cerveau humain, mais sept milliards de fois plus puissant. Le cerveau de l’homme y était branché, comme imbriqué. Une voix qui semblait venir de nulle part se fit entendre :

– Monsieur Lang, où êtes-vous en ce moment ?

– Je ne sais pas.

– Et combien percevez-vous de dimensions là où vous êtes ?

– Onze, il y en a onze, je crois.

– Et la formule, voyez-vous une formule ?

– Des variables : la matière, l’énergie, l’espace, le temps. Des nombres : complexes, réels, imaginaires. Des équations : la relativité, l’espace-temps, la distribution des nombres premiers, les fractals, la fonction d’onde, un opérateur mathématique, le nabla, deux nabla inversés, l’écoulement du temps inversement proportionnel à la densité d’espace, les deux nabla inversés forment l’étoile de David, elle contient l’équation du tout. Elle donne la preuve d’une intelligence supérieure, d’un Créateur. L’équation est sous forme probabiliste : l’observateur est essentiel.

– Quelle est cette formule ?

– Je ne peux pas, c’est impossible ! L’infini se situe entre l’infini moins un et l’infini plus un. L’équation signifie que l’infini est partout. La magie dans l’imaginaire. Je vois un jeune qui part à bicyclette. Il pourrait être mon fils, mais ce n’est pas lui, il n’est pas dans notre monde, il appartient à un autre monde. Il part à la recherche de la formule de Dieu.

– Ramenez-le. Nous n’avons plus rien à tirer de lui.

Quelques semaines plus tard, les escadrons de la mort, comme on les appelait, le firent monter, les yeux bandés, dans un avion militaire. Une fois au-dessus de l’océan, ils le jetèrent de l’appareil qui volait à plus de trois milles mètres d’altitude au-dessus de l’Atlantique. Son corps disparut au milieu des vagues.

1
Notre Univers,
Montréal-New York 2001
Le météorologue

Une vague de chaleur intense régnait depuis plusieurs jours sur le Nord-est américain. Pierre Lang avait commencé sa carrière à Environnement Canada il y avait de cela quinze ans. Comme il n’avait pas l’âme d’un fonctionnaire, il s’était vite retrouvé ailleurs. Après une relation amoureuse et une séparation douloureuse, il était allé enseigner la météo à l’Université de Buenos Aires en Argentine. Ce genre de choc émotif était souvent le tremplin vers de grandes réalisations, croyait-il. Mais peu importait, à peine six mois passés en Argentine, il parlait couramment l’espagnol, il parlait aussi l’anglais et le français qui était sa langue maternelle. Lui qui avait eu un père adoptif chinois regrettait parfois de ne pas avoir appris la langue de Mao.

Il était revenu au Canada au milieu des années quatre-vingt-dix car Hydro Québec lui avait offert un poste bien rémunéré et difficile à refuser. Il y faisait maintenant des prévisions météorologiques pour la division chargée du trading d’énergie, sur le nord-est américain, au 18e étage de la tour d’Hydro. Et il en était très fier.

Avec ses vingt mille employés, Hydro Québec était parmi les joueurs importants dans le domaine des ventes d’énergie. Parmi les autres grands concurrents, on retrouvait des multinationales, des pétrolières américaines, de même que des grandes banques et des grandes financières. Lang était « le » chef météorologue d’Hydro, et comme le disaient ses collègues, il avait des couilles d’acier devant de telles responsabilités. Sur le parquet, la tension était palpable. En effet, l’offre et la demande en énergie, étant fortement liées à la température, la météorologie était devenue indispensable dans ce domaine et tous le savaient. De bonnes prévisions météo dans le court terme pouvaient rapporter des millions, voire des milliards. À l’inverse, une mauvaise prévision pouvait être tout à fait catastrophique.

Pour faire son travail, Lang s’appuyait sur les modèles numériques les plus performants sur la planète. Chaque prévision nécessitait des milliards et des milliards de calculs par seconde, mais le résultat n’était valable que pour les sept premiers jours. Il avait donc mis au point son propre modèle de prévision pour le long terme, qui avait rapporté des millions. Lang n’avait plus besoin de faire ses preuves.

Ce jour-là, Lang, micro à la main, annonça à tout le plancher du trading :

– Je prévois des températures de trente-huit degrés cet après-midi à Boston et ce, sur tout le Nord-est américain. Le facteur humidex avoisinera les quarante-cinq degrés. J’ai calculé que la climatisation devrait donner des charges de vingt-six mille mégawatts, la limite de la capacité dans Neepool. Merci.

Tous se mirent au travail devant leurs écrans remplis de graphiques et de courbes boursières.

Au milieu de l’après-midi, un trader lança à haute voix :

– Le prix est passé de cinquante dollars le mégawatt ce matin, à quatre cents dollars à midi, et il est présentement à sept cents dollars. J’achète encore ?

Lang regarda ses écrans et répliqua :

– Non, tu vends tout, tu en vends encore plus et le plus vite possible !

– Quoi ? Les prix sont en train d’exploser et tu veux que je vende ?

– Oui, oui et vite !

Le trader exécuta les ordres de Lang et quelques minutes plus tard, il rajouta :

– Mais les prix montent encore ; huit cents dollars le mégawatt. Je perds deux cent mille dollars !

Lang continua de regarder ses écrans et lui dit :

– Tu attends.

Une goutte de sueur perla sur le front du trader qui regardait les courbes boursières. Il s’exclama de nouveau :

– Les prix continuent de monter ; neuf cents dollars le mégawatt ! Je perds presque quatre cent mille dollars ! Je sors de ma position ?

– Non, attends ! dit fermement Lang, en fixant toujours ses écrans.

– Tu es fou !

– Attends ! répéta Lang.

Le trader repensa à tous les profits qu’il avait faits dans le mois et qui s’envolaient maintenant sous ses yeux. Lang continuait de fixer les écrans d’ordinateur devant lui. Sur l’un d’eux, on vit des taches orangées envahir la région de Boston. Le trader cria :

– Oh ! La charge vient de tomber ! On est passé de vingt-six mille mégawatts à vingt-cinq mille mégawatts, et elle baisse toujours. Les prix tombent. On est passé de neuf cents à cinq cents dollars.

Lang se leva lentement et regarda les employés affairés.

Le trader, exalté :

– Ça tombe toujours : deux cents dollars !

Lang se dirigea vers la fenêtre du dix-huitième étage, qui lui offrait une vue imprenable sur la vallée du St-Laurent.

– Ouf ! Cent dollars, cinquante dollars, le prix descend, continua l’homme.

Lang regarda au loin et lança :

– Maintenant, tu peux racheter.

Le trader s’exécuta et, ahuri devant le résultat, avoua :

– Je viens de faire un million quatre cent mille dollars en moins d’une minute ! C’est plus que ce que j’ai fait durant tout le mois.

Le trader sauta de joie et Lang, lui, soupira. En effet, les orages associés à un front froid venaient de faire chuter la température de dix degrés en moins d’une minute et par le fait même, avaient fait disparaître les charges de climatisation. Lang avait prévu exactement ce qui venait de se passer. Un peu à l’écart, se tenaient le directeur du plancher de transactions et un de ses adjoints. Le directeur était un homme de pouvoir, mais le seul individu sur qui il n’avait pas d’emprise était Lang et cela le rendait fou de rage.

– Comment fait-il pour toujours prévoir ce qui va se passer ?

– C’est son intuition. Des gens disent qu’il possède un sixième sens, ou quelque chose dans le genre.

– Peut-être, mais le jour où il va se planter, je vais l’attendre de pied ferme.

Fréquemment, Lang devait se déplacer aux États-Unis pour assister à des conférences, des colloques ou des séminaires dans les domaines de la météo et de l’énergie. Cette journée de septembre, il devait aller à New-York. Son avion, qui était en approche pour l’aéroport de La Guardia, frôlait les gratte-ciel. Lui qui était pourtant un habitué des voyages en avion sentit sa respiration s’accélérer et son cœur battre fortement contre sa poitrine. Pendant un instant, l’idée que l’appareil puisse toucher une antenne lui avait effleuré l’esprit. Des minutes, qui lui semblèrent des heures, s’écoulèrent et l’avion se posa doucement sur la piste.

La température était idéale, vingt-cinq degrés Celsius et un ciel sans nuage. New York contrastait avec ce qu’elle avait été dans les années quatre-vingts : corruption et saleté. Aujourd’hui, au contraire, tout semblait beau et harmonieux. Les gens semblaient calmes et heureux. Comme si une nouvelle ère venait d’arrivée. Le mur de Berlin était tombé depuis déjà dix ans, la chasse au communisme était terminée. À défaut de guerre, on pouvait commencer à construire un monde nouveau basé sur l’amour et non la haine.

La première journée du séminaire se passa normalement. Une trentaine de participants de tous les coins du monde y étaient réunis ; les Émirats arabes y avaient délégué trois représentants, et les multinationales pétrolières et financières y avaient envoyé leurs meilleurs effectifs. Le tout se déroulait dans un grand hôtel, non loin de la bourse de New York, le NYMEX, New York Mercantil Exchange.

Lang profita de la soirée pour déambuler dans Manhattan. Il avait déniché un restaurant argentin sur le net où on y dansait le tango. Les quelques années passées en Argentine lui avaient donné cette nouvelle passion. Comme il était encore tôt, il acheta le New York times du jour et se mit à l’éplucher sur un banc de parc. Il tomba sur un article scientifique qui parlait d’un accélérateur de particule au CERN, près de Genève, en Suisse. L’article racontait les découvertes qui pourraient s’y faire : le boson de Higgs, l’antimatière, les trous noirs, l’Énergie sombre, etc. Le tout paraissait être de la science-fiction, mais l’article était des plus sérieux. D’ailleurs, il en était bouche bée. On y mentionnait même le risque de basculer dans un univers parallèle. Lang, qui avait étudié la relativité d’Einstein et la mécanique quantique, avait quand même du mal à comprendre comment tout ça pouvait bien être possible. Son domaine, lui, c’était la thermodynamique et la dynamique des fluides, ce qu’il avait enseigné à l’université de Buenos Aires. Il referma le journal et se dirigea vers le Restaurant Lafayette.

L’endroit était chaleureux avec une petite piste de danse. Il s’était assis près des danseurs, à une petite table, et sirotait un bon verre de vin rouge, content de sa trouvaille. C’est là qu’il fit la rencontre de trois Argentins qui enseignaient le tango à New York. Les trois disaient bien aimer New York, mais l’Argentine leur manquait terriblement. Il fallait connaitre ce pays pour mieux comprendre leur mélancolie. Les quatre discutèrent jusqu’aux petites heures du matin de l’Argentine, de Buenos Aires, de la Placa de Mayo, de La Recolleta, de caille Florida, de las parillas, et de la vie qui, là-bas, ne s’arrêtait jamais la nuit…

– Vous aimez New York ? demanda Lang à l’un d’eux.

– Oui, non, c’est bien.

– Tu n’as pas l’air certain, qu’est-ce qui te manque le plus de l’Argentine ?

– Tu vois, ça m’a pris longtemps avant de savoir ce que c’était, et je l’ai trouvé.

– C’est quoi ? Les Argentines ?

– Oui, ça, c’est sûr ! Mais l’autre chose, et tu vas trouver ça drôle, c’est le désordre, le chaos. Tu vois ici, tout fonctionne, tout est prévisible. Tu te lèves, tu vas travailler, tu reviens, tu ouvres la télé, tu vas te coucher et ça recommence, la machine roule. On peut presque te prédire le jour et l’heure de ta mort. En Argentine, chaque jour est différent, rempli de surprises : coup d’état, grève, hyperinflation, panne de courant, fête improvisée, congé forcé, un ami que tu croises dans la rue et qui t’invite à prendre un verre. Ce genre de vie, c’est épuisant mais en même temps, c’est grisant !

– Je comprends, dit-Lang, mais tu sais que c’est quatre-vingts pourcent de la planète qui vit à la manière de l’Argentine. Les vingt pourcents restants, l’occident et les pays riches, sont l’exception.

– Oui, je sais, mais cette richesse à un prix.

– En effet, répondit Lang, on ne prend plus le temps de vivre ici.

Il y avait de rares moments comme ça, où Lang aurait voulu que le temps s’arrête. Mais le séminaire allait recommencer dans quelques heures, et il serait bien resté à discuter encore longtemps avec eux, mais on était lundi, ou plutôt il était 3 heures du matin et on était donc mardi, Lang devait retourner dormir quelques heures avant le début du séminaire. Il ne lui restait pas beaucoup de temps pour récupérer.

À 8 heures 45, tout le monde était arrivé. Lang, un peu fatigué de sa petite nuit de sommeil, continuait de lire l’article sur l’accélérateur de particules. Chacun buvait un café ou bavardait avec un confrère. Un Saoudien reçut un appel sur son cellulaire. Après quelques secondes, un autre participant reçut aussi un appel. Ensuite, on aurait dit que tous les cellulaires s’étaient mis à sonner en même temps. Un des Saoudiens lança :

– Un avion vient de percuter une des tours du World Trade Center !

Quelqu’un demanda ;

– Un Cesena ?

– Non, il paraît que c’est un Boeing 737 !

Comme l’hôtel était situé tout près des tours jumelles, tous les participants sortirent pour aller voir ce qui se passait. Incroyable ! Une des tours était en flammes. Une odeur de calciné mêlé à du kérosène commençait à se répandre dans l’air. La scène était tout droit sortie d’un scénario catastrophe, mais était belle et bien réelle. Le professeur regroupa tous les membres ;

– Bon, ça ne sert à rien de rester ici. Rentrons à l’intérieur, on a un horaire très chargé.

Au moment où le cours fut sur le point de reprendre, tous les cellulaires se remirent à sonner. L’impensable venait d’arriver.

– Un deuxième avion vient de percuter l’autre tour ! annonça un participant du Texas.

– Quoi ???

Tout le groupe se leva et sortit son cellulaire. La thèse d’un accident ne tenait plus. Les États-Unis étaient attaqués. En l’espace de quelques secondes, il n’y eut plus moyen de communiquer avec l’extérieur. Toutes les lignes téléphoniques étaient embourbées. Ce fut la consternation dans la salle. Tout le monde se dirigea vers l’extérieur. Un large périmètre de sécurité venait d’être érigé autour des tours jumelles qui s’enflammaient. L’odeur devenait insupportable. Le responsable du séminaire regroupa à nouveau tout le groupe.

– Allez ! Venez, ne restons pas ici. On va retourner à l’intérieur faire le point.

Il alla chercher un téléviseur qu’il installa dans la salle. Toutes les chaînes parlaient de l’évènement qui était en train de se passer. Lang et les autres participants attendaient les informations qui arrivaient au compte-gouttes. C’était comme s’ils regardaient un film ou un feuilleton télé. Mais le tout était bien réel. La crainte commença à envahir la salle. Il y avait peut-être des gaz toxiques qui s’échappaient des avions, pensa Lang. Aux nouvelles, on apprenait qu’un troisième avion venait de s’écraser à Washington. S’il y avait des sceptiques, maintenant plus de doute, les États-Unis étaient bel et bien attaqués. Mais par qui ? Lang repensa à la quiétude qui régnait sur la ville, il y avait de cela à peine quelques heures. Aujourd’hui, New York et ses tours de Babel venaient d’être frappés de plein fouet. Mais pourquoi ? C’est la question que tous se posaient au séminaire. Lang regarda le journal posé devant lui et se remémora le New York d’hier et celui d’aujourd’hui. L’analogie d’un saut d’univers vint percuter son esprit. Quelques minutes plus tard, les deux tours s’effondraient dans un nuage de poussière.

2
Univers parallèle rapproché,
New York 2001
La rencontre

Pierre ouvrit les yeux, le voyant lumineux indiquait qu’il devait boucler sa ceinture. Il devait assister à une semaine de séminaire à New York et son avion, qui était en approche pour l’aéroport La Guardia, frôlait les gratte-ciels de Manhattan. Pendant un instant, l’idée qu’il aurait pu toucher une antenne lui effleura l’esprit. Lui qui était pourtant un habitué des voyages en avion, sentit sa respiration s’accélérer et son cœur battre fortement contre sa poitrine. Des minutes qui lui semblèrent des heures s’écoulèrent et l’avion se posa doucement sur la piste.

La température était idéale : vingt-quatre degrés Celsius et quelques nuages. La première journée du séminaire sur les prévisions météo et le trading de l’énergie était déjà passée. Une trentaine de participants de tous les coins du monde étaient présents.

Lang profita de la soirée pour déambuler dans Manhattan. Il avait déniché un restaurant argentin sur le net où l’on dansait le tango, les quelques années passées en Argentine lui avaient donné cette nouvelle passion. Mais comme il était encore tôt, il acheta le New York Times et se mit à l’éplucher sur un banc de parc. Il s’arrêta sur un article scientifique qui parlait de l’accélérateur de particules au CERN près de Genève en Suisse. On racontait les découvertes qui s’y étaient faites, comme le boson de Higgs, l’antimatière, les trous noir, l’énergie sombre, etc. On y mentionnait même la possibilité de communiquer avec un univers parallèle. Il referma le journal et se dirigea vers le Restaurant Lafayette.

L’endroit était chaleureux avec une petite piste de danse délicatement entourée de petites tables éclairées à la chandelle. Non loin de celle où il s’était assis, il remarqua trois personnes qui échangeaient en espagnol. Comme Pierre voulait danser, il se dit que c’était là une occasion de trouver une partenaire aguerrie. Il alla donc se présenter. Pierre avait vu juste, ils étaient trois Argentins qui enseignaient le tango à New York. Pierre invita l’une des femmes à danser. Elle avait été danseuse professionnelle à Buenos Aires et comme la plupart des Argentines, elle était très féline dans ses mouvements. Pierre, qui dansait depuis maintenant sept ans, se débrouillait très bien. Ils s’agençaient merveilleusement sur la petite piste de danse où deux autres couples se trouvaient déjà.

Un peu plus loin, dans un coin du restaurant, un groupe de Québécois terminait de manger et bavardait en regardant les danseurs sur la piste. C’était un groupe de musiciens qui était à New York dans le cadre de l’évènement le Printemps du Québec à New York. Une jolie jeune femme dans la vingtaine regardait attentivement les danseurs. Elle se nommait Fabienne et était percussionniste. Le directeur artistique de la troupe s’adressa à elle tout en continuant de regarder les danseurs.

– Les Argentins ont ça dans le sang le tango, c’est cochon !

– Niaiseux !

Pierre, après avoir dansé quelques tangos avec sa partenaire, s’assit avec les Argentins pour bavarder. Les quatre échangèrent jusqu’aux petites heures du matin sur l’Argentine, Buenos Aires, et la vie nocturne qui ne s’arrêtait jamais là-bas. Lang serait bien resté à discuter jusqu’au matin, mais le séminaire allait commencer dans quelques heures. Il y a de rares moments comme ça où l’on voudrait que le temps s’arrête… Mais Lang devait retourner dormir quelques heures avant le début du séminaire qui était fixé à neuf heures. Il ne lui restait pas beaucoup de temps pour récupérer.

La deuxième journée du séminaire s’était très bien déroulée et Pierre profita de la soirée pour errer dans les rues des alentours. Il arriva au pied du World Trade Center où le groupe québécois Tuyo donnait une prestation extérieure. Des instruments inventés bizarres et originaux remplissaient la scène. Au milieu de ceux-ci se trouvait Fabienne, gesticulant et dansant pour faire vibrer les instruments à coup de baguette. Pierre s’avança près de la scène et Fabienne le reconnut tout de suite dans la foule. C’était le danseur de tango qu’elle avait vu la veille.

Après le spectacle, Pierre alla s’asseoir sur un banc à quelques pas de la scène et Fabienne s’approcha de lui.

Hi ! Do you speak English ?

– Yes, mais tu peux me parler en français !

– Ah ! Vous êtes Québécois !

– Oui ! Comme vous !

– Pardonnez-moi, mais hier je vous ai vu. Moi et les autres musiciens étions par hasard au même restaurant que vous.

– Le Lafayette ?

– Oui ! Je vous ai vu danser, c’était très beau ! J’ai même cru que vous étiez Argentin.

– Merci, c’est un beau compliment, je veux dire comme danseur de tango. Pour ma part, j’ai bien aimé la performance de votre groupe. Félicitations ! C’est très original !

– Merci ! Mais, dites-moi, votre femme est-elle danseuse de tango professionnelle ?

– Effectivement, elle est professionnelle, mais ce n’est pas ma femme. Je l’ai rencontrée hier avec ses amis. J’ai habité quelques années à Buenos Aires et c’est là que j’ai appris le tango et l’espagnol.

– Qu’est-ce que vous faites à New York ?

– Je travaille comme météorologue pour Hydro Québec et je suis venu suivre un séminaire d’une semaine.

– Sentez-vous très à l’aise, mais si c’était possible j’aimerais bien essayer le tango avec vous. J’ai quelques rudiments de danse avec ma formation d’artiste de scène et je serais bien curieuse d’essayer. Et comme je suis à New York jusqu’à vendredi…

– Oui ! Pourquoi pas ! Demain, rendez-vous au Lafayette à vingt heures, c’est bon ?

– Oui, parfait ! Ah, en passant, je me présente, Fabienne.

– Moi c’est Pierre, mais mes amis m’appellent Pedro depuis mon séjour en Argentine. À demain !

Fabienne regarda Pierre s’éloigner au pied du World Trade Center.

Le jour suivant, Pierre et Fabienne se tenaient l’un près de l’autre, au milieu de la piste de danse, sous les lumières tamisées. Comme la soirée était jeune, il n’y avait qu’un autre couple sur la piste, ce qui permettait à Pierre d’enseigner les rudiments du tango à Fabienne.

– Le pas de base s’appelle la boîte. Un pas sur le côté, un pas en arrière, un pas sur le côté et un pas devant. Juste avec ça on peut très bien danser. L’important est de suivre la musique.

Un classique de Pugliese jouait. Fabienne s’appuya contre Pierre.

– Toujours sur la pointe des pieds, à l’écoute des signes que je vais te donner avec ma main droite et mon corps, c’est ça, doucement.

Ils commencèrent lentement à danser. Fabienne avait les yeux fermés, la tête appuyée contre l’épaule de Pierre. Comme elle avait une excellente écoute musicale, on aurait cru qu’elle avait dansé le tango toute sa vie et Pierre, qui guidait le couple avec délicatesse, permettait à Fabienne de découper lascivement les mouvements.

Après quelques tangos, ils allèrent s’asseoir.

– C’était très bien. On dirait que tu as déjà dansé le tango.

– Merci. Je n’ai fait que vous suivre.

– Fabienne, tu peux me tutoyer. Je ne suis pas si vieux.

Fabienne lança un chiffre :

– Trente, trente-deux ?

– Merci, c’est flatteur, mais tu peux en ajouter dix.

– Tu ne les fais pas du tout, sans blague !

– Je tiens ça de ma mère. Elle a toujours paru dix ans de moins.

– Tu prononces ton nom comment, à l’anglaise ou à la française ?

– À la chinoise.

Fabienne se mit à rire.

– C’est vrai, Lang c’est Chinois ! Mon père adoptif s’appelait Paul Lang.

– T’as été adopté par des Chinois, c’est plutôt bizarre ?

– Oui, en effet, mais ma mère qui est Québécoise a épousé un Chinois avec qui elle a eu deux enfants, puis un jour elle a sauté la clôture et je suis arrivé. Je ne l’ai su que dix ans plus tard. C’est dans un autobus de la ville qu’elle me l’a annoncé.

– Ton père ne te l’a jamais dit ?

– Non, jamais. Il m’a toujours accepté comme son propre fils. Mais il est mort aujourd’hui. Je l’aimais beaucoup, ça toujours été lui mon père.

– Je comprends.

– Ensuite, disons que j’ai eu une enfance un peu turbulente et particulière qui m’as conduit bizarrement à des études en physique pour devenir météorologue.

– Et qu’est-ce qui t’intéresse à part la physique et le tango ?

– Encore plus étrange, j’ai commencé des études en écriture en cours du soir à l’université. J’aime bien raconter des histoires et comme je ne suis pas très doué en littérature, j’ai décidé de retourner aux études.

– Cela te permet de faire travailler les deux côtés de ton cerveau. C’est bien.

– Et toi ?

– Moi, mes parents se sont séparés. Ma mère est allée vivre avec Carol que tu as vu au spectacle, il joue des percussions avec moi. Mes parents étaient en bons termes et mon père vivait juste au-dessous de chez ma mère. J’ai étudié au conservatoire en musique. Comme Carol, mon beau-père, a fondé le groupe Tuyo et que c’est ma mère qui fait la comptabilité et qui gère les tournées, j’ai commencé avec la troupe très jeune. J’ai un salaire, on fait le tour du monde, la France, l’Espagne, le Mexique. On est même allés jusqu’à Singapour ! Et aujourd’hui, je suis à New York.

– Ça te plaît ce genre de vie-là ?

– Oui, mais je commence à trouver ça difficile. J’ai une petite fille de deux ans et c’est un peu compliqué à gérer.

Elle sort une photo qu’elle lui montre.

– Elle s’appelle Alice. Son père est avec elle en ce moment, mais en général je l’amène toujours avec moi.

– Tu me parais jeune pour avoir une fille de deux ans.

– Tu dois être bon en mathématique. Tu peux soustraire presque vingt ans à ton âge. Toi, tu as quelqu’un dans ta vie ?

– Non. J’avais une copine en Argentine, on s’est séparés il y a deux ans. Depuis ce temps, je danse.

– Moi, j’essaie de garder mon couple en vie, dit Fabienne. Mais ce n’est pas toujours facile. Je pense que c’est important de faire des efforts quand on s’engage à faire un enfant avec quelqu’un.

– Oui. Je suis bien placé pour te comprendre avec l’enfance que j’ai eue. Il y a des moments où je me demande pourquoi je suis venu au monde. Si l’avortement s’était pratiqué plus facilement à l’époque, je ne serais probablement pas ici aujourd’hui. Tu penses continuer longtemps avec le groupe Tuyo ?

– J’aimerais reprendre mes études en médecine. Pas pour l’argent, mais parce que la biologie, la physiologie et les pathologies du corps humain me passionnent.

– Et bien, je te le souhaite.

Pierre alla reconduire Fabienne en marchant jusqu’à son hôtel.

– Merci pour la soirée.

– C’est moi qui te remercie. Ça été très agréable. Bon courage avec la médecine et ton couple.

– Merci.

Pierre s’éloigna pendant que Fabienne disparut derrière les portes de l’hôtel. Dans cet Univers parallèle, au loin, en ce soir du 12 Septembre 2001, on pouvait toujours apercevoir les deux tours du World Trade Center.

3
Notre Univers, Montréal 2011
Le déclencheur

Pierre était endormi sur le sofa quand le téléphone sonna. Il se leva et alla répondre. Il resta un long moment sans dire un mot. Sa sœur venait de lui apprendre que leur mère, qui était atteinte d’un cancer de l’estomac, était en phase terminale. Il ne lui restait pas longtemps à vivre. Elle était hospitalisée à Québec. Fabienne, la conjointe de Pierre, qui était au courant de la condition de sa belle-mère, s’approcha de Pierre et lui dit sérieusement :

– Je pense que c’est la dernière chance de voir ta mère vivante ce soir. On devrait y aller.

– Qui va rester avec les enfants ?

– J’y vais avec vous, moi. Je veux voir mamie.

C’était Rachel, la plus jeune de leurs trois enfants qui était à leur côté et qui avait tout entendu.

– On va demander à la voisine de les garder, elle va comprendre, répliqua Fabienne.

– Il est dix-sept heures et Québec est à deux cent cinquante kilomètres d’ici. On ne sera pas revenu avant les petites heures du matin.

– Je m’en fous, moi, j’y vais, insista la jeune Rachel.

Pierre y réfléchit quelques secondes et dit d’une manière empressée :

– Ok. Préparez-vous, on part.

Les trois partirent à toute vitesse vers Québec. Il était vingt-deux heures quand ils arrivèrent à l’hôpital et au fond du couloir, une infirmière leur indiqua la chambre où se trouvait Jeannette. La lumière douce et tamisée de la chambre contrastait avec les néons du couloir. L’atmosphère était calme et paisible, il y régnait une espèce de sérénité. La mère de Pierre était dans un semi coma, sa respiration était faible et lente. Son visage était très émacié, presque squelettique, mais Pierre ne put s’empêcher de la trouver belle. Rachel et Fabienne lui prirent la main. Il s’approcha du lit en sanglots, l’embrassa sur le front et ressentit une forte douleur. À ce moment il crut entendre la voix de sa mère :

– Continue de chercher la preuve de Dieu.

Il resta bouche-bée, car sa mère était inconsciente et elle n’avait pas remué les lèvres. Cela ne pouvait être autre chose que son imagination qui lui soufflait cette phrase encore une fois.

Le lendemain, elle mourut. Pierre resta un long moment sans rien dire et il alla s’asseoir seul. Il n’avait pas envie de voir quiconque. Il pensa qu’un jour, c’est lui que la mort viendrait chercher. Ses enfants, la femme qu’il aimait et ses amis le verraient partir à son tour. Il disparaîtrait sans laisser de trace. La mort de sa mère avait éveillé un désir intense de comprendre le pourquoi de la vie, de la mort. Il voulait sortir...

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