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Victor Hugo jugé par son siècle

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638 pages

Non licet omnibus adire Corinthum.

En 1817, au sortir des épreuves qu’elle avait eu à subir sous la Révolution et sous l’Empire, l’Académie voyait enfin le bon temps arriver pour elle. Son règne sur les lettres allait recommencer, et elle devenait, sous le regard bienveillant de la Restauration, la maîtresse de ses destinées. Elle voulut donner un bon exemple à l’Europe. « Après tant de guerres civiles et autres, elle pensa, nous dit un de ses apologistes, que le goût de l’étude était le premier enseignement à prêcher.

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Tristan Legay

Victor Hugo jugé par son siècle

A

 

 

PAUL MEURICE

 

 

Je dédie, avec une humble ferveur,

 

 

ce livre qui lui doit beaucoup,

 

 

en témoignage de respect,

 

 

de gratitude et d’admiration.

 

 

T.L.

PRÉFACE

Dans les écoles grecques, les enfants, puis les adolescents étaient instruits d’abord et toujours à une connaissance de plus en plus parfaite des poèmes homériques : là et non ailleurs, résidait pour les Hellènes la révélation première et définitive de la sagesse et de la beauté, et quand Julien voulut exclure de la cité universelle les chrétiens tueurs de dieux, il leur interdit l’étude des lettres antiques ; ils ne méritaient plus de lire, de méditer, de comprendre la colère d’Achille ni les voyages d’Ulysse sur la mer pourprée où chante insidieusement la voix des sirènes et de la magique Circé.

C’est aux hexamètres du poète que vivait vraiment, éternelle, légère, posée tour à tour sur les lèvres des philosophes, des marins et des potiers qui modèlent l’argile, l’âme héroïque et charmante de la race.

Il faudrait que, dans les écoles de France, les vers de Hugo fussent lus en manière de liturgie, non pas à des dates rituelles, mais chaque jour, selon les saisons, les heures, et les pays divers, plaines frumentales, montagnes sévères, grèves heureuses ou farouches, villes de richesse et de douleur où peinent durement les foules ouvrières. A tous, mieux que les psaumes des religions mortes, créées pour d’autres âges, mieux que les formules abstraites de la vérité simple et nue, l’incantation de la parole souveraine dévoilerait le sens des choses, la beauté secrète de leurs gestes familiers et serviles, l’angoisse de leur chair dolente, le, droit de chacun à toute la joie.

Mais aussi, car les temps sont révolus des thaumaturges et des bateleurs sacrés, les enfants apprendraient que le prodigieux créateur de tout un monde, le père d’Eviradnus, de Cosette et de la fée Zineb, fut un homme d’entre les hommes, plus homme que les autres hommes, par où, en des âges passés, il aurait été tenu pour un dieu.

Ils sauraient quelle hégémonie, plus impérieuse et vénérable que celle d’aucun empereur ou d’aucun pontife, exerça, aux dernières années de sa vie, le vieillard terrible et doux aux rudes cheveux blancs, aux yeux visionnaires, qui parlait aux souverains et aux peuples du fond de sa petite maison, cachée sous les arbres, là-bas, vers Passy.

Mais ils devraient connaître encore à quel prix fut conquise l’apothéose suprême, quelle lutte acceptée allègrement l’ancêtre a menée contre l’innombrable armée des imbéciles, contre la meute des chiens aboyeurs ou sournois.

C’est ainsi que sont nécessaires, autant que les hymnes et les dithyrambes à la sainte mémoire du Maître, des livres comme le livre de M. Tristan Legay. On y apprend comment s’y élabore peu à peu dans l’âme collective des multitudes, parmi les huées, les sarcasmes et les acclamations triomphales, la figure auguste d’un dieu humain.

A celui qui venait non détruire, mais rénover et accomplir la poésie française, deux sortes d’hommes furent, par destination, hostiles, irrémédiablement : les académiciens et les critiques, qui font profession de représenter le goût des personnes sensées et raisonnables. Même au delà du tombeau, à l’heure de l’apothéose, ils n’ont point désarmé, et alors que José-Maria de Heredia, en une prose sonore comme ses vers, aurait magnifiquement célébré Hugo, l’Académie d’aujourd’hui a remis cet honneur à M. Gabriel Hanotaux, écrivain médiocre, complice volontaire et conscient d’attentats sans nom contre l’humanité, l’un de ceux pour qui la bouche d’ombre, à l’époque des massacres serbes, avait dit prophétiquement : « Assassiner un homme est un crime, assassiner un peuple est une question. »

M. Auger, M. Jay, M. Baour-Lormian, M. Arnault, M. Duval qui ignorait l’orthographe, ne sont point morts ; ils se perpétuent sous des figures différentes ; et demain, et toujours, décorés d’autres masques, ils revivront et répèteront éternellement. les mêmes paroles. Patiemment, des collections de journaux et des archives littéraires où sommeillent les pamphlets d’autrefois, les parodies et les romans à thèse, M. Tristan Legay a exhumé les plus mémorables âneries, les plus venimeuses injures, et il a confronté, avec son ironie sagace et avisée, les opinions successives et contradictoires : désormais,, il sera indispensable d’avoir son recueil à portée de la main pour établir la généalogie de telle ou telle sottise courante touchant Hugo ou comparer une variante d’apparence inédite avec un texte déjà connu.

Mais tandis que la gent oisonnière des critiques tondait ainsi que pré d’avril l’œuvre reverdissant plus dru, les poètes, qui seuls auraient pu ressentir quelque jalousie contre le Poète, présent partout, dressé à l’issue de toutes les routes, surgissant à la fois de tous les horizons, le saluaient, sans se lasser, de leur admiration frénétique. M. Tristan Legay a recueilli aussi leurs opinions et leurs dires. C’est l’autre strophe de ce chant âlterné, la palinodie qui couvre de son harmonie vaste le tumulte des voix discordantes et des hurlements bestiaux.

Et c’est bien au nom de tous les poètes que, le 31 mars 1885, au Panthéon, dans la lumière dorée du soleil déjà oblique, le plus grand et le plus hautain entre les fervents de Victor Hugo, Leconte de Lisle, prononça solennellement, rhythmées comme les affirmations d’un Credo, les phrases qui consacraient pour jamais le héros entré dans l’immortalité :

Nous saluons avec un légitime orgueil filial, dans la sérénité de sa gloire, du fond de nos cœurs et de nos intelligences, le plus grand des poètes, celui dont le génie a toujours été et sera toujours pour nous la lumière vivante qui ne cessera de nous guider vers la beauté immortelle, qui désormais a vaincu la mort et dont la voix sublime ne se taira plus sur les lèvres des hommes.

Adieu et salut, maître très illustre et très vénéré, éternel honneur de la France, de la République et de l’humanité.

 

Pierre QUILLARD

 

23 février 1902.

VICTOR HUGO ET L’ACADÉMIE

Et nunc erudimini.

 

 

 

Victor Hugo n’a jamais été heureux dans ses rapports avec l’Académie française. Un rapide coup d’œil préliminaire jeté sur l’ensemble de notre sujet suffira pour s’en rendre compte. Jetons ce coup d’œil.

En 1817, à peine âgé de quinze ans, le collégien Hugo prit part au concours de poésie de l’Institut. Sa pièce, publiée depuis, était, il est facile de s’en assurer, supérieure à celles de ses concurrents. Pour des raisons qu’on verra plus loin, l’Enfant sublime n’eut pas le prix ; il n’obtint qu’une mention. En 1819, même insuccès, mais un peu plus complet, car il brigua deux prix et n’obtint toujours qu’une mention. En 1820, même histoire... pas tout à fait pourtant — car, cette fois, il n’eut rien du tout. Plus le jeune poète progressait, moins il réussissait ; ses pièces de 1819 et 1820 (sauf celle qui lui attira sa seconde mention) ne furent pas même citées dans le rapport du secrétaire perpétuel. En 1824, Victor Hugo, déjà célèbre, patronna secrètement la candidature de son ami Lamartine.. Lamartine ne fut pas élu. A partir de 1827, époque où parurent Cromwell et son incendiaire préface, Victor Hugo fut la bête noire de l’Académie, encore toute peuplée de classiques à cheval sur les trois unités et la poétique d’Aristote. L’académicien Coppée l’a dit lui-même :

Il étaient là le ban avec l’arrière-ban,
Fortifiés, selon les règles de Vauban,
Dans les trois unités et dans la tragédie1.

Ce fut une guerre à mort contre ce terrifiant novateur. Chacun de ses succès — lisez méfaits — fut considéré comme une offense.

Mais le temps a la réputation de calmer bien des haines. Victor Hugo laissa faire le temps. En février 1836, pensant que cet auxiliaire avait fait son œuvre, il posa (pour des raisons, d’ailleurs, peu littéraires) sa candidature à l’Institut. Alors les immortels de la rive gauche goûtèrent au plat de la vengeance. Et, ne s’étant point rassasiés, ils y regoûtèrent au mois de novembre de la même année. En 1839, ils y goûtèrent encore — toujours avec le même appétit...

L’Académie, dans ces trois élections, avait sans scrupules préféré au poète d’Hernani les premiers candidats venus, montrant bien par là, non pas simplement qu’elle aimait à être injuste envers lui, mais qu’elle entendait l’évincer à tout prix.

Deux ans plus tard, par un tour de scrutin miraculeux, Victor Hugo, on ne sait comment, parvint à être élu (à la plus infime majorité) et dut s’asseoir dans le fauteuil d’un de ses plus cruels antagonistes, M. Népomucène Lemercier, lequel avait dit : « Moi vivant, Victor Hugo ne sera jamais de l’Académie », et qui mourut, plutôt que de s’en dédire2.

Succéder à un adversaire est un plaisir, pensera-t-on. Sans doute, mais la joie de ce triomphe s’atténue singulièrement, lorsqu’on est condamné à faire un solennel éloge de son prédécesseur.

Le récipiendaire Victor Hugo fut reçu par M. le comte Achille-Narcisse de Salvandy, qui, en vertu d’une gracieuse coutume académique, l’éreinta, sous couleur de faire son éloge.

Le nouvel académicien eut ensuite des bonnes fortunes dans le genre de celles-ci. En janvier 1845 (pour avoir été le directeur trimestriel de la noble compagnie, au moment où mourut M. Campenon), il dut recevoir et haranguer son successeur, M. Saint-Marc Girardin, un des critiques les plus injustes, envers ses œuvres3 ; le mois suivant, au risque de ne plus savoir à quel saint se vouer, il fut contraint de faire les mêmes honneurs à Sainte-Beuve, qu’une brouille célèbre avait rendu son plus redoutable ennemi... L’infortuné directeur espéra pouvoir se consoler de ces deux élections en obtenant celle de Vigny et celle de Balzac. Il perdit sa peine, pour ce dernier ; et Vigny ne fut élu qu’après plusieurs candidatures. Quand Musset se présenta pour la première fois, en 1850 ; le patronage d’Olympio fut également inefficace. Môme histoire pour Dumas père... Enfin, l’exil arriva. L’Académie n’eut pas un mot de regret pour « l’illustre victime du Deux-Décembre ». Il fut d’ailleurs question de l’exclure... Hugo n’en continua pas moins à faire cas de l’Institut et à vouloir y introduire les gloires de son temps. C’est ainsi qu’il favorisa les candidatures de Gautier, de Banville, de Leconte de Lisle et d’Arsène Houssaye. Mais là encore il ne recueillit qu’ennuis et déboires.

Donc, qu’il eût des raisons contre l’Académie — comme dirait Jean Richepin — c’est ce qui n’est pas à démontrer ; Aussi fut-il toujours un peu devant elle dans l’attitude d’un révolté.

Il fit, en outre, comme tout le monde, une foule de bons mots sur l’Académie et les académiciens. Car, de tout temps, cette belle institution a excité la verve sarcastique du Français né malin et enclin à l’épigramme. Les immortels se blaguent entre eux, à l’occasion, et, comme ce sont généralement des hommes d’esprit, ils sont les premiers à rire des boutades qu’ils inspirent à leurs contemporains4. Quelques-unes de ces plaisanteries sont devenues classiques ; les autres ne s’écartent point de la tradition, et la formule peu académique : « blaguer les Pois verts » est acquise à un genre d’occupation qui est entré dans nos mœurs aux mômes droits que ce jeu de salon qui consiste à caricaturer, d’une main légère et vive, les grands hommes du jour.

Ainsi, on a déjà criblé de tant de traits la façade des Quarante, et ils ont eux-mêmes si souvent donné l’exemple, qu’il faut laisser à l’ingénuité de certains étrangers le soin de se scandaliser d’une malicieuse et inoffensive coutume, aussi anodine dans le fond qu’impie et féroce en apparence. Il y aurait, en effet, une germanique velléité de méconnaître le caractère français, et le tour d’esprit dont il s’honore, à concevoir l’illusion qu’on pût décréter publiquement l’immortalité de quarante individus, sans que l’ironie nationale, qui ne perd jamais ses droits, s’emparât du fait et s’y taillât la plus confortable des cibles pour ses flèches d’humour à l’emporte-pièce.

 — Nous avons cru devoir insister un peu sur ce point, car il est aisé de prévoir que nous allons être amené fatalement par notre sujet, et aussi par le tour d’esprit indiqué, — comment résister à une aussi belle occasion ? — à égarer nous-même quelques pointes attiques dans le dos de la vénérable compagnie (qui, ayant bon dos, ne saurait s’en émouvoir).

Mais revenons à Victor Hugo. Il importe da remarquer dès à présent que ses efforts pour démocratiser le noble « Sanctuaire des lettres », et pour élever son niveau littéraire, n’ont pas été inutiles. Avant lui, les bons écrivains n’entraient là que par exception — par tolérance, dirait Caliban. Le Sanctuaire était bien gardé. Quand on s’appelait Corneille, La Fontaine, Voltaire, Chateaubriand,on avait bien de la peine à obtenir que la porte s’entr’ouvrit pour vous laisser passer ; quand on s’appelait Pascal, Molière, Descartes, Saint-Simon, Diderot, Jean-Jacques, Beaumarchais — j’en passe, et des meilleurs ! — oh ! dame, alors, on avait beau heurter, frapper, cogner, elle demeurait inexorablement close. Aujourd’hui, l’indulgente nécropole s’est presque résignée à laisser pénétrer dans ses augustes caveaux des individus qui ont cependant fait œuvre d’art. Elle semble même vouloir dépouiller toute prévention à leur endroit. On pourrait lui appliquer un joli mot de Méry et lui rendre cette justice — qu’elle s’est humanisée, comme tous les fléaux qui vieillissent.

Le récit des relations de Victor Hugo avec l’Académie, que nous venons d’esquisser à grands traits, mérite pleinement le soin que nous allons mettre à le détailler. C’est un des plus curieux chapitres de notre histoire littéraire. Entreprendre ce récit est chose facile, maintenant que les souvenirs du Poète ont paru (voir Actes et Paroles, Choses vues, En voyage et le Post-Scriptum de ma vie), que sa correspondance est presque entièrement publiée5, et que nous sommes de tout point en mesure de fouiller sa vie à fond. Les documents ne manquent certes pas ; nous en sommes submergés. On nous permettra de n’accorder nos faveurs qu’aux plus intéressants (il en est, parmi ceux-ci, qui nous sont personnels) et de négliger un peu les autres.

Mais, si piquant que soit notre sujet, on ne supposera point que l’attrait seul de l’anecdote nous ait résolu à lui consacrer les nombreuses pages qu’on va lire. Ce thème amusant nous fut un prétexte aimable pour pénétrer sans trop d’émoi dans le chaos des opinions où se débat encore la gloire de Victor Hugo. Par ce qui précède, on voit aisément que l’histoire des rapports du Poète avec l’Académie française, c’est un peu l’histoire de sa renommée. Ceci apparaîtra surtout dans la deuxième partie de notre étude : l’Excommunié, qui résume la lutte de l’Académie contre le Romantisme en général, et contre son chef en particulier. Notre histoire littéraire n’offre pas de spectacle plus curieux que le conflit entre ces deux puissances : la gloire officielle, l’immortalité en habit vert et « le seul couronné, le véritable élu », représentant, l’une, la stagnation, la routine, l’autre, l’évolution, le progrès, l’une souveraine de nom, l’autre de fait. Cette lutte épique se termine par un corps à corps émouvant. Là aussi le vrai Maître doit triompher. Après quoi, il expie longuement sa victoire. Victor, sed victus !

Mais la mort engendre la justice. Tel est le moral épilogue auquel nous assistons. L’imposteur d’autrefois est reconnu vrai dieu. C’est ce que les Quarante de 1901 viennent de faire assavoir aux poètes épris du laurier traditionnel... Où sont les sifflets académiques de la bataille d’Hernani ? La chapelle de M. Auger se transforme en temple de Victor Hugo. Et M. Legouvé rêve en ce sanctuaire... Quantum mutatus ab illo !

PREMIÈRE PARTIE

LE BLACKBOULÉ

Non licet omnibus adire Corinthum.

1

En 1817, au sortir des épreuves qu’elle avait eu à subir sous la Révolution et sous l’Empire, l’Académie voyait enfin le bon temps arriver pour elle. Son règne sur les lettres allait recommencer, et elle devenait, sous le regard bienveillant de la Restauration, la maîtresse de ses destinées. Elle voulut donner un bon exemple à l’Europe. « Après tant de guerres civiles et autres, elle pensa, nous dit un de ses apologistes, que le goût de l’étude était le premier enseignement à prêcher. » Ponsard nous dira un peu plus tard, dans ce style supérieurement banal que son génie tragique hérita de Ducis et sut perfectionner :

C’est l’heure de calmer d’orageuses rumeurs,
D’épurer le langage et de polir les mœurs.

Elle choisit donc pour sujet du concours de poésie : « le bonheur que procure l’étude dans toutes les situations de la vie. »

Ce thème séduisit tous les jeunes poètes de l’époque, sauf M. Casimir Delavigne, qui le prit à rebours et démontra les inconvénients de l’étude, ce qui amenait ce vers final peu fait pour mériter le prix :

L’étude, après l’amour, est le meilleur des maux.

C’est dans cette dissertation rimée de Casimir Delavigne que se trouve le fameux vers devenu proverbe, et par suite anonyme :

Les sots, depuis Adam, sont en majorité.

Victor Hugo, dont les quinze ans s’impatientaient sur les bancs de cette pension Cordier qu’évoquent sans enthousiasme certaines pages des Contemplations, écrivit en cachette trois cent vingt vers sur les délices de l’étude et les envoya par l’intermédiaire d’un camarade externe. Ce poème ressemble fort peu à ceux de la Légende des siècles ; c’est du Victor Hugo d’avant sa naissance, comme il dit lui-même1. Mais cela n’est nullement inférieur aux œuvres poétiques d’alors. Le plus remarquable des académiciens métromanes de l’époque l’aurait signé des deux mains. L’improvisation du jeune écolier arrêta l’attention des juges du concours, et sans doute la pièce leur parut mériter le prix. Malheureusement, à l’encontre de Casimir Delavigne, qui s’était peint sous les traits d’un vieillard morose et désabusé, pour s’excuser d’avoir si étrangement modifié pour son usage le thème imposé, Victor Hugo avait laissé échapper ce distique révélateur de son âge d’éphèbe :

Moi qui, toujours fuyant les cités et les cours,
De trois lustres à peine ai vu finir le cours.

Les immortels se crurent mystifiés. Comment ! l’auteur de ces vers n’avait pas plus de quinze ans ! Mais eux-mêmes, qui avaient plusieurs fois cet âge, n’auraient pu qu’à grand’peine en faire de pareils... Evidemment, on se moquait d’eux. Cela méritait une punition. Il fut unanimement décidé que la pièce n’aurait pas le prix, mais qu’on lui octroierait une simple mention.

Un des détracteurs de Victor Hugo s’est attaché à démontrer que cette histoire n’est qu’une légende. D’après ce biographe malveillant, Victor Hugo n’eut pas le prix parce qu’il ne le méritait pas, sa pièce ayant été jugée inférieure à plusieurs autres. Notre détracteur s’appuie sur cette phrase ambiguë du rapport lu en séance publique par M. Raynouard : « Si véritablement il n’a que cet âge, l’Académie a dû un encouragement au jeune poète qui a fait les vers suivants » (Et le rapport cite quelques vers de la pièce de Victor Hugo).

Cette phrase n’est pas aussi convaincante que l’a prétendu l’ennemi du Maître ; et, à bien y réfléchir, on trouve que la logique des Quarante a très bien pu raisonner ainsi : Ou l’auteur, en affirmant n’avoir que quinze ans, n’a pas craint de se jouer de nous, auquel cas son impertinence mérite une leçon plutôt qu’un prix ; ou il dit vrai, auquel cas, nous ne lui devons qu’un encouragement, soit une mention, car ii est inadmissible qu’on puisse à quinze ans être lauréat de l’Académie, et aucun précédent ne nous autorise à couronner un écolier.

On verra plus loin, par le récit de la visite que Victor Hugo fit à M. Raynouard, que l’hypothèse d’un tel raisonnement fait par l’Académie n’a rien d’inacceptable2.

Et maintenant, si vous tenez à savoir qui obtint ce prix refusé à Victor Hugo, apprenez que ce furent MM.P. Lebrun et J. Saintine. L’accessit fut pour M. Charles Loyson. Ce dernier n’est point aussi obscur qu’on pourrait le croire ; du moins, il eut son heure de célébrité, puisqu’il vit parodier en son honneur un alexandrin de Lemierre. Voici le vers :

Même quand l’oiseau marche, on sent qu’il a des ailes.

La variante est d’un lyrisme plus modeste :

Même quand Loyson vole, on sent qu’il a des pattes.

Avoir une mention quand on méritait le prix, c’est peu ; le pauvre éphèbe dut s’en vouloir d’être si jeune — et surtout de ne pas l’avoir un peu oublié en la circonstance, comme avait si bien fait, trop bien fait, le futur chantre des Messéniennes. Mais, comme c’était l’âge d’or pour les débutants, il se trouva qu’une mention de l’Académie suffisait à mettre un poète en lumière, et les journaux s’occupèrent, pour la première fois, de celui qui devait plus tard donner son nom à ce siècle encore aussi jeune que lui.

Afin de prouver à messieurs les immortels qu’on pouvait, à quinze ans, être l’auteur d’un poème digne de leurs suffrages, Victor Hugo écrivit ces lignes à M. Raynouard, le secrétaire perpétuel :

« Ayant appris que vous avez élevé des doutes sur mon âge, je prends la liberté de vous remettre cy-inclus mon acte de naissance. Il vous prouvera que ce vers

Moi qui
De trois lustres à peine ai ou finir le cours,

n’est point une fiction poétique.

S’il était encore temps de faire insérer mon nom dans votre rapport imprimé par ordre de l’Académie, ce serait augmenter infiniment la reconnaissance que je vous dois, et dont je vous prie d’agréer la preuve dans cette langue que vos encouragements me rendent si chère et qui doit, à tant de titres, vous l’être bien davantage encore.

J’espère de votre bonté, Monsieur, que vous voudrez bien, après en avoir pris connaissance, me renvoyer mon acte de naissance rue des Petits-Augustins, n° 18.

Je vous prie d’agréer l’assurance du profond respect avec lequel j’ai l’honneur d’être, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Victor-Marie HUGO. »

 

 

Et ce pratique « nourrisson des Muses », comme l’appela le classique M. François de Neufchâteau, avait, en effet, ajouté à cette épitre et à cet acte de naissance quelques vers à la gloire de l’auteur des Templiers :

O Raynouard, toi qui d’un ordre auguste

Nous traças en BEAUX VERS le châtiment injuste...

En 1849, l’auteur de ces vers à Raynouard étant devenu membre de l’Assemblée constituante, défendit la liberté du théâtre. (On trouve dans ses Actes et Paroles le discours qu’il prononça en cette circonstance.) Une commission fut nommée qui fit appel aux lumières des auteurs dramatiques, des compositeurs, des-directeurs, des critiques et des comédiens. Il va sans dire que monsieur Scribe3 ne fut pas oublié. (Hugo et lui étaient collègues à l’Institut...) Victor Hugo, qui dirigeait la discussion et continuait à livrer l’assaut le plus terrible à la censure, s’efforça de démontrer qu’en tout temps l’intervention officielle, l’autorité répressive du gouvernement avait été nuisible, atrocement nuisible à l’épanouissement de l’art au théâtre. Et il évoquait le souvenir du règne de Napoléon, dont le despotique génie enfanta plus de victoires qu’il ne suscita de chefs-d’œuvre :

« Qu’a produit ce principe de l’autorité, si puissamment appliqué par l’homme qui le faisait en quelque sorte vivant ? Rien.

M. SCRIBE. — Vous oubliez les Templiers de M. Raynouard.

Victor HUGO. — Je ne les oublie pas. Il y a dans cette pièce UN beau vers. »

Il s’agit sans doute de ce vers qu’on aimait encore à citer quelquefois :

Mais il n’était plus temps ; les chants acaient cessé.

On voit que l’admiration de Hugo pour l’ancien poète secrétaire s’était quelque peu refroidie, et que son goût s’était singulièrement modifié.

Mais revenons à l’année 1817.

L’envoi du jeune collégien fut évidemment apprécié par son destinataire, car celui-ci daigna répondre (avec plus de condescendance protectrice que d’assurance grammaticale) :

Un pour Un
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