Vie de Benoît-Joseph Labre, mort à Rome en odeur de sainteté, traduit de l'italien de M. Marconi [par le P. Élie Harel]

De
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Guillot (Paris). 1784. In-12, VIII-220 p., portrait.
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Publié le : jeudi 1 janvier 1784
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BENOIT JOSEPH LABRE
Né le 16 Mars 1748 dans la paroisse St Sulpice Damettes Diocese
de Boulogne en France Mort à Rome en odeur de Stété le 16 Avril 1783
VIE
DE BENOIT-JOSEPH
LABRE,
MORT A ROME
EN ODEUR DE SAINTETÉ,
Traduit de Italien de M. MARCONI,
Lecteur du College Romain , Confesseur
du Serviteur de Dieu.
A PARIS,
Chez GUILLOT , Libraire de MONSIEUR,
Frère du Roi, rue Saint-Jacques, vis-
à-viscelle des Mathurins.
M. DCC. LXXXIV.
Avec Approbation E Privilège.
AVERTISSEMENT.
LA renommée a déja placé le nom
de BENOIT-JOSEPH LABRE , parmi
les noms célèbres du Chriftianifme ,
& les prémices de fon culte s'éten-
dent chaque jour, avec la réputa-
tion de fa fainteté.
Il est important pour l'édification
des fidèles & la gloire même du
Serviteur de Dieu, de faire con-
noître les véritables motifs de cet
enthousiasme extraordinaire , qui
tout-à- coup, à l'occafion de la mort
de cet illuftre Pénitent, a faifi ,
transporté Rome , & s'eft bientôt
communiqué à toute l'Europe, avec
une incroyable rapidité.
C'est l'objet des Mémoires que
l'on publie. On s'est appliqué à leur
concilier la confiance, par une sage
réserve & beaucoup d'impartialité.
Plus là réputation de Benoît-Jofeph
3 été subite & éclatante , plus la
a ij
V AVERTISSEMENT.
critique doit être circonspecte & ri-
goureuse. La Religion, rejetteroit ,
blâmeroit même avec févérité, le
téméraire hommage d'un zèle in-
discret.
Laissons l'erreur s'accuser elle-
même de disette & d'infuffifance ,
se fatiguer du soin pénible de for-
ger sans cesse, de nouvelles armes,
s'agiter du désir inquiet d'accumu-
ler titres fut titres.
Une possession auffi refpectable
par son ancienneté , qu'éclatante ,
a sa première époque, par la mul-
titude des prodiges que l'histoire a
confacrés, dans un pareil nombre,
de monumens également antiques
& toujours subsistans ; cette même
possession , confirmée , perpétuée,
renouvellée d'âge en âge, pen-
dant dix-huit siècles , par une fuite
non-interrompue de fignes évidens ì
qui constatent son origine céleste
& la protection constante de la Di-
vinité: une telle poffeffion suffit à
la gloire de la Religion chrétienne,
AVERTISSEMENT
& à l'autorité des preuvese fur l'ef-
quelles elle fe fonde.
Aussi l'Eglise paroît-elle toujours
plus empreffée de proposer à fes
enfans , de nouveaux modeles à
imiter, qu'occupée de leur annon-
cer de nouveaux prodiges.
A Rome, dans les procès-verbaux
de canonisation, on n'en vient ordi-
nairement à l'examen & à la difcuf-
sion des miracles , qu'après qu'il a
été prouvé que la pratique des ver-
tus chrétiennes a été portée jusqu'à
l'héroïfme.
Fidèle à la loi de l'histoire , on a
parlé des choses extraordinaires arri-
vées aussi-tôt après la mort de Be-
noît - Jofeph, & des guérisons mi-
raculeuses attribuées a son interces-
sion; mais non moins fidèle aux loix
de la critique, on n'a point donné
à de simples présomptions la certi-
tude & les caractères de la vérité.
Lorsqu'il s'agit de publier *comme
certains, dés faits merveilleux , il
ne fuffit pas que les preuves que
Vj AVERTISSEMENT.
l'on rapporte, soient multipliées, il
faut qu'elles soient à l'abri de toute
critique; que ces preuves, qui doi-
vent être authentiques, évidentes ,
irrésistibles., soient en outre, recon-
nues pour telles, après un mûr exa-
men , par une autorité légitime &
compétente.
Les Philosophes les plus févéres
font invités à parcourir avec quel-
qu'attention , l'ouvrage de Be-
noît XIV fur la canonisation des
Saints : c'est un des plus beaux,
monumens que le siècle présent ait
élevé à la gloire de la Religion.
On les invite à considérer les
seuls préliminaires qui précèdent
l'examen d'un fait prétendu mira-
culeux, & la multitude de condi-
tions qui doivent concourir pour
caractérifer une guérison furnatu-
relle ; quelles précautions on em-
ployé pour constater l'origine, les
diverses périodes, l'état grave de la
maladie , pour s'affurer que la gué-
rison a été subite, completté, per-
AVERTISSEMENT VII
manente ; qu'aucun remede humain
n'a été employé, ou que ceux dont
on a fait usage n'ont servi qu'à
aggraver le mal ; qu'elle n'a été
précédée d'aucune crife naturelle ;
avec quelle rigueur on pefe toutes
les circonftances du fait prétendu
miraculeux, l'efficace de son opé-
ration, son utilité & fa fin ; jufqu'où
l'on étend les forces possibles de
l'imagination , & les ressources de
la Nature,
Pour peu qu'ils viennent enfuîtes
à considérer le nombre , l'efpèce,
la qualité, soit des témoins qui sont
admis à déposer, foit des Médecins ,
des Savants, des Docteurs qu'il faut
consulter, soit des Juges à qui il
appartient de prononcer ; la sage
lenteur qui accompagne la marche
de la procédure ; le nombre des,
congrégations qu'il faut tenir, les
délais ordonnés entre chaque con-
fultation; enfin l'immenfité & Tor-
dre des formalités nécessaires pour
Imprimer à un seul fait merveilleux,
viij AVERTISSEMENT.
LE sceau & le caractère d'un vrai
miracle, il n'eFt pas possible que
finiffant par dépofer les préjugés}
qu'accrédité, l'ignorance ou la pré-
vention, ils ne rendent hommage
à la prudence & à la haute fageffe
de Rome,
C'eft ainsi qu'en voyant de près ;
la certitude des preuves du Christia-
nisme , on ne, manque jamais de so
mettre en état de conclure que fi
l'on entend par Philosophe , un sage
qui ne fe rend qu'à l'autorité de
l'évidence, il n'est pas d'homme qui
mérite plus que le Chrétien éclairé ,
de porter le nom de Philofophe.
VIE
CHAPITRE PREMIER.
Naissance du Serviteur de Dieu :
fon enfance & fon éducation.
LA France, déjà si célèbre dans l'Hif-
toire de la Religion , par les grandsliommes
& lès saints personnages qu'elle a produits,
va. bientôt se féliciter d'avoir encore ajouté
à sa gloire, en donnant à notre fiècle, un
A
2 Vie de
homme extraordinaire, qui pendant toute
fa vie, confondu dans la foule, fous le
voile méprisé d'une vie pauvre, vile &
abjecte, fort tout-à-coup de la baffeffe &
de l'obfcurite, au moment même de sa
mort ; & fixe sur fon tombeau , l'admira-
tion de Rome, & les regards attentifs de
l'univers catholique, tant par l'éclat subit
d'une multitude de merveilles que la re-
nommée publie de toutes parts, que par la
réputation d'une éminente sainteté.
On reconnoît d'abord à ces traits fidèles,
le PAUVEE DE JÉSUS-CHRIST , Benoît-
Joseph Labre , dont la vie doit porter
dans les coeurs chrétiens, à mefure que
les détails en seront publiés l'impreffion
tendre & profonde de la religion & de la
piéré.
Le diocèfe de BouIogne-fur-Mer eft
l'heureufe patrie ( 1 ) qui donna naif-
(1) Heureux ( mon diocefe ) d'avoir donné
naiffance à cet illuftre Pénitent.
Mandement de M. L'Evêque de Boulogne, du
3 Juin 1783.
Benoît-Jofeph Labre. 5
fance à cet illuftre Pénitent, dans la
paroiffe de Saint Sulpice d'Amette, le
26 Mars 1748 , fous le pontificat de
Benoît XIV, d'immortelle mémoire, &
le règne, glorieux de Louis XV, Roi de
France.
Jean-Baptiste Labre, & Anne-Barbe
Grandfire, ses père & mère , tous deux
d'une condition honnête , font encore
vivants. Dieu bénit leur mariage, & leur
donna quinze enfans, dont Benoît-Jo-
seph étoit l'aîné. Ils trouvèrent dans leur
profession & les revenus de leur patri-
moine , des reffources suffisantes pour four-
nir à l'éducation & à rétablissement d'une
famille auffi nombreufe.
Touchés de reconnaiffance, envers le
Ciel, ils s'appliquerent à, cultiver dans
leurs enfans, des moeurs pures & innocen-
tes, & à leur donner l'exemple d'un ca-
ractère fenfible & bienfaisant, qui continue
de les distinguer parmi, les personnes de
leur état.
Le Serviteur de Dieu fut baptifé par
Aij
A. Vie de
son oncle paternel, M. François-Joseph
Labre , alors Vicaire, & depuis Curé dé
la paroisse d'Erin , diocèse de Boulogne,
qui. fut en même temps son parrain , &
lui imposa le nom de Benoît-Jofeph ,
conjointement avec Anne - Théodore
Hazembergue , sa marraine.
Benoît-Joseph eut le bonheur d'avoir
pour maître ce respectable Eccléfiaftique,
qui se chargea de son éducation ; & auprès
duquel il passa la plus grande partie de
fa jeuneffe.
Son enfance avoit été formée à la piété
par les leçons & les exemples de ses ver-
tueux parens, qui s'appliquerent d'abord
à développer les heureux germes que la
Grace avoit mis dans son ame, & qui
ne tarderent pas à y produire des fruits
de vie.
Le Serviteur de Dieu , connut tout
le prix de cette première éducation ;
il leur en marque fa satisfaction & fa
reconnoiffance dans une lettre qu'il leur
adreffe de Montreuil , le a Octobre
Benoît-Jofeph Labre. 5
1769, & il les prie refpectueufement
de diriger sur le même plan , l'éducation
qu'ils donneront à fes frères & soeurs.
" C'eft, leur dit-il, le moyen de les ren-
« dre heureux dans le Ciel ; fans inftruc-
» tion on ne peut pas fe sauver. Je vous
» assure que vous êtes déchargés de moi ;
" je vous ai beaucoup coûté, mais foyez
" affurés que , moyennant la grace de
» Dieu , je profiterai de tout ce que vous
» avez fait pour moi».
Un jugement solide, une mémoire heu-
reuse ( 1 ) , une. compréhension facile, de
la vivacité , mais vivacité tempérée par
beaucoup de douceur & de docilités
compofoient le caractère de Benoît-Jo-
seph.
Les premières lueurs de fa raison pa-
rurent se confondre en lui avec les pre-
miers rayons de la Grace. Son ame s'ou-
vrit d'abord à une dévotion tendre, qui
( 1 ) Lettre de M. Vincent, Curé de la paroisse
de la Peffes , & oncle du Serviteur de Dieu.
A iij
6 Vie de
tourna vers Dieu ses premières penfées.
Pour le rendre plus attentif à ses inspira-
tions , l'Esprit - Saint lui donna dès-lors ,
un attrait fingulier pour la prière & la
solitude. « On a toujours remarqué en
» lui, disent ses parens dans leurs dépo-
» fitions, de l'éloignement pour les amu-
" femens de l'enfance (1 ).
Les livres faints donnent à Tobie cet
éloge remarquable ( 2 ) , que bien qu'il
fût le plus jeune de ceux qui compofoient
la Tribu de Nephtali, on n'apperçut en
lui aucun des défauts ordinaires à la jeu-
nesse ; & Saint Bernard ( 5 ), en parlant
du moine Malachie, décrit ainsi les pre-
( 1 ) Lettre de M. Clément, Chanoine & Secré-
taire de M. l'Evêque de Boulogne , du 14 Mai
3783.
(2) Cum effet junioromnibus in Tribu Nephtali,
nihil tamen puerile geffu in opere. Tob. c. I, v. 4
(3 ) Agebat fenem moribus, annispuer : expers
lafcivioe puerilis quietus & fubditus manfuetu-
dini , non impatiens magifterii , nan ludorum,
appetens. Div. Bern.
Benoît-Jofeph Labre. 7
miere années de fa vie : « fa jeunesse pa-
" roiffoit destinée à rendre plus aimable &
" plus attrayante, la fainte gravité des
" vieillards , qu'il exprimoit dans fa con-
ss duite. Il fembloit que la Grace eût éteint
» en lui le goût des amufemens & des jeux
» de l'enfance : soumission douce & préve-
» nante , caractère sérieux & paisible ,
" amour de l'étude & de tous les exercices
" propres aux jeunes gens, on admiroit
" dans cet enfant de bénédiction , les qua-
" lités & les vertus des hommes parvenus
" à la maturité de l'âge ».
Tous ceux qui ont été témoins de l'en-
fance de Benoît-Joseph, lui ont appliqué
les mêmes éloges.
Il montra, dès l'âge de cinq ans, un
défirempreffé d'apprendre à lire & à écrire.
Cette ardeur étoit puisée dans la sainte
impatience qu'il avoit de fe rendre plus
familiers les élémens de la Religion , en
acquérant la facilité de les lire & de les
tracer de fa propre main. Une joie sen-
sible venoit se peindre sur toute sa physio-
A iv
8 Vie de
nomie, lorfqu'après avoir affemblé lui-
même les syllabes des mots, il réuffiffoit
à les prononcer & à lire distinctement les
paroles de l'Oraifon Dominicale, de la
Salutation Angélique & du Symbole des
Apôtres.
Les opérations de la Grace ne doivent
pas être confondues avec de simples dons
de la nature. La modération , la tranquil-
lité , rhumeur douce & pacifique qui
faifoient le fond du caractère de Benoît-
Jofeph , & qui parurent en lui dès fon
enfance , étoient l'ouvrage de la Grace
& non l'effet du tempérament. Les détails
de fa vie fourniront un grand nombre de
preuves qu'il étoit né avec un caractère
vif & ardent; mais une humilité profonde,
qui le rendic saintement avide de l'oubli,
& même du mépris des hommes , jetta
un voile impénétrable fur les qualités de
fon coeur & de fon efprit.
Enfant d'Adam, il s'apperçut de bonne
heure , qu'il y avoit dans I'homme deux
loix opposées, la! loi de la chair & la loi
Benoît-Jofeph Labre. 9
de l'efprit. Fidèle aux impressions de la
Grâce , il ne sentit les premières atteintes
des paffions que pour apprendre que la
vie du Chrétien étoit un combat conti-
nuel fur la terre ; qu'un soldat de Jesus-
Christ ne doit dépofer les armes, qu'au
moment où il recevra la couronne. De-là
cette réfolution courageuse qu'il conçut
dès son enfance , & qu'il observa constam-
ment , de subjuguer les faillies du tem-
pérament dès leur naissance , & de se tenir
sans ceffe sous la direction de la Grace ,
pour fe laisser conduire par les lumières
& [es mouvemens de l'Efprit-Saínt.
Si ses maîtres, ses parens & les personnes
qui l'ont fuivi dès fon enfance , attestent
qu'ils ont toujours reconnu en lui un ca-
ractère naturellement doux, & même
timide , leur témoignage ne peut passer,
dans l'esprit de ceux qui ont été à portée
d'étudier & de pénétrer son intérieur,
que comme la preuve des triomphes de
la Grace fur la nature, ainsi que de l'hu-
milité de Benoît-Joseph , qui l'anéantiffoir
A
10 Vie de
à ses propres yeux, & le portoit à cacher,
fous un air de simplicité, la violence
de ses combats & le mérite de ses vic-
toires.
CHAPITRE II
Continuation du même Fujet. Occu-
pation du Serviteur de Dieu, dans '
son enfance.
L'ENFANCE des hommes que Dieu
deftine à remplir les vues extraordinaires
de fa providence , est presque toujours-
le tableau racourci de ce qu'ils feront dans-
un âge avancé. La Vie de Benoît-Jofeph
est une nouvelle preuve de cette vérité..
Docile à l'attrait de la Grâce , qui lui
annonçoit fa vocation par les faveurs dont
elle le prévenoit , il conçut dès l'âge de
cinq ans, & commença à exécuter la ré-
solution de former au dedans de lui-
même, l'image la plus vive & la plus;.
Benoît-Jofeph Labre. II
ressemblante qu'il lui feroit possible, de
notre Divin Sauveur.
C'étoit une pensée familière au Servi-
teur de Dieu , qu'un Chrétien qui veut
fincèrement se rendre conforme à Jefus-
Christ, doit avoir, en quelque forte ,
trois coeurs renfermés dans un feul; l'un
pour Dieu, l'autre pour le prochain » &
le troifième pour lui-même.
Le premier coeur, difoit-il, doit être
pur & fincère, dirigeant tous ses mouve-
mens vers une éminente fainteté : ne res-
pirant qu'amour pour Dieu, qu'ardeur
pour le fervir, & embrasser toutes les
croix, dont il lui plaira nous visiter dans
le cours de la vie.
Le second coeur doit être loyal, gé-
néreux, tout embrasé de charité pour le
prochain : toujours dévoué à le servir
& spécialement occupé dans ses gémiffe-
mens & fes prières, de la conversion des
pécheurs & du soulagement des ames dé-
tenues dans le Purgatoire.
Le troifième coeur doit être inébran-
A vj
12 Vie de
lable dans ses premières réfolutions, auf-
tère, mortifié, ardent & courageux, ne
vivant que de facrifices; tel doit être le
coeur d'un Chrétien qui, disciple d'un Dieu
crucifié , n'accorde aucune satisfaction
à fes appétits fenfuels, & abandonne son
corps aux saintes austérités de la péni-
tence ; persuadé que le bonheur de la vie
à venir sera mesuré fur le mépris même
que nous aurons fait dans cette vie, de ce
corps de péché auquel nous sommes at-
tachés , & fur le courage avec lequel nous
saurons tenu cloué fur la croix.
Enfin, ajoutoit le serviteur de Dieu,
ces trois coeurs réunis, ne doivent en
composer qu'un feul qui sera aimable à
tous, ami de la paix, & furtout profon-
dément humble : car quiconque ne bâtit
point fur l'humilité, bâtit fur le sable.
Voilà lesgrandes idées que, des l'age
le plus tendre, cet enfant de bénédiction
avoit conçues de la perfection chrétienne.
Pour former au-dedans de lui-même
fous les impressions de la grace, ce pre-
Benoît Jofeph Labre. 13
mier coeur qui doit être tout amour pour
Dieu , il prit dès lors pour regle de con-
duite, une pureté de confcience, facile à
s'allarrner des moindres infidélités, une
horreur du péché prompte à en fuir les
plus légeres occasions, une correfpondance
frupuleufe à toutes les inspirations divir-
nes, une foi vive & agissante, continuel-
lement attentive à tenir fes regards atta-
chés fur son divin modele.
Dans le dessein de se former un coeur
enflamé de charité pour le prochain,
le Serviteur de Dieu prit la résolution de
porter toujours fon ame fur ses lèvres, en
mettant dans ses difcours beaucoup de
simplicité, de franchife & de candeur ;
de fermer son imagination à tout jugement
défavorable & téméraire, d'aimer fon pro-
chain d'un amour désintéressé, de fe con-
sacrer à son service, de toutes les maniè-
res que le zèle peut fuggérer, & fur-tout
par le secours de fes prières, moyen qui
étoit le plus en son pouvoir, & celui de
tous qui lui paroiffoit le plus efficace»
14 Vie de
Enfin, pour parvenir à se former un
coeur propre, à recevoir l'image de Jefus
crucifié, il fe proposa pour regle indifpen-
fable, de réduire son corps en servitude ,
par la privation des plaisirs fenfuels, en
l'exerçant par des mortifications conti-
nuelles , & le traitant avec beaucoup de
mépris, pour prévenir par-là toute révolte
des sens contre la loi de l'esprit.
Rien de plus édifiant que les maximes
fur lesquelles il régla la vie évangélique
pour laquelle il fe fentoit une vocation
particulière.
Sa première maxime étoit de porter à
un égal degré, la défiance de fes propres
forcés , & fa confiance dans le secours de
la grace : la feconde, de s'appliquer fans
relache à la connoiffance de Dieu & de
lui-même : la troifième, de mourir à lui-
même pour ne vivre que de la vie de Jéfus,
Chrift crucifié : la quatrième , de fe revêtir
avec courage, des armes puiffantes de la
foi : Prière, mortification, fuite du monde
& de fes écueils, & fur-tout folitude
Benoît-Jofeph Labre. 15
intérieure & vie d'oraison , école savante
& féconde des ames spirituelles & évan-
géliques.
Faire connoître les maximes & les ré-
solutions de Benoît Joseph, c'eft annon-
cer qu'il les réduisit toutes en pratique.
Le témoignage de ses parens prouve jus-
qu'à quel point il les observa dès les pre-
mieres années de fa vie. « A mefure,
" difent-il (I), que leur fils crut en âge,.
» il crut en fageffe devant Dieu & devant.
» les hommes ".
Les amufemens de son enfance furent
de se former un petit oratoire, & d?y
représenter les cérémonies de la Sainte
Messe : précieux augure de ce goût par-
ticulier,, qui, dans tous le cours de fa
vie , le porta à rechercher comme une
faveur fingulière , la permission dé servir
les Prêtres dans la célébration des Saints
Myftères. « Exercice pour lequel ( ajoutent
( 1 ) Déposition de ses père & merci
l6 Vie de
" ses parens ) il eut toujours un très grands
», zèle».
Le respect dans les Temples fut encore
une des vertus qui diftinguèrent fon en-
fance. Pénétré de la Majefté des lieux
faints, & de la sainteté des Myftères redou-
tables, « jamais , fuivant le témoignage
"du respectable M. Vincent, son oncle
" maternel, il n'y paroiffoit & n'y affiftoit
" qu'avec une modestie vraiment édi-
» fiante ".
Donnez une ame vide de toute affec-
tion terrestre & pleine de Dieu que la viva-
cité de sa foi lui montre sans ceffe en état
de victime & d'immolation fur les autels ;
donnez une ame fenfible & reconnoiffante,
où trouvera-t-elle plus de douceurs qu'aux
pieds des Saints Tabernacles? Apres lés
premiers, traits que nous avons rapportés
de l'enfance de Benoît-Jofeph, rien ne doit
donc nous furprendre de tout ce que, nous
apprend une multitude de témoignages, foit
de fon empreffement à fe rendre aux Offices
Divins, foit de fa tendre dévotion , & de
Benoît-Jofeph Labre. 17
la sainte avidité avec laquelle il recevoit
les instructions chrétiennes. Entendre la
parole de Dieu, la lire ou la méditer, ce
furent les. principales occupations, &
prefque les seuls plaisirs du premier âge
du Serviteur de Dieu.
En France , & fur-tout dans les paroisses
de la campagne, c'est l'ufage, les Fêtes
& Dimanches , qu'après avoir assisté à
l'Office de l'après-dînée , le peuple passe
le reste de la journée à divers amufemens.
La complaisance de Benoît-Jofeph pour
les volontés de ses parens & de ses maî-
tres, fembloit feule le conduire à ces di-
vertiffemens publics, " Sans goût & fans
» attachement pour les plaisirs , souvent
» il fe retiroit, pour aller causer avec
» des personnes plus âgées & plus fé-
" rieufes (1) ».
Il est un grand nombre d'enfans dont
rien ne peut fixer l'inconftance & i'in-
(1) Déposition des père & mere de Benoît-
Jofeph.
18 Vie de
quiete mobilité, se consumant par leur
propre activité, toujours se précipitant
vers de nouveaux désirs , & fur les pre-
miers objets qui se préfentent. Il en eft
d'autres en qui l'indifférence pour les plai-
sirs, ne prouve que l'inertie de leur ame ,
& dont la gravité précoce est l'effet d'une
humeur mélancholique. L'extérieur grave
& recueilli du jeune Labre, & fon éloigne-
ment pour les amufemens de son âge,
avoient un principe plus pur. Il fe prêtoit
même de bonne grace, à des plaisirs inno-
cens, toutes les fois que l'obéissance ou
la complaisance lui en faifoient un devoir,
« Il étoit gai avec les autres dans les ré-
» créations, & toujours content ». Ce sont
les termes de la lettre de M. Vincent.
Si donc dans Benoît- Jofeph , encore
enfant, nous ne trouvons presque rien
des défauts de l'enfance; cette diffipation,
cette légereté, cette impatience dans les
défirs, ce dégoût des choses fpirituelles,
cet éloignement pour le travail , cet
amour de la liberté & de I'indépendan-
Benoît-Jofeph Lapre. 19
ce, que nous remarquons dans presque
tous les enfans; c'est que Dieu se plut
à éclairer fa raison naissante fur les défauts
ordinaires, à cet âge, & à inftruire son ame
encore novice , des moyens les plus pro-
pres à rompre la vivacité de son carac-
tère & à réprimer les premières saillies de
l'amour-propre. C'eft que Jefus-Chrift,
qui le deftinoit à devenir le modele de
la plus profonde humilité, lui fit entendre
de bonne heure, & goûter cette parole
qu'il commence toujours par adreffer à
ceux qu'il appelle à la perfection : " ap-
» prenez de moi que je fuis doux & humble
» de coeur (1) ».
Enfin , si le jeune Labre semble mar-
quer un goût prématuré pour le silence &
la solitude, c'est que l'Efprit-Saint, qui
vouloit faire sortir d'une classe d'hommes
que notre vanité dédaigne, un modele
frappant de la vie intérieure & contem-
plative , formoit dès - lors Benoît - Jo-
seph à fa vocation , en lui apprenant,
( 1 ) Difcite à me , quia mitis & humilis
corde.
J29 Vie de
par une douce expérience , combien les
plaisirs qu'offre le commerce des hommes,
laissent de vide dans une ame qui a com-
mencé de s'unir à Dieu dans le silence
& le recueillement.
Cependant le caractère sérieux & com-
posé du Serviteur de Dieu, n'empêchoit
pas qu'on ne distinguât en lui, dans les
traits d'une physionomie franche & ou-
verte, un fond de gaieté, qui lui étoit
naturel, qu'il conserva toute sa vie, &
dont l'impression se communiquoit à tous
ceux qui le confidéroient avec quelqu'at-
tention.
L'âge de l'enfance se termina beaucoup
plutôt pour lui qu'il n'a coutume de finir
dans la plupart des enfans. Son attrait
pour la solitude s'accrut avec le goût
pour la lecture , & par la facilité qu'il eut
de le satisfaire. Dès-lors, les récréations
lui femblerent une perte de temps. Elles
ne furent plus pour lui qu'un sacrifice que
lui impofoit quelquefois l'obéiffance.
" Quand il fut lire, ( ce sont les paroles
» mêmes de fon refpectable oncle, rap-
Benoît-Jofeph Labre. 21
» portées dans la lettre jointe aux infor-
» mations ) Benoît-Jofeph ne se trouva
" plus guere aux jeux & aux récréations:
» au lieu de prendre ces plaisirs innocens,
» il fe retiroit à l'écart pour lire des livres
» de piété».
C'est à cette époque que l'on commença
aussi à remarquer en lui les germes d'une
vertu qu'il porta dans la fuite jusqu'au
degré le plus éminent, je veux dire, l'ab-
négation & l'oubli de foi-même.
Plein d'une confiance entière dans les
soins paternels de la providence, il étoit
content de tout, & se bornoit unique-
ment à recevoir avec reconnoiffance, fans
jamais rien demander, les choses nécef-
faires à fa subsistance & à son entretien.
Il ne s'écarta dans aucun temps de fa vie,
de cet entier abandon qu'il s'étoit pref-
crit dès l'âge le plus tendre ; mais ce qui ,
dans son enfance, étoit en lui, comme
le noviciat de l'état de pauvreté évangé-
lique qu'il pratiqua dans la fuite, fi rigou-
reufement, ne fut alors regardé que comme
l'effet d'une timidité naturelle,
22 Vie de
CHAPITRE III
Premières études de Benoît-Jofeph
LE défir que marquoit Benoît-Jofeph,
pour apprendre à lire & à écrire, déter-
mina ses parens à l'envoyer, dès l'âge de
cinq ans, aux écoles d'Amette, où il eut
pour premier Maître, M. d'Hanotel,
Vicaire de cette Paroiffe, qui tenoit alors
ces écoles, & qui passa depuis à la Cure
de Boyaval. Il demeura fous fa direction
Jufqu'à l'âge d'environ sept à huit ans.
Quand nous prenons Dieu pour prin-
cipe & pour derniere fin de nos actions
alors nos obligations nous paroiffent toutes
indispensables : le zele trouve toujours
du temps, & des forces fuffisantes pour
les remplir avec une égale fidélité. Si
Benoît-Jofeph fut un modele de religion
& de piété pour les enfans avec qui il
étoit élevé ; il ne fut pas moins pour eux,
Benoît-Jofeph Labre. 23
un exemple édifiant de docilité ainsi que
d'affiduité à tous les devoirs propres à
cet âge.
La lettre de M. d'Hanotel est un té-
moignage attendrissant de l'impreffion
qu'avoit laiffé dans fon ame le spectacle
des vertus naissantes de fon jeune Eleve;
« je l'ai toujours connu, dit-il, dans une
» de ses lettres, d'une bonté admirable ,
» d'une très-bonne humeur & d'une exac-
» titude exemplaire & signalée à s'acquitter
» des devoirs correspondans à fon âge;
" & doué de toutes les bonnes qualités
" qui me l'ont rendu si aimable & fi re-
" commandable à mon fouvenir , que je
» n'ai jamais laiffé échapper l'occafion ,
" depuis vingt-huit ans environ que je
" l'ai quitté , de m'en informer, tant j'en
» attendois quelque chose de bon pour
» le bien » ( 1 ).
( 1 ) Dépositions de François-Jofeph Forgeois,
domestique du fieur d'Hanotel. " Il a remarqué en
" cet enfant, qu'il se diftinguoit de tous ceux de
24 Vie de
Dieu a voulu que l'éducation des pre-
mieres années de Benoît-Jofeph fût fuc-
cessivement confiée à plusieurs Maîtres,
afin de multiplier par-là les témoins de
ses vertus & des graces fingulières, dont
fon enfance a été favorisée. Affiduité
scrupuleuse à fes devoirs , amour de
l'étude, refpect pour ses parens, docilité
» son âge , par sa modeftie, sa piété, sa docilité,
» sa douceur, fa tranquillité & son ardeur à appren-
» dre à lire & les premiers élémens de la Reli-
» gion ».
Dépositions du fieur Barthélemy - François de la
Rue , autre Maître du Serviteur de Dieu,
«II a remarqué en lui beaucoup de piété , de
» docilité, de douceur, de modeftie, d'ardeur,
» à apprendre, & de complaifance pour le dépo-
» fant, qu'il ne craignoit pas du tout, tant il avoit
» la conscience tranquille à cet égard. De plus,
» dépofe, avoir été si content & fi satisfait dudit
» Benoît-Joseph Labre, qu'il ne se souvient pas
» de lui avoir jamais rien dit, ni fait pour le con-
» trifter».
pour
Benoît Jofeph Labré. 25
pour ses Maîtres, amabilité pour tous,
il réunit d'une manière diftinguée, toutes
les vertus de cet âge ; niais ce qui paroît
beaucoup au-deffus de l'enfance, & qui
cependant a été le caractère singulier
de l'enfance de Benoît-Jofeph, c'eft un
goût dès-lors fenfible pour la retraite
& le recueillement, un détachement déja
remarquable des chofes de la terre, un
attrait dès-lors dominant pour la piété,,
& pour ainsi dire, une science anticipée
du vrai chriftianifme qui agit par amour,
qui rapporte tout à Dieu, qui prend en
tout, pour modele, le Fils de Dieu, pau-
vre, humble & pénitent.
Ne mesurons point la sagesse de Dieu
sur les idées rétrécies de la sagesse hu-
maine. Dieu est admirable dans fes Saints.
Sa providence éclate dans chaque fiecle,
fur l'Eglife, d'uni manière qui la rend
de plus en plus, visible. Peut-être qu'en
versant sur Benoît-Jofeph, encore enfant,
des graces extraordinaires, Dieu avoit
dessein de prouver , par de nouveaux
26 Vie de
exemples capables de réveiller notre foi
assoupie, que son Eglife, qui est effen-
tiellement fainte, ne cessera jamais d'avoir
des Saints dans tous les âges, de la vie,
ainfi qu'elle en a dans tous les états.
CHAPITRE IV.
Adolefcence de Benoît - Jofeph, fa
conduite fous la direction de fon
oncle ; fa première Communion.
SAINT Bernard représente , par ces
paroles remarquables, le paffage de l'en-
fance de Saint Malachie à l'adolef-
cence. (1 ).
(2 ) Et ejus quidem pueritia fic erat, Porro.
adolefcemiam fimili tranfivit fimplicitate & puri-
tate, nifi quod crefcente oetate, crefcebat fimul ille
fapientia & gratiâ apud Deum & homines. Nifi
quod proerer inftituta communia, multa fingulari-
ter faciebat, in quibus potius proeibat omnes, &
aliorum nemo poterat ad ram ardua fequi....
Div. Bern. in Vita Sancti Malach.
Benoît-Jofeph Labre. 27
« La jeunesse de Malachie, dit ce Père,
» fut en tout femblable à fon enfance ; même
» pureté, même fimplicité, même innocence
" de moeurs. Les deux âges ne différerent
" entr'eux qu'en ce qu'on remarqua dans
" le 2d, une plus grande ardeur encore pour
» croître en sagesse & en grace devant Dieu
" & devant les hommes ; en sorte qu'outre
" les obligations communes, il s'impofoit
» des observances particulières ; s'élevant
" par ce moyen, à un degré defainteté & de
" vertu, auquel il étoit difficile d'atteindre».
On apperçoit des traits de reffem-
blance frappans entre cet éloge que fait
Saint Bernard de l'adolefcence de Saint
Malachie, & les expressions qu'emploient
dans leurs dépositions, les parens de Be.
noît-Jofeph, en rendant compte de la
conduite de leur fils , depuis fa tendre
enfance jufqu'à l'âge d'environ douze ans;
époque à laquelle il passa de fa maison
paternelle, sous la direction de son oncle
le respectable Curé d'Erin.
On voit, dans cet heureux rapproche-
Bij
28 Vie de
ment, avec une satisfaction bien capable
d'animer notre foi, que c'eft toujours íe
même esprit qui fait les Saints; que la forme.
de sainteté qu'il imprime, peut bien être
différente, suivant les âges & les divers
états ; mais que les principes, le fond &
la substance de la sainteté restent tou-
jours les mêmes, & dans tous les âges, &
dans tous les états : qu'enfin, par une dif-
position fingulière de la Providence, il
arrive quelquefois, que des enfans, appelles
à la premiere heure du. jour, à la sainteté,
& fidèles, à leur vocation, peuvent êtte
proposés pour modeles, à ceux mêmes
qui, plus tardifs à y répondre, semblent
n'avoir écouté qu'aux dernieres heures
de la vie, la voix qui n'a ceffé de les
appeller.
C'est la conclusion naturelle qui fuit
de l'impreffion que produisent les té-
moignages multipliés de la conduite
de Benoît -Jofeph dans tout le cours-
de son enfance & de fa jeunesse. « Ses
" parens atteftent, en particulier, qu'il
Benoît-Jofeph Labre, 29
" leur à donné constamment & aussi long-
» temps qu'il fut sous leur conduite, des
" preuves de la piété la plus fincère, en
» assistant à tous les Offices & inftructions
" avec une attention & une modeftie
" vraiement édifiantes : de fageffe & de
" prudence , ne proférant & ne faifant
» jamais rien de malséant & d'indécent :
» d'obéiffance, faisant toujours prompte-
» ment & gaîment tout ce qu'on lui com-
" mandoit : de tranquillité, se conduisant
" fi bien envers ses père & mère, ses
" frères & soeurs , qu'il n'occafionnoit
» jamais aucun trouble parmi eux : d'une
" patience merveilleuse à supporter & à
» souffrir les défauts & les imperfections
» de ses père & mère, de ses frères &
» soeurs, & de ceux de son âge : montrant
» toujours un air gai & tranquille, quel-
» que chose qu'on lui fît, jusqu'à décon-
" 'tenancer ceux qui lui disoient ou lui
» faifoient du mal...» caractère (ajoutent
» ses parens ) qui leur rendoit cet enfant
» des plus aimables & des plus chers,
Biij
39 Vie de
» comme il l'étoit à tous ceux qui le can-
» noiffoient. "
Les parens du jeune Labre, charmés
des belles qualités de son coeur & de son
esprit, crurent entrer dans les vues de
Dieu, en lui procurant avec la connoif-
fance des élémens de la langue latine ,
une éducation supérieure à celle qu'il
auroit pu trouver dans la maison pater-
nelle.
M. Labre, fon oncle & son parain,
reçut des mains de ses parens, cette heu-
reuse plante qui avoit déja fait concevoir
de si belles espérances àceux qui lui
avoient donné la première culture, Be-
noît-Jofeph regarda toute fa vie, comme
une des graces signalées de la Providence,
le bonheur d'avoir été confié, dans l'âge
le plus critique, aux foins & à la tendresse
de ce digne Curé , en qui il rencontra
toute à la fois, un instituteur , un maître
de la vie spirituelle , un ami & un modele.
Le Serviteur de Dieu étoit alors ( 1 )
( 1 ) En 1760.
Benoît-Jofeph Labre. 31
dans fa douzième année ; son vertueux on-
cle crut devoir commencer son éducation*
par le disposer à la première Commu-
nion; il avertit fon Eleve de s'y difpofer.
A cette nouvelle, des fentimens de
joie , de tendresse , d'humilité & d'une
sainte frayeur partagerent le coeur de
Benoît-Jofeph, & l'occuperent tout en-
tier. Ces paroles de l'Apôtre : Que
l'homme s'éprouve ( 1 ) avant que de
manger le pain célefte, furent le sujet le
plus ordinaire de ses pensées. Depuis long-
temps son ame foupiroit après un bien ,
dont il avoit conçu, par de longues mé-
ditations, la plus haute eftime. A l'ap-
proche de cet heureux jour, il s'occupa
du soin de purifier son ame par une con?
session générale. C'est la première de cinq
a six confessions générales qu'il fit dans ,
le cours de fa vie.
La méthode qu'il employoit pour fe
( 1 ) Probet autem feipfum homo & fic de
pane illo edat.
Biv
32 Vie de
difpofer au tribunal de la Pénitence eft
fi édifiante, que ce sera sans doute, une
chofe fatifaifante & utile que d'en placer
ici les détails.
Le vénérable Labre persuadé que nous
ne pouvons rien fans la grace de Dieu,
pas même reconnoître nos sautes fous le
vrai point de vue , dans lequel il est né-
cessaire que nous les confidérions, implo-
roit d'abord les lumières de l'Efprit Saint,
& le conjuroit de manifester non-feule-
ment à fa mémoire, ses péchés & leurs
diverses circonstances ; mais de lui dé-
couvrir le véritable état de son ame, fes
habitudes, ses penchans, ses inclinations.
Il s'appliquoit ensuite à l'examen fé-
rieux de sa conscience; & d'abord, il par-
couroit diftinctement, & par ordre, les
Commandemens de Dieu & les vertus
qui correspondent à chacun des Com-
mandemens. Il examinoit fa vie & toutes
fes actions, fuivant l'ordre des temps
écoulés depuis fa derniere confeffion.
Dans son examen pour ses confessions
Benoît Jofeph Labre. 33.
générales, il partageoit fa vie en autant
d'époques qu'il avoit fait de confessions
générales depuis fa première Communion;
commençant par la derniere époque, &
remontant fucceffivement, & par ordre ,
jufqu'à la première.
Il avoit dans le cours de cet examen;
grande attention à ne pas se juger lui-
même, se bornant à rappeller à fon sou-
venir, les tentations qu'il avoir éprouvées;
les graces particulières qu'il avoit reçues,
& se rendant un compte spécial de la ma-
nière dont il y avoit répondu.
L'examen fini, il demandoit de nou-
veau à Dieu la contrition du coeur, & s'y
excitoit principalement par la considé-
ration de tous les motifs que la religion
fuggère. Il s'attachoit fur-tout à faire en-
trer dans fa douleur, les motifs qui élèvent
à la contrition parfaite , en s'appliquant à
considérer le péché comme une ingra-
titude commise envers Dieu , une défo
béiffance à la loi, & un outrage fait à fa
sainteté
34 Vie de
L'ordre, la clarté, la précision, l'hu-
milité & une très-grande simplicité accom-
pagnoient la déclaration de ses fautes.
Il écoutoit ensuite fon Confeffeur avec
respect , foumettoit ses opinions particu-
lières à ses décifions, docile à ses inten-
tions, & vénérant ses paroles, comme
des oracles defcendus, du ciel.
Avant que de recevoir l'abfolution facra-
mentelle, il fe courboit profondément, ref-
toit anéanti dans lui-même pendant quelque
temps, & s'excitoit le plus vivement qu'il
pouvoit, à la douleur, en renouvellant des
actes de contrition. Il relevoit ensuite mo-
deftement la tête, afin d'avertir son Confef-
seur, & de se remettre dans une posture
convenable, pour recevoir l'abfolution.
Il étoit persuadé, & souvent il répé-
toit cette pensée qu'il difoit avoir puifée
dans sainte Thérèfe ; qu'une multitde de
Chrétiens fe précipitent dans l'enfer, par
le crime des mauvaises confessions. Il par-
tageoit en trois classés , lés pécheurs qui
vont à confeffe, les pénitens parfaits, les
Benoît-Joseph Labre. 35
imparfaits & les faux pénitens. Son ima-
gination se les représentpit sous l'idée de
trois processions qui se divisoient en fortant
du tribunal, & qui prenoient chacune
un chemin différent.
La première classe, hélas bien peu nom-
breufe , étoit composée des vrais péni-
tens ; c'étoient ceux qui avoient fondé
profondément leurs plaies, qui les avoient
découvertes avec sincérité & avec fim-
plicité , qui en avoient conçu une véri-
table douleur, qui avoient mêlé leurs
larmes aux eaux salutaires de la péni-
tence , & qui n'ayant négligé aucune
des conditions nécessaires à une bonne
confession, avoient enfuite fait tous leurs
efforts pour satisfaire à la justice de Dieu ,
en ajoutant aux pénitences imposées par fes
Miniftres, d'autres oeuvres de mortifications
particulières ; & cherché dans l'application
des indulgences de l'Eglife, un supplément
à ce qui leur manquoit encore pour rem-
plir toute justice. Le Serviteur de Dieu
fe repréfentoit ces saints pénitens, comme
B vj
36 Vie de
étant revêtus d'une robe blanche & lumi-
neufe, s'élevant vers le ciel au moment
même de leur mort, & entrant en triomphe
■dans les tabernacles éternels.
Les seconds en petit nombre encore,
mais cependant plus nombreux que les
premiers, formoient la deuxième classe,'
composée de pénitens imparfaits & qui
lui paroissoient revêtus d'une robe teinte
en rouge ; ceux-ci, fidèles aux conditions
essentielles à une bonne confession , n'a-
voient pas à la vérité, rendu inutile la grace
de la pénitence; mais trop confians dans le
pardon obtenu, ils avoient ensuite marqué
trop peu de zèle pour remplir complette-
ment les oeuvres de fatisfaction, & avoient
négligé de recourir aux indulgences que
l'Eglife, Mère tendre & compatissante,
offre à la foibleffe de ses enfans pénitens
& réconciliés, pour les mettre en état de
fuppléer à leur insuffisance. Le ciel reftoit
fermé à leurs défirs, & ils étoient repoussés
vers le purgatoire, pour achever de fa-
tisfaire à la justice divine, & s'y purifier
entiérement.
Benoit Jofeph Labre. 37
Les faux pénitens qui compofoient la
troifième claffe beaucoup, plus nombreufe
que les deux, premières, lui paroiffoient
revêtus de vêtemens impurs & fouillés.
C'étoient ceux qui, soit par légèreté & né-
gligence notable dans la discussion &
l'examen de leurs péchés, soit manque
de contrition & de ferme propos, soit par
défaut de courage & de fincérité, foit par
fugeftion d'une honte misérable, avoient
fciemment recelé une partie de leurs pé-
chés; & par-Ìà, achevé de souiller leur
ame, dans les eaux mêmes de la sainte
Pifcine destinée à lui rendre fa première
blancheur , hypocrites facrilèges qui
aboutiffoient à l'enfer par le chemin même
qui devoit les conduire au ciel.
Ces penfées imprimoient fortement dans
le coeur de Benoît-Joseph, la crainte &
l'horreur du péché. Elles contribuoient à
défendre fon innocence contre les tenta-
tions, & à lui rendre falutaire l'usage des
Sacremens où il alloit se purifier de fes
fautes.
38 Vie de
Une confession générale exécutée fui-
vant la méthode de Benoît-Jofeph étoit
sans doute, une excellente préparation à la
premiere Communion. Il y ajouta encore
la méditation , la prière & des oeuvres par-
ticulieres de mortification.
On fait, dit saint Thomas, quels effets,
opere la mâne céleste; lorfquelle tombe
sur une ame bien préparée. Nourriture
des Anges, elle nous en communique la
pureté; vrai sang d'un Dieu, elle nous
transforme en quelque forte en Dieu
même ; vrai arbre de vie, planté dans lé
coeur des Fidèles, elle ne tarde pas à y
produire avec les fleurs qui exhalent la
bonne odeur de Jefs-Christ, des fruits
abondans de la justice chrétienne, (1)
Ceux que la grâce de la première Com-
munion produisit dans le Serviteur de Dieu,
( I ) Sic fuam nos bonitatem trahit ut quales.
ipfe flores frondes ac fructus juftitiae facit , tales
& nos per cum fuciamus. O puf. de Ven. fac.
altari.
Benoît- joseph Labre. 39
ne tarderentpas à fe manifester en lui, par
un redoublement sensible de serveur &
de piété.
Union à Dieu encore plus intime; il
tourna, dès ce moment toutes ses pensées
& ses affections vers le ciel, ne s'occupant
qu'à imprimer bien avant dans son ame;
& à retracer dans fa conduite, l'image de
Jefus-Chrift : afpirant à ce degré de per-
section où il put dire avec l'Apôtre : ( 1)
je vis, ou plutôt, ce n'est pas moi qui vit,
c'est Jefus-Chrift qui vit en moi.
Attrait encore plus sensible pour les
oeuvres de pénitences & de mortifications:
dès-lors il commença à pratiquer rigou-
reufement & fcrupuleufement, tous les
jeunes ordonnés par l'Eglife ; (2) & telle
étoit fa délicatesse & fa tempérance qu'il
auroit ; (3) « plutôt foulé aux pieds,
( 1 ) Vivo autem , jam non ego , vivit ver o in-
me Chriftus.
(2) Dépofition de Paul Viroux..
( 3 ) Dépofition de M, Vincenr.
40 Vie de
" les fruits exquis de son jardin, que de
" toucher à ceux même qui étoient les plus
" capables de le tenter. »
Charité encore plus ardente pour le
prochain : c'est dans ce temps que l'on
s'apperçut qu'il retranchoit de son néces-
saire, pour porter en fecret à une pauvre,
femme, la nourriture qu'on lui donnoit
pour lui-même : pratiquant ainsi deux
vertus chrétiennes dans une même action,
la pénitence & l'aumône.
Enfin, goût plus décidé encore pour
la solitude & le recueillement : dès-lors
le monde commença à n'être prefque plus
rien pour lui; & fa conversation à être pres-
que toute dans le ciel; " dès-lors , ses
" uniques délices furent de demeurer ,
" foit aux pieds des autels , soit dans un
» cabinet éloigné de la maison, de son
» oncle, où il étoit presque toujours appli-
" qué à lire des livres pieux ( 1 ) ».
( 1 ) Déposition du sieur Viroux,
Benoit-Jofeph Labre. 41
CHAPITRE V.
Sentimens deftime que l'Oncle, les
Maîtres & les Condisciples du
Serviteur de Dieu , conçurent pour
lui.
L'HOMME vertueux prend ordinaire-
ment, sur ceux avec qui il vit, un afcen-
dant & un empire naturel, qui lui con-
cilient & leur estime & leur respect, & qui
tournent prefque toujours, au profit de la
vertu.
D'après le tableau que nous avons tracé
des qualités & des vertus, du Serviteur
de Dieu , rien ne doit étonner de tout
ce que l'on rapporte , & de l'impreffion
qu'elles faifoient fur ceux qui en étoient
témoins, & des fentimens d'amitié, d'efti-
me & de déférence qu'on lui marquoit.
«Les enfans, écrit M. Emadon, Curé
42 Vie de
» d'Erin , le refpectoient autant, que le
" Maître, pour ne pas dire plus à caufe
» de fa piété ; témoignage conforme à
» celui que rend M. Clément, que les
" enfans trouvoient en lui quelque chose
" de respectable , qui leur en imposoit
" plus que la présence du Maître même ".
C'eft auffi ce qu'atteftent plufieurs, de fes
anciens condisciples , interrogés féparé-
ment sur la manière dont il s'étoit com-
porté dans fa jeuneffe ; & dont les dépo-
sitions font renfermées dans la lettre de
M. le Curé d'Erin. « Ils m'ont tous répon-
" dus (entr'autres les sieurs Joseph Briffel,
" Jacques le Gay , & Jacques - Louis
» Thuilliers), & très-affuré lui avoir tou-
» jours vu tenir une conduite très-sage &
" exemplaire ; qu'il les réprimandoit très-
" fort, quand il les voyoit faire ou dire
" quelque chose de déplacé, & contraire
" à la bienféance, & aux Commande-
» mens de Dieu ; qu'il étoit fort pieux,
" modefte & dévot dans l'Eglife , & qu'il
» affiftoit à tous les Saints Offices exacte-

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