Vie de Jean Cavalier ; par E. Puaux

De
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impr. de Vve Berger-Levrault (Strasbourg). 1868. Cavalier, Jean. In-12, 182 p..
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Publié le : mercredi 1 janvier 1868
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VIE
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JEAN CAVALIER
STRASBOURG
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JEAN CAVALIER
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VIE
DE
N CAVALIER
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CHAPITRE Ier.
Premières années de Cavalier. Il se réfugie à Genève. Son
retour dans les Cévennes. Une scène d'intérieur domes-
tique.
En 1702, un jeune Français de dix-huit ans gagnait
sa vie à Genève, en travaillant de ses propres mains
dans la boutique d'un boulanger; il appartenait à la
famille de ces nombreux proscrits que la politique,
aussi cruelle qu'inintelligente, de Louis XIV, chassait
de son royaume, parce qu'ils ne voulaient pas abjurer
leur foi. Ce jeune homme, alors ignoré, et qui, quel-
ques jours après, devait avoir un nom célèbre, c'est
Jean Cavalier, celui dont nous racontons l'histoire.
2 VIE DE JEAN CAVALIER.
Jean Cavalier naquit à Ribaute, petit village situé
non loin du Gardon d'Anduze, au bas de ces Cévennes
toutes remplies, après un siècle et demi, de son sou-
venir; son berceau fut celui du pauvre, et de lui on
peut dire qu'il naquit et grandit dans l'orage des per-
sécutions religieuses. Ses parents appartenaient à la
classe de ceux qu'on appelait des nouveaux convertis,
mais qui, tout en professant extérieurement le culte
catholique, haïssaient mortellement ses cérémonies
religieuses. La mère de Jean Cavalier, plus éclairée
et plus attachée à sa foi que son mari, l'instruisit
secrètement dans les vérités de la foi chrétienne et
le mit ainsi en garde contre les enseignements qu'il
recevait à l'école catholique. L'enfant, qui avait une
intelligence au-dessus de son âge, comprenait ad-
mirablement sa mère, qui se hasardait quelquefois,
à l'insu de son mari, à le conduire dans les assem-
blées du désert. C'est dans l'une de ces réunions qu'il
entendit le célèbre Claude Brousson, dont la parole
douce, forte et persuasive, fit sur lui une impression
qui ne s'effaça jamais, et le rendit inaccessible à
- toutes les tentatives qui furent faites plus tard pour lui
arracher une abjuration. Cavalier quitta de bonne heure
", la maison paternelle et entra comme goujat (valet de
berger) chez un nommé Lacombe de Vézenobre.
Plus tard, nous le trouvons apprenti boulanger à An-
CHAPITRE I. 3
duze. Le jeune ouvrier, qui ne savait pas cacher la
haine et le mépris que lui inspirait la religion ro-
maine, attira sur lui l'attention du curé de Ribaute,
qui lui intenta deux procès, l'un civil, l'autre criminel;
sa liberté, sinon sa vie, courait de grands dangers;
il prit la fuite, et, à l'aide d'un guide, il traversa le
Rhône, et arriva à Genève, où il se mit à travailler
de son état de boulanger pour gagner sa vie. Quelque
ravissante que fût la contrée hospitalière où il pouvait
servir Dieu en paix, ses regards étaient sans cesse
tournés vers les lieux où s'était écoulée sa première
enfance; il n'avait rien oublié, car il y avait lajssé
son cœur; le mal du pays s'empara de lui, et à dater
de ce moment, il ne pensa qu'à retourner dans ses
chères Cévennes; il hésitait cependant, à cause des
dangers qui l'y attendaient. Nul à Genève ne se serait
alors douté, en voyant ce jeune ouvrier cévenol, à
la figure pâle et souffreteuse, du rôle qu'il était appelé
à jouer dans les grands événements qui se préparaient
dans le Languedoc. Un jour, Cavalier aperçoit, dans
les rues de Genève, l'homme qui lui a servi de guide;
il court à lui et lui demande avec anxiété des nou-
velles de ses parents. « Ils sont rendus à la liberté, »
lui répond le guide. A ces mots, les indécisions du
jeune Cévenol cessent; quelques heures lui suffisent
pour ses préparatifs de départ, et, bientôt après, il
4 VIE DE JEAN CAVALIER.
foule de ses pieds cette terre de France où ses frères
se voient nier leur droit de servir Dieu selon leur
conscience; il ne regagne pas en aveugle le village
où s'est écoulée sa première enfance ; il sait qu'il y a
des bagnes à Cette, à Toulon, à Marseille, et que sa
place y est marquée à un banc de forçat, s'il tombe
entre les mains des agents de Bâville ; mais qu'im-
porte! il ne rebroussera pas chemin; il reverra les
lieux qui l'ont vu naître; il pressera dans ses bras ses
chers parents; après, Dieu fera de lui ce qu'il voudra;
et il va en avant, marchant la nuit, se cachant le jour
ans une caverne ou dans une forêt, supportant avec
joie les plus dures privations, et vivant plus, en quel-
ques heures, que d'autres ne vivent en quelques an-
nées; il arrive, enfin, à Ribaute, et se dirige vers la
maison paternelle; il frappe, on ouvre; à sa vue, son
père et sa mère poussent un cri de joie : leur enfant
chéri leur est rendu! Leur joie cependant est de
courte durée : leur fils est entré dans leur maison au
moment où ils vont aller à la messe, la liberté ne
leur a été rendue qu'à l'humiliante condition d'ab-
jurer leur foi !
Cavalier, malgré le respect qu'il leur porte, ne peut
maîtriser un mouvement de surprise et d'indignation;
ils comprennent et rougissent. «Vous n'irez pas à la
messe, leur dit-il, Dieu vous le défend; non, vous
CHAPITRE I. 5
n'irez pas ! D et de ses yeux jaillissent comme des
flammes.
Ces paroles, dans lesquelles le jeune Cévenol a fait
passer toutes les émotions et les sentiments dont son
cœur est plein, font sur ses parents l'impression que
le regard de Jésus fit sur Pierre; ils ont honte de
leur apostasie et disent à leur enfant : «Nous n'irons
plus à la messe. »
Cette scène d'intérieur domestique se passait au
moment où un drame lugubre venait de s'accomplir
à Pont-de-Montvert et donnait le signal de la célèbre
et terrible guerre des Camisards.
CHAPITRE II.
Bâville; son caractère. Il confie à l'archiprêtre Du Chayla la
direction de la mission des Cévennes. Détails biographiques
sur Du Chayla. Insuccès de ses discours. Moyens de con-
version qu'il emploie. Il devient l'effroi des protestants.
Fuite des demoiselles Sexti; elles sont arrêtées et conduites
à Du Chayla. Leurs parents supplient Du Chayla de les
rendre à la liberté. Refus du prêtre. Le prophète Seguier,
à la tête d'une bande de paysans, se dirige vers le Pont-de-
Montvert. Mort de Du Chayla; son oraison funèbre.
Depuis la révocation de l'édit de Nantes (1685), les
protestants du Languedoc se courbaient sous la main
inflexible de l'intendant Lamoignon de Bâville. Cet
homme, le type le plus accompli du proconsul fa-
rouche et implacable, était né à Paris, en 1650.
De bonne heure il attira sur lui l'attention du cé-
lèbre Louvois1, qui le jugea plus propre à être un
administrateur qu'un légiste; le protégé ne trompa
pas les espérances du puissant ministre de Louis XIV,
qui le crut l'homme le plus propre pour apaiser les
troubles du Languedoc survenus à la suite de l'exé-
1. Ministre de la guerre de Louis XIV.
CHAPITRE II. 7
cution de la révocation de l'édit de Nantes. Nommé,
en 1690, intendant du Languedoc, Bâville déploya
une étonnante activité, et, grâce aux potences qu'il
dressa, aux cachots qu'il remplit de femmes, et aux
galères qu'il peupla d'hommes, il rétablit, à la ma-
nière des Romains, la paix; mais c'était la paix des
tombeaux; il croyait avoir accompli son œuvre et se
disposait à retourner à Paris, demander le salaire de
ses sanglants services, quand, du feu qui couvait sous
les cendres, s'échappa une étincelle qui alluma un
incendie; cet incendie dura huit ans !
Bâville avait appelé dans les Cévennes, pour l'aider
dans son œuvre de pacification, l'archiprêtre Du Chayla.
Cet homme, qui appartenait à la petite gentilhom-
merie de province, avait, dès ses plus jeunes années,
montré un goût décidé pour l'état ecclésiastique;
fougueux, ardent, passionné et zélé pour le pape,
comme Saul de Tarse pour Moïse, il avait quitté la
France pour aller dans le royaume de Siam convertir
les païens. Les succès qu'il attendait ne répondirent
pas à son attente, et il revint en France, le corps
meurtri des mauvais traitements qu'il avait reçus des
Siamois. Sa réputation de sainteté, son dévouement,
son intrépidité firent croire à Bâville qu'il était, de
tous les membres du clergé, l'homme le plus propre
à ramener les protestants dans le bercail de l'Église
8 VIE DE JEAN CAVALIER.
romaine; il lui offrit la direction des missions des
Cévennes; l'archiprêtre accepta et se mit à l'œuvre
avec une ardeur digne d'une meilleure cause.
Du Chayla habitait, l'hiver, la ville de Mende, re-
nommée par son fanatisme, et, l'été, le Pont-de-Mont-
vert, dans une maison qui avait l'aspect d'un manoir
féodal. Il avait sous sa direction de jeunes prêtres
qu'il façonnait au rôle de missionnaire et avec les-
quels il faisait des tournées dans les paroisses ; mais
ses succès prédicatoires auprès des protestants étaient
si lents que dix siècles de travaux n'auraient pas suffi
pour ramener les égarés. Témoin de l'inutilité de ses
efforts, il eut recours à la force brutale et demanda
à des instruments de torture des résultats qu'il avait
vainement demandés à ses discours. Comme un chien
limier, il se mit à la piste des huguenots qui cher-
chaient à fuir leur patrie pour aller chercher, sur la
terre étrangère, le repos qu'on leur refusait sur la
leur. Quand il parvenait à en faire saisir quelques-uns,
il les enfermait dans les caves de son manoir du Pont-
de-Montvert, et commençait leur instruction religieuse.
Assistons à l'une de ses leçons : aux uns, il donnait
une nourriture tellement insuffisante que la faim s'em-
parait d'eux : ils abjuraient leur foi pour un morceau
de pain; aux autres, il refusait le sommeil et les
domptait par des veilles forcées; à ceux-ci, il faisait
CHAPITRE II. 9
administrer des coups de fouet jusqu'à ce que leur
corps ne fut qu'une plaie; à ceux-là, il administrait
ses ceps1. Quand ces moyens de conversion n'opé-
raient pas au gré de ses désirs, il contraignait ses
catéchumènes à tenir dans leurs mains des charbons
ardents qu'ils ne pouvaient rejeter qu'après avoir ré-
cité l'oraison dominicale!
Telle était la méthode de catéchiser de l'archi-
prêtre. Aussi son manoir était devenu pour les pro-
testants un lieu sinistre dont la vue seule inspirait la
terreur et l'effroi. Du Chayla s'applaudissait de son
œuvre; quelques-uns de ses élèves sortirent convertis
de ses caves, ce qu'ils n'avaient jamais fait en sortant
de ses sermons.
A l'époque où nous sommes arrivés de notre récit
(1701), les demoiselles Sexti, du village de Moissac,
résolurent de quitter les Cévennes et de se réfugier
à Genève; elles partirent de nuit, accompagnées par
un guide nommé Massip ; sur le point de traverser le
Rhône, elles furent arrêtées et conduites, par les sol-
dats mis à leur poursuite, à Du Chayla, qui les fit
emprisonner. Leurs parents, en apprenant la fatale
1. Les ceps de l'archiprêtre étaient formés d'une poutre fendue
par le milieu et qu'on serrait au moyen d'écrous ; elle tenait em-
prisonnés les pieds des victimes, obligées de se tenir debout; de
fatigue elles tombaient et se cassaient les jambes.
10 VIE DE JEAN CAVALIER.
nouvelle, coururent se jeter aux pieds de l'archi-
prêtre, en lui offrant une forte somme d'argent en
échange de leur délivrance ; mais la tombe eût plutôt
rendu sa proie que le prêtre la sienne. Il les repoussa
durement ; ils se rendirent alors au sommet du Bou-
get, où se tenait une assemblée religieuse ; les larmes
aux yeux, ils supplièrent les assistants de les aider à
délivrer les prisonnières. Un cri de colère s'échappa
de toutes les lèvres, et l'un d'eux, le prophète Se-
guier, se fit l'interprète éloquent de leur juste indigna-
tion. «Frères, dit aux assistants ce Cénevol aussi
exalté qu'intrépide, arrachons-les des mains de ce
prêtre de Moloch ! »
«Délivrons-les! s'écrièrent-ils tous d'une voix, dé-
livrons-les ! »
Seguier, sans perdre un instant, descend de la
montagne, fait appel à des hommes de bonne volonté.
Ils s'arment et se dirigent, en chantant des psaumes,
sur Pont-de-Montvert.
Il était dix heures du soir. L'archiprêtre, retiré
dans son manoir, comme une bête fauve dans son
antre, allait se coucher, quand il entend un bruit loin-
tain ; il fait ouvrir une fenêtre et tend l'oreille : « Ce -
sont, dit-il, ces maudits huguenots qui chantent des
psaumes ! »
Le son devient de plus en plus distinct et annonce
CHAPITRE II. 11
l'arrivée des huguenots. L'archiprêtre ordonne à un
soldat d'ouvrir la fenêtre et de faire feu; il obéit; un
coup part, et un compagnon de Seguier, mortellement
atteint, tombe baigné dans son sang. A la vue de leur
frère qui s'affaisse, les huguenots se précipitent vers
la porte du manoir, en poussant des cris terribles ; à
coups de pieux ils l'enfoncent et pénètrent dans la
cour.
L'archiprêtre, avec l'instinct que donne le danger,
fait barricader la porte de son repaire; en quelques
instants, elle est enfoncée et les assaillants se ruent
sur les gens de Du Chayla; celui-ci conserve son sang-
froid, gravit la montée d'escalier, et, étendant les
mains, donne la bénédiction à ceux qui, à ses yeux,
sont déjà de saints martyrs, puisqu'ils vont tomber
sous les coups des hérétiques. Ceux-ci s'élancent vers
l'archiprêtre, qui se dérobe à leur poursuite et se
réfugie dans une mansarde; on le cherche, mais vai-
nement; on croit qu'il s'est échappé.
Une voix du milieu du tumulte fait entendre ces
mots: « Brûlons la maison de ce prêtre de Bahal.»
Aussitôt on ramasse du bois sec et de la paille; la
flamme brille et pétille et en longues spirales monte
comme un serpent enflammé ; la fumée arrive jusqu'à
l'archiprêtre et menace de l'étouffer; au moyen d'une
corde il se laisse glisser dans le jardin; elle se rompt;
12 VIE DE JEAN CAVALIER.
il tombe, se casse une jambe, et va en rampant se
blottir dans une touffe d'arbustes; pour la seconde
fois il a disparu ; les huguenots sont furieux de voir
leur proie leur échapper, quand, tout à coup, à la
lueur de l'incendie, ils aperçoivent le prêtre et se
précipitent vers lui; mais ils n'osent le frapper sans en
avoir reçu l'ordre du prophète Seguier.
« Grâce! grâce!» s'écrie Du Chayla. « Pas de grâce!»
répond le prophète, et il ordonne qu'on le conduise
sur la place publique de Pont-de-Montvert; là, à la
lueur blafarde de l'incendie du manoir, se passe, au
milieu de la nuit, une scène terrible, étrange, unique
dans l'histoire.
Seguier s'avance le premier vers l'archiprêtre, un
poignard à la main ; il le frappe et passe son poignard
à un autre, qui le passe à un troisième. «Voilà, dit
l'un en le frappant, pour mon père que tu as envoyé
aux galères. » « Voilà, dit un autre, pour ma sœur
que tu as déshonorée.» Quelques moments après,
l'archiprêtre n'était plus qu'un cadavre percé de cin-
quante-deux coups de poignard.
Jusqu'à l'aube du jour, les compagnons de Seguier
psalmodièrent autour du corps de Du Chayla, et quit-
tèrent, en chantant, le théâtre sanglant de leurs
exploits. La terrible guerre des Camisards était com-
mencée !
CHAPITRE II. 13
Nous racontons les faits sans nous faire l'apologiste
du drame de Pont-de-Montvert. Nous avons toujours
préféré voir les protestants mourir martyrs de leur
foi que de les voir exercer de terribles représailles
sur leurs persécuteurs; mais, quant à l'archiprêtre, il
reçut le juste salaire de ses crimes, et, aux yeux de
tout homme impartial, il ne sera qu'une bête fauve
dont des chasseurs ont délivré la contrée. Il eût cer-
tainement évité la mort s'il n'avait pas ordonné de
faire feu sur les huguenots, et s'il eût rendu à la
liberté les prisonniers qu'on venait lui réclamer.
La nouvelle de la mort tragique de Du Chayla se
répandit dans les Cévennes avec la rapidité de l'éclair.
Bâville, étonné de l'audace de Seguier, se rendit, à
marches forcées, avec son beau-frère, de Broglie, à
Pont-de-Montvert, et aurait fait incendier le village
s'il ne se fût assuré que les habitants étaient com-
plètement étrangers au meurtre de l'archiprêtre.
Louvreleuil, curé de Saint-Germain de Calberte,
fit, dans son église bâtie par Urbain V, de splendides
funérailles à Du Chayla. Le cadavre du défunt, revêtu
de ses plus riches habits sacerdotaux, fut exposé sur
un catafalque brillamment illuminé et entouré par un
grand nombre de prêtres. La foule immense qui rem-
plissait la vieille basilique, écoutait avidement Lou-
vreleuil, qui faisait l'oraison funèbre du défunt, quand
14 VIE DE JEAN CAVALIER.
tout à coup la nouvelle se répand que Seguier arrive.
Une terreur panique s'empare d'elle; c'est à qui le
premier trouvera une issue pour sortir; les prêtres
préposés à la sépulture de l'archiprêtre prennent
également la fuite, après avoir jeté précipitamment
son cadavre dans une tombe qu'ils ne se donnent
même pas la peine de refermer.
La nouvelle de l'arrivée de Seguier était fausse;
mais le prophète, qui avait déjà incendié quelques
églises, aurait probablement brûlé celle de Saint-
Germain de Calberte, si, au moment où il se dirigeait
vers cette petite ville, il n'avait pas appris l'arrivée
des troupes royales.
2
CHAPITRE III.
Le capitaine Poul. Détails historiques sur ce personnage; il
se met à la poursuite de Seguier. Combat de Font-Morte ;
Seguier est fait prisonnier. Son interrogatoire, sa mort.
Bâville, nous l'avons dit, ne perdit pas un instant,
et chargea son beau-frère, de Broglie, de poursuivre
les meurtriers de Du Chayla. Il voulait, en les exter-
minant, inspirer une terreur telle aux Cévenols qu'ils
n'eussent pas, même à l'avenir, l'idée d'une prise
d'armes. De Broglie ordonna au capitaine Poul de lui
amener Seguier mort ou vif. L'homme auquel il don-
nait cette commission était un soldat de fortune, un
vrai troupier français, qui s'enthousiasmait au son
du clairon et s'enivrait à l'odeur de la poudre; se
battre était sa vie; il avait tour. à tour guerroyé en
Allemagne, en Hongrie, et, en dernier lieu, contre
les Vaudois des vallées du Piémont. Cette dernière
guerre avait développé ses mauvais instincts et l'avait
préparé au rôle qu'il était appelé à jouer dans les
Cévennes, où sa réputation de bravoure le fit appeler
par M. de Broglie. Il ne trompa pas son attente ; car
16 VIE DE JEAN CAVALIER.
peu de temps après son arrivée il était devenu la
terreur des populations cévenoles ; elles savaient qu'il
était sans quartier, et que nul mieux que lui ne savait,
d'un revers de sabre, abattre une tête, couper un
bras. Poul brûlait du désir de rencontrer Seguier;
après plusieurs jours de recherche, il le trouva, un
matin, en sortant de Barre, à Font-Morte.
Le prophète, plus calme, mais non moins intrépide
que Poul, l'attendit de pied ferme à la tête de sa troupe
et lui ordonna de faire feu sur les milices royales,
qui s'élancèrent sur les insurgés avec une ardeur ex-
traordinaire. Poul, emporté par sa fougue belliqueuse,
se jeta au milieu de la mêlée, étonna les Cévenols par
les coups terribles qu'il leur porta ; le désordre se
mit dans leurs rangs; ils fuyaient, Poul les poursuivit
avec l'ardeur d'un limier. Parmi les fuyards, il chercha
de l'œil Seguier, il le reconnut aux efforts qu'il faisait
pour les rallier et les ramener au combat; il lança
son cheval au galop, l'atteignit et le fit, de sa propre
main, prisonnier ainsi que deux de ses Cévenols; il
les chargea de chaînes et les conduisit en triomphe à
Florac. Pendant le trajet il dit à Seguier: « Maintenant
que je te tiens, après les crimes que tu as commis,
comment t'attends-tu à être traité?
Comme je t'aurais traité si je t'avais pris, » lui
répondit froidement le prophète.
CHAPITRE III. 17
Seguier comparut devant ses juges, il était calme
et fier, son interrogatoire commença:
« Votre nom?
Seguier.
Pourquoi vous appelle-t-on Esprit?
Parce que l'esprit de Dieu est avec moi.
Votre domicile?
Au désert, et bientôt au ciel.
Demandez pardon au roi!.
Nous n'avons, nous, d'autre roi que l'Éternel.
N'avez-vous pas, au moins, un remords de vos
crimes?
Mon âme est un jardin plein d'ombrages et de
fontaines. »
Ses juges le condamnèrent à avoir le poignet coupé
et à être brûlé vif à Pont-de-Montvert. Il écouta son
arrêt de mort avec son calme habituel; sur son bû-
cher il fut superbe et vit tomber son poignet sous le
tranchant de la hache du bourreau comme si c'eût
été celui d'un étranger; il regarda, sans que son vi-
sage trahît la moindre émotion, la flamme qui, en
spirale, montait vers lui. «Frères, dit-il aux protes-
tants témoins de son supplice, attendez, espérez en
l'Éternel! le Carmel désolé reverdira, le Liban soli-
18 VIE DE JEAN CAVALIER.
taire refleurira comme une rose. D Il se vit mourir
sans pousser un cri, domptant ses souffrances par sa
volonté de fer. Il eût dompté la mort, si la mort eût
pu être domptée.
Ainsi périt, le 12 avril 1701, le prophète de Ma-
gestavols, dont la grande figure, dit l'historien du
désert" ouvre magnifiquement le soulèvement des
Cévennes. -
1. Napoléon Peyrat.
CHAPITRE IV.
Après la mort de Seguier, Laporte est nommé chef des insurgés
cévenols. Portrait de Laporte. Courage de ses soldats.
Description des Cévennes ; leur champ de bataille. Caractère
des montagnards cévenols.
Après la défaite de Seguier, ceux de ses compagnons
qui s'étaient échappés se réunirent, au nombre environ
de trente, et délibérèrent sur les mesures à prendre
pour sauver leur vie. Ils savaient qu'ils n'avaient aucun
quartier à attendre de Bâville ; les uns opinaient pour
qu'on cherchât un refuge sur les âpres sommets de
l'Aigoâl, les autres, et c'était le plus grand nombre,
croyaient que leur seul moyen de salut était la fuite
à l'étranger. Lorsque les opinions se furent fait jour,
un Cénevol, qui jusque-là avait gardé le silence, se
leva et dit : « Le parti que vous voulez prendre n'est
pas praticable. Pourquoi aller sur la terre étrangère,
celle-ci n'est-elle pas à nous ? Où dorment nos pères,
n'avons-nous pas le droit d'avoir nos tombeaux? Dé-
livrons nos frères opprimés; nous n'avons pas d'armes,
l'Eternel nous en donnera ; nous sommes peu nom-
breux, il nous enverra des aides; s'il faut mourir,
20 VIE DE JEAN CAVALIER.
mieux vaut mourir par l'épée que par la corde du
bourreau. »
L'homme qui tenait ce langage était né à Massou-
beyran et s'appelait Laporte, il avait quarante ans;
ses traits fortement accentués et sa parole vibrante
indiquaient, chez lui, l'habitude du commandement;
sa taille était haute, sa contenance martiale, son re-
gard imposant; jeune, il avait servi dans les armées
françaises, et depuis qu'il avait quitté le service, il
était maître de forges à Collet-de-Dèze. Témoin des
cruautés des prêtres, il avait pris en horreur l'Église
romaine et ses cérémonies; tel était l'homme qui
donnait à ses compagnons le conseil d'opposer la
force à la force. Sa parole convaincue fit sur eux une
impression profonde, rendue plus forte, quand un
prophète, Abraham Mazel, se levant, dit sentencieu-
sement, en terminant son discours: «J'ai vu en songe
des bœufs noirs gros (des prêtres) qui broutaient
dans le jardin; Dieu m'a dit de les chasser. »
A ces mots, les compagnons de Laporte se lèvent,
et tous d'une voix s'écrient : « Sois notre chef!
J'accepte,» leur dit Laporte, et il prit le titre de
colonel des enfants de Dieu, et appela son camp le
camp de l'Éternel.
De l'ombre d'où ils sont sortis, des paysans lèveront
fièrement la tête devant celui en présence duquel des
CHAPITRE IV. 21
millions de têtes se courbent. Dans un siècle d'op-
pression et de brillante servitude,. ils combattront
pour la liberté des libertés, la liberté de conscience;
ils suppléeront à leur infériorité numérique par leur
courage qui sera égalé, mais jamais dépassé ; ils éton-
neront, par la tactique de leurs chefs improvisés, des
maîtres dans l'art de la guerre, et par leur bravoure,
des soldats qui ont combattu sur les bords du Rhin
sous les ordres de Turenne et de Gassion. Suivons-les
sur leurs champs de bataille ; mais avant, jetons un
coup d'œil rapide sur les Cévennes, ce théâtre sacré
et sanglant de leurs exploits.
Les Cévennes se divisent en hautes et basses Cé-
vennes et courent dans la direction du nord au midi,
des Boutières à la Méditerranée; leur aspect offre des
points de vue très-variés, tantôt riants, mais le plus
souvent tristes et sévères; ici, ce sont des forêts
épaisses, là, des rochers nus; les gorges et les tor-
rents y abondent; on dirait que la Providence les y
a jetés pour en faire le refuge de la liberté opprimée.
Quand les Albigeois, traqués comme des bêtes fauves,
s'enfuirent devant le glaive de leurs exterminateurs,
ils se réfugièrent dans les Cévennes et y entretinrent
cet esprit d'indépendance particulier aux monta-
gnards, et, lorsque, au seizième siècle, ce cri : Ré-
forme! réforme! retentit dans ces contrées, les pré-
22 VIE DE JEAN CAVALIER.
dicateurs de la bonne nouvelle y trouvèrent les esprits
admirablement disposés; de nombreuses et florissantes
églises s'y fondèrent et résistèrent merveilleusement
aux efforts des Valois pour les déraciner. Nîmes, An-
duze, Alais, Saint-Hippolyte, devinrent de grands
centres protestants.
Les montagnards cévenols étaient industrieux, ac-
tifs, attachés à leur foi, mais plus propres encore
au rôle de soldats qu'à celui de martyrs, quoiqu'ils
eussent de glorieuses pages dans le martyrologe pro-
testant. Vifs, emportés même, ils avaient donné de
grands exemples de patience. Depuis vingt ans, ils
vivaient sous le régime de la plus cruelle et la plus
odieuse oppression, et quand ils recoururent à la
force pour se défendre contre la force, la coupe était
comble. Habitants d'un pays de plaine, Laporte et ses
compagnons eussent dit: Fuyons; à la vue de leurs
montagnes sauvages, abruptes, ils s'écrièrent : Res-
tons! !!
CHAPITRE V.
Exploits de Laporte. Deux de ses lieutenants, Castanet et Ca-
tinat. Détails biographiques sur ces deux personnages.
Le capitaine catholique Poul ; sa bravoure. Il se met à la
poursuite de Laporte. Combat de Champ-Doumergues.
Combat de Sainte-Croix. Mort de Laporte.
Laporte ne demeura pas oisif : quelques jours lui
suffirent pour armer sa troupe et la fournir de poudre
et de balles ; il désarma les villages de Mandagout et
de Freyssinet, et jeta, par la rapidité foudroyante
avec laquelle il exécutait ses coups de main, la ter-
reur parmi les villages catholiques. Chaque jour, il
voyait accourir sous son drapeau insurrectionnel de
jeunes montagnards, et bientôt il se vit à la tête d'une
compagnie de cent hommes, pleins d'une ardeur bel-
liqueuse, admirablement disposés à toutes les terribles
éventualités de l'avenir. Au nombre de ceux qui les
premiers se joignirent à lui se trouvait un montagnard
disgracieux de corps et de visage, mais au cœur in-
trépide; il s'appelait Castanet; il était né à Massa-
vaque, et avait quitté le service militaire après la paix
de Ryswick; il était rentré en France en 1700, et
24 VIE DE JEAN CAVALIER.
depuis cette époque, il était garde forestier dans la
contrée de l'Aigoâl et étudiait avec ardeur l'Écriture
sainte qu'il expliquait à ses frères persécutés ; il le
faisait avec une grande puissance; en l'entendant, on
oubliait sa laideur. Le montagnarden apprenant la
nouvelle de la prise d'armes de Laporte, n'avait pas
hésité un seul instant ; il était descendu de l'Aigoâl
avec quelques jeunes gens disposés, comme lui, à
vaincre ou à mourir.
Quelques jours après l'arrivée du garde fores-
tier, un nouvel auxiliaire se joignit au colonel des
enfants de Dieu; on l'appelait Abdias Morel, connu
dans l'histoire des Camisards sous le nom de Ca-
tinat.
Abdias Morel était un paysan du village du Cailar;
jeune il avait servi en Italie dans un régiment de dra-
gons sous le commandement du célèbre et probe
Catinat. Morel s'éprit d'un tel enthousiasme pour le
maréchal qu'il avait sans cesse son nom sur ses lèvres;
ses camarades lui donnèrent par dérision le nom de
Catinat. Catinat, nous lui donnerons à l'avenir ce nom,
était un homme de haute taille, chez lequel tout dé-
notait la force; il était, dans toute l'acception du mot,
un brave, le danger n'existait pas pour lui, car il ne le
voyait jamais, ou, s'il le voyait, il le dédaignait. Se
battre était sa joie. Son regard, à la fois martial et
CHAPITRE V. 25
farouche, imposait la terreur; mais cet homme, lion
dans un jour de combat, était doux comme un agneau
dans le commerce ordinaire de la vie. Témoin journa-
lier de la froide cruauté des prêtres, il leur avait voué
une haine mortelle et les regardait comme des bêtes
fauves dont il est permis de débarrasser la contrée ;
mais il y avait un homme qu'il haïssait plus encore
que les prêtres; cet homme était le trop célèbre ba-
ron de Saint-Cosme. Ce gentilhomme, après la révo-
cation de l'édit de Nantes, apostasia et devint le per-
sécuteur acharné de ses frères qu'il avait lâchement
abandonnés; il les dénonçait à Bâville, dispersait, à
la tête d'une compagnie de dragons, leurs assemblées,
et conduisait à l'intendant, dont il était l'un des pour-
voyeurs, ses prisonniers, destinés, les uns, aux galères,
les autres, à la potence. A la vue de ces indignes et
froides cruautés, Catinat, aidé de quelques paysans,
rencontra (13 août 1702), sur le chemin de Codognan
à Vauvert, l'apostat, et le tua. Ce meurtre, commis
presque sous les yeux de Bâville, l'irrita au plus haut
degré. Ne pouvant saisir Catinat et ses complices, il
fit périr un innocent. Bosanquet fut roué vif à Nîmes,
le 7 septembre 1702, et son cadavre, exposé sur la
voie publique, apprit aux populations protestantes le
sort qui les attendait ; la terreur s'empara d'un grand
nombre d'hommes, qui coururent se joindre à Laporte,
1
26 VIE DE JEAN CAVALIER.
en disant : « Mieux vaut périr sur un champ de bataille
que par la main du bourreau.»
Le colonel des enfants de Dieu ne tarda pas à se
trouver en présence des milices royales. Poul, qui
brûlait du désir d'attacher à son char de triomphe
Laporte comme il y avait attaché Seguier, rencontra
le chef cévenol dans la petite plaine de Champ-Dou-
mergues. Des deux côtés le choc fut rude ; mais quand
Laporte vit que la lutte était inégale, il donna habile-
ment à sa troupe le signal de la retraite, qui se fit en
bon ordre. A dater de ce jour, on cessa de mépriser
ces hommes qu'on traitait de misérables pâtres; ils
s'étaient battus en lions, et s'ils avaient laissé plu-
sieurs des leurs à Champ-Doumergues, ils avaient
fait payer chèrement à Poul sa victoire.
Après que Laporte eut rallié sa troupe, il se pré-
para à de nouveaux combats; quelques semaines suf-
firent, par ses hardis coups de main, à donner à son
nom une célébrité retentissante; de tous les côtés,- il
voyait arriver sous son drapeau victorieux une foule
de pâtres et de paysans, attirés vers lui autant par le
prestige de son nom que par la haine de leurs per-
sécuteurs. Ces soldats improvisés avaient la bravoure
des vieux et un instinct militaire qui suppléait à leur
inexpérience.
Poul, qui ne le cédait nullement en courage à La-
CHAPITRE V. 27
porte, se mit avec ardeur, après le combat de Champ-
Doumergues, à la recherche du colonel des enfants de
Dieu. Celui-ci, qui connaissait parfaitement la contrée,
ne cédait pas à la vaine gloire de se battre, et évitait
habilement toute rencontre dans laquelle la lutte eût
été trop inégale. Il se transportait d'un lieu à un autre
avec une rapidité qui tenait du prodige et désespérait
Poul qui, au moment où il croyait le rencontrer, ap-
prenait qu'il avait décampé la veille; il apprenait en
même temps que tel village avait été désarmé, telle
église incendiée, tel couvent pillé. Il eut, enfin, la
joie de rencontrer le chef cévenol, le 22 octobre, sur
une hauteur formée par le vallon de Sainte-Croix,
entre le château du Mazel et le chemin de Temelac.
Laporte, à la vue des soldats de Poul, eut l'instinct
du danger qui le menaçait; fuir était impossible, la
bravoure seule de sa troupe pouvait le sauver; il
donna aussitôt ses ordres et le combat commença;
malheureusement la poudre de ses soldats était mouil-
lée; trois coups de fusil seulement partirent; chacun
tua un homme. Poul, qui s'aperçut de l'état de dé-
tresse des insurgés, ordonna à ses soldats de s'élan-
cer sur eux et de ne tirer qu'à bout portant; ceux-ci
obéirent. Laporte, qui comprit la manœuvre du capi-
taine, donna le signal de la fuite et indiqua à ses
compagnons les rochers où ils pourraient se retirer :
28 VIE DE JEAN CAVALIER.
«Suivez-moi!» leur cria-t-il, et avec l'agilité d'un
cerf il décampa ; mais au moment où il franchissait
un rocher, une balle l'atteignit; il s'affaissa sans pousser
un soupir, il était mort.
Ainsi périt, après deux mois de commandement, le
chef de l'insurrection cévenole. Quelques semaines
lui avaient suffi pour acquérir un ascendant si irré-
sistible sur ses soldats que les populations catholiques
l'attribuaient à des sortilèges. Si la mort l'eût épargné,
il eût été jusqu'à la fin de la guerre le chef incontesté
de tous ces hommes inconnus hier, aujourd'hui célè-
bres, qui ont laissé leurs noms inscrits, en caractères
ineffaçables, sur les rochers des Cévennes teints de
leur généreux sang.
*3
CHAPITRE VI.
Les insurgés donnent pour successeur à Laporte son neveu Ro-
land. Portrait de Roland. Poul fait exposer sur le pont
d'Anduze la tête de Laporte et celles de huit Cévenols. Ca-
valier, suivi d'une trentaine de jeunes gens, se joint à Roland.
Scène du pont d'Anduze. L'insurrection prend de nou-
velles forces. Étonnement et colère de Bâville.
Laporte laissa pour héritier de son pouvoir, de son
courage et de son habileté, un jeune homme dont le
nom brille au premier rang des chefs cévenols; on
l'appelait Laporte dit Roland; il était né, en 1671, à
Massoubeyran, et avait servi dans un régiment de
dragons. Après la paix de Ryswick, il était rentré en
France et s'était joint à son oncle, quand celui-ci
avait donné le signal de l'insurrection. Roland avait
une figure belle, intelligente, martiale; sa parole était
à la fois éloquente et grave; il parlait peu; mais tout
ce qu'il disait était marqué au coin de la sagesse et
du bon sens. Brave parm i les braves, son courage
était plus celui d'un Anglais qui réfléchit que celui
d'un bouillant Français qui ne réfléchit pas; il ne cou-
rait pas après le danger, mais le danger le trouvait
30 VIE DE JEAN CAVALIER.
prêt à le braver; toujours victorieux là où il pouvait
vaincre, et quelquefois vainqueur là où il aurait dû
être vaincu. Son mérite s'imposa de lui-même, et à
la mort de son oncle, il fut élu à l'unanimité général
des enfants de Dieu. Le choix de ces derniers ne
tomba pas sur une tête incapable ; nul plus que Ro-
land n'était digne de succéder au brave Laporte; il
avait toutes les qualités d'un chef courageux et pré-
voyant; la cause à laquelle il s'était dévoué, il l'aimait
en vrai huguenot; à elle il s'était donné corps et âme;
en tirant l'épée, il avait jeté le fourreau1.
Après sa victoire, Poul fit couper la tête de Laporte
et celles de huit de ses compagnons; on les promena
triomphalement dans les principales villes des Cé-
vennes, et on les cloua, le 25 octobre 1702, sur le
pont d'Anduze.
Quelques jours après, dix-huit Cévenols, conduits
par un jeune homme à la figure enfantine, débou-
chaient par le pont d'Anduze, quand tout à coup,
frappés de terreur, ils s'arrêtent à la vue de la tête
de Laporte et de celles de ses huit compagnons; ils
allaient rétrograder, quand le jeune homme, élevant
la voix, leur dit : « Frères, au lieu de reculer, ces têtes.
1. Histoire de la Réjorrnationjrançaiae, t. VI, p. 234.
CHAPITRE VI. 31
nous crient: En avant!» Celui qui parlait ainsi était
Jean Cavalier. Peu après son retour dans la maison
paternelle, il avait appris la nouvelle du meurtre de
Du Chayla et la prise d'armes de Laporte. Tout ce qu'il
voyait agissait fortement sur sa jeune imagination, et
il se sentait atteint par cet esprit mystérieux qui alors
transformait tant de natures, et instinctivement, sans
pouvoir s'en rendre raison, il se sentait poussé vers
les choses grandes et extraordinaires, et souffrait
cruellement de l'oppression sous laquelle il voyait ses
frères. Nature ardente, vive, généreuse, il n'était pas
de ceux qui se cachent pour laisser passer le danger;
né soldat, il aimait la guerre; huguenot, il détestait
l'oppression cléricale; aussi tous ses instincts mili-
taires s'éveillèrent au premier coup de fusil qui re-
tentit dans les Cévennes pour la cause sacrée de la
liberté de conscience. Dans une réunion, convoquée
près de Ribaute, il engagea quelques jeunes Cévenols
à se joindre aux insurgés et se mit à leur tête; c'était
à eux qu'il disait sur le pont d'Anduze : « Ces têtes
nous crient : En avant! »
Sa voix, dans laquelle il avait fait passer tout le bouil-
lonnement d'un cœur indigné, vainquit leur indéci-
sion; ils s'inclinèrent devant la tête de Laporte et
poursuivirent leur chemin. A dix heures du soir, ils
entrèrent dans le petit village de Saint-Martin près
32 VIE DE JEAN CAVALIER.
Durfort, s'emparèrent des armes cachées dans le pres-
bytère; mais ils épargnèrent la vie du curé; bientôt
après ils se joignirent à Roland.
Bâville, auquel la tête de Laporte fut apportée à
Montpellier, après son exposition sur le pont d'An-
duze, la salua comme un gage assuré de la fin des
troubles; son erreur ne fut pas longue; il apprit bien-
tôt après par ses agents que les insurgés étaient plus
nombreux que jamais et moins que jamais disposés à
déposer les armes.
CHAPITRE VII.
Organisation de l'insurrection cévenole. Ses cinq chefs.
Les insurgés en face de la royauté. Exploits des insurgés.
Terreur des prêtres. Fléchier, évêque de Kimes. Dé-
tails biographiques sur ce prélat.
Le nombre des insurgés, de trente hommes, s'était
rapidement élevé à trois mille, qui formaient cinq
compagnies, commandées chacune par un chef sous
les ordres de Roland.
Castanet, Cavalier et Joany commandaient chacun
une compagnie. Ce dernier, natif du village de Genol-
hac, était un homme de quarante ans; il avait servi,
bien jeune encore, dans le régiment des dragons
d'Orléans, et s'était distingué par sa bravoure et son
intrépidité. Il était hardi jusqu'à la témérité, entre-
prenant jusqu'à l'impossible; il savait si bien électriser
ses soldats que leur cœur était inaccessible à la crainte,
les rendait capables de tout oser.
L'une des cinq compagnies était commandée simul-
tanément par deux prophètes, compagnons de Seguier,
Salomon et Abraham Mazel. Ces deux chefs avaient
34 VIE DE JEAN CAVALIER.
l'un pour l'autre une amitié fraternelle ; âmes forte-
ment trempées, ils inspiraient une confiance sans
bornes à leurs soldats, et leur montraient le ciel à
travers un champ de bataille; à leurs yeux, ils étaient
deux Samuel, deux envoyés du Dieu des armées, char-
gés de frapper Moloch et Bahal.
Ce qui au commencement avait paru à Bâville une
émeute était devenu une véritable insurrection. Des
sujets osaient désobéir à leur roi, à celui qu'ils avaient
regardé jusqu'alors comme l'oint du Seigneur et son
représentant sur la terre! Mais n'oublions pas que
ces hommes n'ont pris les armes qu'à la dernière ex-
trémité, lorsqu'ils y ont été contraints par leurs im-
placables persécuteurs. Leur roi, celui qui aurait dû
les protéger, lâchait sur eux ses dragons et mécon-
naissait, à leur égard, les droits les plus élémentaires
de la justice; comme le profane Saül, il avait cessé
d'être leur roi légitime le jour où de père il était de-
venu tyran. Ils ne lui contestaient pas cependant son
titre de roi; mais ils croyaient avoir le droit de ne
pas se laisser assassiner sans opposer la moindre ré-
sistance; ils résistèrent et firent bien. Sans doute, si,
au lieu d'être soldats, ils avaient eu le saint courage
des martyrs, la cause qu'ils défendaient eût été sanc-
tifiée par leur sang versé; mais qui oserait leur faire
un crime, après vingt ans de souffrances imméritées,
CHAPITRE VII. 35
d'avoir fièrement relevé la tête devant le maître im-
placable, qui voulait l'abjuration de leur foi ou leur
anéantissement et celui de leurs familles !
Bâville, qui avait cru, à la nouvelle de la mort de
Laporte, apprendre au cabinet de Versailles la fin des
troubles des Cévennes, fut effrayé, quand il vit les
Cévenols à l'œuvre. Leurs cinq chefs lui donnaient
chaque jour de leurs nouvelles par leurs hardis coups
de main : ils pillaient des villages, interceptaient des
convois, sabraient des compagnies, et répandaient,
au milieu des populations catholiques, la terreur et
l'effroi. Le clergé se faisait surtout remarquer par sa
frayeur : il se barricadait dans ses presbytères, d'où
il implorait le secours de Bâville; l'évêque de Mende,
la cité catholique, faisait fortifier les portes de sa
ville épiscopale; celui de Nîmes, Fléchier, exhalait
ses douleurs et ses craintes dans ses mandements et
ses lettres pastorales, académiquement écrites. Ce
prêtre, dont le nom est inséparable des temps ora-
geux dans lesquels il vécut, naquit, en 1632, à Pernes
(Vaucluse). Il appartenait à une famille pauvre, qui le
fit entrer, à l'âge de seize ans, dans la congrégation
des Pères de la doctrine chrétienne. Le jeune Pro-
vençal attira sur lui l'attention de son supérieur par
son aptitude au travail et une rare facilité d'élocution,
qui le plaça au premier rang des prédicateurs du com-
36 VIE DE JEAN CAVALIER.
tat Venaissin. Il alla à Paris, où il eut pour protecteur
l'austère duc de Montausier, qui le chargea de pro-
noncer l'oraison funèbre de la célèbre Julie d'An-
gennes, son épouse; il s'en acquitta à la grande satis-
faction du duc, et quand, en 1675, il fit celle de
Turenne, l'admiration publique lui assigna une place
à côté de Bossuet. Louis XIV lui donna, en 1685,
l'évêché de Lavaur, qu'il quitta deux ans après pour
occuper celui de Nîmes.
Jusqu'au jour où Fléchier devint évêque, il n'avait
été qu'un abbé de cour, se faisant distinguer dans la
chaire par quelques brillants discours, et dans les
salons, par son esprit et son amabilité auprès des
grandes dames de la cour. «Il avait, c'est lui-même
qui nous l'apprend, un caractère d'esprit net, aisé,
capable de tout ce qu'il entreprenait; il faisait des
vers français et latins fort heureusement et réussissait
dans la prose; les savants étaient contents de son
latin, la cour louait sa politesse, et les dames les plus
spirituelles trouvaient ses lettres ingénieuses et déli-
cates l. »
Tel était l'homme qui, après avoir vécu au milieu
1. Portrait de Fléchier tracé par lui-même. Voy. Dictionnaire
Dëzobry et Bachelet, art. FLÉCHIER, p. 1044.
CHAPITRE VII. 37
des délicatesses et des plaisirs de Versailles, se trou-
vait transporté au milieu d'une nombreuse population
protestante. L'abbé de cour, devenu évêque, prit au
sérieux ses fonctions sacerdotales, et, à l'exemple de
Louis XIV, il voulut expier sa vie un peu trop mon-
daine en se faisant convertisseur.
CHAPITRE VIII.
Exploits de Cavalier. Prise du château de Serras. Bataille
du Mas de Cauvi. Heureuse tentative à Sauve. Parate et
Julien. Combat de Nages. Mort de Poul. Terreur que
les insurgés inspirent aux catholiques.
Les Camisards faisaient expier durement au clergé
ses froides cruautés. Cavalier, entre tous leurs chefs,
se distinguait par ce coup d'œil prompt, juste, qui
est le génie du capitaine; audacieux dans l'attaque, il
déployait une habileté admirable dans la retraite.
Quelques jours avaient suffi pour faire de lui l'idole
de ses soldats, qui oubliaient sa jeunesse et subis-
saient avec orgueil la supériorité de ce jeune pâtre
né général et orateur, qui les étonnait, sur un champ
de bataille, par la sûreté avec laquelle il donnait ses
ordres; et, dans une assemblée religieuse, quand,
prédicateur inspiré, il atteignait, sans les rechercher,
les hauteurs de la véritable éloquence. Sa troupe était
plus nombreuse que celle des autres chefs. La jeunesse
cévenole se sentait tout particulièrement attirée vers
lui. De bonne heure la gloire lui avait mis l'auréole
au front, et son nom, volant de bouche en bouche,
CHAPITRE VIII. 39
était devenu l'espoir des protestants et la terreur des
catholiques. Chaque jour, ces derniers apprenaient
un fait d'armes du jeune chef cévenol; trois événe-
ments, qui survinrent presque coup sur coup, mirent
le sceau à sa réputation.
Entre Alais et Uzès était situé le château de Servas,
occupé par une garnison qui faisait de fréquentes
sorties sur les Camisards et se montrait sans pitié
pour les prisonniers qu'elle leur faisait. Avec les
moyens d'attaque que possédait Cavalier, le château
était imprenable; mais ce que la force ne pouvait
faire, la ruse le fit. Le chef camisard, qui calculait
les difficultés d'une entreprise et rarement ses dangers,
fit charger de chaînes six de ses soldats et les confia
à la garde de trente autres habillés comme les troupes
royales, se mit bravement à leur tête, revêtu d'un
uniforme d'officier général, et suivi de sa troupe, qui
avait l'air de le poursuivre, il arriva aux portes du
village et demanda le consul.
A la vue du brillant officier, le consul s'incline.
« Je suis, lui dit Cavalier, le neveu de M. de Broglie;
j'ai fait ces six prisonniers aux insurgés qui s'avancent
pour les enlever; allez demander au commandant du
château de me permettre de les faire coucher dans
ses Prisons. D
Le consul s'incline de nouveau et court prévenir
40 VIE DE JEAN CAVALIER.
le commandant, qui, fier de recevoir le neveu de
M. de Broglie, lui offre des rafraîchissements et un
lit pour la nuit.
Cavalier refuse, le commandant insiste; il refuse
encore et finit par accepter l'invitation, et suivi de
ses trente hommes, il entre dans la cour.
Pendant qu'on prépare le dîner, le commandant
conduit son hôte sur la plate-forme du château d' cr-à
il lui fait admirer ses moyens de défense ; ensuite on
se met à table, on cause des événements qui, dans ce
moment, sont l'objet des préoccupations de tous les
esprits. Cavalier intéresse vivement son hôte par les
détails circonstanciés qu'il lui donne et par la manière
vive et brillante avec laquelle il le fait. Le comman-
dant prête une oreille attentive; pendant ce temps-là,
les soldats de Cavalier, pour ne pas éveiller les soup-
çons, se glissent dans le château, le fusil en bandou-
lière. A les voir rôder çà et là, on dirait des étrangers
qui n'ont d'autre but que de contenter leur curiosité.
Ils s'avancent vers la salle à manger pour être vus
de Cavalier; celui-ci fait semblant de ne pas les voir,
et continue de causer avec le commandant, dans l'es-
prit duquel il n'est pas monté le plus léger soupçon,
et qui continue à l'écouter avec le même intérêt.
Quand Cavalier croit le moment venu, il se lève, et
d'une voix forte, il donne le signal convenu; ses Ca-
CHAPITRE VIII. 41
misards se jettent sur le commandant, l'immolent,
passent au fil de l'épée sa petite garnison, et se retirent,
chargés d'un riche butin, à la lueur de l'incendie du
château, et vont camper à une lieue du théâtre de
leurs exploits.
Quelques jours après (c'était le jour de Noël 1702),
Cavalier se trouvait au Mas de Cauvi, non loin de la belle
et riante prairie d'Alais ; il y célébrait la sainte cène
avec sa troupe, quand ses vedettes l'avertirent de
l'approche de l'ennemi, qui arrivait en force, sous
les ordres du chevalier de Guines, commandant
d'Alais. Sa troupe se composait de la garnison de la
ville, de six cents milices bourgeoises et de cinquante
gentilshommes. Le chevalier, qui ne doutait pas de la
victoire, avait eu soin de faire une ample provision
de cordes portées par un mulet : elles étaient desti-
nées à pendre ses prisonniers aux carrefours d'Alais.
Cavalier fit cesser immédiatement le service reli-
gieux et congédia les fidèles qui étaient venus des
bourgades voisines; il resta seul avec sa troupe. Fuir
était le parti que lui indiquait la prudence, vu le petit
nombre d'hommes qu'il avait à opposer à ses nom-
breux ennemis. Il allait donc décamper et s'enfoncer
dans le bois, quand, sur des indications qui lui furent
données de l'état des lieux, il fit habilement ses dis-
positions et se prépara à recevoir le choc du com-
42 VIE DE JEAN CAVALIER.
mandant d'Alais; celui-ci, contrairement aux premiers
éléments de l'art de la guerre, lança sa cavalerie
contre les Camisards, qui la laissèrent approcher,
tirèrent sur elle à bout portant, et mirent en un clin
d'œil le désordre dans ses rangs. Ce fut à qui des
cavaliers tournerait bride et chercherait son salut dans
la fuite. Les milices bourgeoises l'imitèrent, et, pour
mieux courir, elles se débarrassèrent de leurs sabres,
de leurs fusils et de leurs manteaux. Les Camisards
les poursuivirent, l'épée dans les reins, et jonchèrent
la prairie d'Alais de leurs morts. Dans leur ardeur,
ils auraient couru le risque d'être faits prisonniers, si
le chevalier de Guines, qui dut sa vie à la vitesse de
son cheval, n'eût ordonné de fermer les portes pour
empêcher les. vainqueurs d'entrer dans la ville.
Cavalier fit un riche butin : il trouva sur le champ
de bataille, qui s'étendait de Cauvi à Alais, des sabres,
des fusils, de la poudre, et des morts en grand
nombre, qu'il dépouilla de leur costume militaire pour
en revêtir ses soldats. Il rendit grâces à Dieu de cette
grande journée, et ses Camisards, d'une voix forte et
martiale, entonnèrent des psaumes.
Cavalier, après sa victoire, se dirigea du côté de
Sauve, où l'attendait Roland, qui désirait s'emparer
de cette place forte dont la garnison l'inquiétait par
ses sorties continuelles. Le faire par la force, c'était
CHAPITRE VIII. 43
4
tenter l'impossible; le tenter par la ruse, c'est ce que
le général et son lieutenant essayèrent. Après s'être
concertés, ils affublèrent Catinat d'un habit de lieute-
nant-colonel et le mirent à la tête d'une compagnie
de Camisards qui avaient échangé leurs habits rus-
tiques contre les costumes des vaincus de Cauvi.
L'intrépide Catinat, suivi de loin par les troupes de
Cavalier et de Roland, arrive tambour battant, avec
ses gens, vers midi, aux portes de Sauve.
«Qui vive? crie la sentinelle.
Ami! » répond Catinat, et il ajoute : e J'ai- pour-
suivi toute la matinée les incendiaires de l'église de
Monoblet ; je suis fatigué et mes gens ont besoin de
se rafraîchir.
- Entrez ! » dit la sentinelle. Catinat entre avec sa
troupe, qui reste sous les armes sur la place de la
ville; lui, il se fait conduire vers le gouverneur, M. de
Pibrac, nouveau converti.
Ce seigneur allait se mettre à table; il invite le
faux lieutenant-colonel et deux de ses capitaines à
dîner. Ils acceptent; Catinat est gai, jovial; il fait
même le galant auprès de la jeune et belle Mme de Pi-
brac, qui s'amuse d'abord de ses propos, et puis s'en
étonne : l'habit de son hôte est celui d'un gentilhomme,
mais son langage est celui d'un rustre. Elle pressent
qu'elle a à sa table trois Camisards; elle dissimule
44 VIE DE JEAN CAVALIER.
habilement ses craintes, cherchant comment elle
pourra se débarrasser de ses terribles convives; au
dessert, on annonce qu'une grosse troupe s'avance
vers Sauve.
A ces mots, Mme de Pibrac dit à Catinat : «De
grâce, Monsieur, courez aux portes, ce sont peut-être
les Camisards qui arrivent.
J'y vais, Madame,» dit fièrement Catinat, qui
se lève de table suivi de ses deux lieutenants; à peine
ont-ils franchi les portes du château, que Mme de
Pibrac, d'une voix dans laquelle elle a fait passer
toute sa terreur, dit à son mari: « Faites tomber la
herse!» Il le fit; ils étaient sauvés.
Catinat, qui n'a pas entendu Mme de Pibrac, descend
sur la place publique ; les bourgeois effrayés se pres-
sent autour de lui ; il les rassure. « Si les Camisards
viennent, je saurai les recevoir,» leur dit-il; pendant
ce temps-là, Roland et Cavalier s'approchent de Sauve.
Quand ils en sont à une portée de fusil, ils entonnent
avec leur troupe un psaume : c'est le signal qu'attend
Catinat. « Bas les armes ! crie-t-il d'une voix tonnante,
et vivent les enfants de Dieu!» A ces mots, la troupe
couche en joue le peuple qui, saisi de terreur, ouvre les
portes à Roland et à Cavalier. Ceux-ci s'emparèrent,
sans coup férir, de la ville et rançonnèrent les habi-
tants, qui furent épargnés, à l'exception de trois curés
CHAPITRE VIII. 45
et d'un capucin, qui furent passés par les armes. Les
Camisards se retirèrent, à la lueur de l'incendie de
l'église, chargés d'un riche butin.
Ces hardis coups de main, tentés presque sous les
yeux de Bâville et réussis au delà de toute espérance,
l'exaspéraient. La cour, à laquelle il transmettait ces
mauvaises nouvelles, ne comprenait pas qu'après les
grandes et glorieuses batailles gagnées sur les bords
du Rhin, une poignée de paysans n'eût pas été écrasée
le jour même de leur insurrection. Elle envoya de
nouvelles troupes dans les Cévennes et mit à leur tête
de Parate et Julien, qui devaient servir comme lieu-
tenants sous les ordres de de Broglie.
Julien était un gentilhomme protestant qui avait
échangé sa foi contre un brevet de brigadier; il était
brave, hardi, et il haïssait ses anciens coreligion-
naires avec la haine dont un renégat seul a le secret;
il se mit à la tête des troupes dont le commandement
lui avait été confié et se dirigea vers les Cévennes.
Pendant qu'il était en chemin, le brave capitaine Poul
trouvait la mort sur un champ de bataille. Depuis
quelques jours, il était avec de Broglie à la recherche
des Camisards, quand il les rencontra tout à coup au
val de Bane; Ravanel les commandait. L'intrépide
Camisard se mit en bon ordre de bataille et reçut
bravement le premier choc de la compagnie de Poul.
46 VIE DE JEAN CAVALIER:
« Feu!» dit-il à sa troupe dont les rangs furent aussi
promptement reformés qu'éclaircis; elle obéit, tira à
bout portant avec tant de précision que chaque coup
porta; la peur se mit dans les rangs de l'ennemi, qui,
saisi d'une frayeur panique, prit la fuite. Poul, monté
sur son cheval de bataille, fit des efforts inouïs pour
ramener ses soldats au combat. Un jeune Camisard,
un enfant, nommé Samuelet, vitPoul, qui lui apparut
comme autrefois Goliath au jeune David; il courut
vers lui, un caillou à la main, et l'atteignit au front.
Le guerrier catholique chancela et tomba de son che-
val; l'enfant se précipita vers lui, saisit son sabre, le
lui plongea dans le cœur, s'empara de son cheval et
se mit bravement à la poursuite des fuyards, qui ne
se crurent en sûreté qu'aux Devois des Consuls.
La nouvelle de la défaite des troupes catholiques
arriva promptement à Nîmes. «Poul et Broglie ont
été tués,» disaient les bourgeois saisis de terreur, et
ils fermèrent leurs portes. Profitant de la frayeur des
Nîmois, Cavalier pénétra, à la faveur d'un déguise-
ment, dans la ville; il y vit quelques amis, qui, sous
le prétexte de s'en servir contre les Camisards, firent
pour lui des achats de poudre.
La défaite de Broglie terrifia Fléchier et exaspéra
Bâville, qui convoqua une assemblée d'officiers à la-
quelle Julien assista; celui-ci, oubliant qu'il était sol-
CHAPITRE VIII. 47
dat, proposa qu'on passât sans distinction au fil de
l'épée tous ceux qui seraient soupçonnés de favoriser
les insurgés. Cette proposition barbare trouva des
partisans. Moins par humanité que pour ne pas léser
les intérêts de l'État, en faisant un désert des Cévennes,
Bâville la fit rejeter; mais on résolut de poursuivre,
l'épée dans les reins, les Camisards, et de ne leur
laisser ni trêve ni repos. On se mit vivement à l'œuvre,
et, dès lors, chaque jour fut marqué par une attaque,
une retraite, une victoire, une défaite. Roland, Cava-
lier, Catinat, Ravanel, Joany, Castanet, sans cesse
sous les armes, se portaient sur tous les points des
Cévennes et faisaient des prodiges d'audace et de va-
leur, qui étonnaient leurs ennemis et frappaient de
stupéfaction et de terreur les catholiques et donnaient
aux protestants l'espérance d'un meilleur avenir. C'est
à cette époque qu'eut lieu la célèbre expédition de
l'Ardèche.

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