Vie de M. Picard, chanoine-archiprêtre de la cathédrale de Rouen,... par M. l'abbé J. Durier. (29 octobre 1868.)

De
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Fleury (Rouen). 1869. Picard, François-Pascal-Ch.. In-8° , XVI-300 p., portr., et fac-similé.
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Publié le : vendredi 1 janvier 1869
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V I F
DE
M. PICAR*
CHANOINE-ARCHI PRETRE DE LA MÉTROPOLE DE ROUEN,
MEMBRE DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES, BELLES-LETTRES ET ARTS
DE ROUEN, OFFICIER DE L'INSTRUCTION
PUBLIQUE, ETC., ETC.
AVEC PORTRAIT ET FAC-SIMILE
pu ^vi. i AWM">1. DI KII :K.
Quidquid ex (eu) amavimus, quidquid
mirali sumus. manet mansurumque est
in aiiirais homiuum, in seternitate tem-
porum.
TAC, Vit. Agric. n. XLVI.
-
FLEURY, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
Placp de l'Hôtel-de-Ville, 23 ;
~'Hi-
LECOFFRE FILS ET CIL,
Libraires, rue Bonaparte, 90.
VKK'I
DELAMARE, LIBRAIRE,
Rue de l'Eglise.
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VIE
1Ir:
M. PICARD.
DU MÊME AUTEUR:
NOTICE SUR LA VIE DE M. BOBÉE, curé d'Yvetot.
In-I2. O.
Rouen, imp. E. Cagniayd.
] l' J { , r
L ABBH P ]/• ARD
1
ARCHIPRKTRF DE IA MÉTROVOLE
DR ROUE. N
VIE
DE
M. PICARD
CHANOINE-ARCHIPRÊTRE DE LA MÉTROPOLE DE ROUEN,
TITRJUTBNN ACADÉMlE DES SCIENCES, BELLES-LETTRES ET ARTS
/ZSSWV JNI OUEN , OFFICIER DE L'INSTRUCTION
PUBLIQUE, ETC., ETC.
el PORTRAIT ET FAC-SIMILE
l'Abbé J. DURIER.
Quidquid ex (eo) amavimus, quidquid
mirati sumus, manet mansurumque est
in animis hominum, in seternitate tem-
porum.
TAC. Vit. Agric. n. XLVI.
---soe-f--
ROUEN
FLEURY, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
Place de l'Hôtel-de-Ville, 23 ;
PARIS,
LECOFFRE FILS ET Cie,
Libraires, rue Bonaparte, 90.
YVETOT,
DELAMARE, LIBRAIRE,
Rue de l'Eglise.
1869.
AVANT-PROPOS
Au commencement de cette année, une af-
fluence considérable accompagnait à sa der-
nière demeure le corps de M. Picard, curé de
la Cathédrale de Rouen. L'éloge du vénéré dé-
funt était dans toutes les bouches. L'un racon-
tait quelques traits édifiants de sa carrière pas-
torale; l'autre rappelait une de ses bonnes
paroles; celui-ci évoquait un souvenir des pre-
miers temps de son ministère; celui-là louait
une de ses œuvres récentes; tous ainsi, sépa-
rément, dessinaient chacun une ligne de cette
VI L'ABBÉ PICARD, CURÉ DE LA CATHÉDRALE
noble figure disparue, dictaient chacun une
page de la vie si pleine qui venait de s'éteindre.
Il n'y avait plus, pour ainsi dire, qu'à rassem-
bler ces lignes éparses, en les complétant, pour
faire le. portrait du pieux archiprêtre, et ces
pages pour en composer sa Vie. Nous en avons
accepté la tâche. D'autres, parmi ses amis,
l'eussent assurément remplie avec plus de ta-
lent et de compétence; mais, après quelques
mois de respectueuse attente, une fois certain
de leur silence, nous avons trouvé autour de
nous et dans le regrettable défunt, assez de
motifs pour nous charger de cette entreprise
à la fois pénible et douce.
M. Picard était de ces hommes qui peuvent
continuer après eux une partie du bien qu'ils
faisaient; il suffit de raconter leur vie. La pu-
blicité de leurs vertus est une leçon posthume
aussi éloquente qu'instructive, et cette voix
d'outre-tombe, qui parle dans un livre, semble
pénétrer plus avant dans les âmes, pour être
un peu mystérieuse et plus grave.
AVANT-PROPOS VII
Tant de saints exemples d'une vie si sacer-
dotale méritaient donc d'être préservés [de
l'oubli, pour l'honneur de celui qui n'est plus,
et surtout dans l'intérêt de ceux qui restent.
Les méchants ne dissimulent pas le mal, pour-
quoi tairions-nous le bien? Ne les voit-on pas,
chaque jour, exhumer les faits les plus scan-
daleux, en inventer même, révéler les iniquités
qui se cachent, faire assister le public aux mys-
tères du vice et, ainsi, détruire insensiblement
• dans les âmes, avec la croyance au bien, tous
les sentiments honnêtes?. C'est alors un droit
et un devoir, quand il se produit un acte de
vertu, de le dire, quand un saint a vécu sa
vie, de la faire connaître, pour opposer les ré-
vélations du bien à celles du mal, l'édification
au scandale, et consoler les gens vertueux de
tant d'affligeants spectacles.
Outre cette raison générale, il y a une con-
sidération particulière qui nous a encouragé.
M. Picard appartenait à notre diocèse; c'était
une de nos gloires et, si nous avons raison
,
VIII L'ABBE PICARD, CURÉ DE LA CATHÉDRALE
d'être fiers de ceux qui nous ont honorés pen-
dant leur vie, nous devons travailler, après
leur mort, à perpétuer leur mémoire en con-
sacrant le souvenir des œuvres et des vertus
que nous avons admirées. C'est alors faire de
l'histoire locale et ajouter ainsi une page à
l'histoire universelle, un chapitre aux annales
de la sainteté.
Mais ces considérations, quoique graves,
n'auraient pas suffi probablement à nous faire
prendre la plume, s'il ne s'y était joint une
raison spéciale, presque personnelle, qui nous
a déterminé. Non-seulement l'honorable ar-
chiprètre était du diocèse, mais il était d'Y-
vetot, où nous sommes né, et par conséquent
notre compatriote. C'est là le motif particulier
de l'initiative que nous avons osé prendre; ce
serait au besoin notre excuse. Nous aimons
trop notre pays pour ne relever pas ce qui
l'honore, pour ne le pas faire entrer en partici-
pation de la gloire d'un de ses enfants. N'est-
il pas vrai qu'il y a une sorte de solidarité entre
AVANT-PROPOS IX
les habitants d'une même ville et, dans une
certaine mesure, communauté de mérites?
Une cité, n'est-ce pas une grande famille? Ne se
sent-on pas quelque fierté d'être le frère, le
compatriote d'un homme illustre? d'avoir res-
piré le même air, d'avoir poussé sur le même
sol?
Pour nous, ministre du même Maître, nous
avons eu avec M. Picard quelques autres
points de rapprochement. Baptisés de la même
eau, non-seulement nous avons grandi à l'om-
bre du même clocher, mais encore nous avons
prié aux mêmes autels et chanté à la même
place notre première messe.
C'est pourquoi nous dédions à notre com-
mune patrie cette vie d'un de ses enfants, écrite
par un autre de ses enfants. Puissent ces sou-
venirs éveiller en quelques jeunes âmes, non
des admirations stériles, mais une émulation
généreuse, de saints désirs d'imiter et de
suivre de tels exemples !
Ce livre, assurément, n'a pas la prétention
x L'ABBÉ PICARD, CURÉ DE LA CATHÉDRALE
de faire connaître à fond le vénérable archi-
prêtre. Comment dire ce que Dieu seul a
connu, et montrer un homme dont « le
meilleur était en dedans ? » Et puis, que de
remarques perdues! que d'impressions effa-
cées! que de détails, d'abord aperçus dans
cette belle physionomie, ne sont plus pré-
sents à l'esprit des témoins qui les avaient
admirés! Nous ne pouvions être plus heu-
reux que les peintres qui font un portrait
sur renseignements et par souvenirs : ils
réussissent d'autant mieux, qu'ils ont plus
connu le défunt et qu'ils sont plus aidés,
mieux dirigés dans leur œuvre difficile. Ils
interrogent ses parents et ses connaissances;
ils corrigent, ils retouchent, ils ajoutent, ils
retranchent, jusqu'à ce que chacun puisse
dire avec le poète :
Sic oculos, sic ille manus, sic ora ferebat.
C'est ainsi que nous avons été obligé de
faire pour esquisser la vie de notre cher
AVANT-PROPOS XI
compatriote : à nos propres souvenirs et
appréciations personnelles, nous avons ajouté
tous les renseignements possibles, puisés à des
sources différentes et les plus autorisées selon
les différentes époques de sa vie. Pour les
détails de son enfance et de sa première jeu-
nesse, nous avons consulté les membres sur-
vivants ainsi que les amis de sa famille ; pour
ses études et son séminaire , ses anciens
maîtres et ses condisciples ; pour le temps de
son professorat, ses collègues et ses anciens
élèves; pour sa vie pastorale, ses paroissiens
et ses vicaires; enfin, pour son caractère,
pour ses qualités naturelles et acquises, ses
amis intimes. Et c'est un devoir de justice et
de respectueuse reconnaissance de dire ici
l'empressement, le zèle , l'intelligence avec
lesquels tous ont répondu à notre prière et à
notre attente. Aussi avouons-nous facilement
que ce livre est autant leur œuvre que la
nôtre.
Pour être exact, nous n'avons reculé de-
XII L'ABBÉ PICARD, CURÉ DE LA CATHÉDRALE
vant aucun ennui, aucune crainte de retards,
aucun sacrifice, contrôlant les divers témoi-
gnages par d'autres témoignages, retouchant
le texte et le corrigeant jusqu'au dernier mo-
ment, bien que « notre siège fût fait, » lors-
que de nouveaux et plus sûrs renseignements
venaient modifier les premiers. Délais néces-
saires! qui ont peut-être excité des impa-
tiences honorables. De plusieurs côtés , on
nous pressait d'en finir, chacun avait hâte
de revoir cette figure déjà un peu effacée
par de longs mois d'attente. Mais comment
faire vite une œuvre sérieuse, lorsqu'il
faut donner le temps aux souvenirs de
s'éveiller, aux réflexions de mûrir, aux ren-
seignements de se produire? La meilleure
page d'une biographie s'écrit souvent à la
dernière heure, et nous regretterions, pour
notre part, la malencontreuse précipitation
qui nous aurait privé d'excellents détails arri-
vés un peu tardivement, mais encore « à
point pour qui sait attendre. »
AVANT-PROPOS XIII
Ce n'est pas que- nous fassions difficulté
d'admettre que la vie de M. Picard, publiée
au lendemain de sa mort et satisfaisant aux
premiers désirs, eût semblé meilleure; seu-
lement, placé entre des exigences opposées et
assurément respectables, nous avons essayé
de concilier les unes et les autres, en suivant
l'avis du poète, c'est-à-dire en nous « hâtant
lentement. »
Malgré cette hâte, nous arriverons trop
tard au gré de quelques-uns des amis du bon
archiprêtre. Malgré cette lenteur, nous serons
partis trop tôt peut-être au jugement des
hommes de goût qui trouveront notre œuvre
défectueuse ou incomplète, pour n'avoir pas
subi l'épreuve d'assez longs délais et le travail
de la lime patiente : Limœ labor et mora.
Aussi, sentant combien nous avons besoin
d'indulgence, nous la sollicitons avec sim-
plicité des uns et des autres. Nous ne nous
cachons pas que notre narration est loin
d'être irréprochable. Commencée au milieu
XIY LI ABBÉ PICARD, CURÉ DE LA CATHÉDRALE
des occupations incessantes et variées du
ministère, continuée en de rares loisirs, sou-
vent laissée et reprise, elle a dû nécessaire-
ment se ressentir de tous ces dérangements
et des mille interruptions qu'elle a subies.
Il n'y a pas jusqu'au titre qui n'appelle
déjà la bienveillance, toutes ces pages ne de-
vant pas répondre parfaitement à ce qu'il
semble promettre. Notice était un terme trop
faible, Souvenirs était impropre; celui que
nous avons choisi pour titre n'est pas abso-
lument exact, parce que la Vie d'un homme
ne peut être écrite complétement qu'après un
certain nombre d'années, mais il nous a paru
préférable, comme étant plus en rapport avec
l'étendue de notre récit. Puissions-nous ne
pas mériter de plus graves reproches !
En tout cas, nous prions humblement nos
lecteurs bienveillants de nous rendre cha-
ritablement un précieux service. Il leur sera
facile de constater beaucoup de lacunes et
d'imperfections : qu'ils veuillent bien, dans
AYANT-PROPOS XV
l'intérêt d'une mémoire vénérée, nous trans-
mettre leurs libres observations tant sur le.
fond que sur la forme, sûrs qu'elles seront
accueillies avec reconnaissance, avec res-
pect — nous ajoutons — et avec profit, si
le public nous est favorable, si Dieu daigne
bénir ce livre.
J. D.
Rouen, ce 29 octobre 1868,
Fête de tous les saints Pontifes de Rouen.
-.,'£..-
I.
Puer autem proficiebat, atque crescebat,
et placebat tam Domino quam homi-
nibus I Reg. 11, 26.
F
I rançois-Pascal-Charles Picard naquit
L à Yvetot le 21 mars 1799 et fut bap-
; tisé le jour même. Ses religieux pa-
rents durent grandement souffrir
dans leur foi d'être privés par le
malheur des temps de la présence des
pasteurs légitimes ; mais , bien que
la Révolution se fût relâchée de ses premières
violences, les prêtres restés fidèles étaient encore
obligés à la prudence la plus sévère et ne pou-
vaient exercer qu'en cachette leur difficile mi-
nistère ; il était impossible de les trouver à point,
et il y avait péril en la demeure, le nouveau-né
paraissant sous sa frêle apparence n'être pas ap-
pelé à vivre. Ils crurent donc bien faire, en ce cas
de nécessité pressante, de le présenter à l'église,
où les intrus exerçaient encore.
Ils habitaient alors une maison qui porte
actuellement le n° 10 de la rue du Calvaire. Ce
2 L'ABBÉ PICARD, CURÉ DE LA CATHÉDRALE
n'était pas le premier enfant envoyé de Dieu au
foyer de cette maison bénie. Sa mère en avait
déjà eu d'autres qu'elle avait eu la douleur de
perdre au berceau, à quelques mois seulement
de leur naissance, tellement que, désespérant
d'on pouvoir jamais élever des siens, elle avait
fait plusieurs démarches et était en instance pour
adopter une de ses nièces. La Providence répondit
elle-même à sa pieuse demande et pourvut aux be-
soins de son cœur comme aux intérêts de l'Eglise
en lui donnant pour enfant le futur archiprêtre.
Son père, M. Guillaume-François Picard, était
marchand drapier et avait épousé Mlle Marie-Rose
Pariset, d'une honorable famille. Ils avaient un
peu de bien, faisaient un assez bon commerce et
jouissaient de cette honnête médiocrité souhaitée
par le sage aux amis de Dieu 1 et qui est préférable
à l'opulence, parce qu'elle met à l'abri de la ja-
lousie et de l'ambition aussi bien que de la pri-
vation et de ses angoisses. Et c'est bien ainsi
qu'eux-mêmes appréciaient les avantages de leur
position modeste ; car la chrétienne mère di-
sait souvent, en parlant d'un proche parent,
assez riche, mais embarrassé dans toutes sortes
1 Mendicitatem et divitias ne dederis mihi : tribue tantum
victui meo necessaria. Prov. xxx, 8.
SA PREMIÈRE ENFANCE - 3
d'ennuis et de sollicitudes nés de sa fortune :
« Ah ! que j'aime bien mieux notre condition
« que la sienne; grâce à Dieu, nous nous suffi-
« sons, et c'est assez. »
Ce simple langage accuse déjà les sentiments et
la valeur de cette femme fortement trempée ,
plus que ferme, presque sévère , chrétienne
antique, solidement attachée à la foi pour avoir
été heureusement élevée dans ses grands prin-
cipes et mise à même d'en apprécier les influences
.au sein de sa propre famille , non-seulement
dans la paix des jours prospères, mais plus
encore ail spectacle des horreurs commises sous
ses yeux, en l'absence de la religion, pendant
la période révolutionnaire. Quel trésor pour une
famille 1 quel bonheur pour un enfant d'avoir une
telle mère 1 Le bon fils devenu prêtre a remercié
1 Dieu plus d'une fois de cette grâce : et ce n'était
pas la seule de ce genre !
Son père, par une faveur peut-être plus rare
et non moins grande était, non-seulement un
homme de bien, estimé pour sa probité et la dou-
ceur de son caractère, mais un chrétien excellent,
ayant souci de son salut, fidèle à Dieu malgré les
temps, conservant religieusement en son cœur
le dépôt de la foi et continuant dans le silence du
4 L'ABBÉ PICARD, CURÉ DE LA CATHÉDRALE
foyer domestique, à l'abri des Jacobins et des ob-
servateurs des décades, l'habitude de la prière et
l'observation du dimanche. Ainsi fut-il toute
sa vie ; non pas qu'il se soit fait remarquer par
aucune particularité, mais il avait avec la crainte
de Dieu une religion éclairée, presque de
la piété, comme il sied à une âme forte, plutôt
prouvée par une parfaite exactitude dans l'accom-
plissement des grands devoirs, par le goût des
offices et les œuvres d'une vie chrétienne, qu'ex-
primée par des pratiques de dévotion extérieure.
Est-il besoin de dire maintenant si le nouveau
Samuel fut élevé avec des sollicitudes chrétiennes,
entouré d'affections profondes ? Le cher enfant 1
Ses parents, après les pertes successives qui
avaient affligé leur cœur et fait autour d'eux la
solitude, avaient accueilli le nouveau-venu comme
l'ange de la consolation et des saintes espérances.
Et qui sait s'ils n'ont pas dû sa naissance, comme
la mère du grand prêtre d'Israël ou sa conserva-
tion à quelque promesse de consécration spéciale.
Toujours est-il que la mort, jusque-là si inexora-
ble, respecta celui-ci, comme si elle eut vu a' son
front un signe de prédestination, le sceau de
Dieu , et ce qu'il n'est pas sans intérêt de remar-
quer, c'est que des douze enfants qui composè-
SA PREMIÈRE ENFANCE 5
rent cette bonne famille, Dieu se réserva, après
les prélèvements de la mort, les prémices de ceux
qui survécurent, en appelant l'aîné aux honneurs
du.sacerdoce, l'aînée aux bonheurs de la vie re-
ligieuse.
Cependant, l'enfant délicat et frêle n'en
était que l'objet de soins plus assidus, d'atten-
tions plus tendres ; sans compter qu'il était ai-
mable par lui-même et se recommandait person-
nellement par ses grâces naturelles , il recueillait
encore à son profit l'héritage de ses frères et voyait
ses bons parents reporter sur lui l'affection qu'a-
vaient eue, mais sans l'emporter avec eux tout
entière, ceux qui n'étaient plus.
Un accident faillit renouveler toutes les dou-
leurs et préparer des larmes plus amères, mais
n'aboutit heureusement qu'à faire bénir Dieu et
aimer l'enfant toujours davantage. Un jour —
il avait alors quatre ans — jouant avec quelques
petits voisins de son âge *, il tomba si malheureu-
sement sur une pièce de bois qu'il s'enfonça une
côte. Vite on le ramasse , on le porte criant et
pleurant à sa mère ; le médecin arrive, mais com-
ment toucher à un enfant d'une complexion si
1 Dans la famille Castelain.
6 11 ABBÉ PICARD, CURÉ DE LA CATHÉDRALE
fragile, pour une opération si douloureuse ? Le
bon docteur juge meilleur de s'abstenir ; et qui
sait si le petit patient ne se fût pas éteint entre ses
mains au milieu des souffrances ? Il revient le
lendemain, hésite encore, mais à la visite sui-
vante, ô bonheur ! il est accueilli, non plus par des
pleurs, mais par un sourire; la côte rentrée s'était
replacée d'elle-même en son propre endroit exac-
tement. — « Effet de la nature, » s'écria l'homme
de la science ; — « Effet de la Providence, » —
murmura la mère.
Cette bénédiction de Dieu, dont la main était
évidemment sur cet enfant, avait suivi celle de
son grand-père du côté maternel. C'était un vrai
patriarche par le nombre de ses années, par la
beauté de sa tête blanchie, par la gravité de sa
démarche et par je ne sais quoi de pur et de doux
qui couronne Je front des vieillards restés jusqu'en
leurs vieux ans fidèlep au Dieu de leur enfance.
Sa maison avait été, pendant les horreurs de la
Révolution, le rendez-vous des plus hommes de
bien et c'était près de lui, loin des bruits du de-
hors et des orgies démagogiques, qu'ils épan-
chaient leur cœur dans des causeries intimes, en
se fortifiant contre les malheurs présents, dans
l'attente de jours meilleurs. Comme le vieux Ja-
SA PREMIÈRE ENFANCE 7
cob bénissant à sa dernière heure les enfants de
Joseph, lui aussi il avait, avant de mourir, étendu
sa main sur la tête de son petit-fils agenouillé, et
appelé la réalisation de ses vœux et les consola-
tions espérées. Cette grave circonstance fit beau-
coup d'impression sur l'esprit du jeune François
et ne sortit jamais de sa mémoire ni de son cœur.
Pourquoi ne croirait-on pas que Dieu écouta
la prière du bon vieillard et lui donna, en cet
enfant, une partie de sa récompense?. Toujours
est-il que nous allons le voir grandir en âge et en
grâce devant Dieu, on peut aussi dire, devant les
hommes..
Jamais on n'avait vu un plus gentil enfant, une
physionomie plus avenante. Son air plein de can-
deur, son regard mélangé de douceur et de finesse,
son teint délicat, sa figure rondelette et gracieu-
sement épanouie, son front bien dessiné, sa tête
bien posée et garnie d'une abondante chevelure
blonde tombant en boucles ondulantes sur ses
épaules demi-nues, et plus tard, lorsque le ciseau
eut dû passer à travers cette abondance, ses che-
veux naturellement crépus et frisés, tout lui don-
nait l'air de ces chérubins ou de ces petites têtes
d'anges que nous voyons faire cortége à la sainte
Viergesur les toiles de Murillo ou de Michel-Ange.
8 L'ABBÉ PICARD. CURÉ DE LA CATHÉDRALE
Dans la suite, ces dehors se modifièrent singuliè-
rement et ceux qui ne l'ont pas vu enfant ne
le reconnaîtront pas à ce portrait pourtant fidèle.
Il devint tout noir, sa figure rembrunie et amaigrie
le faisait plus vieux que son âge, au point même
que Mgr. le prince de Croy l'appelait aimablement
« son jeune vieillard » lorsqu'il fut vicaire à la
cathédrale, par allusion à des apparences trom-
peuses. M. Holley lui-même s'y était déjà
laissé prendre, lorsqu'un jour il avait dit à sa
mère, en la rencontrant pour la première fois
avec lui dans la cour du grand séminaire : —
« Il vous est parent, madame, ce jeune homme? »
— « Un peu, monsieur le supérieur. » — « Et
« que vous est-il donc ? » — « Ce n'est que
« mon fils. » — « Votre fils 1 madame, dites
« donc votre frère. » — Pour être juste il con-
vient d'ajouter que Mme Picard a toujours paru
plus jeune qu'elle n'était en réalité.
Mais les agréments extérieurs ne sont rien en
comparaison des qualités du cœur ; François
joignait à une physionomie intéressante les dons
plus précieux de l'esprit et le plus heureux carac-
tère. D'un naturel paisible, d'une humeur égale
malgré l'âge, pliante et tranquille malgré la pré-
cocité de l'intelligence, il était toujours souriant,
SA PREMIÈRE ENFANCÈ 9
toujours aimable, ouvert, doux et poli envers tous.
Aussi tous l'aimaient et le recherchaient, c'était à
qui l'aurait; non pas que sa vigilante mère le con-
fiât à tout demandeur et le laissât facilement al-
ler dans la première maison venue ; oh 1 non,
elle y regardait de très près, elle se montrait
même difficile, par sollicitude, dans la crainte
que l'enfant ne ramassât au dehors, loin de ses i
protecteurs naturels, des exemples funestes à sa
simplicité et à son innocence ; mais elle ne le
refusait pas aux amis éprouvés, aux bonnes fa-
milles et, pour elles, la présence du petit Fran-
çois était une fête, une récréation toujours pi-
quante sans cesser d'être édifiante. Tous s'amu-
saient de ses réparties vives et pleines de sel, de ses
réponses surprenantes et jamais cherchées, de
ses aimables causeries, de ses bons mots, de ses
questions, de ses remarques et autres riens spi-
rituels ; mais tous aussi s'édifiaient de sa mo-
destie et de son obéissance en le voyant sans les
volontés et sans les caprices ordinaires à son âge.
Et ce qu'il donnait à admirer à son insu en de
telles rencontres, c'était simplement une habi-
tude, c'était de tous les jours dans la maison pater-
nelle. Pour se faire obéir sa mère n'avait pas de pré-
cautions à prendre, une parole suffisait, un regard
10 L'ABBÉ PICARD, CURÉ DE LA CATHÉDRALE
ou un simple geste ; jamais il ne se faisait dire
deux fois la même chose : « François 1 » disait-
elle, et il était tout yeux, tout oreilles, suspendu.
à ses lèvres pour y surprendre la pensée avant les
paroles, déjà en mouvement que la phrase n'é-
tait pas achevée.
Du reste, il n'était pas une exception au milieu
de la petite famille ; s'il était là pour donner
l'exemple, il y en avait pour le suivre ; frères et
sœurs rivalisaient de sagesse et d'obéissance,
grâce à leur bonne nature, mais surtout grâce à
la mère. Si douce était la fermeté ! si assidue la
surveillance! si respectée et si aimée l'autorité 1 si
bien élevée toute cette enfance 1 Tout marchait
avec accord, se remuait sans bruit, se faisait
sans contradiction et formait un spectacle à faire
envie. On disait de tous côtés : « Quelle mère !
quelle famille ! on voit bien qu'il y a là un bon
ressort pour faire marcher à propos tout ce petit
monde. » Jamais une réprimande, jamais une
réplique ni d'airs boudeurs, jamais de discus-
sions , ni de querelles, ni de taquineries mali-
cieuses.
Peut-être, surtout parmi les plus jeunes, plu-
sieurs de ceux qui lisent ces lignes, moins habi-
tués à voir ces choses, croiront à une erreur de
SES PROGRÈS A L'ÉCOLE il
date et s'imagineront tenir une page détachée de
l'histoire ancienne : pourtant c'est la simple vé-
rité puisée aux meilleures sources. Mais pourquoi
faut-il qu'on soit arrivé à en pouvoir douter?
N'est-ce pas un malheur qu'en ce siècle d'enfants
terribles, quand on parle d'un enfant respec-
tueux, obéissant, pieux, pacifique , on semble
faire un anachronisme ?
INous jcroira-t-on davantage si nous parlons des
qualités de l'écolier, de son application au tra- *
vail, de son assiduité à la classe, de ses facilités
singulières, de ses progrès rapides ? Quand il en
eut l'âge, il fut envoyé à l'école ; pour l'y accou-
tumer, ses parents ou ses maîtres n'eurent besoin
d'employer les prières ni les menaces ni les ca-
resses d'usage; il suffit de mettre entre ses mains
du papier et des livres et, à le voir à l'œuvre, on
sentit de suite qu'il était dans son élément na-
turel , prêt à dépasser toutes les espérances.
Aussi n'y avait-il pas à chercher en dehors de lui
des encouragements qu'il trouvait en lui-même
dans son goût pour l'étude, ni à exercer de sur-
veillance particulière pour assurer sa présence à
la classe ; il s'y rendait ponctuellement par le
chemin, qui n'est pas toujours celui des écoliers,
le plus court, sans s'amuser chemin faisant. Il
12 L'ABBÉ PICARD, CURÉ DE LA CATHÉDRALE
n'en eut pas pour longtemps à prendre la tête de
la classe; puis, enjambant les divisions et subdi-
visions de l'école, aussi bien que toutes les diffi-
cultés de la grammaire, il arriva après quelques
années à n'avoir presque plus rien à apprendre
de ses maîtres. Il ne faisait plus rien et serait
devenu un écolier embarrassant, si sa première
communion ne fût à propos intervenue pour
ménager tous les intérêts, en offrant une issue
favorable dans sa sortie de l'école.
- Il fit ce grand acte de la vie, préparé par la
grâce sans doute, mais aussi par les leçons de sa
mère, par ses soins et ses bonnes prières. Un té-
moin oculaire, en nous parlant de ces sollicitudes
toutes chrétiennes, s'imaginait la voir encore,
cette bonne mère, accompagnant elle-même l'en-
fant à l'aller et au retour des exercices de lare-
traite, et le matin même du grand jour le con-
duisant avec un redoublement de vigilance, tenu
à son bras, modeste dans ses habits de fête, re-
cueillis tous deux dans un saint silence, à l'église
où les attendait l'un et l'autre un bonheur diffé-
rent mais également doux.
Maintenant, sa première communion faite, qu'al-
lait-il devenir? En ce temps-là, les parents n'a-
vaient pas de grandes prétentions, des goûts élevés
SON PREMIER EMPLOI 13
et n'ambitionnaient pas pour leurs fils des posi-
tions libérales au-dessus de leur condition ou de
leurs ressources : les enfants des familles bour-
geoises ne s'éloignaient pas beaucoup, saufderares
exceptions, du cercle où la Providence les avait
fait naître. Le jeune François fut placé, comme
on fait des écoliers qui quittent leurs bancs avec
quelques couronnes, dans une étude d'avoué i
en qualité de petit clerc. Les gens d'expérience
trouveront que c'était fâcheux à un point de vue.
Ses parents chargés de famille ne pouvaient pas
le pousser loin dans cette voie et lui acheter une
étude : et après qu'il aurait, peudant plusieurs
années, fait des rôles à tant la page, con-
tracté des habitudes onéreuses sinon mauvaises,
et perdu sa simplicité, que faire de lui ? Le métier
d'écrire, ou plutôt de transcrire, ne conduit pas
loin, même un jeune homme rempli de moyens
et d'intelligence, et tout ce qu'on pouvait espérer
de meilleur était de le voir monter par degrés
jusqu'à l'important emploi de premier clerc à
dix-huit cents francs d'appointements. C'était son
horizon.
La Providence devait y pourvoir et faire de son
1 M. Foulon.
14 VABBÉ PICARD, CURÉ DE LA CATHÉDRALE
passage à travers les paperasses une simple tran-
sition à une part meilleure. Heureux vraiment
qu'il n'y ait pas gâté son cœur ni perdu le goût du
bien ! Mais il était temps. Il y avait un an qu'il
était dans ses fonctions, et rien n'avait encore di-
minué son respect pour ses père et mère, ni sa
piété extérieure; il était toujours docile, doux et
honnête ; seulement il commençait à mettre une
certaine vanité dans sa mise, un peu de com-
plaisance dans les avantages de sa petite personne;
il perdait tous les jours de cette timidité gracieuse,
de cette retenue dans les paroles, de cette candeur
si avenante qui avaient honoré son enfance; ce
n'était rien, mais ce rien pouvait grandir et devenir
quelque chose. Pour son esprit curieux et actif, ce
n'était pas une occupation suffisante que de faire
des courses ou des écritures ; il était né pour autre
chose. Il est vrai qu'il ne laissait pas trop dépérir
sa verve et qu'il trouvait le moyen, entre deux
feuilles de papier timbré, de rimer très agréable-
ment des couplets et des charades, ou de faire
quelques caricatures, par exemple la charge de son
patron et de ses collègues de la plume ; mais préci-
sément, cette verve, cette finesse, cette vivacité
d'esprit, étaient un danger de plus-et pouvaient
donner beaucoup à craindre selon les occasions.
SA RENCONTRE AVEC LE JEUNE LEMAZUSIER 16
Nous avons dit que la Providence y pourvut; ce
fut, comme il arrive souvent, par une de ces dis-
positions qui n'appartiennent qu'à elle e1 qui con-
siste à faire servir aux plus grandes choses les plus
simples et, à l'accomplissement de ses desseins, les
circonstances les plus vulgaires et qui paraissent
les plus éloignées du but où elles conduisent.
Un jour, François rencontre dans la rue un ca-
marade de son âge, alors enfant de grande espé-
rance justifiée plus tard, puisqu'il devint le savant
modeste, mort curé-doyen delà ville d'Eu et l'une
des illustrations d'Yvetot, M. Lemazurier. L'un al-
lait à son étude, l'autre se rendait à son école: entre
amis de cetâge,une tape est vite donnée, prestement
rendue, puis redonnée et les deux enfants de cou-
rir l'un sur l'autre en zigzags à travers les rues de
la paisible ville. Ne sais comment l'étudiant fut
plus vif que le petit clerc, d'ordinaire pourtant si
sautillant et si preste; sans doute quelque bon vent
soufflait vers l'école, ou bien un aimant caché qui
n'était autre chose que la grâce divine attirait à
son élément le futur latiniste; car nous voyons que
ce fut l'étudiant qui, courant plus vite, entraîna
le petit clerc vers la classe et la grammaire latine,
au lieu d'être entraîné lui-même vers le papier
timbré de l'étude: quoiqu'il en soit, si tout che-
16 L'ABBÉ PICARD, CURÉ DE LA CATHÉDRALE
min mène à Home, celui-ci menait à la cathédrale,
comme nous le verrons par la suite. Les deux
jeunes garçons entrent en courant dans la classe,
l'un, haletant et glorieux de sa victoire, l'autre,
oublieux de ses paperasses et emporté comme un
soldat téméraire qui s'engage dans une ville enne-
mie, par les ardeurs de la poursuite. Dans ce
temps-là, les choses se passaient paternellement,
les études se faisaient en famille. Le maître gour-
mande l'écolier en retard de son entrée bruyante
et impose au petit intrus pour pénitence l'engage-
ment de revenir. Il avait vu l'enfant et, de son
regard exercé à juger la jeunesse, il avait remar-
qué dans ses yeux, ce miroir de l'âme, dans sa
physionomie, les signes d'une vocation probable
et deviné des aptitudes particulières.
Ne nous étonnons pas de cette clairvoyance, de
ce flair judicieux et sûr ; ce maître était un ami des
enfants, habile à discerner les caractères et joi-
gnant à son expérience un zèle tout sacerdotal :
c'était M. l'abbé Bernage, alors vicaire de la pa-
roisse et prêtre des plus recommandables. Son
cœur souffrait depuis longtemps de la pénurie
d'ouvriers qui affligeait l'Eglise après l'exil ou le
massacre de ses prêtres; ceux qui avaient survécu
à la Révolution et dont les forces avaient résisté
SA RENCONTRE AVEC M. BERNAGE 17
2
heureusement aux privations et à.la fatigue étaient
rares, menacés par les infirmités ou par l'âge et
prudemment inquiets de ne pas voir autour d'eux
à qui transmettre leur héritage, confier le poids
alourdi de leur sacerdoce. Aussi, dans sa sollici-
tude pour les grands intérêts des âmes, l'hono-
rable vicaire d'Yvetot avait ajouté à son ministère
ordinaire une œuvre, encore douce aujourd'hui
aux prêtres saintement soucieux de recruter des
auxiliaires pour l'œuvre commune : il S:occupait
beaucou p des jeunes gens, et, malgré une besogne
toujours croissante, il donnait des leçons à ceux que
leur conduite en même temps que leurs aptitudes
recommandait à son attention et qui donnaient
de bonnes espérances pour l'Eglise. Pour cela, il
avait ouvert en 1811, rue du Calvaire, une petite
maison qui, après avoir donné d'excellents sujets
et eu pour professeur un jeune lévite, aujourd'hui
l'un de nos prêtres les plus aimés et de nos plus
anciens dignitaires,1 est devenue, en se modifiant
heureusement par la grâce de Dieu et l'intelligente
protection de nos illustres évêques, l'Institution
ecclésiastique aujourd'hui en prospérité et « t'une
des gloires du diocèse » 2.
1 M. Legros, vicaire-général.
! Semaine reliqieuse des 21 mars et 24 octobre.
18 VABBt PICARD, CURÉ DE LA CATHÉDRALE
Mais cet arbre n'était alors qu'une semence à
peine levée et l'école ne comptait pas un grand
nombre d'élèves. Seulement le zélé fondateur y
recevait à certaines heures d'autres enfants que
les habitués sédentaires, ceux par exemple dont
il voulait étudier la vocation ou essayer les apti-
tudes avant de les enlever tout-à-fait à leurs em-
plois et présentes occupations. C'est ainsi qu'il
voulut agir envers notre petit clerc qu'il laissa en-
core à son étude, tout en lui donnant plus ou
moins régulièrement des leçons. Mais François
n'en resta pas pour cela longtemps dans une at-
mosphère où il n'avait plus qu'à perdre, et ses
parents pensaient à l'en retirer lorsqu'un accident
nouveau, où la Providence intervint encore d'une
manière évidente en faveur de son protégé, leur
fournit une occasion favorable et une bonne
excuse.
Un jour qu'il était resté seul dans l'étude avec
un autre clerc un peu plus âgé que lui, celui-ci,
dont la tête et l'humeur belliqueuse s'étaient pro-
bablement moatées aux récits des guerres conti-
nuelles ou aux nouvelles de la campagne de
Russie, lui proposa bravement de jouer à l'ennemi
et d'essayer leurs forces: « Voyons, dit-il, dans
le cas où nous prendrions le sac, si nous saurions
NOUVELLE INTERVENTION DE LA PROVIDENCE 19
nous battre. » Et voilà nos deux imberbes, soldats
improvisés, qui se jettent l'un sur l'autre, canifs
en main, comme dans un combat à l'arme blanche;
ce jeu imprudent pouvait finir par des larmes
amères, sinon par du sang et tourner au tragique :
il s'en fallut de bien peu. Qui des deux était le
Français, qui faisait le Russe, on l'ignore ; mais
ce qu'on sait, c'est qu'il y eut une victime. Le
provocateur, après quelques tours de main, en-
fonce la lame de son canif dans les flancs de son
jeune camarade, et certes il y en avait assez pour
le tuer. Heureusement les vêtements épais dont il
était couvert le protégèrent en embarrassant la
pointe et faisant devier l'instrument, qui glissa
sur une côte et ne fit pas une grave blessure.
C'était assez pour que la mère eut d'autres in-
quiétudes et le retirât immédiatement d'une con-
dition où elle avait peut-être à craindre encore
moins pour son corps que pour son âme ; néan-
moins, hésitant encore à le confier entièrement à
M. Bernage et a lui faire apprendre définitivement
le latin, soit qu'elle ne vît pas bien où aboutiraient
ces études et qu'elle voulut gagner du temps, soit
qu'elle craignit d'élever les prétentions de l'enfant
au-dessus de ses ressources s'il ne devenait prêtre,
20 v ABBÉ PICARD, CURÉ DE LA CATHÉDRALE
elle le plaça en qualité de secrétaire chez M. Cous-
ture.
C'était un avocat déjà distingué, quoique jeune,
qui devait acquérir plus tard, en s'aidant des cir-
constances politiques, une grande notoriété lo-
cale. Sous-préfet à l'avènement de la monarchie de
Juillet jusqu'en 1838, il fut ensuite député pen-
dant dix ans jusqu'à la chute du trône qui avait
acquis ses sympathies. Cette révolution qui brisa
sa carrière politique avec ses espérances, lui ap-
porta quelque chose de meilleur que toutes les
dignités de ce monde, en le conduisant doucement
à un maître plus digne de ses hommages que
d'autres préoccupations lui avaient fait oublier, et
en lui créant des loisirs inespérés où il put réflé-
chir utilement sur les grandes leçons de la Provi-
dence, et le néant des ambitions humaines. Et nous
sommes particulièrement heureux de pouvoir dire
ici, à la louange de l'Eglise, que Dieu a récom-
pensé miséricordieusement ses grandes aumônes,
en lui faisant recueillir à la onzième heure les fruits
de son éducation chrétienne, et en le ramenant par
une conversion publique, avant les avertissements
de la dernière maladie, à la pratique des grands
devoirs.
Alors, M. Cousture s'occupait volontiers des
SECRÉTAIRE DE M, COUSTURE 21
jeunes gens; lorsque François entra chez lui,
il avait déjà dans son cabinet un jeunne homme
appelé Michel, qui fut dans la suite auteur de
plusieurs ouvrages estimés. Bon humaniste en son
temps, d'humeur gaie et agréablement taquine,
l'ancien lauréat du Lycée de Rouen donnait entre
deux plaidoiries quelques leçons de littérature
classique aux deux enfants et de temps en temps,
pour exciter leur intelligence, les distraire utile-
ment et se reposer lui-même des aridités du droit,
il leurposait des questions piquantes oude curieux
problèmes dont ils cherchaient la solution avec une
émulation et une vivacité plaisantes. Par exemple,
il leur demandait « lequel est le plus lourd
d'une livre de plomb ou d'une livre de plumes. »
ou bien : « dans les alternatives du jour et de
la nuit, lequel des deux marche avant l'autre, si
c'est la nuit qui précède le jour, ou le jour qui
précède la nuit, » ou encore « si la poule est pri-
mitivement sortie de l'œuf, ou si c'est l'œuf qui
est venu de la poule » et autres simplicités sem-
blables, qui récréaient singulièrement les deux
émules en stimulant leur imagination et la subti-
lité de leur esprit. François, mieux doué que son
confrère, se distinguait toujours dans ces pacifi-
ques tournois par des réponses piquantes, par ses
22 L'ABBÉ PICARD, CURÉ DE LA CATHÉDRALE
réparties promptes et spirituelles; mais ce qui était
de meilleur augure, surtout avec un concurrent qui
n'était pas sans valeur, il était premier dans pres-
que toutes les compositions littéraires. Et cepen-
dant, si ces luttes et ces victoires satisfaisaient son
esprit, elles ne satisfaisaient pas son cœur et il
était intérieurement tourmenté d'aspirations in-
définissables, de vagues ennuis dont la significa-
tion précise, peut-être aidée de quelques confi-
dences échappées à sa simplicité, ne fut pas
inaperçue de M. Cousture ; car, un jour que le
père était venu prendre de ses nouvelles et deman-
der s'il donnait toutes les satisfactions, il lui fit
une réponse qui le surprit sans cesser de lui
plaire : « Votre fils ne sera jamais un écri-
vain, ni autre chose, il sera prêtre. » Ce qui était
évident, c'était qu'il était affligé d'une assez mau-
vaise main et n'avait pas une écriture séduisante.
Mais ce qui s'apercevait moins et n'avait besoin
que d'une occasion pour se révéler aux yeux de
tous, c'était sa vocation.
L'occasion ne fit pas défaut longtemps ménagée
heureusement par la Providence. En effet, voici
qu'un jour Mme Picard trouve une place-particuliè-
rement avantageuse, un emploi qui pouvait faire
un avenir assuré et honorable. Naturellement elle
SA VOCATION SE DÉCLARE 23
en fait la proposition à son fils, presque sûre d'un
accueil reconnaissant et empressé. Mais, à sa
grande surprise, le fils jusqu'ici soumisà tout, s'en
éloigne et s'excuse, sous différents prétextes, mê-
lant à l'expression de ses regrets et de son refus
une apparence d'hésitation, une certaine timidité,
que la mère put prendre pour une indécision natu-
relle, mais qui n'était que l'effet du grand respect
qu'il avait pour sa mère et de la crainte de contra-
rier ses vues particulières. Peut-être aussi s'y
joignait-il une défiance chrétienne de lui-même,
à la pensée des grandes responsabilités imposées
par le sacerdoce et des qualités nécessaires pour
en soutenir le poids et remplir les charges. Quoi-
qu'il en soit, la question était posée indirecte-
ment , il ne put se dispenser d'y répondre selon
la vérité et selon son cœur, il avoua qu'il voulait
être prêtre. Il pouvait avoir alors quinze ans.
Mme Picard ne s'attendait guère à cette déclaration;
néanmoins, quelque chose en elle lui défendait
d'être étonnée et l'inclinait à y croire ; de secrets
pressentiments joints à certaines remarques l'a-
vaient prévenue: depuis quelque temps, elle voyait
en lui, dans son air, dans ses paroles, dans l'en-
semble de sa conduite, de petits changements
en mieux, comme le travail lent et mystérieux
24 L'ABBÉ PICARD, CURÉ DE LA CATHÉDRALE
d'une transformation intérieure qui ne pouvait,
si elle échappait aux autres, échapper aux yeux et
au cœur d'une mère ; mais jamais elle ne s'y était
arrêtée ou n'avait cherché à en savoir la signifi-
cation et la cause. Dans le ciel où depuis ils se
sont rencontrés, nous l'espérons, elle a dû con-
naître et remercier, si elle ne l'a fait sur la terre,
celui qui, après Dieu, lui a valu cette grâce,
l'excellent M. Bernage.
C'était l'impression qu'avaient faite sur son fils
l'accueil si bienveillant et la vue de ce bon prêtre
qui avait tourné son esprit vers des idées plus sé-
rieuses et commencé l'œuvre de la grâce; en-
suite, chaque fois qu'il avait eu l'avantage de le
voir ou de l'entendre, il s'était toujours plus rap-
proché de lui, attiré par une estime et une affec-
tion croissantes. Et il était arrivé ceci : que les
qualités de l'homme l'avaient conduit à aimer en
lui le prêtre et qu'en estimant et aimant le prêtre,
il avait fini par apprécier son ministère et aimer
le sacerdoce. Heureux et bénis les enfants qui ont
eu comme lui le bonheur de rencontrer sur leur
chemin un saint prêtre ! La vue de l'homme de
Dieu est, pour les cœurs purs, la révélation d'un
bonheur que ne font pas les hommes, une pres-
sante et douce sollicitation à rechercher une part
SON ENTRÉE CHEZ M, BERNAGE 25
que l'Evangile a eu bien raison d'appeler « la
meilleure. » Aussi que de vocations sont sorties
de telles rencontres ! que d'heureuses victimes
prises à ce spectacle !
Mme Picard en faisait à son insu la douce expé-
rience et en avait en son fils un exemple. Parta-
gée entre la crainte et l'espérance, elle lui fait
des questions, des objections que ses sou-
venirs au lendemain des violences de la Révolu-
tion et de plus d'une défection scandaleuse, ren-
daient prudentes et bien légitimes. Le futur
étudiant avait bonne réponse à tout, et en face de
sa persistance, sa mère n'eut plus qu'à bénir Dieu
dans son cœur et à s'éclairer des lumières d'un
homme sage. Elle alla trouver le vénérable
M. Fussien, curé d'Yvetot, ancien confesseur de
la foi et le confident du jeune homme. « Il y a
longtemps que je sais ça, répondit le bon vieil-
lard, laissez faire, c'est pour la gloire de Dieu et
l'honneur de l'Eglise. »
Quelques jours après, le camarade et l'ami de
M. Lemasurier était assis près de lui sur les bancs
de l'école avec ses facilités prodigieuses, en face
de livres ouverts, plein d'ardeur, de volonté,
d'émulation et d'impatiences.
Remercions Dieu d'avoir ainsi, en temps utile,
26 L'ABBÉ PICARD, CURÉ DE LA CATHÉDRALE
- à l'heure décisive de la vie, attiré à lui et conquis
à son service, un jeune homme qu'on pouvait dire
« posé pour la ruine ou pour le salut de plusieurs
en Israël i. » On avait pu jusqu'ici se demander
avec une anxiété permise « que pensez-vous que
l, sera cet enfant ? 2 » car selon l'emploi de ses
facultés appelées à grandir, il pouvait dans la suite
devenir pour l'Eglise la cause de grandes tristesses
ou des plus grandes joies. Qu'il soit béni mainte-
nant et récompensé dans le lieu de son éternel
repos d'avoir pris Dieu pour la « portion de son
héritage » 3, d'avoir méprisé la gloire et toutes
les vanités humaines pour embrasser l'humilité et
l'abnégation du sacerdoce!
1 Luc, 11, 34.
2 Luc, i, 66.
Ps, XV.
Il
Honestavit illum in laboribus et
complevit labores illius.
Sap, x, 10.
es faits allaient se charger de montrer
l'à- propos de la décision prise par le
jeune François et la bonté de la Provi-
dence, en réalisant tout ce qu'il pro-
mettait et les saintes espérances de ses
maîtres. Et d'abord il fit une petite réforme
extérieure en rapport avec ses intimes senti-
ments; en renonçant à tout ce qui, dans son vête-
mentoudans son maintien, sentaitencorele monde.
Jusque-Iàsa mise n'avait pas été exempte d'une cer-
taine recherche : il n'était point indifférent sur la
couleur ni sur la forme ; il aimait ce qui lui allait
bien, non. ce qui lui allait le mieux, selon son
air et selon son âge, et y mettait un petit grain de
secrète complaisance; c'était plus que de la vanité,
c'était presque de la coquetterie. Mais, à partir de
28 L'ABBÉ PICARD, CURÉ DE LA CATHÉDRALE
ce jour heureusement marqué dans sa vie, il
changea immédiatement de manière de voir et
d'être, devint sérieux, et prit des goûts déjà ecclé-
siastiques, préférant les couleurs noires ou fon-
cées, et désormais peu soucieux de la forme : en
un mot, au dehors comme au dedans, «.revêtu
de Jésus-Christl, » qui allait devenir de plus en
plus chaque jour son maître et son modèle. C'é-
tait une vraie conversion.
Aussi sa piété ne rencontrant plus d'obstacles
grandissait dans son cœur, aidée des conseils dé-
voués de ses maîtres et des bons exemples de ses
condisciples ; sa gravité, son goût pour la prière,
sa constante régularité, son bon esprit, sa soumis-
sion jamais démentie, son amour pour les offices
de l'Eglise, tout présageait les plus heureux dé-
noûments ; il était évident que la grâce formait
le prêtre dans le jeune étudiant et, lui faisant re-
gagner le temps perdu, mettait ses progrès dans
la piété au niveau de ses succès dans les études.
Ici, c'était à pas de géant qu'il marchait, éton-
nant maîtres et élèves, par une pénétration, une
vivacité d'esprit, une sûreté de goût peut-être au-
dessus de son âge, mais certainement au-dessus
1 Ad. Galcùt, m, 27.
SES SUCCÈS DANS LES ÉTUDES 29
'de la mesure que permettaient d'attendre des
commencements si tardifs. On voyait qu'il était
enfin dans son élément et se remuait dans sa
sphère; les auteurs anciens étaient pour lui comme
de vieilles connaissances, et ne lui présentaient
aucunes difficultés. Bien qu'il les eût ouverta
tard, leur sens n'en était pas fermé à son in-
telligence, dont la sagacité éveillée encore par
une opportune curiosité, devenait, au fur et à me-
sure de ce qu'il acquérait, toujours plus péné-
trante et plus sûre.
Bientôt il eut épuisé toute la science de son
professeur ordinaire, qui se vit forcé devant une
marche si rapide de s'arrêter prudemment, sinon
au bout de son latin, du moins au seuil des hu-
manités après les classes de grammaire. Ce maître
qui plus tard a dû se glorifier d'avoir eu sa part
dans la formation d'un tel élève, pour avoir assisté
à ses commencements, n'était point l'excellent
M. Bernage, à qui ses occupations multipliées dé-
fendaient le soin suivi d'aucune classe, et ne lais-
saient que la haute surveillance; mais un M. Ma-
riette qui avait autrefois étudié pour être prêtre,
sans y parvenir, et que tout Yvetot a connu sous le
nom populaire de « père Mariette. » Paternité ho-
norifique dont l'avait revêtu la voix du petit peuple,
30 L'ABBÉ PICARD, CURÉ DE LA CATHÉDRALE
non pas parce qu'il était marié et chef de famille,
mais parce qu'il joignait à ses fonctions toutes pa-
ternelles de maître d'école, un air majestueux, une.
parole grave, une taille élevée, enfin un ensemble
de qualités d'un parfum antique, qui le faisaient -
tessembler à un patriarche.
M. Bernage avait sollicité et obtenu son con-
cours. dans l'intérêt de son œuvre, parce qu'il
avait apprécié l'homme et mesuré le parti qu'il
pouvait tirer de ses aptitudes. En effet, M. Ma-
riette avait une spécialité peu commune, doué
qu'il était d'un talent particulier et encore rare
pour bien commencer les enfants, sachant mettre
à leur portée les premières difficultés du latin et
inoculer à leur esprit les bons principes. Peut-
être l'originalité de sa méthode, les bizarreries
plaisantes de ses manières, l'aidaient-elles à in-
culquer fortement les règles du rudiment par as-
sociation d'idées et de souvenirs. Excellent
homme au demeurant, bon chrétien, aimant les
offices de l'Eglise, et joignant à ses fonctions de
maître, une dignité qu'il devait à sa voix forte-
ment accentuée, celle de chantre à la paroisse.
Longtemps il fut la gloire et le soutien du chœur,
et lorsque plus tard des circonstances désagréables
le forcèrent d'accepter sa démission et de quitter
SES SUCCÈS DANE LES ÉTUDES 31
sa stalle, il n'en resta pas moins jusqu'en ses
derniers jours, qui furent longs, ami du plain-
chant, paroissien fidèle ; nous voyons encore
la place, derrière le chœur, contre la grille,
où debout comme un pilier de l'église pen-
dant tout l'office, beau vieillard aux cheveux
blancs bien bouclés, en grand habit et en culottes
courtes, il soutenait du lieu de son exil le lutrin
chancelant, avec sa voix stridente, accompagnée
de maintes contorsions de visage qui paraissaient
amusantes à l'enfance.
Tel était le maître que s'était adjoint M. Ber-
nage, et sous lequel le jeune étudiant allait ache-
ver sa quatrième. Mais qui allait continuer son
instruction et la conduire jusqu'à son terme?
Avec un tel élève, la responsabilité pouvait pa-
raître grande et la tâche difficile. Précisément ce
furent ses capacités qui la rendirent facile en
coupant pied à tous les obstacles ; voici com-
ment et par quelles circonstances.
Jusque-là il n'y avait pas eu de classe des let-
tres, puisque la petite maison ne faisait que de
naître. Peut-être M. Bernage s'en fût-il chargé
lui-même, ou du moins se fût-il occupé d'obtenir
pour professer les humanités, comme cela se fit
un peu plus tard, quelque diacre attendant l'âge
32 L'ABBÉ PICARD, CURÉ DE LA CATHÉDRALE
canonique pour la prêtrise ; mais son départ obli-
gé interrompit ses plans et précipita le dénoû-
ment. C'était pendant la seconde Hestauration,
au milieu de l'enthousiasme public, ce bon mon-
sieur, au témoignage d'une personne digne de foi
de qui nous le tenons, avait jugé à propos de té-
moigner ouvertement de son patriotisme et de
faire une petite manifestation politique. Cette cir-
constance, jointe à des embarras d'argent occa-
sionnés 'par ses bonnes œuvres, et surtout l'in-
compatibilité évidente qu'il y avait entre ses oc-
cupations de maître de pension et ses fonctions de
vicaire, le forcèrent de se retirer d'Yvetot et de
laisser le soin de l'école aux mains de M. Mariette.
C'était au mois d'octobre 1816. Seulement pour
professer la troisième aux élèves de cette classe, il
ne laissait personne.
Personne ? nous nous trompons,
primo avulso, non déficit alter
Aureus 1 :
c'est à-dire, il laissait un écolier de quatrième que
nous connaissons et à qui il ne fallait pour mon-
trer toutes ses forces que les occasions. Pour lui,
après quelque temps d'attente, il fut nommé, en
1 Virg., 416, vi.
PROFESSEUR DE SES CONDISCIPLES 38
3
juillet 1817, curé de Saint-Pierre-en-Port, où il
mourut plein d'ans et de mérites, le 31 juillet
1838, laissant la réputation d'un homme remar-
quable par sa grande foi, « pressé d'une charité »
inépuisable, en proie à un zèle dévorant, qui a
paru pécher quelquefois par excès, pour n'avoir
pas été réglé par la prudence selon ce mot profond
dans sa simplicité du sage M. Holley, « qu'il ne
faut vouloir faire que le bien qui est possible 1. »
François, obéissant aux circonstances, accepte
de la nécessité une charge singulière, sans exem-
ple peut-être dans les annales scolaires, en se fai-
sant tout à la fois maître et élève ; maître de ses
condisciples, élève de lui-même : c'est-à-dire
qu'il s'instruit d'abord pour ensuite enseigner aux
autres. Les hommes manquent, il se multiplie ; il
est tour à tour sur les bancs et dans la chaire ; le
soir et dans les intervalles des classes, écolier stu-
dieux, actif, infatigable, seul avec ses livres, il
étudie ses auteurs, les prépare, les possède, et
accomplit heureusement la tâche qu'il s'est,
tracée ; le lendemain matin, professeur capable,
intéressant, agréable, il communique à ses con-
disciples et élèves le résultat de ses laborieuses et
1 Souvenirs de M. Bobée, p. 36.
a4 v ABBt PICARD, CURÉ DE LA CATHÉDRALE
intelligentes recherches, explique les passages
obscurs, corrige les devoirs enr donnant des mo-
dèles, et ainsi, en avançant lui-même, en faisant
avancer les autres, il donne en sa personne, non-
seulement la mesure de sa capacité exceptionnelle,
mais encore une preuve nouvelle et piquante
que
L'on n'apprend jamais mieux qu'en enseignant aux autres.
Evidemment il ne faut pas s'exagérer la signifi-
cation et le mérite de ce tour de force, ni le juger
en dehors de ses circonstances. Dans les condi-
tions ordinaires, aujourd'hui par exemple, ce se-
rait simplement impossible. Que dans une classe
de troisième, composée d'une quarantaine d'é-
lèves plus ou moins remuants, espiègles, difficiles,
l'un d'eux, fût-il un prodige, quitte son banc pour
s'asseoir dans la chaire et remplir les graves
fonctions du maître, vous aurez immédiatement
une révolution et unerépublique; là, au contraire,
il n'y avait qu'un petit nombre d'élèves, lesquels
se destinaient à l'état ecclésiastique et qui
étaient, par conséquent, sérieux, désireux de
s'instruire, amis du travail, de la discipline et de
l'ordre; ils reconnaissaiènt la supériorité de leur

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