Vie de madame la dauphine, mère de S.M. Louis XVIII : contenant un plan inédit d'éducation tracé de sa main pour monseigneur le dauphin, depuis Louis XVI, un extrait de son oraison funèbre et du discours de monseigneur l'évêque de Sens, prononcé en 1816... / publiée par M. l'abbé Sicard,...

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Audot (Paris). 1817. Marie Josèphe de Saxe (1731-1767). 178 p., portrait ; in-18.
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Publié le : mercredi 1 janvier 1817
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VIE
DE
MADAME LA DAUPHINE.
VIE
DE
MADAME LA DAUPHINE,
MÈRE DE S. M. LOUIS XVIII;
CONTENANT
Un plan inédit d'éducation, tracé de sa main, pour
Monseigneur le DAUPHIN, depuis, Louis XVI ;
un extrait de son Oraison funèbre et du Discours
de Monseigneur l'Evêqùe de Sens, prononcé,
en 1816, devant son Altesse Royale MADAME,
DUCHESSE D'ANGOULÊME ;
; V.. SUBLIÉE
PAU M. L'ABBÉ SÏCARD,
Mëaibre de l'Académie Française , Directeur de l'Institution
Royale des Seurdsr - Muets, etc. etc.
A PARIS,
HEZ AUDOT, LIBRAIRE,
lue des Mathurins-S.-Jacques, n° 18.
1817.
VIE.
DE
MADAME LA DAUPHINE:
Naissance de Marie-Josèpae de Saxe; son
éducation; ses talens; sort mariage; pré-
diction à ce sujet.
IL est de grands personnages que là
Providence semble envoyer des cieux
sur la terre, pour être un modèle de
souffrance et de résignation presque
divine; telle fut Marie-Josèphe de
Saxe: elle naquit à Dresde, le 4 no-
vembre 1732, de Frédéric-Auguste,
1
2 VIE DE MADAME
troisième du nom, roi de Pologne, et
de Marie-Joséphine, fille de l'empe-
reur Joseph. Appliquée dès son en-
fance à difierens genres d'étude, elle
. y fit.des progrès d'autant plus rapides,
qu'elle avait reçu de la nature une
intelligence précoce et la mémoire la
plus heureuse. Durant les sept a huit
prermières années de sa y le, elle ne
connut et n'étudia que des livres de
religion; elle apprit ensuite, outre la
iangue de son pays, leslangues latine,
francaise et italienne : on fit aussi en-
trer dans le plan de son éducation
l'histoire, le dessin, la -danse et la mu*
sique
Elle apportait tant de zèle à ces dif-
férentes études, que lorsquse ses divers
LA DAUPHINE. 3
professeurs retardaient leurs leçons,
elle regardait sa montre, et, dans son
impatience, s'écriait : « Voilà tant de
minutes perdues! » Ses progrès ré-
pondirent en tout à son ardeur pour
le travail et à ses dispositions natu-
relles. Sa piété surtout leur donnait
un nouveau lustre.
A peine cette princesse avait-elle
atteint l'âge de quinze ans, que
Louis XV la destina pour épouse au
Dauphin qui venait de perdre Marie-
Thérèse, infante d'Espagne, sa pre-
mière femme. Quelques diplomates
ont motivé ce choix sur le désir qu'a-
vait ce monarque de consolider, par
de nouveaux liens, la paix-entre Fré-
déric, roi de Pologne, et Stanislas qui
4 VIE DE MADAME
en avai t conservé, le titre. Nous croyons
aussi que la jeune princesse avait, par
le bruit de son mérite personnel, dis-
posé tous les esprits a cette alliance.
Ce fut le duc de Richelieu qui fut
chargé d'aller demander la main de
Marie-Josèphe; il serait difficile de
trouver dans l'histoire un nom qui,
de père en fils, se présente d'une ma-
nière plus avantageuse et plus hono-
rable pour les négociations les plus
importantes. Le roi de Pologne ac-
cueillit cette demande avec autant de
plaisir que de surprise; on conclut le
mariage, et, peu de temps après, la
jeune princesse partit pour la France.
Deux j ours avant son arrivée à Ver-
sailles, le roi et le Dauphin allèrent à
LÀ DAUPHINE, .»
Sa rencontre; elle eut lieu à Brie-
Comte-Robert. La princesse descen-
dit la première de voiture, et, courant
se jeter aux genoux du roi : « Siré,lui
dit-elle, je demande votre amitié. » Le
roi la relève, l'embrasse , et la présente
au Dauphin; tous trois entrent dans
le même carrosse, et vont coucher à
Corbeil ; le roi et le Dauphin parti-
rent le jour suivant pour Versailles,
et la princesse y arriva le lendemain,
8 février 1747, jour fixé pour la célé-
bration des noces.
Alors fut accomplie la prédiction
d'une religieuse de Varsovie , qui t
deux ans auparavant, serrant la main
de la jeune Marie-Josèphe, l'avait sa-
luée, en lui donnant le nom de Dau-
6 VIE DE MADAME
phine: c'était la mère Saint-Jean,
l'une des dames du monastère du
Saint-Sacrement. Sa prédiction parais-
sait, à cette époque , d'autant moins
vraisemblable, que Louis XV avait
fait la demande de l'infante d'Espa-
gne pour son fils; aussi la princesse ne .
fit-elle point difficulté d'attribuer à la
faiblesse de l'âge la qualification que
lui avait donnée cette religieuse: «La
mère Saint-Jean commence un peu à
radoter,» dit-elle en souriant. L'évé-
nement prouva qu'encore une fois le
don de prophétie était accordé au
nom de Saint-Jean.
LA DAUPHINE. 7
Conduite de la Dauphine à la Cour de France;
un de ses traits anecdotiques, comparé au
trait qui vient d'avoir lieu entre l'Empe-
reur d'Autriche et sa nouvelle épouse.
LE premier soin de la Dauphine
fut de se concilier l'estime et l'affection
des premiers personnages de la nou-
velle cour qui l'avait adoptée. Elle
était sûre d'avance de l'amitié de
LouisXV,qui l'avait choisie, et dont
d'ailleurs le caractère distinctif était
d'avoir un coeur aimant; mais le Dau-
phin venait de perdre une épouse
qui avait laissé dans son âme des tra-
ces d'un amour inconsolable, et la
8 VIE DE MADAME
reine pouvait- elle voir de bon oeil à
ses cotés la fille du souverain qui avait
détrôné son père ? La Dauphine con-
naissait tous les embarras de sa posi-
tion, et c'est, pour les surmonter,
qu'elle fit paraître une sagesse bien
au-dessus de son âge. Les traits sui-
vans prouvent jusqu'à quel point elle
avait étudié le coeur humain, et les
moyens les plus propres de se rendre
agréable-.
Le troisième jour après son ma-
riage, elle devait, suivant l'étiquette,
porter en bracelet le portrait du roi
son père, et quoiqu'on fut convenu
d'oublier les démêlés des deux cours,
il devait cependant en coûter à la fille
de Stanislas de voir dans son palais
LA DAUPHINE; 9.
porter comme en triomphe le portrait
de Frédéric. Une partie de la journée
découla, sans que personne parût fixer
ce bracelet, dont l'éclat avait quelque
chose de plus remarquable que les
jours précédens; enfin la reine lui
adressa la parole : « Voilà, lui dit-elle,
le portrait du roi votre père. — Oui,
maman, répondit la Dauphine en lui
présentant son bras ; voyez combien
il est ressemblant. » C'était celui dé
Stanislas *.
* Ce trait a quelque ressemblance avec le
suivant : là nouvelle impératrice d'Autriche
ayant demandé à son auguste époux la per-
mission d'avoir auprès d'elle le confesseur
qu'elle avait en Bavière : « Cela ne se peut,,
« répondit l'empereur; il est nécessaire que
10 VIE DE MADAME
Le Dauphin, dont le coeur était en-
core plein du souvenir de sa première
épouse, n'avait contracté les nou-
veaux liens conjugaux, que par l'a-
mour du bien public; la première
nuit de sesnoces, en entrant dans son
appartement, Une put s'empêcher de
laisser tomber quelques regards sur
des meubles qui avaient été à l'usage
de l'infante; aussitôt des larmes cou-
lèrent malgré lui de ses yeux, des lar-
mes qu'il tâcha de dérober aux re-
gards de sa nouvelle épouse : « Lais-
sez, lui dit-elle du ton le plus tou-
« votre confesseur soit un conseiller spirituel
« autrichien. » Peu d'instans après, il lui pré-
sente la liste de Ces conseillers; en tête se
trouvait son confesseur ordinaire.
LA DAUPHINE. 11
chant, laissez couler vos pleurs; ne
craignez point que je m'en offense;
ils m'annoncent ce que j'ai droit
d'espérer moi-même un jour, si je suis
assez heureuse pour mériter votre es-
time. » Le Dauphin lui serra la main,
l'embrassa tendrement^ et crut déjà
n'avoir point perdu sa première
femme. Il en fut convaincu dans tou-
tes les circonstances, et particulière-
ment à l'époque de la maladie qu'il
essuya en 1762.
C'était une petite vérole, dont les
symptômes inspiraient une vive in-
quiétude ; la Dauphine se souvient
que son époux craignait surtout cette
maladie; elle conçut le projet de lui
faire prendre le change sur la nature
12 VIE DE MADAME
du mal, et c'est ainsi qu'elle y réussit.
Elle fit imprimer exprès pour lui une
Gazette de France, dans laquelle,
sans rien avancer de faux, elle présen-
tait cependant cette maladie sous des
couleurs propres à écarter tout soup-
çon que ce fût la petite vérole:
Elle passait les jours entiers et la
moitié des nuits auprès de lui, l'égayait
par son entretien, lui prodiguait des
soins que la tendresse conjugale peut
seule s'imposer; elle porta si loin ses
attentions, que M. Pousse, fameux
médecin qu'on avait mandé par ex-
traordinaire , et qui ne connaissait
point la cour, dit tout haut en mon-
trant la princesse à un de ses amis :
« Voilà une petite femme qui est im-
LA DAUPHINE. i3
payable pour son zèle à servir M. le
Dauphin. » Il prenait la Dauphine
pour une garde-malade.
Un jour qu'on représentait à la
princesse le danger qu'elle courait,
en respirant habituellement l'air d'une
maladie contagieuse : ce Que m'im-
porte; répondit-elle, que je meure,
pourvu qu'il vive ! La France ne man-
quera jamais de Dauphine, si je puis
lui conserver son Dauphin. »
Un si grand dévouement ne fut
point perdu; le prince en sentit tout
le prix : combien de fois il répéta dans
sa convalescence: a Oui, ce n'est qu'à
ses soins, à ses prières, que je dois là
vie. Vous m'avez fait prendre le
ehange sur ma maladie, disait-il un.
14 VIE DE MADAME
jour en riant à la Dauphine; cela n'est
pas bien: avez-vous eu soin d'en tenir
note dans votre examen de cons-
cience?— Oh! vraiment, lui répondit
la nouvelle Arrie, j'aurais bien de la
peine à m'exciter à la contrition de la
faute que vous m'imputez; car il me
semble qu'en pareille occasion, j'y $
retomberais tout de nouveau. »
Ce qui contribua puissamment en-
core à cimenter une affection récipro-
que entre le Dauphin, la reine et la r
Dauphine, ce fut l'amitié vive et sin-
cère, quelle eut pour, Stanislas, qu'elle
regardait comme son second père;
sèntiment louable, que ce prince
payait d'un, retour également hono-
rable pour tous deux» Ce fut surtout-
LA DAUPHINE. 15
à l'époque des désastres de la Saxe,
que cette intimité eut lieu d'éclater,
quand le Titus de Lunéville reçut à
sa cour et combla de bontés le comte
de Lusace et la princesse Christine.,
frère et soeur de la Dauphine : leur
correspondance en est une preuve,.
Nous allons citer quelques lettres de la
princesse, qui donneront tout à la fois
une idée de son style et de la bonté
de son âme :
« MONSIEUR., MON FRÈRE ET
TRÈS-CHER GRAND-PÈRE,
« Ne pouvant avoir le bonheur de
partager avec MESDAMES -le plaisir de
vous voir, je ne puis du moins me re-
fuser la faible consolation de témoi-
16 VIE DE MADAME
gner à Votre Majesté toute l'envie
que je leur porte, et de la prier en
même temps de me conserver toujours
sa précieuse amitié, et d'être persuadée
du tendre attachement avec lequel je
suis, Monsieur, mon frère et très-
cher grand-père,
« Votre respectueuse petite-fille, j
« MAREE-JOSÈPHE. »
« MONSIEUR, MON FRÈRE ET l
TRÈS-CHER GRAND-PÈRE, I
« Les bontés que Votre Majesté
m'a toujours témoignées, me font es- j
pérer que vous voudrez aussi les ac-
corder, à ma recommandation, au
comte de Lusace qui aura l'honneur
LA DAUPHINE. 17
de vous faire sa cour et de vous remet-
tre cette lettre. Ce sera pour moi un
nouveau sujet de reconnaissance,
mais qui ne saurait pourtant augmen-
ter le tendre et respectueux attache-
ment avec lequel je serai toute ma
vie, Monsieur, mon frère et très-
cher grand-père, de Votre Majesté,
«La très-respectueuse petite-fille,
ce MARIE-JOSÈPHE. »
« Ce 2 juin 1768. »
« MONSIEUR , MON FRÈRE ET
TRÈS-CHER GRAND-PÈRE,
Je ne puis exprimer à Votre Ma-
jesté toute ma sensibilité pour la part
qu'elle veut bien prendre à ma juste
%
18 VIE DE MADAME
douleur. Si ma santé y a résiste, je ne
puis attribuer ce bonheur qu'au ten-
dre intérêt que vous voulez bien y
prendre; car vos bontés sont toujours
pour moi une source de consolations.
Celles que la reine m'a témoignées
dans cette triste occasion, peuvent
mieux se sentir que s'exprimer; mon
coeur en est pénétré. Je supplie Votre
Majesté d'être bien persuadée du ten-
dre et inviolable attachement avec le-
quel je serai toujours, etc..
LA DAUPHINE. 19
Chagrins de Madame la Dauphine invasion
de la Saxe par le Roi de Prusse ; mort de
ses père et mère, de sa soeur, du Roi Sta
nislas, et de son époux.
SOIT pour punir les pervers, soit
pour mettre à l'épreuve la patience du
juste, la Providence place de temps
en temps sur un trône des guerriers
extraordinaires, qui semblent uni-'
quement destinés à changer la face
des Etats par le succès de leurs armes
La foudre militaire sort, pour ainsi
dire, de leur tète, comme le tonnerre
du sein des nuages.
Tel fut Frédéric, surnommé le
Grand; titre que ses contemporains
20 VIE DE MADAME
et ses ennemis mêmes lui décernèrent,,
et qu'il mérita sans doute, si, pour
l'obtenir, il suffit d'étonner la terre
par ses talens militaires et par ses
conquêtes.
Au moment où l'on s'y attendait
le moins, il entra dans la Saxe à la
tête d'une armée considérable, en-
vahit une partie du pays et mit l'au-
tre à contribution: l'électeur, père
de la Dauphine, prit la fuite; la reine
son épouse, avec la plupart de ses
enfans ,-tombent au pouvoir de l'en-
nemi,, et dans la captivité la plus
humiliante. Que dis-je ? Par ordre
du vainqueur, les maisons de Dresde
furent,couvertes de paille, et les ca-
ves remplies, de poudre et d'autres;
LA DAUPHINE. 21
matières combustibles, de manière
qu'au premier signal,,tout ce qui ha-
bitait cette capitale eût été mis en
cendres..
. La nouvelle de cette mesure,
inouïe jusqu'alors, porta dans l'âme
de la Dauphine une désolation d'au-
tant plus vive, qu'elle avait à crain-
dre, à chaque instant, pour la vie
de sa, mère et de sa famille; aussi,
quelque noeud qui l'attachât a la cour
de Versailles, était-elle en esprit
beaucoup plus en Saxe, que dans sa
nouvelle patrie.
Toute autre que la Dauphine eût
maudit l'auteur de tant de maux;
mais il n'en est point d'une héroïne
chrétienne, comme des femmes or-
22 VIE DE MADAME
dinaires qui ne connaissent point les
ressources dé la charité évangélique.
Elle répondit un jour à une dame qui
lui disait ironiquement que le rot
de Prusse agissait d'après des senti-
mens dictés par une humanité phi-
losophique : « Souvenez-vous', Ma-
dame, qu'on doit respecter dans ce
monarque la majesté de Dieu, comme
dans les autres souverains. Si le Sei-
gneur l'a choisi pour punir l'Alle-
magne , pourquoi s'élever contre
l'instrument de ses vengeances ? Tâ-
chons plutôt de désarmer sa justice
par nos prières. »
Ce langage était sans doute le
comble de l'héroïsme, héroïsme
que les circonstances rendaient en-
LA DAUPHINE. 23
core plus remarquable; cette prin1-
cesse perdit presque en même temps
sa mère, la reine d'Espagne sa soeur,,
et la duchesse de Parme, qui mou-
rut sous ses yeux à Versailles; et,
comme si son âme n'eût pas encore
été assez accablée sous le poids de
tant de pertes, elle eut à craindre en
même temps pour les jours de
Louis XV, que Damiens avait as-
sassiné. -
Une consolation momentanée vint
adoucir ses peines; tin traité, conclu
l'année suivante, rendit ses Etats à
s'on père; maïs le prince n'en jouit
pas long-temps; il mourut,, et fit cou-
ler de nouveaux torreris de larmes à-
sa fille. Il eut pour successeur Fré-
24 VIE DE MADAME
déric, que, dans son enfance, la
Dauphine avait surnommé le Sage,
titre honorable qu'il aurait justifié
sans doute, si une mort prématurée
ne l'eût enlevé après un règne de
trois mois seulement.
*
Ce n'était point assez pour la Dau-
phine que d'avoir perdu, dans un si
court espace de temps, son père,
sa mère, ses soeurs, son frère; il lui
restait à éprouver la perte la plus
sensible à l'épouse digne de ce titre,
celle de son auguste mari. Le Dau-
phin mourut le 20 décembre 1765»,
après une longue maladie, dont la
Dauphine a laissé la relation sui-
vante .
LA DAUPHINE. 25
Relation de la maladie du Dauphin, faite par
Madame la Dauphine-
- Nous rapportons ici cette relation
comme un modèle de piété conju--
gale, de candeur, et de la manière
d'écrire de la femme la plus instruite
peut-être du royaume !
« Le jour que les médecins virent
un danger pressant, La Breuille, sui-
vant l'ordre qu'il en avait reçu de
M le Dauphin, l'en avertit. Quoi-
qu'il fut très réloigné de cette pensée
il en reçut la nouvelle avec une fer-
meté et une tranquillité que la reli;
gion seule peut donner. Peu de temps
après qu'il l'eut apprise, la reine des
3
26 VIE DE MADAME
cendit chez lui: je la-suivis avec mes
enfans. La reine, me voyant les yeux
rouges, et ne se doutant,pas du dan
ger où était M. le Dauphin, me dit
que j'avais une fluxion sur les yeux;
M. le Dauphin me fixa dans- ce mor
ment, et se doutant bien de ce qui
pouvait m'avoir rougi les yeux, il
me demanda si cette fluxion m'a-
vait prise en m'évéillant ou depuis ;
je lui répondis que j'avais eu mal
ate yeux depuis le matin. Il me fit
une seconde question,par laquelle
je compris bien qu'il me demandait
si j'avais pleuré. Je fis semblant de
ne pas entendre, Il en resta là, et
conntinua de parler à la reine avec sa
tranquillité ordinaire.
LA DAUPHINE, 27
«'L'après - midi, il enyoya chercher
;M. du May, et lui fit beaucoup de
questions sur une maladie de poitrine
.qu'il avait eue. Il reçut ensuite la vi-
site de la reine. Dès, qu'elle fut sor-
tie : «Où croyez-vous, mes dit-il , que
«; soit M. Collet? car je veux me
« confesser cette apres-midi , ca tou- tou-
« jours été mon projet. Envoyez-le
« chercher. » J'allai chercher M. Col-
let qui était chez moi., Je redescen-
dis. Il me dit de lui apporter ses li-
vres pour se préparer, me, fit rester
auprès de son lit,' et, fit sa prépara-
.tion avec plus grande tranquillité.
Quand il fut prêt, il me dit de faire
entrer son confesseur. Sa confession
finie., il .m'envoya chercher,, et me
28 VEE DE MADAME
dit : « Je comptais faire mes dévo-
« tions dimanche; mais M. Collet
« m'a dît:, tout a la franquette, qu'il
« valait mieux, que je communiasse
«enviatique!
« Ensuite il mé demanda ce que
j'avais fait,toute la matinée. Je lui
répondis que je n'avais pas fait grand'-
chose. Il me dit!; «Vous avez- ail
« moins lavé vos yeux. » Il voulait
dire que j'avais pleuré. Je lui avouai
que cela était vrai ; et, dans ce mo-
ment même, ne pouvant contenir
mes larmes, elles coulèrent de nou-
veau. Il les vit, et me dit en sou-
riant : « Allons donc, courage, cou-
« rage. »
« Il envoya ensuite chercher Adé»
LA DAUPHIN 29
laïde ; et, .quand elle fut, arrivée, il
lui répéta, ce qu'il m'ayait dit sur sa
communion. Puis s'adressant. à tous
deux, il nous dit:.« Je ne.puis vous,
«exprimer, mes soeurs, combien, je
« suis aise de partir .le, premier;;je.
« suis fâché de vous quitter, mais
« je suis bien aise.de ne;pas rester,
« après vous. »
ce Cela nous fit pleurer ; il s'atten-
drit lui -même, et nous dit : « Ah.!
«finissez donc, vous, me faites de
cela peine. »! Et tout de suite, il nous
raconta que M. Collet, dit qu'il fe-,
rait bien de recevoir.ses sacremens;.
qu'il espérait, que le. bon Dieu exau-
cerait les vceux, qu'on faisait pour
lui ; mais que s'il en disposait au-
30 VIE DE MADAME
trement.... «Ohl nous dit-il, quand
« il en a été là , il n'a pu achever
«tant il pleurait, et je lui ai dit qu'il
« faisait l'enfant. »
« Il nous dit ensuite 1 qu'il espé-
rait recevoir ses sacremens le jeudi,
pourvu que le roi ne chassât-point,
parce qu'il ne voulait point le dé-
ranger. Quand le roi vint chez lui,
il fit la conversation à l'ordinaire;
mais il le questionna Beaucoup sur
les jours de la Semaine dû il chasse-
rait, et: il fut fort aise d'apprendre'
qu'il ne sortirait pas le jeudi. Après
que le roi fut sorti, il me demanda
ses livres derrières, comme-il avait
toujours fait pendant sa - maladie.'
En me les rendant, il mé demanda
LA DAUPHINE 31
si j'avais, son crucifix, qu'il me don-
naît à porter-dans tous ses, voyages
Je lui dis que oui, et je lui ajoutai
qu'il avait: des indulgences in arti-
culo mortis. « Ah ! tant; mieux, s'é
« cria-t-il, cela; me sera, bien utile.»
«.; Le soir, il envoya, cherher
le cardinal de Luynes; il lui dit
qu'ayant résolu; de recevoir; ses sa-
cremens., il le priait de lui dire l'u-
sage de son; diocèse. pour l' extrême-
onction, Le cardinal, ; troublé par
cette demande , à laquelle il ne s'at-
tendait pas, répondit qu'il craignait
de se, tromper, qu'il le chercherait
dans leRituel. « Ah! je vous en prie,,
« lui dit M. le Dauphin, , envoyez-
« le moi des ce soir. » Le cardi-
Sa VIE DE MADAME
nal m'apporta, le soir, l'extrait du
Rituel, que je remis a M. le Dau-
phin :qui me l'avait déjà demandé
plusieurs fois dans la soirée. Il le lut
avec attention, et me le remit en me
disant : « Gardez- le jusqu'à demain,
« car il faudra le montrer a M. Col-
« let. » Ce qu'il disait, parce que le
Rituel de Sens ordonne Hqu'on ne
donnera l'extrême-onction aux ma-
lades que dans un danger éminent;
Quoique son état lui; parût dange-
reux, il ne le croyait pas si pressant
qu'il l'était, et il voulait suivre la
règle en tout. Le lendemain, vers
les huit heures, il dit de faire venir
M. Collet, qu'il envoya au cardinal,
pour s'arranger sur l'extrême- onc-
LA DAUPHINE. 33
tion. Il me fit appeler pendant ce
temps-là, me demanda son crucifixr
et me désigna la place où il voulait
qu'il, fût attaché à son lit. M, Collet
revint : je sortis. Environ une de-
mi-heure après, il me fit appeler y
et me dit, en présence de M. CoHety
avec un air riant et tranquille : « Je
« ne comptais recevoir le bon Dieu
« que demain, mais M. Collet veut
« que ce soit ce matin. » Il m'or-
donna en même temps de lui ap-:
porter les livres dont il avait besoin>.
et qu'il me nomma. Ensuite, il'-me"
dit : « Où serez-vous pendant que'
« je recevrai mes derniers saerëmens 7
« Il faut que vous restiez en haut,
« chez vous, » Je lui demandai la
34 VIE DE MADAME
permission de me tenir dans un ca-
binet derrière sa chambre. « Eh bien ,
« à la bonne heure, me dit-il )) Il
donna lui-même ses ordres pour l'àr-
rangement de sa chambre pour- re-
çevoir le bon Dieu. Il reçut ses. sa-
cremens à onze; heures et demie. Je
ne rapporte pas toute l'édification
qu'il a donnée en les recevant. Ceux
qui en ont. été témoins peuvent; en
rendre ma compte plus exact que
moi qui n'y étais pas
« Âpres la messe, qu'il entendit
tout de suite, il me fit appeler. Le
roi, étant dans ce moment auprès
de son lit,, il me fit seulement un
geste qui exprimait toute sa joie, et
je n'oublierai jamais, l'air de conten-
LA DAUPHINE. 35
tement, de joie, de béatitude qui'
brillait dans ses yeux, et qui était
répandu sur son visage. Le roi s'é-
tant un peu éloigné, il me tendit la
main, en me disant : « Je suis ravi
« de Joie; je n'aurais jamais cru que?
« recevoir; ses derniers sacremens,
« effrayât si peu et donnât tant de
« consolation; Vous ne sauriez l'i-
« maginer. » MESDAMES vinrent un
moment après, lorsque le roi était
encore auprès de Son lit : en les
Voyant, il se' mit- la main sur la poi-
trine r pour leur faire connaitre la
douceur des consolations qu'il res-
sentait. Il fut très-gai avec le roi et
la reine ; mais de temps en temps il
jetait les yeux sur son crucifix, qui
36 VIE DE MADAME
était sur son lit , et il le regardait
avec une joie et un contentement
qui éclataient malgré lui.
« Quand il vit que le roi allait sor-
tir, il pria la reine de se retirer un
moment, et parla au roi en particu-
lier. Après son dîner , il m'ordonna
de lui apporter son écritoire avec dit
grand papier, et d'aller chez moi
jusqu'à ce qu'il m'envoyât chercher.
La reine vint après son dîner ; il n'a-
vait pas fini d'écrire ; il là pria d'at-
tendre. Quand il eut achevé , il nous
appela, la reine et moi, et nous pa-
rut fort content. Il avoua pourtant
qu'il était fatigué, et il se mit sur le
côté. La reine, qui crut qu'il allait
dormir, prit un livre, et moi aussi.
LA DAUPHINE. 37
Au bout d'un petit moment, il se re-
tourna et dit : « Ah ! vous lisez ;
« j'aimerais mieux que vous fissiez
« la conversation. » Il y prit part lui-
même , et répéta à la reine combien
il avait éprouvé de consolation en
recevant ses sacremens. La reine lui
en témoigna sa joie; mais elle ajouta
qu'elle était pleine d'espérance pour
sa guérison. Il se retourna avec vi-
vacité, et lui dit : « Ah ! maman, je
« vous en prie, gardez cette espé-
« rance pour vous; car pour moi, je
« ne désire point du tout de guérir. »
Il dit après cela à la reine : « Vous
« devez être étonnée de ce que je ne
« vous ai point parlé ce matin de
« mes sacremens; mais je ne savais
38 VIE DE MADAME
« pas encore que je dusse les rece-
« voir aujourd'hui. Il est assez plai-
« sant que tout le monde en fût
« averti, excepté moi. »
« Quand la reine fut sortie , il en-
voya chercher Adélaïde. En arrivant,
elle lui dit : « J'ai quitté pour vous
« bonne compagnie, car j'avais chez
« moi le roi et madame la comtesse
« de Toulouse. — Voyez , dit-il en
« riant, les égards que l'on a pour
« les pauvres mourans ; leur sort est
« bien brillant, c'est dommage qu'il
« ne soit pas plus long. » Il fut très-
gai toute la journée, et l'on voyait sa
joie redoubler toutes les fois qu'il re-
gardait son crucifix. Après le salut,
il fit venir ses enfans, et les reçut à
LA DAUPHINE. 39
l'ordinaire, sans leur parler de son
état. Se trouvant seul avec Adélaïde
et moi, il nous dit qu'il eût voulu
ne pas recevoir l'extrême - onction ,
parce qu'il n'était pas dans le dan-
ger pressant que le Rituel exigeait;
mais que M. Collet lui avait repré-
senté qu'il ferait bien de la recevoir,
tant pour l'édification, que parce
que ,la recevant avec toute sa pré-
sence d'esprit, en retirerait plus
de fruits , et que , d'ailleurs , il évite-
rait, par là, un second spectacle à la
famille. Il ajouta qu'il avait répondu
à M. Collet, qu'il eût donc à s'ar-
ranger là-dessus avec le cardinal de
Luynes. Il nous dit ensuite qu'il
avait été touché de l'état de M. le
40 VIE DE MADAME
prince de Condé qui avait fondu
en larmes pendant toute la céré-
monie.
« Le jeudi matin, il demanda
comment j'allais, et me dit : « Je
« crois que vous avez plus de force
« et de courage aujourd'hui ; ainsi,
« je vais vous confier ce que j'ai
« dit hier au roi quand j'ai prié la
« reine de se; retirer : je lui ai de-
« mandé qu'il vous laissât maîtresse
« absolue de l'éducation de vos en-
« fans,; si je venais à mourir. » Je
fondis en larmes, et me jetai sur sa
main, sans m'apercevoir que le roi
entrait, et se trouvait derrière moi.
Il le vit, et me dit : « Prenez donc
« garde , voilà le roi. » L'après-midi,
LA DAUPHINE. 41
il raconta ce qu'il m'avait dit à Adé-
laïde, et lui ajouta : « J'ai bien mal
« pris mon temps , car le roi est en-
« tré dans ce moment, et la pauvre
« créature a été obligée de renfoncer
« ses larmes. » Il nous dit aussi que,
si le bon Dieu lui prêtait vie, il es-
pérait recevoir encore une fois ses
sacremens au bout de l'intervalle de
dix jours prescrits par le Rituel, et
il compta que le dixième jour serait
le samedi . II le dit aussi au roi , en
lui demandant s'il serait nécessaire
qu'il y vînt, parce qu'il voudrait bien
épargner cette peine à tout le monde,
et il en chercha les moyens.
« Quelques jours après, je le priai
de s'unir d'intention aux prières
42 VIE DE MADAME
qu'on faisait pour obtenir sa guéri-
son. « Non, me répondit-il, M. Col-
« Iet me l'a défendu ; mais il ne me
« l'a pas permis , parce que cela me
« troublerait et m'agiterait. La reine
lui dit aussi un jour laà même chose
que moi, et elle ajouta qu'il y était
obligé, parce que sa vie était utile et
nécessaire à la religion. « Ah ! ma-
« man, lui répondit-il, les vues de
« la Providence sont bien différentes
« de celles des hommes. » Il ne pou-
vait pas croire qu'il fût bon à rien, ni
qu'il fut aussi aimé des peuples qu'il
l'était. Quand il sut qu'on contiuait
les prières de quarante heures au delà
du temps ordinaire, il en parut mécon-
tent, « parce que, disait-il, selon les
« règles de l'Eglise, ces prières ne
« devaient durer que trois jours. »
« Il était continuellement occupé
de la pensée de recevoir le bon Dieu
une seconde fois ; il en parlait sou-
vent , et au bout de huit jours , il
demanda à la Breuille s'il n'était pas
encore dans un assez grand danger
pour communier en viatique. La
Breuille lui dit qu'il n'était pas dans
le danger pressant où il avait été
huit jours auparavant ; mais que,
tant qu'il y aurait de la fièvre avec
crachement de pus, il y aurait du
danger. « Cela me suffit, dit M. le
« Dauphin, car, tant qu'il y aura du
« danger, on peut recevoir ses sa-
« cremens de dix jours en dix jours. »
44 VIE DE MADAME
Cependant, ne voulant pas s'én rap-
porter à lui-même , il m'ordonna
d'envoyer chercher M. Collet, de lui
dire ce que La Breuille pensait de son
état, et de; lui demander si cela ne
suffisait pas pour qu'il fut permis de
communier encore en viatique. Il
fut charmé d'apprendre que M. Col-
let avait jugé comme lui. Il le vit le
lendemain, et fixa sa communion
au dimanche 24. La veille, il nous
dit, à Adélaïde et à moi, qu'il dési-
rerait beaucoup -que nous y fussions
présentes ; et il ajouta : « Comme je
« suis mieux, cela ne vous fera pas
« la même impression que la pre-
« mière fois. » Il reçut la commu-
nion après sa messe, eu particulier,
LA DAUPHINE. 45
n'y ayant dans sa chambre que les
personnes nécessaires.
« Un jour que les médecins le
trouvèrent mieux, et même au delà
de leurs espérances , ils lui; témoi-
gnèrent leur satisfaction de son état.
Après qu'ils furent sortis : « Voyez,
« me dit-il, ce que c'est que l'atta-
« chement à la vie : quand/j'ai su
« le danger où je me trouvais , je
« n'en ai été nullement affecté ; et je
« sens bien que , si les mêmes acci-
« dens revenaient, cela ne m'afflige-
« rait pas davantage ; cependant, ce
« peut mieux me fait plaisir. » Il
comptait cela pour un grand attache-
ment à la vie.
« Il a été pendant toute sa maladie
46 VIE DE MADAME
d'une attention et d'une bonté ex-
trêmes pour tout le monde. Il n'était
occupé que des autres ; il s'oubliait
lui-même. Les moindres services
qu'on lui rendait étaient payés de
mille marques de bonté. Un jour ,
après une nuit affreuse , il dit au
premier médecin de la reine, qui
avait veillé : « Ah ! mon pauvre La
« Sône, je suis désolé dela mauvaise
« nuit que je vous ai fait passer : al-
« lez vous coucher, car vous devez
« être bien fatigué. » S'apercevant
que La Breuille avait l'air triste de
ce qu'il avait passé une mauvaise
nuit : « Votre visage, lui dit-il, res-
« semble toujours à mes nuits : cela
« n'est pas bien. Un médecin ne
LA DAUPHINE. 47
« doit pas s'affecter ainsi pour son
« malade. » L'évêque de Verdun
lui disait un jour qu'il ne le voyait
jamais s'impatienter. « Eh ! contre
« qui voulez -vous que je m'impa-
« tiente ? Mes médecins sont d'une
« assiduité étonnante , les grands-of-
« ficiers ont pour moi toutes les at-
« tentions possibles ; si j'ai besoin
« d'eux, je les trouve, et ils se reti-
« rent quand ils prévoient qu'ils
« pourraient m'importuner. » C'est
ainsi qu'il savait rendre justice à
chacun.
« Au milieu de ses souffrances, il
avait conservé toute sa gaîté natu-
relle, ou, pour mieux dire, il l'avait
reprise depuis qu'il avait reçu ses sa-
48 VIE DE MADAME
cremens. Dans les commencemens
de sa maladie, il lisait des livres sur
différentes sciences. Quand il s'est
aperçu que ces lectures le fatiguaient,
il en a cherché d'autres qui pussent
l'amuser sans le fatiguer: c'est à l'ab-
bé de Mostuèges qu'il s'était adressé
pour lui en choisir. N'étant plus en
état de lire, même ces sortes de li-
vres , il dit un jour à l'abbé de Mos-
tuèges : « L'abbé, si je vous de-
« mande encore des livres, ne me
« donnez plus que l'A B C et le Ca-
« téchisme, car ce sont les seuls que
« je sois en état de lire;» Il voyait
tous les soirs les premiers gentils-
hommes de la chambre, les grands-
officiers et les menins : il s'entrete-

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