Vie de Mademoiselle de Lamourous, dite la Bonne Mère, fondatrice et première supérieure de la maison de la Miséricorde de Bordeaux, par M. l'abbé Pouget

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Perisse frères (Lyon). 1853. Lamourous, Mlle de. In-12, VIII-455 p., portrait.
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Publié le : samedi 1 janvier 1853
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VIE
DE MLLE DE LAMOUROUS,
DITE
LA BONNE MÈRE.
ON TROUVE CHEZ LES MÊMES LIBRAIRES
Anecdotes chrétiennes, ou Recueil de traits d'histoire choisis,
pour l'éducation de la jeunesse et l'instruction de tous les Fidèles ;
par l'abbé Reyre : 2 vol. in-12. 2 00
Aventures de Télémaque ; par Fénelon : 1 vol. in-12. 1
Ecole des moeurs, ou Réflexions morales et historiques sur les
maximes de la sagesse ; par Blanchard : 2 vol. in-8. 3 50
Ecole des jeunes demoiselles, ou Lettres d'une mère vertueuse à
sa fille, avec les Réponses de la fille à sa mère ; par l'abbé Reyre :
2 vol. in-12. 180
Histoires édifiantes et curieuses, tirées des meilleurs auteurs ;
par Baudrand : 1 vol. in-12. » 80
Homme de Dieu , ou le Prêtre considéré dans la sublimité de ses
pouvoirs, les bienfaits de son ministère et les admirables dévoue-
ments de sa chanté ; ouvrage enrichi d'un grand nombre de faits
historiques ; par Hubert Lebon : 1 vol, in-8. 4 50
Instructions de la jeunesse en la piété chrétienne, tirées de
l'Ecriture sainte et des saints Pères ; par Gobinet : 1 vol. in-12 1 20
Manuel de la jeunesse française, pour servir de suite à la Morale
en action : 1 vol. in-12. 1 30
Trésor des familles chrétiennes ; par Mme Le Prince de Beau-
mont : 1 vol. in-12. 1 20
Triomphe de l'Evangile : 4 vol. in-12. 5 »
Vies des justes dans les conditions ordinaires de la société ;
par l'abbé Canon : 1 vol. in-12. 1 80
Vies des justes dans les humbles conditions : 1 vol. in-18. 1 »
— Le même ouvrage : 1 vol. in-12. 1 60
Lyon. — Imp. d'Aut. Perisse.
VIE
DE MADEMOISELLE
DE LAMOUROUS,
DITE
LA BONNE MÈRE,
Fondatrice et première Supérieure de la maison de la Miséricorde
de Bordeaux.
PAR M. L'ABBÉ POUGET.
PERISSE FRERES, IMPRIMEURS-LIBRAIRES
le N. S. P. le Pape ci de S. Ém. Mgr le Cardinal-Archevêque de Lyon.
LYON
ancienne maison
GRANDE RUE MERCIÈRE, 33,
ET RUE CENTRALE, 68.
PARIS
nouvelle maison
RUE SAINT-SULPICE, 38,
ANGLE DE LA PLACE.
1853
PREFACE,
Six ans viennent de s'écouler depuis que la terre
a perdu une femme admirable, qui par l'heureux
assemblage des dons de la nature et des dons, de la
grâce, par l'importante mission qu'elle avait reçut
d'en haut et par la manière dont elle a su l'accom-
plir, par l'éclat des vertus qu'elle a déployées dans
sa longue carrière et le concours visible que la
Providence lui prêtait au besoin , a fait la gloire
d'une de nos principales cités et môme a rempli
du bruit de son nom une grande partie du royaume.
Pour consoler les amis de cette femme généreuse
encore affligés de sa perte, pour arracher à l'oubli
tant de merveilles de la droite de Dieu , dont la
mémoire s'efface de jour en jour , pour édifier les
fidèles désireux de connaître les fruits de sainteté
que produit notre époque, il fallait recueillir avec
soin les circonstances d'une vie si précieuse aux
yeux de Dieu, si belle aux yeux des hommes , et
les raconter avec la simplicité qui convient à des
actions qui se recommandent par elles-memes ,
sans avoir besoin du vain fracas des paroles.
Pressé par des désirs et des instances que nous
avons dû prendre pour des ordres, nous avons
essayé de remplir cette tâche plus difficile qu'elle
ne le paraissait au premier abord. Nous nous som-
mes rendu sur les lieux, nous avons interrogé les
personnes qui avaient connu Mlle de Lamourous ,
celles qui avaient vécu dans son intimité ; et, après
les recherches les plus consciencieuses , nous
avons composé son histoire.
Nous avons trouvé que la renommée était d'ac-
VI PREFACE.
cord avec la vérité, nous osons même avancer que
l'humble vertu de cette grande servante de Dieu a
certainement dérobé à la connaissance des hom-
mes bien des actions déjà couronnées dans les
cieux, et que tout ce qu'on a dit à sa louange n'é-
tait pas encore tout ce qu'on devrait en dire , et
ce qu'on en dira peut - être un jour lorsqu'on
pourra parler avec plus de liberté.
Nous racontons, dans cet ouvrage , des choses
singulières, étonnantes, merveilleuses quelquefois.
Ceux qui ont connu Mlle de Lamourous n'en seront
point surpris, ou s'ils le sont, ils ne le seront que
parce qu'ils s'attendaient à en trouver encore da-
vantage. Ceux qui n'ont point eu le bonheur de la
connaître, la jugeront par l'ensemble de sa vie, et
l'idée qu'ils se formeront d'elle leur rendra bien
croyable ce que quelques traits particuliers ont de
plus extraordinaire.
Du reste, nous pouvons assurer les uns et les
autres que nous avons puisé tout ce que nous pu-
blions à des sources certaines, que nous avons eu
en mains les pièces justificatives des choses les plus
graves, que nous n'avons point écrit sur de simples
ouï-dire, et que de cette multitude de traits que
nous racontons, il en est à peiné un seul, et en-
core est-il des moins importants, dont nous ne
nous soyons procuré le récit écrit avec toutes ses
circonstances par les personnes les plus dignes de
foi.
Les détails abondent dans notre ouvrage. Nous
narrons souvent de petites choses, et nous ne
cherchons pas à leur donner un éclat emprunté.
C'est qu'il nous semble qu'il n'y a rien de plus beau
que le naturel et le vrai, que ce langage est enten-
du de tout le monde, qu'une grande ame se mani-
PREFACE. VII
Testé souvent dans ses moindres actions, qu'il est
plus utile pour nous de considérer un modèle à no-
tre portée que celui qui semble n'avoir presque
rien de commun avec nous, et, qu'après tout, ce
n'est pas le plus ou le moins d'éclat de nos oeuvres
qui en fait le prix aux yeux de l'éternel juge , mais
cette foi qui opère par la charité.
Dans le récit et la marche de l'histoire nous
avons suivi l'ordre chronologique avec fidélité ,
mais sans scrupule. Nous avons quelquefois réuni
des faits que l'analogie rapprochait naturellement.
Les deux livres consacrés à parler des vertus de
MIle de Lamourous, nous avons mieux aimé les pla-
cer avant qu'après le récit de sa mort. N'est-il pas
plus logique et plus intéressant de représenter une
personne agissant et nous édifiant par ses exemples
lorsqu'elle est encore parmi les vivants, qu'après
qu'elle a disparu de la scène du monde ? Avant que
le biographe ait peint les derniers moments de ce-
lui dont il écrit la vie, on croit voir le personnage,
l'entendre, on est témoin de ses actions : le récit
de sa mort détruit le prestige et relègue les plus
beaux faits dans la froide région des souvenirs.
Rien ne nous paraît plus fatiguant qu'un livre où
l'auteur n'indique jamais ce qu'il veut dire, sembla-
ble à un voyageur qui décrit au hasard ce qui s'offre
à lui sur son chemin, ou à un torrent qui entraîne
tout ce qu'il rencontre sur son passage. L'admirable
invention que celle des sommaires marginaux em-
ployés autrefois ! Celui qui écrivait était obligé de
savoir ce qu'il voulait dire. Ce n'est plus si néces-
saire aujourd'hui. Cependant, comme nous tenons
à l'antique usage, nous avons pris le parti d'en pla-
cer un en tête de chaque chapitre. S'ils sont quel-
quefois moins développés que dans la table des ma-
VIII PRÉFACE.
tières, c'est qu'un ami dont nous nous faisons gloire
de suivre les conseils, nous a fait observer que, dans
le cours de l'ouvrage, l'étendue des sommaires
nuirait à l'intérêt.
L'éloge funèbre de Mlle de Lamourous, pronon-
cé par un Grand-Vicaire, termine cette vie. Outre
que cet éloge mérite, par la manière dont il est
écrit, de paraître au jour, il est, même plusieurs
années après qu'il a été débité, plein d'à-propos, et
il renferme, sur l'éducation, sur le régime péniten-
tiaire et autres questions si débattues aujourd'hui,
les principes les plus sains et les idées les plus jus-
tes. Il est d'ailleurs une confirmation expresse de
tout notre récit, et il donne à cette histoire une
autorité qui n'a pas peu de poids auprès de ceux
qui ont connu le digne panégyriste de la bonne Mère.
Puisse ce livre montrer à quelques aines plongées
dans l'abîme du péché, qu'il est encore pour elles,
dans le trésor de la clémence divine, des grâces de
conversion et de persévérance ; aux fidéles dont
les dons généreux ont jusqu'ici, comme un fleuve
d'abondance, fécondé le sol si fertile de la Miséri-
corde, que leurs pieuses largesses obtiennent le but
proposé ; aux amis de l'ordre et des moeurs qui
cherchent à mettre une digue au déluge de corrup-
tion et de misère qui nous inonde de toutes parts,
que la Religion seule peut arrêter le mal et réparer
ses ravages; à tous les hommes enfin, qu'il est une
providence attentive à nos besoins et dont l'action
se manisfeste surtout sur les destinées de ceux qui,
mettant avant tout l'affaire du salut, lui demandent
avec une humble confiance ce qu'il faut pour en
assurer le succès !
DE MLLE DE LAMOUROUS,
FONDATRICE
DE LA MAISON DE LA MISÉRICORDE, A BORDEAUX.
LIVRE PREMIER.
PREMIÈRES ANNÉES DE Mlle DE LAMOUROUS.
CHAPITRE PREMIER.
Naissance de Mlle de Lamourous. — Heureuses dispositions qu'elle
manifeste.
MARIE-THÉRÈSE-CHARLOTTE DE LAMOUROUS naquit le 1er
novembre 1754, à Baarsac, bourg situé sur la rive gauche
de la Garonne, dans le diocèse de Bordeaux. Son père, Louis-
Marc-Antoine-Jean de Lamourous , et sa mère Elisabeth de
incent, tenaient tous deux un rang recommandable parmi
a noblesse du pays , et, ce qui est plus, devant Dieu , ils
taient tous deux d'une piété digne des premiers temps de
Eglise. Thérèse vint au monde deux mois avant le terme
rdinaire. Il en résulta pour elle un tel état de faiblesse que
es parents, comme elle le racontait depuis elle-même avec
eaucoup de simplicité , ayant honte de la voir tout infirme
t dépourvue des grâces dont la nature orne les autres en-
1
2 VIE DE Mlle DE LAMOUROUS.
fants, la tinrent cachée pendant quelques jours. C'est appa-
remment pour cette raison qu'elle ne reçut le baptême que
le 4 novembre, jour de saint Charles, dont elle porta le nom
avec celui de Marie-Thérèse. On dut ensuite se donner
beaucoup de soins et de peines pour conserver sa frêle exis-
tence. Cette faiblesse naturelle à la jeune Thérèse dura quel-
que temps. Elle avait déjà deux ans accomplis , et elle ne
paraissait avoir qu'une seule année. Cependant, malgré les
misères de son enfance et les fréquentes maladies dont elle
fut assaillie dans la suite , son tempérament devint très-fort,
et, comme on le verra, elle parvint jusqu'à sa 82° année. De
plus , sa figure grêle et comme difforme à sa naissance , se
remplit peu à peu, et plus tard , embellie par l'expression
de la vertu qui y régnait, elle charmait tout le monde. C'est
le témoignage que lui rendent les personnes qui ont eu le
bonheur de vivre avec elle, et même celles qui ne l'ont vue
qu'une seule fois.
Jusqu'à l'âge d'onze ans environ , elle vécut à la campa-
gne. Sa mère, par une attention délicate , ne voulant s'en
rapporter à personne du soin de sa première éducation , fut
elle-même son institutrice. Elle ne négligea rien de ce qui
pouvait contribuer à développer les talents dont le Ciel l'avait
ornée , et la mettre en état de se rendre utile à la société
dans le sein de laquelle elle devait couler ses jours. Mais
elle s'appliqua surtout à faire de Thérèse une sainte, et nous
verrons que les semences de vertu qu'elle jeta de bonne heure
dans son coeur ne furent point confiées à une terre ingrate.
Cette chère enfant étant à peine en état déformer quelques
pas , Mme de Lamourous se faisait un bonheur de la conduire
le dimanche à l'église. Là , cette vertueuse mère se croyait
abondamment payée des soins et des peines qu'elle se don-
LIVRE 1. CHAPITRE I. 3
nait pour son éducation , quand elle considérait sa tenue
dans la maison du Seigneur et la ferveur avec laquelle elle
épanchait, au pied des autels , son ame innocente.
Son enfance était des plus naïves et des plus aimables. Un
amour précoce du travail lui donnait de nouveaux charmes.
A l'âge de trois ans, elle maniait l'aiguille avec assez d'a-
dresse pour coudre des mouchoirs à son usage. L'on con-
serve encore à la Miséricorde une petite armoire où elle
serrait avec beaucoup d'ordre les habillements qu'elle faisait
à sa poupée.
Thérèse montrait un goût particulier pour tout ce qui te-
nait aux oeuvres de piété et de zèle. Elle était l'aînée de ses
soeurs et leur modèle (1). Elle avait pour elles l'affection la plus
tendre ; et , secondant, avec une maturité bien au-dessus de
son âge, les soins que Mme de Lamourous se donnait pour les
( 1 ) Voici comment était composée la famille de M. de La-
mourous : Thérèse avait quatre soeurs et un frère. Nous les
rangeons, selon l'ordre de leur naissance.
Sophie, morte à 3 ou 4 ans. C'était un ange de piété. Sa
soeur aînée disait d'elle qu'on la trouvait en prière dans tous
les coins de la maison.
Marguerite Félicité, qui, dans sa jeunesse, épousa M. Létu ,
chirurgien. Elle mourut chrétiennement au Pian, où elle avait
du bien et où elle faisait sa demeure.
Marie-Thérèse-Charlotte-Aimée. C'était la filleule de Thérèse.
Elle épousa M. de la Bordure , conseiller à la cour de Navarre.
Catherine Benjamine , épouse de M. de Maignol-Mataplane ,
conseiller au parlement de Bordeaux, morte au commencement
de ce siècle. Mlle de Lamourous ne faisait pas difficulté de dire
que toute sa vie elle fut un ange de vertu.
Un frère qui est mort en Amérique. Il entretenait avec sa
soeur aînée une correspondance où régnait la plus tendre af-
fection.
D'autres frères morts en lias âge.
4 VIE DE Mlle DE LAMOUROUS.
former, elle les instruisait elle-même, elle leur enseignait à
connaître Dieu, à l'aimer, à le prier. Ses soeurs profitaient
de ses naïves leçons et de ses bons exemples.
Dès la plus tendre enfance , Thérèse aimait beaucoup à
parler du bon Dieu , et quand elle se trouvait avec des en-
fants, elle suivait avec liberté le penchant de son ame : et ce
qui est bien remarquable, ce qui fit toujours comme le fond
de son caractère , la piété s'alliait parfaitement en elle avec
la gaîté qui lui était naturelle. Ses entretiens étaient aussi
aimables qu'ils étaient édifiants.
La vivacité de son esprit, la bonté de son coeur, ses grâ-
ces naissantes la rendaient presque l'idole de sa famille. Son
grand-père , vieillard vénérable , ne pouvait guère se passer
de sa société. Sa grand'mère l'aimait à l'excès.
CHAPITRE II.
Premières épreuves que Dieu lui ménage. — Sa docilité. |
La Providence , qui conduit les âmes prédestinées par le
sentier du Calvaire, voulut que cette innocente enfant en-
trât de bonne heure dans cette sainte voie. Elle lui ménagea
donc, dans le sein même de sa famille, des contradictions et
des peines, légères à la vérité, mais propres cependant à
fortifier sa vertu et à l'accoutumer, comme par degrés, à
souffrir beaucoup dans la suite de sa vie.
Sa grand'mère fut, sans y prendre garde , une des per-
sonnes qui contribuèrent le plus à exercer sa patience. Elle
avait pris l'habitude, à cause de son âgé avancé , de se faire
servir à manger dans sa chambre. Il fallait que sa petite-
tille fût toujours à son côté. On ne conçoit pas comment
cette dame , bonne d'ailleurs et généreuse pour tout le
LIVRE I. CHAPITRE II. 5
monde , ne songeait pas pourvoir aux besoins de Thérèse.
Celle-ci n'osait point la prévenir par des demandes que, dans
son extrême réserve, elle eût regardées comme indiscrètes :
elle attendait en silence et avec modestie ce qui n'arrivait
pas. Quand ensuite ses jeunes frères et ses soeurs récla-
maient leur goûter, elle aussi se présentait pour recevoir le
sien. Mais la domestique la traitait de gourmande , et lui
faisait des reproches de ce que , venant de dîner avec sa
grand'mère , elle voulait manger encore. Thérèse suppor-
tait ces grossiers refus et ces privations sans se plaindre.
Depuis sa première enfance jusqu'à sa mort, Thérèse
eut toujours des peines et des croix. Elle sut les rendre
méritoires. Déjà , dans le jeune âge , on lui avait souvent
parlé du bonheur de les porter sans, murmure. Elle les por-
tait donc de bonne grâce , quoique souvent ces croix fus-
sent comme accablantes pour une enfant. Elle fit avec Dieu
un contrat admirable de simplicité. Mon Dieu, lui dit-elle
un jour à genoux devant un crucifix, je vous promets de
porter trois croix par jour sans pleurer ; mais s'il en vient
davantage , je ne réponds pas de retenir mes larmes. En ef-
fet , lorsque la Providence lui envoyait des contradictions,
des chagrins , elle les supportait avec grand courage. Mais
s'il lui en arrivait plus de trois , sans murmurer et sans se
plaindre, elle pleurait à son aise.
Ces petites peines , involontaires dans leur principe , ne
suffisaient pas à une ame destinée à procurer à Dieu tant de
gloire. Toute jeune encore , Thérèse se montrait portée à
la pratique de la mortification. On tient d'une de ses ancien-
nes domestiques qu'elle se levait la nuit pour vaquer à la
prière, ou faire quelque acte de pénitence. Lorsqu'elle
prenait ses repas , on s'apercevait, malgré le soin qu'elle
6 VIE DE Mlle DE LAMOUROUS.
prenait de le cacher , qu'elle se privait souvent des mets
qui étaient fort de son goût.
Elle allait fréquemment toute seule dans la vigne de son
père. Là, pour imiter la solitude des anciens anachorètes ,
dont on lui avait raconté l'histoire , elle se faisait des caba-
nes de feuillage. Elle s'y renfermait, et y restait plus long-
temps que la ferveur de son âge ne semblait le comporter.
Et lorsque , disait-elle depuis , en racontant ce trait de sa
vie , il me prenait envie , au milieu de mes réflexions, de
manger un raisin , je pensais que les solitaires mangeaient
bien aussi, et je les imitais en ce point avec beaucoup de
dévotion.
Elle était d'une grande obéissance. Un mot de sa mère
était pour elle un oracle. Mme de Lamourous lui avait dit que
si, dans l'obscurité , elle voyait quelque chose qui lui fît
peur , elle allât le loucher. Un soir, elle eut besoin d'entrer
dans le salon. Il n'y avait pas de lumière, et la pauvre
enfant crut entrevoir je ne sais quoi d'étrange. Ne pouvant
distinguer ce que c'était, elle eut peur. Mais se rappelant que
sa mère lui avait recommandé d'aller toucher ce qui lui cau-
serait de la frayeur, elle se dit en elle-même : il faut avan-
cer et obéir à maman. Elle s'approche donc, quoiqu'en
tremblant, et saisit justement par la barbe un capucin qui,
accoutumé à venir dans la maison, s'était retiré dans ce lieu,
sans doute pour prier. Le bon religieux, effrayé lui-même,
se hâte de crier et de se faire connaître. L'enfant de lâcher
prise et de se confondre en excuses.
Cette enfant si chère au coeur de tous ceux qui la connais-
saient, et surtout à celui de sa mère, tomba dangereusement
malade. Mme de Lamourous fit part à une respectable reli-
gieuse de sa douleur et de ses craintes. « Soyez tranquille»
LIVRE I. CHAPITRE III. 7
Madame, lui répondit celle-ci ; votre fille se rétablira : Dieu
a de grands desseins sur elle. » L'événement fit regarder
cette parole comme une espèce de prédiction,
CHAPITRE III.
Epoque de sa première communion.
A mesure que Thérèse croissait en âge, elle croissait
aussi en sagesse. Un des caractères distinctifs de sa vertu
était une attention prévenante à aider le prochain. Elle
était heureuse quand elle pouvait rendre service à quel-
qu'un. Ces bonnes dispositions ne faisaient que se fortifier
et se développer tous les jours par les leçons et les
exemples de sa mère. Celte dame ne se bornait pas à
veiller sur la conduite des personnes de la maison avec une
sollicitude toute chrétienne ; elle pourvoyait encore à leurs
besoins avec une tendre charité. Si quelque personne de
service était malade, elle chargeait ses demoiselles de la
visiter et de lui témoigner, par de petits soins , la part qu'el-
les prenaient à sa peine. On sait qu'à cette époque, et surtout
dans les pays où les moeurs étaient plus simples, les domes-
tiques s'établissaient et restaient de génération en généra-
tion chez leurs maîtres. S'il arrivait que quelque enfant de
ces pauvres ménages se mît à crier pendant que la mère
était occupée de son ouvrage, Mme de Lamourous comman-
dait à ses demoiselles d'aller le bercer ; et Thérèse n'était
pas la dernière à courir au petit pleureur et à l'endormir par
ses chansons.
A l'âge d'environ onze ans, elle fut amenée à Bordeaux,
où vint se fixer sa famille. Elle se préparait depuis long
8 VIE DE Mlle DE LAMOUROUS.
temps à la première communion, et son coeur soupirait ar-
dominent après cet heureux jour. Il y avait dans son ame
un grand fonds de candeur et de simplicité. Elle éprouva ce-
pendant à l'époque de sa première communion de grandes
craintes. Elle les ressentit encore après. C'était sans doute
l'effet de la vivacité de sa foi et de la délicatesse de sa cons-
cience. Mais au-dessus de ses craintes surnageait toujours
son amour pour Dieu et un abandon plein de confiance à sa
conduite, Une bonne que Thérèse eut dans son enfance con-
tribua beaucoup, sans s'en apercevoir, à lui inspirer une
profonde vénération pour la sainte communion.
C'était une Saintongeoise fort pieuse , que les enfants
aimaient beaucoup. Toutes les grandes fêtes, ou tous les mois
à-peu-près , elle s'approchait des sacrements. La veille du
jour où elle devait communier , elle avait l'air plus recueilli
qu'à l'ordinaire. Après sa confession , on la voyait faire ses
préparatifs pour le lendemain, tirer de son armoire ce
qu'elle avait de plus beau, sa coiffe à la mode de Saintonge,
son jupon neuf, etc , le tout bien propre et bien tenu. Si les
petits enfants confiés à ses soins s'avisaient de faire quel-
que espièglerie, ou seulement de s'amuser d'une manière
trop bruyante, elle leur disait gravement : « Ne faites pas cela,
mes enfants ; votre bonne se fâcherait peut-être ; et elle
doit faire son bonjour demain. » La petite famille était si
pénétrée de respect en entendant ces paroles , que si quel-
qu'un de ceux qui la composaient venait à s'oublier tant soit
peu, les autres lui disaient doucement et d'un air de mys-
tère : « Chut ! il ne faut pas faire cela ; notre bonne doit faire
son bonjour demain. » Le lendemain, les enfants allaient à la
messe avec elle , et restaient bien tranquilles à ses côtés,
pendant qu'elle faisait son action de grâces. La journée
LIVRE I. CHAPITRE III. 9
entière était plus paisible que les autres jours de la semaine.
Si quelque enfant s'émancipait tant soit peu et se permettait
la moindre légèreté, la bonne ne manquait pas de prendre son
grand sérieux et de dire : « Mes enfants, ne faites pas fâcher
votre bonne; elle a fait son bonjour aujourd'hui. » Et les
enfants de répéter entr'eux : « Chut ! ne faisons pas fâcher
notre bonne; elle a fait son bonjour aujourd'hui.» Ce bonjour
faisait sur leur esprit la plus forte impression. Ils ne regar-
daient qu'avec vénération leur bonne , le jour où elle s'était
approchée de la sainte table , tant ils remarquaient en elle
de foi et de recueillement. L'exemple de leur bonne leur
inspirait donc déjà les sentiments avec lesquels ils devaient
un jour recevoir eux-mêmes la divine Eucharistie.
Thérèse fit sa première communion peu de temps après
son arrivée à Bordeaux, le jour de l'Ascension. Elle s'y était
préparée avec soin; et elle reçut le pain des anges avec un
désir ardent et une sorte d'avidité spirituelle. Aussi en retira-
t-elle des fruits abondants. Elle connut plus intimement, elle
aima dès-lors plus tendrement son bon maître: elle se sentit un
désir plus pressant de s'avancer dans la vertu, et de se con-
former en tout à la volonté divine.
Voici une circonstance de sa vie qui montre à quel point sa
foi et son amour s'étaient accrus par la participation aux saints
mystères. Mme de Lamourous aimait à conduire Thérèse à
l'église, et à entendre la messe à côté d'elle. Un jour que
cette innocente enfant assistait au saint sacrifice avec une
ferveur angélique, au moment de la communion , elle quitte
tout-à-coup sa place , et s'élance, pour ainsi dire , à la sainte
table. Mme de Lamourous et les personnes qui se trouvaient
là furent étonnées , mais elles laissèrent faire la pieuse en-
fant , et respectèrent ses secrets. De retour à la maison,
10 VIE DE Mlle DE LAMOUROUS.
Mme de Lamourous dit à sa fille avec un doux sourire : « Thé-
rèse, je ne croyais pas que tu dusses communier aujourd'hui.
— Ni moi non plus, maman. Mais je me suis sentie si vivement
pressée de m'approcher de la sainte table ! je me suis deman-
dé pourquoi je n'en approcherais pas, j'ai compris qu'il n'y
avait que le péché qui pût m'en éloigner, et comme je ne voyais
pas en moi de péché , j'ai cédé à l'attrait, au mouvement
qui me poussait vers la communion. » Sans doute que le Dieu
qui se plaît parmi les lis de l'innocence, charmé de la pureté
et des trésors de grâce qu'il découvrait dans le coeur de cette
jeune enfant, s'empara d'elle et fut l'unique auteur d'une
action qui semblait sortir des règles communes.
Depuis sa première communion jusqu'à la révolution de
1789, la vie de Thérèse fut toujours édifiante, mais toujours
simple et uniforme. Rien de bien extraordinaire ne la signala.
Semblable à la Reine des vierges, aux jours de son enfance,
Thérèse ne se faisait remarquer que par sa modestie, sa
tendre piété, son respect et son obéissance pour ses parents.
Nous avons cependant recueilli quelques traits particuliers de
celte époque de sa vie : nous n'avons qu'un regret i c'est
qu'ils ne soient pas en plus grand nombre.
CHAPITRE IV.
Rapports de Thérèse avec sa mère et avec les amies de son
enfance.
Thérèse était douée , dans son jeune âge , d'une activité
et d'une vivacité peu ordinaires. Elle savait fort bien cepen-
dant allier le sérieux et l'utile à l'agréable, et revenir comme
naturellement des jeux à l'étude. Elle profitait des leçons
multipliées que lui donnait sa mère, à un point qui excitait
LIVRE I. CHAPITRE IV. 11
l'admiration de ceux qui en étaient témoins. Peu de jeunes per-
sonnes ont reçu une éducation aussi complète. Les manières
les plus nobles, le ton le plus aisé et en même temps le plus
assorti aux convenances , le caractère le plus franc, l'instruc-
tion la plus variée, furent les heureux fruits de cette éduca-
tion domestique. Thérèse avait des notions d'arithmétique , de
géométrie et de sphère ; elle connaissait les arts d'agrément.
Elle n'était rien moins qu'étrangère à l'agriculture , et avait
un goût décidé pour les occupations champêtres. Quant à la
religion , on peut dire qu'elle la possédait à fond. Elle avait
présents à l'esprit l'ancien et le nouveau Testament à un point
qui aurait fait honneur à un théologien. Et tout cela était
réglé et dominé par le jugement le plus exquis. La richesse et
la variété de ses connaissances ne lui inspirèrent jamais de la
prétention. Elle cachait ses talents et son instruction ; et il
fallut des occasions comme celles où la Providence la plaça
dans la suite pour faire soupçonner tout ce qu'elle devait à
l'auteur de la nature et aux soins de sa mère.
Tout en formant ainsi sa fille , Mme de Lamourous avait en
elle une confiance sans bornes. Elle lui ouvrait son coeur
comme à l'amie la plus sage et la plus expérimentée. Pen-
dant le jour, leurs occupations ne leur permettaient de se
voir qu'en passant ; mais le soir elles s'en dédommageaient.
Après que tout le monde était couché , elles passaient
ensemble d'assez longs moments à se communiquer leurs
pensées et leurs sentiments les plus intimes. Elles se ser-
vaient l'une et l'autre d'ange de bon conseil. Thérèse
écrivait sa confession et la soumettait à sa mère, qui
souvent en retranchait une partie. La mère ne faisait pas
difficulté de proposer assez fréquemment à sa fille ses doutes
de conscience , et de suivre sa décision. Cette confiance que
12 VIE DE Mlle DE LAMOUROUS.
Mme de Lamourous témoignait à Thérèse, ne diminuait en rien
le respect et l'affection que celle-ci avait pour elle. C'étaient
ces sentiments qui la portaient à se charger des soins du
ménage et du gouvernement de la maison pour en éviter les
embarras à sa mère, et lui donner ainsi le moyen de vaquer
avec plus de facilité à ses exercices de piété.
On ne saurait croire jusqu'où la jeune Thérèse portait les
égards et la soumission que les enfants doivent à leurs
parents. Elle ressentait en particulier pour sa mère, avec
qui elle avait de plus fréquents rapports , une sorte de véné-
ration inspirée par la foi et dirigée par la sensibilité de son
coeur, qui se produisait au dehors par des témoignages capa-
bles d'étonner des personnes d'une piété commune. Ainsi,
obéissant à une impulsion dont elle ne se rendait pas comp-
te , elle demandait à sa mère, comme une faveur, qu'il lui
fût permis de lui laver les pieds : et quand elle l'obtenait,
elle les baisait avec un respect religieux.
A cette vénération se joignait une tendresse extrême , une
délicatesse de sentiments qui la rendait sans cesse attentive
à prévenir et à éloigner tout ce qui pouvait être désagréable
à sa mère. Mme de Lamourous avait une grande aversion pour-
ies araignées ; elle ne pouvait en voir sans éprouver une
espèce d'horreur ; sa fille avait la même répugnance. Et ce-
pendant quand elle allait ou venait dans la maison, elle avait
soin de passer la première ; et alors, s'il lui arrivait d'a-
percevoir un de ces insectes, elle faisait effort sur elle-
même, et saisissant promptement la toile avec la main,
elle en dérobait la vue à sa maman.
Sa mère qui la regardait comme sa meilleure amie, parut
dans une occasion se plaindre affectueusement de cette dis-
lance que le respect filial mettait entr'elles. Un jour qu'elle
LIVRE I. CHAPITRE IV. 13
entrait dans la chambre où était sa fille, celle-ci s'étant
levée, à son ordinaire : « Eh quoi ! s'écria Mme de Lamou-
rous avec une sorte d'impatience , tu n'oublieras donc jamais
que je suis ta mère !» — Où sont aujourd'hui les parents qui
se trouvent dans le cas de faire de pareilles, plaintes ?
Du reste, quelque chère que Thérèse dût être à sa
maman, celle-ci n'était point tellement jalouse de son affec-
tion, qu'elle ne lui permît de former et d'entretenir des
liaisons innocentes. Elle savait bien que , tant que sa fille
serait pieuse , elle aurait toujours dans son coeur un rang
distingué, et comme la place d'honneur. Mme de Lamourous
était étroitement liée d'amitié avec Mme la présidente de Mau-
rice et Mme Trapaud de Colombe. Ces trois excellentes mères
de famille, animées d'un même esprit, se concertèrent sur
les moyens de préserver leurs filles de la contagion du siècle,
il fut convenu que leurs demoiselles se verraient fréquem-
ment , qu'elles auraient des jeux communs, qu'elles pren-
draient leurs récréations ensemble , mais sous les yeux de
leurs mamans, qu'on appelait déjà dans le monde les trois
Maries. Tous les dimanches après les offices , et même plu-.
sieurs fois dans la semaine , il y avait réunion, tantôt dans
une famille, tantôt dans une autre. Il eut fallu entendre
Melle de Lamourous raconter les naïfs détails de ce temps
si heureux de sa vie. Voici comme elle en parlait avec une
admirable simplicité :
« Amusez-vous bien, nous disaient nos mères. Et nous
profilions de la permission. Quelquefois nous dansions. Ce
genre d'amusement était fort de notre goût. Pour suppléer
au cavalier que nous n'eûmes et désirâmes jamais, une de
nous portait un noeud de ruban rose sur la tête. Nous étions
ainsi cent fois plus libres ; et impossible de s'amuser de
2
14 VIE DE Mlle DE LAMOUROUS.
meilleur coeur, Souvent, au milieu de nos jeux, nous nous
rappelions que nous avions encore à faire ou à terminer
quelqu'une de nos prières. Alors, bien vite, nous interrom-
pions notre danse pour nos exercices de piété, et quand ils
étaient finis, nous reprenions notre partie. Quelquefois, au
milieu d'une contredanse avec mes jeunes amies, je me
souvenais que je devais communier le lendemain; et je di-
sais alors avec un redoublement de joie. »
CHAPITRE V.
Thérèse fixée sur ses lectures et sur sa toilette, — Comment
elle parait dans le monde.
Thérèse aimait beaucoup à s'instruire, et par conséquent
elle avait un goût prononcé pour la lecture. Sa mère,
craignant les suites de ce goût, la prit un jour à part et lui
tint ce discours :
« Mon enfant, te voilà grande , je dois te prévenir d'un
danger que tu pourras courir. Il existe de très-mauvais livres,
qu'on appelle romans. Si tu avais le malheur d'en lire, ils
opéreraient en toi le changement le plus funeste. Tu aimes
Dieu, mon enfant, lu aimes la prière, tu aimes tes devoirs ;
ton esprit est droit, ton coeur est bon, et tu chéris ta mère.
Eh bien ! si tu avais le malheur de lire de tels livres tu
n'aimerais plus Dieu , ni la prière, ni l'instruction solide :
ton esprit deviendrait faux, ton coeur mauvais, et tu n'au-
rais plus d'amitié pour moi. Comme tu pourrais te trouver
plus tard dans l'occasion d'en lire, et que je ne serai peut-
être pas à portée de te donner cet avis, tu te souviendras
alors de ce que je te dis aujourd'hui. » — Thérèse reçut
avec respect et reconnaissance la leçon de sa vertueuse
LIVRE I. CHAPITRE V. 15
mère. Elle l'en remercia bien sincèrement, et lui promit de
la suivre avec ponctualité.
Quelque temps après, sa résolution fut mise à l'épreu-
ve. Un jour qu'elle se trouvait dans la maison d'une per-
sonne de sa connaissance, une demoiselle d'humeur un peu
légère s'empara d'elle, l'entretint de ses goûts et de ses
amusements, et surtout lui parla, mais avec enthousiasme,
d'un ouvrage qui venait de paraître. « Quel est ce livre, dit
Mlle de Lamourous ? — Eh ! c'est un roman nouveau. — Un
roman ! je n'en ai jamais lu et je n'en lirai jamais. — Et
pourquoi ? — C'est que je l'ai promis à maman. Elle m'a dit
que si je lisais de tels livres, je ne l'aimerais plus. » La ré-
ponse fut un éclat de rire assaisonné de quelques traits de
raillerie. « Et vous pensez, lui dit bientôt la jeune mondaine
ne lire jamais de romans ? Je vous assure que vous en li-
rez. — Vous croyez, Mademoiselle , repartit Thérèse avec
sa candeur ordinaire ? — Oui, je le crois ; j'en suis sûre ,
vous en lirez.» — Là-dessus, Mlle de Lamourous se persuade
qu'elle est condamnée à lire des romans ; et par conséquent
à ne plus aimer le bon Dieu ni sa mère. La voilà dans la
tristesse et la désolation. Son visage naïf, vrai miroir de son
ame, ne savait rien dissimuler. Dès qu'elle fut rentrée chez
elle, Mme de Lamourous s'aperçut du changement. » Qu'as-tu,
ma fille , lui dit-elle ? — Eh ! maman , je suis un peu en-
nuyée. » La délicatesse extrême de sa conscience l'empêchait
de parler plus ouvertement. Elle craignait de compromet-
tre la demoiselle qui était cause de son chagrin. Mais sa
mère insista. « Il y a plus que cela, ma fille. Tu sens quelque
chose d'extraordinaire. Dis-moi ta peine. — Eh bien ! ma-
man , la voici : Vous m'avez annoncé que si je lisais des ro-
mans, mon coeur changerait. Je vous ai fais avec joie la pro-
16 VIE DE Mlle DE LAMOUROUS.
messe de n'en lire jamais. Et Mlle N. N. m'a assuré que j'en
lirais. Cette pensée me désole. — Eh bien ! mon enfant, tu
me crois, n'est-ce pas ? Tu as confiance en moi ? — Oui,
maman. » — Là-dessus, Mme de Lamourous, qui connaissait le
caractère de sa fille, ne craignit pas de lui dire : « je t'assure,
moi, que tu n'en liras jamais de ta vie.» — Une parole si posi-
tive consola tout-à-fait Thérèse. Elle demeura pleinement
convaincue qu'elle ne lirait jamais de tels livres. En effet,
elle est arrrivée à l'âge de près de 82 ans sans en avoir lu
un seul. Une fois il lui tomba sous la main un livre de ce
genre. Elle l'ouvrit ; mais à peine eut-elle vu ce que c'était,
qu'elle le repoussa loin d'elle avec horreur. Les personnes
qui l'ont connue savent que son coeur y gagna beaucoup et
que son esprit n'y perdit rien.
Cette belle simplicité d'enfant, Thérèse l'avait aussi poul-
ies directeurs de sa conscience. Le P. Norbert, religieux
carme déchaussé, fut quelque temps son confesseur. C'était
un homme d'une grande expérience, un guide sûr dans les
voies du salut. Thérèse avait en lui beaucoup de confiance.
Elle le consultait dans toutes ses difficultés, et suivait exac-
tement ses décisions. Elle eut un jour du scrupule au sujet
de sa toilette. Elle avait un goût décidé pour la parure.
Ce n'était point vanité en elle , ni désir de plaire ; c'était
une suite naturelle du plaisir que lui causaient partout où
elle les rencontrait, la propreté et l'élégance. Elle consul-
te donc son oracle et lui demande une règle à suivre sur
ce point. Le bon religieux, considérant qu'il ne s'agissait
avec Mlle de Lamourous que de parures assorties à sa condi-
tion , et toujours conformes à la plus sévère décence, lui fit
cette réponse : « Ne soyez pas des premières à prendre la
mode, mais ne soyez pas non plus des dernières, ou n'attendez
LIVRE I. CHAPITRE V. 17
pas, pour vous y mettre, qu'elle soit passée. Que votre mise
soit telle , mon enfant, quelle ne vous fasse pas du tout re-
marquer. Ainsi, après vous être habillée, consultez un instant
votre miroir, et demandez-vous à vous-même : quand je
passerai, dira-t-on de moi : oh ! qu'elle est bien ! Dans ce
cas , vous devriez conclure qu'il y a dans votre toilette quel-
que chose de trop. Retranchez donc. Doit-on dire , au con-
traire : oh ! quelle négligence ! il y manque quelque chose.
Ajoutez. Ne dira-t-on rien, ni en bien ni en mal ? Passerai-
je inaperçue au milieu des autres, sans recevoir ni louange ni
blâme ? Voilà le point. Tenez-vous-en là, mon enfant. Dieu
sera content de vous alors, » — Thérèse admira la sagesse
et l'à-propos de cette décision, qui demeura toujours gravée
dans son esprit, et devint dès-lors la règle de sa conduite.
Peu de temps avant sa mort, Mlle de Lamourous se félicitait
encore d'avoir suivi, dans sa jeunesse , l'avis du P. Norbert.
Thérèse , avec ses goûts simples et cette fraîcheur d'in-
nocence et de candeur, qu'elle conserva toute sa vie,
savait fort bien se prêter aux devoirs de la bienséance. Elle
faisait quelquefois des visites. Mais alors elle était accom-
pagnée de sa mère. Quoiqu'elle parût dans le monde avec
avantage , qu'elle se vît admirer et aimer pour les qualités
naturelles dont elle était abondamment pourvue, et que l'édu-
cation avait si bien développées , le monde n'était pas son
élément. Elle le quittait volontiers ; et bientôt, plus libre avec
ses amies, elle se dédommageait, en se livrant à sa gaîté
ordinaire, de quelques moments de contrainte.
Le plus grand désir de Thérèse, à mesure qu'elle voyait
fuir les beaux jours de sa jeunesse , était de s'unir de plus
en plus à Dieu. Etait-elle invitée à des noces ? Lorsqu'il
s'agissait de l'établissement d'un parent , d'une connais-
18 VIE DE Mlle DE LAMOUROUS.
sance,elle acceptait avec cette affabilité qu'elle montrait
dans toutes les rencontres. Elle assistait à la cérémonie avec
son air naïf et aisé ; et pendant toute la noce elle, n'était
occupée qu'à bénir Dieu de ce qu'il l'avait préservée dé
pareils engagements, et de ce qu'il la conservait dans un
état où elle n'avait d'autre obligation que celle de l'aimer et
de le servir.
CHAPITRE VI.
Mort de Mme de Lamourous. — Vertu de sa fille.
Ainsi s'écoulaient les premières années de Mlle de Lamou-
rous. La pratique des vertus paisibles , qui conviennent à
l'enfance et à la jeunesse, en sanctifiait tous les instants. A
ce calme, de la vie privée devait succéder l'agitation de la
tourmente révolutionnaire. Thérèse devait en ressentir les
fureurs ; et le Ciel, pour multiplier ses combats et embellir
sa couronne, avait résolu qu'elle y serait exposée, sans les
conseils et sans l'appui de sa vertueuse mère.
Mme de Lamourous tomba dangereusement malade au
moment où la tempête politique commençait à gronder.
Convaincue que sa fin approchait, elle dit à sa fille ce qu'elle
lui avait déjà fait pressentir dans plus d'une circonstance :
« Ma chère enfant, j'ai une grande peine. Je connais ton atta-
chement pour moi ; je crains que ta douleur ne soit si vive
que tu ne puisses te consoler de ma perte, » Et sa fille, con-
sultant plutôt le désir de sa mère que son propre coeur, lui
répond : « Pardonnez-moi, maman, je me consolerai. » La
mourante insiste : « Tu me le promets ? — Oui, maman ,
soyez bien tranquille ; je vous le promets. Je me consolerai ;
j'aurai du courage.» — Thérèse perdit sa mère, qui couronna
LIVRE I. CHAPITRE VI. 19
par la mort la plus édifiante une vie pleine de bonnes
oeuvres. Mais, quelque courage qu'elle eût, quelque effort
qu'elle fît pour maîtriser son extrême sensibilité, elle fut
comme abattue par ce coup, et elle ne dut qu'à une sorte
de prodige la prolongation de ses jours. Quand son ame fut
un peu remise de la violente secousse qu'elle avait éprouvée,
Thérèse versa une telle abondance de larmes, qu'elle a dit
souvent depuis , qu'elle n'en pouvait plus répandre. Et en
effet, les personnes qui ont vécu avec elle pendant de lon-
gues années, ne l'ont vue pleurer que très-rarement.
Du reste , Mme de Lamourous emporta dans le tombeau la
consolation la plus douce que puissent avoir des parents
chrétiens dans leurs derniers moments , celle de laisser sur
la terre des enfants semblables à elle. C'était la digne
récompense des soins si' multipliés et si attentifs qu'elle avait
donnés à leur éducation. Thérèse en particulier était d'une
vertu si précoce et si solide en même temps, qu'elle méri-
tait d'être proposée pour modèle aux personnes de son âge.
Voici, parmi tant d'autres événements que l'on pourrait citer,
un trait de sa vie qui se rapporte à-peu-près à cette époque.
Mlle de Lamourous avait à Quésac une tante à laquelle son
bon coeur lui inspira de rendre visite. Elle arrive en habit
de voyage. C'était un dimanche. La messe allait sonner. Elle
se disposait à changer de vêtement pour y aller. Sa tante lui
représente qu'elle court risque de s'enrhumer, qu'elle n'a
pas le temps de s'habiller, et autres choses semblables. Elle
insiste tant, que sa nièce, accoutumée à faire la volonté
d'autrui plutôt que la sienne, se rend à l'église sans changer
de costume. Le curé étant monté en chaire, la remarqua dans
l'auditoire. Dès-lors son prône ne roule que sur la mise ridi-
cule avec laquelle on vient à l'église, Mlle de Lamourous voit
20 VIE DE Mlle DE LAMOUROUS.
bien que tout ce qu'il dit la regarde , et que tous les yeux
sont fixés sur elle. On conçoit quelle est sa douleur et sa
confusion. Et quelles sont alors les dispositions de son coeur?
Celles de la résignation la plus entière, de l'humilité la plus
profonde. Elle se dit à elle-même : je mérite ce qui m'arrive.
Pourquoi me suis-je présentée ici dans cet accoutrement ?
Plus tard, Thérèse fut avec un de ses parents rendre visite
à ce curé. Elle lui dit avec franchise qu'elle avait eu, jusqu'à
cette époque, beaucoup d'estime et de respect pour lui; mais
qu'elle en avait bien davantage à présent qu'elle le connaissait
et qu'elle voyait qu'il remplissait son devoir avec tant de li-
berté et de fermeté. Un langage tout à la fois si modeste et si
ouvert lui concilia l'affection de ce bon ecclésiastique, qui fit
depuis le plus grand cas de sa vertu,
Dans une autre circonstance de sa vie , la providence lui
ménagea, sans qu'il y eût aucunement de sa faute, une sem-
blable confusion. Qu'on nous permette de raconter ce trait
en passant. On peut en conclure qu'il faut s'attendre ici-bas
à bien des épreuves, et que le propre des justes est de tirer
parti de tout pour le ciel,
Mlle de Lamourous avait été aux eaux avec une personne
vertueuse de ses amies. Elles s'arrêtèrent à Tarbes et entrè-
rent dans une église. Là, elles ne songeaient plus qu'à satis-
faire leur dévotion, Mlle de Lamourous pénètre dans une pe-
tite chapelle, et se met à genoux sur un prie-dieu couvert
qu'elle y trouve. Il n'y avait en ce moment personne dans l'é-
glise. Tout-à-coup une grande foule de peuple s'y précipite,
C'était le retour d'une procession qu'on venait de faire. Qu'on
se figure l'embarras de Thérèse lorsqu'elle voit le clergé se
diriger vers la chapelle où elle prie avec tant de recueille-
ment. Elle veut se lever de dessus le prie-dieu réservé sans
LIVRE I. CHAPITRE VI. 21
doute pour quelque grand personnage ; on lui fait signe de res-
ter. Elle obéit. Mais quel n'et pas son étonnement, lorsque,
sans doute par l'habitude où l'on était d'encenser celui dont
elle occupe la place, on s'avise de l'encenser elle-même? Il n'y
a peut-être pas de circonstance dans sa vie où elle ait éprou-
vé une confusion comparable à celle qu'elle ressentit alors.
Elle l'offrit à Dieu, et cette peine, involontaire dans son prin-
cipe, devint pour elle matière de vertu.
Un confesseur, à qui elle s'adressa quelque temps dans sa
jeunesse , contribua aussi, sans le vouloir, à exercer sa pa-
tience. C'était un ecclésiastique qui, l'on ne sait sur quel
fondement, la prit pour une dévote de profession, pour
une couturière qui essayait de tous les confesseurs et dont
on parlait beaucoup à cette époque. Une réponse fort sim-
ple de Thérèse confirma le respectable prêtre dans son er-
reur. « Que faites-vous toute la journée, dit-il à sa péni-
tente ? — Mon père , répond celle-ci d'une voix timide, je
passe la plus grande partie de ma journée à coudre. » — Il
n'en fallut pas davantage pour persuader au directeur qu'il
ne s'était point trompé dans le jugement qu'il avait d'a-
bord porté. On peut se faire une idée du langage qu'il em-
ploya , et des semonces qu'il crut devoir lui adresser. Pour
conclusion, il s'avisa de lui demander si elle avait la contri-
tion ? — « Je n'en sais rien, mon père, dit humblement celle-
ci.— Vous ne savez pas si vous avez la contrition ! et vous
voulez cependant recevoir l'absolution, et faire la commu-
nion ! C'est comme si je me présentais chez un tailleur avec
un quart de drap , en lui disant : je veux un habit, je veux
un habit. Il n'y a pas d'étoffe, me répondrait-il.» — Et ces pa-
roles étaient accompagnées d'un ton de brusquerie et de
sécheresse qui aurait rebuté une vertu ordinaire. Thérèse en
22 VIE DE Mlle DE LAMOUROUS.
était péniblement affectée. Cependant, s'imaginant que Dieu
voulait qu'elle s'adressât à un confesseur qui la traitait de
la sorte, elle se mit au-dessus de ses répugnances et con-
tinua pendant quelque temps à lui ouvrir sa conscience. Il
est bien à croire que quand elle fut mieux connue, elle ne
fut plus l'objet de semblables procédés.
Thérèse avait des goûts et des inclinations trop opposés
à l'esprit du monde pour se plaire au milieu du monde. Dès sa
jeunesse elle éprouvait un vif attrait pour la vie religieuse, et
cet attrait la poussait vers l'ordre du Carmel, qui doit tant à la
Sainte dont elle portait le nom. Elle consulta un Directeur
éclairé, et lui fit connaître avec sa candeur ordinaire le fond de
son ame. Celui-ci, après avoir sérieusement examiné ses dispo-
sitions, fut d'un avis contraire, et décida, contre toutes les ap-
parences, que ce n'était point sa vocation. Cet arrêt fut pour
Thérèse une forte épreuve ; mais, comme elle ne cherchait
que le bon plaisir de Dieu, elle se soumit avec une humble
résignation à la parole de son ministre. L'événement prouva
qu'elle était dictée par l'esprit du Seigneur. Thérèse, si
simple et si fervente, ne songeait alors qu'à se sauver seu-
le; et la Providence, attentive au salut de tous, la réservait,
dans ses desseins secrets, à fonder un établissement où
une infinité d'ames égarées, déplorables victimes de la sé-
duction ou de la misère, devaient trouver par ses soins,
avec le pain de tous les jours , la lumière de la foi, le cal-
me et la pureté de la conscience, et cette seconde innocence
que donne le vrai repentir.
Mais, avant d'accomplir cette grande oeuvre, Thérèse
devait être mise à bien des épreuves, et traverser une mer
agitée par de violents orages. Nous allons en donner une
idée dans le livre suivant.
LIVRE II.
VIE DE Mlle DE LAMOUROUS PENDANT LA REVOLUTION.
CHAPITRE I.
Description du Pian. —Vie que Thérèse y mène.
Comme Mlle de Lamourous a trouvé au Pian un port tran-
quille et sûr pendant presque toute la durée de la tempête
révolutionnaire, il convient, avant de développer cette épo-
que de sa vie , de donner une idée de ce lieu.
Le Pian est une petite paroisse du canton de Blanquefort,
située à 4 lieues de Bordeaux, sur la rive gauche de la
Garonne, dans le Médoc. C'est une solitude charmante.
Là, s'offre, de tout côté, le plus vaste horizon : nulle
montagne, nul objet culminant qui puisse arrêter la vue.
La maison de campagne de la famille de Lamourous est
dans le voisinage de l'église. Cette maison a sa façade au
levant, et n'a qu'un rez-de-chaussée et un seul étage. De
la modique élévation que forme cet étage, on découvre
au loin la flèche de Saint-André, la tour de Saint-Michel et
quelques autres points de Bordeaux.
Mlle de Lamourous possédait rancienne maison du ber-
ger , à quelques pas de là. Cette maison lui était échue dans
un partage de famille. Elle regarde le midi. A côté , sous
24 VIE DE Mlle DE LAMOUROUS.
un chêne séculaire , jaillit une fontaine abondante , mais un
peu ferrugineuse , qu'on appelle la fontaine de Mamizelle,
ou bien la fontaine de la barique, parce qu'en effet, elle
y fit mettre une barique pour empêcher la terre de s'ébou-
ler tout autour et d'encombrer le petit bassin. Cette fon-
taine alimenté un ruisseau qui coule vers le midi et entre-
tient la fraîcheur d'un bosquet agréable qui ombrage ses
bords.
Pour les personnes qui ont connu Mlle de Lamourous,
c'est une douce consolation de s'asseoir à l'ombre de ce vieux
chêne, et auprès de cette fontaine, où elle prenait elle-même
tant de plaisir à lire , à prier, à méditer.
La maison de Mlle de Lamourous n'est qu'un rez-de-chaus-
sée, composée de quatre pièces. La première a un cabinet qui
servait de chapelle. C'est là que, dans le cours de la révolu-
tion , s'offrait le divin sacrifice. Les habitants les plus pieux
étaient reçus dans l'appartement, pendant les saints Mystères.
C'est en ce modeste oratoire que Mlle de Lamourous épan-
chait son coeur devant Dieu, et le suppliait si ardemment de
mettre un terme aux maux qui désolaient sa patrie.
Au couchant, la vue se repose d'abord agréablement sur
les riches plants du Médoc , et elle se perd ensuite dans des
landes qui vont jusqu'à l'Océan. Ces landes n'attendent pour
se transformer en fertiles vignobles et en belles prairies que
le progrès du commerce et de l'industrie.
C'est au nord surtout que la vue est délicieuse. A la cir-
conférence d'un demi-cercle qui termine une plaine de deux
lieues de rayon , occupée par des vignes ou de petits bois,
serpente majestueusement la Gironde. On peut découvrir
et suivre des yeux les vaisseaux qui montent ou descendent
son cours. Au delà, s'offre dans le lointain, et comme en
LIVRE II. CHAPITRE I. 25
amphithéâtre, la rive droite du fleuve, ornée d'une riante
verdure qu'entrecoupent, de distance en distance, des
bourgs , des villages, ou de belles maisons de campagne.
Pour mieux jouir de ce spectacle si pittoresque, il faut se
transporter sur le petit tertre, au nord-est de l'ermitage. Là,
s'élève un chêne, rejeton de celui sous lequel Mme de Lamou-
rous allait prier, tandis que ses enfants se récréaient ou fai-
saient quelques petits travaux autour d'elle.
Le bosquet d'acacias qu'on remarque entre la maison de
Mlle de Lamourous et celle de sa famille , a été planté de-
puis. Les tourelles élégantes qu'on voit au levant apparte-
naient au château du président de Basterot. Le principal
corps de logis vient d'être remplacé par une belle maison
de campagne. Autour s'étend un jardin d'agrément qui n'a-
joute pas peu aux charmes innocents qu'offre le séjour du
Pian.
La solitude et le silence dont on jouit en ce lieu, ne sont
guère interrompus que par les petits oiseaux et leur doux
gazouillement.
Les maisons des Pianais sont dispersées au loin. Chacun
aime à demeurer auprès du modique héritage qu'il cultive
de ses mains. On ne soupçonne qu'on peut être dans une
paroisse que parce qu'on voit l'église. C'est là le point de
réunion. Les villageois trouvent dans les exercices religieux
qu'ils y pratiquent, un repos nécessaire après leurs tra-
vaux , une source abondante de consolations pour leurs
coeurs , et un moyen assuré d'entretenir la charité, qui
fait d'eux tous une seule famille.
Lorsque le régime sanglant de la terreur vint menacer
l'existence de tout ce qui tenait en France à la religion,
qui avait fondé et conservé la monarchie, Mlle de Lamou-
3
26 VIE DE Mlle DE LAMOUROUS.
rous, craignant avec raison pour les jours de son père.
prit le parti de se retirer avec lui dans son domaine du
Pian. L'ame ardente de ce vénérable vieillard s'enflam-
mait au récit des excès qui se commettaient tous les jours ;
elle ne pouvait contenir sa colère et son indignation. Mal-
gré bien des démonstrations imprudentes contre les crimes
de l'époque , le respect et l'affection des habitants du Pian
pour sa fille le préservèrent de tout malheur. Il lui fut donné
de prolonger ses jours dans cette paisible solitude , en-
touré des soins et des attentions de la piété filiale.
Mlle de Lamourous était liée d'une étroite amitié avec
Mme Lalanne, qui fonda la maison des jeunes orphelines de la
Providence , à Bordeaux. Pendant les temps mauvais , cette
dame s'était retirée avec son époux dans leur domaine de
Mancamps , non loin du Pian. Thérèse s'entendait avec elle
pour recevoir quelqu'un des prêtres courageux , qui, réso-
lus de braver la mort pour le salut de leurs frères , étaient
restés dans celte partie du diocèse. Dans ce but, elle avait
dressé, dans un appartement retiré de la maison qu'elle ap-
pelait son petit ermitage , un modeste oratoire. C'était là
que, de temps en temps , de vénérables confesseurs de la
foi venaient célébrer les saints mystères, et fortifier les
fidèles en leur conférant les sacrements. Celle des deux
amies qui avait le bonheur de posséder un prêtre chez elle,
faisait secrètement prévenir l'autre ; et celle-ci, accompa-
gnée d'un villageois admis à leur confidence et mort depuis
en odeur de sainteté , ne faisait pas difficulté de se rendre ,
de nuit, au pieux appel.
La tempête révolutionnaire se prolongeant au-delà de ce
qu'on avait cru d'abord , Mlle de Lamourous eut à gémir
profondément sur les suites funestes de l'ignorance des vé-
LIVRE II. CHAPITRE I. 27
rités du salut où étaient ses chers Pianais. Dans l'ardeur de
son zèle , elle s'empressa d'y remédier. Elle fit préparer, au
milieu d'un bois qui appartenait à sa famille, un emplace-
ment convenable ; et là , rassemblant en secret, chaque
dimanche , les filles et les femmes des lieux d'alentour , elle
les instruisait avec celte aimable gaîté qui lui gagnait tous
les coeurs. Elle admettait aussi plusieurs de ces bons pay-
sans , le dimanche surtout, à entendre la messe chez elle.
C'était encore pour eux une consolation de se réunir dans
son pieux ermitage pour y réciter les vêpres ou d'autres
prières. Les enfants étaient en particulier l'objet de son at-
tentive charité , et elle leur enseignait les prières et le ca-
téchisme. Ainsi, elle suppléait avec un zèle qui ne se lassait
jamais, à la privation où l'on était des ministres de la religion.
Mais, pendant son séjour dans cette paroisse qu'elle évan-
gelisait au péril de sa vie, les malades excitèrent, d'une ma-
nière toute spéciale, l'ardeur et la sollicitude de son zèle. Elle
les visitait, les encourageait, allumait dans leurs coeurs le dé-
sir des sacrements dont ils étaient privés.. Elle les leur faisait
ainsi recevoir spirituellement; et elle avait la satisfaction de
voir mourir ces bonnes gens dans les sentiments de la piété la
plus vive et la plus tendre. Aussi disait-elle depuis, que, mal-
gré les peines de tout genre qu'elle avait endurées à cette
époque de sa vie, elle avait goûté des consolations inexprima-
bles. La confiance que ces hommes simples conçurent pour
elle, était si grande, que , même après le concordat, lors-
qu'ils étaient surpris par quelque maladie , au lieu de faire
avertir un prêtre et de réclamer son secours, ils envoyaient
de suite chercher Mamizelle. C'était ainsi qu'on l'appelait et
qu'on l'appelle encore dans ce pays, où sa mémoire est tou-
jours en bénédiction. Elle se trouvait obligée de les convain-
28 VIE DE Mlle DE LAMOUROUS.
cre, par son exemple autant que par ses discours, que l'im-
possibilité où ils s'étaient vus pendant long-temps de recourir
au ministre de la réconciliation, n'ayant plus lieu maintenant,
ils étaient tenus de s'adresser à lui et de recevoir de lui les
secours de la religion.
Un prêtre constitutionnel fut envoyé au Pian, comme on en
avait envoyé dans les autres paroisses. Mlle de Lamourous
n'assista jamais à sa messe. On eut alors occasion d'admirer
l'empire qu'exerce la vertu , même sur les coeurs qui mécon-
naissent ses lois. Non-seulement ce ministre infidèle n'essaya
jamais de l'y contraindre, mais encore il lui demanda comme
une faveur de lui faire quelques visites. Il se montra extrê-
mement satisfait de ce qu'elle lui faisait la grâce de le recevoir
quelquefois; et en sa présence , il se sentait tout honteux du
schisme dans lequel sa faiblesse l'avait engagé. Mlle de La-
mourous, qui désirait ardemment que cet intrus revînt à Dieu
et à son devoir, et qui craignait que la pénurie où il se trou-
verait réduit en conséquence de celte démarche , ne fût un
obstacle à son retour, lui fit écrire par un tiers pour l'enga-
ger à rentrer dans la bonne voie, lui promettant qu'une per-
sonne, qui voulait être inconnue, se chargerait de pourvoir à
ses besoins. On ignore si ces avances généreuses l'ont ramené
au sein de l'Eglise.
CHAPITRE II.
Droite du Seigneur sur le Pian. — On vient arrêter Mlle de
Lamourous. — Conseils du P. Pannetier.
Malgré le bon esprit de la grande majorité de ses habitants,
la paroisse du Pian vit en gémissant des scandales, et son
église des profanations. Un grand Christ, placé près de la
LIVRE II. CHAPITRE II. 29
chaire, fut brisé, et ses débris jetés ça et là à l'entrée des vi-
gnes. Une croix en pierre, élevée à la rencontre de deux che-
mins, fut aussi mise en pièces, et les morceaux en furent pa-
reillement dispersés. Chaque jour, vers le soir, Mlle de La-
mourous venait réciter son chapelet sur les marches de cette
croix renversée. Comme elle revenait une fois, à l'entrée de la
nuit, de ce lieu de prière, tenant par la main une petite fille,
l'enfant aperçut, à certaine distance, quelque chose d'immo-
bile au milieu du chemin. L'obscurité, qui grossit et dénature
d'ordinaire les objets, surtout aux yeux des personnes timi-
des, fit que l'enfant eut peur et le donna naïvement à connaîlre.
Mlle de Lamourous la rassura, et la dirigea même vers ce qui
causait sa frayeur. Quel ne fut point le bonheur de cette fer-
vente chrétienne , accoutumée à voir la providence de Dieu
dans tous les évènements, lorsqu'elle s'aperçut que cet objet
n'était autre chose que le bras droit du grand Christ qui, peu
de temps auparavant avait été brisé ! Se prosternant aussitôt,
elle baisa respectueusement ce précieux débris, et elle s'écria
dans l'ardeur de sa foi : «Tout n'est pas perdu , puisque la
droite du Seigneur est demeurée parmi nous. » Lorsque plus
tard, le respectable M. Drivet, qui fut le premier supérieur
du séminaire de Bordeaux, après la révolution, vint réconcilier
l'église du Pian, il montra au peuple attendri ce bras retrouvé
avec tant de joie, et recueilli avec tant de piété, en répétant
les paroles échappées à Mlle de Lamourous. «Tout n'est pas
perdu, mes amis, puisque la droite du Seigneur est demeurée
parmi nous.» Puis il l'attacha dans la chaire, au - dessus du
siége, comme un signe de réconciliation de Dieu avec les ha-
bitants du Pian.
Peu de temps après, les jeunes gens de la paroisse se ren-
dant à la messe de l'intrus, rassemblèrent, par un mouvement
30 VIE DE Mlle DE LAMOUROUS.
spontané, les morceaux de la croix de pierre dont on a parlé,
et les placèrent les uns sur les autres, sans intruments et sans.
Ken d'union. Ainsi restauré , ce signe vénéré de notre salut,
est resté debout et dans le même état pendant plus de trente
ans.
Ce fut auprès de cette croix que la Providence donna bien-
tôt après à Mlle de Lamourous un gage assuré de sa protec-
tion, en lui conservant son calme et sa présence d'esprit dans
une circonstance des plus critiques. Un dimanche soir, elle
venait de réciter son chapelet au pied du signe de la rédemp-
tion, lorsqu'elle vit se diriger vers elle deux hommes mal vê-
tus et de mine farouche. Elle fut saisie de frayeur au fond de
l'ame; mais, se mettant au-dessus de sa première impression,
elle ose aborder ces étrangers et leur dire d'un air bienveil-
lant et ouvert : «Bonsoir, citoyens ! soyez les bien-venus.Vous
me paraissez fatigués,. J'ai du bon vin à vous offrir. Venez
vous reposer chez moi. » Ces deux hommes, comme interdits
par un accueil si cordial, se regardèrent l'un l'autre et lui di-
rent avec franchise : « Ma foi, citoyenne , nous acceptons
d'autant plus volontiers que nous allions chez toi. — C'est bien,
mes braves.» Et elle les introduisit chez elle. Là, elle eut soin
qu'on leur servît à manger et à boire. Ils firent honneur au
repas. Après qu'ils se furent rassasiés, ils se parlèrent à l'o-
reille. Puis, l'un des deux adressant la parole à Mlle de La-
mourous, lui dit : «Citoyenne, tu ne te doutes pas dans quelle
intention nous sommes venus ici ? - Non, mes amis ; c'est
peut-être que vous cherchez de l'ouvrage ?— Pauvre femme,
reprit-il en riant ; tiens, lis cela.» Et il lui montre son signale-
ment avec l'ordre de l'arrêter.— «Ah ! c'est pour cela, dit Mlle
de Lamourous, sans paraître émue. Eh bien ! nous partirons
demain matin.— Non, reprirent les deux envovés ; tu es trop
LIVRE II. CHAPITRE III. 31
bonne femme. Ce serait dommage de te faire du mal. Nous
allons dire que nous ne t'avons pas trouvée chez toi.»— Et ils
se retirèrent en lui serrant la main.
Ce n'était là que comme le prélude des épreuves qui l'at-
tendaient et des dangers qu'elle avait à courir dans ces temps
malheureux. Elle devait s'armer de courage: Dieu demandait
d'elle de grandes choses, et il le lui déclara manifestement
par l'organe d'un de ses serviteurs.
Le père Pannetier, religieux carme, ayant été arrêté , fut
condamné à mort. Mle de Lamourous le sut, et elle ne fit pas
de difficulté de s'exposer elle-même au plus grand péril, en
pénétrant jusque dans sa prison. Elle y était conduite par sa
tendre charité , par le désir de rendre quelque service à
l'homme de Dieu et de profiler pour elle-même de ses bons
avis. Elle le pria, en se retirant, de lui donner sa bénédiction.
Le généreux confesseur de la foi la bénit en effet avec beau-
coup de bonté ; et, comme elle s'éloignait, il la rappela pour
lui dire : « Souvenez-vous bien de mon dernier mot; servez
Dieu en homme et non en femme. » Il semble qu'elle fit en-
core mieux, qu'elle servit Dieu avec la tendre sollicitude, l'at-
l'attention et la délicatesse qui semblent propres à son sexe ,
en y joignant le courage et la fermeté qui se retrouvent dans
l'homme généreux.
CHAPITRE III.
Thérèse chez sa soeur. — Elle procure les sacrements à une ma-
lade. — Elle est arrêtée. — Exaltation d'esprit de son père.
Mlle de Lamourous ne s'était point tellement fixée au Pian,
qu'elle ne fit de fréquentes apparitions à Bordeaux. Elle sé-
journa même quelque temps dans celle ville, à celle époque
32 VIE DE Mlle DE LAMOUROUS.
funeste , quoique nous ne puissions pas déterminer précisé-
ment l'année de ce séjour. C'étaient uniquement la religion
et la charité qui l'y appelaient et qui l'y retenaient.
Une de ses soeurs, qui demeurait à Bordeaux, vivait dans
de cruelles inquiétudes. En voyant disparaître peu à peu tant
de personnes distinguées, elle craignait pour sa famille, elle
tremblait surtout pour son époux, revenu trop tôt d'Espagne
où il avait émigré , et qui était de nouveau recherché par la
police révolutionnaire. Mlle de Lamourous passa quelque
temps auprès d'elle. Pour la rassurer, elle employait tous les
moyens que peut inspirer une amitié tendre et le plus géné-
reux dévouement : par exemple, elle avait soin, toutes les fois
qu'on frappait à la porte, de se présenter elle-même et de ré-
pondre à ceux qui venaient, et sa soeur , qui connaissait sa
présence d'esprit et son intrépidité , se calmait un peu en la
voyant au poste le plus critique.
Pendant son séjour à Bordeaux, Mlle de Lamourous donna
Lien des preuves d'adresse et de courage. On se contente d'en
citer un seul trait.
Une femme, bonne chrétienne, avait le malheur d'être ma-
riée à nu terroriste des plus furieux. Dangereusement malade
et n'osant proposer à son époux d'introduire auprès d'elle un
ministre de la religion, elle se voyait dans la dure nécessité
de mourir sans sacrements. Mlle de Lamourous l'apprend.
Suivie d'un prêtre qui portait sur sa poitrine le saint viatique,
tandis que sous sa mante , elle portait elle-même les saintes
hui'es, l'étole et le surplis, elle vole chez la pieuse malade ,
et, s'adressant à son mari, elle lui dit : «Ecoute, citoyen, j'ai
appris que ta femme était bien mal. Tiens, voilà un monsieur
qui lui ordonnera des remèdes excellents : elle s'en trouvera
très-bien. » Le terroriste accepta l'offre. Bientôt Mlle de La-
LIVRE II. CHAPITRE III. 33
mourous réussit adroitement à l'éloigner. Le prêtre coura-
geux profite de ce temps pour administrer les sacrements à la
pauvre femme, en sorte que, lorsque le mari revint, il la
trouva causant tranquillement avec lui et Mlle de Lamourous.
Le prétendu médecin ordonna un remède pour la nuit, et
Mlle de Lamourous ajouta, d'un ton décidé: «Citoyen, ne
manque pas de le lui faire prendre bien exactement.» Ce que
celui-ci promit avec beaucoup d'honnêteté. Mais, ce remède
et toutes les ressources de l'art ne pouvaient retenir plus
long-temps la malade dans l'exil. Après l'avoir ainsi fortifiée
et consolée par les secours de la religion, Dieu la délivra
bientôt des ennuis et des dangers de sa position, en l'appe-
lant à une vie meilleure,
Mlle de Lamourous était trop connue par sa piété et par
les mouvements que se donnait sa généreuse charité pour pou-
voir se flatter d'échapper aux périls que couraient alors tous
les gens de bien. Elle fut donc arrêtée et traduite devant le tri-
bunal révolutionnaire. Elle y comparut avec calme , quoique
s'attendant à une mort certaine, Le président l'interrogea, et
lui dit brusquement : «Citoyenne, tu es accusée d'avoir caché
des prêtres et d'être noble. As-tu quelque chose à répondre?»
Aussitôt, avec une présence d'esprit admirable, Mlle de
Lamourous répond :« C'est possible, citoyen ; mais voudrais-
tu bien me permettre, avant tout, de te faire moi-même une
question ? Fais-moi le plaisir de me dire, je t'en prie,
ce qu'on remarque à la joue ? — Ta demande est plaisante ,
répliqua le président, Tu ne le vois donc pas ? C'est une en-
vie.— Mais d'où vient que tu as celte envie sur la joue ? —
D'où cela vient ? Eh ! je suis né comme ça ; c'est ma mère
qui me l'a donnée.— Eh bien ! citoyen, moi aussi, je suis née
comme ça ; c'est ma mère qui m'a faite noble. « Tous les as-
34 VIE DE Mlle DE LAMOUROUS.
sistants se prirent à rire , et le président de la congedier en
lui disant : « Va-t-en, tu es une bonne enfant. » Mlle de La-
mourous ne se fit pas répéter ces paroles.
Elle ne devait pas cependant s'attendre à trouver toujours
le tribunal révolutionnaire d'aussi bonne composition. Il fal-
lut s'y présenter dans une autre circonstance ; et, cette fois,
elle fut condamnée à l'exil. On lui laissa le choix du lieu. Ce
choix fut bientôt fait : elle alla demeurer dans son cher ermi-
tage du Pian.
Voici un nouveau trait de celte présence d'esprit et de celte
dextérité qui ne l'abandonnaient jamais dans des moments
critiques. Son père, vieillard vénérable, mais, comme nous
l'avons insinué, d'une exaltation que son âge et les crimes de
la révolution augmentaient tous les jours, était tombé dans
une sorte d'enfance. Les paroles énergiques, mais, impruden-
tes, qui lui échappaient contre les terroristes , donnaient à
Mlle de Lamourous les inquiétudes les plus vives. « Ma fille ,
disait-il, ce sont des insolents. Mais leur règne passera; nous
les verrons, nous les verrons venir nous demander pardon à
genoux de leur conduite. — Mais, mon père, ne les irritons
pas maintenant. Nos discours peuvent leur être rapportés.
— Je te dis que ce sont des insolents.» Et Mlle de Lamourous
ne pouvait obtenir qu'il se modérât.
Un jour, obligée de faire une apparition à Bordeaux, elle
était dans un grand embarras au sujet de ce bon vieillard,
craignant également de le laisser sans elle à la campagne et,
de l'emmener avec elle à la ville. Il fallut cependant prendre
un parti, et elle se résolut à l'avoir auprès d'elle. On n'avait
encore fait qu'une partie du voyage, lorsque ce bon vieillard
s'ennuya d'aller en voiture. Ce fut inutilement que sa fille le
supplia de rester à ses côtés; il voulut absolument marcher.
LIVRE II. CHAPITRE IV. 35
Nouveau sujet de crainte pour Mlle de Lamourous. Elle trem-
blait qu'il n'apostrophât, avec sa véhémence imprudente,
quelqu'un des forcenés qu'on rencontrait alors sur son che-
min bien plus souvent qu'on ne l'aurait voulu. Comme elle
était en proie aux plus vives appréhensions , elle aperçut de
loin deux hommes dont la mine indiquait assez la qualité et
des sentiments. A l'instant, élevant son coeur à Dieu pour lut
demander du secours, et s'établissant dans le calme dont elle
avait besoin dans cette circonstance si critique, elle va droit
à eux, et les abordant d'un air aisé : «Mes amis, leur dit-elle,
rendez-moi, je vous prie, un service. Je suis obligée d'aller à
Bordeaux avec ce bon vieillard que vous voyez derrière nous.
Il veut voyager à pied. Voyez cependant comme il marche
lentement. Je ne voudrais pas le laisser seul, il pourrait lui
arriver quelque chose de fâcheux. Faites-moi donc l'amitié
de le prendre sous votre garde et de l'emmener avec vous.
Je suis bien sûre que tant qu'il sera près de vous, personne
ne lui fera du mal. »Sa demande fut bien accueillie; et M. de
Lamourous, sous cette protection singulière, arriva fort heu-
reusement à Bordeaux.
Le bon vieillard, gardé par sa fille , comme par un ange
tutélaire, et entouré de tous les secours et de toutes les
attentions de l'affection la plus tendre, termina paisiblement
sa carrière au Pian. Il fut enterré dans l'église, au pied des
fonts baptismaux.
CHAPITRE IV.
Thérèse échappe à divers périls. — Sa piété simple et naïve.
L'innocente Thérèse n'était point, à celte époque désas-
treuse, à l'abri des plus grands périls, même dans son exil
et dans sa paisible solitude. Elle était cependant tranquille
36 VIE DE Mlle DE LAMOUROUS.
parce qu'elle avait foi en la Providence et qu'elle savait que
la Providence veillait sur ses jours. Et en effet, la sagesse di-
vine qui avait de grands desseins sur son avenir, lui donnait,
dans l'occasion , un calme et un à-propos qui la garantis-
saient de tout mal.
Un jour que le désir de se procurer les secours de la re-
ligion l'avait arrachée à sa retraite, elle aperçut tout-à-coup,
sur la route qu'elle suivait, une bande de, ces gens qu'on
nomme, dans le pays, Montagnols. Grande fut d'abord son
inquiétude. Il était tard, et elle n'était point accompagnée.
Mais elle se rassura bientôt, et sans paraître effrayée, elle va
droit à eux, et les aborde en leur disant : « Bonsoir, mes amis!
Vous faites route pour chercher de l'ouvrage sans doute ? Eh
bien ! je puis vous en procurer.» A l'instant, elle est entourée
et comme enveloppée de ces hommes au regard farouche qui,
adoucis par ses manières affables, semblent oublier leur ca-
ractère. Elle leur propose de venir le lendemain dans la pa-
roisse du Pian et leur promet de leur donner de l'occupation.
Ils acceptent l'offre et la laissent aller sans lui avoir rien dit
de désagréable. Le lendemain plusieurs d'entre eux se ren-
dirent au Pian, où Mlle de Lamourous remplit de son mieux
la promesse qu'elle leur avait faite.
Une autre fois qu'elle revenait de Bordeaux, où l'avaient en-
core appelée des motifs de piété, la nuit la surprit au milieu
d'une lande. C'était en hiver, par un temps très-mauvais ;
il y avait à craindre la rencontre des loups , alors très-com-
muns dans la contrée. Mlle de Lamourous, toujours simple
dans sa foi, se rassura par la pensée que son ange gardien
était à son côté, et qu'il la tenait par la main. Et comme elle
avait entendu dire que le chant faisait fuir les loups, elle se
mit à chanter un cantique : « de sorte que disait- elle
LIVRE II. CHAPITRE IV. 37
agréablement en racontant ce trait, mon petit paquet sur la
tête, donnant la main à mon bon ange, et chantant un can-
tique, je me tirai d'affaire. En effet, elle parvint d'abord à la
maison d'un paysan, où elle fut reçue avec joie. Ses habits
étaient mouillés ; la femme du paysan se fit un bonheur de
lui prêter des siens. Après s'être un peu remise de la fa-
ligue, forte de sa confiance, elle se hâta de reprendre sa route,
et parvint heureusement à sa modeste demeure.
Toujours simple et innocente dans ses goûts, elle aimait
beaucoup à se promener, le soleil couché, à l'entrée de son
ermitage, afin de jouir du calme de la nature, de contempler
la beauté des astres et de bénir celui qui les sema su?
l'azur du firmament. Un soir qu'elle récitait son chapelet
dans un petit bois qui avoisinait sa demeure, elle vit ve-
nir à elle un homme du pays, fortement prononcé pour la
parti révolutionnaire. Il était environ neuf heures. D'abord
elle fut saisie dans tous ses membres d'un tremblement subit.
Mais sa présence d'esprit ne l'abandonna pas. « Que ferai-
je, se dit-elle à elle-même ? Si je fuis, ce révolutionnaire verra
que je le crains, et la chose peut avoir des conséquences. Il
vaut mieux faire bonne contenance. » Elle continua donc de
se promener en récitant son chapelet. Arrivé près d'elle, le
jacobin lui dit : « Tu n'as pas peur de moi, citoyenne ?— Eh !
mon brave , lui répondit-elle, pourquoi aurais-je peur ? Si
j'étais en danger, tu viendrais à mon secours.— Tu dis vrai,
citoyenne, reprit celui-ci bien flatté de la confiance que lui
témoignait une ame vertueuse.
On sent bien que , pendant son exil au Pian , Mlle de
Lamourous ne pouvait recevoir les sacrements aussi
souvent que sa ferveur l'eût désiré. Elle-même racon-
tait depuis à ses filles qu'elle avait eu la douleur de rester
4
38 VIE DE Mlle DE LAMOUROUS.
seize mois sans pouvoir ni se confesser , ni communier. Sa
piété industrieuse suppléait en quelque sorte à la privation, si
pénible pour son amour, de ces moyens de salut. Elle prit la
coutume de se confesser tous les samedis à saint Vincent de
Paul. Elle se mettait à genoux devant l'image de ce saint et
lui déclarait ses fautes avec beaucoup de simplicité. Elle
avouait ingénument, long-temps après, qu'elle le craignait
beaucoup, et que cette image lui en imposait. Après cela,
elle faisante dimanche la communion spirituelle, s'y préparant
comme si elle eût dû réellement s'approcher de la table sainte.
Et celui qui voit le fond des coeurs et qui récompense jus-
qu'au simple désir, lui faisait trouver dans ce saint exer-
cice des consolations abondantes et des forces toujours nou-
velles.
Sa naïve dévotion lui inspirait une pratique semblable à
l'égard du sacrifice des autels. Ne pouvant, en ce temps de
troubles, y assister aussi souvent qu'elle l'aurait voulu , elle
tâchait de s'en dédommager en quelque manière , en dis-
posant, dans son petit oratoire, le livre, les cierges, les bu-
rettes , comme si l'on eût dû célébrer la sainte messe. C'é-
tait pour elle un plaisir d'arrêter seulement ses yeux sur les
objets vénérés qui servaient au saint sacrifice.
CHAPITRE V.
Elle s'insinue jusqu'auprès du Comité. — Elle se dispose à la
mort. — Aventure de l'oiseau blanc.
Il est des personnes auxquelles Mlle de Lamourous eut le
bonheur de rendre, pendant le cours de la révolution, d'im-
portants services. Le désir qu'elle avait d'être utile au pro-
chain, désir qui provenait de la grandeur de sa charité, l'ap-
LIVRE II. CHAPITRE V. 39
pelait assez fréquemment à Bordeaux, et lui faisait braver
les dangers extrêmes auxquels elle s'exposait. On aurait de
la peine à croire, si l'on n'en avait des preuves positives, que
cette fille timide, dont l'existence en ces jours de délire et de
crime était un trait de providence, avait trouvé le moyen de
s'introduire, sans être connue, jusqu'au tribunal révolution-
naire. Là, elle se faisait adroitement montrer le registre où
étaient inscrits les noms des victimes destinées à la mort.
Elle se hâtait ensuite de les prévenir ou de les faire prévenir
à temps, afin qu'elles se missent à l'abri du danger. Lorsque,
sur la liste de proscription, elle apercevait le nom de quelque
personne de sa connaissance, ou qu'étant parmi des hommes
à coeur de tigre, elle entendait parler de quelque exécution
déjà faite, elle ne pouvait pas toujours dissimuler l'impres-
sion qu'elle éprouvait. Alors les terroristes, remarquant son
émotion, lui disaient : «Eh quoi! Citoyenne, cela te ferait-il
de la peine ? et pourquoi ? ce sont des coquins. » Et Mlle de
Lamourous leur répondait avec son calme admirable : « Que
voulez-vous ? vous autres, hommes, vous avez plus de cou-
rage ; mais moi, qui ne suis qu'une femme, je ne puis m'em-
pêcher de frissonner. »
Plus tard elle fut arrêtée de nouveau. Mais alors le danger
était moins grand. Lacombe avait reçu le salaire que méri-
taient ses crimes : l'instrument de mort était en repos (1).
(1) Lacombe (J.B.), né à Toulouse, y fut instituteur; n'ayant
point réussi, il vint tenter fortune à Bordeaux , d'où différentes
escroqueries le forcèrent de se retirer. Il ouvrit une école dans
un village et se tint obscur jusqu'après la révolution du 31 mai.
Il osa alors reparaître, parvint à se rendre agréable aux re-
présentants en mission, et à la faveur du régime de la terreur
qu'ils établirent, il s'éleva jusqu'à la présidence de la com-
40 VIE DE Mlle DE LAMOUROUS.
Mlle de Lamourous parut devant les membres du comité, qui
ne furent pas peu étonnés de voir en elle la personne à qui
Us avaient montré plus d'une fois le fatal registre, et qui se
contentèrent de dire : « Ah! si nous l'avions connue alors ! »
Cependant, au moment de l'orage révolutionnaire, nul
moyen humain ne semblait pouvoir la soustraire à la mort.
Elle en était persuadée, et ne connaissant pas les desseins ul-
térieurs de la providence, elle se tenait prête à tout. Tou-
jours disposée à faire à Dieu le sacrifice de sa vie, et s'atten-
dant de jour en jour à tomber, comme tant d'autres, sous le
mission militaire qui fut instituée dans cette ville par Beaudot,
Ysabeau, Tallien, et qui y fit couler tant de sang. Intime-
ment lié avec Peyrein-d'Herval et Julien le fils, il joignit au
métier de juge celui de faiseur des listes. Il désignait lui-même
ses victimes, s'enrichissait à leurs dépens ; et on le vit au
commencement de 1794 , envoyer à l'échafaud jusqu'à 30 per-
sonnes à la fois : aussi Prudhomme ne craint-il pas d'assurer
que « si le 9 thermidor an 2 ( 27 juillet 1794 ) ne fût arrivé , le
» tribunal de Bordeaux eût fini par surpasser celui de Fou-
» quier. L'accusé , ajoutait-il, n'avait plus la faculté de se dé-
» fendre ; Lacombe l'interrompait en disant : le tribunal est fixé
» sur ton compte. Alors il regardait les autres juges et pronon-
» çait l'arrêt de mort.» Le 27 thermidor an 2 ( 15 août 1794 ),
la commision militaire de Bordeaux l'envoya à son tour au
supplice, et le peuple l'y accompagna en poussant des cris
de joie et l'accablant de malédictions. Un témoin oculaire
a assuré « que ce concussionnaire féroce étant sur le point
» de prouver à ses juges qu'il était moins coupable que les com-
» missaires de la Convention, l'accusateur public lui imposa si-
» lence ; mais que cependant on ne put l'empêcher de proférer
» ces mots remarquables: si vous avez des reproches à me faire,
» vous m'avez aussi de grandes obligations. Si j'avais suivi les
» ordres des représentants, j'aurais fait périr le double de victi-
» mes , et beaucoup de ceux qui m'écoutent n'existeraient plus. »
( Biographie moderne. )
LIVRE II. CHAPITRE V. 41
fatal couteau, elle s'était coupé les cheveux d'avance, ne
voulant pas que la main de l'exécuteur lui rendît un pareil
service. Afin de s'encourager au martyre, elle allait voir le
terrible appareil, pensant avec attendrissement que c'était de
dessus cet autel érigé par le crime, mais sanctifié par la ré-
signation la plus héroïque, que tant de généreux confesseurs
de la foi étaient montés au ciel. Leur sort paraissait à la foi
de Thérèse si digne d'envie ! Mais c'était là des sentiments
et des dispositions que Dieu mettait en elle pour augmenter
un jour sa couronne, sans vouloir que le sacrifice extérieur se
consommât.
Du reste, ce temps de vertige et de fureur ne pouvait du-
rer toujours. Mlle de Lamourous annonça positivement aux
bons. Pianais que les maux, causés au milieu d'eux par l'im-
piété, allaient avoir un terme et qu'ils seraient eux-mêmes
récompensés de l'attachement qu'ils lui avaient constamment
montré.
Le règne de la terreur touchait à sa fin. Mlle de Lamou-
rous était dans son oratoire, à l'heure de vêpres. Plusieurs
paysans ou paysannes, exposés au soleil avec leurs enfants,
cherchaient, dans ses rayons assez ardents un adoucissement
à la rigueur de la saison. Tout-à-coup un gros oiseau blanc
s'abattit sur la tête d'un de ces enfants, et sans, lui faire de
mal, se prit à lui becqueter les cheveux.. Etonnés et effrayés,
les assistants appelèrent Mlle de Lamourous. Elle survint au
moment où l'oiseau s'envola et disparut. Alors elle leur dit :
« Mes enfants, cet oiseau est l'image du Saint-Esprit, qui veut
de nouveau habiter parmi nous. Oui, bientôt la religion sera
rétablie en France, et je vous promets, en reconnaissance
de ce que vous ne m'avez pas fait de mal, comme vous auriez
pu le faire, de vous envoyer un jour, pour relever les autels.
42 VIE DE Mlle DE LAMOUROUS.
de notre chère paroisse, un prêtre de mon choix.» Voici com-
ment cette promesse reçut son accomplissement. L'enchaîne-
ment des faits nous fera, pour quelque temps, anticiper l'or-
dre et la date des évènements.
CHAPITRE VI.
Pétition au Roi en faveur du Pian.— Curé du choix de
Thérèse donné au Pian.
Lors du rétablissement du culte catholique en France, et
de la nouvelle distribution des paroisses , l'église du Pian
fut déclarée annexe de celle de Parempuyre. En 1822, un
des neveux de Mlle de Lamourous, encore jeune laïque,
étant venu, par suite d'arrangements de famille, habiter
dans la commune du Pian, sur la propriété qui lui était
échue en partage , eut souvent occasion d'exprimer à sa
bonne tante la peine qu'il éprouvait de voir l'église fermée
et le peuple du Pian sans pasteur. Celle-ci, qui partageait
pleinement sa manière de penser là-dessus, lui dit un jour d'un
ton décidé : « Dresse une pétition au roi, fais-la signer par
les personnes notables de la paroisse. Je prierai Monseigneur
l'Archevêque de l'apostiller et de l'appuyer à Paris, et je l'en-
verrai à M. le comte de Marcellus, avec prière de la présen-
ter lui-même à sa Majesté, » Le projet fut exécuté comme
Mlle de Lamourous l'avait conçu. De plus M. le maire du Pian
et son conseil firent, par l'entremise de M. le. Préfet, une
semblable démarche auprès du roi. L'érection fut promise,
mais l'époque de la concession ne fut pas déterminée. Sur ces
entrefaites, le premier pétitionnaire embrassa l'état ecclésias-
tique.
LIVRE II. CHAPITRE VI. 43
Au commencement de l'année 1826, Monseigneur d'Aviau
reçut enfin de la cour l'ordonnance qui érigeait l'église du
Pian en succursale. Le saint Prélat, qui se faisait un bonheur
d'annoncer cette nouvelle à Mlle de Lamourous , se hâta de
lui transmeure cette pièce, et la chargea d'envoyer son neveu,
devenu prêtre et alors vicaire dans une paroisse de Bordeaux,
pour instruire de cet heureux évènement les habitants du Pian.
Celui-ci écrivit au maire de la commune, pour le prier de
faire publier que le dimanche suivant la sainte messe serait
célébrée dans l'église du Pian. Il s'y rendit en effet au jour
assigné, et il félicita les habitants, qui versaient des larmes de
joie, de l'accomplissement de leur voeu le plus ardent. A la
sortie de l'église, les paroissiens entourèrent le neveu de
Mlle de Lamourous et le conjurèrent de venir passer deux
ou trois ans au milieu d'eux pour commencer l'oeuvre; disant,
non sans raison, que leur pauvreté les mettant hors d'état de
fournira l'église les objets indispensables à la célébration du
culte divin et de restaurer le presbytère presque en ruines ,
le bienfait accordé par le roi deviendrait inutile, et qu'ils
n'auraient jamais de curé, si lui-même, dont la maison avait
l'avantage d'être près de l'église, ne venait les aider. Un bon
et franc villageois ajouta dans son naïf patois : « D'ailleurs
nous sommes intéressés à ce que ce soit vous qui veniez,
parce que vous nous ferez meilleur marché qu'un autre. »
La demande des bons habitants du Pian parvint à l'ar-
chevêché peu de temps avant l'horrible accident qui hâta
d'une manière si cruelle la mort du vénérable Prélat. Un de
ses grands vicaires, M. Barrés, de pieuse mémoire, était ins-
truit tout à la fois de la promesse faite par Mlle de Lamou-
rous à ses chers Pianais, de leur procurer un prêtre de son
choix ; et de la sûreté que le père de son neveu avait trouvée

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