Vie de S. A. R. Charles Ferdinand d'Artois, duc de Berry , par Delandine de Saint-Esprit

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L.-E. Herhan (Paris). 1820. In-8°.
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Publié le : samedi 1 janvier 1820
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VIE
DE S. A. R. CHARLES -FERDINAND
D'ARTOIS,
DUC DE BERRY.
Se trouve à PARIS
CHEZ
NICOLLE, libraire , hôtel de la Rochefou-
cault rue de Seine, n°. 12.
DENTU, libraire , au Palais-Royal, gale-
rie de bois, n°. 265 et 266, ou rue des
Petits-Augustins, n°. 5.
BEAUCÉ-RUSAND, libraires, à Paris, à
la librairie ecclésiastique, rue de l'Ab-
baye , n°. 3 , et à Lyon, rue Mercière.
ARTHUS - BERTRAND , rue Haute-
feuille, n°. 23.
TREUTTEL ET WURTZ, libraires, rue
de Bourbon, n°. 17; à Strasbourg et à
Londres , même maison de commerce.
Du même Auteur,
Le Panache de Henri IV, ou les Phalanges
Royales ( en 1815 ) , contenant le récit des opéra-
tions militaires des armées royales du Midi, du
Centre, de l'Est, de la Vendée , de la Bretagne ,
du Word ou de la Belgique, appuyées de tous les
actes et ordonnances du gouvernement de droit,
qui ne se trouvent ni dans le bulletin des lois ni à
la chancellerie de France.
2 vol. in-8°. papier fin d'Auvergne , prix. 12 fr
S.A.ROYALE
LE DUC DE BERRY
Né le 24 Janvier 1778
VIE
DE S. A. R. CHARLES-FERDINAND
D'ARTOIS,
DUC DE BERRY.
PAR DELANDINE DE SAINT-ESPRIT.
Fils de Saint-Louis montez au Ciel, disait au pied
de l'échafaud au Roi martyr un ministre de Dieu.
Mon Père vous attend... Dit à son lit de mort au duc
de Berry , la fille de Louis XVI.
ORNE DE PORTRAITS ET DE FAC SIMILÉ.
PARIS,
L-E HERHAN IMPRIMEUR-STEREOTYPE DE FEU
Mgr. DUC DE BERRY, rue Servandoni, n° 13.
182O.
Monsieur
Monseigneur !
Lorsque la France entière, s'associant
aux sentimens d'un père, a répondu à sa
douleur, en proclamant avec ses regrets
les bienfaits et les qualités brillantes d'un
Prince, espoir de la nation ;
Qu'il soit permis à un sujet fidèle dont
le dévouement fut honoré de l'auguste
approbation de Monseigneur le duc de
Berry, et pour qui l'accueil toujours
bienveillant de ce Prince fut la plus
noble récompense, de déposer aux pieds
de Votre Altesse Royale, le tribut de ses
larmes, et de lui offrir le seul adoucisse-
ment possible dans un malheur qui n'a
point de consolation parmi les hommes 3
en présentant au père tendre et religieux
le tableau des nobles vertus et de l'hé-
roïsme chrétien qui ont marqué la fin de
la carrière d'un fils bien-aimé.
Ah! lorsque tout finissait sur la terre,
pour le Prince que nous pleurons, il com-
mençait une vie éternelle, et la palme du
martyr devint pour lui la couronne de
l'immortalité !
Je suis avec le plus profond respect
Monseigneur
De votre Altesse Royale,
Le très=humble et très=obéissant
Serviteur
Delandine de Saint-Esprit.
AVERTISSEMENT.
LORSQUE le tombeau de nos
Rois s'est rouvert pour re-
cevoir la dépouille mortelle
d'un nouveau martyr du sang
royal, de S. A. R. Monsei-
gneur le duc de Berry ; c'est
aux coeurs français qu'il ap-
partient de conserver tout
ce qui se rattache à sa mé-
moire.
Le soin de publier les ac-
tions qui se rapportent à la
vie de nos Princes fut tou-
jours un devoir national ; et
combien cette obligation ne
devient-elle pas plus étroite
encore, quand un des reje-
tons de la branche royale,
arraché du tronc sacré, est
tombé violemment sous les
coups du poignard parricide
qui semble menacer toute sa
race.
Quand la religion et une
pieuse affection recueillent
ses cendres ; et quand l'épo-
que de son trépas, gravée
sur sa pierre tumulaire, fait
survivre son nom à son exis-
tence, priverions-nous son
souvenir d'honneurs funè-
bres en négligeant de retra-
cer les traits touchans et glo-
rieux qui remplirent sa vie et
sanctifièrent sa mort ?
Cette tâche, à la fois douce
et pénible,doit être remplie,
sinon avec talent, du moins
avec un zèle religieux.
Le courage , la fidélité et
le malheur furent toujours
récompensés , loués et se-
courus par ce Prince valeu-
reux , loyal et magnanime.
IV
Eh ! quel est le français
qui n'ait pas été l'objet, ou
le témoin des actions nobles
et généreuses qui marquè-
rent chacun de ses jours.
Avec quelle profonde sensi-
bilité le dévouement repous-
sé ne trouva-t-il pas des for-
ces contre le découragement,
dans l'accueil de ce Prince
chéri, dont l'énergie offrait
un refuge à l'espérance pour
combattre les efforts des fac-
tieux 5 et quel soldat fran-
çais n'eut été fier de marcher
sur les pas de ce nouvel
V
Henri, franc, bon et brave
comme lui.
L'esquisse fidèle des qua-
lités qui distinguèrent ce pe-
tit-fils de Louis-le-Grand est
un tribut que nous payons
à la douleur publique, et c'est
d'après les témoignages les
plus authentiques que nous
avons suivi ce jeune martyr
depuis son berceau jusqu'à
sa tombe.
Les traits qui ont honoré
la carrière de cet héritier du
trône ont été recueillis avec
une scrupuleuse exactitude
de la bouche même des gui-
des de son enfance, de ses
frères d'armes et des servi-
teurs dévoués, constamment
attachés à son sort. Cet
hommage en nourrissant nos
justes regrets doit aussi en
adoucir l'amertume.
VIE
DE CHARLES-FERDINAND
D'ARTOIS,
DUC DE BERRY.
L'AMOUR des Français pour leurs rois
était cité dans toutes les nations. La nais-
sance d'un prince du sang, en perpétuant
leur race chérie, devenait un bien commun
à tous, et chacun la célébrait comme une
fête de famille.
L'allégresse publique entoura le berceau
de Charles-Ferdinand, second fils de Mon-
seigneur le comte d'Artois, né à Versailles
le 24 janvier 1778 : il fut nommé par le
Roi, Duc DE BERRY ; des Te Deum en ac-
tions de grâces, et de nombreux actes de
(2)
bienfaisance signalèrent le bonheur de ce
jour. Toutes les villes s'empressèrent de cé-
lébrer cet heureux événement, surtout dans
la province dont le Prince portait le nom.
Divers chapitres se distinguèrent par un
hommage solennel : celui de Poissy déploya
la plus grande pompe; dans celui de Blamac,
dont l'abbé de Nesmond était chef, les cé-
rémonies furent suivies d'un banquet où
l'on admit douze pauvres, que ce respec-
table abbé servit lui-même, voulant dans
ce jour honorer la pauvreté.
Dès l'âge le plus tendre, le jeune Prince an-
nonça le germe des qualités et des défauts que
la raison, l'âge et le sentiment du devoir,
développèrent ou mitigèrent depuis sans en
avoir jamais entièrement effacé l'empreinte.
Ses augustes pareils, dont il était l'idole,
aimaient à retrouver en lui la bonté caracté-
ristique des princes de leur sang, et plus
tard, ils s'enorgueillirent d'y saisir quel-
ques traits du modèle des rois, de ce grand
(3)
et bon Henri, avec lequel une main parri-
cide, devait, hélas ! lui donner une funeste
ressemblance.
L'enfance du duc de Berry annonça les
plus heureuses dispositions; ses traits dis-
tinctifs furent la bonté et une fermeté de
caractère qui cédait au devoir et à la per-
suasion , mais qui résistait à la domination.
Une humeur physique, dont l'àcreté fut
difficile à guérir, contribuait à l'irritabilité
du jeune Prince, et le portait fréquemment
à des emportemens qu'il réparait ensuite
avec autant de sensibilité que de grâce ; et
souvent, dans le cours de sa vie, on retrouva
cette même disposition. Avec quelle pro-
fonde émotion, ceux qui entouraient ce
Prince ne le virent-ils pas chercher, à leur
faire oublier, par un redoublement d'égards
et d'affection, un mouvement de vivacité qui,
en faisant ressortir la bonté de son coeur,
lui attachait plus fortement encore ceux
qui en avaient été l'objet.
(4.)
Il payait de toute la tendresse de son
jeune coeur, les soins maternels de sa nour-
rice et de sa berceuse, qui eurent toujours
sur lui plus d'empire que ses quatre sous-
gouvernantes , contre lesquelles il se muti-
nait souvent, on l'entendit leur dire avec
espièglerie : ce C'est en vain que vous vous
» mettez en quatre pour, me réduire, vous
» n'en viendrez pas à bout. »
Lorsque parfois on lui servait quelque
mets qui ne le satisfaisait pas, il trépignait
en vain, car sa mutinerie était une raison
pour que Monseigneur en retrouvât le lende-
main sur sa table. On voulait l'accoutumer à
manger de tout, alors pour donner le change,
il feignait du dégoût pour les mets qu'il sa-
vourait avec beaucoup de plaisir; et disait
ensuite : « Ils croient m'avoir bien attrapé....
» et c'est moi qui les attrape tous. »
Le Prince atteignait l'âge dépasser sous
la direction d'un gouverneur. Son auguste
père jeta les yeux sur le duc de Serentr
( 5 )
pour remplir cette importante fonction. La
rectitude de jugement et les connaissances
acquises qui distinguent le duc de Serent, mie
loyauté éprouvée, et la droiture de son coeur,
déterminèrent le choix de Monseigneur le
comte d'Artois, qui, dès ce jour, honora
du titre d'ami celui à qui il donna la plus
touchante preuve d'estime, en lui confiant
l'éducation des Princes ses fils , les ducs
d'Angoulême et de Berry.
Le duc de Serent,désirant étudier le ca-
ractère du jeune Prince, qui était encore
sous la direction de ses sous-gouvernantes,
se rendait souvent dans l'appartement de
l'auguste enfant. Il le trouva un jour faisant
vibrer les vitres de ses croisées qu'il frottait
du bout du doigt. En vain sa gouvernante ,
madame la duchesse de Gaumont, l'avait-
elle engagé plusieurs fois à faire cesser ce
bruit désagréable,'il s'obstinait à le conti-
nuer ; elle crut réussir en lui disant : " Mon-
» seigneur ne fait sans doute pas attention
( 6 )
" qu'il est devant son gouverneur. » Le
petit Prince, qui ne l'avait pas aperçu, se
retourne vivement, et au lieu d'être décon-
certé, comme on s'y était attendu, il répondit:
« C'est bien... mais pas encore; » et continua
son bruit, jusqu'au moment où sa gouvernante
dit assez haut pour qu'il l'entendît, que ce
froissement continuel lui faisait mal aux
nerfs; le Prince cessa aussitôt, car s'il était
parfois mutin, il était toujours bon. Il n'avait
que cinq ans lorsqu'il fut remis au duc de
Serent, qui se consacra entièrement aux
Princes, auxquels il sacrifia sans regret les.
plaisirs de la cour. Il se retira avec eux à
Beauregard, petite terre auprès de Versailles,
afin de les préserver des dangereux effets de
la flatterie, qui s'attache aux Princes dès
leur berceau, et parvient, trop souvent, à
étouffer dans leur âme, le germe, à peine
éclos, des plus heureuses qualités.
Le plan d'éducation que ce vertueux
mentor avait créé pour .ses fils, les comte
(7)
et vicomte de Serent, en avait fait les sujets
les plus distingués , il l'employa avec succès
dans celle des Princes : ce plan avait pour
base la confiance et pour agent la con-
naissance entière et approfondie des dis-
positions des jeunes enfans, dont il voulait
faire de bons princes ; il les étudiait avec
une attention constante , surtout dans l'a-
bandon de leurs jeux et dans les impressions
subites qu'ils recevaient des objets ou des
personnes qui les frappaient.
Scrupuleusement soigneux de ne laisser
approcher de ses élèves que des personnes
vertueuses et d'une morale sûre, il les en-
tourait à dessein, d'hommes de goûts, de
talens et de caractères entièrement opposés,
afin de juger de leurs dispositions natu-
relles , par l'attrait qui les attirait de pré-
férence , vers les uns ou les autres, se
ménageant ainsi les moyens de les déve-
lopper ou de les combattre avec l'avan-
tage de connaître parfaitement toutes. les-
(8)
facultés de ses élèves, sans que ceux-ci pus-
sent se douter qu'ils fussent l'objet de son
observation.
Ce sage gouverneur attacha aux jeunes
Princes, MM. de la Bourdonnaie et d'Har-
bouville en qualité de sous-gouverneurs ,
et M. de Provenchere, comme premier valet-
de-chambre; l'abbé Marie, professeur de
mathématiques au collége Mazarin, et l'abbé
Guenée de l'Académie des Sciences, auteur
des lettres portugaises, furent nommés sous-
précepteurs : les Princes reçurent sous ces
guides vertueux , les connaissances qui or-
nent l'esprit et les principes qui épurent
le coeur.
Dès l'âge de six ans , le duc de Berry
manifesta un goût très-vif pour les exercices
militaires; la vue d'un régiment le transportait
et l'on ne saurait donner une idée de l'en-
thousiasme qu'excita en lui le premier coup
de canon, la première fois qu'on le condui-
sit à la manoeuvre : il trépignait de joie, et
(9)
l'on eut beaucoup de peine à le faire rester
en.place, ce qu'on n'obtint qu'en le mena-
çant de l'emmener avant la fin de l'exercice.
Il ne montra pas moins d'amour pour
les beaux arts.
Il était déjà sensible aux charmes de l'har-
monie, et faisait ses délices d'assister aux con-
certs de madame la comtesse d'Artois, où l'on
entendait les premiers artistes de la capitale.
Dans ces occasionsles jeunes Princes étaient
placés sur le devant, dans de petits fauteuils,
les enfans de leur âge cédaient au som-
meil. Le duc de Berry , au contraire ,
prêtait la plus grande attention , et paraissait
prendre beaucoup de plaisir à l'exécution;
il battait constamment la mesure avec son
petit pied, que l'on remarquait ne tomber
jamais à faux , et souvent on l'entendait le
lendemain, fredonner avec justesse des
ariettes difficiles, qu'il avait entendues la veille
pour la première fois. Il fit des progrès ra-
pides dans la musique; sa voix était agréable,
( 10 )
et l'on se faisait un plaisir, dans les concerts
particuliers de la cour, de lui réserver de pe-
tits solo, qu'il exécutait sur le piano, avec
goût et précision.
Ses dispositions pour le dessin n'étaient
pas moins heureuses, et l'on s'en aperçut
un jour qu'il s'amusait, avec du charbon,
à dessiner, de mémoire, un très-joli paysage,
qu'il avait remarqué dans une de ses pro-
menades , et la marche du cortège des états-
généraux , qu'il avait vu peu de jours aupara-
vant. On cultiva chez le Prince le germe
de ces deux talens, il donna dans la suite
la préférence à la peinture.
La plus douce jouissance qu'il trouvait
dès-lors dans ses différentes études, était de
ménager à ses instituteurs et surtout à son
gouverneur, M. le duc de Serent, qu'il ai-
mait tendrement, quelques surprises, qui leur
fût une preuve qu'il profitait de leurs leçons,
et qu'il sentait le prix de leurs soins (1).
(1) Cette touchante qualité se maintint toujours
Le duc de Berry suivait ses études avec
le plus grand succès , quand les événemens
désastreux qui ont marqué l'aurore de la ré-
volution firent présager les malheurs qui
allaient fondre sur la France.
Le trône était menacé, le pouvoir royal
avili, le peuple égaré ne respirait que vio-
lence; déjà l'incendie des châteaux, le meur-
tre et la révolte avaient souillé nos provinces.
Les cris d'une rage démagogique avaient re-
tenti dans la capitale, la justice était sans
force, le dévouement sans pouvoir, et la fi-
délité presque sans espérance. C'est dans ce
cruel état de choses, que le vertueux et cou-
rageux monarque crut de son devoir d'affron-
ter l'orage,mais d'en éloigner les Princes ses
chez le Prince, et le duc de Serent conserve pré-
cieusement la copie d'un très-beau tableau de Wau-
wermans, qui ornait le cabinet du roi à Turin,
représentant un choc de cavalerie. Pendant son
séjour dans cette ville, le duc de Berry le traça à
l'encre de la Chine, pour en faire un présent à son
gouverneur, qui l'avait admiré.
(12)
frères. En vain ceux-ci insistèrent-ils pour,
ne point le quitter, en vain voulurent-ils par-
tager les dangers qui le menaçaient; rien ne
put fléchir la volonté de Sa Majesté qui ne
leur laissa d'autre alternative que l'obéis-
sance , par ces paroles mémorables : « Partez,
" il le faut, je vous en prie en frère et vous
" l'ordonne en roi. »
La sollicitude de Louis XVI s'étendit aussi
aux ducs d'Angoulême et de Berry, et lors-
que le duc de Serent vint prendre ses ordres
pour leur départ, ce roi vertueux, oubliant
son danger personnel pour ne songer qu'au
salut des siens, lui adressa ces mots touchans :
« Je vous les confie comme vos propres en-
» fans, sauvez-les des malheurs qui me me-
" nacent. »
Ce furent les dernières paroles que le
duc de Serent entendit de la bouche de cet
infortuné monarque , devant qui s'ouvrait
une si déplorable carrière.
Le duc de Serent parvint, quoique avec
( 13 )
beaucoup de difficultés, à sauver le dépôt
précieux qui lui était confié. Heureusement
échappé aux inquisiteurs révolutionnaires et
arrivé à la première ville frontière, il s'arrêta
pour adresser un dernier adieu à la France.
Au moment de s'éloigner du sol français,
ce respectable mentor adressa aux jeunes
Princes (âgés de onze et douze ans) le discours
le plus touchant sur les devoirs qu'ils auraient
à remplir un jour et sur les obligations pé-
nibles qui dès-lors leur étaient imposées.
Les Princes l'écoutèrent avec la plus profonde
émotion, et le duc de Berry, naturellement!
expansif, manifesta avec la plus vive énergie
tout ce que cet éloignement lui faisait éprou
ver. (( Chère France, quand te rêver rai-je, »
disait le jeune Prince en sanglotant. Arrivés
à Bruxelles, ils furent tendrement accueillis
par l'archiduchesse, et quittèrent peu après
cette cour pour aller joindre leur auguste
père à celle de Turin. On peut juger de tout
ce que les circonstances ajoutèrent aux
( 14 )
sensations douces et douloureuses de cette
réunion.
Le duc de Serent continua l'éducation des
Princes avec autant de suite que le permirent
les événemens qui se pressaient.
Turin était renommé pour l'excellence de
son école d'artillerie. Le duc de Serent en
profita pour l'instruction de ses augustes
élèves.
Ils suivirent les exercices de cette école
avecassiduité, etc'esten commençant comme
simples artilleurs, et en en remplissant avec
zèle toutes les fonctions, depuis les grades les
plus subalternes jusques aux grades supé-
rieurs , qu'ils acquirent la parfaite connais-
sance de cette partie importante de l'art mili-
taire.
On remarquait dans le duc de Berry un
goût toujours croissant pour la carrière des
armes : sa jeune âme s'enflammait au récit
d'une bataille et des exploits guerriers. Il
témoignait un désir ardent d'imiter un jour
( 15 )
les grands capitaines, objets de son admira
tion.
Déjà ce Prince développait le germe d'un
génie vraiment militaire dans les petites guer-
res qui étaient devenues son amusement fa-
vori. Il exprimait fréquemment le voeu de
pouvoir se signaler d'une manière plus sé-
rieuse,et l'on voyait briller dans ses yeux une
noble impatience et le feu du courage.
Il venait d'atteindre sa quatorzième année,
lorsque s'ouvrit la campagne de 1792, il
suivit en Champagne son auguste père. Mon-
seigneur le comte d'Artois y commandait
l'armée du centre et sous ses ordres le maré-
chai de Broglie.
Sur ce point étaient fixées toutes les es-
pérances des amis de la monarchie. C'était
là qu'était réunie une portion si précieuse
du sang de nos rois, tandis que dans le Bris-
gavv, les nobles petits-fils du grand Condé
faisaient revivre sous leur bannière la valeur
et la gloire de ce héros.
(16)
Le jeune duc de Berry ne négligeait au-
cune occasion de s'instruire, soit en ques-
tionnant les vieux guerriers et les officiers
distingués par leurs connaissances, soit en
visitant les fortifications. Pendant le siège de
Thionville, on le vit fréquemment parcourir
les bivouacs, s'approcher des postes avancés,
et l'on avait besoin de la plus vigilante sur-
veillance pour l'empêcher de s'exposer au feu
des batteries, où il courait dès qu'il cessait
d'être observé.
Lors du combat de Stenay, le jeune Prince,
qui était malade, suivait l'armée en voiture
avec son gouverneur, et versait des pleurs de
regret de son inaction.
Il manifestait la plus vive agitation, et pa-
raissait à chaque instant prêt à s'élancer de
sa voiture, où son gouverneur le maintenait,
avec peine ; mais dès, que le bruit des obus
eut frappé son oreille, il devint impossible
de le retenir : il se précipite hors de la por-
tière, s'empare du cheval d'un cavalier, et
( 17 )
partant au galop, va joindre aux postes avan-
cés les généraux qu'il ne quitta plus de la
journée.
Depuis cet instant il partagea les fatigues
et les dangers de l'armée, se trouva à toutes
les affaires, et mérita l'amour du soldat et
l'estime des vieux guerriers.
On avait atteint l'époque funeste qui vit
consommer le martyre de Louis XVI, et
l'horreur de cet horrible attentat avait en-
core , s'il est possible,.augmenté l'ardeur des
défenseurs de la monarchie.
Le prince de Condé marchait à leur tête
et partageait avec ses compagnons d'armes,
sur les bords du Rhin, les lauriers m'ils l'a-
vaient aidé à cueillir.
Philisbourg et Germersheim avaient ad-
miré son génie, et la valeur de cette phalan-
ge sacrée avait brillé à Zeiskam ainsi qu'aux
lignes de Wissembourg. Les armes républi-
caines avaient plié un moment devant les
a
(18)
descendans du grand Condé, Haguenau les
avait reçus victorieux.
Au combat de Berstheim, ils cueillirent
de nouvelles palmes, et Brumpt les vit avec
admiration choisir pour lit de camp un champ
de bataille.
Les instances du duc de Berry lui ob-
tinrent l'assentiment de son-auguste père, et
le jeune Prince qui aurait voulu être à la
fois sur tous les points où l'on trouvait des
dangers à braver et de l'honneur à acqué-
rir , alla en partager les périls et en réclamer
sa portion dans l'armée de Condé.
A cette époque, le prince de Condé avait
aussi à lutter contre les obstacles sans cesse
renaissans que lui suscitait la politique des
cabinets, et son armée, après avoir subi des
changemens successifs, se trouvait alors
campée dans les environs de Rastadt.
A la nouvelle de l'arrivée du duc de Berry,
accompagné du comte de Damas Crux, qu'es-
cortait un détachement de gentilshommes .
(19)
on avait depuis Carlsruhe disposé la cava-
lerie sur le passage du jeune Prince. Le
prince de Condé alla au-devant de lui avec
son état-major. Dès que le duc de Berry
aperçut ce héros de la fidélité, il descendit de
cheval. et se précipitant dans ses bras, lui dit
avec la plus vive émotion : « Qu'il se faisait
» honneur de venir combattre sous sa ban-
» nière.— ce Je crains, lui dit alors le prince
» de Condé avec gaieté, que votre Altesse
» ne puisse s'amuser autant qu'elle l'eût
» fait l'année dernière, mais je la supplie
» de croire que ce n'est pas notre faute.
» — " Ni la mienne non plus, répliqua le
» Prince. »
En approchant du camp, le duc de Berry
fut salué par des salves d'artillerie, et reçut
les félicitations des différens corps d'officiers.
Il leur adressa les paroles les plus affectueu-
ses sur le plaisir qu'il éprouvait en se trouvant
au milieu d'eux, ainsi qu'aux compagnies de
gentilshommes, et aux officiers des corps
( 20)
soldés, la grâce et la franchise de son accueil
lui assurèrent dès-lors les coeurs de toute
l'armée.
Bientôt il alla visiter tous les postes placés
sur les bords du Rhin, « ne voulant pas, dit-il
» au prince de Condé, rester un seul jour
» inconnu à aucun des braves qui se dé-
» vouaient à la cause du trône. »
Le duc de Berry n'avait alors que seize
ans, mais déjà il avait fait ses preuves, et le
prince de Condé honora son jeune courage
en lui donnant le commandement d'un corps
de cavalerie, formé de gentilshommes fran-
çais , sous la dénomination de Chasseurs na-
blés. Le jeune Prince montra à leur tête la
plus grande intrépidité et un sang-froid hé-
roïque dans le danger, c'est là qu'il devint
l'émule et le frère d'armes d'un prince, à qui
déjà il était uni par les liens du sang ; l'infor-
tuné duc d'Enghien, brave et loyal comme
lui, et comme lui destiné à devenir un san-
glant holocauste....
(21 )
Peu de jours après l'arrivée du duc de
Berry, le prince de Condé quitta Rastadt
pour porter son quartier général à Stein-
bach. C'est à cette même époque, que Mon-
seigneur le comte d'Artois se rendit en
Angleterre avec le duc d'Angoulême , sur
l'invitation du roi George III.
Cette circonstance et les dispositions où
paraissait être la cour de Saint-James, don-
nèrent de grandes espérances, et l'on se
flattait de voir réunir sous les ordres de
Monseigneur le comte d'Artois et du prince
de Condé tous les Français en état de porter
les armes, qui se trouvaient alors dans les
états de la Grande-Bretagne, et auxquels on
devait aussi adjoindre tous les corps à l'a
solde de cette puissance. Cette réunion au-
rait porté le nom d'armée royale. L'espoir
de servir efficacement la cause sacrée à la-
quelle ils s'étaient dévoués, excita la plus
vive joie parmi les braves qui composaient
l'armée de Condé ; mais ces brillantes es-
(22)
pérances ne furent point réalisées. Le prince
de Condé reçut l'ordre de se rendre à Eslin-
gen ; le duc de Berry ne se sépara pas de
l'armée, il vint occuper un des châteaux
du Margrave de Baden.
L'archiduc Charles et le prince Louis-Fer-
dinand de Prusse n'eurent pas plus tôt appris
l'arrivée des Princes, qu'ils se plurent à
rendre un hommage flatteur à ces guerriers
généralement estimés en Europe, et qui ve-
naient de se signaler pour la noble cause,
devenue celle de tous les souverains.
L'année 1794 s'écoula dans les oscilla-
tions d'espérances presqu'aussitôt détruites
que conçues. Le duc de Berry eut souvent
à gémir des délais et des ménagemens d'une
aveugle politique, qui paralysait les efforts
des défenseurs de la monarchie française.
Ni la rigueur des saisons, ni les revers, ne
pouvaient lasser leur dévouement.
L'année 1795 commença sous de fâcheux
auspices. L'armée républicaine, sous le com-
(25)
mandement de Pichegru, avait forcé les ar-
mées-coalisées à repasser le Rhin. C'est dans
cette position vraiment pénible, que le duc
de Berry ne cherchait point à cacher les sen-
timens qui se partageaient son âme comme
prince du sang. En même temps qu'il s'af-
fligeait des revers qui portaient des coups
si funestes à la cause royale, il s'enorgueil-
lissait des exploits dont la gloire s'attachait
au nom français. «Ah! s'écriait douloureu-
" sement le Prince , que ne puis-je, au prix
» de tout mon sang, combattre un seul jour
» au milieu de ces braves rendus à la fidé-
» lité ! et pourquoi faut-il que les consé-
» quences de leurs succès viennent mêler
» tant d'amertume aux éloges que je suis
» fier de donner à leur valeur! »
Combien de sang français eût été épar-
gné, si les projets conçus dans l'intérêt du
trône, s'étaient effectués , en ne faisant
qu'une seule et même armée de tous ces
bataillons composés d'enfans de la France
combattant pour une cause si différente sur
l'un et l'autre bords du Rhin? — Pichegru,
tu l'avais conçu, ce noble et vaste dessein,
que tu voulais réaliser sous les auspices d'un
jeune rejeton des lis , et d'un nom cher à
la victoire!.. Tes sentimens ,connris du Roi,
'consolèrent son infortune; mais tu devais
expier dans les cachots de la tyrannie, et
sous le fatal cordon des satellites d'un pou-
voir usurpé , l'espérance que tu avais osé
concevoir pour le légitime héritier du trône
de Saint-Louis, et pour la libération de
notre patrie!... La paix de l'Autriche avec
la république française, avait changé la po-
sition de l'armée de Condé ; et elle était à
Steinstadt quand on apprit la mort déplo-
rable du jeune roi Louis XVII.
On pourrait difficilement se faire une idée
de la douleur excitée dans l'armée royale par
cette mort, qui annonçait un nouveau for-
fait, et rouvrait les plaies toutes saignantes
encore du meurtre de Louis XVI.
(25)
Les différens corps se réunirent pour
rendre un hommage funèbre à la mémoire
du jeune roi, et célébrer l'avènement de
Louis XVIII. Le spectacle de cette cérémo-
nie touchante était aussi simple qu'imposant.
Le temple d'où devaient s'élever au ciel
le cri de la douleur et les voeux de sujets
fidèles et dévoués à leurs rois, ne devait
rien à l'art : il fut construit par les mains de
la nature ; des arbres touffus en formaient
la voûte, et les festons de verdure qui s'at-
tachaient à leurs troncs antiques, en compo-
saient seuls les ornemens. C'est là que, sur
un autel dressé sous une épaisse feuillée, fut
célébré le saint-sacrifice de la messe. Les
ducs de Berry, de Bourbon, d'Enghien , et
le prince de Condé, entourés de tout le
quartier-général, y assistèrent dans un re-
cueillement religieux et dans un silence
qu'interrompirent souvent leurs sanglots.
Deux de ces princes étaient loin de se douter
que leurs noms seraient inscrits un jour sur
(26)
la liste des illustres martyrs dont ils pleu-:
raient alors le sacrifice !
Quoi de plus attendrissant que le tableau
de vieux guerriers qui avaient quitté la terre
où s'attachaient tous leurs souvenirs, pour
suivre et servir leurs princes ! Quoi de
plus touchant que ces jeunes fils des preux,
sacrifiant leurs brillantes espérances pour
l'honneur, pleurant déjà dans un si court
espace deux générations de leurs rois ! Et
quoi de plus majestueux que cette phalange
fidèle privée d'incliner sa bannière sans tache
sur la tombe de ses rois, et qui dans le
silence de la douleur, et sur la terre do
l'exil l'abaissait devant le Dieu dans le sein
duquel le martyr leur avait ouvert une
éternelle patrie.
Après cette cérémonie religieuse, on pro-
clama Louis XVIII. Ce cri le Roi est mort,
vive le Roi, poussé par toute l'armée, et ré-
pété par toute la ligne, alla retentir jusque
dans le camp des républicains.
(27 )
Bientôt le monarque vint à Riegel recevoir
l'hommage des fidèles, soutiens du trône ; et
l'année I795 le vit dans leur camp. On y
célébra avec enthousiasme l'arrivée de Sa
Majesté. «Il faut, dit le duc de Berry, que
» tout le monde soit heureux aujourd'hui; »
et cet excellent Prince sollicita vivement du
Roi la liberté de tous les individus qui, par
suite de quelques fautes, se trouvaient en
prison ou forcés de garder les arrêts.
L'armée de Condé continua à donner
l'exemple de la constance et de la valeur
sous les yeux du Roi, qui ne céda qu'à re-
gret à l'impérieuse nécessité qui le forçait à
s'en séparer.
Chaque jour éclairait un nouveau com-
bat; et les revers même n'ôtèrent rien à la
gloire des courageux défenseurs du trône.
Le 13 août de cette même année, une
attaque des plus vives offrit au duc de Berry
une occasion nouvelle de se signaler à Ober-
(28)
Kamlach, où cinq cents gentilshommes fran-
çais perdirent la vie.
L'armée de Condé ambitionnant les
postes les plus dangereux, marchait tou-
jours à l'avant-garde, offrant, réunis sous le
même étendard, un héritier du trône et
trois princes du nom de Condé , rivalisant
de gloire, mais unis par un même senti-
ment.
Souvent l'armée royale servit de digue
contre les républicains. A Schussenried en-
core , la noble résistance qu'elle opposa à
leurs efforts sauva l'armée coalisée. A Neu-
stadt, elle emporta successivement trois re-
tranchemens à la baïonnette : partout elle
offrit le même exemple : et l'éloge de cette
valeureuse phalange fut mis à l'ordre du
jour par tous les chefs des armées coalisées
Dans tout le cours de cette campagne,
le duc de Berry se montra digne des espé-
rances qu'il avait données. Infatigable dans
les camps , et toujours plus envieux de s'in-
(29)
struire, il n'en laissait échapper aucune oc-
casion.
Lors du siège de Kehl, ce Prince quitta
le quartier-général de Condé pour se rendre
auprès de l'archiduc, afin de faire une étude
pratique dans ce genre d'opérations mili-
taires. Il suivit tous les travaux du siéger
avec la plus grande activité, s'instruisant à
la fois, soit par ses propres observations,
soit en questionnant ceux qui avaient des
connaissances acquises. Il rejoignit au bout
de huit jours le prince de Condé.
L'évacuation de Kehl par les troupes ré-
publicaines, ouvrit l'année 1797. La cons-
tance héroïque de l'armée royale continuait
d'exciter l'admiration de tous ; et le Roi sa-
tisfit au voeu du duc de Berry, en le char-
geant de distribuer en son nom les récom-
penses qu'il était en son pouvoir d'accorder
aux fidèles soutiens des lis.
Le duc de Berry s'acquitta de cette tâche,
ai douce pour son coeur , avec une grâce et
(30)
une sensibilité qui doublaient le prix des
faveurs accordées par Sa Majesté.
Ce jeune Prince qui se séparait rarement
du duc d'Enghien, visita avec lui les ou-
vrages du pont d'Hnningue, auquel, depuis
deux mois travaillaient les Autrichiens. Le
Prince, en parcourant la tranchée, vit plus
d'une fois tomber des bombes à ses côtés,
sans en paraître ému ; mais si sa fermeté lui
méritait l'estime de l'armée, son inépuisa-
ble bonté, sa loyauté, sa noble franchise,
lui en assuraient l'amour? il s'imposait avec
joie les plus pénibles privations, afin d'avoir
plus de moyens de venir au secours de ses
frères d'armes; la plus touchante délicatesse
jetait un voile sur ses bienfaits auxquels pré-
sidait toujours le plus profond secret : il s'in-
formait chaque jour, et après chaque affaire,
des pertes éprouvées par les officiers, ainsi
que de leurs besoins ; et souvent ceux-ci, au
moment où ils s'y attendaient le moins,
trouvaient dans leur poche ou dans leur
(31 )
bagage, des secours pour les uns, et des
moyens de réparer les autres, dont ils ne
pouvaient deviner la source qu'au moment
où ils se rappelaient que le duc de Berry s'é-
tait approché d'eux.
C'est ainsi que cet excellent Prince éprou-
vait à la fois, et le bonheur de donner et le
plaisir de cacher la main généreuse qui ré-
pandait les bienfaits.
Cette bonté, qui avait son principe dans la
religion, devait être inaltérable comme elle,
jamais le duc de Berry n'en négligea les pra-
tiques , même dans le tumulte des camps ; et
souvent, sa piété religieuse édifia ceux que
sa bravoure avait charmés.
Après la reddition de la tête du pont
d'Huningue, le duc de Berry, sur la demande
du Roi, alla le joindre à Blankenbourg où
devait se rendre aussi le duc d'Angoulême.
L'amitié la plus tendre, la confiance la plus
entière, unissaient ces deux frères qui ne
laissaient échapper aucune occasion de cor-
(52)
respondre. La joie des deux Princes fut égale
quand ils se revirent, et le Roi jouit du ta-
bleau si doux de leur union fraternelle.
Le duc de Berry ne tarda pas à rejoindre
son corps. Le prince de Condé ayant reçu,
peu après de l'archiduc Charles, l'invitation
de se rendre auprès de lui, il remit au duc
de Berry le commandement de l'armée.
Ainsi que dans son corps, le Prince y
maintint la plus sévère discipline et sévissait
contre la plus légère infraction au service.
Un jour, qu'à la parade, il remarqua quel-
que négligence dans la ténue d'une division,
il en fit tout haut des reproches à son chef,
avec une vivacité dont il n'était pas toujours
le maître de retenir le premier élan. Cet of-
ficier, blessé de la publicité de la réprimande,
s'oublia un instant et se permit des expres-
sions peu mesurées; mais ses camarades, par
un mouvement généreux, s'efforcèrent de
couvrir sa voix, afin d'empêcher ses murmures
de parvenir au Prince. Le duc de Berry fei-
(35)
gnant de n'avoir rien entendu, continua son
inspection. Après la revue, la colonne défila ;
lorsqu'on eut atteint la lisière d'un bois qui
se trouvait sur la route, le Prince appela
l'officier, mit pied à terre, l'entraîna dans
l'épaisseur de la forêt, et là, mettant l'épée
à la main: «Ici dit le Prince, je ne suis qu'un
» gentilhomme, c'est en cette qualité que
» je suis prêt à vous faire raison , si vous
» vous croyez offensé. » L'officier touché
jusqu'aux larmes, dit, en découvrant sa
poitrine: «Frappez, Prince, tout mon sang
» vous appartient, mais je ne m'exposerai
" jamais à faire couler le vôtre. » Profondé-
ment ému, le duc de Berry jetant son épée
loin de lui, se précipita dans les bras de son
brave compagnon d'armes, et lui voua dès
ce moment un attachement qui ne s'est ja-
mais démenti. Le Prince se plaisait, en toute
occasion à le combler de distinction et
s'attendrissait toujours au souvenir de cette
circonstance de sa jeunesse.
( 54 )
A cette époque , l'empereur de Russie
Paul 1er, ayant pris,à sa solde, le corps de
Condé, le Roi donna l'ordre à Monseigneur
le duc de Berry, de se rendre auprès de lui,
à Blaukenbourg, le jour où l'armée se met-
trait en marche pour entrer sur le territoire
russe. Le Prince s'y disposa ; mais avant de
quitter ses frères d'armes, il leur adressa les
adieux les plus touchans. Il conserva tou-
jours leur souvenir, et faisait sa plus douce
jouissance d'en entretenir le Roi : il lui van-
tait leur courage, leur constance, et n'ou-
bliait que lui dans le rapport des actions glo-
rieuses dont. il. avait toujours partagé l'hon-
neur.
Le duc de Berry accompagna le Roi à
Mittau, et, avec l'autorisation de Sa Majesté,
il rejoignit son corps à la fin de l'année 1798,
à Locatzé, où il était cantonné. Pendant son
séjour en Volhinie, le duc de Berry obtint
les éloges du fameux Suarow qui n'en était
pas prodigue, et il se fit dès-lors une réputa-
( 35 )
ction militaire, qui, plus tard, excita les
craintes de l'usurpateur du trône de ses
pères. « Le duc de Berry, disait Buona-
» parte, est un jeune Prince qui a de la fer-
» meté et il en a beaucoup trop pour moi. »
Le mariage de Madame avec Monseigneur
le duc d'Angoulême, annoncé solennelle-
ment, fut conclu à Mittau, le 10 juin 1799.
La place de grand prieur de l'ordre de
Malte, venant à vaquer, par cet événement,
elle fut, sur la demande du Roi, accordée
parle Czar, à Monseigneur le duc de Berry,
et Sa Majesté russe , chargea le prince de
Condé, de décorer S. A. R. de la grand'croix
de l'ordre.
Cette mênie année le corps de Condé
passa à la solde de l'Angleterre ; le duc de
Berry partit pour se rendre à Clagenfurth,
où la princesse sa mère, Madame, comtesse
d'Artois, s'était retirée après l'invasion de
Turin, par les troupes françaises. Le duc
d'Angoulême l'y rejoignit bientôt.
( 36 )
Le duc de Berry devait attendre auprès
de son auguste mère l'effet des négociations
entamées pour son mariage avec une
princesse de Naples ; les circonstances en
empêchèrent alors l'effet, et ce" n'était que
plus tard que devait s'opérer une heureuse
union entre deux Princes du sang illustre des
Bourbons.
Les événemens qui changèrent la face de
l'Europe, ayant fixé la résidence du Roi en
Angleterre, tous les Princes de la famille
royale s'y rendirent successivement. Un
homme justement célèbre, Pitt, se plaisait
à rendre justice au duc de Berry ; il l'avait
distingué, et le suffrage de ce grand ministre
n'est pas un des traits les moins flatteurs du
panégyrique de ce Prince.
La providence, qui avait fixé à une épo-
que plus reculée le miracle de la restau-
ration, ne permit pas le triomphe des efforts
de la fidélité. Le sang de ses apôtres devait
•encore couler infructueusement à Quibe-
ron et dans les champs vendéens! L'usurpa-
tion triomphait, et la chute du trône de Saint-
Louis ébranlait tous les trônes.
Le succès le plus inouï étonnait les na-
tions sans pouvoir calmer les craintes du
ravisseur du sceptre d'Henri le Grand, et
le nom seul d'un Bourbon le faisait pâlir
sur sa pourpre rougie dans le sang d'un
Condé.
L'assassinat du duc d'Enghien n'avait fait
que rendre plus ardente la soif du sang
de nos Princes qui dévorait Buonaparte ; il
était surtout avide de celui du duc de Berry,
compagnon d'armes de cette noble victime,
et que ses goûts, ses habitudes et ses qualités
militaires en méritant l'amour des soldats,
lui rendaient plus particulièrement odieux.
D'adroits agens furent envoyés en Angle-
terre , et rien ne fut épargné pour leur don-
ner l'apparence de victimes de sa tyrannie.
La loyauté est sans défiance, elle devient
facilement' la dupe de ceux qui empruntent
( 58 )
son masque ; de fidèles et dévoués amis de*
Princes crurent à ce vernis trompeur, et ils
furent jetés dans cette erreur par leurs sen-
timens : l'attachement aux Bourbons leur
semblait si naturel, la haine contre Buona-
parte si juste, le désir de s'affranchir de sa
domination, tellement inhérent aux Fran-
çais , qu'ils adoptèrent facilement l'espoir
que leur présentaient ces perfides agens.
En Normandie, 40,000 hommes n'atten-
daient selon ces derniers, que le débarque-
ment de nos Princes pour marcher avec eux
sur Paris, les autres provinces devaient répon-
dre à ce signaj, et la France entière devait se--
couer à la fois le joug sous lequel elle flé-
chissait à regret.
Ce projet de débarquement fut présenté
aux Princes en 1815 , il en fut accueilli
avec joie ; mais rien n'égala les transports
qu'il excita dans l'âme du duc de Berry,
Désigné le premier pour cette noble tenta-
tive ; la gloire et surtout lé danger d'une telle

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