Vie de Saint-Bernard ; par M. l'abbé V... R...

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Ardant fr. (Paris). 1868. Bernard, Saint. In-12.
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Publié le : mercredi 1 janvier 1868
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BBLIOTHÈQUE CHRÉTIENNE
DE L'ADOLESCENCE ET DU JEUNB AG.
pnbliée avee approbation
de Monseigneur l'Evèque de Limoges.
Propriété des Editeurs.
VIE
DE
SAINT BERNARD
PAR
M. L'ABBÉ V. R.
LIMOGES
F. F. ARDANT FRERFF,
rue dciTislei»
PARIS
F F. ARDAiNT FRERES,
qsai de» ABgmtinj, 25»
SAINT BERNARD.
Que sont les titres que donnent sur la terre
la noblesse et les richesses, en présence de ceux
que donnent la sainteté et une haute illustra-
tion par la piété? Honorables aux yeux du
monde, ils ne sont comptés pour rien aux yeux
de Dieu, qui distingue les hommes par les litres
seuls que donnent les vertus et la piété.
BERNARD appartenait à une noble famille de
Bourgogne. Son père Técelin, seigneur de Fon-
taine, et sa mère Alix de Montbar, apparte-
6
naient à la première noblesse du royaume;
mais ces titres mondains s'effacent absolument
en présence de la noblesse plus solide et au-
trement glorieuse que lui a donnée une sain-
teté aussi éminente que celle à [laquelle il fut
élevé.
Alix de Montbar, étant enceinte de Bernard.,
eut un songe qui fut comme le présage de ce
que son fils serait un jour. Elle crut voir dans
son sein un petit chien blanc, un peu roux sur
le dos, et qui aboyait avec force. Epouvantée,
elle courut consulter un homme de Dieu qui,
se trouvant soudain rempli de prophétie dont
David était autrefois animé, lorsque parlant
des prédicateurs saints, il disait : La langue de
vos chiens aboiera contre vos ennemis, lui ré-
pondit pour calmer le trouble et l'inquiétude
dont il la voyait agitée : « Ne craignez point ;
vous serez mère d'un enfant qui, comme un
chien fidèle, gardera un jour la maison du Sei-
gneur et aboiera avec force contre les enne-
mis de la foi qui voudraient y pénétrer. Il sera
un prédicateur éloquent et plein de zèle, et
comme le chien dont la langue salutaire guérit
quelquefois les blessures en les léchant, les
paroles sorties de la bouche de votre fils iront
- 7
guérir un grand nombre d'âmes souffrantes et
malades. »
Alors, transportée de joie, l'heureuse mère
conçut pour cet enfant, avant même qu'il fût né,
un amour plus tendre que pour ses autres fils.
Et lorsque ce Benjamin si impatiemment at-
tendu fut venu au monde,! elle ne se contenta
pas de l'offrir à Dieu, comme elle l'avait fait de*
ses autres enfants, elle voulut le lui consacrer
d'une manière toute spéciale, en le destinant au
service des autels.
De quels soins, de quelles attentions délica-
tes la tendre mère n'entoura-t-elle pas l'enfance
de ce fils chéri 1 Dès qu'il fut assez âgé, elle
le fit étudier sous des prêtres de l'église de
Châtillon, et n'omit rien pour le faire instruire
avec soin. Les progrès surprenants de l'en-
fant, et ses vertus extraordinaires pour son
âge, en comblant de joie sa pieuse mère, mon-
traient dès lors que l'esprit du Seigneur re-
posait en lui, et formait son cœur en éclai-
rant son intelligence.
Dès l'âge le plus tendre, Bernard conçut pour
la sainte Vierge une tendre affection. Cœur
tendre, âme sensible et passionnée pour la sou-
veraine pureté, comment n'aurait-i.l pas aimé
8
Marie 1 comment ne se serait-il pas passionné
pour elle dès qu'il l'eût connue 1 Fille d'Eve
comme nous, comme nous emprisonnée au-
trefois dans un corps de boue, née de parents
mortels comme les nôtres, elle connut les
misères de notre nature ; mais elle fut choisie
de Dieu pour être la mère de son fils, elle fut
préservée de la tache qui souille les autres. Im-
maculée dès sa naissance, elle fut parmi les fil-
les d'Israël comme le lis au milieu des épines.
Elevée au ciel où elle est entourée de gloire et
de ))eauté, au milieu des Anges qui la procla-
ment leur reine, et des Vierges qui chantent
ses louanges, elle n'oublie cependant pas ses frè-
res qui, marchant péniblement sur cette terre,
au milieu des précipices et des écueils, et gé-
missant de voir prolongé leur exil, élevant de
temps en temps leurs regards vers elle pour im-
plorer son secours et sa protection. Mère de
miséricorde, les yeux sans cesse tournés vers
nous, elle nous éclaire et nous guide ; elle
prend sous sa protection ceux qui se déclarent
plus particulièrement ses serviteurs ; elle veille
sur eux et sur tous leurs pas, comme une mère
tendre et inquiète qui n'abandonne pas un seul
instant l'enfant qu'elle aime.
9
1..
A ce tableau que Bernard se faisait de la
sainte Vierge, comment ne l'aurait-il pas aimée 1
Il conçut pour elle un amour très grand, nous
pourrions dire passionné, car il l'aimait avec
la vivacité d'un cœur ardent et épris de la
beauté, de la virginité et de la bonté de la
Reine des cieux.
Cet amour qu'il avait pour la sainte Vierge
s'enflamma encore davantage à la suite d'une
apparition où Jésus-Christ se montra à lui
comme autrefois à Samuel dans Silos, lorsqu'il
était encore enfant.
Cette vision arriva la nuit de Noël, alors
que tous se préparaient, selon la coutume, aux
veilles solennelles de cette fête. Comme on tar-
dait un peu à célébrer le service de la nuit,
Bernard, qui était assis et attendait comme les
autres, pencha la tête et sommeilla douce-
ment. Alors.Jésus-Christ se présenta à lui sous
la forme d'un gracieux et bel enfant, et tel qu'il
était lorsqu'il sortit du sein de la Vierge Marie.
L'enfant divin, s'asseyant à côté de Bernard,
lui révéla les mystères.de son enfance avec
une douceur et un charme si grand qu'il lui ga-
gna absolument le cœur. Bernard resta inti-
mement convaincu, et il le confessa dans la
- 10 -
suite, que l'heure où il eut cette vision était
celle où la Vierge mère de Dieu mit son fils
au monde. On voit, en parcourant ses écrits,
combien il reçut alors de grâces et de lumières
abondantes ; car il conserva toujours un pro-
fond souvenir de cette douce apparition, et
dans tous ses discours il allait toujours s'ins-
pirer à, la contemplation de ce mystère qui lui
"fut révélé. De là sa grande dévotion envers
l'enfance divine de notre Seigneur, et l'accrois-
sement que l'on remarqua dans sa tendresse
pour la Vierge qui avait donné au monde cet
enfant-Dieu. Dès lors Marie fut la maîtresse
de son cœur, l'objet de toutes ses pensées ; il
écrivit en son honneur des pages d'une élo-
quence divine et douce comme le miel, dont
nous parlerons plus loin.
Une mort prématurée lui ayant enlevé sa
mère, Bernard resté plus libre n'en profita que
pour veiller davantage sur Lui. Serviteur dévoué
de la Reine du ciel, il résolut d'imiter la pureté
de cette Vierge si pure, persuadé qu'on ne pou-
vait mieux l'honqrer qu'en imitant ses vertus.
Tous les jours il priait Marie de lui conserver
-son innocence, et de ne jamais permettre qu'elle
fût altérée par la corruption du monde. On voit;
il
dans le trait suivant, raconté par tous les histo-
riens de sa vie, avec quelle sévérité il veillait
aux abords de son cœur pour en éloigner tout
ce qui aurait pu le séduire.
Un jour il avait arrêté avec une curiosité
irréfléchie peut-être ses yeux sur une femme;
et aussitôt, effrayé des suites que pouvait avoir
pour sa virginité cette imprudence, il courut,
pour se punir de sa faute, se jeter dans un
étang profond et presque placé ; il y resta fort
longtemps, tellement que le sang avait. cessé
de circuler dans ses membres gelés ; mais il
obtint d'éteindre entièrement en lui les feux de
la concupiscence.
S *
II
Cependant, malgré sa vigilance et ses soins,
le monde n'était pas sans danger pour son in-
nocence. La chasteté craintive s'alarme facile-
ment, le moindre bruit l'effraie ; mais cette
crainte salutaire est son salut et sa sauve-
garde. Bernard, qui craignait continuellement
12
de faire un triste naufrage au milieu du monde,
résolut de le quitter entièrement et de passer le
reste de ses jours dans un monastère. Il choisit
celui de Cîteaux pour le lieu de sa retraite.
Si nous considérons l'amour ardent qu'il
avait pour la sainte Vierge, nous pouvons con-
jecturer, sans crainte de nous tromper, que ce
qui contribua beaucoup à lui faire choisir ce
monastère pour retraite fut que la sainte Vierge
y était honorée d'une manière toute particu-
lière. Saint Robert, qui en était le fondateur,
avait voulu imposer à ses religieux, comme une -
de leurs premières obligations, une tendre dé-
votion à Marie ; car une faveur toute céleste
qu'il avait reçue à sa naissance de la Reine du
ciel lui avait fait concevoir un amour parti-
culier pour cette bonne mère. Lorsque Ermen-
garde sa mère était enceinte de lui, la sainte
Vierge lui apparut, portant une. bague d'or à
la main, et lui dit : Je veux prendre pour
mon époux l'enfant que tu portes dans ton sein,
et lui donner cet anneau comme une marque
de l'alliance que je désire former avec lui.
Ermengarde s'éveilla à ces paroles, et, comme
elle méditait sur ce qu'elle venait de voir, la
sainte Vierge lui apparut une seconde fois, et
- 13 -
lui confirma sa promesse. Lorsque Robert fut
né, la sainte Vierge voulut accomplir la pro-
messe qu'elle lui avait faite ,et le prit pour son
époux. Aussi le saint, qui conserva toujours
un- doux souvenir de cette faveur, s'efforça
d'étendre la dévotion. à la Vierge dans son
monastère, et l'on peut dire qu'il n'y avait pas
alors de couvent qui honorât autant Marie que
celui de Cîteaux. C'est, nous n'en doutons pas,
ce qui porta saint Bernard à choisir ce mo-
nastère pour le lieu de sa résidence. Il aimait
Marie d'nn amour si tendre qu'il devait néces-
sairement choisir l'endroit où il pourrait mieux
l'honorer et la servir.
'Comme la grâce est un feu brûlant qui ne
cherche qu'à s'étendre, Bernard, qui ne pou-
vait garder dans son cœur les pensées qui l'a-
gitaient, en parlait souvent à ses frères, et ses
paroles eurent tant d'efficacité qu'ils résolurent
tous d'abandonner le monde, et de suivre
Bernard dans la solitude.
- Le jour qu'ils avaient choisi pour exécuter leur
dessein, Bernard sortit de la maison de son
père avec ses frères, qui étaient ses fils spiri-
tuels, puisqu'il les avait engendrés à Jésus-
Christ par la parole de vie. Guy, l'aîné de tous,
- 14-
voyant Nivard, qui était le plus jeune d'entre
eux, jouant dans la cour avec d'autres enfants
de son âge, lui dit : Mon petit frère Nivard,
vous aurez seul tout notre bien et toutes nos
terres. Alors l'enfant répondit : Quoi! vous
prenez donc le ciel pour vous, et vous ne me
laissez que la terre ? ce partage est trop iné-
gal. Peu de temps après il suivit ses frères,
sans que la vieillesse de son père ni les prières
de ses parents et de ses amis l'en puissent dé-
tourner.
111
Saint Bernard n'avait que vingt-trois ans
lorsqu'il rentra ainsi dans sa retraite. Jeune,
héritier d'un nom distingué et d'une fortune
immense, le monde lui souriait et cherchait â
l'attirer; mais il sut repousser avec force tous
les attraits séducteurs qu'on lui présentait pour
le retenir , et ce fut avec une joie entière
et sans le moindre regret qu'il renonça à un
monde plein de périls et d'écueils.
- 15 -
Dès son entrée au noviciat, on le vit prati-
quer ce qu'il enseigna depuis aux autres lors-
qu'il fut abbé de Clairvaux. CI Il ne se pardon-
» nait rien , mortifiant continuellement par
» toutes sortes de moyens, non-seulement les
» désirs sensuels qui se glissent dans le cœur
» par les sens du corps, mais aussi les sens
» mêmes par lesquels ils entrent. Et parce
» qu'il commençait à sentir plus souvent la
» douceur de cet amour divin qui l'éclairait
» et l'échauffait. intérieurement, et qu'il crai-
» gnait que ses sens ne l'empêchassent un
» jour de jouir de ces consolations intérieures,
» il leur donnait à peine la liberté nécessaire
» pour le commerce civil et extérieur qu'il
» avait avec les hommes. Ainsi la pratique con-
D tinuelle qu'il faisait de cette conduite se tourna
» en coutume, et la coutume se changea pres-
que en nature ; n'étant plus vivant que pour
» l'esprit, toute son espérance étant en Dieu,
» et toute son âme remplie de pensées et de
» méditations spirituelles, en voyant il ne voyait
» pas, en écoutant il n'écoutait pas, en man-
» geant il ne goûtait rien, et à peine sentait-il
» quelque chose par les sens du corps. Une
» preuve sensible, c'est qu'après avoir passé
-16 -
Il une année entière dans le dortoir des no-
» vices, H ne savait pas, quand il en sortit, si
le haut du plancher était voûté ; et après être
» entré fort souvent dans l'église et y être resté
» très longtemps, il croyait qu'il n'y - avait
» qu'une fenêtre à l'une des extrémités, sans
? avoir remarqué en entrant et en sortant
il qu'il y en avait trois. » Il avait- tellement
mortifié sa curiosité qu'il semblait indiffé-
rent à tout; s'il lui arrivait quelquefois de
voiries objets qui se présentaient à lui, il ne
les remarquait pas, son esprit étant occupé
ailleurs, et l'usage des sens étant inutile sans
l'application de l'esprit.
Que ne dirions-nous pas de son ardent amour
pour la sainte Vierge 1 Mais nous avons hâte
de raconter sa vie, pour arriver bientôt à par-
ler de ce qu'il fit pour la Reine du ciel.
Lorsqu'il plut à Dieu, qui l'avait séparé du
monde, de faire éclater dans son serviteur sa
gloire avec plus de magnificence, il inspira
l'abbé Etienne d'envoyer les frères de Bernard
pour fonder et bâtir une nouvelle maison de
l'ordre à Clairvaux, et de leur donner Bernard
lui-même pour abbé, bien Qu'alors il nJeût
que vingt-six ans. Ses frères en furent extrê-
17 -
mement surpris et effrayés, car ils craignaient
pour lui la faiblesse de son âge, l'infirmité de
son corps, et le peu d'usage qu'il avait des
occupations extérieures. Mais Dieu ne tarda
pas à montrer que c'était son esprit-qui avait
inspiré ce choix.
Le lieu appelé Clairvaux est' situé dans le
diocèse de Langres, et tout près de la rivière
de l'Aube. Jusqu'alors il avait été la retraite des
voleurs, et on l'appelait la vallée d'Absinthe,
soit qu'il y eût beaucoup de cette herbe en ce
lieu, ou qu'on ait voulu faire allusion aux dou-
leurs et aux misères que devaient endurer les
malheureux qui tombaient entre les mains des
voleurs.
Ce fut dans ce lieu plein d'horreur et dans
cette solitude affreuse que ces hommes inspirés
de l'esprit de Dieu , et guidés par Marie, se re-
tirèrent, pour faire de cette caverne de voleurs
un temple au Seigneur. 11 fallut à ces serviteurs
de Dieu une patience héroïque, un courage
animé par la vue du ciel. Manquant de tout, ils
avaient à souffrir dp-Ja-foim, de la soif, des
injures de l'air efde l'intempérie des saisons.
Toute leur nourriture consistait en potage de
- is -
feuilles de hêtres, et en un peu de pain d'orge et
de millet.
Cependant, joyeux et satisfaits au milieu de
cette détresse qu'ils avaient choisie, on n'enten-
dait dans toute la vallée que les voix des reli-
gieux qui chantaient les louanges du Seigneur'
et de sa sainte mère. Pendant le jour, les co-
teaux se couvraient des serviteurs de Dieu qui
s'occupaient au travail des mains, sans inter-
rompre pour cela leurs prières et leurs chants.
Ce fut peu de temps après la fondation du
monastère de Clairvaux que le Seigneur ac-
corda à Bernard une faveur qui le toucha vi-
vement. Son père quitta le monde pour venir
se joillure-à ses enfants dans la solitude, où il
mourut saintement ; et une sœur qu'il avait
dans le monde se convertit également et se fit
religieuse.
IV
Comme ici-bas les joies ne sont jamais sans
mélange, le Seigneur envoya à Bernard une ma-
19–
ladie cruelle. L'évêque de Châlons, son ami,
qui en Tut informé, alla à Cîteaux, et pria les
religieux de lui abandonner le saint malade
pour un an; ce qu'il obtint. Il lui fit cons-
truire une petite maison hors de l'enceinte du
monastère, et obtint de lui, à grande peine, qu'il
se dispenserait- d'observer la règle et d'avoir
soin des affaires. Ecoutons la relation qu'il fait
de sa 'visite à Clairvaux :
« Ce fut vers ce temps que j'allai pour la pre-
9 mière fois à Clairvaux visiter le saint. Je le
- a trouvai dans sa loge qui ressemble aux loges
» que l'on construit aux lépreux, sur les gran-
* des routes ; mais il goûtait une paix profonde
» eL une grande joie , ne vivant que pour Dieu.
» Lorsque j'entnti dans cette chambre et que
» je considérai quel était ce logement et quel
» était celui qui l'habitait, je dois affirmer de-
» vant Dieu que je conçus alors un respect
» aussi profond que si je m'étais approché du
D saint autel. Ma joie de le voir fut accompa-
» gnée d'un grand désir de vivre avec lui dans
» la "pauvreté et la simplicité ; et si j'eusse été
» maître de faire- le choix de ma condition, l'au.
a rais préféré son service à tout autre. De son
» côté, il nous reçut avec des témoignages d'une
-20 -
» tendre affection ; et quand nous lui eûmes
» demandé ce qu'il faisait, et comment il vi-
» vait dans 1 cette solitude, il nous répondit
» de cette manière noble et gracieuse qui lui
» est ordinaire : « J'y vis parfaitement bien;
» car auparavant des hommes raisonnables.
» m'obéissaient, et maintenant je suis réduit,
» par un juste jugement da Dieu, à obéir à
»' une bêle sans raison. » Il voulait parler
» d'un homme ignorant et imbécile qui promet-
» tait de le guérir, et qui le traitait si mal,
» qu'ayant vu, un autre abbé et moi, la nour-
» riture qu'il lui présentait, nous eûmes bien
» de la peine à ne pas lui dire des injures comme
» à un sacrilége et un homicide. Pour le saint,
» il recevait tout avec indifférence, mangeant
» de la graisse crue qu'on lui avait servie au
» lieu de beurre, et buvant de l'huile pour de
» l'eau, avec une mortification qui nous éton-
» nait. »
Il recouvra cependant la santé, et put de
nouveau reprendre le gouvernement de sa
chère maison de Clairvaux ; mais ce fut pour
retomber de nouveau dans une maladie plus
grave encore ; car c'est par les épreuves que
Dieu fait souvent connaître l'amour qu'il porte à
-1 -
ses saints. Marie, dans .cette circonstance, lui
donna une marque d'affection maternelle qui
prouve combien elle aimait son fervent servi-
teur.
Le mal avait fait un progrès si effrayant que
les religieux craignaient pour la vie de leur
père. Toujours auprès de lui, ils ne le quit-
taient pas un seul instant. Un soir cependant,
les frères étant allés, selon leur coutume, à la
lecture des conférences, il resta seulement avec
lui deux religieux. Alors ses douleurs devinrent
si violentes et si aiguës qu'il appela un des frères
qui l'assistaient, et lui recommanda d'aller
prier le Seigneur pour lui. Lé frère s'excusant
sur le peu de mérite de ses prières , saint Ber-
nard lui ordonna de le faire par obéissance. Le
religieux y alla et se mit successivement en
prière devant les trois autels qui se trouvaient
dans l'église, et qui étaient consacrés à la
sainte Vierge, à saint Benoît et à saint Lau-
rent. Le religieux avait à peine achevé sa prière
que soudain une clarté brillante parut dans la
chambre du malade, et Marie, radieuse de
clarté, le visage serein et empreint de cette joie
calme et de cette paix profonde qui font le bon-
heur des élus dans le ciel, apparut auprès du
2-
lit de Bernard, accompagnée de saint Laurent
et de saint Benoît. Marie toucha de ses mains
divines les endroits de son corps où il éprouvait
quelque douleur, et par la vertu de cet attou-
chement céleste son mal disparut aussitôt.
V
Après que Marie eut ainsi guéri son dévot
serviteur, il commença à laisser la paisible val-
lée dé Clairvaux pour aller dans les villes et
les provinces voisines. où la conduite des af-
faires de la maison l'obligeait quelquefois d'al-
ler. Il fut aussi appelé dans les pays plhs éloi-
gnés, ou par les nécessités publiques de l'Eglise,
ou par l'obéissance des supérieurs , tantôt pour
accorder les différends des Eglises et des prin-
ces du siècle qui étaient en division , et qu'on
désespérait de pouvoir réconcilier, et tantôt
pour terminer avec douceur , par l'assistance de -
Dieu, les affaires qui semblaient ne pouvoir être
terminées par toute l'adresse et la prudence des
hommes. Aussi sa réputation s'étendit d'une
- 23 -
manière prodigieuse, et son inflaenee devint très
grande ; mais son humililé, loin de recevoir
aucune atteinte des louanges qu'il recevait de la
considération dont il se voyait l'objet, ne fit
que s'accroître davantage. Il s'estimait si petit à
ses propres yeux qu'il refusa successivement les
archevêchés de Reims et de Milan et des évê-
chés de Langres et de Châlons, ne se croyant pas
digne de cette dignité.
Jamais la sagesse de saint Bernard ne se mon-
tra mieux que dans le schisme qui désola alors
l'Eglise. et le choix qu'on fit de lui pour le
terminer montre l'immense réputation de vertu
et de sainleté dont il jouissait ; car, malgré les
efforts qu'il faisait pour rester dans l'obscurité,
la renommée de son mérite s'étendait partout.
Ainsi la violette se cache sous le buisson, mais
son parfum la trahit toujours.
A la mort d'Honoré 11, les cardinaux ne s'ac-
cordant pas entre eux sur l'élection de son suc-
cesseur, et l'Eglise tombant dans un schisme ,
la plus grande et la plus sainte partie des dia-
cres, des prêtres et des évêques les recom-
mandables par leur sagesse, leurs vertus et
leurs talents, élurent Innocent II, dont la vie,
la réputation, la science étaient jugées dignes
24
du souverain Pontificat. Mais l'autre partie,
s'appuyant sur la violence et l'injustice, élurent
entre eux, avec précipitation et par des cabales
pleines d'artifices et de fourberies, un intri-
gant appelé Pierre de Léon, qui se fit surnom-
mer Anaclet. Cette division dans le conclave ,
après avoir troublé la ville de Rome, porta
aussi le trouble dans toute la chrétienté, les
fidèles ne sachant auquel des deux papes ils de-
vaient l'obéissance.
Un concile fut convoqué àEtampes, où le roi
de France et les princes assistèrent avec les évê-
ques du royaume pour conférer sur ce schisme
déplorable. Le saint abbé de Clairvaux y fut
appelé. Il s'y rendit l'esprit plein de craintes,
et redoutant l'issue de cette affaire qu'il regar-
dait comme hérissée de difficultés insurmonta-
bles. Mais le Seigneur le rassura dans la route,
car il crut voir dans un songe une grande assem-
blée d'ecclésiastiques qui chantaient encnœur
les louauges du Seigneur avec une merveilleuse
harmonie et un concert admirable ; ce qui fit
espérer au saint qu'on pourrait établir une
htureuse paix.
Lorsque tout le monde fut arrivé à Etam-
pes, et que chacun fut préparé à recevoir la
- 25 -
Vie de S. Bernard 2
lumière du ciel par la prière et par le jeûne ,
/on conclut d'une voix unanime qu'il fallait choi-
sir saint Bernard pour arbitre de ce différend,
et en attendre la décision de sa bouche. L'hum-
ble abbé se soumit en tremblant à cette déter-
mination d'une assemblée si vénérable. Il s'ins-
pira des conseils de personnes très vertueuses ,
et après avoir -considéré avec soin l'ordre de
l'élection, la vie et la réputation de celui qui
avait été élu le premier, il déclara que les fidè-
les devaient reconnaître Innocent II pour sou-
verain Pontife eL véritable successeur de saint
Eierre. Alors il s'éleva un cri de joie dans l'as-
semblée, comme si Jésus-Christ lui-même eiit
parlé, et l'on peut dire en effet qu'il s'était expli-
qué par sa bouche. Tout le monde chrétien re-
çut avec bonheur la décision du saint, et l'on
peut conclure de là combien sa vertu était
connue et estimée.
Après que ce schisme eut été ainsi heureu-
sement terminé, le pape Innocent II voulut aller
visiter en personne le mofiastère de Clairvaux,
où il '.fut reçu avec une tendre affection par les
disciples de saint Bernard. Les religieux, dit un
auteur contemporain, « n'allèrent pas au-devant
» de lui parés d'ornements de pourpre et de
96 -
» soie, ni avec des livres d'église dont la cou-
» verture fût d'or ou d'argent, mais vêtus de
» drap grossier, portant une croix de bois mal
» poli, et ne témoignant pas leur contente-
» ment par le grand bruit des trompettes, ni
» par des acclamations et des cris de joie, mais
» en chantant doucement et modestement des
» hymnes et des cantiques. » Les évêques
pleuraient, et le pontife versait des larmes de
joie. On respirait dans cette sainte solitude tant
de calme et de paix, on se sentait tellement
porté au recueillement et à la prière, que ce
fut avec peine que le pape quitta cette pieuse
retraite de Clairvaux,
VI
L'on conçoit facilement que, dans une vie qui
fournirait la matière de volumes entiers, nous
ne pouvons que rapporter les actions les plus
mémorables de la vie du saint, nous trouvant à
l'étroit au milieu de l'abondance des matériaux,
resserré que nous sommes par l'espace. Nous
- 27-
ne suivrons donc pas saint Bernard dans ses
voyages au travers de l'Europe, en Italie, en
Allemagne et en France, où les peuples attirés
par sa réputation accouraient au-devant de lui
et le recevaient en triomphe. Nous devons dire
seulement que le Seigneur confirmait souvent
ses discours par des- miracles et des merveilles
sans nombre, - ce qui contribua beaucoup à
étendre sa réputation dans l'Europe entière. Au
nord, dans les îles éloignées de Suède et de
Danemarck, on parlait de lui ; les peuples qui
habitaient l'extrémité de l'Espagne désiraient le
voir et l'entendre ; à Jérusalem on demandait de
ses religieux, et de toutes les parties de la chré-
étienté il recevait des lettres. On venait sou-
vent de fort loin pour le voir et l'entendre, et
obtenir sa bénédiction. Ses décisions étaient res-
pectées comme des oracles sortis de la bouche
de Dieu même ; les empereurs et les rois s'ins-
piraient de ses conseils et le prirent plus d'une
fois pour arbitre de leurs différends,
Aussi lorsque les chrétiens d'Orient , acca-
blés sous le joug des infidèles, appelèrent leurs
frères d'Occident à leur secours, le pape crut
qu'on ne pouvait confier à d'autre qu'à Ber-
nard le soin de prêcher la croisade. Le saint
- 98 -
s'y employa avec un zèle digne de sa charité, et
Dieu confirma sa parole par un nombre prodi-
gieux de miracles. Au seul territoire de Con-
flans, en Allemagne, il rendit un jour la vue à
six aveugles et guérit dix-huit boiteux. A Baie,
à Mayence et à Francfort on lui amenait tous
les malades de la contrée, et le concours en était
si grand que le roi Conrad, qui en fut témoin,
ne pouvant arrêter le peuple qui l'accablait,
quitta son manteau royal, et prenant le saint
dans ses bras, l'emporta hors de l'église.
Cependant la croisade dont la publication
avait été confirmée si divinement, et dont le
dessein était si juste, eut un succès si malheu-
reux que la chrétienté, aigne par la douleur
que lui causait la perte de tant de soldats chré-
tiens morts en Palestine, accusa saint Bernard
de faux prophète et de séducteur, tant la dou-
leur aveuglait les esprits et les rendait injustes l
Le saint en fut vivement afligé ; mais offrant à
Dieu son afniction, il attendit patiemment que
le ciel daignât le justifier.
L'abbé de Casemare lui écrivit pourle con-
soler de la douleur où il le voyait plongé , et
après avoir parlé du fruit que Dieu avait retiré
de l'humiliation des chrétiens, il ajouta : « Afin
99 -
que l'on ne doute pas de ce que je dis, je vous
déclare en confession, comme à mon père spiri-
tuel, que les saints martyrs Jeanet Paul m'ont
révélé depuis peu que plusieurs sièges des an-
ges rebelles ont été remplis par les âmes de
ceux qui sont morts outre-mer. Ils ont parlé de
vous avec beaucoup d'honneur, et ont prèdil que
votre fin était proche. »
Il y avait dans ces mots une prédiction bien
claire de sa mort prochaine, et le saint qui
connaissait la vertu de l'abbé de Casemare, ne
doutant point de la vérité de ses paroles, se
prépara par une sainteté plus éminente encore
à passer à l'éternelle joie de l'autre vie.
VII
Que pouvons-nous dire de son amour pour
la sainte Vierge ? Il n'est pas de chrétien qui ne
sache que ce saint docteur, résumant en lui la
doctrine et les sentiments des Pères, fut par ex-
cellence le grand dévot de la sainte Vierge, le
séraphique prédicateur de ses louanges. Avec
4
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quelle dilatation d'amour il énumère les grai-
deurs de Marie 1 avec quelle effusion de ten-
dresse il invoque ses inépuisables bontés, il
se jette dans les bras de sa miséricorde et exhale
ses prérogatives 1 C'est la voix de Moïse qui
chante les prodiges de l'arche sainte ; le regard
d'Isaïe qui contemple à découvert ses mysté-
rieuses visions; le cœur de Jérémie qui re-
trouve la cité vivante et glorieuse ; c'est le doigt
du chérubin qui traduit sur la harpe d'or les
accents du divin épithalame. Depuis six siècles
les orateurs sacrés aiment à citer, quand il s'agit
du culte de Marie, le langage et l'autorité du
suave cénobitede Clairvaux , et jamais les fidè-
les ne se lassent d'entendre ces ardentes pa-
roles qui montaient de son cœur enflammé et
coulaient onctueuses sur ses lèvres, que le
moyen-âge avait su représenter, par une ex-
pressive allégorie, tout humectée du lait divin
de l'auguste Mère de Dieu. Et cependant il nous
apprend lui-même combien il a gémi sur l'im-
puissance de sa parolç matérielle à exprimer
ce que son cœur eût voulu dire à la louange de
la bienheureuse Vierge 1 Nous ne pouvons
mieux faire connaître le caractère de sa dévo-
tion envers Marie qu'en citant des passages
- 31 -
extraits des œuvres du tendre et melliflue doc-
teur. Il nous sera bon en même temps, à
nous, enfants d'un siècle dégénéré, de ranimer
notre âme appesantie au souffle de cet anti-
que esprit de foi et d'amour dont nos pères
avaient goûté les fruits de la paix, et que nous
retrouvons tout entier dans les paroles élo-
quentes de saint Bernard.
En parcourant les écrits de saint Bernard à
la louange de Marie, on y découvre une onc-
tion si touchante, empreinte de tant d'amour
filial et de sentiments si élevés, qu'en les lisant
nous nous sentons délicieusement entraînés,
et que nous sentons en nous un désir plus vif,
une soif plus grande d'aimer, d'honorer, de bé-
nir Marie. Ecoutons-le nous parler du saint nom
de Marie :
« Le nom de cette Vierge était Marie. Disons
quelques mots sur ce nom de Marie qui signifie
Etoile de la mer. Ce nom convient merveilleuse-
ment à la sainte Vierge, et cette comparaison de
Marie avec l'étoile nous paraît pleine de jus-
tesse. De même que l'astre donne sa lumière sans
éprouver d'altération, de même la Vierge a
donné Jésus au monde sans recevoir d'atteinte;
le rayon de l'étoile ne diminue pas sa clarté,
- 82
et l'enfantement de Marie ne blesse point sa
virginité. Cette brillante étoile qui devait sor-
tir de Jacob, c'est Marie elle-même, c'est Marie
dont la lumière éclaire l'univers, dont l'éclat
brille dans les cieux et pénètre jusqu'aux abî-
mes , dont l'irradiation autour du monde, ré-
chauffant bien plus les âmes que les corps, ra-
nime tou:es les vertus, consume tous les vices.
C'est elle, oui ; je le répète , c'est elle qui est
l'étoile resplendissante, l'étoile bienfaitrice que
le Sauveur a placée au ciel du vaste océan de
ce monde : elle domine sur cette mer spacieuse,
elle y verse à flots l'éclat de ses mérites, la
splendeur de ses vertus, la lumière de ses
exemples. 0 vous, qui que vous soyez, vous
qui comprenez qu'à travers les périls de ce siè-
cle , pendant le cours de cette vie, vous marr
chez moins sur une terre ferme que vous ne na-
viguez sur une mer agitée par les orages,
bouleversée par les tempêtes, oh 1 ne détournez
pas les yeux de cette étoile, si vous ne voulez
périr par le naufrage, au milieu de la tourmente.
Si vous êtes battu par le vent des tentations ,
si vous êtes jeté contre les écueils des tribula-
tions, regardez l'étoile, invoquez Marie. Si vous
êtes agité par les flots de l'orgueil, de l'ambition,
33 -
2..
de la haine, de la jalousie, regardez cette étoile,
invoquez Marie. Si la frêle barque de votre
cœ«r est soulevée par les vagues de la colère, de
l'avarice et des illusions de la chair, recourez
à Marie. Si l'énormité de vos crimes, si les trou-
bles de votre conscience, si les terreurs du juge-
ment à venir vous font pencher vers l'abîme de
la tristesse ou vous jettent dans le gouffre du
désespoir, ah 1 pensez à Marie. Dans vos dan-
gers , dans vos troubles, dans vos perplexités,
pensez à Marie, invoquez Marie. Que son
nom ne s'éloigne de votre bouche, jamais de
votre cœur. Ne cessez pas de l'invoquer, n'ou-
bliez pas les exemples de sa vie, et vous ressen-
tirez les puissants effets de son intercession. En
la suivant, vous ne pouvez vous égarer ; en la
priant, vous ne pouvez désespérer; en pen-
sant à elle, vous ne pouvez vous perdre. Tant
qu'elle vous soutiendra, vous ne tomberez poinl;
tant qu'elle vous conduira, vous ne vous fati-
guerez point ; tant qu'elle vous protégera, vous
ue périrez point; mais vous arriverez heureu-
sement au salut, et vous éprouverez par vous-
même combien elle était digne, cette vierge, de
recevoir le nom de Marie. 0 glorieuse Marie ,
qui pourra mesurer la longueur, la largeur ,
- 34 -
la hauteur, la profondeur de votre miséricor-
dieuse bonté 1 Sa longueur s'étend jusqu'aux
derniers jours du monde, où vous exaucerez
encore ceux qui vous invoqueront ; sa largeur
enveloppe l'univers entier, et toute la terre
est remplie de votre clémence ; sa hauteur s'é-
lève jusqu'à la céleste Jérusalem, dont elle a
réparé les ruines ; sa profondeur est descendue
jusqu'aux régions des ténèbres : elle y a apporté
la rédemption à ceux qui étaient assis à l'om-
bre de la mort. 0 Marie, par votre douce mi-
séricorde vous compatissez avec tendresse à nos
misères, et par votre charité puissante vous
les soulagez avec efficacité. 0 Vierge bénie,
faites-nous sentir la douceur de votre grâce
obtenez par vos saintes prières au pécheur le
pardon , aux malades la guérison, aux faibles
le courage, aux affligés la consolation, à qui-
conque se trouve en danger le secours et la déli-
vrance. Que tout cœur, ô Vierge clémente, que
tous ceux qui dans ce jour invoquent avec con-
fiance le nom si doux de Marie, reçoivent en
récompense la grâce de Jésus-Christ notre Fils
et notre Seigneur, qui est le Dieu béni sur tou-
tes choses dans les siècles des siècles. »
- 35 -
VIII
Admirable et sublime est la dignité de Marie,
qui .d'humble fille d'Israël devint la mère de
Dieu. Qu'y a-t-il de plus noble que la mère de
Dieu? dit saint Ambroise, qui a plus de splen-
deur que celle que la splendeur éternelle a
choisie? Saint Auguslin, saint Ambroise, saint
Bernardin de Sienne, ces nobles et admirables
intelligences qui, après s'être inspirées aux
lumières de la foi, ont éclairé le monde chrétien,
nous ont laissé sur la maternité de Marie des
paroles éloquentes; mais aucun d'eux n'a
exalté, comme l'illustre docteur, la glorieuse
dignité de la mère de Dieu.
« Marie, dit-il, a possédé toutes les vertus.
Nous avons vu des saints qui, à l'exemple de
Jésus, se sont rendus doux et humbles de
cœur ; nous avons vu des hommes et des fem-
mes qui se sont dévoués aux œuvres de misé-
ricorde ; nous avons vu des vierges qui se sont
présentées à la suite de la reine ; mais Marie a
36 -
réuni tous ces avantages elle les a possédés à
un degré éminent. La pureté même des Anges
ne pourrait être comparée à la virginité de celle
qui mérite d'être le sanctuaire de l'Esprit saint,
l'habitation du Fils de Dieu. Qu'on juge du prix
des choses par leur rareté , et l'on reconnaîtra
bientôt que personne ne peut égaler celle qui,
la première sur la terre, prit la résolution de
mener une vie tout angélique. Comment cela
s'acco nil) lira- t- il, avait-elle dit à l'Ange, car je
ne connais point d'homme ? Quelle fermeté
inébranlable à observer son vœu de virginité 1
la promesse même du. fils que l'Ange lui annonce
ne la fait point hésiter dans sa résolution.
Comment cela se fera-t-il? ce ne peut être
comme chez les autres femmes, puisque je ne
vois aucun homme, puisque je n'ai ni l'espé-
rance , ni le désir de mettre un fils au monde.
Mais il est en Marie une chose plus éton-
nante encore : c'est qu'en demeurant vierge,
elle fut en même temps féconde. Jamais on n'a-
vait ouï dire qu'une femme devînt mère en de-
meurant vierge. Et si vous considérez de qui
elle est mère, de quel transport d'admiration
ne serez-vous pas saisi à la vue d'une aussi
incompréhensible dignité? Ne sera-ce pas au
37 -
point de reconnaître qu'il est impossible de l'ad-
mirer assez? Ne placerez-vous pas, comme
l'a fait l'éternelle Vérité, au-dessus de tous
les chœurs des Anges, celle dont le fils est
Dieu lui-même? N"est-il pas le Seigneur? n'est-
il pas le Dieu des Anges celui à qui Marie dit
avec autorité : Mon fils pourquoi avez-vous
agi ainsi If Qui oc:era, parmi les intelligences
célestes, adresser à Dieu de semblables pa-
roles? c'est assez pour eux, et même c'est un
grand honneur, qu'étant esprits par nature, il
leur ait fait la grâce de les rendre ses Anges,
comme le déclare David. Mais Marie, en qua-
lité de mère , dit avec assurance, - mon fils ,
à celui dont les Anges servent en tremblant
la redoutable majesté. Et ce Dieu ne s'offense
pas de s'entendre appeler ce qu'il a daigné être
réellement; car, ajoute l'Evangéliste , il leur
était soumis. Mais qui était soumis? Dieu. A qui
était-il soumis? Aux hommes. Dieu, dis-je,
devant qui les Anges se prosternent, Dieu à
qui les Principautés et les Puissances obéissent,
était soumis à Marie. Etonnez-vous maintenant,
et voyez ce que vous devez le plus admirer, ou
l'humble condescendance du fils, ou l'éminente
dignité de la mère, etc. »

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