Vie de St Claude, tirée de la vie des saints de Franche-Comté, par les professeurs du collège St-François-Xavier

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Turbergue (Besançon). 1867. Claude, Saint. In-18.
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Publié le : mardi 1 janvier 1867
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VIE
DE
SAINT CLAUDE,
TIRÉE
DE LA VIE DES SAINTS DE FRANCHE-COMTf:,
PAR LES PROFESSEURS DU COLLÈGE SAINT-FRANÇOIS-XAVIER.
BESANÇON,
TURBERGUE, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
KUE SAINT-VINCENT, 3S.
1867.
APPROBATION.
Sur le rapport qui nous en a été fait par
M. Gaillard, chanoine de notre cathédrale, nous
approuvons le livre : Vie de saint Claude, pa-
tron du diocèse, etc., édité à Besançon par
M. Turbergue ; nous en recommandons la lec-
ture, désirant vivement qu'il devienne le livre
des familles et des écoles.
Saint-Claude, 8 février 1867.
t LOUIS-ANNE,
Evèque de Saint-Claude.
La Vie des Saints de Franche-Comté, d'où a été
tirée cette Vie de saint Claude, est revêtue de
l'approbation de MIr le Cardinal Archevêque de
Besançon.
Cet ouvrage a été couronné par l'Institut (Aca-
démie des inscriptions et belles-lettres).
VIE
DE SAINT CLAUDE.
CHAPITRE PREMIER.
Sa naissance. Son épiscopat. Sa vie monastique. Sa mort.
La vie de saint Claude a été écrite dans le
douzième siècle par un légendaire qui n'avait
pour se guider que des traditions un peu
vagues ou des mémoires insuffisants. C'est
pourquoi son récit présente des inexactitudes
et des anachronismes. Mais, malgré ces im-
perfections, on y trouve un grand air de
sincérité : « Pour nous, dit-il, le dernier des
serviteurs de Jésus-Christ, nous écrirons et
- 8 -
nous attesterons en toute vérité ce que nous
savons de la vie de ce saint évêque, nous te-
nantcependant surla réserve pour éviter toute
critique. Nous passerons sous silence les mi-
racles sans nombre que le Seigneur a daigné
opérer par ce grand serviteur, nous con-
tentant d'écrire brièvement l'histoire de sa
vie. » Tout ce que les historiens ont raconté
des actions de saint Claude a été puisé à
cette source. Nous ne pouvons donc mieux
faire que de suivre le récit de ce chroniqueur,
en y apportant toutefois les corrections indi-
quées par une saine critique. Outre cette Vie
de saint Claude, il en existe encore une
autre, plus courte que la première et qui
n'en est que l'abrégé. Les deux légendaires
disent que le saint évêque était de l'illustre
famille des palatins ou sires de Salins. Mais
au septième siècle, les princes palatins
n'existaient pas encore ; carie premier sire de
Salins a été Albéric, qui vivait en 941. Tout
- 9 -
r
ce qu'on peut dire de plus probable, c'est
que la famille dans laquelle naquit saint
Claude fut la souche de celle qui plus tard
gouverna Salins avec le titre de sires ou pala-
tins. Quoi qu'il en soit, il est certain que
notre saint évêque était d'une illustre ori-
gine, et voici ce que nos historiens racontent
de plus vraisemblable sur sa parenté.
Vers l'an 522, Sigismond, roi de Bour-
gogne, avait donné au monastère de Saint-
Maurice d'Agaune tout ce qu'il possédait à
Salins. Déjà à cette époque, la richesse de
cette vallée consistait surtout en salines, que
les religieux exploitèrent pendant plusieurs
siècles. Ils avaient, pour les protéger, le
château de Bracon, bâti sur la montagne.
Mais il paraît que, dès la fin du sixième
siècle, ils confièrent la garde de ce château
à des princes puissants, qui faisaient res-
pecter dans ces régions le pouvoir des rois
de Bourgogne. En effet, nous voyons dès
- 10 -
lors le canton de Scoding, dont Salins était
la capitale, gouverné par un patrice qui avait
le titre de maire du palais. Claude, issu
d'une famille romaine, est le second de ces
patrices dont l'histoire nous ait transmis le
nom. Il succéda dans cette dignité, en 606,
à l'ambitieux Prothade. « Claude était, dit
Frédégaire, un homme prudent, agréable en
conversation, d'une activité universelle ,
d'une patience infatigable ; il était sage
dans les conseils, constant dans les résolu-
tions, instruit dans la connaissance des let-
tres, plein de fidélité et sachant gagner l'a-
mitié de tout le monde. Ses prédécesseurs
s'étaient rendus odieux en accablant le peu-
ple; Claude craignit de marcher sur leurs
traces. Il se montra doux et bienveillant
dans la nouvelle charge qu'il était appelé à
remplir i1). » Tel était l'homme qui occupait
(1) FRÉDÉGAIRE, Chronio., ch. 28.
-11-
alors une des plus hautes fonctions civiles
de la Bourgogne. Il appartenait, selon Du-
nod , à cette ancienne et illustre famille
Claudia, qui avait déjà donné un saint pré-
lat à l'Eglise de Besançon ; enfin, selon l'o-
pinion de nos historiens, il serait le père de
l'évêque dont nous écrivons la vie (1). Nous
n'avons, pour avancer ce fait, que les induc-
tions tirées de la ressemblance des noms,
de la concordance des temps et des lieux,
et une tradition constante, qui place à Salins
le berceau de notre saint prélat.
(1) On a trouvé à Besançon un grand nombre d'ins-
criptions sépulcrales. En voici une entre autres :
D. M.
CLODIO ONESIMO
CARROTALA
VXOR.
Cette inscription prouve qu'il y a eu à Besançon une
famille Clodia ou Claudia. Cette famille était illustre,
puisqu'elle a donné deux évêques à cette ville, et un
maire au palais royal de Bourgogne, dans le sixième et
le septième siècle. (DUNOD, Hist. du comté, t. I, p. 206.)
- 12 -
« Il semble, dit le P. Chillet, que Claude,
patrice du Scoding, fut le père de saint
Claude; car c'est une tradition constante à
Salins que notre saint prélat naquit au châ-
teau de Bracon, dont on voit encore les rui-
nes, et qu'il eut pour parents les illustres
gouverneurs de cette ville, dont les soins le
formèrent à la piété et à la vertu. D'ailleurs,
le temps où vécut le patrice Claude s'accorde
parfaitement avec l'année où naquit notre
saint (607). Le nom de Claude est romain,
et l'ancienne coutume des nobles familles
chez les Romains était de transmettre leurs
noms à leurs enfants. Ainsi, tout est ici
d'accord, le lieu, le temps, le nom, la con-
dition, les vertus. Cependant, il faut avouer
que ce n'est qu'une conjecture, et qu'aucun
auteur n'en parle t1). » L'historien Gollut,
(1) Illustrationes claudianœ, p. 672. Nous ne savons
où certains historiens franc-comtois ont découvert que le
-13 -
interprète de la tradition, raconte que, de
son temps, on montrait encore le lieu où
était né saint Claude. « La ville de Salins,
dit-il, peut méritoirement se glorifier en la
naissance de ce très sainct prélat, puisqu'il
nasquit (ainsi que l'on tient pour vray) de-
dans le chasteau de Bracon, qui est tout
auprès de la ville, et dedans lequel, jusques
à maintenant, l'on montre une chambre, au-
trefois belle et bien dorée, dedans laquelle
ce sainct prélat nasquit, et fut premièrement
esleué et nourry (4). »
Jusqu'à l'âge de sept ans, il reçut à la
maison paternelle l'éducation qu'exigeait sa
naissance. Ses parents le confièrent ensuite
à des maîtres habiles, qui l'instruisirent dans
père de saint Claude s'appelait Maxime. Ils rapportent
cette dénomination sans en indiquer la source.
(1) Recherches et Mémoires, p. 54. Boguet, qui
écrivit en 1609 les Actions de la vie et de la mort de
saint Claude, raconte la même chose.
-14 -
les lettres sacrées et profanes. Doué des plus
heureuses dispositions, le saint enfant fit de
rapides progrès dans les arts et les sciences.
Mais, parmi toutes les connaissances aux-
quelles on appliquait son intelligence pré-
coce, l'étude des saintes Ecritures et la lec-
ture des ouvrages des saints Pères avaient
pour lui un charme particulier, et il s'y
appliquait avec ardeur. Les Actes des mar-
tyrs et la Vie des saints confesseurs servaient
d'aliment à sa piété. Si jeune encore, il
montrait un caractère plein de douceur, un
cœur ardent pour le bien, et ne laissait
passer aucun jour sans faire quelque bonne
œuvre.
L'étude des belles-lettres n'était pas son
unique occupation. Il comprenait déjà que
l'homme se forme surtout par la pratique
des vertus chrétiennes. Aussi, chaque jour,
mais surtout le dimanche et les jours de
fêtes, on le voyait souvent à l'église, toujours
ls -
empressé à assister au saint sacrifice, à
prendre part aux cérémonies du culte, à re-
cueillir les enseignements de la parole sainte.
Il recherchait la société des personnes pieu-
ses et honnêtes pour s'entretenir avec elles
de vertu et de bonnes œuvres. Au contraire,
il fuyait la compagnie des méchants, il ne
prenait jamais part à leurs conversations,
et si quelquefois des paroles impies arri-
vaient jusqu'à ses oreilles, il n'y répondait
que par des paroles assaisonnées du sel de
la sagesse, si conformes à la raison et en
même temps si douces, qu'elles lui gagnaient
l'affection même des plus pervers. Un tel
caractère, toujours empreint de prudence et
d'affabilité, lui concilia, dans un âge encore
tendre, l'estime des vieillards et des hommes
sages, qui le regardaient comme un enfant
de bénédiction. La gravité de ses mœurs l'é-
loigna toujours des amusements profanes et
dangereux. Austère dans ses relations so-
- 16 -
ciales, il n'avait avec les personnes du sexe
que les rapports de nécessité et de conve-
nance. Modeste dans son maintien, circons-
pect dans ses paroles, il s'efforçait d'éviter
tout ce qui pouvait être un sujet de blâme.
Dieu a marqué au front ses vrais serviteurs,
nous dit l'Esprit-Saint (1) ; il fait resplendir
au dehors, dans les traits de leur visage,
cette pureté et cette justice qui embellissent
leur âme. Aussi saint Claude avait la face
d'un ange. Il était d'une beauté remarqua-
ble, grave dans sa démarche et paré de tous
les charmes que donnent des mœurs pures.
On admira de bonne heure la profondeur de
son jugement, l'affabilité de ses entretiens
et l'étendue de sa charité.
Gollut dit que saint Claude porta les armes
jusqu'à vingt ans. En effet, l'autorité des pa-
trices, chargés de veiller sur la frontière,
(1) Apocalypse, vu, 3.
- 17 -
s'étendait jusque dans le Valais (t); et sans
doute notre saint, qui appartenait à une de
ces familles militaires, vécut d'abord parmi
les hommes d'armes et dut prendre part à
leurs exercices. Mais Dieu le destinait à la
milice sainte. A l'âge de vingt ans (627), il
embrassa l'état ecclésiastique et demanda
humblement à être reçu au chapitre de l'é-
glise cathédrale de Besançon (2).
Saint Donat occupait alors le siège de
cette ville. Ce grand prélat, qui avait aussi
abandonné de brillantes espérances pour
embrasser le sacerdoce, reçut avec empres-
sement saint Claude au nombre de ses clercs
ou chanoines. Dans cette nouvelle dignité,
notre saint s'appliqua avec plus d'ardeur
(1) lllustrationes claudianœ. (BOLL., 6 juin, p. 672.)
(2) Nous suivons pour la Vie de saint Claude la chro-
nologie de dom Ferron, qui fixe à l'an 607 la date de sa
naissance et à l'an 699 celle de sa mort. Ce sont les seules
que l'on puisse concilier avec d'autres dates incontes-
tables. (Voyez Doc. inéd., t. II, p. 215.)
- 18 -
encore aux œuvres de piété. Il se fit remar-
quer par son exactitude à assister à toutes
les réunions et à tous les offices du chapitre.
Les clercs ou chanoines étaient les aides de
l'évêque. Ils vivaient sous sa direction en
communauté, comme des religieux sous leur
supérieur. Saint Donat venait de leur tracer
une règle que nous avons encore, et qui
produisit les plus heureux fruits tant qu'on
fut fidèle à l'observer (1).
(1) Voyez la Vie de saint Donat.-Jean-Claude Pernier,
curé de Molinges (Jura), publia à Lyon, en 1724, une
nouvelle Vie de saint Claude, dédiée à S. A. S. Mme la
duchesse de Bourbon. Nous ne connaissons pas cet ou-
vrage. Mais nous avons de l'abbé Pernier une Histoire
manuscrite de l'abbaye de Saint-Claude, où se trouve la
vie du saint archevêque. L'auteur n'a fait qu'allonger la
légende du douzième siècle. Il ajoute des circonstances
qui sont entièrement de son invention, car il ne cite
aucune autorité. Il raconte, par exemple, les obstacles
que la famille de saint Claude apporta à son entrée dans
l'état ecclésiastique, le mariage qu'on voulait le forcer à
contracter, etc. L'auteur a pris tous ces détails dans son
imagination. Du reste. cette Histoire manuscrite de
-19 -
Tant qu'il fit partie du chapitre de la ca-
thédrale, saint Claude s'efforça d'être le mo-
dèle de ses confrères. Il s'appliquait avec
ardeur à l'élude des Ecritures, écoutant,
comme un vrai disciple de Jésus-Christ, la
leçon des maîtres qui avaient la charge de
former les jeunes clercs. Aussi, en peu de
temps, aidé de la grâce divine, il fit de grands
progrès dans les sciences sacrées et dans la
connaissance des Livres saints. Ayant été
chargé de les enseigner, probablement dans
l'école des clercs fondée par saint Donat, il
acquit bientôt une réputation brillante. Le
légendaire nous dit que saint Claude n'eut
point d'égal dans toute la Haute-Bourgogne
pour l'étendue de sa science et la sagesse de
ses leçons. Orné de dons si précieux et de si
grandes vertus, il croissait tous les jours en
l'abbaye de Saint-Claude est encore assez estimée dans
le Jura, où il en existe plusieurs exemplaires.
- 20 -
sainteté. Il consacrait à la prière tous les
moments dont il pouvait disposer. Jamais il
ne prenait qu'un seul repas, excepté les di-
manches et les jours de fêtes. Souvent il pas-
sait la nuit à prier, à lire ou à méditer. Il se
conserva toujours chaste et pur, et jamais
personne ne put lui reprocher d'avoir blessé
par ses paroles l'aimable vertu. En un mot,
sa modestie, son humilité et sa douceur
étaient celles d'un moine accompli (1).
Après avoir, pendant douze ans, vécu au
milieu des prêtres vénérables qui faisaient
l'ornement de l'Eglise de Besançon, saint
Claude se sentit pressé par un ardent
désir de servir Dieu d'une manière plus par-
faite en se retirant dans la solitude. Les
monastères de la Haute-Bourgogne étaient
(1) Les clercs de Saint-Etienne portent, dans notre an-
cien rituel, attribué à saint Prothade, le nom de moines,
fratres, et leur habitation est appelée monasterium.
(Voyez la Vie de saint Donat, dans la Vie des Saints de
Franche-Comté.)
- 21
encore très florissants. Luxeuil et Condat
surtout, aux deux extrémités de la province,
ouvraient un sûr asile à tous ceux que l'a-
mour de l'étude et l'amour de la vertu em-
brasaient de leurs ardeurs. Là s'étaient for-
més de grands saints ; de là étaient déjà sor-
tis d'illustres pontifes, que l'histoire nous
montre comme les docteurs et les bienfai-
teurs de leur siècle, et que l'Eglise honore
comme les élus du Seigneur. Condat, dont
l'école avait été fondée par saint Oyand et
illustrée par saint Viventiole, plaisait surtout
à saint Claude. Il résolut de s'y retirer pour
embrasser la vie monastique (639). Il avait
environ trente-deux ans quand il accomplit
son dessein. Dans le cloître comme dans le
monde, il fut cité comme le modèle de ses
frères. Malgré la noblesse de sa naissance,
il voulut toujours être confondu avec les
simples religieux, et ne se distinguait des
autres que par son austérité, son amour
- 22 -
pour la prière et son application à l'étude et
à la lecture. Toujours le premier à l'église
pour la célébration des offices divins, il n'en
sortait que le dernier, et l'exemple de sa
ferveur était pour les autres moines une pré-
dication continuelle.
La vie des moines de Condat se partageait
entre la prière, l'étude et le travail des
mains. Ce monastère, situé dans les monta-
gnes du Jura, au lieu même où fut bâtie plus
tard la ville de Saint-Claude, avait été fondé
par saint Romain (425) et par son frère
saint Lupicin. A l'époque où saint Claude s'y
retira, on l'appelait le monastère de Saint-
Oyand, à cause du saint abbé de ce nom qui
l'avait gouverné au cinquième siècle, et dont
le tombeau glorieux attirait un grand nom-
bre de pieux chrétiens. C'est là que saint
Claude s'était élancé, selon l'expression d'un
Père de l'Eglise, au combat singulier du dé-
sert, triomphant du monde par l'humilité et
23
l'abnégation, triomphant de la chair par la
mortification et la pénitence. « Sobre dans
ses repas, nous dit l'historien de sa vie, il ne
se nourrissait que de racines, il ne se repo-
sait que sur un dur grabat; la pàleur de son
visage et la maigreur de son corps lui ser-
vaient d'ornements. »
Le bienheureux abbé Injuriose, qui était
à la tête du monastère de Condat, frappé des
vertus de notre saint et parvenu déjà lui-
même à une grande vieillesse, lui offrit de
remettre entre ses mains la conduite du mo-
nastère, en le priant instamment de vouloir
bien gouverner les brebis du Seigneur. Mais
saint Claude déclina obstinément cet hon-
neur tant qu'Injuriose vécut. Après la mort
du vénérable abbé, les religieux choisirent
pour le remplacer celui qui, en refusant
plusieurs fois une si grande charge, avait
montré qu'il en était le plus digne. Saint
Claude avait trente-sept ans quand il fut
- 24
élevé à cette dignité nouvelle (644) ; il était
le douzième abbé de Condat, et il s'appliqua
à continuer les traditions de zèle, de science
et de piété que lui avaient léguées ses pré-
décesseurs (1). A peine eut-il reçu le gouver-
nement du monastère, qu'on vit des clercs
de Besançon et des autres Eglises, ainsi
qu'une foule de jeunes gens de familles dis-
tinguées, accourir vers lui de différents
pays, demandant avec instance à être admis
sous sa direction. Il les recevait toujours
avec une bonté paternelle, sans faire aucune
distinction de rang ou de naissance, ne leur
demandant qu'une vocation véritable et une
(1) Chronicon rhythmicum monasterii Condatiscensis,
nOS 88, 89. L'auteur de la Vie de saint Claude dit que
les religieux, après l'avoir élu pour abbé, demandèrent
au saint-siége la confirmation de cette élection. Mais Ma-
billon remarque qu'à cette époque on ne demandait pas
cette confirmation. Le chroniqueur a sans doute attribué
au temps de saint Claude un usage qui existait au temps
où il écrivait lui-même.
25 -
2
volonté sincère de servir Dieu. Plusieurs au-
teurs remarquent que la multitude des corps
saints que l'on voyait plus tard reposer à
Saint-Oyand était une preuve authentique
des fruits de bénédiction que notre saint
avait apportés au monastère, car la plupart
de ces corps vénérables étaient les reliques
des enfants de saint Claude (1).
Clovis II régnait alors sur la Neustrie et
la Bourgogne. Ce prince, plus faible que
méchant, laissait périr l'ancienne gloire des
Mérovingiens, et commençait la triste série
des rois fainéants. Parvenu sur le trône pres-
que au sortir du berceau, il abandonna aux
maires du palais l'exercice de la puissance
souveraine. Cependant, il eut le bonheur de
trouver dans sainte Bathilde une épouse ver-
tueuse. Cette princesse, qui d'esclave était
devenue reine, et dont le mérite égalait la
(1) Jacqueline de Blémur, Année bénédictine, 6 juin.
26 -
beauté, inspira à Clovis II un grand respect
pour les évêques et les religieux. On comp-
tait alors en France trente-cinq principaux
monastèresd'hommes,que les princes avaient
fondés ou soutenus de leurs largesses (1).
Celui de Saint-Oyand, situé dans la Bour-
gogne, était un des plus célèbres, et comme
la vallée de Condat, où il était bâti, ne pou-
vait, à cause de sa stérilité, fournir à la sub-
sistance des moines, les rois bourguignons
avaient précédemment accordé à ce monas-
tère plusieurs priviléges et des biens assez
considérables. Ainsi, vers l'an 460, le second
abbé de Condat, saint Lupicin, avait obtenu
des dons importants de Chilpéric, père de
sainte Clotilde. Ce prince, voulant pourvoir
à la subsistance des religieux, leur avait as-
signé, pour chaque année, trois cents me-
sures de blé, autant de vin et cent sous d'or
(1) Velly.
27 -
pour leur vestiaire. Lorsque les rois francs,
descendants de Clovis, se furent rendus
maîtres du royaume de Bourgogne, ils vou-
lurent se montrer aussi généreux que leurs
prédécesseurs envers les moines de Condat,
et leur continuèrent la même libéralité, au
moins jusqu'à la fin du sixième siècle (1).
Saint Claude, voyant le nombre de ses re-
ligieux augmenter tous les jours, voulut
obtenir la confirmation des anciens priviléges
accordés à son monastère, ou, comme le dit
l'historien de sa vie, demander la restitution
des biens qu'il avait perdus. Il alla trouver
le roi Clovis II, qui était alors à Paris ou à
Chalon-sur-Saône (650). Car on tint à cette
époque, dans l'une de ces deux villes, un
concile auquel ce prince assista. Il reçut saint
Claude avec bonté, et, voulant donner une
marque de bienveillance envers le monas-
(1) Saint GRÉGOIRE DE TOURS, Vitœ Patrum, cap. 1.
28 -
tère de Saint-Oyand, il lui assura à l'avenir,
pour la, nourriture et l'entretien des reli-
gieux, cinquante mesures de froment, autant
d'orge et cinquante livres d'argent. Ce don
était peut-être une augmentation de la libé-
ralité déjà accordée à saint Lucipin par le
roi Chilpéric; ou bien, cette première rente
ayant cessé d'être payée par les rois de France,
Clovis voulut en faire une nouvelle au saint
abbé. Quoi qu'il en soit, on ne peut raison-
nablement douter d'un fait assuré avec ser-
ment par l'historien de saint Claude. « J'en
prends Dieu à témoin, dit-il, j'ai vu de mes
yeux et j'ai lu dans les archives de ce monas-
tère, parmi plusieurs manuscrits, l'acte écrit
en différents signes et caractères, portant les
sommes citées plus haut, et commençant
ainsi : Clovis, roi des Français, à tous ceux
qui liront cet écrit, salut. Le vénérable
Claude est venu nous trouver, etc. »
Non-seulement notre saint fournissait
29
2*
ainsi le nécessaire aux moines dont le mo-
nastère était rempli ; mais il faisait encore
distribuer des vivres aux pauvres de Jésus-
Christ et à tous ceux qui venaient implorer
sa charité. Les étrangers, les pèlerins, trou-
vaient auprès de lui l'accueil le plus hospi-
talier. Sous un tel maître, la maison de Con-
dat devint bientôt prospère. Il embellit les
églises du monastère, les orna de vases sa-
crés, de riches étoffes, de livres précieux (4).
Il voulut honorer les reliques des saints en
les déposant dans des châsses enrichies de
pierreries. Il agrandit le monastère par de
nouvelles constructions, et fit revivre tous
les droits négligés ou aliénés. Telle fut, en
abrégé, son administration temporelle. Le
soin des âmes lui était plus cher encore
(1) Il y avait alors deux églises dans le monastère, celle
de Saint-Pierre, qui était la plus ancienne, et celle que
l'abbé Antidiole avait fait bâtir sur le tombeau de saint
Oyand.
- 30 -
que les biens de la terre. Il établit autour de
lui la discipline la plus parfaite. C'est Lui
qui forma aux vertus religieuses le bienheu-
reux saint Rustique, qui plus tard le rem-
plaça comme abbé de Saint-Oyand. Il intro-
duisit, ou du moins fit observer la règle de
saint Benoît; car Mabillon affirme que dès
le sixième siècle les plus anciens et les plus
célèbres monastères des Gaules embrassèrent
cette règle, tels que les monastères de l'Ile-
Barbe et d'Ainay, à Lyon, et ceux de Condat
et de Laucone dans le Jura (i), Saint Claude
avait composé un recueil de sermons, qui
fut transmis à ses religieux comme l'héri-
tage de ses enseignements et de sa doctrine.
Ce livre, qu'on voyait encore au douzième
siècle parmi les précieux manuscrits du mo-
nastère, n'existe plus aujourd'hui (2). Le
(1) MABILL., Annal, benedict., t. I.
(2) Jacqueline de Blémur, dans l'Année bénédictine, dit
que saint Claude écrivit quelques traités que l'on garde
31 -
saint abbé gouvernait son monastère avec
un heureux mélange de douceur et de fer-
meté. Son caractère était naturellement por-
té -à la miséricorde. Dieu le favorisa du don
des miracles; mais ces faveurs du Ciel ne
faisaient qu'augmenter la profonde humilité
qu'on admirait en lui.
Saint Claude avait déjà vécu bien des
années dans sa chère solitude deSaint-Oyand,
lorsque Dieu l'appela à gouverner l'Eglise
de Besançon. L'évêque de cette ville, saint
Gervais, venait de mourir (685). Il paraît
qu'à cette époque les clercs avaient perdu
quelque chose de leur ferveur primitive ; le
relâchement commençait à s'introduire dans
les Gaules; il fallait, pour ranimer le zèle de
encore au monastère du mont Jura. Quelques autres ha-
giographes disent la même chose, d'après le légendaire
du douzième siècle. Mais ces ouvrages ont disparu, et
nous ne pensons pas qu'il en reste quelques traces dans
es archives du Jura.
- 32-
la discipline dans l'Eglise de Besançon, un
homme formé aux vertus du cloître, et qui
sût, comme le Samaritain de l'Evangile, mê-
ler l'huile de la miséricorde au vin de la sévé-
rité. Mais le clergé et le peuple furent long-
temps divisés sur le choix du successeur
qu'ils devaient donner à saint Gervais. Peut-
être ces luttes étaient-elles excitées par ceux
d'entre les clercs qui, inclinant vers le relâ-
chement, auraient voulu nommer un évêque
dont l'indulgence eût autorisé leurs désor-
dres. Quoi qu'il en soit, après bien des con-
testations, Dieu réunit tous les partis oppo-
sés en leur inspirant de chercher dans la
prière les lumières et les conseils dont ils
avaient besoin. Pendant qu'ils priaient, nous
dit le légendaire, une voix du ciel se fit en-
tendre et leur ordonna de choisir Claude
pour évêque. Ce nom fut accueilli avec joie,
et le clergé de Besançon envoya aussitôt une
députation au pieux abbé pour obtenir son
- 33-
consentement. Saint Claude, qui se trouvait
alors à Salins, dans sa famille, fut le seul qui
s'étonna de cette élection et qui eut le droit
de s'en plaindre. Mais la voix du ciel qui
avait parlé, les pressantes sollicitations des
envoyés de Besançon et de ses parents eux-
mêmes, enfin les besoins d'une Eglise où sa
présence devait ramener la paix et faire re-
fleurir la discipline, tout cela finit par le
déterminer à accepter le fardeau épiscopal.
Le pays deSalins vitavec une grande joie cette
élévation d'un saint qui faisait déjà sa gloire,
et les délégués le conduisirent à Besançon,
où il fut reçu et sacré avecles démonstrations
de la plus vive allégresse.
L'historien de saint Claude ajoute que le
clergé qui l'avait élu, demanda au souverain
Pontife la confirmation canonique de cette
élection. Si l'on en croit quelques auteurs,
ce serait là une erreur du légendaire, parce
que, disent-ils, les souverains Pontifes n'in-
34 -
tervenaient pas encore directement dans le
choix de nos évêques. Mais comme les liens
les plus intimes unissaient l'Eglise de Be-
sançon au saint-siége, il est probable que
saint Claude avertit de son élection Jean V,
qui fut pape depuis le 10 juin 686 jusqu'au
7 août 687, et qu'à cette occasion, ce Pon-
tife renouvela envers l'Eglise de Besançon le
témoignage de cette affection si bienveillante
que ses prédécesseurs avaient si souvent
montrée pour elle (1).
Devenu évêque, saint Claude s'appliqua à
remplir avec zèle toutes ses fonctions pasto-
rales. A l'exemple de ses prédécesseurs, il
établit sa demeure parmi les clercs de la ca-
thédrale, qu'il édifia par sa régularité, cé-
lébrant avec un profond respect le saint
sacrifice, assistant exactement aux offices du
chapitre, et faisant au clergé et au peuple
(1) LECOINTE, Annales ecclésiast., LUI, ann. 674, no 23;
Documents inédits, t. II, p. 215.
35 -
des sermons dignes de passer à la postérité.
Le rôle de l'évêque s'étendait à toutes les
œuvres qui pouvaient concourir au salut de
son troupeau. Le pasteur des âmes était
encore le juge des contestations qui s'éle-
vaient entre les fidèles ou entre les clercs,
et cette magistrature, dont la religion tem-
pérait l'autorité, paraissait encore la plus
douce aux yeux des peuples. La piété, qui
esi utile à tout, inspirait à saint Claude une
justice si suave et si conciliante, que l'onc-
tion de la bonté adoucit toujours en lui la
sévérité de la loi. A certaines heures il en-
tendait et jugeait les causes ecclésiastiques.
Mais jamais, à moins d'une grande nécessité,
il ne prit sur les offices le temps nécessaire
pour remplir cette fonction. L'étude des
Livres saints avait été une des plus chères
occupations de toute sa vie. Il expliquait les
textes de l'ancien et du nouveau Testament
avec une admirable clarté, et savait inspirer,
36 -
par ses discours éloquents, l'horreur du vice
et l'amour de la vertu. La profonde connais-
sance qu'il avait des saintes Lettres était une
mine féconde où, comme un bon père de
famille, il trouvait toujours des trésors pour
enrichir ses enfants. Il visitait souvent la
province confiée à ses soins, et partout où il
jetait le bon grain de la parole divine, son
affabilité lui gagnait d'une manière admi-
rable l'affection des peuples. Parmi toutes
ces occupations extérieures, il savait con-
server toujours le sentiment de la présence
de Dieu ; quand l'heure de la prière était
venue, on le trouvait aussi recueilli qu'il était
affable et ouvert dans les relations sociales.
En quittant la solitude pour venir habiter
sa ville métropolitaine, saint Claude avait
conservé le titre et les fonctions d'abbé de
Saint-Oyand (1), et continuait à gouverner
(1) Cette réunion du titre d'abbé à celui d'évêque se fit
plusieurs fois, dans la suite, à Saint-Oyand-de-Joux.
37 -
2
ce monastère. C'était même là que se por-
taient les plus vives affections de son cœur.
Il voyait avec douleur le relâchement s'in-
troduire dans le clergé de Besançon; et quand
il reconnut que ses efforts pour rétablir l'an-
cienne discipline étaient inutiles, il songea à
retourner parmi ses religieux (1). En effet,
Ainsi, au huitième siècle, saint Hippolyte, abbé de ce
monastère, était en même temps évêque de Belley, et, au
neuvième, saint Remi était évêque de Lyon et abbé de
Saint-Oyand, etc.
(1) Boguet, dans son Histoire de la vie et des miracles
de saint Claude, et Jean-Claude Pernier, dans son His-
toire manuscrite de l'abbaye de Saint-Claude, racontent
que l'archidiacre de la cathédrale de Besançon, homme
vain et superbe, poussé par un esprit d'envie et
d'ambition, résolut de faire mourir saint Claude par le
poison ; mais que ce saint prélat, instruit de cet attentat
par une inspiration divine, fit le signe de la croix sur le
vase qui contenait le breuvage empoisonné ; que ce vase
fut brisé miraculeusement, et que le coupable fut frappé
de mort subite. Cette anecdote semble avoir été tirée de
la Vie de saint Benoît, dont on raconte un trait semblable.
Appliquée à saint Claude, elle n'a aucune autorité, et le
biographe du douzième siècle n'en parle pas.
38 -
après sept ans d'épiscopat, il abdiqua cette
dignité et revint à Saint-Oyand (693), âgé
d'environ 86 ans. Il demeura encore à la tête
de son abbaye pendant plusieurs années.
Tous nos historiens s'accordent à dire qu'il
parvint à une extrême vieillesse. Sa vie
sainte fut couronnée par une mort aussi
douce que glorieuse devant Dieu. Quelques
jours avant son décès, il fut atteint d'une
légère indisposition. Le troisième jour de
sa maladie, il assembla tous ses religieux,
et leur parla d'une manière admirable de
l'amour de Dieu, du mépris des choses ter-
restres et de la résignation avec laquelle ils
devaient supporter son départ de ce monde.
Voyant couler leurs larmes, il leur donna à
tous le baiser de paix, et les fit sortir de sa
cellule ; puis il passa toute la nuit à prier.
Lorsque le jour fut venu, il se fit conduire à
l'église, où il reçut les sacrements avec la foi
la plus vive. Son humilité lui faisait craindre
- 39 -
même ces honneurs que l'amitié rend à la
dépouille des morts. Quand il fut rentré dans
sa cellule, il ordonna à ses disciples de l'in-
humer sans pompe et sans éclat, et le cin-
quième jour de sa maladie, à trois heures
après midi, tandis qu'il était appuyé sur le
siège où il avait coutume de lire et de prier,
il leva les mains et les yeux vers le ciel, et
s'endormit doucement dans le Seigneur.
C'était le sixième jour de juin, l'an 699,
et la quatrième année du règne de Childe-
bert III. Saint Claude avait alors 93 ans. On
embauma son corps, dit un de ses biogra-
phes, en l'enveloppant de parfums précieux,
et il fut déposé dans l'église de Saint-
Oyand d).
(1) Les Egyptiens ôtaient les entrailles des morts pour
les embaumer de manière à les rendre incorruptibles
pour des siècles. Il n'en fut point ainsi de saint Claude ;
car il ne paraissait aucune incision sur son corps, comme
on l'a vérifié plusieurs fois. C'est ce qui rendait plus ad-
- 40 -
mirahle le miracle de son incorruption pendant tant de
siècles. Si donc on employa quelques aromates pour sa
sépulture, ce fut seulement à l'extérieur, comme on
l'avait fait autrefois pour le corps sacré de Jésus-Christ,
en signe d'affection et de piété. (Voir BOLL., Illustrationes
claudianœ, 6 juin.)
CHAPITRE II.
Origine et progrès du culte de saint Claude, depuis le
douzième siècle jusqu'à la fin du quinzième siècle.
L'humble vœu que saint Claude avait for-
mé à sa dernière heure s'était accompli. On
l'avait inhumé dans un sépulcre modeste, et
pendant longtemps son tombeau délaissé fut
presque sans gloire aux yeux des hommes.
Cependant sa mémoire était déjà en vénéra-
tion. Dès le neuvième siècle, son nom fut
inscrit dans le martyrologe de Raban Maur,
où nous lisons ces paroles : « Le sept des
ides de juin, la déposition du bienheureux
Claude, évêque (1). » Dans une donation de
(1) VII idus junii, depositio beati Claudii, episcopi.
Raban Maur, archevêque de Mayence, écrivit son mar-
tyrologe vers l'an 850.
42 -
Charles le Gros à Hippolyte, abbé de Condat,
qui paraît être de l'an 885, il est dit que le
corps de saint Claude repose dans cette
abbaye (J). Néanmoins, c'est au douzième
siècle seulement que Dieu manifesta à son
Eglise tous les mérites de notre glorieux
pontife. Jusque-là on ne lui avait rendu
qu'un culte ordinaire, et nos plus anciens
bréviaires manuscrits ne font. de lui qu'une
simple commémoraison. Mais, si l'Eglise
mettait une lenteur prudente à donner au
culte de saint Claude tout l'éclat qu'il devait
obtenir plus tard, les faveurs signalées que
le Seigneur accorda par l'intercession de son
serviteur attestaient déjà l'étendue de sa
puissance dans le ciel. La confiance des fi-
dèles envers notre saint se manifesta sur-
tout lorsqu'on découvrit que son corps était
(1) Dissertation sur l'établissement de l'abbaye de Saint-
Claude, par CHRISTIN.
43 -
resté sans corruption depuis sa mort. De
nombreux pèlerins accoururent dès lors à
son tombeau, pour vénérer ses reliques sa-
crées et obtenir les grâces que Dieu se plaît
à nous communiquer par l'intermédiaire
des saints, en glorifiant leurs vertus. La
ville de Saint-Claude prit dès lors des ac-
croissements rapides. On ouvrit au monas-
tère de Saint-Oyand un livre ou registre dans
lequel on consignait les miracles arrivés par
l'intercession du saint évêque, et c'est au
même temps que remonte le récit des pre-
mières guérisons racontées dans les légen-
des (1). Nous allons entrer dans quelques
détails.
Au milieu des querelles qui troublèrent
l'Eglise dans le douzième siècle, le monas-
(1) « La Vie la plus courte de saint Claude paraît avoir
été écrite en 1135, avec le récit de quelques miracles
auxquels on en ajouta d'autres successivement. »(CHIFLET,
lllustr. claud.)
44 -
tère de Saint-Oyand dégénéra de son antique
piété. Les liens de la discipline se relâchè-
rent d'une façon déplorable, et Adon, qui
avait été élu abbé en 1149, se montra indigne
de la charge dont il était revêtu. Deux reli-
gieux de ce monastère furent envoyés à ce
sujet auprès de saint Bernard, qui écrivit au
pape Eugène III une lettre empreinte d'un
profond sentiment de douleur. « Le noble
monastère de Saint-Oyand, dit-il, autrefois
si fameux par ses richesses et sa religion,
est sur le point de périr (4). » Adon n'avait,
en effet, aucune des qualités qui font un bon
administrateur. Il dissipait les biens de la
communauté, et il s'éleva bientôt, entre lui
et une partie de ses religieux, des différends
qui dégénérèrent en procès et ruinèrent
cette maison. Les ornements et les vases sa-
crés furent vendus, nous dit un chroniqueur
(1) Opera S. Bern., epist. 291.
45 -
3'
du temps ; les religieux furent dispersés, et
le monastère tomba dans la plus grande mi-
sère. Cet état malheureux dura assez long-
temps, et, pour le faire cesser, il fallut l'au-
torité du souverain pontife. Le pape Alexan-
dre III obligea Adon à se retirer, et lui donna
pour successeur Aymoz ou Aymon, homme
simple et modeste, qui s'efforça de réunir
les brebis dispersées. C'est ce pieux abbé
qui fit tirer le corps de saint Claude du lieu
où il avait été déposé plus de cinq siècles
auparavant. On le trouva tout entier et sans
corruption. Aymoz avait assemblé un grand
nombre de prêtres pour rendre cette céré-
monie plus solennelle. Il y eut un concours
extraordinaire de peuple, et, dans cette cir-
constance, Dieu accorda plusieurs grâces
miraculeuses à la confiance des fidèles.
Quelque temps après, vers l'an 1172,
saint Pierre, archevêque de Tarentaise, vint
au monastère de Saint-Oyand. Dieu, qui
46 -
multipliait les prodiges sur ses pas, voulut
aussi, par son intermédiaire, manifester la
gloire de saint Claude. Pendant plus de deux
mois que saint Pierre séjourna dans ces
lieux, une multitude de pèlerins, attirés par
le bruit de sa sainteté, accoururent pour
jouir de sa présence, entendre sa parole et
obtenir par ses prières des faveurs spiri-
tuelles ou corporelles. Le concours des
fidèles autour du saint archevêque était si
nombreux, que les religieux furent obligés
de prendre des précautions afin de prévenir
les accidents. Un jour, cependant, il arriva
qu'un jeune homme fut étouffé par la foule
et mourut près de la sacristie. Saint Pierre
accourt aussitôt, attristé d'un pareil mal-
heur. Il prend le mort entre ses bras, le
porte auprès du corps de saint Claude, et,
se prosternant la face contre terre, il prie
avec foi le grand serviteur de Dieu de ressus-
citer le défunt. Sa prière fut entendue, et le
47
jeune homme se releva plein de vie et de
santé. Le bienheureux archevêque deTaren-
taise, dans les instructions qu'il adressait
au peuple, aimait à raconter ce prodige,
dont il attribuait toute la gloire à saint
Claude (1).
La confiance des fidèles envers ce saint
protecteur continua à s'accroître et ne tarda
pas à enfanter de nouveaux miracles. Le
bruit de ces prodiges se répandait dans les
pays voisins. Un prêtre de Genève avait re-
couvré la vue en invoquant la protection du
saint. Un enfant mort depuis deux jours
avait été rendu à la vie par son intercession,
et ces grâces merveilleuses étaient attestées
par les offrandes que les chrétiens recon-
(i) GAUFREDUS, in vitâ B. Petri, apud Rolland., viiia
maii. Illustrationes claudianœ, via junii. Vie de
saint Pierre de Tarentpar M. l'abbé CHEVRAY, p. 117.
Dans les anciennes peintures, on représentait saint Pierre
bénissant un enfant. C'était un souvenir de ce miracle.
48 -
naissants venaient déposer au tombeau de
saint Claude C1). Alors on voulut relever
cette Eglise du Jura., si tristement déchue
sous Adon, et réveiller la foi parmi les po-
pulations chrétiennes. Les religieux eurent
la sainte pensée d'exposer à la vénération
des fidèles le corps de Claude, afin que ce
grand protecteur obtînt de Dieu grâce et mi-
séricorde pour son peuple. On choisit un
certain nombre de moines pour porter les
reliques sacrées en différents pays, et re-
cueillir les aumônes des fidèles pour le mo-
nastère de Saint-Oyand (2). Ces honneurs
(1) L'offrande la plus ordinaire était une statue ou un
cierge de cire, quelquefois de la hauteur ou de la pesan-
teur du malade qui avait été guéri. Quelques malades
offraient aussi à l'église des tableaux représentant les fa-
veurs qu'ils avaient obtenues par l'intercession de saint
Claude; et, dans le siècle dernier, on voyait encore de
ces tableaux, offerts par des villes ou des particuliers, et
qui dataient d'une époque très ancienne. (Voyez CHRISTIN,
Dissertation sur l'abbaye de Saint-Claude, aux Preuves.)
(2) On croit que cette translation se fit en 1182. Quel-
- 49 -
rendus à la mémoire d'un saint qui avait
honoré la vie monastique par ses vertus
éminentes, devaient être un témoignage so-
lennel de la restauration de la discipline
parmi les religieux du Jura. Les moines se
mirent donc en route, portant leur précieux
trésor et chantant des hymnes à la gloire de
Dieu et à la louange de saint Claude. Ils ar-
rivèrent ainsi aux portes de Lons-le-Saunier.
Cette ville était gouvernée alors par un
homme méchant, nommé Humbert, qui s'é-
tait emparé des biens ecclésiastiques. Soit
par crainte, soit par impiété, Humbert re-
fusa aux religieux l'entrée de la ville. Malgré
cette défense, le clergé et le peuple se por-
ques années auparavant, l'empereur Frédéric Barberousse
avait accordé (1175) au monastère de Saint-Oyand les
droits régaliens, etc. Malgré ces bienfaits, ce monastère
avait tant souffert, qu'il eut besoin, pour se soutenir, des
aumônes que les religieux recueillirent en portant les re-
liques de saint Claude.
GO-
tèrent en foule à la rencontre du saint, dont
le corps fut transporté, au milieu des signes
de la vénération et du respect, dansl'église
de Saint-Désiré. Il n'y resta exposé que peu
de jours. Néanmoins, dans ce court inter-
valle, Dieu manifesta la gloire de son servi-
teur en guérissant une femme paralytique
qui avait été apportée auprès des saintes re-
liques. De Lons-le-Saunier, ce précieux dé-
pôt fut transporté à Poligny, où il demeura
exposé dans l'église de Saint-Hippolyte. Là
encore, Dieu accorda aux fidèles des grâces
miraculeuses par l'intercession de saint
Claude. Un aveugle recouvra la vue, et plu-
sieurs autres malades furent guéris. Mais
Arbois était le but principal du pieux voyage
des moines. Ils se mirent bientôt en route pour
cette ville, et y séjournèrent pendant assez
longtemps. Le récit des prodiges que Dieu
opéra en ce lieu et de ceux qui s'accompli-
rent dans la suite nous a été transmis par

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