Vie du bienheureux Labre, surnommé le Pauvre pèlerin

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Impr. de Lamarque et Rives (Toulouse). 1860. Labre. In-16.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1860
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VIE
DU
BIENHEUREUX LABRE
SURNOMMÉ
LE PAUVRE PELERIN.
Véritable portrait du Bienheureux.
TOULOUSE. .,
VIE DU BIENHEUREUX LABRE.
Toulouse, imprimerie de Laraarque el-Rives,
rue Tripière, n° 9.
REUX LABRE
SURNOMMÉ
LE PAUVRE PELERIN.
Véritable portrait du Bienheureux.
TOULOUSE.
TABLE DES MATIÈRES.
I. Naissance. — Premières Vertus. — Le Scarabée — Le
Chapelet. — La Leçon de Catéchisme. — La Petite
Soeur. — La Croix du Chemin 5
II. La Première Communion à Erin. — Les Fraises. — Les
Plaisirs de Benoit — Les Pauvres. —Désirs de la
Trappe. — Résistance. — Le Typhus. —-Mort du
Curé d'Erin. ........ 8
III. Essais d'austérités. —Le presbytère de Conteville. — La
Chartreuse — Scrupules. — Retour h Amettcs. —
Voyage infructueux à la Trappe. — Nouveau séjour
à la Chartreuse. — Nouvelles épreuves. — Huit mois
à Sept-Fonts. — Vocation, réelle de Benoît. . . 12
IV. Départ pour l'Italie. — Arrivée à Rome. — La malade
de Fabriano. — La prison de Bari. — Michel le scé-
lérat. — Epreuves à Moulins. — Le nouveau Sama-
ritain. — Divers pèlerinages 19
V. Onze pèlerinages à la Santa Casa.— Traits de ferveur,
de pénitence et d'humilité. — Mort prédite. . . 27
VI. Séjour fixe à Rome.—Piété dans les prières.—Patience
du Bienheureux 37
VII. Les Confesseurs de Benoît. . 44
VHI. Régime de Benoît.— Logement. — Alimentation.— Au-
mônes .. 49
IX. Dépérissement du Bienheureux. — Ses derniers mo-
ments 86
X. Sépulture. — Concours prodigieux. — Béatification. . . 62
Justification de Benoît Labre ; ... 66
Semaine au Bienheureux.
Traits de la fin du Bienheureux ; — De son espérance ; — De son
amour pour Dieu ; — De son amour pour le prochain ; — De son
détachement ; — De son esprit de prière ; — De son humilité ; —
De son obéissance ; — De son amour pour Jésus-Christ.
Principaux miracles.
Conversion d'un ministre protestant.
Sentences et maximes familières au Bienheureux.
Prières. ,
VIE DU BIENHEUREUX LABRE.
I.
Naissance, — Premières vertus. — Le Scarabée.
— Le Chapelet. — La Leçon de Catéchisme.
— La Petite Soeur. —La Croix du Chemin.
Au temps où Benoit XIV gouvernait glo-
rieusement l'Eglise de Dieu, et où Louis XV
occupait le trône de France, le 26 mars -1748,
Benoît-Joseph Labre naquit au village très
chrétien d'Amettes (1), diocèse d'Arras. Son
père Jean-Baptiste, et sa mère Anne-Barbe
Grandsir, vivaient comme on vit au hameau,
d'un modeste patrimoine fécondé par leur
travail et d'un petit négoce de mercerie.
Dieu bénit les familles nombreuses; Benoît-
Joseph fut l'aîné de quatre enfants. Selon
l'usage des pieuses maisons, il fut baptisé dès
le lendemain de sa naissance, par François-
Joseph Labre, son oncle, alors vicaire d'Ames,
tout près d'Amettes.
(1) Amettes, ancien diocèse de Boulogne-sur-Mer,
canton de Norrent-Fontes, arrondissement de Béthune
( Pas-de-Cateis), à 21 kilomètres (sud) d'Aire sur la Lys,
à 28 de Saint-Omer, à 36 (nord-ouest) d'Arras, à 50
(sud-est) de Boulogne. Population : 445 habitants.
— 6 —
Quand la grâce du baptême est secondée
par les exemples d'un père chrétien et par les
leçons d'une mère pieuse, elle devient la se-
mence des plus belles vertus. Au sortir du
berceau, cet enfant de bénédiction mettait une
amabilité délicieuse à former le signe de la
croix cl à bégayer les saints noms de Jésus et
de Marie. La crainte de Dieu exerça bientôt
sur lui son salutaire empire. Avant même de
connaître le mal il en redoutait jusqu'à l'om-
bre. Un jour, le vicaire de sa paroisse l'ayant
vu saisir un scarabée dans une grange l'appela,
par plaisanterie petit voleur. L'enfant prit la
chose au sérieux et ne pouvait se consoler de
ce prétendu larcin. Il pleurait une faute ima-
ginaire, parce qu'une bouche respectable la
lui avait représentée comme une injustice.
Un peu plus tard, il lui arriva de commet-
tre une faute d'épellalion dans une leçon de
lecture que lui donnait son oncle: celui-ci
affecta aussitôt un air grave, et mettant dans
ses petites mains un gros chapelet : «Allez,
Monsieur, lui dit-il, récitez en pénitence cette
couronne en l'honneur delà Sainte-Vierge ;»
et le docile écolier, baissant humblement la
tête, se retira dans un coin et s'y acquitta de
la punition avec tant de piété que les assis-
tants en furent touchés jusqu'aux larmes.
L'instituteur d'Amettes se rappelait avec
attendrissement, longues années après, les
exemples de vertu qu'il avait donnés dans son
école. Un moment perdu était pour lui un
sujet de chagrin. Un jour, comme il se dispo-
sait à étudier son, catéchisme, son maître, qui
aimait à l'entretenir, le retint sur ses genoux.
« Laissez-moi aller, maître, dit le studieux
enfant avec une douce ingénuité, je ne sau-
rais pas ma leçon.—Mais si vous ne la savez
pas cette fois, je ne vous punirai pas, puisque
moi-même en serai cause. —Oui, à la bonne
heure, mais tout de même ce sera une leçon
de perdue, répliqua le petit élève.
Si ses camarades lui faisaient souffrir quel-
que espièglerie, loin de les faire punir il les
excusait le premier, attribuant tout à une mé-
prise ou à un accident involontaire. Il saisis-
sait avec bonheur les occasions de souffrir.
Sa mère rapporte qu'à l'âge de dix ans il
plaçait une petite planche sur son oreiller,
afin de se tourmenter jusque dans le sommeil.
Ses. pensées avaient, déjà la gravité de l'âge
mûr. Ayant vu mourir une de ses petites
soeurs, âgée de quelques mois, il la contempla
durant une heure entière et, levant vers le
ciel ses yeux innocents : « 0 petite soeur, sou-
pira-t-il, que tu es heureuse, je voudrais bien
être avec toi ! » Vers le même temps, ayant
entendu des jeunes gens tenir, un mauvais
propos dans la campagne, il s'écarta et s'age-
nouillanl au pied d'une croix plantée au bord
— 8 —
du chemin, il joignit ses mains angéliques et
pria pour ces étourdis.
II.
La première Communion à Erin. — Les Frai-
ses. — Les Plaisirs de Benoît. — Les Pau-
vres. — Désir de la Trappe. — Résistances.
— Le Typhus. — Mort du curé a"Erin.
Benoît touchait à sa treizième année ; l'abbé
Labre, son oncle, promu du vicariat d'Ames
à la cure d'Erin, fut frappé des dispositions
de son filleul et offrit de l'élever pour le sa-
cerdoce; il se chargeait de le nourrir, ses pa-
rents devaient pourvoir à son petit vestiaire ;
mais avant de l'appliquer aux éludes, il vou-
lut le préparer à la première communion. Le
pieux enfant s'acquitta de sa confession géné-
rale avec le soin et le repentir d'un grand
pénitent et il reçut comme un séraphin le
pain vivant descendu du ciel.
Dès ce jour, le corps adorable de Jésus de-
vint son aliment de prédilection. Il ne mon-
trait que dégoût pour la nourriture corporelle;
on le voyait souvent faire passer aux pauvres-
une portion de son repas à travers une fenêtre
où il leur donnait rendez-vous. Son oncle af-
firme que jamais il ne fut tenté par les fruits
nombreux de son verger. Un jour, ayant
reçu l'ordre de cueillir des fraises pour le dî-
— 9 —
ner, il vit venir à lui une jeune fille de six à
sept ans, qui le pria, avec des caresses, de lui
en donner quelques-unes : « Elles ne m'ap-
partiennent pas, répondil-il, ma petite demoi-
selle. — Oh ! dit la friande, votre oncle ne le
saura pas. — Mais, reprit le pieux garçon,
Dieu le saurait et cela suffit, s La jeune fille
se tut et conserva toute sa vie l'impression de
cette parole ; quelques années après, elle fai-
sait profession dans un couvent d'Ursulines,
à Boulogne, et déposait solennellement de ce
trait à la gloire de notre Bienheureux.
Benoît devint bientôt un sujet d'édification
pour la paroisse de son oncle. Son temps se
partageait entre la prière et l'étude de la lan-
gue latine, à laquelle il s'appliquait dans l'es-
poir d'entendre les Saintes-Écritures et les
offices de l'église. Lorsqu'on l'avait perdu, on
était sûr de le retrouver au pied de l'autel ou
dans un cabinet retiré du presbytère qui con-
tenait la bibliothèque.:
Un jour, son oncle lui ordonna d'aller jouer;
il obéit d'abord, mais bientôt, entraîné par
son irrésistible attrait, il s'écarta et fut sur-
pris en oraison devant un crucifix. Son bon-
heur était de servir deux messes tous les
matins. Quoiqu'il n'eût pas encore seize ans
il souffrait de ce qu'on ne lui permît pas de
faire les jeûnes du Carême. Lorsque son on-
cle recevait des visites, il sollicitait le plaisir
— 10 —
de les servir à table et de passer la nuit à
l'écurie avec le valet, sous prétexte de laisser
un lit disponible. Si M. le curé était absent,
les pauvres aimaient à trouver Benoît à la
cure, parce qu'il contenait, la mauvaise grâce
avec laquelle la domestique les aurait reçus;
ils s'en retournaient, alors en disant : « Nous
avons eu aujourd'hui une bonne aubaine, Be-
noît y était. » Aussi, était-il respecté presque
à l'égal de son vénérable oncle et son passage
seul était pour le village une éloquente pré-
dication.
A l'âge de seize ans, le vertueux étudiant
sentit se refroidir son ardeur pour les huma-
nités; il ne trouvait plus de goût qu'à la lec-
ture des vies de saints et des traités ascéti-
ques. Les sermons du P. Lejeune, AïlY Aveugle,
de l'Oratoire, fesaient ses délices. Les dis-
cours sur les peines de l'enfer et sur le petit
nombre des élus le pénétraient profondément
de celte grande pensée : Que sert à l'homme
de gagner l'univers, s'il perd son âme. Il ma-
nifesta à son oncle le dessein de renoncer à
la carrière ecclésiastique pour embrasser les
austérités de la Trappe. Ce désir était dans
le pieux jeune homme le résultat de longues
réflexions et d'un travail puissant de la grâce.
Mais le curé d'Erin, craignant une illusion ou
un mouvement de ferveur indiscrète, lui re-
présenta que sa santé ne soutiendrait pas les
— 11 —
rigueurs d'une telle règle et il l'engagea à en
référer à ses parents.
Le docile Benoît savait qu'à son âge l'obéis-
sance est le premier devoir ; il partit pour
Ameltes où il soumit à son père et à sa mère
sa vocation. Ceux-ci exigèrent qu'il attendît
encore à Erin une manifestation plus précise
de la volonté du ciel. Us étaient intérieure-
ment disposés à faire le sacrifice de leur fils'
à celui qui est le maître absolu de toutes les
créatures : mais ils espéraient que ces indi-
cations de la Providence ne se confirmeraient
pas.
Benoît reprit donc le chemin d'Erin où un
triste événement devait faire briller sa vertu
au grand jour. Une maladie contagieuse vint
semer dans la paroisse l'épouvante et la mort.
Celui-ci, non content d'assister les pauvres
malades, prenait soin de leurs bestiaux dé-
laissés. On voyait cet étudiant poli courir prés
et jardins, portant sur son dos de lourdes
charges de fourrage comme un palefrenier. A
force d'approcher des malades, M. le curé
lui-même contracta le typhus. Il fit écrire
autour de son lit les Psaumes delà Pénitence
et mourut martyr de sa charité. Il ne laissait
rien ; son petit avoir de famille et les revenus
de sa cure étaient allés aux pauvres jusqu'à
la dernière obole. Son neveu se trouva heu-
reux de n'avoir pas à recueillir d'héritage ; il
— 12 —
ne voulut même du chétif mobilier que ses
chers sermons du P. Aveugle et rentra dans
la maison paternelle vers la Toussaint 1766.
III.
Essais d'Austérités. — Le presbytère de Con-
teville. — La Chartreuse. — Scrupules. ■—
Retour à Amettes. — Voyage infructueux
à la Trappe. — Nouveau séjour à la Char-
treuse. —■ Nouvelles épreuves. — Huit mois
à Sept-Fonts. — Vocation réelle de Benoît.
Loin de renoncer au cloître, Benoît s'y
prépara par de croissantes austérités ; il pas-
sait les nuits sur le carreau de sa chambre et
le matin il froissait son lit pour tromper la
surveillance maternelle. Un jour qu'on l'y
surprit: « Ce n'est rien, dit-il tout confus,
il faut bien que je m'essaie à la vie des Trap-
pistes ; il me semble que Dieu m'y appelle. —
Mais, lui disait-on, vous n'avez pas un assez
fort tempérament. — Oh ! répondait-il, on
peut plus qu'on ne pense avec le secours de
Dieu quand- on veut énergiquement. » Ses
parents résoulus d'éprouver encore sa voca-
tion, l'envoyèrent, pour continuer ses étu-
des, chez M. Vincent, vicaire à Conteville, et
frère utérin de la mère de Benoît. Ce digne
ecclésiastique méritait de continuer l'oeuvre
— 13 —
du charitable curé d'Erin. Son neveu le trouva
dans une chaumière servant de presbytère ;
elle se composait de deux pièces dépourvues
de tout mobilier, au point qu'ils s'asseyaient
sur la terre nue comme au désert.
Après les travaux du saint ministère, ils
fesaient cuire eux-mêmes leur pauvre soupe
avec le bois qu'on leur donnait ; encore même
arrivait-il parfois qu'au moment du repas
le prêtre disait : «Vois-tu, mon enfant, nous
avons une bonne santé, un peu de pain nous
suffirait bien aujourd'hui : il y a au village
des infirmes qui manquent de tout. » Et le
neveu de prendre potage et légumes dans un
vase de terre et de l'apporter joyeux à de plus
pauvres que lui. Ainsi préludait-il à sa sain-
teté future.
Un jour, étant allé faire des provisions à
la ville voisine, il entra le malin dans une
église afin d'y entendre la messe, et trouvant
le Saint-Sacrement exposé pour l'adoration
perpétuelle, il s'y oublia jusqu'à quatre heu-
res de l'après-midi, sans songer à prendre de
nourriture.
Cependant il croyait toujours entendre une
voix secrète dire à son coeur, comme autre-
fois Dieu au père des patriarches : Quitte le
foyer et le pays d'enfance et viens dans une
autre terre que je me réserve de te montrer.
Le désir de la Trappe ne lui laissait pas un
- 14 —
jour de repos ; il s'en ouvrit de nouveau à son
oncle. « Mon enfant, lui répondit le sage men-
tor, Dieu me garde de résister aux voeux de
la Providence, mais tu sais que la. Trappe est
pour ta pauvre mère un épouvantail. Si lu
choisissais un autre monastère moins rigide
et moins éloigné, la Chartreuse, par exemple,
je me chargerais de plaider pour toi et d'ob-
tenir le consentement des tiens.
Ainsi fut-il fait ; et le 6 octobre 1767, Be-
noît célébrait à la Chartreuse de Neuville la
fêle de saint Bruno au milieu des enfants de
ce patriarche.
En entrant dans celte chère cellule, il se
crut à l'abri des orages comme la colombe des
cantiques dans le creux du rocher : mais Dieu
voulait faire sentir à son serviteur les épines
qui ensanglantèrent la voie des Thérèse, des
Ignace et des François de Sales. L'isolement
et le défaut d'action qui caractérisent le ré-
gime des Chartreux agirent d'une manière
fâcheuse sur sa vive imagination. Il perdit peu
à peu cette lumière de l'esprit qui donne aux
justes la paix du coeur. Doutes, tristesse, ter-
reurs, scrupules envahirent son âme comme
une marée montante et le jetèrent au sein de
celte tempête qui faisait gémir le prophète
roi et dont nul ne peut comprendre les an-
goisses s'il n'a reçu le cruel privilège de les
ressentir.
— 15 —
Le travail intérieur qui dévorait Benoît
parut bientôt au-dehors. Ses supérieurs crai-
gnirent qu'il n'épuisât sa santé sans retour.
«Frère, lui dit le Prieur, nous sommes con-
tents de vous, mais notre règle n'est point
faite pour la trempe de votre âme ; suivez
l'inspiration de Dieu. » Et, après un essai de
six semaines, le pauvre aspirant dût quitter
cet asyle qu'il avait déjà embaumé de ses
vertus."
Benoît reparut à la maison natale, mais ce
fut pour déclarer à sa famille son dessein de
se présenter à la Trappe. Les représentations
d'autrefois ne firent pas défaut, elles restèrent
impuissantes. « Quand mon père, répondit-
il, se coucherait en travers de la porte pour
m'arrêter, je serais contraint de passer outre,
et d'obéir à l'appel de Dieu. » Puis, se met-
tant à genoux, il pria ses parents de le bénir,
de lui pardonner ses fautes, et il partit en les
embrassant au milieu des larmes.
La Trappe de Mortagne était éloignée
d'Amettes d'environ soixante lieues; le coura-
geux postulant parcourut cette longue route
à pied, sans provisions, à travers des pluies
continuelles. Il sonne à la porte du monas-
tère, expose son désir ; mais, ô douleur ! une
règle inexorable interdit de recevoir aucun
novice avant l'âge de vingt-quatre ans ; il
n'en a que dix-neuf. Il faut encore regagner
— 16 —
le foyer domestique et passer au milieu des
siens et de tout levillage pour un inconséquent
et un oisif. Benoît adore en silence les impé-
nétrables desseins de Dieu et attend son heure
avec courage. La famille Labre, heureuse de
ce contre-temps, mit tout en oeuvre pour
fixer son fils auprès d'elle. Les personnes les
plus recommandables y.joignirent leurs ef-
forts, mais le saint jeune homme se sentait
poussé par une force divine vers un but en- •
core mystérieux. Il renouvelle par écrit ses,
instances auprès des Trappistes; la réponse
fut invariable. Il exposa ses peines à son
illustre évêque de Boulogne, et, sur son con-
seil, il fit à la Chartreuse une seconde tenta-
tive. Mais le même genre de vie le mit en
proie aux mêmes perplexités que la première
fois, et deux mois à peine après sa rentrée,
le P. Abbé lui disait encore: « Mon fils, vous
souffrez trop .'dans notre institut; la Provi-
dence a sans doute d'autres vues sur vous. »
Cette fois, Benoît ne tournera plus ses pas
vers le toit paternel, il lui a dit un éternel 1
adieu. «Chers parents, écrivait-il de Mon-
treuil, le 2 octobre 1769, le bon Dieu ne me
veut pas Chartreux ; mais n'ayez pas d'inquié-
tude, je ne vous ferai plus aucune peine et
ne vous coûterai plus jamais rien. Priez pour
moi, soignez bien mes frères et tâchons tous
d'être du petit nombre des élus. Je vais
— 17 —
encore frapper à la Trappe, je compte bien,
y être reçu.»
Vaine espérance, les Trappistes lui accor-
dent bien, comme à tous les pèlerins, quel-
ques jours de généreuse hospitalité, mais
pour revêtir les saintes livrées, il est encore
trop jeune. Oh! le fervent solliciteur retran-
cherait volontiers de sa vie les trois années
qui lui manquent, mais la lenteur du temps
est inexorable comme sa rapidité.
Benoît se rappelle avoir entendu parler de
l'abbaye de Sept-Fonts, en Bourgogne, comme
étant d'une observance très étroite. Il en est
à quatre-vingt lieues ; il n'a pour tout viatique
que son bâton de voyage et sa confiance en
Dieu. Il part ; la porte de cette retraite s'ou-
vre enfin pour lui, il y reçoit même le saint
habit et le nom de Frère Urbain ; il va être
heureux. Non ! Dieu lui réserve encore de
cruelles épreuves : elles viennent aussi cette
fois de l'extrême sensibilité de sa conscience ;
elles minent son corps, le mettent aux portes
du tombeau. On annonce à l'infortuné novice
que les médecins déclarent celte règle an-
tipathique à son tempérament. Huit mois
s'étaient écoulés dans ces murs bénis ; il faut
quitter cette nouvelle famille qui le vénère
déjà comme un saint ; Benoît répond par une
seule parole : « Seigneur, que votre volonté
s'accomplisse. »
2
— 18 —
Vous qui lisez le récit de ces traverses, ah !
si vous n'avez pas l'esprit de Dieu, vous de-
vez vous écrier : « Pauvre et malheureux
jeune homme, quelle destinée digne de lar-
mes ! Il n'a d'autre désir que de se donner à
Dieu dans la solitude ; il a multiplié dans
cette vue les plus cruels sacrifices et, malgré
ses rares vertus, la solitude le rejette tou-
jours au milieu d'un monde dont il a horreur;
ainsi la vague repousse sans cesse vers la
haute mer le nautonier qui croyait toucher
au port.
Mais ne pleurons pas sur le bon serviteur.
Tout est fortune à celui qui aime Dieu ; pleu-
rons plutôt sur la triste prospérité des mé-
chants et sur les pauvres calculs de la pru-
dence humaine. Dieu ne révèle que par degrés
les desseins qu'il a sur ses enfants. Toutes ces
épreuves sont pour Benoît Labre autant de
lumières qui lui font distinguer sa vraie vo-
cation : « elle consiste à marcher sur les traces
de saint Alexis ou de saint Roch en abandon-
nant patrie, famille, commodités de la vie,
pour promener la pénitence et le dénûment
non dans un désert ni dans un cloître, mais
au milieu du monde en visitant, sous la livrée
du pèlerin, les sanctuaires les plus renom-
més. » Telles sont les expressions de ses di-
recteurs.
— 19 —
IV.
Départ pour l'Italie. —Arrivée à Rome. — La
malade de Fabriano.-—La prison de Bari.
— Michel le scélérat. — Epreuves à Mou-
lins.— Le nouveau Samaritain.—Divers
pèlerinages.
A tous les âges de l'Eglise, nous dit l'his-
toire, il s'est rencontré de dévots personna-
ges qui, poussés par un attrait divin, partaient
pour de lointaines contrées afin d'y vénérer
ou les traces du Sauveur, ou une montagne
sanctifiée par l'apparition de Marie, ou le
tombeau d'un martyr. Le pèlerinage est une
oeuvre pieuse que la religion approuve comme
un moyen utile d'exciter la foi, de pratiquer
la pénitence ou d'obtenir une grâce désirée.
Jésus ne se donnait-il pas comme modèle au
pèlerin lorsqu'il disait : Les renards ont leur
tanière et les oiseaux du ciel leur nid, mais
le Fils de l'Homme n'a pas où reposer sa
tête. Qu'est notre vie à tous sinon un doulou-
reux pèlerinage vers le sanctuaire de l'éter-
nité? et tout chrétien, à sa dernière heure,
n'a-t-il pas droit de répéter avec le patriarche
Jacob : « Les jours de mon pèlerinage ont été
laborieux et rapides. »
Le pèlerinage chrétien ne doit être ni un
simple voyage de touriste ni une excursion
— 20 —
de marchand ou de vagabond; il doit être
inspiré par la foi, guidé par la vigilance et
le recueillement, consacré par la mortifica-
tion et la prière. Telles furent les pieuses
pérégrinations qui occupèrent la moitié de
la vie de notre Bienheureux. Il voyageait
toujours à pied, couvert de haillons, chargé
d'une besace qui contenait son trésor, c'est-
à-dire son bréviaire de religieux et quelques
livres spirituels ; parfois il évitait les routes
battues pour être plus solitaire avec Dieu. Il
dormait souvent sur la terre nue et sous la
voûte étoilée, afin de ne. pas entendre les
blasphèmes et les discours licencieux dont
retentissent les hôtelleries ; il était peu cu-
rieux de villes et de monuments, oeuvres
mesquines des. hommes, mais il réservait
toute son admiration pour les beautés reli-
gieuses des temples et pour les merveilles du
Créateur.
Au sortir de Sept-Fonls, le 2 juillet 1770,
Benoît dirigea ses premiers pas vers l'Italie,
si. riche en sanctuaires vénérés. En traver-
sant le Piémont, il écrivit de Quiers une tou-
chante lettre à sa famille, puis il s'achemina
vers Lorette. Ce sanctuaire, situé dans la
Marche d'Ancône, renferme la Sainte-Maison
de Nazareth qu'habitèrent Jésus, Marie et
Joseph, et qui a été transportée miraculeuse-
ment de Palestine en Italie à la fin du XIIIe siè-
— 21 —
cle (1). Après y avoir satisfait sa dévotion,
il voulut visiter le tombeau de saint François,
à Assise ; il y reçut le cordon -du tiers-ordre
dont on le trouva encore ceint après sa
mort.
Notre pieux pèlerin désirait par-dessus
tout venir à Rome, cette capitale de la reli-
gion, où siège le Père de tous les chrétiens,
le lieutenant de Jésus-Christ et où toutes les
grandeurs semblent s'être donné rendez-vous.
En y arrivant, le 3 décembre 1770, il se
prosterna devant le tombeau des apôtres et
baisa les pieds delà statue de saint Pierre,
• dont le bronze est usé par les lèvres des gé-
nérations. Il rendit ses hommages à la Beine
du Ciel dans la basilique de Sainte-Marie-
Majeure et il vint renouveler sa profession de
foi catholique dans la métropole deSaint-Jean-
de-Lalran, vénérable par tant de conciles et
par son titre de mère et maîtresse de toutes
les églises du monde. Il fut touché de voir
aux angles des rues, sur les maisons et pres-
que dans chaque famille la statue de Marie pla-
cée au lieu le plus digne et honorée par une
lampe toujours allumée ; il aimait surtout la
Vierge colossale placée dans la cour d'hon-
(1) Ceux qui désireraient étudier à fond les preuves de
ce fait doivent lire le savant ouvrage de Benoît XIV sur
la Santa Casa.
neur du palais des Papes, comme la protec-
trice du souverain pontificat. Il venait prier
souvent devant cette image, et pour en être
plus rapproché, il établit son domicile noc-
turne, pendant cinq mois, dans un trou de
mur, sur la place Monte-Cavallo. Les passants
étaient surpris de voir, dès l'aurore, une
figure humaine sortir de cette niche faite
plutôt pour des animaux. Mais, frappés de sa
physionomie digne et modeste, ils disaient :
Ce doit être un pénitent ou un saint.
Il suivait les prédications qui se font tous
les jours de l'année dans certaines églises de
Rome, mais il aimait particulièrement les ca-
téchismes du cirque de Vespasien, parce qu'ils
avaient lieu pour les indigents et sur une
terre arrosée du sang des martyrs.
Ce premier séjour de Benoît Labre à Rome
fut interrompu en mai 1771, par un pèleri-
nage qu'il voulut faire au tombeau de saint
Romuald, près de Fabriano. Etant venu dans
cette dernière ville vénérer une statue mira-
culeuse de saint Jacques-le-Majeur, il passa
une journée entière à l'église dans un recueil-
lement qui frappa plusieurs personnes; on
parla de lui à une pauvre malade, nommée
Vincente Fiordi, retenue depuis plusieurs
années par une cruelle infirmité ; elle le fit
supplier de venir lui apporter un peu de con-
solation. Benoît lui parla du prix des souf-
— 23 —
frances avec tant d'onction, qu'elle disait
après son départ : « Je ne puis tirer de mon
esprit que c'est Jésus-Christ lui-même ou un
de ses anges qui m'a -visitée sous les habits
de ce pauvre. » « Que faut-il pour être par-
fait lui demanda-t-elle. — Il faut, répondit-
il, avoir trois coeurs en un seul : l'un tout de
l'eu, c'est-à-dire d'amour pour Dieu, l'autre
de chair, c'est-à-dire plein de tendresse pour
la misère du prochain et le troisième de
bronze pour soi-même.» Midi ayant sonné,
on lui fit prendre un peu de nourriture, et
comme on le pressait de manger davantage :
« Peu suffit à mon cadavre, dit-il, le reste ne
servirait qu'à nourrir un plus grand nom-
bre de vers. Pour vous, ma fille, ajouta-t-il
en s'adressant à la pieuse infirme, réjouissez-
vous, car vous passerez de ce lit en Paradis. »
Cette prédiction se réalisa ; mais Benoît avait
quitté Fabriano en.disant : « Je ne puis rester
en cette ville, on m'y prend pour quelque
chose de bon. »
A Bari, dans le royaume de Naples, il s'ar-
rêta un jour devant une prison. Les détenus
poussaient des cris lamentables à travers les
barreaux des fenêtres afin d'exciter la pitié
des passants. Benoît est attendri. Une pensée
traverse son coeur : il s'agenouille au milieu
de la rue, dépose devant lui son crucifix et se
met à chanter les litanies 1 de la Vierge avec
— 24 —
un accent qui attire la foule et fait pleuvoir
l'aumône aux pieds de l'angélique chanteur.
Il se lève, ramasse la monnaie qui jonche la
terre, la baise en signe de remerciement, et,
s'approchant de la grille, distribue tout aux
prisonniers.
Il se trouvait alors dans cette ville un mi-
sérable nommé Michel, le rebut du pays et la
terreur des honnêtes gens. Agacé par la mo-
destie de Benoît, ce vaurien l'attend un malin
aux abords d'une église, se met à grimacer
pour rendre ridicule la pieuse tenue du jeune
pèlerin et lui lance un coup de pierre qui
l'atteint à la cheville et l'ait jaillir son sang.
Les témoins frémissent de colère, Benoît se
contente de lever les yeux au ciel, et, se re-
tournant, il ramasse la pierre, y colle ses
lèvres et la dépose dans un coin, puis il en-
tre dans l'église, afin de prier sans doute
pour son bourreau.
A quelques années de là, après mille autres
méfaits, Michel fut assailli lui-même par une
troupe d'enfants, un caillou lui fracassa la
cheville, le sang coula et le scélérat vint mou-
rir de la gangrène dans un égoût. Ainsi, tôt
ou lard, Dieu venge ses saints.
Quand le Bienheureux partit de Bari, un
homme le pria de lui laisser un bon conseil
à titre de souvenir. En ce moment l'horloge
sonna des heures : « Quand vous entendrez
— 25 -
cette cloche, dit Benoît, songez qu'une por-
tion de votre vie vous échappe et pansez à
l'éternité. » Peu de temps après, la mort vi-
sita la maison de cet homme et il se rappela
la parole du saint pauvre comme une .pro-
phétie.
Il entrait dans les vues de Dieu de montrer
à plus d'un pays celte merveille de sainteté.
Benoît vint à Naples en février 1772, il y vé-
néra les reliques de saint Janvier, puis il
retourna à Borne pour s'y disposer au pèle-
rinage de saint Jacques, en Galicie, qu'il mé-
ditait depuis longtemps. Il voulut sans doute,
à cette occasion, revoir son cher monastère
de Sept-Fonls, car il se trouva à Moulins en
1773.
Une pieuse famille de celte ville lui offrit
un lit ; il n'accepta qu'un peu de paille au
galetas. Ses heureux hôtes se plurent à l'épier
pendant tout son séjour. Sa vie était un con-
tinuel martyre ; il passait la nuit à lire et à
prier; parfois on l'entendait se flageller cruel-
lement, et on surprit dans son grabat des
instruments de pénitence. Sa nourriture était
celle des Trappistes : quelques légumes cuits
à l'eau et au sel. Il jeûnait tous les jours ;
si on lui offrait des provisions, il répondait :
« Dieu m'a nourri aujourd'hui, il saura me
nourrir demain.» Il passait quelquefois plu-
sieurs jours sans rien prendre. Le Jeudi-
— 26 —
Saint, en particulier, il dit à une personne
qui le pressait de manger: « Aujourd'hui, je
n'ai besoin de rien. »
Son assiduité à l'église Collégiale le fit accu-
ser d'un vol qui s'y était commis récem-
ment. On l'en chassa. Il alla humblement
solliciter auprès du curé de Saint-Pierre la
faveur de prier dans la sienne. Mais le sacris-
tain de cette paroisse, choqué de voir ce
mendiant recevoir si souvent la communion,
l'arracha plusieurs fois de la table sainte
avec mépris. Benoît reçut cet affront sans se
plaindre, jusqu'à ce que M. le curé, discer-
nant un saint sous ces livrées de la misère,
eût ordonné qu'on lui permît de satisfaire sa
dévotion.
On sait peu de détails sur le voyage de
Labre en Espagne ; on raconte seulement
qu'aux environs de Saint-Bertrand de Com-
minges, il trouva sur le bord de la route un
homme criblé de blessures faites par des bri-
gands. Se souvenant du Samaritain de l'Evan-
gile , il s'approcha et se mil en devoir de
laver et de bander les plaies de cet infortuné,
mais il fut surpris dans ce pieux office par
des soldats qui, le prenant pour l'auteur du
crime, l'enchaînèrent et le jetèrent dans un
obscur cachot. Cependant, la victime, d'abord
évanouie, reprit connaissance et déclara pour
— 27 —
son bienfaiteur celui qu'on accusait d'être son
assassin.
A son retour de Compostelle, notre angé-
lique voyageur se dirigea vers Rome en tra-
versant le Languedoc et la Provence. Les
villes de Lunel, Montpellier, Aix et Marseille
conservent encore les traces embaumées de
ses pas.
Dans le cours des années 1774, 1775 et
1776, Benoît visita un grand nombre des
sanctuaires les plus célèbres de l'Italie sep-
tentrionale , de la Suisse, de l'Allemagne et
de la France, signalant partout son passage
par des actes de vertu. Les populations en
ont gardé le souvenir sous forme d'anecdotes
détachées, que nous ne rapporterons pas,
parce que nous aurons à raconter un grand
nombre de faits identiques dans la suite de
celle biographie.
V.
Onze pèlerinages à la Santa Casa. — Traits de
ferveur, de pénitence et d'humilité. — Mort
prédite.
Le pèlerinage favori de Benoît était celui
de Lorette ; il le fit jusqu'à onze fois toujours
à pied, avec des souliers rompus ou sans se-
melle, à travers les monts Apennins, couverts
— 28 —
de neige et coupés de précipices et de tor-
rents; il tenait à voyager seul afin de n'être
pas interrompu dans ses entretiens continuels
avec Dieu ; à ceux qui sollicitaient le plaisir
de faire route avec lui, il répondait : « J'y mets
beaucoup trop de temps. » Il remplissait sa
besace, non de provisions ni d'argent, mais
parfois de cailloux, afin d'ajouter aux incom-
modités de sa marche.
En arrivant à Lorelte, exténué de fatigue
et de faim, il ne songeait pas plus à son corps
que s'il fût descendu de carrosse. Sa première
visite était pour la Bonne Mère. Son séjour
variait ordinairement entre quinze jours et
deux mois, dont il passait la plus grande
partie dans son bien-aimé sanctuaire ; il
s'agenouillait contre un pilier ou s'asseyait
dans un coin obscur, entendait comme un sé-
raphin toutes les messes de la matinée, et, le
soir, il se livrait à de profondes méditations.
Quelques personnes se plaisaient à le consi-
dérer, à certains moments où l'église était
plus solitaire, elles se blottissaient derrière
un confessionnal : on le voyait parfois ser-
rer la corde qui ceignait ses reins et frap-
per sa poitrine. Son visage s'enflammait, son
regard se fixait amoureusement sur le taber-
nacle ou la statue de Marie. On se disait :
« C'est vraiment une sainte âme. » Mais on
- 29 —
feignait de n'avoir rien vu de peur de contris.-
ter sa modestie.
Il eût craint de perdre un seul instant à
sortir pour prendre de la nourriture, et il ne
quittait la Basilique que lorsqu'on en fermait
la dernière porte. Un des prêtres chargé du
soin des pauvres lui demanda un jour : « Mon
ami, quelle est votre manière de vivre ? —
J'accepte, répondit Labre, les offrandes spon-
tanées de la charité. —-Mais si l'on ne vous
offre rien?—J'attends alors à la porte des
couvents où l'on fait aux mendiants une dis-
tribution de soupe. —Et s'il n'y en pas dans
la localité?— Il y a les épluchures que l'on
jette par les fenêtres des maisons; j'y trouve
toujours quelque écorce de pomme ou d'o-
range, quelque feuille de chou ou d'autre
légume, ou d'autres rebuts de ce genre qui
me sustentent suffisamment jusqu'au lende-
main. — Mais, enfin, si vous ne trouviez pas
de ces débris, voudriez-vous tenter Dieu et le
forcer à faire des miracles?— Je ne me dé-
courage pas ; je vais dans la campagne, il ne
manque pas, le long des haies et des chemins,
d'herbages et de racines dont je me nourris,
en buvant l'eau des fossés. — Eh bien, répli-
qua le prêtre, je vous ordonne, en vertu de
l'obéissance, d'aller, avec ce pèlerin que vous
voyez, et de manger ce qu'on vous donnera ,
et Benoît, persuadé que l'obéissance est su-
_ 30 —
périeure à toutes les mortifications, courba
la tête et suivit l'injonction du charitable au-
mônier.
Le soir, sans se donner le luxe de chercher
un gîte, il se couchait sur le pavé du vesti-
bule. «Un pauvre comme moi, disait-il, se
jette où il se trouve et ne mérite pas un lit
mollet. » Les frères, qui bronchèrent quel-
quefois sur lui le prenaient pour un ivrogne
cuvant son vin ; mais l'ayant trouvé une .
nuit en prières sur les marches du portail,
ils comprirent que ce devait être un fervent
personnage.
Un certain abbé Valéri, attaché au service
de la Sainte Case, obtint de lui qu'il cherche-
rait un abri moins nuisible à sa santé. Benoît
se retira plusieurs nuits dans la chambre à
four d'une ferme voisine; mais trouvant qu'il
y était l'objet d'attentions trop respectueuses,
il n'y retourna pas les années suivantes. Le
moyen, en effet, d'éloigner Benoît pour tou-
jours était de paraître l'estimer. En voici plu-
sieurs exemples :
Un jour Benoît sortait du confessionnal ;
les personnes qui attendaient leur tour s'avan-
cèrent aussitôt vers le prêtre qui y siégeait
et lui dirent presque à haute voix : « Oh !
mon père, quel saint vous venez de confes-
ser. C'est un autre Alexis par son détache-
ment ; c'est un Louis de Gonzague par sa •
— 31 —
pureté. » Benoît, qui se retirait lentement,
entendit les premières de ces paroles ; il pré-
cipita aussitôt le pas comme si la foudre eût
éclaté à ses côtés, et jamais plus il ne reparut
à ce tribunal ; il affectait même, toutes les
fois, de passer par la nef opposée. Du reste,
il en agissait toujours de la sorte avec ses
confesseurs. Il en changeait aussitôt qu'il s'en
croyait estimé.
Un jour, qu'il allait en pèlerinage, il fut
chargé par un prêtre de Rome de remettre
une lettre à la supérieure d'un monastère
voisin de la roule. L'abbé écrivait à la reli-
gieuse : « Je vous envoie le Saint dont je vous
ai parlé, afin que vous ayez la consolation de
le voir. » Benoît fit exactement la commission.
La supérieure ne pouvait se rassasier de le
considérer : elle avertit ses compagnes qui
vinrent une à une au parloir pour le voir et
l'entendre, ce qui commençait de contrarier
grandement son humilité ; se voyant honoré,
il dévint taciturne. L'une des soeurs, à la vue
de ses haillons, laissa échapper celte parole :
« Pauvre malheureux!—Malheureux, dit Be-
noît, ceux-là seulement qui ont perdu Dieu
pour l'éternité ! » Une autre lui demanda
comment se portait l'abbé Mancini ; Benoît
répliqua : « Il aime Dieu. » On ne put obtenir
de lui que cette réponse. L'abbesse alors
s'agenouilla pour lui demander sa bénédic-
— 32 —-
tion ; mais le modeste jeune homme, poussé
à bout, sortit brusquement, et, lorsque de
retour de Rome, le prêtre lui demanda la ré-
ponse à sa lettre, il répondit : « Je ne suis pas
repassé par Ce couvent, parce qu'on m'y a
pris pour un homme respectable. »
Dans le neuvième séjour que Labre fit à
Lorette, l'abbé Valéri lui fil accepter avec
grand'peine un petit réduit chez de pieux
époux nommés Gaudence et Barbe Sori, qui
tenaient une boutique d'objets religieux. Ces
braves gens se réjouirent de donner l'hospi-
talité à un saint. Ils lui préparèrent dans le
bas une chambre obscure, meublée comme la
petite cellule que la Sunamite réservait au
prophète Elisée, d'un lit, d'une pauvre table
et d'une chaise de paille. Benoît la trouva
somptueuse et ne consentit à l'habiter que
lorsqu'ils lui eurent affirmé qu'elle était la
plus mauvaise de la maison. « C'est beaucoup
trop, dit-il, pour un pauvre démon espèce. »
Les premières nuits, il exigea qu'on l'y fer-
merait à clef ; il désirait, par humilité, être
ainsi traité comme un étranger suspect. «Vous
ne me connaissez pas, disait-il ; il est bon que
vous preniez vos précautions. » Il habita ce
taudis pendant les trois derniers séjours qu'il
fit à Lorette ; mais pas un seul soir il n'y en-
tra sans en avoir reçu de ses hôtes l'invitation
formelle. Il se tenait, en attendant, sur la
— 33 —
porte, le chapeau bas et le havre-sac sur
l'épaule jusqu'à ce qu'on l'eût aperçu. Il eût
craint de faire un acte d'indépendance en
agissant comme s'il avait eu les: droits que l'on
acquiert en payant. Souvent les époux Sori,
occupés à servir des acheteurs, le laissaient
plusieurs heures dans cette attitude sans le
voir. S'ils lui en fesaient des excuses, il ré-
pondait :« Ce n'est rien ; je ne suis pas pressé. »
Il ne s'asseyait non plus jamais à table sans
en avoir reçu l'ordre : il désirait pratiquer
en toutes choses une dépendance absolue.
Au premier repas qu'il prit dans cette mai-
son, il parut vivement affligé de voir la table
couverte d'une nappe neuve, d'un pain entier
et d'un plat préparé exprès pour lui ; il fallut
pour le contenter lui servir désormais des res-
tes et ne lui offrir que du linge usé. Lors-
qu'on le laissait seul, il ne prenait presque
rien ; aussi veillait-on à ce que toujours quel-
qu'un assistât à son repas pour le forcer à
manger. Quoiqu'on affectât de le traiter pau-
vrement, il trouvait qu'on l'environnait d'at-
tentions excessives. « C'est trop pour un
pauvre, disait-il souvent en se lamentant,
vous oubliez que je suis un misérable. » On
lui offrit un jour un plat de caviar, mais il le
repoussa en disant : « Ceci est trop fin et trop
recherché pour un homme comme moi. »
Un soir de Vendredi-Saint, il n'avait en-
3
— 34 —
core rien pris de la journée, on lui avait pré-
paré une soupe et quelques menus poissons.
Il revint de l'église plus pensif que de cou-
tume; il avait entendu la Passion. « Oh!
s'écria-t-il, en apercevant la table, est-ce
bien une soirée à souper ! Jésus n'a eu en ce
jour que du fiel pour nourriture et on veut
que je mange ! » Comme on le pressait en' lui
disant qu'il était nécessaire de se nourrir pour
avoir la force de prier ; il demande un peu
d'herbes crues et un verre d'eau. «Voilà,
disait-il, le repas qui convient à un pécheur
le Vendredi-Saint. »
Les charitables hôtes de Benoît éprouvè-
rent une égale difficulté toutes les fois qu'ils
voulurent remplacer quelqu'un de ses misé-
rables vêtements par un autre un peu moins
délabré ; on eut toute la peine du monde à
lui faire accepter un vieux chapeau et des
souliers déjà très usés. Il fallut recourir à son
grand amour de l'obéissance pour le détermi-
ner à changer une chemise et un mouchoir
qui tombaient en pièces. Barbe Sori voulut
lui faire un pardessus en toile commune, afin
de couvrir au moins ses haillons. «Userait
bien dommage, répliqua-t-il, de me donner
quelque chose de neuf, mieux vaut le garder
pour de plus nécessiteux. » Ayant été con-
traint de mettre un gilet encore passable, il
le cacha soigneusement dans sa vieille redin-
— 35 —
gote en disant, avec un angélique sourire :
« Il ne faut pas qu'un pauvre fasse montre de
ses beaux habits. » Souvent, pour éviter de
lui faire trop de peine et de violenter sa vertu,
quand on avait du linge à lui offrir on finis-
sait par lui dire : « Eh bien, on le déposera
sur votre couche, vous en ferez ce que Dieu
vous inspirera.» C'est ainsi qu'on essaya de
lui faire prendre une paire de chaussures la
veille de son départ pour Rome ; mais, le
lendemain, on les trouva à la même place.
C'eût été du luxe pour lui. Un prêtre de Rome
le força un jour à recevoir un vieux chapeau
qui ne pouvait plus lui servir. Benoît le
trouva encore trop beau et y fit plusieurs dé-
chirures pour le rendre plus pauvre et s'atti-
rer des humiliations. Un autre, l'abbé Valéri,
son ami intime de Lorette, ayant voulu lui
offrir un peu d'argent pour son voyage :
« Qu'en ferais-je, répondit Benoît, cela ne
sert pas. » Gaudence Sori lui demanda s'il avait
besoin de quelque chose pour la route. Benoît
lui dit : « Je vous serais reconnaissant si vous
vouliez me donner un bâton pour remplacer le
mien qui commence à faiblir. » Et il partit à
jeun et à pied aussi gaîment que s'il fût sorti
d'un bon repas pour entrer dans une confor-
table voiture.
Benoît revint à Lorette, en 1782, pour la
onzième et dernière fois. Dieu lui donna dans
— 36 —
ce pèlerinage une vue assez claire de sa fin
prochaine ; car son confesseur lui ayant de-
mandé en le quittant s'il reviendrait l'année
suivante voir la Madone, il répondit : « Non,
mon père, je dois aller dans ma patrie. » Le
prêtre n'entendant par ce mot autre chose
que la France, ajouta : « Mais vous pourrez
bien repasser par ici? » Benoît se contenta
de répéter : « Mon père, je dois aller dans ma
patrie. » Comme il n'avait passé cette fois que
huit jours à .Lorette, Barbe Sori lui dit en le
quittant : « Au moins revenez chez nous l'an-
née prochaine. » Benoît répondit en souriant :
«Si je ne reviens pas, nous nous reverrons
en Paradis. » Une autre personne, en lui sou-
haitant bon voyage, lui dit : « Au revoir, l'an-
née prochaine. — Je ne le crois pas reprit
Benoît, mais si Dieu le veut, nous nous ver-
rons en Paradis. »
Les époux Sori remarquèrent que depuis
l'arrivée de Benoît dans leur maison, leurs
affaires étaient entrées dans une voie de pros-
périté surprenante. Ainsi l'Arche d'Israël
attirait la bénédiction du ciel sur la famille
d'Obededon qui l'abrita ; ainsi le verre d'eaii
offert au plus humble des enfants de Dieu ne
demeure pas sans récompense.
- 37 —
VI.
Séjour fixe à Rome.-—Piété dans les Prières.
-— Patience du Bienheureux.
Le régime si austère de notre Bienheureux
amena des infirmités précoces. Ses pieds
étaient meurtris, ses jambes se couvrirent de
plaies et s'enflaient à la fatigue. Il fallut re-
noncer aux pérégrinations lointaines. Aussi,
vers l'année 1777, il fixa définitivement son
séjour à Rome et ne l'interrompit que par ses
pèlerinages annuels à Lorette dont nous avons
groupé les faits dans un même chapitre afin
d'éviter les répétitions.
Benoît établissait son domicile dansla.ca-
pitale du monde chrétien, espérant y vivre
plus ignoré et y satisfaire davantage sa piété
dans ses innombrables églises. Mais le but de
la Providence était de fixer cet astre d'édifica-
tion au centre du firmament catholique-, afin
que l'éclat de sa vertu rayonnât jusqu'aux ex-
trémités de la terre.
Labre fréquenta de préférence l'église de
Notre-Dame-des-Monts parce qu'elle apparte-
nait aux religieux appelés Ouvriers Pies, spé-
cialement voués à évangéliser les pauvres. Le
frère chargé d'en ouvrir les portes avait beau
se lever matin, il trouvait le pieux pèlerin
agenouillé sur une pierre du portique en
— 38 —
attendant de pouvoir entrer. Il allait alors
prendre sa place à l'angle delà balustrade du
maître-autel où il se sentait moins dérangé
par les allants et les venants ; il y passait la
journée entière ne sortant que quelques ins-
tants lorsque la faim l'obligeait à se mettre
en quête de sa chétive nourriture, ou qu'il
savait pouvoir assister dans une autre église,
soil aux Oraisons de Quarante Heures, soit à
des prédications, bénédictions ou cérémonies
particulières.
Sa modestie, loin de le soustraire aux re-
gards, comme il l'eût désiré, le signala peu à
peu à l'attention des personnes pieuses et lui
attirait chaque jour quelque nouvel admira-
teur. Mais, étant continuellement absorbé en
Dieu, il n'y prenait pas garde et son recueille-
ment devenait ainsi le protecteur de son
humilité.
C'était pour lui une bonne fortune de pou-
voir entendre un sermon. Le P. Migliarési
rapporte que pendant plusieurs années il l'a
remarqué à toutes les instructions et catéchis-
mes qu'il fesait trois fois par semaine. « Il
était, dit ce religieux, debout, appuyé contre
un pilier voisin de la chaire, et, le voyant si
attentif, je me disais : « Cet homme apprend
sans doute mon discours par coeur afin de le
conserver ensuite par écrit. »
Plusieurs personnes ont avoué avoir été
— 39 — -
souvent frappées de son attitude au point
qu'elles fesaient beaucoup plus d'attention à
sa ferveur qu'au saint sacrifice, et qu'elles
avaient été réduites à entendre une seconde
messe pour satisfaire au précepte.
Un habitué de Notre-Dame-des-Monls di-
sait, en le montrant à un de ses amis ; « Voilà
un saint de gros calibre, nous en entendrons
un jour des nouvelles. Quand je le vois dans
la contemplation, je pense en moi-même :
heureux mortel ! qui sait ce que tu vois dans
la lumière divine !
Une pieuse dame, se trouvant un jour côte
à côte avec lui, à la table de communion,
avoua qu'elle se disait à elle-même : « Oh !
non, je ne suis pas digne d'être à sa droite ;
je m'estimerais heureuse d'être à sa gauche
en Paradis. »
Un jour, le Père Reder officiait à la grande
messe de l'adoration perpétuelle ; étant assis
pour le Credo, il fut frappé de voir, du côté
de l'Evangile, un pauvre, prosterné comme
un chérubin. Après la cérémonie, qui fut lon-
gue, il le trouva dans la même posture ; il
revint, quatre ou cinq heures après, et cet
ange terrestre était toujours sur la même
dalle, immobile comme un adorateur de mar-
bre. « Oh! pour le coup, s'écria le religieux ,
cet homme pourrait suffire seul à toutes les
heures d'adoration. Quelle honte, ajoula-t-il,
— 40 —
pour nous, chrétiens, qui trouvons une heure
sj longue aux pieds du Sauveur, et encore
nous faut-il coussins et prie-dieu et cent au-
tres adoucissements, tandis que voilà un pau-
vre hère, mal vêtu et mal nourri, épuisé de
pénitences et qui depuis une demi-journée se
tient là, sur le pavé, sans aucune commodité
et sans même changer d'altitude. »
Un soir, Benoît assistait à la prière com-
mune dans un hospice, au milieu d'une réu-
nion de pauvres. Oh récitait par trois fois,
selon l'usage, cette Oraison Jaculatoire : Loué
et remercié soit à jamais l'adorable sacrement
de l'autel; et les assistants répondaient en ré-
pétant les mêmes paroles. Le gardien qui
présidait s'aperçut qu'au moment où il les.
récitait le premier, Benoît au lieu de répon-
dre avec les autres, levait les yeux au ciel,
croisait les bras sur sa poitrine, puis baissait
la tête et l'appuyait contre une crédence. Il
lui en fit des reproches et lui demanda raison
d'une telle omission commise dans une prati-
que à l'honneur du Saint-Sacrement. Le Bien-
heureux ne dit pas un mot pour se défendre
et cependant il ne changea rien à sa manière
de faire. Le gardien, qui connaissait égale-
ment sa ferveur et son obéissance, fut dou-
blement surpris ; il l'examina de plus près et
il acquit la certitude que la force même de sa
dévotion le mettait hors d'état de s'unir de
— 41 —
bouche aux autres dans cette circonstance,
parce que la sensibilité de sa piété envers le
Saint-Sacrement était si vive qu'en l'enten-
dant seulement nommer il se fondait d'amour
et n'était plus maître ni de ses mouvements
ni de sa voix.
Benoît pratiquait à la lettre le précepte de
la prière continuelle. A quel moment du jour
qu'on le rencontrât, on le trouvait ou en
oraison ou à réciter son rosaire. Il ne per-
dait pas un instant • de vue la présence de
Dieu, ce qui fesait dire à un personnage très
vertueux : « Je me contenterais et je serais
même heureux d'avoir dans l'église la ferveur
cl le recueillement que ce pauvre conserve
dans les rues. » Comme il passait agenouillé
la plus grande portion de sa vie, ses genoux
se couvrirent de tumeurs énormes qui lui ren-
dirent cette posture horriblement douloureuse.
Il supporta ce tourment pendant plusieurs
années sans rien dire; mais, enfin, craignant
d'être forcé de renoncer à ses pieux exercices,
il pria quelqu'un de lui procurer l'extirpation
de ces excroissances. On lui prescrivit plu-
sieurs jours de repos au lit. Un tel adoucisse-
ment eût été pour lui plus cruel que le mal
même. Il ne put s'y résoudre et il continua de
souffrir sans en parler. A sa mort, on recon-
nut, à la grosseur de ces tumeurs, quelle
avait dû être la grandeur de son énergie.
— 42 —
Un jour, ne pouvant plus tenir sur ses ge-
noux, il voulut s'asseoir un instant sur un
banc qui était derrière lui ; la place était oc-
cupée par un chien que Benoît fit déloger
sans bruit ; le maître de l'animal, irrité comme
d'une injure personnelle, l'accabla d'insultes
et faillit se porter à le frapper de son bâton.
Le pieux jeune homme se contenta de cour-
ber la tète et continua de prier d'un air qui
attendrit tous les assistants.
Nous placerons ici le récit de quelques au-
tres exemples de patience que nous n'avons
pas eu occasion do rapporter.
Benoît rencontra, dans un de ses voyages,
une bande de vagabonds qui vomissaient
d'horribles blasphèmes. Il les aborde d'un
air humble mais ferme et leur représente l'in-
dignité de leur langage en leur disant : «Mes
amis, ce n'est pas pour cette fin que Dieu vous
a créés et vous conserve sur celle terre. » Ces
misérables, irrités d'une si charitable obser-
vation, se ruent sur le pèlerin, l'accablent de
coups et d'injures jusqu'à ce que deux cava-
liers vinrent à passer et mirent fin à cette scène
barbare. Benoît, au contraire, criait à ses li-
bérateurs : «Laissez faire ces gens-là, ils me
rendent justice. Si vous me connaissiez, vous
verriez que je mérite encore de plus mauvais
traitements. » Une si grande patience opéra
sur deux de ces malfaiteurs le même prodige
— 43 —
de conversion que produisit le martyre de
saint Etienne sur le persécuteur Saul. Us eu-
rent honte d'avoir ainsi traité un si doux
agneau et ils coururent à Lorette pour s'y
confesser avec le plus vif repentir.
Une noble vénitienne, qui connaissait la
vertu de. Benoît, passait un jour sur la place
Trajane ; elle le vit environné d'une douzaine
de mauvais drôles qui, après avoir exécuté
autour de lui une ronde diabolique, se mirent
à l'accabler de coups de pieds, lui tirant la
barbe et les cheveux, enfonçant son chapeau
à coups de poings, le renversant et le couvrant
de crachats jusque dans la bouche et sur les
yeux. Lui, de son côté, ne proférait pas une
parole de plainte et ne faisait pas un mouve-
ment pour se débarrasser. La pieuse dame
comprit bien qu'il saisissait avec bonheur une
occasion de pratiquer la patience jusqu'à
l'héroïsme, mais transportée d'indignation,
elle se précipita au milieu de ces furieux en
s'écriant : « Misérables ! vous arrêterez-vous
et voulez-vous immoler cet innocent comme
les Juifs firent de Jésus-Christ ? — C'est un
fou, répondit cette troupe. — C'est vous qui
êtes des fous, reprit la courageuse femme ; lui
est un saint dont vous ne méritez pas de bai-
ser les pieds. » Et elle les contraignit à relâ-
cher leur victime.
Dans une autre circonstance, Benoît passait
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par une rue qui conduit à Sainte-Marie-Ma-
jeure, lorsqu'un gamin se mit à la fenêtre
pour l'insulter en lui criant : « Gueux ! Vau-
rien ! » et d'autres gentillesses dans ce style.
Le Bienheureux, au lieu d'accélérer sa mar-
che, la ralentit au contraire comme pour se
donner le loisir de goûter les délices de l'in-
jure, ce qui fit dire à un passant : « Voilà une
vertu vraiment évangélique. »
Une personne ayant remarqué plusieurs
fois que les enfants le traitaient do voleur et
de fou et lui jetaient des pierres et des or-
dures, l'engagea à porter plainte contre les
plus hardis et lui offrit même d'intervenir
auprès de l'autorité pour le délivrer désor-
mais de pareils outrages. « Oh ! répondit
alors Benoît, ne faites rien de tout cela, je
vous en supplie; car je n'en vaux pas la
peine. »
VII.
Les Confesseurs de Benoît.
Benoît Labre s'adressa successivement à
un grand nombre de directeurs à cause de sa
vie nomade et de son invariable habitude de
quitter aussitôt un prêtre qui laissait percer
de l'estime pour sa vertu et qui le prenait,
comme il disait lui-même, pour quelque chose
de bon. Un des plus marquants fut le Père
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Temple, chargé d'entendre les pèlerins fran-
çais à Lorette. La première fois que Benoît se
présenta au tribunal de ce savant pénitencier,
celui-ci n'étant pas accoutumé à rencontrer
une telle componction unie à une si parfaite
innocence, fut frappé de voir un mendiant
réciter son Confiteor en tremblant de tous
ses membres comme aurait fait un homme
prêt à recevoir sa sentence de mort. Il crut
que son pénitent entrait dans un accès de
fièvre. « Si vous êtes malade, lui dit-il,
nous suspendrons votre confession. — Mon
père, je ne sens aucun mal. —D'où vient donc
que vous tremblez ainsi?—Ah! mon père,
un criminel comme moi pourrait-il ne pas
trembler devant le représentant du Souverain
Juge ? » Le confesseur crut alors qu'il allait
entendre le récit des plus grands crimes,
mais quelle fut sa stupéfaction, lorsque les
questions les plus minutieuses ne purent lui
faire découvrir dans toute la vie de ce jeune
homme de vingt-sept ans, non pas seulement
une faute grave, mais pas même un péché vé-
niel délibéré, au point qu'il n'osa pas l'ab-
soudre faute de matière suffisante, et qu'a-
près lui avoir donné une simple bénédiction
il l'envoya communier. Encore pour vaincre
l'humilité de Benoît, qui se croyait toujours
indigne du pain des anges, il fallut prononcer
le grand mot d'obéissance. Le Bienheureux ne
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sut jamais résister à ce mot ; il exerçait sur
lui une influence magique qui. lui aurait fait
franchir des montagnes.
Le savant P. Gabrini, curé de la paroisse
des SS. Vincent et Anastase, a été le plus
longtemps chargé de la direction de notre
Bienheureux. Il voulut, dès le principe, s'as-
surer de l'instruction religieuse de son péni-
tent, et il admira les hautes connaissances et
les vues particulières que le Saint-Esprit lui
avait données, non-seulement sur les princi-
paux mystères de la foi, mais aussi sur les
questions de spiritualité et sur les divines
Écritures. Cet éminent directeur avoua, mal-
gré ses profondes études personnelles, qu'il
aurait pu apprendre beaucoup à l'école de son
humble disciple.
Le P. Gabrini s'appliqua spécialement à re-
chercher si c'était par une inspiration de Dieu
ou par un caprice de sa propre volonté que
Benoît avait embrassé un genre dévie si éloi-
gné de la voie commune. Pour le connaître,
il le pressa à plusieurs reprises de quitter
cette existence vagabonde et de chercher une
profession plus conforme à sa naissance et à
ses éludes. Le Bienheureux répondit qu'il
était prêt à tout, mais que n'ayant fait l'ap-
prentissage d'aucun élat, il ne savait guère
quel choisir. Le Père, poussant plus loin
l'épreuve, répondit : « Et pourquoi ne vous
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mettriez-vous pas en service!—;Mon Père,
je ne connais personne ici.—Je vous aiderai
à trouver une place. —Je dois vous avertir
que mon savoir faire ne s'étend pas plus loin
qu'à laver la vaisselle dans quelque cuisine.
— Eh bien proposez-vous pour marmiton. »
Le docile jeune homme se met en quête, et
retournepiusieursjoursaprès dire humblement
à son directeur : « Mon Père, on s'est moqué
de moi partout et l'on m'a répondu que per-
sonne ne voudrait de moi avec une tenue si
misérable et une si frêle constitution. » Le
prêtre admira une disposition si parfaite à
l'obéissance et lui permit de persévérer dans
sa manière de faire, si excentrique qu'il la
reconnût. Ce savant directeur fut d'accord
sur ce point avec tous les confesseurs de
Benoît qui, sans exception, ont jugé sa voca-
tion prodigieuse, mais surnaturelle. Voici
comme il justifie son sentiment dans sa dépo-
sition juridique :
«Personne, dit-il, ne peut exécuter des
oeuvres si héroïques et porter la vertu à un
degré si sublime sans une grâce très extraor-
dinaire. Or, celte grâce, indispensable pour
soutenir une telle façon de vivre, Dieu ne
l'aurait pas accordée à son serviteur si ce ré-
gime n'eût été digne d'approbation aux yeux
de son infinie sagesse. »
La dernière année de sa vie, Benoît eut
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pour directeur le docteur Marconi, profes-
seur de théologie au séminaire romain. Le
pauvre pèlerin débuta, suivant son usage,
par une confession générale : ses larmes abon-
dantes baignèrent le gradin de l'agenouilloir.
Il se croyait le plus grand des pécheurs ; le
prêtre ne vit en lui qu'un grand saint. Il fut sur-
tout frappé de son humilité. Il voulut savoir
parfois ce qu'il pensait lui-même des lumiè-
res surnaturelles qu'il recevait de Dieu, mais
il ne put jamais obtenir que cette réponse :
« Mon Père, c'est à vous d'en juger; qu'en
sais-je, moi, qui suis un ignorant?» Benoît
cachait avec soin tout ce qui eût pu donner
à connaître qu'il avait fait des études et qu'il
appartenait à une honorable famille, et ce
confesseur, qui fut en même temps son pre-
mier historien, n'apprit lui-même ces détails
qu'après la mort du Bienheureux.
Un jour, l'abbé Marconi, touché de l'ex-
trême dénûment de son pénitent, eut la pen-
sée de le secourir. Il hésita, cependant, parce
qu'il s'était imposé la loi de ne jamais donner
à ceux qu'il dirigeait, de peur de rendre la
confession intéressée ; il jugea néanmoins
qu'il y avait lieu de faire une exception.
Pendant qu'il était dans ces réflexions, dont
il n'avait rien laissé percer, quelle fut sa sur-
prise d'entendre Benoît lui dire : «Mon père,
vous songez à me faire l'aumône, mais je vous
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prie de la réserver pour de plus nécessiteux;
je n'ai jamais rien accepté de ceux qui ont
bien voulu s'occuper de ma conscience.»
C'était, en effet, chez le saint pauvre, une
règle invariable et il aurait plutôt changé de
confesseur que d'y manquer.
VIII.
Régime de Benoît. — Logement. —■ Alimenta-
tion. — Aumônes.
Benoît Labre pourrait être appelé le Dio-
gene chrétien s'il n'existait un abîme infini
entre le principe d'orgueil qui fesait agir le
cynique et l'amour de Jésus-Christ qui ins-
pira le dépouillement du pauvre pèlerin.
Notre Bienheureux voulut réaliser à la let-
tre celte parole du Sauveur : Le Fils de l'Hom-
me n'a pas où reposer sa tête ; et cette autre :
Ne vous inquiétez pas du lendemain : à chaque
jour suffit son mal.
On se souvient que dans les premiers temps
de son séjour à Rome, Benoît avait établi son
gîte nocturne dans un trou de mur delà place
Monte-Cavallo. Au retour d'un de ses voya-
ges, il trouva cette tanière fermée par une
construction et alors il se retirait la nuit dans
une grotte creusée au lieu du martyre de
saint Sébastien. Plus tard, il se réfugia dans
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