Vie du R. P. J.-P. Gury, de la Compagnie de Jésus, par un Père de la même Compagnie [le P. Gabriel Desjardins]

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J. Lecoffre (Paris). 1867. Gury, J. P.. In-18, VIII-252 p..
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Publié le : mardi 1 janvier 1867
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VIE
L'L
R. P. J.-P. GURY
LE PIY. TV P. F.T LITH. MARCHF.SSOl
VIE
DU
R. P. J.-P. GURY
DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS
PAR UN PÈRE DE LA MÊME COMPAGNIE
rir simplex et rècttis, et
timens Deum et recedens a
malo. (Job. i. 1.)
Vals-près-le-Puy (Haute-Loire), chez le Directeur
du Messager du Cœwr de Jésus
PARIS
JACQUES LECOFFRE
Rue Bonaparte, go
LYON
ANC. MAISON PÉRISSE
Rue Mercière, 47
1867
Le nom du Père J. - P. Gury appartient
désormais à l'histoire. Il a sa place dans les
annales de la théologie morale, à côté de
celui de S. Liguori et de ses plus fidèles dis-
ciples.
La vie du P. Gury s'est écoulée simple et
obscure, mais elle a été pleine devant Dieu ;
elle s'est consumée tout entière dans les tra-
vaux les plus utiles à l'Eglise. Le clergé a
trouvé dans sa science des lumières abondan-
tes pour le diriger à travers les difficultés du
saint ministère, en même temps que, dans
son commerce facile et bon, il rencontrait
l'adoucissement aux peines de l'apostolat.
VI
Les nombreux élèves qu'il a formés avaient
en lui un père plus qu'un maître ; et, dissé-
minés aujourd'hui sur toutes les plages du
monde, ils aiment à se rappeler le guide
chéri de leur jeune âge; les religieux, ses frè-
res, qui ont partagé avec lui les travaux de
l'enseignement et de la prédication, l'aimaient
comme l'ami le plus serviable et le plus ca-
pable de faire oublier les fatigues par son
inaltérable gaîté. Les fidèles, au salut des-
quels il consacrait les loisirs que lui laissaient
ses travaux théologiques, ne pouvaient assez
admirer sa bonté accessible à tous ceux qui
venaient réclamer les secours spirituels, et
souvent temporels, dont ils avaient besoin.
Le P. Gury fut vraiment l'homme simple et
droit y craignant Dieu et fuyant le mal dont
parle l'Ecriture. Durant sa carrière si remplie,
en rapport avec tant de classes de personnes,
il n'en blessa jamais aucune. Aussi, sa mort
a été un deuil véritable pour tous ceux qui
le connurent,
VII
A ces pieux fidèles, qui, de leur vie, n'ou-
blieront celui qui fut leur guide et leur conso- -
lateur ; aux prêtres , qui ont tiré tant de
secours de ses œuvres théologiques ; à ses frè-
res, qu'il aima tant et dont il fut si tendre-
ment aimé, nous offrons cette notice ; nous
croyons répondre à leurs désirs, en reprodui-
sant les traits si simples, mais si touchants,
du célèbre théologien. Qu'on ne s'attende pas
à rencontrer dans notre récit ces grands évé-
nements qui figurent si bien dans la biographie
des hommes placés à la tête de leur siècle.
Le P. Gury, par la nature même de ses tra-
vaux , fut en dehors des agitations de cc
monde. C'est l'homme de foi et de zèle; c'est
le parfait religieux ; c'est le savant théologien
dont nous voulons, selon notre faible pou-
voir, esquisser le portrait. Il nous fut donné
de passer plusieurs années avec lui ; nous
avons partagé ses travaux. Dans nos rapports
de tous les jours, nous avons su apprécier
ce que son cœur renfermait d'affection, son
VIII
âme de sainteté, et son esprit d'intelligence.
Puissions-nous dans ces courtes pages repro-
duire avec vérité cette physionomie douce et
bienveillante dont la vue était pour nous une
source de si fraternelles jouissances!
Vais, 2 août 1866, fête de S. Alphonse-
Marie de Liguori.
1*
VIE
DU
R. P. J-p. GURY
CHAPITRE PREMIER
La famille chrétienne.
Au sein de la Franche-Comté, dans une petite
paroisse du diocèse de Besançon nommée Mailleron-
court, vivait, au commencement de ce siècle, une
famille qui rappelait les anciens temps des patriar-
ches. Vouée aux travaux de la campagne, mais jouis-
sant d'une honnête aisance, elle voyait habiter sous
le même toit le robuste vieillard à peine courbé sous
le poids de ses 80 ans, ses fils dans toute la vigueur
de la maturité, puis un essaim de jeunes gens et de
petits enfants, espoir des temps à venir. Loin du tu-
multe qui alors agitait l'univers, la paix s'était réfu-
giée dans cette humble demeure. Là, pas d'autre
2
ambition que celle de jouir en pleine sécurité du bon-
heur que Dieu y avait fait naître, et de bénir l'Au-
teur de tout bien.
La France alors se précipitait dans l'impiété avec
une sorte de délire ; mais le courant n'avait pas en-
traîné la modeste famille, qui continuait à aimer et à
servir le Dieu de ses pères. Elle avait même l'hon-
neur de compter parmi ses membres un ministre des
autels. Surpris au début de sa carrière ecclésiastique
par les fureurs de la révolution, Jean-Baptiste Gury
avait courageusement accepté les privations de l'exil.
Il était venu en Allemagne chercher le droit de ser-
vir Dieu dans la carrière sacerdotale et dans la vie
religieuse. Uni aux débris dispersés de l'ancienne
Compagnie de Jésus, qui s'étaient rassemblés sous le
titre de Pères du Sacré-Cœur, le P. Gury acheva ses
études, prononça les vœux de pauvreté, chasteté et
obéissance, et fut ordonné prêtre le 22 décem-
bre 4798. Le directoire régnait alors en France ; il
renouvelait contre les prêtres la persécution des ter-
roristes, avec cette seule différence qu'au lieu de les
faire périr sur les échafauds, il les envoyait mourir
de misère sur les plages brûlantes de la Guyane. Le
nouveau prêtre dut se résigner à attendre dans l'exil
des temps meilleurs.
Il remplit chez les Pères du Sacré-Cœur, et plus
tard chez les Pères de la Foi, d'importantes fonctions;
en particulier, celles de maître des novices à Rome.
Dès que la Compagnie de Jésus fut rétablie, il s'em'
3
pressa de solliciter son admission ; et là encore,
après trois ans de vie religieuse, il fut chargé de for-
mer les novices réunis à Montrouge. Sa prudence, sa
piété et son dévouement le rendaient merveilléuse-
ment apte à ces délicates fonctions. Pendant les douze
ans qu'il les remplit, de 1818 à 1830, il acquit des
droits impérissables à la reconnaissance de la Com-
pagnie de Jésus. Depuis 1830, il exerça les emplois
de Recteur, de compagnon du Père Provincial et de
Père Spirituel. Il mourut à Dôle, le 6 mai 1854, en
réputation de sainteté (1).
Ce vénérable religieux conserva toujours la plus
tendre affection pour sa famille, mais une affection
toute surnaturelle, cherchant le bien de leurs âmes
plus que leurs intérêts temporels. Présent, il était le
conseil de ses nombreux parents, qui le vénéraient
comme un père ; absent, il leur écrivait fréquem-
ment pour les consoler dans leurs peines, les encou-
rager, et, au besoin, les stimuler dans le service de
Dieu. Ses avis paternels ne contribuèrent pas peu
aux grandes vertus que l'on admira dans cette fa-
mille de bénédiction.
Le P. Jean-Pierre Gury, notre théologien, fut
l'objet d'un amour spécial de la part du saint reli-
(1) Voyez la notice sur le P. J.-B. Gury. Notices histori-
ques sur quelques membres de la Société des Pères du Sa-
cré-Cœur et de la Compagnie de Jésus, par le P. Achille
Guidée.
4
gieux. Celui-ci avait pressenti ce que Dieu devait
faire par son neveu en faveur de l'Eglise. C'est pour-
quoi il le suivait avec toute la sollicitude d'un père
dans chacune des positions que lui faisait la Compa-
gnie ; il l'animait dans ses découragements, le félici-
tait cordialement de ses succès, et en tout lui prodi-
guait les conseils de sa vieille expérience.
Son frère aîné, père de notre théologien, était un
de ces hommes de forte trempe, tels que n'en pro-
duit plus notre siècle. « Votre père, écrivait le P.
'J) Jean-Baptiste à son neveu, est un homme plein de
» foi, pieux,' droit et d'un cœur excellent. » Ces
quelques mots peignent au naturel cet enfant de la
Franche-Comté, fidèle aux enseignements de l'anti-
que foi, qui, chargé d'une nombreuse famille, l'éleva
dans les principes de la plus solide piété, et fut con-
stamment un modèle pour tous les habitants de sa
paroisse. Il atteignit sans infirmité les limites extrê-
mes de la vieillesse, honoré de tous comme le pa-
triarche de la contrée. Il aurait pu encore prolonger
de quelques années sa longue carrière ; la fidélité
scrupuleuse à ce qu'il croyait un devoir abrégea ses
jours.
C'était en 1848, le 30 juillet, jour fixé pour les
élections municipales. Doyen d'âge de sa commune,
à lui revenait la charge de présider le scrutin. Il
remplit consciencieusement ces fonctions, et, de toute
la journée, il ne quitta pas l'urne où étaient déposés
les suffrages, La fatigue lui occasionna une cruelle
5
maladie à laquelle il succomba après trois semaines
de grandes souffrances, supportées avec la plus ad-
mirable patience. Le courageux vieillard ne se fit pas
illusion sur les suites de sa maladie. Dès le début, il
demanda tes derniers Sacrements ; et plusieurs fois,
durant ce court intervalle, il voulut recevoir de nou-
veau le saint Viatique.
« Oui, mon Dieu, répétait-il souvent après la
» communion, oui, mon Dieu, vous vous êtes donné
» tout à moi, je me donne tout à vous. Je vous offre
» mes souffrances, mon corps, mon âme ; je vous
» fais de bon cœur le sacrifice de ma vie, je ne dé-
» sire pas de vivre, mais plutôt de mourir. » Un jour
son vénérable frère, le P. Jean-Baptiste, accouru à
la première nouvelle de sa maladie, lui disait que
Dieu par l'intercession de la Sainte Vierge lui avait
fait beaucoup de grâces pendant sa vie. « Oh! oui,
» répondit-il, que de grâces il m'a accordées !
» aidez-moi à le remercier; j'en ai reçu beaucoup
» pour moi, et beaucoup pour mes chers enfants !
» S'ils étaient ici!. Je remercie Dieu de vous
» avoir amené près de moi. Pour le reste, que sa
» sainte volonté soit faite ! » Il revenait souvent sur
ces sentiments de reconnaissance et de conformité à
la sainte volonté de Dieu. Quelquefois il disait à
son frère : « Oh! demandez bien pour moi la foi. La
» foi ! Il faut la foi toujours, surtout dans la maladie.
» Je voudrais bien prier, disait-il encore; mais je
» ne le puis pas; la douleur m'empêche; mes pen-
6
» sées s'égarent. C'est quand on est en santé qu'il
» faut faire le bien ; dans la maladie on ne peut plus
» rien. » Une autre fois, il disait : « J'ai bien lieu
» de craindre, je ne puis rien pour le bien; la justice
» de Dieu est rigoureuse; mais je me confie dans ses
» divines miséricordes puisqu'elles sont infinies. Je
» ne regrette pas la vie, ni les choses de ce monde,
» je sais que je vais mourir; je meurs de bon cœur ;
» je fais à Dieu le sacrifice de tout ; que sa volonté
» soit faite ! » C'est dans ces sentiments si profon-
dément chrétiens que le pieux malade mourut le
20 août 1848.
« Votre père, écrivait le P. Jean-Baptiste Gury à
» son neveu, en lui rendant compte des derniers mo-
» ments de son cher défunt, votre père dans sa
» maladie a eu besoin de grâces extraordinaires ;
» Dieu les lui a accordées ; Marie les lui a obtenues
» en récompense de sa dévotion envers elle, de sa
» foi, de son dévouement et de la générosité avec la-
» quelle il donnait tous ses enfants au Seigneur. Dieu
» l'a encore récompensé de sa charité envers les pau-
» vres dans ces deux dernières années de disette. »
Cet homme vertueux avait rencontré une épouse
digne de lui. Enlevée à l'amour de sa famille dans
un âge peu avancé, en 1833, son souvenir resta tou-
jours vivant dans le cœur de ses enfants, comme ce-
lui de la meilleure des mères.
Leur union avait été bénie; six enfants, fruits de
ce mariage chrétien, grandissaient autour de leurs
7
parents, récompensant par leurs progrès et leur
conduite exemplaire les sacrifices qu'ils s'imposèrent
pour leur éducation. Deux de leurs filles, Maria et
Elisa, entrèrent plus tard dans la congrégation du
Sacré-Cœur, où elles vécurent saintement et laissèrent
en mourant la réputation de ferventes religieuses.
Deux jeunes gens, Joseph et Jean-Pierre, entrèrent
dans la Compagnie de .Jésus. Joseph se dévoua aux
pénibles missions du Maduré. Là, il travailla plusieurs
années au salut des Indiens; mais dans ce climat
brûlant ses forces s'épuisèrent avant le temps. Il
dut quitter sa chère mission, et aller chercher sa
guérison sous un ciel plus doux. Mais, en s'éloignant
du Maduré, il ne quittait pas ses bien-aimés néophy-
tes. Il venait à Bourbon consacrer les restes de ses
forces au bien spirituel des Indiens employés au ser-
vice de la colonie. Ce fut au milieu d'eux qu'il expira
le 7 août 1853.
De cette nombreuse postérité, deux enfants seule-
ment restèrent au foyer paternel : Madeleine, qui
soigna la vieillesse de son père, et mourut sainte-
ment après une vie sanctifiée par les infirmités et
consacrée aux œuvres de la piété chrétienne; et Jean-
Baptiste, qui, entré d'abord au noviciat de la Com-
pagnie de Jésus, comme ses deux frères, fut obligé,
parla faiblesse de sa santé, de rentrer dans le monde.
Il se maria, édifia par sa piété tous ceux qui le con-
nurent, et mourut peu de mois avant son frère, le
P. J.-P. Gury.
8
Tandis que cette branche de la famille Gury don-
nait à l'Eglise tant de prêtres et de religieuses, une
autre branche, non moins prévilégiée, voyait ses en-
fants se vouer également presque tous au service de
Dieu. D'elle était sortie la Mère Marie Félix, morte
en odeur de sainteté, le 16 mars 1865. Elle était Su-
périeure générale de la congrégation de la Sainte-
Famille d'Amiens, à la fondation de laquelle elle
avait eu grande part. La pieuse Supérieure comptait
parmi ses religieuses douze de ses nièces qui s'é-
taient vouées comme elle à l'éducation de la jeunesse
dans cette florissante institution. Enfin, plusieurs au-
tres religieuses de différentes communautés s'ho-
norent de leur parenté avec notre théologien.
Souvent, en lisant les légendes du bréviaire,
nous avons été frappés des paroles qui commen-
cent ordinairement ces pieux récits : Il naquit de
parents d'honnête condition et pleins de piété; ou:
Il naquit de parents d'humble condition, mais
pieux : piis parentibus natus. A la vue du berceau
des Saints, placé le plus souvent dans ces antiques
familles chrétiennes, nous avons admiré cette loi de
la Providence qui a voulu, dans l'ordre moral comme
dans celui de la nature, que toute plante soigneu-
sement cultivée s'épanouît en fleurs splendides et en
fruits savoureux. Heureux l'enfant dont le regard ne
rencontre autour de lui que les exemples de la vertu.
Semblable à l'arbre planté au bord des eaux, ses ra-
cines puisent dans une terre fertile les richesses
9
de son feuillage et de ses fruits. Son âme, au mi-
lieu de cette douce atmosphère, s'imprègne de foi;
toutes les vertus y croissent comme dans leur sol na-
tal. On dirait que Dieu a voulu résumer en lui toutes
les vertus de ses ancêtres. Il en fut ainsi du savant et
pieux théologien dont nous écrivons la vie.
CHAPITRE Il
L'enfance. La vocation. Le noviciat.
Jean-Pierre Gury naquit à Mailleroncourt, le 23
janvier 1801. L'Eglise célébrait, en ce jour, la fête de
saint Raymond de Pégnafort, le grand docteur qui,
le premier, écrivit une Somme de théologie morale.
Etait-ce coïncidence fortuite, ou .dessein providentiel
qui plaçait la naissance du P. Gury sous les auspices
du Saint dont il devait reprendre l'œuvre, en l'adap-
tant aux besoins des temps modernes? Pour nous,
qui ne croyons pas au hasard dans les. choses de ce
monde, nous aimons à penser que Dieu voulut que
le saint moraliste des anciens jours veillât sur le
berceau de son successeur.
Les détails nous manquent sur sa première enfance.
Mais ce que nous avons dit de sa famille, suffit à
montrer combien fut chrétienne la première éduca-
tion qu'il y reçut. Pressentant qu'un jour Dieu l'ap-
11
pellerait aux honneurs du sacerdoce, ses parents ne
reculèrent pas devant des dépenses considérables
pour leur position, et ils l'appliquèrent aux études
littéraires. Le petit séminaire de Luxeil d'abord, puis
un établissement ecclésiastique de Lyon le reçurent
comme élève. Pierre Gury s'y montra ce qu'il fut
toujours. Rien de brillant dans ses classes ; mais un
jngement solide, de la pénétration, et un travail opi-
niâtre lui méritèrent un rang honorable parmi ses
compagnons d'études. Ces qualités devaient un jour
lui faire un nom dans la théologie.
Au séminaire, Gury fut aussi compté parmi les élè-
ves pieux. Docile envers ses maîtres, bienveillant et
serviable avec ses camarades, plein de gaîté et d'en-
train, il était aimé de tous. Aussi, quand il eut
quitté son pays pour entrer dans la Compagnie de Jé-
sus, son souvenir se conserva parmi ses anciens con-
disciples du diocèse de Besançon. Il n'y revint pas
souvent ; mais lorsqu'une circonstance heureuse le
ramena après de longues années au pays qui l'avait
vu naître, l'accueil plein de cordialité qu'il reçut de
ses frères dans le sacerdoce lui prouva combien sa
mémoire était vivante parmi eux. Il était alors l'une
des gloires de la théologie, et le clergé de Besançon,
juste appréciateur de ses mérites, était heureux de
fêter son illustre compatriote ; mais ceux de ces bons
prêtres qui l'avaient connu dans les classes, embras-
saient avec plus d'effusion l'ami de leur enfance que
le célèbre moraliste.
12
Gury venait de terminer ses premières études. Le
temps était venu pour le jeune séminariste d'aborder
le cours de théologie. Ses succès dans les classes,
son amour du travail, sa conduite exemplaire, lui
permettaient d'aspirer à de belles positions dans le
clergé séculier. Mais la voix de la grâce avait parlé
à son cœur.
La Compagnie de Jésus sortait de ses ruines. Pie VII
avait depuis peu d'années publié la bulle de son ré-
tablissement. Partout se fondaient de nouvelles mai-
sons. Les contrées catholiques s'empressaient de rap-
peler les enfants de saint Ignace ; les pays lointains
redemandaient leurs anciens missionnaires. La Provi-
dence, toujours prête à son heure, envoyait de nom-
breux candidats à l'institut renaissant. En France,
ainsi qu'en Italie, en Suisse et en Espagne, une jeu-
nesse nombreuse se pressait aux abords du noviciat,
jalouse de reproduire les exemples de dévouement
des anciens membres de la Compagnie. En attendant
qu'une nouvelle tempête la dispersât, la Société tra-
vaillait activement à ce travail de réorganisation.
Elle avait ouvert un noviciat à Montrouge, aux por-
tes mêmes de Paris, cette grande cité où s'agitait
alors un libéralisme aussi intolérant qu'hostile à toute
institution religieuse. Le P. Jean-Baptiste Gury,
oncle de notre théologien, était chargé de la forma-
tion des novices.
A peine âgé de vingt ans, Jean-Pierre Gury se
sentit attiré, lui aussi, vers la Compagnie de Jésus.
13 -
L'exemple de son oncle, celui de plusieurs autres
prêtres vénérables de la Franche-Comté qui combat-
taient vaillamment sous l'étendard de saint Ignace, en-
ia. celui de plusieurs de ses condisciples qui venaient
d'entrer au noviciat, excitèrent en lui le désir de
partager leur sacrifice. Aussi, renonçant généreuse-
ment au bonheur paisible qui l'attendait dans sa fa-
wlle, il vint frapper aux portes du noviciat. Mais
il dut acheter la faveur qu'il sollicitait par un dé-
vouement de plusieurs années.
Dans les premiers temps qui suivirent le rétablis-
sement de la Compagnie, le nombre de ses ouvriers
était loin de suffire aux besoins des établissements
qu'elle avait ouverts en France. Car, à la première
nouvelle du grand acte par lequel Pie VII avait ré-
tabli l'ordre de saint Ignace, les Evêques, remplis
du souvenir des anciens succès des Jésuites dans
l'éducation, s'empressèrent de leur offrir leurs sémi-
naires. Un refus douloureux fut la réponse nécessaire
à beaucoup de ces bienveillantes sollicitations. Mais
les Supérieurs ne purent résister aux instances plus
pressantes de plusieurs Prélats ; d'ailleurs le zèle de
la gloire de Dieu entraînait à entreprendre au-delà
du possible. On eut confiance en la Providence, et
hVil séminaires furent acceptés. Les religieux de la
Compagnie ne suffisaient pas aux exigences de l'en-
seignement, il fallut recourir à des ecclésiastiques sé-
culiers qui, sous le titre d'auxiliaires, vinrent en aide
aux Jésuites ; et souvent aussi les postulants de la
li -
Compagnie furent envoyés dans ces séminaires avant
d'être admis aux épreuves du noviciat. Ils faisaient
ainsi l'essai de leur vocation, et commençaient déjà
à servir la Société dont ils devaient un jour devenir
les enfants.
Pierre Gury fut donc admis comme auxiliaire ;
pendant près de quatre ans il enseigna la grammaire
ou exerça la surveillance dans la maison du Blamont,
succursale du petit-séminaire de St-Acheul, près d'A-
miens. Parmi les élèves qui furent alors sous sa con-
duite, était Mgr Malou, qui, devenu Evêque de Bru-
ges, aimait à se rappeler son ancien surveillant,
devenu, comme lui, l'une des gloires de la théologie.
Après avoir montré, dans cette longue épreuve, ce
que l'on pouvait attendre de son dévouement, Pierre
Gury se vit enfin reçu au nombre des novices; et
le 22 août 1824, il entra àMontrouge.
La formation du religieux n'est pas l'œuvre d'un
jour, surtout dans un institut qui embrasse les grandes
œuvres de l'apostolat. Le novice doit s'appliquer,
avec une ardeur incessante , à régler toutes les af-
fections de son âme, à amortir ses passions et à re-
porter tous ses désirs vers les seuls biens véritables;
et, dans ce but, doit se plier à toutes les pratiques
de l'abnégation et du dévouement. La perfection de
sa vie dépend de la fidélité qu'il aura fait paraître
dès le début de sa carrière. Tel il se montre au no-
viciat, tel on le retrouve d'ordinaire dans tout le
cours de sa vie. Ainsi en fut-il du P. Gury.
45
Dès le commencement de son noviciat, il fit
l'htîmme réfléchi et réglé, prenant au sérieux tous les
devoirs de la vie religieuse, édifiant ses frères par sa
régularité, les égayant par sa joyeuse humeur, sim-
ple dans sa piété comme dans ses manières, toujours
prêt à obliger tout le monde. Ce sont ces qualités,
perfectiomnées par la longue pratique de la vie reli-
gieuse, qui omt fait du P. Gury un vrai modèle pour
ses frères, et qui lui ont mérité l'affection de tous
ceux qui vécurent avec lui.
Burant le cours du noviciat, saint Ignace ne permet
pas à ses enfants l'étude des sciences même ecclésias-
tiques. Il ne croit pas que ce soit trop de deux ans
consacrés exclusivement à l'acquisition des vertus
solides. Tout le travail du novice doit donc être de
̃ former en lui-même l'homme spirituel. Une seule
étude lui est permise dans ce temps d'épreuve, celle
de la spiritualité, telle qu'elle est renfermée dans les
règles de la Société. Mais cette unique étude, saint
Ignace la veut constante et sérieuse ; aussi le maitre
des îovices a-t-il parmi ses principales obligations,
celle de faire comprendre à ses disciples la lettre et
l'esprit des constitutions. Leur explication fait l'ob-
jet des conférences qu'il leur donne tous les jours.
Notre fervent novice entra pleinement dans la pen-
sée de son bienheureux Père. Aux exercices d'humi-
lité, d'abnégation et de prières qui remplissent la
journée du novice, il joignit l'étude consciencieuse
de son institut. A Montrouge d'abord, sous la direc-
16 -
tion de son oncle, puis à Avignon, sous celle du P.
Renauld, il recueillait jour par jour les explications
données par ces deux habiles maîtres; il les résu-
mait soigneusement dans un cahier qu'il conserva
toute sa vie, et qu'il avait intitulé : Résumé des con-
férences spirituelles du noviciat; et recueil de
pensées pieuses, commencé à Montrouge, sous les
auspices de la Sainte Vierge, 8 septembre 4824, fête
de la Nativité; et continué à Avignon, le 13 no-
vembre, fête de saint Stanislas, années 1825, 4826.
En parcourant cet abrégé substantiel et méthodi-
que des conférences du noviciat, nous ne savions
qu'admirer davantage, de l'exactitude du pieuxjeune
homme, ou de l'intelligence et de la netteté avec la-
quelle, encore sans expérience des choses spiri-
tuelles, il reproduisait les enseignements de ses maî-
tres.
Ces instructions que le fidèle novice confiait au
papier, il les gravait plus profondément dans son
cœur. Ses compagnons n'auraient jamais soup-
çonné quel travail de la grâce cachait son extérieur
jovial; et cependant, Dieu agissait fortement dans
cette âme droite. Pénétré d'amour envers la divine
bonté et de reconnaissance pour ses bienfaits, Pierre
soupirait après les grandes fatigues de la vie apostoli-
que; son désir allait même plus loin : il souhaitait ar-
demment de couronner par le martyre une vie toute
consacrée à la gloire de Dieu et au salut des âmes.
Voici en quels termes il demandait à Dieu cette
- 17 -
2
faveur. La prière est un peu longue, mais elle fait si
bien connaître la foi vive et l'ardente charité dont
était remplie son âme, que nous croirions faire tort
au lecteur en lui dérobant une seule ligne de cette
pieuse offrande de soi-même, que faisait déjà le fer-
vent novice. D'autant plus que cette offrande admi-
rable ne fut pas le fruit d'un enthousiasme passager.
Nous la retrouvons dans ses cahiers de notes, au jour
de son ordination sacerdotale ; et un signet, placé à
cette page de son manuscrit, semble indiquer qu'il la
répétait fréquemment.
Acte de mon entier dévouement au service de Dieu.
« Divin Jésus, mon très-doux et très-aimable Sau-
veur, moi, Jean-Pierre Gury excité par le désir de
vous témoigner ma reconnaissance et mon amour
pour toutes les grâces que j'ai reçues de votre infinie
bonté; et en particulier, de m'avoir fait naître dans
le sein de l'Eglise catholique, apostolique et romaine ;
de m'avoir inspiré les sentiments dans lesquels je
suis de me consacrer à vous, d'embrasser l'état ecclé-
siastique et le désir ardent d'entrer dans la Compa-
gnie de Jésus, pour y combattre vos ennemis et les
miens, sous l'étendard de votre croix; je vous pro-
mets fidèle correspondance à la grâce de cette triple
vocation; et je suis résolu de vous faire régner en
maître absolu dans mon cœur, d'étendre de tout mon
pouvoir, la foi que vous êtes venu apporter sur la
terre, de la défendre contre les hérétiques et les in-
crédules, de la ressusciter dans les cœurs où elle est
18 -
éteinte, de la rendre vive et agissante dans le cœur
des pécheurs, et toujours plus féconde dans celui des
justes.
» Je prévois que, vivant dans un siècle si per-
vers, je rencontrerai des obstacles, que je serai ex-
posé à une foule de dangers ; mais appuyé sur votre
force, guidé par vos exemples, excité par votre amour,
ces obstacles ne seront point invincibles ; et les dan-
gers, quels qu'ils soient, ne présenteront rien qui
m'effraie. Fallût-il souffrir la persécution, être char-
gé de chaînes, conduit dans les cachots, et répandre
pour vous jusqu'à la dernière goutte de mon sang,
oh! de bon cœur je le verserai ce sang, peu digne
de vous être offert, et loin d'hésiter à vous faire le
sacrifice de ma vie, c'est là, au contraire, la grâce que
je regarde comme la plus précieuse, la grâce que je
vous demande instamment, et que je vous deman-
derai tous les jours de ma vie, prétendant que dès
ce moment, toutes mes pensées, mes paroles, mes
désirs, mes affections, mes souffrances, soient à cette
fin ; et que tous les mouvements de mon cœur soient
comme autant de voix qui vous demandent conti-
nuellement la grâce du martyre; grâce ineffable!
qui fut toujours l'objet des désirs ardents des plus
grands Saints, et que tous n'eurent pas la faveur
de recevoir ; mais que vous n'avez cependant pas
refusée à certains pécheurs qui semblaient avoir bien
moins fait pour l'obtenir. Aussi n'est-ce point de mes
mérites, mais de votre pure miséricorde que j'ose
19 -
l'espérer. Je n'ai que trop à craindre d'y mettre obs-
tacle par mes infidélités, ma lâcheté, mon peu d'a-
mour pour vous ; mais ce sont les obstacles que je
vais renverser avec le secours de votre grâce, en
m'exerçant continuellement dans la pratique d'un
autre genre de martyre : celui de la mortification en
toutes choses, de l'exacte observance de mes rè-
gles., d'une obéissance aveugle., de l'abnégation
de moi-même., des humiliations., de la pauvre-
té., du saint amour.
» Oui, ô mon divin Rédempteur ! je désire mou-
rir martyr, et je le désire avec toute l'ardeur de mon
âme; mais je le sens, mon désir ne serait qu'illusion,
s'il ne me portait efficacement à mourir sans cesse à
moi-même, pour ne plus vivre que de votre vie di-
vine; s'il n'allumait dans mon cœur le feu de votre
amour., pour être embrasé de ses flammes., consu-
mé par ses ardeurs. C'est donc cette mort conti-
nuelle à tout ce qui n'est pas vous ; c'est donc ce pur
et ardent amour que je vous demande; vous ne me
le refuserez pas, Cœur adorable de mon Jésus ; vous
en êtes la source intarissable, vous êtes venu l'ap-
porter-sur la terre pour en embraser les cœurs. Vous
me demandez le mien ; prenez et embrasez-le ; que
sa vie soit l'amour!. que son élément soit l'amour i
qu'il ne se nourrisse que d'amour!. qu'il ne respire
que l'amour !. qu'il soit enfin la victime de l'a-
mour!. Voilà, ô mon divin Jésus! les sentiments
de mon pauvre cœur, et les désirs que vous m'avez
20 -
inspirés : faites, je vous en conjure, par votre pré-
cieux sang, que mes vœux ne soient point frustrés ;
que le martyre en soit le terme et la couronne; qu'une
amoureuse mortification en soit la voie ; que votre
grâce en soit la force et le soutien! 0 Marie ! vous,
auguste Reine des martyrs, ma bonne et tendre
Mère, joignez-vous à moi, pour obtenir de votre
divin Fils la grâce que je lui demande! Faites qu'a-
nimé de son esprit, et vivant de sa vie, j'aie un jour
le bonheur de mourir de sa mort, et de lui donner
sang pour sang. Ainsi-soit-il. »
Dieu n'accorda pas au P. Gury la grâce qu'il im-
plorait avec tant d'ardeur, de répandre son sang sous
le fer des bourreaux ; il y suppléa par quinze années
de cruelles douleurs, fruits de ses travaux pour la
gloire divine, et par une mort prématurée due aux
excès de son zèle, comme nous le dirons dans le cours
de notre récit.
Son noviciat s'écoula dans ces pieuses occupations,
et le 22 août 1826, fête du saint Cœur de Marie,
après avoir accompli ses deux ans d'épreuves, il fut
admis à prononcer ses premiers vœux. Pierre fit de
grand cœur cette offrande entière de soi-même à
Dieu, et le souvenir du jour où il avait pu se dire
enfin l'enfant de la Compagnie, resta dans sa mé-
moire comme l'un des plus précieux de sa vie. Treize
ans après, à cette même date, il se préparait par la
retraite de trente jours à la profession solennelle ;
et dans ses notes spirituelles nous lisons ces mots :
21 -
r
« h 0e jour. Fête du saint Cœur de Marie, anniver-
sa-ire de mes premiers vœux. » Ce jour-là, ayant
médité sur le mystère de l'Incarnation, il écrivait :
« Oui, /MH/ Oh! mon Dieu! gravez cette parole dans
mon cœur. 0 ma tendre Mère ! faites que je le dise
toujours comme vous. Je l'ai dit en déposant mes
vœux dans votre cœur maternel ; je le dis encore en
les renouvelant en ce jour où j'en célèbre l'heureux
anniversaire. »
CHAPITRE III
La persécution. Abandon à la Providence. Départ
pour Rome.
Du noviciat, Pierre Gury passa de nouveau aux
agitations de la vie des collèges. Il remplit, pendant
deux ans, au séminaire de Dôle, les fonctions pénibles
de surveillant. Eut-il dans cette charge les succès
qu'il devait obtenir plus tard dans une position plus
élevée ? Il est permis d'en douter. Sa candeur et sa
probité antiques furent plus d'une fois déroutées,
nous a-t-on dit, par les ruses de l'enfance ; mais ce
qui ne lui fit jamais défaut dans cette vie de sacri-
, fices, ce fut le dévouement.
Du reste, cette carrière fut pour lui de courte du-
rée. Le libéralisme de la Restauration se prit d'épou-
vante à la vue de quelques modestes religieux qui,
dans l'obscurité de leurs collèges, s'efforçaient de
réagir contre les débordements de l'impiété. Ceux qui
- 23
sapaient le trône et l'autel, forgèrent d'odieux com-
plots qu'ils imputèrent aux directeurs des huit sémi-
naires confiés par les Evêques aux enfants de Loyola;
et, dans un moment de faiblesse, ils arrachèrent à
l'infortuné Charles X les fatales ordonnances du 16
juin 1828. Les séminaires des Jésuites furent fermés,
et les jeunes gens qui y enseignaient les belles-lettres
-contraints à chercher asile en pays étranger.
Notre paisible surveillant était l'un de ces hommes
noirs que le cynique chansonnier vit avec effroi
sortir de dessous terre pour tramer la chute des em-
pires et plonger dans le cœur des princes et des pon-
tifes un poignard régicide !
Voyons dans quelles dispositions la persécution
trouva ce conspirateur de nouveau genre.
Quand les élèves eurent fait leurs adieux à leurs
maîtres bien-aimés, ceux-ci donnèrent quelques
jours au repos nécessaire après les travaux et les
émotions de cette année si pénible ; puis ils se prépa-
rèrent par les exercices de la retraite aux souffrances
de l'exil. Rien ne surpassa la générosité de senti-
ments que montra alors le P. Gury. Nous en avons
un écho affaibli dans les notes de sa retraite de 1828.
« C'est dans ces circonstances, écrivait-il, c'est dans
ces temps de persécution qu'il y a pour moi une obli-
gation plus étroite de bien remplir mes devoirs. Les
persécutions sont des grâces insignes dont nous de-
vons faire llotre'lwofit. Aucun moment plus favorable
pour avancer dans la vertu. « Potestis bibere calicem
24 -
» meum? » Le temps des épreuves approche; il
faut se tenir ferme pour ne pas tomber. Quand un
grand orage éclate, la tempête emporte au loin les
feuilles qui ne tiennent guère au tronc. Je vais donc,
dans cette retraite, m'attacher solidement au tronc,
qui est Notre-Seigneur. Plutôt mourir, ô mon divin
Jésus, que d'être jamais séparé de vous et de votre
Compagnie. Faites de moi tout ce qu'il vous plaira;
mais que je reste dans votre maison tant que je vi-
vrai : Inhabitem in domo tua, Domine, in longitu-
dinem dierum. Je suis prêt à aller partout, parce que
partout, mon Dieu, vous serez avec moi.
» Les circonstantes présentes sont un motif puis-
sant qui nous porte à la sainteté. Il faut être prêt à
tous les sacrifices, au dépouillement entier de soi-
même ; redoubler d'amour pour la pauvreté qui va
devenir notre mère d'une manière plus étroite ; se
réjouir dans l'espérance de participer aux humilia-
tions de notre divin Sauveur.
» S'il faut aller dans d'autres pays, que de sacri-
fices !
» Inconnu, méprisé, manquant peut-être du néces-
saire ! ce sont les livrées de Jésus-Christ. Pauvreté
de Jésus-Christ que vous êtes aimable ! Alors il faudra
nous mettre à la dernière place. Recumbe in no".
vissimo loco. »
Cette perspective de l'exil dominait alors toutes ses
pensées; l'avenir était sombre; qu'allait-il devenir?
Sans doute il espérait être envoyé dans une maison
25
de la Compagnie hors de France, et il savait qu'un
accueil fraternel lui était réservé ; mais il ne pouvait
ignorer combien c'est un grand sacrifice de renon-
cer à sa langue, à ses usages, aux manières de voir
de sa patrie. Son cœur était prêt à ces épreuves ; mais
se défiant de lui-même, il travaillait à se fortifier de
plus en plus dans ses généreuses résolutions. C'était
Je but de toutes ses méditations. Ecoutons le résumé
de celle qu'il venait de faire sur la fuite de la sainte
Famille en Egypte : -
« 0 mystère ineffable! Est-ce vous, ô mon divin
Jésus ! que je vois fuir devant un faible mortel ? 0
admirable abandon ! C'est pour moi en particulier que
vous avez opéré ce mystère ; c'est pour votre Com-
pagnie. Oh ! qu'il est instructif pour moi, surtout
dans ces circonstances orageuses ! Dans quelques
jours, que vais-je devenir? Il faudra peut-être fuir en
Egypte; aller dans des contrées étrangères, incon-
nues , peut-être éprouver les rigueurs de la pauvreté ;
mais qu'il sera consolant de se voir à la suite de
Marie et de Joseph, manquant de tout; et cependant,
plein de confiance , je m'abandonne à la Provi-
dence divine ; quelque part que j'aille, Jésus sera
toujours avec moi, comme il était avec Marie et Jo-
seph. Quel sujet de confiance ! »
Ainsi, le P. Gury se préparait-il à un entier sacri-
fice. Ferme dans sa vocation, il était résolu à tout
souffrir plutôt que de renoncer à sa promesse. Dieu
se contenta de sa bonne volonté ; au lieu d'un dur
26 -
exil qu'avait accepté d'avance le cœur du saint reli-
gieux, il lui ouvrit l'asile le plus doux pour un étu-
diant de la Compagnie de Jésus. Il reçut ordre
d'aller suivre les cours de théologie au Collégo Ro-
main , et, le 3 octobre, il prenait la route de Rome,
en compagnie de cinq de ses frères.
Le P. Gury était heureux de la part qui lui était
faite. Aller vivre dans la capitale du monde chrétien,
sous le regard paternel du Vicaire de Jésus-Christ,
auprès des restes vénérés de tant de saints Apôtres,
martyrs et confesseurs; habiter la maison dans laquelle
s'étaint sanctifiés les Louis de Gonzague et les Berch-
mans ; fréquenter ces mêmes. classes dans lesquelles
s'étaient succédés les Camille de Lellis, les Léonard
de Port-Maurice, les Rossi et tant d'autres saints per-
sonnages ; où avaient enseigné les Bellarmin, les
Suarez, les Vasquez, les Lessius, les Giustiniani, les
de Lugo, et tous ces illustres docteurs des anciens
temps de la Société de Jésus; aller entendre les le-
çons que donnaient encore dans cette célèbre école
les premiers théologiens de son ordre ; passer quel-
ques années au milieu de ses frères étudiants comme
lui et rassemblés des quatre parties du monde dans
cette première école de la Société ; quel bonheur pour
un cœur chrétien comme l'était celui du P. Gury!
En cette grande circonstance, les encouragements
paternels de son oncle vénéré, le P. J.-B. Gury, ne
lui firent pas défaut. Il lui écrivait, au moment du
départ :
27
« Vous aviez neuf ans quand je revins de Rome ;
vous ne pensiez pas alors que, dix-neuf ans plus tard,
vous iriez faire votre théologie dans cette capitale du
monde et dans ce même Collége Romain, où saint
Louis de Gonzague et Berchmans firent leurs études.
Ce fut la révolution qui me procura l'avantage de
passer six ans à Rome ; c'est l'ordonnance du 16 juin
qui vous procure la même faveur. Comme Dieu sait
tirer le bien du mal ! Qu'il nous est bon de reposer
amoureusement dans son sein, et de n'avoir d'autre
soin que celui de faire tout pour sa gloire ! »
Partis le3 octobre, premier vendredi du mois, sous la
protection du Cœur adorable de Jésus, nos voyageurs -
n'arrivèrent à Rome que le 19 au soir. La route fut -
sanctifiée par toutes les pratiques de la vie religieuse,
égayée par l'esprit de famille qui unissait nos six
voyageurs, et utilement employée à apprendre la lan-
gue de leur nouvelle patrie, aussi bien qu'à visiter les
belles villes du Piémont, de la Toscane et des Etats
pontificaux qui se rencontrèrent sur leur passage.
Nous croyons faire plaisir au lecteur en mettant
sous leurs yeux un extrait du récit que traça de son
voyage le P. Gury lui-même. A une époque où les
moyens de transport sont devenus si aisés et si rapi-
des, un voyage en Italie, tel qu'il se faisait il y a qua-
rante ans, sera une nouveauté pour beaucoup de lec-
teurs. Puis on retrouvera dans ce récit quelques vesr
tiges des mœurs de la vieille Italie, avant qu'elle ne
fût devenue la proie de la révolution.
- 28
« 3 octobre. Départ d'Aix le premier vendredi du
mois, consacré au Cœur de Jésus. Nous étions con-
tents de partir un si beau jour ; c'était pour nous un
heureux présage que toute la suite réalisa. Nous
étions seuls, véritablement en famille.
» Le 4, lendemain de notre départ, à midi, nous
arrivâmes à Antibes, dernière ville de France, où
l'on examina scrupuleusement- nos passeports. Quel-
ques instants après, nous nous trouvâmes au pont du
Var, à la frontière, où il fallut attendre une heure
pour viser et enregistrer nos passeports. Là nous
récitâmes le Memorare en commun pour le salut de
la France, recommandant instamment à Marie ce
royaume autrefois si chrétien et qui lui a été consa-
cré solennellement ; nous saluâmes notre infortunée
patrie en faisant pour elle les vœux les plus ardents ;
surtout celui d'y retrouver, à notre retour, la Reli-
gion plus florissante. Nous la quittions avec regret ;
et cependant nous étions tranquilles, heureux même;
car, pour nous, enfants de la Compagnie, l'univers
est notre patrie.
» Nous franchîmes le pont du Var, et nous nous
trouvâmes dans les Etats du roi de Sardaigne. Il
fallut recommencer les formalités pour les passeports.
En attendant, nous récitions les litanies de la Sainte
Vierge et le Sub tuum, pour nous recommander à
notre bonne Mère dès notre entrée sur la terre étran-
gère.
» Nous arrivâmes à Nice a 5 heures du soir. On
- 29 -
3
nous arrête à la douane pour visiter nos effets, et sur-
tout pour examiner les livres que nous portions.
Nous allions ouvrir nos malles, quand un employé
nous demanda : « Messieurs, de quelle religion êtcs-
vous?)} - Nous le regardâmes, étonnés de cette ques-
tion à laquelle notre habit ecclésiastique semblait
répondre suffisamment. « Mais, de la Religion ca-
tholique, dîmes-nous. Ce n'est pas ce que je de-
mande, reprit-il. De quel ordre êtes-vous (1)?
Nous sommes Jésuites français. Ah ! c'est bien!
vous pouvez passer. » Et ce même titre, qui nous
avait valu la persécution des libéraux en France, était
notre recommandation dans le catholique Piémont.
» Entrés dans la ville, nous nous empressons d'al-
ler au collège de la Compagnie, où nous reçûmes
l'accueil le plus cordial. Quelle bonté ! quel empres-
sement à nous rendre service, quelle charité ! Tous
nous regardaient comme des exilés ; et c'était pour
eux un motif puissant de redoubler d'égards et de
bienveillance envers nous. Les conversations se fi-
rent en latin, parce que ces bons Pères n'entendaient
pas le français. C'est la première fois que nous vîmes
des Jésuites avec l'ancien costume de la Compagnie,
ce qui nous plut fort. Le soir, quand on nous con-
(1) En Italie, rcligione s'emploie fréquemment comme syno-
nyme d'ordre religieux. L'ignorance de la langue italienne
donne lieu à la plaisante méprise si bien racontée par le
P. Gury dans son journal de voyage.
30 -
duisit dans nos chambres, pour le coucher, nous fûmes
l'objet d'une cérémonie nouvelle pour nous et qui
nous fit impression. Toute la communauté nous ac-
compagna dans nos chambres avec des bougies allu-
mées; le P. Supérieur lui-même alluma notre lampe,
tandis que les autres Pères s'enquéraient avec solli-
citude de ce qui aurait pu nous manquer ; puis, nous
ayant souhaité une bonne nuit, tous se retirèrent.
Cette touchante marque de charité fraternelle se pra-
tique toujours en Italie à l'égard des nouveaux ve-
nus, le jour de leur arrivée et la veille de leur dé-
part. C'est ce que l'on appelle la cerinata, du mot
italien cerino, petite bougie.
» Le lendemain de notre arrivée, on nous condui-
sit en promenade à la maison de campagne où les
élèves étaient en vacances. Chemin faisant, nous ren-
contrâmes une bande d'élèves, qui, du plus loin qu'ils
nous aperçurent, coururent à nous pour nous bai-
ser la main. Nous étions étonnés et confus de cette
marque de respect à laquelle nous n'étions pas ac-
coutumés en France. Nous ignorions qu'en Italie
c'est l'usage de témoigner ainsi son respect aux ecclé-
siastiques, de même que le font les enfants envers
leurs parents. L'un de nous, le P. Déniau, voulut se
soustraire à cet honneur, et s'esquiva ; mais les élè-
ves lui coururent après, et force lui fut comme à
nous de laisser baiser ses mains et par cette première
bande et par les autres que nous rencontrâmes encore
sur la route. La maison de campagne est bâtie dans
- 34 -
un site enchanteur, sur le penchant d'une colline
d'où elle domine la mer. Nous y passâmes une char-
mante journée.
» Le lundi 5 octobre, nous quittâmes Nice à
40 heures du matin, en voiture particulière. Nous ne
devions plus trouver de diligences sur notre route ;
il fallait donc se résoudre à voyager lentement, fai-
sant 12 à 15 lieues par jour, et passant les nuits dans
les auberges. Le conducteur de ces sortes d'équipages
se nomme vetturino (voiturin). Nos Pères de Nice
nous en avaient procuré un, et réglé eux-mêmes
avec lui les conditions du voyage. C'était 30 fr. par
personne pour aller jusqu'à Gênes. D'après le mar-
ché, le conducteur était obligé de nous fournir le
souper et le coucher. Ce genre de contrat, assez en
usage dans ce pays, a le double avantage de proté-
ger le voyageur contre les exactions des aubergis-
tes, et d'activer la marche, le vetturino ayant inté-
rêt à ne pas trop s'attarder en route. Le marché
conclu, le vetturino donne des arrhes, contrairement
à l'usage de France où c'est le voyageur qui les paye.
» Tout étant conclu, nous nous remîmes en route.
Afin d'utiliser notre temps pendant le voyage, nous
traçâmes notre règlement de la journée. Les exer-
cices spirituels se faisaient en commun au signal
donné par le P. Fournier (1), qui avait été établi
(1) Le P. Pierre Fournier, compagnon de voyage du P. Gary,
après avoir terminé avec succès ses études au Collége Romain,
32 -
chef de la bande. Nous n'avions pas de montre, mais
nous allions à peu près.
» Nous avions une grammaire italienne ; nous
nous en servions tour-à-tour, ou nous en faisions la
lecture publique; le P. Déniau (1), qui savait quel-
que peu d'italien, était notre professeur; il. lisait la
leçon et l'expliquait. Nous eûmes bientôt appris les
verbes ; chacun récitait à son tour, avec une véri-
table émulation. La plupart voulaient que la langue
française fût bannie de nos conversations, soit pour
nous exercer à parler latin, soit pour nous essayer à
balbutier quelques mots d'italien. Mais notre chef de
bande fit voir sa rare prudence en modérant notre
ardeur. 11 décréta que nous parlerions français pen-
dant le repas et la récréation qui suivait ; mais seule-
ment alors. Nous nous en tînmes à sa décision.
enseigna pendant plusieurs années la philosophie et la théo-
logie à Fribourg; puis il remplit longtemps les charges de
socius du Provincial de Paris, de Recteur au scholasticat de
Laval. Déjà avancé en âge, il fut choisi pour visiter la mission
de Chine au nom du P. Général, et, la visite terminée, il fut
établi Supérieur de cette vaste mission. Mais le Seigneur ne
tarda pas à récompenser son dévoûment en l'appelant au re-
pos du ciel, le 21 novembre 1855. Il publia, peu de temps avant
son départ pour la Chine, ses leçons de philosophie. Ce cours,
écrit en latin, est remarquable par la clarté et la précision.
(1) Le P. Romain Déniau fut l'un des premiers mission-
naires que la Compagnie envoya à Madagascar en 1844. Sa
vie se consuma dans les utiles et obscurs travaux de la
mission ; il mourut h Nossi-Falez. le ^juillet 18='>1.
- 33
» De Nice à Gênes nous suivîmes sans cesse le
bord de la mer, par une route nouvelle taillée dans le
roc avec des travaux incroyables. D'un côté la mer
s'étendait à perte de vue ; de l'autre s'élevaient des
montagnes dont le sommet se cachait dans les nues.
C'étaient les derniers contre-forts des Alpes. Parfois
ils se retiraient dans l'intérieur des terres, et faisaient
place à de beaux vallons couverts d'orangers, de ci-
tronniers, d'oliviers et de myrtes dont la variété ré-
créait nos regards. Parfois la route serpentait sur le
penchant d'une montagne dont le pied était battu par
les flots; ou bien nous longions d'affreux précipices.
» Après avoir passé la principauté de Monaco, tra-
versé Vintimiglia et Oneglia, nous arrivâmes à Fi-
nale le 8 au soir.
» Dans une des chambres que l'on nous donna à
l'hôtel, était un grand tableau de saint François-Xa-
vier. C'est là que nous nous réunîmes pour réciter les
litanies (1).
» Nous désirions avec ardeur arriver le lendemain
à Gênes, pour célébrer la saint François de Borgia
au collége de la Compagnie. Nous avions déjà pressé
(1) Dans les maisons de la Compagnie, après la récréation
du soir, toute la communauté se réunit dans la chapelle pour
réciter les litanies des Saints. Cette admirable prière, qui ren-
ferme toutes les demandes qu'un chrétien puisse adresser à
Dieu, tient lieu de la prière que l'on a coutume de réciter la soir
dans les familles pieuses. Nos bons pèlerins ne voulaient pas,
dans leur voyage, omettre cette sainte pratique,
34
notre voiturin ; mais il n'osait nous promettre, trou-
vant la journée trop forte. Nous allâmes donc pren-
dre notre repos, en comptant sur la Providence qui
nous avait jusque-là si bien servis. Un événement
bien singulier nous fit partir de grand matin, au gré
de nos désirs. Nous dormions profondément lorsque,
à 3 heures de la nuit, nous sommes réveillés en
sursaut ; nous entendons de grands cris, et nous sen-
tons tout s'ébranler autour de nous. C'était un trem-
blement de terre. Toute la ville fut sur pied en un
instant; l'alarme régnait partout. On nous dit qu'il
devait y en avoir un autre la nuit suivante, je ne
sais d'après quels présages; quoi qu'il en soit, le
tremblement de terre nous fit partir de bonne heure
et nous procura le bonheur tant souhaité d'aller cé-
lébrer avec nos frères la fête de saint François de
Borgia.
» A 11 heures, nous arrivâmes dans la jolie ville
de Savone qui rappelle le triste souvenir de la capti-
vité de Pie VII.
» A sept lieues de Gênes, du haut d'une montagne,
nous découvrîmes la ville située au fond du golfe.
C'était un point de vue magnifique. De l'autre côté
du golfe, se voyaient les côtes de l'Italie. A cette
vue, le P. Déniau s'écria : Italiam! Italiaml Et
tous nous répétâmes : Italiam ! Italiam 1 Cuncti
clamore salutant. Nous saluâmes surtout les Anges
de l'Italie.
» Nous arrivâmes à Voltri, distante de trois lieues
35 -
et demie de Gênes ; il était 4 heures, et il fallait
s'arrêter là pour dîner et laisser reposer les chevaux.
Nous ne pouvions donc être à Gênes avant 8 heures;
c'était un peu tard ; nous craignions de trop déran-
ger la maison en arrivant si nombreux et sans être
attendus. Il me vint alors une pensée que j'ai attri-
buée à mon bon Ange. Je m'offre d'aller à pied avec
celui qui voudrait m'accompagner, et de prendre
ainsi l'avance sur la voiture, afin d'aller prévenir de"
notre arrivée. Le P. Fournier accepte la proposition;
nous partons ensemble, marchant bon train.
» Tout-à-coup, un ecclésiastique court après nous,
et nous appelle en criant: « Messieurs, où allez-vous?
d'où venez-vous ? n'êtes-vous pas Français? Oui,
Monsieur; nous allons à Gênes. Est-ce aux Jésui-
tes que vous allez ? Oui, Monsieur. N'êtes-vous
pas Jésuites ? Oui, Monsieur. Venez dîner avec
moi. Veuillez nous excuser, nous sommes très-
pressés. Au moins le café ! Impossible. Je
vais vous procurer une voiture. Merci, Monsieur;
nous en avons une ; mais nous l'avons laissée exprès.
- Je vous accompagnerai. »
» L'offre était faite de bon cœur ; en toute autre
circonstance, nous l'aurions acceptée bien volontiers;
mais un coup d'œil rapide sur notre nouveau compa-
gnon nous fit juger ses jambes moins exercées que
les nôtres. « Merci, répondîmes-nous ; vous vous
fatigueriez ; nous sommes très-pressés et obligés de
marcher vite. Oh ! je vous suivrai bien ; attendez-
- 36 -
moi; je suis à vous à l'instant. » « Fâcheuse
rencontre, disions-nous en nous-mêmes; nous n'a-
vions pas trop de temps. » Mais notre homme était
déjà de retour, trottant à nos côtés. Au bout d'un -
quart d'heure, il était hors d'haleine. Il nous pro-
pose encore une voiture; nous le conjurons d'en
prendre une pour lui ; que, pour nous, nous n'en
avions pas besoin. « Je ne puis vous quitter,
répond-il; » et le voilà faisant de nouveaux. efforts,
nous parlant de la Providence, qui ne lui avait jamais
manqué ; en particulier, quand il s'était trouvé très-
fatigué en voyage, une voiture s'était toujours ren-
contrée. Il parlait encore, et il en voit arriver une de
loin qui marchait avec une rapidité extraordinaire.
Elle nous atteint. Il y avait trois places vides sur le
devant. Il l'arrête et veut nous faire monter, en
même temps qu'il se met en devoir de payer nos pla-
ces. Nouvelles excuses de notre part. « Messieurs,
nous dit-il d'un ton résolu, je ne vous quitterai pas.
Si vous ne voulez pas monter, je ne monte pas non
plus. Allons ! allons ! obéissez. »
» Nous nous rendîmes à des instances si bienveillan-
tes, tout confus de ses bontés ; et nous voilà courant
en poste. Sur la route, nous remarquâmes les murs
des maisons fendus par suite du tremblement de terre ;
nous vîmes aussi une église dont la voûte était forte-
ment ébranlée. Grâce à la rapidité de notre voiture,
nous arrivâmes à Gênes à 6 heures 1/2. Notre homme
de Providence fit conduire la voiture jusqu'à la porte
- 37 -
8*
de notre maison, nous fit entrer, nous présenta lui-
même, et se retira en nous promettant sa visite pour
le lendemain ; il ne manqua pas à sa parole.
» Le R. P. Recteur était absent. Le P. Ministre
arrive. Nous lui adressons la parole en latin ; il nous
répond : Si estis Galli, potestis gallice loqui. (Si
vous êtes Français, vous pouvez parler français). Quelle
fut notre joie de pouvoir nous entretenir plus
librement avec lui ! Il nous reçut avec une bonté qu'on
ne saurait exprimer; il était tout cœur pour nous.
Apprenant que nous avions des compagnons en
route : « Ah ! dit-il, vous avez été bien inspirés de
vous faire les maréchaux-des-logis ; il vient de nous
arriver 1 1 Pères de Rome qui vont dans les diffé-
rentes maisons du Piémont; cela fera 17; la joie n'en
sera que plus grande. »
» A 8 heures, nos compagnons arrivèrent; ils fu-
rent accueillis avec le plus grand empressement.
Nous vîmes se renouveler la cérémonie de la ceri-
nata qui fut très-longue. Il y avait 17 hôtes à con-
duire dans leurs chambres. On trouva place pour
tout le monde.
» Pendant la nuit, à 11 heures, le tremblement de
terre se renouvela pendant 2 minutes ; et à 3 heures,
il recommença encore. Il n'y eut aucun accident,
mais seulement quelques lézardes dans les murs des
maisons. Toute cette nuit, la ville fut dans le tumulte.
Presque personne ne s'était couché dans l'appréhen-
sion de quelque sinistre. Les rues étaient remplies
38 -
de monde; beaucoup disaient leur chapelet. Au lever
du jour, les églises se remplirent de personnes qui
venaient prier et se confesser.
» Le 40, nous célébrâmes la fête de saint François
de Borgia, et nous eûmes le bonheur de communier
dans une chapelle qui lui est consacrée. La matinée
se passa à visiter la belle ville de Gênes; et le soir, à
2 heures, nous reprîmes notre route, profondément
émus de l'accueil charitable que nous avaient fait nos
Pères du Piémont.
» Nous avions conclu un nouveau marché avec
notre vettur-ino, dont nous avions été parfaitement
contents ; il devait nous conduire jusqu'à Rome pour
la somme de 700 fr., c'est-à-dire 116 fr. par voya-
geur, à condition que les repas et le coucher reste-
raient à sa charge. Nous n'eûmes qu'à nous louer de
lui.
» Le 10 au soir, nous arrivâmes dans la petite ville
d'Aspolia, où nous trouvâmes les habitants décidés
à ne pas se coucher, dans la crainte d'un nouveau
tremblement de terre.
» Le 11, après un jour de marche, nous fîmes de
bon cœur nos adieux aux Alpes et même à la Méditer-
ranée. La route n'étant plus resserrée par les mon-
tagnes, prenait dans l'intérieur des terres. Nous en-
trâmes alors dans les belles plaines de l'Italie, nous
félicitant d'être doublement ultramontains.
» Partout on nous reconnaissait comme Jésuites.
La première question, ou au moins la seconde qu'on
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nous adressait était toujours : « N'êtes-vons pas Jésui-
tes? » Et; sur notre réponse affirmative : « Oh ! vous êtes
bien persécutés en France ! » Et les condoléances ne
tarissaient pas.
» Notre voyage était long, mais charmant. Nous
étions tous en parfaite santé, très-contents et très-gais,
nous félicitant d'avoir été choisis pour aller étudier à
Rome; très-bien servis et logés dans les auberges où
nous étions heureux de voir de nombreuses marques
de piété : partout des crucifix, des tableaux de Saints,
des images de la Sainte Vierge.
» 17. Vers M heures, nous entrons dans le patri-
moine de saint Pierre. Quelle joie pour nous de nous
trouver dans les Etats du Souverain Pontife ! Nous
saluâmes les Anges de notre nouvelle patrie, et nous
remerciâmes encore la divine bonté qui nous accor-
dait la grâce d'aller habiter la capitale de l'univers
chrétien. Nous respirions à l'aise sur cette terre des
Saints, dans cette région privilégiée entre tous les
pays du monde : In terra Sanctorum detentio
mea.
» Le lendemain 18, à midi, nous rencontrâmes Vi-
terbe, où, dans une seule rue, j'ai compté 25 lampes
allumées dans les boutiques, devant des statues ou
images de la Sainte Vierge : il y en avait même
dans les auberges et les cafés. Depuis Nice, nous
rencontrions sur toutes les portes les images de la
Sainte Vierge, accompagnées le plus souvent de son
monogramme ou du chiffre de notre Compagnie.
40 -
Si, M. Dupin eût voyagé avec nous, quel crève-cœur
pour lui en voyant partout ce monogramme ! Il eût
cru que tout était jésuite !
» Nous arrivâmes, le soir, dans la petite ville de
Ronciglione, où nous passâmes la nuit. C'était le sa-
medi. Nous espérions arriver à Rome le lendemain
soir, dimanche; il nous restait 12 lieues à faire. Mais
il fallait entendre la Messe, le matin, avant de partir.
Notre premier soin fut de nous informer de l'heure de
la Messe. On nous répondit que la première était à
10 heures. Cette réponse dérangeait tous nos plans;
car, pour arriver à Rome dans la journée, il fallait
partir de grand matin. ̃–« C'estbien tard, répondîmes-
nous d'un air contrarié. » - « Comment! trop tard!
nous dit un excellent prêtre, à quelle heure comptiez-
vous donc partir ? Au point du jour. Eh bien !
à dix heures, il ne fait pas encore jour. » Nous
regardions, ébahis ; mais bientôt tout s'expliqua. Nous
étions depuis quinze jours en Italie, et nous ne nous
étions pas aperçus que la manière de compter les
heures est différente de celle de France. La journée
finit le soir, à l'entrée de la nuit, et alors commence
la suivante ; en sorte que 10 heures du matin en Italie,
à. cette époque, correspondaient à nos 4 heures de
France.
» Tout contents de notre méprise, nous nous cou-
châmes pleins de joie, à la pensée que le lendemain,
nous arriverions au terme de notre pèlerinage. Notre
sommeil fut souvent interrompu; nous nous imagi-
- 41
nions toujours qu'il était 10 heures, que la Messe
allait commencer sans nous ; si bien qu'à 2 heures,
nous étions sur pied, et en route pour l'église. La
porte en était fermée, et nous attendîmes jusqu'à
41 heures, le prêtre qui devait célébrer s'étant retardé
d'une heure. Cependant, nous étions en voiture avant
le lever du soleil. Ce jour-là, l'aurore nous parut plus
radieuse que les jours précédents, nos cœurs débor-
daient de joie.
» En route, nous rencontrâmes les magnifiques
équipages de Louis-Bonaparte, autrefois roi de Hol-
lande. Nous trouvâmes aussi en route cinq séminaris-
tes flamands qui venaient à Rome étudier la théolo-
gie. Pauvres jeunes gens! ils étaient forcés de s'exi-
ler de leur patrie, où tous les séminaires étaient fer-
més; étrangers et sans recommandations, ils venaient
à Rome terminer leurs études ecclésiastiques, à la
merci de la Providence. Quelle différence entre leur
sort et le nôtre ! Ils allaient seuls et sans ressource ;
et nous, nons allions chez nous, au milieu de nos
Pères et de nos Frères !
» Nous n'avions plus que 9 milles (3 lieues) à faire,
lorsque nous rencontrâmes le petit village de Storta,
célèbre par la consolante vision qu'y eut saint Ignace,
quand il se rendait à Rome avec ses premiers com-
pagnons. Notre-Seigneur lui apparut dans une cha-
pelle ruinée où il s'était arrêté pour prier, et il lui
dit : Ego vobis Romæ propitius ero. (Je vous serai
favorable à Rome) Nous descendîmes avec empres-
42 -
sement de voiture, afin de venir prier dans ce sanc-
tuaire, dédié aujourd'hui à saint Ignace. L'image du
Saint est sur le maître-autel. Le récit de l'apparition
est gravé sur une belle pierre de marbre, à l'entrée
de la chapelle. Nous y avons lu avec attendrissement
la promesse de Notre-Seigneur, qui s'appliquait si
bien à notre position : Je vous serai favorable à
Rome.
» A 5 heures, nous entrions dans la ville éter-
nelle par la porte del Popolo. Nous nous dirigeâ-
mes immédiatement vers la maison professe du Gesù,
où nous attendait le R. P. Rozaven (1). Aussitôt
après nous avoir embrassés, il nous fit conduire au
Collége Romain, où l'on avait préparé nos logements.
Le R. P. Recteur nous reçut à bras ouverts. Nous
eûmes le plaisir inattendu de pouvoir nous entrete-
nir avec lui en français. Il parle fort bien notre lan-
(1) Le R. P. Rozaven, l'un des hommes les plus connus de
la Compagnie de Jésus depuis son rétablissement, remplissait
la charge importante d'Assistant de France. Sa rare prudence
lui avait mérité la confiance des personnages les plus éminents
de Rome. Intrépide défenseur de l'orthodoxie, il ftit l'un des
adversaires les plus vigoureux des doctrines de Lamennais.
Son bel ouvrage intitulé : Des Doctrines philosophiques sur
la certitude, restera comme un monument du respect de
l'Eglise pour les droits légitimes de la raison. Le P. Rozaven
mourut âgé de 79 ans, le 26 mars 1851. Le P. Achille Guidée
a écrit sa vie dans ses Notices historiques sur les Pères du
Sacré Cœur.
43 -
gue, ayant été élevé en France. C'est le P. Tapa-
relli (1).
» Le lendemain, nous fûmes présentés au R. P.
Général (2), qui nous reçut avec une grande bonté,
et nous entretint longtemps avec une gaîté et une
simplicité charmantes. Il nous demanda beaucoup de
nouvelles de la France ; nous fit beaucoup de ques-
tions sur nos Pères les plus connus : P. Provincial,
P. de Mac-Carthy, P. Grivel, P. Druilhet, etc. - « Et
le P. Gury? nous dit-il. - Mes compagnons s'em-
pressèrent aussitôt de me présenter à lui comme son
neveu. Le bon Père Général me fit signe d'approcher,
et je m'empressai d'aller lui offrir les respects de
mon oncle, et de lui baiser la main. Il nous donna sa
bénédiction, et nous nous retirâmes.
(1) Le P. Taparelli d'Azeglio est trop connu pour qu'il soit
nécessaire d'en parler longuement. Après avoir exercé plu-
sieurs années les charges les plus importantes de la Compa-
gnie, de Recteur du Collége Romain, de Provincial, etc., il se
livra entièrement à la composition de son bel ouvrage sur le
droit naturel, et à la rédaction des articles d'économie sociale
qui ont tant contribué au succès de la Civitta cattolica.
(2) Le P. Aloys Fortis. Quand le P. Gury arriva à Rome, le
P. Fortis était parvenu à un âge très-avancé ; il mourut l'année
suivante, après avoir rendu d'éminents services à la Compa-
gnie renaissante, d'abord dans les fonctions de Provincial et
d'Assistant, puis dans celles de Général, qu'il exerça de 1820 à
1829. Le P. Boero, dans sa nouvelle édition du Ménologe de
la Compagnie de Jésus du P. Patrignani, lui a consacré un
article très-intéressant, le 27 janvier.

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