Vie du vénérable Jean de Maurienne, de l'ordre des frères-mineurs Capucins, mort en odeur de sainteté, à Chambéry, le 15 Mars 1614 ; par l'abbé Buchet,...

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impr. de F. Puthod (Chambéry). 1867. Bizel, Pierre. In-8° , X-117 p..
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Publié le : mardi 1 janvier 1867
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VIE
m
Art&ÂBLE JEAN DE MAURIENNE
VIE
DU
VÉNÉRABLE JEAN DE MAURIENNE
DE L'ORDRE DES FRÈRES-MINEURS CAPUCINS
il-Ttfen .,, Uu,r de sainteté, à Chambéry, le 15 mars 1614.
,~ 1 - 17 i, l,
i * ?! ar l'abbé TRUCHET,
Curé de Saint-Jean d'Arves.
OUVRAGE APPROUVÉ PAR Mr L'ÉVÊQUE DE MAURIENNE
CHAMBÉRY
IMPRIMERIE DE F. PUTHOD, RUE DU VERNEY
1867
DÉCLARATION DE L'AUTEUR.
Pour obéir au décret du pape Urbain VIII, je déclare que les
faits rapportés dans ce volume n'ont qu'une autorité purement
humaine, résultant des témoignages qui les affirment; et qu'en
qualifiant quelques-uns de ces faits de miraculeux ou de sur-
naturels, je n'ai fait qu'emprunter le langage des documents
où je les ai puisés, sans vouloir, en aucune manière, prévenir
le jugement de l'Église, auquel je me soumets absolument et
sans restriction.
L'abbé TRUCHET.
LETTRE
DE Mgr L'ÉVÊQUE DE MAURIENNE
A L'AUTEUR
Depuis la publication de l'Histoire hagiologique du
diocèse de Maurienne, Msr Vibert, qui déjà avait bien voulu
approuver cet ouvrage en manuscrit, a daigné adresser à
l'auteur la lettre suivante :
Saint-Jean, le 22 avril 1867.
Monsieur,
J'ai déjà lu en grande partie votre Histoire hagiologique du
diocèse de Maurienne, et la lecture que j'en ai faite m'a causé
la satisfaction la plus vive. Votre critique est saine, et l'on
sent, en vous lisant, l'esprit de foi et de piété qui vous anime.
Je vous remercie de la joie que vous m'avez donnée.
Agréez, je vous prie, la nouvelle assurance de mon dévoue-
ment le plus affectueux.
t FRANÇOIS-MARIE, évêque.
PRÉFACE
Dans une des chambres du presbytère d'Albiez-
le-Vieux, on conserve un tableau qui représente
un- religieux de l'ordre des Frères-Mineurs Capu-
cins, méditant, devant un crucifix et une tête de
mort, le néant des vanités de la terre et les
splendeurs de l'amour de Dieu. Au bas du tableau,
on lit cette courte inscription : Inter vivos mortuus,
inter mortuos vivus (Mort au milieu des vivants,
vivant au milieu des morts).
Que de choses renfermées en ces quelques mots
et quel sens profond sous cette mystérieuse anti-
thèse ! Mort entre les vivants ! Oui, c'est bien ainsi
que sont les saints ; ils sont morts à tous les biens,
à toutes les ambitions, à toutes les joies des
hommes du siècle, à tout ce que le monde prend
pour la vie en son sens faux et trompeur. Vivant
VIII
parmi les morts ! La vie du siècle n'est qu'une
mort déguisée, l'activité galvanique d'un cadavre:
« Il n'y a de vie, dit saint Paul, qu'en Dieu par
la charité et l'humilité de Jésus - Christ, par la
croix et le renoncement. » Et les saints seuls ont
cette vie dans sa plénitude et ses œuvres éter-
nellement vivantes. Ils vivent encore dans leurs
tombeaux et ils y font des œuvres de vie, lointains
rayonnements de la vraie et éternelle vie que Dieu
leur a donnée; ils consolent, ils guérissent, ils
convertissent; on leur parle et ils répondent à tout
le peuple qui se presse avec foi sur cette pierre si
froide et si muette quand elle ne recouvre que
les grandeurs et la sagesse du monde.
Cette courte inscription résume admirablement
la vie du saint prêtre et du saint religieux que
représente le tableau dont nous parlions tout à
l'heure et qui est la reproduction d'une gravure de
la fin du XVIIC siècle, signée : JOSEPH JOURDAN.
C'est le portrait du vénérable Pierre Bizel, appelé en
religion le Père Jean de Maurienne, l'humble enfant
d'Albiez - le - Vieux et l'une des gloires religieuses
de notre Savoie. Ne cherchez dans sa vie, que
nous allons raconter, aucunffait éclatant, rien qui
satisfasse la curiosité mondaine : il ne fut point
mêlé aux luttes de la politique; il ne prit aucune
IX
part aux affaires et aux passions de son siècle; il
fut simplement, en son presbytère et en sa cellule,
doux et humble de cœur, secourable aux pauvres
et aux petits, aimant de toutes ses forces Dieu et
les âmes et remplissant paisiblement et sans bruit,
mais avec beaucoup de zèle et de foi, sa tâche de
chaque jour. C'est dans cette humilité que Dieu l'a
visité et lui a donné une part de sa miséricordieuse
puissance. Cependant, jusqu'à cette heure, il s'est
plu à respecter, si je puis ainsi dire, l'obscurité
tant recherchée de son serviteur et il n'a point
encore permis qu'il fût placé sur les autels. Mais
le nom du P. Jean est loin d'être oublié à Albiez-
le-Vieux et même à Chambéry, où son corps est
pieusement gardé dans la sacristie du couvent
des Capucins. Au hameau des Rieux, on avait
conservé, avec un religieux respect, le lit dont il
s'était servi dans son enfance. Ce lit fut détruit
dans un incendie, il y a une quarantaine d'années.
Nous raconterons cette humble et sainte vie
simplement, comme nous la lisons dans les ma-
nuscrits des archives du couvent des Capucins de
Chambéry, tous écrits, peu après la mort du servi-
teur de Dieu, par des religieux qui avaient eu la
joie de vivre avec lui et de recueillir chaque jour
ses leçons et ses exemples.
x
Nous éprouvons le besoin de remercier ici les
bons Pères Capucins de l'obligeant empressement
avec lequel ils ont mis leurs archives à notre dis-
position , et spécialement le Père Archange, d'Al-
biez-le-Vieux, qui, non-seulement nous a transmis
les nombreuses Vies manuscrites du P. Jean, mais
a pris la peine de copier pour nous d'innombrables
notes éparses dans de volumineux papiers, dont
le dépouillement exigeait -un travail considérable
qu'il a bien voulu nous épargner.
1
VUE
DU
VÉNÉRABLE JEAN DE MAURIENNE
:- ! :
CHAPITRE Ier
Enfance du P. Jean.
Sur les confins des communes d'Albiez-le-Vieux
et de Montrond, se trouve le hameau des Rieux1.
Enfermé entre des montagnes, ici couvertes de
noires forêts ou de vertes prairies, là nues et
déchirées par les orages, rien ne trouble le silence
de sa paisible solitude que le murmure d'un ruis-
seau qui le traverse et qui sert de limite aux deux
communes. Au printemps, ce ruisseau, grossi par
une multitude de petits affluents, devient un torrent
impétueux, dont les flots épais et grisâtres roulent
1 Ce hameau fait partie de la commune de Montrond. De l'autre
côté du ruisseau, est le hameau de la Saussaz, qui appartient
à Albiez. C'est à la Saussaz que naquit le P. Jean. Mais il paraît
qu'au xvie siècle les deux hameaux n'en faisaient qu'un sous le
nom des Rieux, car plusieurs biographies manuscrites du
P. Jean disent qu'il naquit à Albiez-le-Vieux, au hameau des
Rieux.
2
avec fracas le long des flancs presque perpendicu-
laires de la montagne pour se jeter dans l'Arvan.
En l'année 1548, vint au monde dans ce hameau
un enfant qui reçut au baptême le nom de Pierre.
Nicolas Bizel, dit Praz, son père, et Claudine Bizel,
sa mère, passaient pour le modèle des époux chré-
tiens. Jamais on n'avait ouï dire qu'une parole aigre
eût obscurci la tendre affection qui les unissait. Du
reste, humbles, pieux et charitables envers tout le
monde, ils étaient aimés de quiconque les con-
naissait. Dieu leur avait donné une fortune assez
considérable pour le pays; mais ils ne s'en enor-
gueillissaient point et ne l'estimaient que comme un
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moyen de secourir leurs fterêS souffrants et nécessi-
teux. La naissance de Pierre fut la récompense de
leurs vertus; car, dès ses plus jeunes années, on vit
que Dieu avait choisi son âme pour un de ses vases
de prédilection. Aussitôt qu'il en fut capable, ses
parents s'empressèrent de lui procurer l'instruction
que l'on peut acquérir dans nos montagnes et
surtout l'instruction religieuse. Son intelligence
précoce et ses heureuses dispositions secondèrent
admirablement leurs efforts et souvent suppléèrent
à leur insuffisance. C'était peu pour lui d'étudier la
lettre du catéchisme, il s'efforçait d'en saisir le
sens et de pénétrer son âme de ces divins enseigne-
ments. Ainsi il acquit de bonne heure une connais-
sance approfondie des vérités de la religion, rare
chez les personnes de sa condition, même arrivées
à la maturité de l'âge, et il montra dès lors cette foi
vive qui le distingua toute sa vie et qui, se conten-
tant de la parole de Dieu, n'avait pas besoin de
3
chercher un appui dans les lumières incertaines de
la raison.
Son cœur n'était pas moins bien disposé que son
esprit, et à un âge où l'on ne voit presque dans
les enfants que des défauts à corriger, Pierre
était un saint. Une vertu brillait en lui au-dessus de
toutes les autres , c'était la vertu des anges, la
chasteté. Rempli pour elle d'un amour ardent et
jaloux, il s'appliquait soigneusement à éviter tout
ce qui, de près ou de loin, pouvait lui porter la
moindre atteinte. Jamais on ne le vit prendre avec
les enfants de l'autre sexe ces fréquentations et
ces amusements que l'on regarde trop facilement
comme innocents.
Il s'aperçut bientôt que tous n'avaient point, à
cet égard, la même délicatesse et que bien des
enfants de son âge se laissaient aller à des paroles
peu honnêtes et même à des libertés criminelles.
Il en ressentait une telle horreur qu'il en devenait
malade. Un jour, le curé de la paroisse, passant
dans son hameau, demanda des nouvelles du petit
Pierre. On lui dit qu'il était souffrant. Il entra chez
ses parents et s'informa avec bonté de la cause de
ses souffrances. Le saint enfant la lui conta naïve-
ment. Le curé, après avoir calmé les scrupules de
sa conscience, lui dit que, pour ne point entendre
ces paroles qui le peinaient tant, il n'avait, suivant
le conseil de l'Esprit-Saint, qu'à entourer ses oreilles
d'épines. Pierre, ne comprenant pas ce langage
figuré, demanda avec empressement comment cela
pouvait se faire. Le curé lui conseilla de se boucher
les oreilles avec les doigts. Pierre, tout joyeux, le
4
remercia et, depuis, il ne manquait jamais de se
mettre les doigts dans les oreilles chaque fois qu'il
lui arrivait d'entendre des paroles un peu libres.
Pour plus de sûreté encore, il se sépara de pres-
que tous les enfants de son âge et préféra rester
ordinairement seul. Il parait même que, dès sa plus
tendre enfance, il se consacra à Dieu et à Marie par
le vœu de virginité1.
A l'âge de huit ou dix ans, Pierre fut employé à
la garde du troupeau de son père, homme simple et
sans cesse occupé aux travaux de la campagne.
Avant de partir pour les champs, le pieux berger ne
manquait jamais de se recommander à Dieu. Puis,
à mesure que son troupeau sortait de l'étable, il
lui enjoignait avec une charmante naïveté de ne
point toucher aux moissons ni aux prairies, mais
de se contenter de brouter l'herbe perdue le long
du chemin. On eût dit que ces animaux le compre-
naient, tant ils se montraient soumis et évitaient de
mordre au fruit défendu. Arrivé dans les pâturages
où son troupeau pouvait paître à l'aise sans nuire
à personne, l'enfant se retirait derrière un buisson
ou un rocher que l'on montre encore aujourd'hui,
afin d'échapper aux regards des autres bergers
dont les folâtres amusements n'étaient pas de son
goût. Là, il priait Dieu de vouloir bien être lui-
même le gardien de son troupeau, et son âme
1 Vie du B. P. Jean, par le P. FÉLICIEN de la Chambre,
chap. 1er. Vita et gesta R. P. Joan. a Maur., p. 1, 2. Vie du
R. P. Jean, etc., p. 1. Manuscrits des Archives des Capucins
de Chambéry.
5
s'ouvrait aux suaves attraits de la grâce. La journée
s'écoulait ainsi sans qu'il s'en aperçût et bien des
fois sans qu'il songeât au morceau de pain noir qui
devait composer son repas du jour; le soir, il le
donnait à un pauvre pour cacher à ses parents ses
précoces austérités.
Dieu voulut mettre son jeune serviteur à l'é-
preuve. Plusieurs jours de suite, Pierre, tout entier
au ciel, ne remarqua point l'approche de la nuit, en
sorte que son troupeau retourna seul à la maison.
Nicolas et Claudine s'informaient auprès des autres
bergers de ce qu'était devenu leur fils. Tous décla-
raient ne l'avoir pas vu de la journée. Comme on le
pense bien, Pierre, à son retour, était accueilli par
de vifs reproches sur sa paresse et sa négligence. Il
baissait les yeux et promettait d'être plus vigilant à
l'avenir. Le lendemain, le troupeau revenait encore
seul. Enfin Claudine chargea un des bergers de
surveiller Pierre et de lui rendre compte de sa
conduite. Celui-ci, qui n'aimait guère le pieux
enfant parce qu'il refusait de prendre part à ses
jeux, s'acquitta soigneusement de la commission.
Le soir, il alla dire à Claudine que Pierre passait
toute la journée à dormir derrière un rocher. Qu'on
juge de la colère de cette bonne femme! Pierre,
comme toujours, promit de se corriger.
Un jour, le troupeau ne rentra pas à l'heure
accoutumée. Claudine le chercha partout inutile-
ment. Elle attendit le retour de son fils et, après
l'avoir sévèrement réprimandé, elle le renvoya à la
recherche du troupeau. Il était nuit close et fort
obscure. Pierre ne répondit rien; mais, montant sur
6
un petit tertre qui était auprès de la maison, il se
mit à appeler ses brebis. Celles-ci accoururent
aussitôt et se rangèrent autour de lui, comme pour
le consoler par leurs caresses des reproches qu'elles
lui avaient attirés. Fort intriguée, Claudine surveilla
plus attentivement son fils et vit qu'il passait pres-
que toutes les nuits en prières. Elle dit à une femme
qui habitait un chalet situé tout près de l'endroit où
Pierre conduisait ordinairement le troupeau, d'ob-
server ce qu'il faisait. Ainsi elle connut la vérité.
A partir de ce moment, non-seulement elle ne lui fit
plus aucun reproche, mais elle ne l'aima que plus
tendrement et lui laissa toute liberté de régler sa
journée selon les inspirations de la grâce1.
Le saint enfant en profita pour s'adonner avec
plus d'ardeur encore à la prière. Lorsque ses occu-
pations lui laissaient quelques heures de loisir, il
allait les passer au pied des autels, bien que l'église
fût à une distance assez considérable du hameau
qu'habitaient ses parents. La présence du Dieu
caché sous les voiles eucharistiques inondait son
âme de joie et d'amour. On eût dit, à son recueille-
ment, à sa modestie, à la ferveur qui se peignait
sur son visage et éclatait dans tout son extérieur,
un des anges que l'apôtre saint Jean représente en
adoration perpétuelle devant le trône de Dieu. Son
bonheur était de servir à l'autel et de mêler sa voix
1 Ces détails sont tirés d'une note manuscrite qu'un habitant
de Cognin a sauvée des archives du couvent des Capucins,
détruit pendant la révolution. Elle est attribuée au P. Félicien
de la Chambre, qui avait fait une enquête à Albiez sur la vie
du P. Jean.
7
au chant des hymnes sacrées. Une piété si tendre
ne pouvait oublier Celle qui s'appelle elle-même la
Mère du bel amour. Pierre regardait Marie comme
sa première mère et, pour l'honorer, il aimait à
réciter la salutation angélique : c'était sa prière de
prédilection. Ainsi Dieu le préparait à cette vie
d'oraison dans laquelle il devait s'élever si haut1.
Toutefois, quelque amour qu'il eût pour la prière
et la visite de l'église, il aimait encore davantage
l'obéissance, qui est, en effet, bien plus nécessaire
et plus parfaite. Il voyait Dieu dans ses parents;
leurs moindres désirs étaient des ordres qu'il pré-
venait toujours et auxquels il soumettait même ses
actions les plus saintes et les plus chères. On le
donnait comme modèle aux enfants du village.
Pierre, fils de sa sœur Antonie, mariée à Angelin
Oliva, avouait plus tard, dans sa déposition, que le
reproche le plus sensible qu'on pût lui faire dans
son enfance était de lui dire qu'il ne ressemblait
pas à son oncle2.
CHAPITRE II
Le P. Jean à Saint-Jean et à Paris.
Les grâces extraordinaires dont le Seigneur com-
blait cet enfant indiquaient clairement qu'il le des-
1 Le P. FÉLICIEN, Vie du B. P. Jean, chap. 1er. Annales des
Capucins, par le P. MARCELIN de Pise, t. III, p. 80.
2 Déposition de Pierre Oliva. Vita et gesta, etc., p. 2.
8
tinait à devenir l'instrument de ses miséricordes
envers les âmes. Nicolas et Claudine le compri-
rent et, quoiqu'ils n'eussent point d'autre fils,
ils l'envoyèrent de bonne heure au collège de
Saint-Jean1. Le jeune Bizel fut au comble de ses
vœux : il sentit que le collége n'était pour lui qu'une
préparation éloignée au sacerdoce, et il se disposa
dès lors au saint état auquel Dieu l'appelait. Sa
ferveur dans la prière , son assiduité auprès du
Saint-Sacrement lorsque la règle lui permettait
d'aller y épancher l'amour dont son cœur était
embrasé, son application à l'étude, ses progrès
rapides dans toutes les connaissances qui faisaient
l'objet de l'enseignement, son obéissance parfaite
à ses supérieurs et surtout son éclatante chasteté
le rendirent l'admiration et le modèle de ses condis-
ciples , en même temps que sa douceur de caractère
et son empressement à les obliger lui attiraient
leur affection. Une seule chose était capable d'al-
térer son humeur toujours aimable et souriante,
c'était lorsqu'on se permettait en sa présence une
parole qui lui paraissait blesser sa vertu chérie. On
le voyait aussitôt rougir ; il reprenait hardiment le
coupable, quel qu'il fût, et s'éloignait brusquement
pour aller demander à Dieu le pardon de sa faute.
La seule pensée du mal le faisait trembler de
frayeur. Cette sainte liberté ne lui conciliait que
davantage l'estime de ses condisciples, et sa pré-
sence inspirait une telle retenue que, devant lui,
1 Le P. FÉLICIEN, ibid. Déposition de Laurent Constantin,
Arch. des Cap. de Chambéry. Notes et Preuves, n°l.
9
les plus libertins évitaient avec soin tout ce qui pou-
vait leur attirer ses reproches ou seulement sa
désapprobation 1.
Une vertu si délicate, dans un âge où les passions
commencent à faire sentir leurs premiers feux, ne
se conserve pas sans Celui que le Prophète appelle
le froment des élus et le vin qui fait germer les
vierges2. Pierre avait faim de la sainte eucharistie.
Longtemps d'avance il soupirait après le jour où il
lui serait donné de s'asseoir à la table des anges, et,
comme la sainteté de ses dispositions répondait à
l'ardeur de ses désirs, son confesseur lui permit de
s'en approcher souvent. C'était dans cette manne
céleste qu'il trouvait la force de résister à la corrup-
tion naturelle de son cœur et aux mauvais exemples
de quelques-uns de ses condisciples, et chaque
communion était pour lui un nouvel engagement à
une vie plus sainte et plus fervente.
Nous avons dit que, dès ses plus jeunes années,
il avait choisi la Reine des Vierges pour la gardienne
de son innocence. Son amour pour Marie avait
grandi avec l'âge. Depuis son entrée au collège, il
se prescrivit chaque jour un certain nombre de
prières en son honneur. Il aimait à visiter ses cha-
pelles avec quelques amis vertueux et lui recom-
mandait avec une confiance toute filiale le succès
de ses études et son avancement dans la vertu. Ces
pratiques extérieures n'étaient pourtant que le
1 Vie du B. P. Jean de Maurienne, par le P. PACIFIQUE d'An-
necy, fol. 1. - Archives, ibid. Vita et g esta, etc., p. 3.
5 ZACH., 9, 17.
10
dehors de sa dévotion, car il savait qu'elle devait
consister avant tout dans la pureté du cœur et
l'imitation de sa bonne Mère.
Vers le milieu de ses cours, il revêtit l'habit ecclé-
siastique, selon l'usage du temps, suivi encore
aujourd'hui dans une grande partie de l'Église. Ce
ne fut pas pour lui une vaine cérémonie. Depuis ce
moment, on le vit plus modeste encore, plus attentif
à tous ses devoirs et plus fervent au pied des autels.
L'espèce de distinction que la soutane établissait
entre lui et ses condisciples fut une heureuse
occasion dont il se hâta de profiter pour satisfaire
son amour de la retraite. Il passait devant le Saint-
Sacrement tout le temps où la règle et les bien-
séances ne l'appelaient pas ailleurs, se pénétrant
des grandes obligations qu'il avait contractées en
recevant la tonsure et appelant sur lui les lumières
et les forces dont il avait besoin pour les remplir.
Pierre acheva ainsi de la manière la plus brillante
ses cours d'humanités et de logique. Il n'y avait pas
encore, à cette époque, de séminaire diocésain. La
plupart des aspirants au sacerdoce faisaient dans
leurs paroisses, sous la direction des curés, leurs
études théologiques et subissaient un examen dans
la ville épiscopale avant d'être admis aux ordres
sacrés; quelques-uns allaient suivre les cours des
grandes universités de France ou d'Italie. Pierre
eût bien désiré prendre ce dernier parti; mais
la fortune de ses parents n'était pas assez consi-
dérable pour qu'ils pussent, malgré leur bonne
volonté, faire les dépenses qu'entraînait un séjour
de plusieurs années à Paris ou à Bologne. La Provi-
11
dence vint à son aide et lui fit trouver une occasion
favorable d'aller passer quelque temps dans la
première de ces deux villes. De quel moyen se
servit-elle pour cela? Les documents contemporains
ne nous l'apprennent pas. Tout ce que nous savons,
c'est que Mgr de Lambert favorisa de tout son pou-
voir le projet du pieux jeune homme, pour lequel il
avait conçu une affection toute paternelle, et qu'a-
près avoir reçu la bénédiction de son évêque, Pierre
partit pour Paris1.
La célèbre université de cette ville était déjà bien
déchue de ce qu'elle était aux XIIe et XIIIe siècles,
époque où, regardée comme la première école du
monde catholique, elle voyait s'asseoir tour à tour
sur ses bancs et dans ses chaires toutes les gloires
scientifiques de l'Europe : Pierre Lombard, Alexan-
dre de Alès, Albert le Grand, saint Thomas d'Aquin,
Lothaire Conty, qui fut depuis le pape Innocent III,
saint Bonaventure, etc., etc. Néanmoins, elle était
encore le rendez-vous de ceux qui voulaient se
perfectionner dans les sciences philosophiques et
théologiques. Ils y accouraient avec d'autant plus
d'empressement qu'on la savait fermement attachée
à la foi catholique. Les protestants avaient fait
d'inutiles efforts pour l'entraîner dans leurs erreurs;
ils n'y avaient gagné que quelques rares adeptes,
que l'université avait bientôt chassés de son sein,
et, pour empêcher à l'avenir de semblables défec-
tions, elle avait rédigé une profession de foi entiè-
rement conforme à la doctrine du concile de Trente
1 Le P. FÉLICIEN, chap. m.
12
et obligé tous ses membres à la signer, sous peine
de destitution (1568). Baïus, qui, sous prétexte
d'enseigner la doctrine de saint Augustin, renou-
velait les erreurs de Luther et de Calvin, n'avait pas
trouvé à l'université de Paris un accueil plus favo-
rable. Sa doctrine y avait été censurée en 1560, et
lorsque, sept ans plus tard, le pape saint Pie V la
condamna solennellement, la Sorbonne fut, entre
toutes les universités, une des plus ardentes à
soutenir l'autorité du Saint-Siège contre les sophis-
mes de Baïus et de ses adhérents.
Ce fut dans ces conjonctures que le jeune Bizel
arriva à Paris. Sa foi, qui depuis sa plus tendre
enfance, avait été si vive et si humble, n'avait rien
à craindre des piéges des hérétiques ; mais sa vertu
eut de rudes assauts à soutenir contre les mauvais
exemples de ses condisciples. Il en sortit vainqueur,
en continuant à Paris le même genre de vie qu'il
avait mené à Albiez et à Saint-Jean. Il ne connaissait
que deux chemins, celui de l'école et celui des
églises. Pendant que d'autres élèves passaient leur
temps dans des maisons de débauche, Pierre, retiré
dans sa chambre après les heures des leçons
publiques, travaillait sans relâche à orner son esprit
des connaissances qu'il était venu chercher à Paris.
Son unique récréation était la prière ou la visite du
Saint-Sacrement, devant lequel il passait de longues
heures en oraison. Aussi Dieu bénit-il ses efforts,
en sorte qu'il fit de rapides progrès dans la philo-
sophie et la théologie, surtout dans la morale, à
l'étude de laquelle il s'appliqua d'une manière spé-
ciale , afin de se mettre en état de diriger sûrement
- 13
les âmes qui lui seraient confiées. Il acquit peu à
peu sur ses condisciples la même influence qu'il
avait eue au collége de Saint-Jean; ses conseils et,
plus encore, ses exemples en ramenèrent plusieurs
dans le chemin de la vertu, et, si tous ne l'imitaient
pas, tous du moins le respectaient et l'aimaient.
CHAPITRE III
Le saint Prêtre.
Après quatre ans de séjour à Paris, Pierre revint
en Maurienne, riche de science et de vertu2. Il reçut
peu après le diaconat et le sous-diaconat, avec les
interstices prescrits par l'Église3. Il ne s'occupa
plus qu'à se préparer au sacerdoce dans le silence
de la retraite. Il se retira auprès d'un saint prêtre
qu'il choisit pour son directeur. Là, il lisait dans
les Livres saints ce que Dieu exigeait de vertu et de
science des prêtres de l'ancienne loi, qui n'étaient
qu'une figure de ceux de la loi nouvelle. Les paroles
de Jésus-Christ aux Apôtres et les avis de saint Paul
à ses disciples Tite et Timothée le pénétraient d'une
sainte frayeur. Il se prosternait tout en larmes
1 Le P. PACIFIQUE. Vie, mort et miracles du B. P. Jean
de Maurienne, par le P. DIEGO DE CITTANUOVA (en italien).
Archiv. des Capucins de Chambéry.
! GRILLET, Dictionnaire historique, t. III, p. 285.
3 Notes et Preuves, no 2.
14
devant Dieu et lui demandait comment il pourrait,
lui si faible et si imparfait, se charger de ce minis-
tère redoutable. Alors le Seigneur le consolait inté-
rieurement. Il lui semblait entendre Jésus-Christ lui
dire comme aux Apôtres : « Va et ne crains rien; je
serai avec toi. » Il se relevait plein d'une force
surnaturelle et ne songeait plus qu'à faire descendre
l'abondance des grâces d'en haut sur son apostolat
futur, par un redoublement de mortifications et de
prières. Nous ne décrirons pas ce qui se passa
dans son âme au moment où il reçut le caractère
sacré du sacerdoce. Les anges - seuls en furent
témoins et, lorsqu'il alla rendre compte à Dieu de
son administration, ils purent attester que ce n'avait
pas été une émotion passagère. La joie céleste dont
son cœur fut inondé quand, prêtre pour l'éternité,
il renouvela les serments de sa consécration à Dieu,
le dédommagea des angoisses qu'il avait éprouvées
pendant sa retraite. C'était en l'année 1575. Pierre
avait vingt-sept ans. Mgr de Lambert, qui l'avait
ordonné, l'envoya à Saint-Jean-la-Porte en qualité
de vicaire1.
Il ne fit presque que passer dans ce poste, ayant
été, bientôt après, pourvu de la cure de Saint-Pierre
de Souci, où il parait qu'il ne fit pas non plus un
long séjour. Il y resta cependant assez pour y
opérer des fruits admirables par ses prédications,
par son zèle dans l'administration des sacrements
et par l'exemple de toutes les vertus qu'il donnait à
ses paroissiens. Le démon, jaloux des âmes qu'il
1 Le P. FÉLICIEN, chap. iv. Notes et Preuves, no 3.
15
lui arrachait chaque jour, tendit un piège à sa vertu
la plus chère. -
Un jour qu'il était seul dans sa chambre, une
femmp y entre, sous prétexte de faire son lit. Elle
commence par proférer des propos immodestes ;
puis, oubliant toute réserve et foulant aux pieds
toute pudeur, elle se jette sur lui et le sollicite
ouvertement au mal. Étonné et tremblant, le saint
prêtre se lève, repousse cette malheureuse et la
chasse en lui reprochant avec force l'énormité de
son crime. Mais le triomphe qu'il vient de rem-
porter, loin de l'enorgueillir, le remplit de frayeur.
Aussi humble après la victoire que courageux dans
le combat, il prend immédiatement la résolution de
fuir des lieux où sa chasteté a été si grandement
exposée.
Il obtint, non sans peine, la permission de quitter
le diocèse et se retira à Chambéry, en attendant
qu'il plût à Dieu de lui faire connaître sa volonté
sur l'état de vie qu'il devait embrasser1.
Son mérite y était sans doute déjà connu; car
on lui donna l'emploi de vicaire de la paroisse de
Saint-Léger 2. Nous ne nous étendrons pas sur
la conduite qu'il tint dans ce nouveau poste, parce
que nous aurons bientôt à parler plus au long de
ses vertus pastorales. Qu'il nous suffise de dire
que les habitants de Chambéry ne tardèrent pas
à concevoir pour lui la plus haute estime et la
plus profonde vénération. Nous ne mentionnerons
1 Le P. FÉLICIEN, chap. v. Annal., ibid., p. 83.
2 Notes et Preuves, no 4.
16
de son court séjour à Chambéry qu'une circon-
stance dans laquelle nous admirerons- de quels
moyens, souvent les plus simples et les plus insi-
gnifiants en apparence, la Providence se sert pour
nous faire connaître ses desseins.
Les Capucins s'établissaient précisément alors
à quelques pas de Chambéry (1576) 1. Pierre, poussé
par je ne sais quel attrait dont peut - être il ne se
rendait pas compte lui-même, allait fréquemment
visiter ces bons Pères. Il savait que la sagesse
aime à s'envelopper du voile de l'humilité : une
voix lui disait que cette bure cachait bien des
trésors de science et de vertu. Dans ses visites au
couvent, il étudia avec soin la règle de saint Fran-
çois et put admirer dans ses enfants les doux fruits
de la pauvreté, de la mortification et de l'humilité.
Il aimait à s'entretenir avec les religieux de la vie
merveilleuse de leur séraphique père, des progrès
et des règles de leur ordre. Leur renoncement
complet à tout bien terrestre, la modestie de leurs
regards et de leur démarche, la sainte joie qui
brillait sur leur visage jusque dans leurs fonctions
les plus pénibles, toute cette vie d'abnégation si
dure à l'amour-propre, si crucifiante pour la chair,
tout cela charmait son cœur et le remplissait d'une
sainte jalousie. Un de ces religieux avait surtout
frappé son attention. C'était un bon vieillard, chargé
de la quête : il était si modeste, si recueilli et en
même temps si plein de douceur et d'amabilité
envers tout le monde, que sa vue répandait dans
1 Notes et Preuves, no 5.
17
l'âme comme un écoulement de la paix dont la
sienne devait être remplie, et Pierre se disait que
la plus grande grâce que Dieu pourrait lui faire
serait de l'appeler à partager la vie de cet humble
frère quêteur. Il ne s'en cachait pas au couvent,
et, en attendant que ce bonheur lui fût accordé,
il montrait en foute occasion son respect et son
affection pour les Capucins1.
Sur ces entrefaites, le curé d'Albiez-le-Vieux vint
à mourir. Les habitants pensèrent à leur jeune
compatriote, dont ils avaient bien des fois entendu
parler comme du modèle des bons pasteurs, de
même qu'il avait été autrefois parmi eux le modèle
des enfants. D'un accord unanime, ils le deman-
dèrent à Mgr de Lambert. Ce grand évêque, qui
avait eu tant de peine à consentir à son départ,
profita avec joie de cette occasion pour le ramener
dans son diocèse. Il lui écrivit que le désir de ses
compatriotes était l'expression de la volonté de
Dieu, et qu'en conséquence, il lui enjoignait d'ac-
cepter la cure de sa paroisse natale. Cette lettre
plongea le saint homme dans un pénible embarras :
d'un côté, l'humilité lui faisait craindre que son
ministère ne fût infructueux dans sa patrie ; de
l'autre, la conscience lui disait que la voix de son
évêque était la voix de Dieu, qui pouvait se servir
de lui pour procurer sa gloire dans cette paroisse
que dans une autre. Enfin, comme il
:)'\arl'We. urs dans les saints, l'obéissance l'em-
e se rendit à Albiez, après avoir fait ses
1i.Ú'
a etsta, etc., p. 4. Le P. FÉLICIEN, chap. vi.
2
18
adieux aux Pères Capucins : quelque chose disait
à son cœur que ces adieux ne seraient pas éter-
nels. Il était dans la vingt-neuvième année de son
âge et avait passé dix-huit mois à Chambéry (1579).
CHAPITRE IV
Le saint Curé.
Pour sanctifier les autres, il faut être saint soi-
même. Pierre l'avait bien compris, et, depuis son
entrée dans le sacerdoce, il avait eu constamment
devant les yeux cette figure du bon prêtre, tracée
par saint Paul : « Il faut qu'il soit irréprochable,
parce qu'il est le dispensateur des grâces de Dieu;
qu'il ne soit ni orgueilleux, ni enclin à la colère,
ni adonné au vin, ni prompt à frapper, ni amateur
d'un gain sordide ; mais qu'il exerce l'hospitalité,
qu'il soit doux et affable, sage et bien réglé, juste,
saint, tempérant; qu'il soit attaché à la saine doc-
trine et qu'il la mette en pratique le premier, afin
que par elle il puisse exhorter les fidèles à la piété
et y ramener ceux qui s'en éloignent1. »
Le fondement nécessaire de la sainteté, c'est la
mortification, parce qu'une chair trop bien soi-
gnée se révolte contre l'esprit et que celui-ci ne
peut s'élever qu'autant que celle-là est domptée.
1 Tit., i, 7-9.
19
Pénétré de cette maxime, Pierre ne donnait de
nourriture à son corps que ce qu'il fallait pour
conserver ses forces, et encore ne prenait-il que
les plus ordinaires et les plus frugales : le vendredi
et le samedi, il jeûnait au pain et à l'eau. Mais il
mettait le plus grand soin à cacher aux hommes
la rude guerre qu'il faisait à ses sens. Lorsqu'il
avait quelqu'un à sa table ou qu'il acceptait une
invitation, il évitait toute singularité et ne faisait
nulle difficulté de manger des mets qui étaient
servis. Rien dans son extérieur n'annonçait les
austérités extraordinaires qu'il pratiquait. Son
visage conservait la fraîcheur et la beauté de la
jeunesse et il jouissait d'une santé des plus robus-
tes. Toutefois, son genre de vie ne put échapper
longtemps aux regards scrutateurs de sa mère. Sa
tendresse s'en alarma et elle lui en fit des repro-
ches. « Laissez-moi, ma mère, lui répondit-il,
réduire mon corps sous la domination de l'esprit
et réprimer ses mauvais penchants, pendant que
je suis jeune et qu'il le peut supporter; car, quand
je serai vieux, il ne sera plus temps; je vous pro-
mets que, lorsque je serai à votre âge, je le traiterai
plus doucement. »
Loin de se relâcher de cette habitude d'oraison
que nous l'avons vu prendre dès ses jeunes années
et conserver au milieu de la corruption de Paris,
il sentit que, chargé d'une paroisse importante, il
avait besoin plus que jamais du secours d'en haut.
Il passait une grande partie de ses journées à
l'église. C'était là qu'il disait son office, qu'il accom-
plissait ses- exercices de piété, qu'il préparait les
20
instructions et les avis qu'il adressait à son peuple.
Il est impossible d'exprimer les consolations dont
son âme surabondait dans ces continuels entretiens
avec Dieu. Il n'avait que du dégoût pour les conver-
sations mondaines. Il faisait ses délices de la soli-
tude et de la retraite et ne fréquentait les hommes
qu'autant que ses fonctions l'y obligeaient : Dieu
lui tenait lieu de tout. Néanmoins, il n'avait pas
une vertu sauvage, et malgré le bonheur qu'il
éprouvait dans ses communications avec Dieu au
pied des autels, il s'en privait sans peine aussitôt
que les besoins de sa paroisse ou les convenances
sociales le demandaient.
Pierre avait appris par sa propre expérience
qu'un prêtre, obligé par sa position de voir toute
sorte de personnes, ne saurait cependant s'entourer
de trop de précautions, pour tenir sa vertu à l'abri,
non - seulement de tout danger, mais même de
tout soupçon. Il évitait la conversation des femmes,
ne les voyant guère qu'au confessionnal et ne les
recevant jamais chez lui sans de graves raisons. Il
préférait, si cela était nécessaire, leur parler dans
les chemins où tout le monde pouvait le voir, plutôt
que de s'habituer à des tête-à-tête qui, lors même
qu'ils sont sans danger pour ceux qui les ont,
peuvent prêter à la malignité publique.
Il n'y avait en cela aucune exception pour ses
plus proches parentes. Il avait si bien rompu tous
les liens de la chair et du sang, qu'il ne faisait rien
de plus pour elles que pour les autres personnes de
la paroisse. Il n'avait pas même voulu permettre à
sa mère d'habiter avec lui, soit dans la crainte
21
que sa présence au presbytère n'y attirât d'autres
femmes, soit pour se conserver toute liberté de
régler son ménage comme il l'entendait. Ses domes-
tiques étaient choisis avec beaucoup de soin; mais
ils rencontraient chez lui une surveillance si pa-
ternelle et de si affectueux ménagements, qu'ils
s'y trouvaient heureux et que sa maison était citée
comme un modèle dans la paroisse1.
Cette conduite était le fruit de réflexions sérieuses
et d'un plan de vie invariable, où tout avait sa place
et chaque moment de la journée son emploi fixe,
autant du moins que le permettaient les occupa-
tions variées et les mille dérangements qu'entraîne
l'administration d'une paroisse ; car il était loin
d'oublier que son premier devoir était de se dévouer
au salut des âmes qui lui étaient confiées. Ayant
sans cesse devant les yeux le compte sévère qu'il
aurait à rendre de ses paroissiens, il était dans
une crainte continuelle de manquer aux graves
obligations qu'il avait contractées à leur Cgard.
Dans cette pensée, il ne négligeait, rien pour les
instruire de leurs devoirs et pour les corriger de
leurs défauts. Il ne connaissait ni les vaines timi-
dités de la paresse, ni les lâches complaisances
du respect humain; il combattait le vice quelque
part qu'il fût, sans s'inquiéter des désagréments
qui pourraient en résulter pour lui-même. Mais il
savait allier à une juste et impartiale sévérité tant
de douceur et de ménagements pour le coupable,
1 Le P. FÉLICIEN, chap. vu et VIII.
22
il prenait si bien le chemin des cœurs, que rarement
ses avis restaient sans résultat.
Ses instructions étaient également éloignées et
de cette emphase qui ne fait qu'éblouir, sans pro-
duire aucun fruit véritable; et de ce ton grondeur
qui irrite, mais ne corrige jamais; et de ce laisser-
aller paresseux qui fait mépriser la parole de Dieu.
Elles étaient simples et pathétiques ; il les méditait
aux pieds de Jésus-Christ et ne s'y proposait jamais
d'autre but que la gloire de Dieu et le salut de ses
paroissiens.
La connaissance profonde qu'il avait acquise des
secrets de la vie spirituelle et des mystères du
cœur humain lui donnait, dans la conduite des
âmes, la perspicacité de jugement et la fermeté de
direction si nécessaires à un confesseur. Sa bonté
gagnait les plus grands pécheurs et les amenait,
presque malgré eux, au tribunal de la pénitence.
A quelque heure qu'ils se présentassent, il était
touj ours prêt à les entendre. Il avait un zèle infati-
gable à rechercher les esprits plus ignorants et les
cœurs plus profondément gâtés, pour lesquels les
soins généraux ne suffisaient pas. Ces malheureux
étaient la portion de son troupeau la plus aimée.
Il tâchait de les rencontrer dans la campagne, il
allait même les visiter de temps en temps chez eux
sous quelque prétexte, s'insinuait doucement dans
leur amitié et trouvait ainsi moyen d'éclairer l'in-
telligence ou de guérir le cœur, sans froisser
l'amour-propre.
C'était surtout envers les malades qu'il montrait
toute l'ardeur de sa charité. Il ne se contentait pas
23
de leur administrer les derniers sacrements; il les
visitait souvent, sans se laisser arrêter ni par l'éloi-
gnement des hameaux ni par les grandes quantités
de neige qui tombent dans cette paroisse. Il s'appli-
quait à leur faire accepter avec soumission la
volonté de Dieu et puisait dans son cœur de telles
paroles, qu'il les laissait toujours plus confiants et
plus résignés.
La charité ardente qui dévore le cœur du bon
pasteur et les industries que son zèle emploie pour
la sanctification des âmes ont leur source dans le
foyer divin que Dieu a placé au sein de cette maison,
souvent bien petite et bien humble, où sa majesté
ne dédaigne pas de résider et qu'on appelle une
église. L'église, c'est par excellence la maison du
saint prêtre; il l'aime comme il aime Dieu; dire les
trésors de lumières, de force, de consolations qu'il
y trouve, est impossible; son bonheur est d'y
converser avec le maître qui y habite; sa joie, de
l'orner avec toutes les ressources de son zèle et de
la piété de ses ouailles. Celle d'Albiez-le-Vieux était
pauvre ; mais Pierre ne négligeait rien pour que tout
y eût la décence et la propreté exquise qui sont le
luxe de la pauvreté et dont veut bien se contenter le
Dieu ui naquit dans une étable. Il s'y employait
lui-même pendant les longues visites qu'il faisait
à Jésus-Christ. Du reste, avec quel respect il se
montrait dans le lieu saint, quel esprit de foi il
apportait dans les moindres cérémonies du culte
divin, et surtout lorsqu'il montait à l'autel, nous
ne le dirons pas. Sa figure s'illuminait alors du feu
sacré dont son âme était embrasée et sa vue était
24
pour ses paroissiens la plus éloquente et la plus
fructueuse prédication.
Tout en s'occupant avant tout des besoins spi-
rituels de ses ouailles, il ne négligeait pas leurs
intérêts temporels. Il était le juge ordinaire de leurs
différends et ses décisions étaient reçues avec un
égal respect par les deux parties. Il n'y avait pas
d'inimitié si invétérée, qu'elle ne cédât à la douceur
et à la force de ses exhortations.
On a vu avec quelle parcimonie il se mesurait les
choses nécessaires à la vie; mais il n'était avare
que pour lui-même. Malgré les conseils et les plain-
tes de ses parents, tout son superflu était distribué
aux pauvres; il avait expressément défendu d'en
renvoyer aucun du presbytère les mains vides. Il
savait donner avec cette bonté, avec cette affabilité
qui doublent le prix de l'aumône et font tant de bien
au cœur des pauvres; il s'informait de leur position
et lorsque, ce qui n'arrive que trop souvent, il
découvrait dans leur âme des misères plus grandes
encore que celles de leur corps, il s'efforçait de
porter remède aux premières en soulageant les
secondes. On ne l'appelait partout que le père des
pauvres. Ces louanges des hommes blessaient son
humilité; il mettait à cacher ses bonnes œuvres
autant de soin que d'autres en mettent à en faire
parade, et quand il obligeait quelqu'un, il ne man-
quait jamais de lui recommander le secret1.
1 Le P. FÉLICIEN, chap. ix, x et xi. Vita et gesta, etc.,
p. 6 et suiv. Vie, mort et miracles, etc., fol. 1. Dépositions
de plusieurs habitants d'Albiez-le-Vieux. Annal., p. 82.
- 25
Tant de vertus lui avaient étroitement attaché le
cœur de ses paroissiens, qui le vénéraient comme
un saint et l'aimaient comme un père. Son minis-
tère produisait chaque jour les fruits les plus
beaux et les plus durables. Mais son humilité ne
les voyait pas; il se comparait au serviteur inutile
dont il est parlé dans l'Évangile et s'alarmait du
compte que Dieu lui demanderait un jour. Souvent
sa pensée se reportait avec envie dans le paisible
couvent des Capucins de Chambéry et il se disait
qu'étant incapable de sauver l'âme des autres, il
devait au moins songer à sauver la sienne. Après
y avoir longuement réfléchi, après avoir demandé
à Dieu, par un redoublement de prières et de mor-
tifications , qu'il lui fit connaître sa volonté, il lui
sembla entendre la voix du ciel qui l'appelait dans
la solitude et il se prépara à la suivre.
La réforme des Capucins prenait, à cette époque,
un développement considérable en deçà des monts.
En 1575, le P. Mathias Bellintani deSalo, commis-
saire général de la province de France, avait, sur
l'ordre d'Emmanuel-Philibert, jeté les fondements
des couvents de Chambéry et de Saint-Jean de
Maurienne. La construction de celui-ci souffrit
d'abord quelques difficultés, qui furent levées par
les soins du duc de Savoie et de Mur de Lambert,
et les travaux purent commencer en 1578, sous la
direction d'un religieux envoyé à cet effet. Ce fut à
lui que Pierre s'ouvrit du dessein que Dieu lui
avait inspiré. Le Père en écrivit au P. Jérôme de
Milan, qui venait d'être nommé commissaire
général de la province de Lyon, séparée depuis
26
quelques mois de celle de Paris. Il lui parla d'une
manière si avantageuse des qualités du postulant,
que le P. Jérôme n'hésita pas à consentir immédia-
tement à sa réception.
Il restait à obtenir le consentement de Mgr de
Lambert. Ce grand et saint prélat ne put facile-
ment se résoudre à se séparer d'un prêtre qu'il
regardait à juste titre comme l'honneur de son
diocèse. Il refusa longtemps d'obtempérer à sa
demande. Mais enfin il craignit de s'opposer à la
volonté du ciel. D'un autre côté, il savait que le
peuple ne voyait pas de très bon œil l'établisse-
ment des Capucins à Saint-Jean, et il pensa que
l'entrée dans l'ordre d'un homme dont le mérite
était universellement apprécié, dissiperait les pré-
jugés populaires. Il permit donc à Pierre Bizel de
suivre l'attrait dé la grâce.
Mgr de Lambert ne se trompa pas dans ses prévi-
sions. Le bruit que le curé d'Albiez-le-Vieux allait
entrer chez les Capucins se répandit rapidement
dans le diocèse. On comprit qu'une semblable
détermination ne pouvait avoir été inspirée que
par le désir de mener une vie plus parfaite. Les
plus ardents ennemis du couvent qui se fondait
revinrent à de meilleurs sentiments et se prirent à
louer une institution qu'ils avaient auparavant blâ-
mée sans la connaître.
Quand les habitants d'Albiez surent qu'ils allaient
perdre leur curé, ce fut une désolation générale. Ils
coururent en foule au presbytère; mais ni les larmes
de ses parents, ni les sollicitations de ses parois-
siens, ni les raisons par lesquelles on s'efforçait
- 27
de lui montrer qu'il pouvait se sanctifier dans son
presbytère aussi bien que dans un couvent, rien ne
put ébranler la résolution du saint homme. Dieu
avait parlé à son cœur. Il ne voulut pas même
profiter de la faculté qu'il avait de remettre son
bénéfice à un prêtre de son choix ; il alla simplement
le résigner entre les mains de son évêque, plus
capable que lui, disait-il, de donner à Albiez le curé
qui lui convenait.
Le jour de son départ, ses paroissiens l'accompa-
gnèrent en pleurant jusqu'au bas de la montagne.
Les vieillards, les femmes et les enfants se portèrent
sur les hauteurs pour voir encore une fois leur
pasteur bien-aimé. C'étaient les Éphésiens accom-
pagnant saint Paul et se lamentant de ce qu'il leur
avait dit qu'ils ne le reverraient plus. On arriva ainsi
aux limites de la paroisse. Là, Pierre dit adieu à la
foule qui le suivait, et il courut frapper à la porte
des Capucins, bénissant le Seigneur d'avoir enfin
brisé les derniers liens qui l'attachaient au monde.
C'était en l'année 1581 : il avait occupé quatre ans
la cure d'Albiez1.
CHAPITRE V
Le saint Religieux.
Mgr Pierre de Lambert, à son arrivée dans le
diocèse de Maurienne , avait trouvé bien des
1 Documents cités plus haut.
- 28
ruines (1567). Depuis vingt-quatre ans, aucun
évêque n'y avait résidé, et cependant jamais la
présence du premier pasteur n'avait été plus néces-
saire; car, pendant ce quart de siècle, trois fléaux
avaient ravagé la Maurienne : la peste, l'invasion
étrangère et l'hérésie. Le calvinisme s'était glissé
dans nos vallées à la faveur de l'alliance de Fran-
çois 1er avec les Suisses, et, quoiqu'il n'eût pas
réussi à les séparer de la foi catholique, il avait
néanmoins déposé au sein de plusieurs paroisses
un levain d'hérésie qui pouvait aisément se répan-
dre et infester peut-être le pays tout entier. Un
prêtre apostat, étranger à la Savoie, Raphaël Bour-
deille1, avait osé prêcher la Réforme du haut de
la chaire de la cathédrale, en présence de tout
le clergé et au milieu de l'indignation générale.
L'ignorance des vérités religieuses et la corruption
des mœurs avaient pris un développement effrayant,
que ne suffisaient point à arrêter les bonnes dis-
positions de la masse de la population et le zèle du
clergé privé de son chef 2.
Le nouvel évêque voulut couper le mal par la
racine. Il fonda un collége ou petit-séminaire, qui
fut appelé de son nom Collége lambertin et où les
aspirants au sacerdoce furent depuis lors élevés
dans la science et la piété (1574). L'année suivante,
il appela des Capucins et les chargea, soit de la
direction spirituelle des jeunes étudiants, soit des
1 Hist. du Sénat de Savoie, par M. BURNIER, t. 1er, p. 198.
 DAMÉ, chap. v. - HiSt. du diocèse, p. 283. GRILLET, t. III,
p. 275.
29
missions à donner dans toutes les paroisses du
diocèse et spécialement dans celles où le protes-
tantisme s'était introduit. Ces deux institutions,
jointes au zèle infatigable avec lequel il travailla
lui-même à la réforme des abus, rétablirent peu à
peu la pureté de la foi et des moeurs1.
Lorsque Pierre se présenta chez les Capucins,
demandant humblement à être reçu au nombre des
disciples de saint François, ceux-ci habitaient une
petite maison que l'évêque leur avait cédée jusqu'à
l'achèvement du couvent qu'il leur faisait construire
en face du collège. Tout à côté était une chapelle
dédiée à saint Roch, où ils faisaient leurs offices ;
elle appartenait à l'hospice des Pèlerins ou de la
Miséricorde, établi quelques années auparavant par
Mgr de Lambert pour loger les voyageurs pauvres2.
Ce fut dans cette maison que le religieux se pré-
para par quelques jours de retraite à revêtir le saint
habit de la pénitence. Le P. Jérôme de Milan se
trouvait alors de passage à Saint-Jean, allant à Rome
pour assister au chapitre convoqué par le général,
le P. Jérôme de Montfleuri. Il voulut lui-même
donner l'habit au premier novice de la Savoie. La
cérémonie eut lieu dans la chapelle de Saint-Roch,
en présence d'une foule considérable accourue pour
assister à ce spectacle tout nouveau pour elle. On
distinguait les habitants d'Albiez-le-Vieux aux lar-
mes que le souvenir du bon et saint curé qu'ils
avaient perdu faisait couler de leurs yeux. Pierre
1 DAMÉ. - Le P. FÉLICIEN, chap. n.
t Le P. FÉLICIEN, ibid.
30
reçut à la vêture le nom de Jean et ce fut par une
disposition de la Providence, dit le P. Félicien de
la Chambre dans sa Vie manuscrite du serviteur de
Dieu, car il était le précurseur d'un grand nombre
de saints religieux que la Savoie et la Maurienne
en particulier devaient bientôt donner à l'ordre de
Saint-François. Qui sait si la vocation du P. Ché-
rubin et de ses compagnons, dont nous raconterons
peut-être un jour les travaux et les vertus, ne data
pas du moment où ils virent le P. Jean revêtir les
livrées de la pauvreté évangélique !
Aussitôt après la prise d'habit, le P. Jérôme
conduisit son cher novice au couvent de Saint-
Victor de Milan, dont les religieux édifiaient toute
la ville par l'austérité de leur vie et leur parfaite
observance de la discipline religieuse. Saint Charles
Borromée, qui gouvernait le diocèse de Milan ,
honorait ce monastère de fréquentes visites ; c'était
là, d'ordinaire, qu'il faisait ses retraites spirituelles.
Le P. Jérôme avait à dessein choisi ce couvent, un
des plus fervents d'Italie, afin que le nouveau dis-
ciple de saint François puisât à la source même
l'esprit de la réforme, pour le répandre ensuite dans
les provinces de Lyon et de Savoie.
Le P. Jean répondit parfaitement à son attente.
Il se forma sur les- grands modèles qu'il avait
devant les yeux et, comme une diligente abeille ,
dit un de ses biographes, il recueillit des uns et
des autres les divers sucs qui pouvaient servir à
composer dans son âme le miel de la perfection
religieuse. Son mérite ne tarda pas à être connu.
On vit que ce novice était déjà un homme consommé
31
dans la vie spirituelle, et les plus anciens pères
avouaient que, bien loin qu'il eût besoin d'être
formé à leur école, ils n'avaient eux-mêmes qu'à
gagner à suivre ses exemples. Aussi ne le soumit-on
pas aux épreuves ordinaires par lesquelles on fait
passer les novices, afin de les rompre à la pratique
de l'humilité, de l'obéissance et de la mortification,
qui sont les trois grandes bases de la perfection
religieuse 1.
Lorsque l'année de probation fut achevée, le
P. Jean fit sa profession solennelle. Ses supérieurs
le renvoyèrent ensuite en Savoie, au couvent de
Chambéry, où on lui confia l'emploi de sacristain.
Ille reçut avec d'autant plus de joie qu'il y trouvait
un moyen de satisfaire sa tendre dévotion envers
le Saint-Sacrement. A quelque moment qu'on le
demandât, si la règle ne l'avait appelé ailleurs, on
était assuré de le rencontrer à l'église ou à la
sacristie, rangeant les ornements, les linges et les
vases sacrés, époussetant les autels et le pavé. Il
apportait à ces fonctions, minutieuses en apparence,
tant d'attention et de respect, qu'il était facile de
s'apercevoir qu'à ses yeux il n'y avait rien de petit
dans ce qui sert au culte divin.
On lui confia ensuite la charge de portier, puis,
en 1583, celle de quêteur; car les Constitutions des
Capucins veulent que le jeune profès, avant d'être
employé aux charges qui nécessitent la fréquenta-
tion du monde , continue pendant trois ans les
1 Annal., p. 84. Le P. FÉLIX, liv. II, chap. 1er. Vie du
B. P. Jean de Maurienne, par le P. PACIFIQUE d'Annecy.
32 -
exercices du noviciat. Cette pénible fonction lui fut
une occasion précieuse d'imiter le bon frère dont
nous l'avons vu envier la vertu lors de son premier
séjour à Chambéry. Sentant combien les communi-
cations continuelles qu'il était obligé d'avoir avec
le monde pouvaient nuire à l'esprit de recueillement
et d'oraison, il se prescrivit certains petits exer-
cices de piété qu'il plaça le long des courses de la
journée comme des repos pour son âme. Ainsi il
avait coutume de réciter avec son compagnon un
Pater et un Ave devant chacune des maisons où il
entrait pour la quête, et, à son retour au couvent,
il ne manquait jamais d'aller à l'église prier pour les
bienfaiteurs de la maison. Il se donnait chaque jour-
la discipline, afin d'expier les fautes qui pouvaient
lui être échappées pendant ses courses. Il était
plein de douceur et d'affabilité envers tout le monde,
trouvant toujours moyen de mêler à ses conversa-
tions quelques mots de Dieu ou quelques bons
conseils. Ces vertus si aimables et si modestes lui
concilièrent l'affection et le respect des habitants
de Chambéry, qui, du reste, n'avaient pas encore
entièrement oublié le court séjour qu'il avait fait
parmi eux en qualité de vicaire. La haute estime
dont le P. Jean était entouré se refléta naturellement
sur l'ordre entier et fut une des causes de l'affec-
tueuse sympathie que les habitants de Chambéry
ont toujours gardée pour les Capucins1.
Le P. Jean aurait désiré passer toute sa vie dans
1 Documents cités. Vita et gesta, etc., p. 11. Vie,'mort
et miracles, etc., fol. 2. Déposition du F. Constantin de Lodi.
33
3
ces humbles fonctions de quêteur, si conformes à
son amour pour la pauvreté et la mortification; mais
Dieu en avait décidé autrement. En l'année 1588, il
fut élu maître des novices et gardien du couvent de
Roanne. Telle était l'idée que l'on avait de sa sain-
teté, que, bien que la province de Lyon possédât un
grand nombre de pères plus anciens que lui dans
l'ordre et des plus recommandables par leur science
et leur vertu, on ne crut pas pouvoir confier à des
mains plus habiles la charge si délicate et si impor-
tante de former les novices à la perfection reli-
gieuse. Nous le trouvons dans les mêmes charges
partout où il fut envoyé depuis : à Montluçon, à
Dôle, à Salins, à Lyon et à Chambéry, excepté pen-
dant les années de repos prescrites par la règle,
afin que celui qui est appelé à commander ne
désapprenne pas d'obéir. Il exerça encore la charge
de définiteur depuis la formation de la province de
Savoie jusqu'à sa mort.
Au lieu de le suivre dans ces diverses stations,
nous préférons montrer à nos lecteurs les vertus
intimes de cette vie plus remplie de mérites devant
Dieu que de grandes actions devant les hommes.
CHAPITRE VI
Union du P. Jean avec Dieu.
Chargé de former les novices à l'imitation de leur
séraphique père saint François, Jean sentit combien
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plus que jamais il avait besoin de lumières et de
force. Il s'appliqua à l'oraison avec une ardeur toute
nouvelle et parvint à une union si intime avec Dieu,
que sa vie semblait une contemplation continuelle
en laquelle toutes ses occupations se transfor-
maient. Non content des exercices prescrits par la
règle, il consacrait à la prière une grande partie de
la nuit et tout le temps que les devoirs de sa charge
n'absorbaient pas. Le sujet le plus ordinaire de ses
méditations était la passion de Notre - Seigneur
Jésus-Christ; c'était aussi celui qu'il recommandait
le plus instamment à ses novices, les assurant qu'ils
ne pouvaient rien faire de plus agréable à Dieu ni
de plus utile à leur sanctification, que de méditer
l'amour de Dieu pour les hommes dans son plus
éloquent témoignage.
Jamais il ne s'absentait du chœur ni des autres
exercices de la communauté, à moins qu'une affaire
urgente ne l'exigeât absolument, et, dans ce cas,
il ne manquait pas de choisir une autre heure pour
vaquer à l'exercice omis. Si dans ce moment on
venait lui faire visite, quelle que fût la dignité du
visiteur, il s'excusait en disant qu'il était retenu
par un personnage plus grand encore1. On ne le
vit jamais s'appuyer pendant la récitation de l'office
ou la méditation ; toujours debout ou à genoux,
quelquefois au milieu du chœur, il était plongé
dans un recueillement si profond, qu'il ne toussait
1 Vie du R. P. Jean de Maurienne, p. 6, Mss. - Annal.,
p. 98.
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et ne crachait même pas ; à peine l'entendait-on
respirer.
Il s'était imposé journellement un grand nombre
de prières vocales, comme la récitation des psau-
mes pénitentiaux ou graduels, du chapelet, etc.;
les jours de dimanches et de fêtes, il y ajoutait un
nocturne de l'office des morts, qu'il récitait ordi-
nairement avec les novices, après l'office de la
Vierge qui est de coutume dans l'ordre. Il avait
une dévotion particulière à la Sainte - Vierge, à
saint François et à saint Jean l'Évangéliste, patron
de la virginité.
A la prière il joignait le travail que Dieu a imposé
à l'homme, non-seulement comme un châtiment du
péché, mais aussi comme un préservatif contre les
embûches du démon. Il aimait à employer ses
moments de loisir à quelque ouvrage des mains, à
cultiver le jardin, à faire des corbeilles de bois ou
à rapiécer les vêtements des pères, et il apportait à
ces petits travaux tout le soin dont il était capable.
Les religieux s'étonnaient quelquefois de le voir si
attentif en des choses qu'ils regardaient comme
des bagatelles. Le saint homme répondait qu'il faut
bien faire tout ce que l'on fait pour Dieu, que tout
alors devient grand et qu'en toutes choses on doit
se comporter comme si l'on était sur une place
publique , exposé aux regards de tout le monde,
puisque l'on est toujours sous les regards de Dieu,
créateur et maître du monde. Le travail néanmoins
n'interrompait pas son oraison. Il se plaçait en face
de son crucifix, qu'il appelait son livre d'étude, le
regardait amoureusement et - nous pouvons bien
36
dire que son cœur ne s'en séparait jamais. C'était
dans ce livre qu'il puisait la connaissance profonde
de la vie intérieure que l'on admirait en lui. « Ah!
mon père, dit-il un jour au P. Maurice de Beaufort
en lui montrant son crucifix, quel beau livre que
celui-là et que de belles choses on y apprend1 ! » Il
en lisait peu d'autres et n'avait dans sa cellule que
l'Évangile, la Règle de saint François, les opuscules
de saint Bonaventure et de saint Bernard et quel-
ques autres ouvrages de ce genre. Car Jésus-Christ
crucifié était toute sa science ; il n'en estimait
aucune autre, séparée de celle-là. Aussi, quand
on lui parlait des savants qui se faisaient un nom
par leurs ouvrages ou leurs discours, il avait cou-
tume de répondre que , s'ils aimaient Dieu, ils
étaient capables de convertir le monde, mais que,
sans la charité, leur science ne produirait certaine-
ment aucun bien.
A l'exemple du glorieux fondateur de son ordre,
le P. Jean savait se servir de toutes les créatures
pour tenir son âme unie à Dieu. Une plante, une
fleur, un fruit, le ravissaient d'admiration devant la
puissance et la bonté du créateur. C'était le sujet
favori de ses entretiens avec ses novices, quand il
se promenait avec eux dans le jardin; il s'échap-
pait alors de son cœur des paroles si enflammées
d'amour, qu'elles communiquaient ce feu sacré à
ceux qui l'entendaient. En quelque lieu qu'il se
trouvât, il se tenait toujours dans le respect dû à
Vie du P. P. Jean de Maurienne, p. 6.
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la présence de Dieu et ne permettait rien qui pût
déplaire à la majesté divine1.
Le Seigneur se plaisait à récompenser l'amour
de son serviteur par les consolations dont il com-
blait son âme. Souvent elles étaient telles, qu'elles
lui faisaient pousser de profonds soupirs ou même
des cris, comme s'il eut été frappé de quelque dou-
leur subite. Quoiqu'il eût soin de faire son oraison
dans sa cellule ou à l'église pendant la nuit, afin
de cacher les grâces extraordinaires qu'il recevait,
il ne pouvait cependant empêcher qu'on ne s'en
aperçut quelquefois. Un jour, le F. Albin de
Saint-Jean de Thônes , l'entendant soupirer, crut
qu'il se trouvait mal et courut à sa chambre. N'osant
entrer , il s'arrêta à la porte dont une fente lui
permettait de voir ce qui se passait à l'intérieur.
Il aperçut Jean en oraison et toute la chambre
remplie d'une lumière éclatante. Le Père ayant su
que le F. Albin l'avait vu en cet état, lui défendit
d'en parler à qui que ce fût.
C'était surtout pendant la célébration des saints
mystères, que Dieu le comblait de ces faveurs
surnaturelles, et plusieurs fois, pour faire connaître
la sainteté de son fidèle serviteur, il les montra par
des signes extérieurs. En 1603, le P. Jean d'Annecy,
alors novice, remarqua, un jour qu'il servait sa
messe, que l'aube dont il était revêtu était toute
parsemée de croix blanches dont l'éclat merveilleux
ressortait sur la toile. Ces croix ne disparurent que
lorsque Jean fut rentré à la sacristie. Elles repré-
1 Annal., p. 91. Vie, mort et miracles, etc., fol. 5.
38
sentaient, dit un manuscrit presque contemporain,
les affections dont son cœur était rempli en offrant
le sacrifice commémoratif de celui de la croix.
Une autre fois, une pieuse dame de Chambéry,
nommée Anne Arnalde, épouse du président des
finances, assistant à la messe du P. Jean, vit sa
tête couronnée de rayons lumineux. Elle en conçut
une si haute opinion de sa sainteté que, dès qu'il
fut mort, elle l'invoqua dans ses prières. Son fils
Sigismond étant tombé malade d'un flux de sang,
elle demanda sa guérison par l'intercession du
P. Jean et l'obtint aussitôt. Cette dame publia
partout ces deux merveilles et en fit une déclara-
tion authentique sous la foi du serment1.
Dieu n'accorde ces faveurs particulières qu'aux
âmes d'élite qu'il y a préparées en leur inspirant
le dégoût du monde et les amenant seules avec lui
dans la solitude. Car, pour qu'elles puissent se
remplir des parfums célestes, il faut que ces.âmes
soient vidées de toute pensée, de toute affection
terrestres et personnelles ; pour qu'elles soient
éclairées des splendeurs de la vie contemplative, il
faut que le fracas des passions et des choses du
siècle expire à leurs pieds comme se brisent sur
les rochers les vagues d'une mer agitée. Le monde
ne comprend rien à ces mystères, il les estime
peu. Qu'importe son estime ! Les saints le laissent
1 Vie du R. P. Jean, etc., p. 5 et suiv. Vita et gesta, etc.,
p. 16 et suiv. Annal., p. 99. Diverses dépositions juridi-
ques , Mss.
39
à ses petits plaisirs, à ses minces affaires, et l'éter-
nité prouve qu'ils ont choisi la bonne part.
Nous avons vu que, dès ses plus jeunes années,
le P. Jean fuyait la compagnie et les jeux des autres
enfants. Cet amour de la retraite était allé se fortifiant
de jour en jour, et c'était pour s'y abandonner en
toute liberté qu'il avait fini par quitter entièrement
le monde. Pendant que son emploi de quêteur
l'avait obligé de se répandre parmi les hommes, il
s'était fait une solitude intérieure dans laquelle il
se soustrayait à la dissipation du monde au milieu
duquel il lui fallait vivre. Maintenant que ses fonc-
sions n'exigeaient plus la fréquentation des hom-
mes, il n'avait garde de s'y livrer, car il avait pour
maxime qu'un religieux n'en revient jamais tel qu'il
y est allé. Recevant peu de visites du dehors, il en
faisait lui-même encore moins et seulement quand
les affaires de la maison ou les devoirs de la charité
le demandaient.
Il ne pouvait souffrir qu'on introduisît facilement
des séculiers dans le couvent, disant que cela
n'était bon ni pour les religieux, qui n'y prenaient
que des sujets de dissipation, ni pour les séculiers
eux-mêmes, qui pouvaient voir quelque chose qui
les fit déchoir de la haute opinion qu'ils devaient
avoir de la vie religieuse. Il ne leur permettait
jamais non plus d'entrer dans le chœur de l'église
pendant la célébration de l'office divin. A la fête
de la Toussaint, il y avait une telle affluence dans
l'église du couvent de Lyon, qu'une année le prévôt
des marchands et plusieurs autres magistrats cru-
rent pouvoir se placer dans le chœur. Mais le
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P. Jean, qui était pour lors gardien, se leva et alla
lui-même les conduire devant le grand autel, en
leur disant que cette place était plus convenable
et plus commode pour eux. Loin de s'offenser de
cette démarche, ces magistrats n'en conçurent que
plus d'estime pour la vertu du saint homme1.
Afin de procurer au moins de temps en temps
à tous ses religieux le précieux avantage de la
retraite, il faisait acheter bien des choses que des
quêtes plus fréquentes auraient pu lui fournir; et,
comme quelques-uns se plaignaient qu'en agissant
ainsi, il détournait les fonds du couvent de leur
destination, il répondait que ce qu'un religieux
perd en fréquentant trop le monde, vaut incom-
parablement plus que le peu d'argent dépensé pour
lui donner quelques jours de solitude.
Quoique l'obéissance le trouvât touj ours prêt à
aller partout où ses supérieurs l'envoyaient, cepen-
dant il préférait les maisons qui étaient hors des
villes, comme celles de Dôle et de Chambéry. Son
inclination à ce sujet était si connue, qu'étant
une fois parti de Salins pour aller à Lyon parler au
provincial, les religieux du couvent crurent qu'il
voulait quitter l'ordre et se faire chartreux. A son
retour, il fut vivement affligé qu'on lui eût supposé
un pareil dessein, et il déclara que la religion de
saint François était pour lui une bonne mère qu'il
préférait à toute autre, et qu'il aimerait mieux mou-
rir que de l'abandonner (1603).
Mémoire du P. Dominique de Chambéry, Mss.
41
Il parlait peu, et lorsqu'il se surprenait avoir dit
quelques paroles inutiles, il s'imposait pour péni-
tence cinq Pater qu'il récitait avec ses novices;
car il disait souvent que, si celui qui ne pèche pas
dans ses paroles est un homme parfait l, un reli-
gieux qui parle beaucoup n'a de religieux que le
nom. Préférant la conversation de Dieu à celle des
hommes, il aimait à passer le temps des récréations
dans sa chambre ou à l'église. Tout entretien dont
Dieu était banni lui déplaisait; mais, surtout, il ne
voulait rien entendre qui eût rapport à la politique.
Ce fut pour ce motif qu'on l'envoya gardien à Lyon
pendant les guerres civiles, alors que le monde et
même les couvents n'étaient remplis que des que-
relles de Henri IV et de la Ligue. Il voulait que, si,
pendant le temps où la règle prescrit le silence,
quelqu'un était obligé de traverser les corridors
ou le dortoir, il prit ses précautions pour ne faire
aucun bruit qui pût troubler le repos ou la prière
des religieux.
Pour conserver son âme dans cette union conti-
nuelle avec Dieu, il avait fait un pacte sévère
avec ses yeux : jamais il ne regardait personne en
face, et il n'y avait rien qu'il recommandât autant
que la modestie dans les regards. « N'oubliez pas,
disait-il à ses religieux, que vos yeux sont des
fenêtres par lesquelles la mort entrera dans votre
âme et détruira toutes vos richesses spirituelles.
Ayez donc soin de les tenir fermées, si vous voulez
1 JAC. , 3, 2.

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