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Vie et Aventures de Trompette

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138 pages

Trompette était le seul enfant et l’unique héritier de sa maman, petite ânesse fort aimable, travaillant de son mieux pour M. et Mme Jaffer, faïenciers ambulants. Les fonctions de Gypsy (c’était son nom) consistaient à promener par les chemins un asssortiment complet de poteries, cristaux, etc. Quoique assez bonne personne, elle se montrait, à ses heures, fantaisiste et malicieuse comme une véritable zingarella.

Aussi prétendait-on que Trompette était tout son portrait, au moral comme au physique.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

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J. Anceaux

Vie et Aventures de Trompette

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CHAPITRE PREMIER

LA CHASSE. — LE SAUT PÉRILLEUX. — LA BOURRÉE IMPROVISÉE

Trompette était le seul enfant et l’unique héritier de sa maman, petite ânesse fort aimable, travaillant de son mieux pour M. et Mme Jaffer, faïenciers ambulants. Les fonctions de Gypsy (c’était son nom) consistaient à promener par les chemins un asssortiment complet de poteries, cristaux, etc. Quoique assez bonne personne, elle se montrait, à ses heures, fantaisiste et malicieuse comme une véritable zingarella.

Aussi prétendait-on que Trompette était tout son portrait, au moral comme au physique. Le petit coquin avait manifesté, dès sa plus tendre enfance, des dispositions parfaitement folichonnes, et sa précoce intelligence, ses espiègleries, l’indépendance de son caractère emplissaient d’orgueil et de joie le cœur de Mme sa mère.

En ses jours d’innocence enfantine, alors qu on n’attendait encore de lui aucun travail, on lui permettait de suivre sa maman, qu’il distrayait et amusait par ses gambades autour de la charrette à laquelle elle était attelée. C’était un petit wagon plat, solidement appuyé sur ses quatre roues et contenant les divers objets dont trafiquaient M. et Mme Jaffer, et qu’ils promenaient de foires en marchés sur toute la surface de la Grande-Bretagne. Les pots, les assiettes, les plats, lestasses, les cuvettes, les poêlons, les marmites s’étalaient, se groupaient, s’étageaient avec tant d’art sur les côtés, le fond et l’arrière du véhicule, que les ménagères, attirées parle fausset suraigu de mistress Jaffer, doublé de la basse-taille de son mari et du hi ! han ! mélancolique de Gypsy, n’avaient qu’à jeter les yeux sur la marchandise pour distinguer du premier coup d’œil l’objet dont elles étaient en quête.

On était au mois de mai. La matinée, charmante, fraîche, ensoleillée était de celles où tous les êtres, voire même les ramoneurs, se réjouissent avec la nature et sont heureux de vivre. M. et Mme Jaffer, désirant mettre à profit ce beau jour de printemps, parèrent de leur mieux leur petit véhicule et se dirigèrent vers un village où ils espéraient faire de bonnes affaires.

Gypsy était assez calme, et Trompette, contre son habitude, disposé à suivre l’exemple de sa maman. Mais, hélas ! l’ânon propose et le destin dispose. Un événement bien inattendu vint mettre à néant les excellentes dispositions de maître Trompette.

On avait précisément ce jour-là, dans ce même village de Cowbridge où notre famille ambulante venait de pénétrer, lancé un cerf dix cors. Vous me demanderez peut-être si c’était en l’honneur du printemps, du mois de mai ou de la matinée ensoleillée. Je ne saurais vous le dire au juste. Cependant, j’inclinerais à penser que c’était dans le but unique de satisfaire les instincts cruels d’un certain nombre de gentilshommes en habits rouges, ainsi que ceux de quelques apprentis malfaisants, garçons bouchers, palefreniers sans place et autres gens désœuvrés.

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Le cerf et, après lui, les chevaux, les chiens...

Le cerf et, après lui, les chevaux, les chiens, les chasseurs, les ânes acharnés à sa poursuite avaient, après maints détours, franchi les haies des jardins qui les séparaient du village, et s’étaient lancés à fond de train à travers les rues, places et ruelles de Cowbridge.

Mistress Jaffer n’eut pas plus tôt aperçu la cavalcade insensée, dévalant à toute vitesse dans le chemin étroit que sa petite boutique portative emplissait presque tout entière, qu’elle courut à Gypsy et s’efforça de la tirer sur le côté de la route. Elle avait à peine eu le temps de saisir la bride que le cerf, qui avait de l’avance, s’élança légèrement par-dessus le wagon et retomba de l’autre côté, sans toucher à la marchandise.

Gypsy surprise se contenta de braire et resta immobile, malgré les efforts de mistress Jaffer pour la faire changer de place.

Les chasseurs en habits rouges, cependant, arrivaient au galop. Les apprentis, les ânes, les garçons bouchers, les chiens, les palefreniers suivaient frénétiquement la piste en poussant des cris à étourdir un sourd.

Jugez de l’effet produit sur les nerfs excitables du pauvre Trompette par ce brouhaha, ces hurlements, cette course effrénée ! Il croit sa dernière heure arrivée. Il perd la tête. Il n’a plus qu’une pensée : échapper par la fuite à ce danger imminent. Faisant un bond à la manière du cerf, il s’élance et va retomber... au beau milieu des poteries étalées dans le wagon.

Quel fracas ! quelle hécatombe de légumiers, de marmites, de carafes ! Le plancher, couvert de tessons, n’était pas tenable pour les sabots encore tendres de l’ânon fourvoyé ; il gigote, il danse, il rue ; jamais bourrée fantaisiste ne fut si savamment exécutée. Les pots au lait, à eau, à beurre, à crème, au feu, volent de tous côtés, comme paille d’avoine sous le fléau.

Mistress Jaffer reste immobile devant ce désastre ; la surprise, l’horreur, la colère la suffoquent ; elle se sent défaillir. Sans haleine, presque sans vie, elle appelle au secours d’une voix mourante ; mais les mots s’arrêtent dans sa gorge, et pendant ce temps la vaisselle en éclats frappe l’air ambiant et atteint la pauvre marchande en plein cœur.

Elle recouvre enfin ses forces ; la présence d’esprit lui revient. Saisissant un gros bâton qui se trouve à portée, elle court à Trompette et se dispose à jouer sur ses côtes une symphonie qui doit le guérir pour longtemps de la manie de danser de pareilles gigues. Mais le petit sacripant ne l’attend pas. Il n’a pas plus tôt aperçu maître gourdin, que, sautant à bas du véhicule, il décampe, au galop de ses quatre pieds agiles.

CHAPITRE II

LE CONCERT CHAMPÊTRE ET SES CONSÉQUENCES

Nous avons laissé Trompette fuyant à toutes jambes les coups de bâton si bien mérités dont le menaçait mistress Jaffer. Nous le retrouvons aujourd’hui commensal d’une blanchisseuse à laquelle ses maîtres, justement irrités, l’avaient vendu le lendemain du jour néfaste dont je vous ai raconté les horreurs. Il fallait bien se récupérer des pertes occasionnées par les exercices chorégraphiques auxquels l’ânon s’était livré au milieu des porcelaines. Qui casse les verres les paye, d’ailleurs, et maître Trompette, capable de danser la gigue que vous savez, devait l’être aussi de travailler : il travaillait donc. On lui faisait porter le linge propre aux pratiques et rapporter au logis celui que l’on confiait à sa nouvelle maîtresse pour le blanchir.

Tout alla bien pendant quelque temps : Trompette se conduisait d’autant mieux qu’on lui appliquait sur les épaules, dès qu’il se montrait trop irritable, une potion sédative composée uniquement de coups de bâton, ce qui le calmait merveilleusement.

L’été s’avançant et le temps devenant fort chaud, on permit à Trompette, pendant les heures de récréation, de s’ébattre, en compagnie de quelques canards, dans une espèce d’enclos situé à l’arrière de la maison et servant à remiser toutes sortes d’objets inutiles. Notre ânon trouvait là de quoi s’ébaudir et ne se faisait pas faute de se rouler sur le. sol fangeux, avec l’entrain qu’apportent ses pareils à ce genre d’exercice.

Il se divertissait donc à sa manière ; la logique de maître gourdin aidant, il comprenait qu’il devait s’en tenir à son enclos et ne pas s’aventurer dans le séchoir, dont il n’était séparé que par une palissade peu élevée. Je me suis même persuadé qu’il n’eût jamais songé à la franchir, si le destin contraire, qui devait le poursuivre toute sa vie, n’avait, encore une fois, mis à néant ses bonnes résolutions.

C’était l’été, ainsi que je vous l’ai dit, et la bonne femme de blanchisseuse avait sur les bras une grosse lessive, composée de ces objets que l’on nettoie avant de les enfermer pour l’hiver : draps, couvertures, rideaux, courtepointes ; elle en était surchargée.

Une partie déjà blanchie séchait et se parfumait au soleil ; l’autre mijotait dans la cuve. Le temps était magnifique ; le lessu, gras à faire plaisir. On avait tout lieu d’espérer mener l’entreprise à bonne fin : les ouvrières, alertes et gaies, travaillaient de leur mieux, lorsqu’un individu, qui parcourait le village depuis le matin, récoltant force gros sous, arriva devant le logis de Mme Lempois, nouvelle maîtresse de Trompette.

Cet homme, musicien d’une nouvelle espèce, faisait résonner en cadence une multitude de clochettes attachées à ses pieds, à ses mains, à sa tête, à ses genoux, à ses coudes.

Tout le monde, lessiveuses, repasseuses, apprenties, récureuses, charmées de ce spectacle original, coururent à la porte pour mieux en jouir. Trompette, de son enclos, ne pouvait apercevoir l’exécutant, mais il entendait parfaitement la musique, et dressait ses longues oreilles velues, agréablement chatouillées par l’harmonie des clochettes agitées en cadence.

Il venait justement de se divertir de la manière que vous savez, c’est-à-dire qu’après s’être bien roulé dans la boue des canards et s’en être passablement humecté, il s’était fait une serviette dans un gros tas de cendres déposé dans un coin. Jugez s’il était propre.

Déjà mis en gaieté par cet exercice salutaire, notre ânon ne put entendre sans tressaillir d’aise le musicien ambulant qui charmait Mme Lempois elle-même. Donnant de la voix à l’unisson des clochettes, il se mit à braire de toutes ses forces. Il n’était pas seul de son espèce dans le village. Ses congénères, éparpillés dans les fermes du voisinage, prenant les hi ! han ! de Trompette pour une invite, répètent successivement, et comme à l’envi, sa fanfare éclatante. L’homme aux clochettes, se voyant sur le point d’être distancé, se pique d’émulation. Les autres redoublent de zèle : il en résulte une cacophonie à déchirer le cœur et les oreilles des plus insensibles.

Trompette, alors, remué dans ses fibres les plus intimes, oublie le bâton, la palissade, le séchoir, la défense. Il cabriole, il danse, il se cabre, il rue et saute d’un bond inconsidéré par-dessus l’obstacle qui le sépare de l’enclos sacré. Le Rubicon franchi et sa queue jetée par-dessus les moulins, il ressaute, il redanse, recabriole, laissant l’empreinte de ses pieds sales sur les objets étendus à sécher. Ivre de plaisir, de musique, de liberté, de jeunesse, il se livre à tant d’extravagances, à tant de démonstrations aussi brusques qu’excentriques, que l’air est tout obscurci par les mouchoirs, les bas, les bonnets de coton, qui voltigent autour de l’ânon en goguette, comme jadis la vaisselle autour de mistress Jaffer.

On dit que le bien nous vient en dormant. Et le mal, hélas ! d’où nous arrive-t-il ? La pauvre Mme Lempois, absorbée par les délices de la musique, ne se doutait guère de l’horrible confusion occasionnée dans son séchoir par l’humeur folichonne de Trompette. La chose sautait aux yeux, pourtant, et la blanchisseuse n’eut pas besoin d’y regarder à deux fois pour apprécier le dégât et en reconnaître l’auteur. L’effet en fut foudroyant. Mme Lempois poussa des cris entrecoupés et tomba en syncope.

Trompette, à sa vue, se réfugia entre deux courtepointes qu’il n’avait pas encore honorées de ses attentions, et y resta coi, attendant prudemment ce qui allait se passer.

Les ouvrières, cependant, rassasiées du spectacle de la rue, accoururent aux cris de leur maîtresse. L’aspect du séchoir les emplit de fureur. L’une saisit une perche, l’autre une pelle, celle-ci un balai, celle-là une poignée d’épingles de bois ; toutes, animées d’une immense soif de vengeance, se jettent à la poursuite du coupable.

Trompette n’avait jamais, que je sache, lu l’Artpoétique de Boileau. Il semblait, pourtant, qu’il eût à cœur de « polir et repolir cent fois » l’ouvrage si consciencieusement parachevé. Poursuivi par les blanchisseuses, il ne réintégra le domicile qu’après avoir repiétiné tous les objets sur lesquels il avait déjà si bien dansé.

CHAPITRE III

LA SYNCOPE. — LA CHAUDIÈRE. — LA POURSUITE

Pauvre Trompette ! Il avait péché, cette fois encore, passé rémission. Mme Lempois fut longue à recouvrer ses sens. On lui brûla du papier à chandelle sous les narines. On lui frappa à tour de bras et à tour de rôle dans les mains. On lui chatouilla la plante des pieds. On lui versa de l’eau froide sur la tête et dans le dos. Puis, comme rien ne lui faisait, on eut l’idée de lui introduire de l’eau-de-vie dans la bouche. Cela parut la ressusciter. Relevant subitement la tête : — J’espère, dit-elle, que la chaudière n’a pas débordé ?

Hélas ! hélas ! elle avait débordé ! Le lessu en ébullition sifflait, fumait, crachait, jurait comme un régiment de chats en colère. Les draps, les serviettes, les mouchoirs, épandus le long des parois de la marmite, offraient le spectacle le plus navrant.