Vie et aventures de Vidocq, ancien chef de la police de sûreté ; comprenant sa naissance, son éducation, ses services militaires...

Publié par

Roy-Terry (Paris). 1830. Vidocq, François (1775-1857) -- Biographies. XII-353 p. ; in-18.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Publié le : vendredi 1 janvier 1830
Lecture(s) : 18
Source : BnF/Gallica
Nombre de pages : 364
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

YlIIE
ET AVENTURES
DE
v a M (g <$»
Imprimerie cTA. BÉRAUD, rue. du Foin Saint-Jacques ,
OUVRAGES EN VENTE CHEZ ROY-TÊRRIY-,
OUVRAGES EN VENTE CHEZ ROY-TERRY !]
Manuelcomplet de la Toilette, ou l'Art de s'h,
biller avec élégance et Méthode , contenant
l'Art de mettre sa Cravale, démontré en 3q(
leçons, avec une planche représentant les di-
verses manières de faire los nœuds de la cravate a
par M. et Mme Stôp, orné de leurs portrai
Un volume in-18. Prix. 2 f
Manuel de VAmateur d'huîtres, contenan te
l'ait de les pêcher, de les parquer, de les fair
verdir, de les préserver des maladies qui pe
vent les attaquer, de les conserver fraîches,,
pendant long-temps, de reconnaître celtes qt41
sont dans cet état et de les ouvrir avec facilitée
avec des détails sur les qualités alimentaires et:
propriétés médicales de ce mollusque; suivi deJ
l'adresse des écailleurs dans les divers quartiers-j
de Paris; par M. Leclerc, docteur - médecin
naturaliste. Un volume in-18, avec une gra
vure. Prix. i f. 50 1
Manuel de VAmateur des marrons et des châ-j
taignes, indiquant un grand nombre dd
manières de les préparer , peu connuC8
par le même. Prix. 1 f. 5o ca
Manuel de l'Amateur de fromage et de beurreg
Un vol. in-IB. 1 f. 5o m
Du même auteur : Manuel de l' Amateur dh
café, ou l'Art de cultiver le caféyer, de 1.1
multiplier, d'en récolter le fruit et d'en préi
parer agréablement et économiquement la bOl.
son, par tous les procédés, tant ancienrà-. qilii
nouveaux. Un vol in-18, orné d'une glavlu.'J
Prix. 1 f 80.'
VRE
ET AVENTURES
DE
~B)~(~
ANCIEN CHEF DE LA POLICE DE SURETt;
COHPBEKAMT
Sa naissance, son éducation, ses services mili-
taires, ses désertions, ses divers emprisonne-
mens et condamnations , 'ses évasions des
bagnes et des prisons, ses amours, son mariage,
ses duels, ses déguisemens , ses dénonciations ,
ses découvertes importantes , ses relations avec
la peMoc )<ie~ arrestations qu'il a faites, etc.
Oa\u de honte, on n'en meurt plus l
Traî^ov gatmenl nos chaîne* dans la fange ,
Enivrons-nouj
BtR ÀNGER.
A PARIS,
1 CHEZ L'ÉDITEUR,
ET ROY-TERRY, LIBRAIRE,
PiLill-ROTAL , GALEfUK DE VALOIS, NO IS *"».
1830.
1 PRÉFACE.
Ci
'est un singulier spectacle que ce-
lui d'un homme qui, après une car-
rière de honte et de douleur,, vient en
faire l'aveu public, et cherche à met-
tre au grand jour une vie que tant
d'autres, à sa place, prendraient soin
de cacher. De pareils Mémoires of-
frent un genre d'intérêt que trop sou-
vent vient paralyser le dégoût. Ce-
pendant , dégagée d'apologies aux-
quelles la morale publique ne peut
se faire, et de longueurs nécessitées
par toute spéculation de librairie , la
vie de Vidocq n'est pas sans utili-
vj
té,; elle peut apprendre plus d'une
chose qu'il est bon de savoir. En
premier lieu, elle nous montre com-
bien le système de prisons et le sys-
tême de police, suivis jusqu'à ce
jour, sont dangereux pour la société,
puisqu'ils aggravent les vices des
hommes qu'ils devraient chercher à
corriger : en second lieu, elle prouve
que la société, en frappant les hom-
mes de peines infâmantes et tempo-
raires à-la-fois, a condamné les mal-
heureux qui en sont atteints, à ne ja-
mais se relever de leur dégradation ,
et à parcourir le dernier degré de
l'éckelle du crime, jusqu'à ce qu'en-
fin ils soient parvenus jusqu'à l'é-
chafaud.
Mais il est d'autres rapports plus
curieux, sous lesquels on peut con-
Il vij
sidérer la publication des Mémoires
de Vidocq, Depuis plusieurs années,
la lecture des Mémoires est devenue
une espèce de besoin pour notre gé-
nération. Les Mémoires historiques,
ayant trait aux grandes périodes de
nos troubles civils y furent d'abord
recherchés : on voulait y puiser une
instruction de faits et de principes ;
on y trouva seulement, au lieu de ce
genre dinstruction 9 des leçons plus
tristes et plus utiles peut-être, on
y apprit à connaître le cœur humain
dans tout ce qu'il y a de plus hi-
deux; on y vit que, après tant de
grandes catastrophes, les hommes
les plus tarés, ceux pour qui toute
honte était bue, s'étaient souvent
élevés } taudis que toujours les hom-
Jjies enthousiastes, que leur seule
viij
conscience avait entraînés sur le
théâtre de la politique, étaient morts
ignorés ou malheureux. On dut en
tirer cette conclusion: que c'était la
position relative des hommes en-
tr'eux, dans nos sociétés modernes,
qui propageait la corruption et qui
déshonorait l'espèce humaine, or-
née par la nature de tous les dons
du créateur.
Cette conviction doit amener à
penser que de grands changemens
à l'odre social actuel étaient néces-
saires à l'amélioration des hommes.
De là, est venu ce besoin uni-
versel de lire des Mémoires, et d'y
puiser quelques nouveaux renseigne-
mens sur la dégradation du cœur
humain. Madame de Campestre, le
duc de Rovigo, M. Vidocq sont
vx
venus tour-à-tour apporter leur tri-
but à cette douloureuse mais utile
étude; et désormais, après de sem-
blables révélations et, surtout, après
la spéculation dont elles ont été
l'objet, on n'a plus rien à apprendre
dans cette triste voie. On le sait as-
sez, l'intérêt est le mobile des hom-
mes; et c'est en pondérant les forces
sociales , de manière à ce que les in-
térêts de tous puissent se salisfai re sans
léser d'autres intérêts, que l'on éta-
blira la morale sur les débris de tant
de corruption et de tant de bassesse.
En attendant cet heureux jour, qui
ne luira peut-être que pour nos arriè-
re-petits-neveux, tâchons de nous oc-
cuper d'améliorer du moins ce qui
peut s'améliorer sans peine. Que la
mendicité et le vagabondage cessent
x
d'être portés sur la liste des délits ;
mais qu'on les fasse disparaître , e*
ouvrant à tous des travaux, et en pu-
nissant seulement la paresse! Que
l'échafaud cesse d'apprendre aux
hommes qu'il est des cas où l'on
peut tuer sans être criminel, et que
l'abolition de la peine de mort ôte
enfin à la France le redoutable spec-
tacle de 87 meurtriers brévetés, sa»
lariés par la nation et par la justice !
que, si les bagnes sont encore une
malheureuse nécessité, on ne puisse
pas rentrer dans la société après en
avoir franchi le seuil, et que les pri-
sons, destinées aux détenus qui n'ont
à se reprocher que des fautes, n'enfeiv
ment jamais sous les mêmes verrons
le scélérat et le malheureux seule.
ment égaré! De semblables réfor-
1
xj
mes rendront le crime plus rare et sa
répression moins hideuse. Heureul
le jour où l'on pourra songer à d'au-
tres réformes et où l'on s'occupera
à détruire le germe des crimes, au
lieu de chercher des modes de pu-
nition !
En publiant la Vie de Vidocq 3
nous avons cru rendre un véritable
service à nos lecteurs. Ce tableau si
vrai et si énergique des maux qu'en-
gendre la présence des forçats libérés
dans la société des autres hommes 5
la dégradation que le supplice em-
preint sur ces misérables, dégrada-
tion plus hideuse que celle qu'ils de-
vaient au crime seul, doit amener
un jour d'iieureux résultats. Hom-
mes, consultez votre cœur, sachez
comprendre votre dignité, et vous
xii
gémirez de voir vos frères descendre
à une telle abjection 3 et vous senti-
rez que tous vos efforts devraient
être dirigés vers les moyens de les
en relever.
1
VIE ET AVENTURES
DE
.- 'Yllb(D(u(&Çà
CHAPITRE PREMIER.
KAISSANCE.- PREMIÈRES AVENTURES.—CAMPAGNES.
- DÉSERTIONS. — MARIAGE. —ARMEE ROULANTE.—
UN ROMAN COMPLET.
E
ugene-ITkancois Vidocq, que l'on
peut ranger à juste titre au nombre des
célébrités contemporaines, naquit de
parens obscurs , dans la ville d'Arras,
le 23 juillet 1776: son père, honnête
boulanger, le destina à suivre une car-
rière dans laquelle il avait vécu
long-temps avec aisance et honneur. A
huit ans, le petit Eugène devint mitron
dans la inaison paternelle, c'est-à-dire
qu'il fut chargé de porter le pain , et
a )
de mettre aussi quelquefois la main
à la pâte; mais, son activité précoce
ne pouvait pas sa satisfaire de cet,
humble état ; il aimait déjà le plai-
si r et la socié té: grand et bien fait
pour son âge, gai, espiègle, aimant à
rire et à bambocher, il ne tarda pas-
il s'apercevoir qu'un peu d'argent était
nécessaire pour satisfaire à ses goûts.
ie comptoir auquel on laissait toujours
la clef, lui paya d'abord la haute paie
dont il avait besoin; mais les nombreu-
ses saignées qu'il y fit en peu de temps
amenèrent bientôt une surveillance ac-
tive. La clef du comptoir ne quitta
plus la ceinture de madame Vidocq,
et le petit Eugène fut réduit à la nour-
riture de ses parens. Horrible position
pour un enfant, qui déjà ne pouvait
plus vivre sans fréquenter les tavernes
et les salles d'armes, et dont la généro-
sité aurait répugné à se voir régaler
toujours par ses camarades. Une fausse
clef ne tarda pas à le mettre sur la
voie du bienheureux coffre-fort, et de
nouvelles goguettes s'ensuivirent; mais,
tant de félicité ne pouvait pas être de
( 3 )
longue durée ; l'ingénieux enfant fut
pris sur le fait, et après une légère
correction paternelle, fut surveillé de
si près qu'il ne lui fut plus possible de
mettre la main sur des pièces de mon-
naie, telles faibles qu'elles fussent.
Quelques pains escamotés par-ci, par-
là , et vendus à moitié prix, étaient
une consolation bien insuffisante : à peine
Eugène pouvait-il fumer de temps à
autre la cigarre ou boire le verre de
trois-six, il n'y avait pas moyen d'y
tefnir; cependant aucune ressource ne
se présentait à son esprit: Son caukarade
Poyant, polisson un peu plus âgé et
partant un peu plus libertin que lui,
y pourvut par ses conseils. A défaut
d'argent, il ne pouvait manquer d'y
avoir des effets précieux chez le père
Vidocq, et des effets précieux péuvent
se mettre en gage. Une telle logique
est bien entraînante, le petit mitron
y céda; au bout de deux jours, Par-
genteri.e la maison avait disparu ,
et Eugène et poyant, après avoir dé-
pensé 150 francs qu'on leur avait prétés
dessus , en étaient déjà aux expédiens.
( 4 )
Un mauvais sujet de douze ans n'est
pas bien rusé , content de ses esca-
pades , R ne songe pas aux moyens
d'en assurer l'impunité: aussi Eugène
ne tarda-t-il pas à recevoir la punition
de sa faute. Arrêté sur la demande de
son père, il fut renfermé pendant quel-
ques jours dans la prison d'Arras, dont
la miséricorde de sa mère vint le tirer.-
Ah! comme il promit alors de renon-
cer à ses erreurs passées ! comme il
avait l'intention de tenir SEL promesse!
mais, malheureusement le diable est
bien fin , et Poyant était devenu son
aide-de-camp auprès d'Eugène Vidocq;
il le raffermit peu-à-peu contre les re-
mords; il finit par le décider à enlever
une somme assez considérable de la
maison de son père. On pense bien
que le conseiller partagea la prise avec
son ami; et peu de jours après , notre
héros, âgé à peine de quatorze ans, était
seul, à pied, mais le gousset assez
bien garni, sur la route de Dunkerque,
où il arriva bientôt.
Depuis Gusman d'Alfarache jus-
qu'à nos jours, il est peu de novices
( 5 )
dans la carrière des aventures, qui
n'aient pas commencé par se faire
voler le premier fruit de leurs exploits.
Vidocq ne dérogea pas à cette antique
coutume. A peine maître de ses actions,
il se lia avec un inconnu qui lui offrit
de le mener dans une société aimable :
jolies femmes bon vin concoururent au
plaisir de la soirée; le jeune homme en-
chanté se livra à une double ivresse dont
il ne tarda pas à connaître les dangers.
Après s'être endormi sur un mol édre-
don dans les bras d'une nymphe char-
mante, il se réveilla sur le port, transi
de froid, les cheveux pleins de neige,
les reins brisés et, ce qui était pis
encore, sans un sou comptant. Force
lui fut alors de reconnaître que son cher
ami était un aventurier, et sa bonne for-
tune une friponne. Quel sujet de réflexions
pour un adolescent qui vient de goûter,
pour la première fois, les charmes trom-
peurs de l'amour ! Cependant Vidocq
n'avait guère le temps de se livrer à
des méditations philosophiques ! seul,
sans argent, sans travail dans une ville
«ù il ne connaissait personne, et, pour
*
( 6 )
comble de malheur, commençant à sen-
tir des cruelles atteintes de la faim, il
ne songeait qu'à la détresse de son es-
tomac , et cherchait en vain dans sa
tête des moyens de pourvoir à sa subsis-
tance.
Dans ce moment, la trompette appe-
lait autour d'un saltimbanque la foule
des oisifs de Dunkerque; Vidocq pro-
fita d'un entr'acte pour causer avec le
paillasse auquel il confia sa détresse.
L'aimable bobèche avait un coeur com-
patissant; il présenta le jeune homme
à son maître, qui ne tarda pas à l'en-
rôler au nombre de ses acteurs.
La troupe se composait de M. Co-
rnus, le premier physicien de l'univers ;
de M. Garnier, directeur de ménagerie
ambulante; du paillasse et de quelques
acrobates. Vidocq fut d'abord employé
à allumer les lampions, à nctoyer la
salle et à donner à manger aux singes.
On ne lui pavait pas de gages; mais,
il recevait pour nourriture un pain
noir à-peu-près mangeable et une soupe
où les haricots nageaient dans un abon-
dant bouillon d'eau de vaisselle. La
( 7 )
condition n'était pas agréable , mais elle
suffisait pour vivre ; d'ailleurs le jeune
adepte avait en espérance une belle
perspective : on lui promettait une part
dans la recette dès qu'il pourrait se
rendre utile, et l'on ne tarda pas à l'ini-
tier dans les secrets de l'art des acro-
bates. Le saut de carpe j le saut péril-
leux, le grand écart lui devinrent bien-
tôt familiers; mais les coups que lui
distribuait souvent M. Cornus, le dé-
goûtèrent du métier. Il ne prit pas plus
de goût à la profession de sauvage de
la mer du Sud, que voulut lui enseigner
M. Garnier ; et force lui fut de deman-
der son congé qu'il obtint sans peine :
on refusa pourtant de lui donner d'autre-
salaire de ses peines, qu'une grêle de
soufflets et de coups de pieds, qu'il
lui fallut héroïquement supporter.
On ne peut pas exercer quelque temps
un art, sans fréquenter les artistes de
la même profession; aussi Eugène était-
il déjà beaucoup moins dépourvu de
ressources qu'au moment où il s'était
lié avec M. Cornus. Il se présenta chez
un bateleur qui dirigeait, en plein vent
( 8 )
le théâtre des variétés amusantes, où
chaque polisson pouvait, pour deux sous,
contempler les combats de polichinelle
et du diable. 11 fut aussitôt enrôlé; le
poste n'était pas sans agrémens , la nour-
riture était meilleure que chez Cornus.
Vidocq dînait avec son maître, et
l'accompagnait au cabaret; de plus, le
patron avait une jeune e,t jolie femme,
et Vidocq était joli garçon; utile au
mari, il ne Pétait pas moins à sa moitié,
et, au bout de peu de temps, il devint,
moins le domestique que l'ami de la
maison. Mais le malheur cesse rarement
de persécuter un homme qu'il affec-
tionne; la jalousie, cette compagne peu
.traitable de l'amour, vint troubler sa
tranquillité; surpris presque en flagrant
délit par son patron, il Jui fallut dé-
serter, non sans recevoir encore quel-
ques soufflets.
Le parti le plus sage à prendre pour
le favori disgracié du beau sexe, était,
sans doute, de regagner le toit paternel;
il le sentit, et revint a Arras, à la suite
d'un médecin ambulant, qu'il servait
sur la route en qualité de paillasse.
, (9)
Qu'on se figure la joie de madame Vi-'
docq, en revoyant il ses pieds son fils
chéri ! L-â parabole de l'Enfant prodigue
fut mise en action, et si l'on ne tua pas -
le veau gras, on rétablit du moins le
petit Eugène dans toutes les prérogatives
d'un entant gâté.,
Cependant, en quelques mois de voya-
ge, notre héros éta.Y.¡onsi?érablement
change; plus grand uus fort que lors
de sou départ, ses traits avaient pris une
expression plus masculine, sans perdre
rien de leur régularité. Il devint le coq
des salles d'armes et des estaminets, et
le bien-aimé des grisettes d'Arras ; une
comédienne en fit même son favori.
Dans une telle position, il devait dési-
rer son indépendance ; mais rendu sage
par l'infortune, il ne voulut pas l'acqué-
rir au même prix que par le passé. Il
s'engageayet sous l'élégant costume de
chasseur , il continua à passer pour
l'homme à la mode dans la classe moyen-
ne du beau sexe artésien.
Tant de bonheur ne pouvait pas tou-
jours durer; on n'est pas soldat seule-
ment pour faire l'amour : les premières
( 10 )
années de la révolution s'étaient rapide-
ment écoulées, et les rois de l'europe ,
effrayés de la contagion des idées libé-
rales , venaient de déclarer la guerre à
la France. Vidocqfut dirigé sur le camp
deMaulde, où il entra dans le corps
d'armée de Kellermann; jeune et brave,
il combattit avec valeur à la célèbre af-
faire de Valmy, et fut nommé caporal
sur le champ de bataille. Le jour même
de cette promotion, il eut le malheur de
se battre en duel contre un sergent-major;
il n'en fallait pas plus pour être traduit
devant un conseil de guerre; la désertion
était le seul moyen de salut. Vidocq dé-
serta du régiment sans déserter ses dra-
peaux., il entra dans le lie. chasseur,
et assista à la bataille de Jemmappes, où
sa conduite mérita les éloges de ses offi-
ciers. Cependant, le jour même de la
célèbre bataille, il apprit qu'il venait
d'être signalé comme déserteur: la peur
s'empara de lui, et, malgré sa répu-
gnance, force lui fut de déserter encore;
mais, cette fois, il passa dans le camp
autrichien, et fut incorporé dans le ré-
giment des hussards de Kaiserkcin.
( 11 )
Souvent le père de Vidocq lui avait
reproché le temps perdu dans les salles
d'armes; bien lui prit alors de n'avoir
pas écouté ces fréquentes remontrances.
Il se mit à donner des leçons d'armes aux
officiers coalisés, et son professorat ar-
rondit promptement sa bourse : il croyait
avoir enfin trouvé la voie du bonheur
dont bien des années le séparaientencore.
Une dispute un peu vive avec un sous-
officier le fit condamner à la schlag,
qui lui fut administrée, avec pompe, à
la parade du lendemain. Ce petit inci-
dent l'ayant dégoûté du service alle-
mand, il déserta de nouveau , et revint
à Landrecies où il rencontra son an-
cien régiment : une amnistie le mettant
à même d'y rentrer, il n'hésita pas, et
reprit aussitôt l'habit de chasseur à che-
val. En cette qualité il fit la guerre, et
la fit en brave, il était déjà parvenu au
grade de maréchal-des..logis, lorsqu'un
coup de feu à la jambe droite le força
de demander un congé, et de rega-
gner pour quelque temps les foyers
paternels.
On était alors dans les affreuses jour-
(t2)
nées de la terreur : Arras était sous la
domination de Joseph Lebon, qui gou-
vernait en despote toute la contrée. Le
citoyen Vidocq père était commis-
saire des subsistances , et plusieurs de
ses amis étaient dans l'intimité du pro-
consul. Ces protections n'empêchèrent
pas le jeune Eugène de voir de près l'é-
chafaud. Il avait une maîtresse que cour-
tisait un officier lancé au milieu de la
faction révolutionnaire. Les deux rivaux
se rencontrèrent chez leur Aspasie; une
provocation s'ensuivit. Vidocq fut fidèle
au rendez-vous; mais, au lieu de son
adversaire , il trouva une troupe de gen-
darmes qui le conduisirent aux Baudets
(prison de la ville), où iltutécroué, com-
me suspect et contre-révolutionnaire.
Heureusement pour Vidocq, sa famille
avait quelques relations avec le citoyen
Chevalier, ami de Joseph Lebon, qui
obtint peu de temps après sa liberté. Le
jeune homme s'empressa de rendre une
visite à son libérateur, et ne tarda pas à
s'apercevoir que mademoiselle Chevalier,
sœur du clubiste, ne le voyait pas avec
indifférence. Vidocq était d'un naturel
( i3 )
2
assez inflammable; cependant, la laideur
de la fille sensible, son âge et quelques
mots de mariage qu'elle lâcha dès la
première conversation , le préservèrent
de la tentation ; il évita une maison dont
l'accueil amical pouvait devenir dange-
reux pour lui. Sa blessure était complè-
tement guérie ; il obtint la permission de
passer dans, un bataillon de réquisition,
où il ne tarda pas à être nommé sous-
lieutenant. Nous ne le suivrons pas dans
tous lés combats auxquels il a assisté ;
nous ne dirons pas quel avancement il
espérait obtenir en se voyant, si jeune ,
décoré de l'épaulette d'officier. Hélas !
après la campagne de 1793, le bataillon
dont il faisait partie fut licencié; les offi-
ciers redevinrent soldats: au réveil de son
beau rêve, il se retrouva, le sac sur le dos,
dans le 28e. bataillon de volontaires.
Dans 1 presque tout le cours de la vie
de Vidocq , l'amour, cette passion aussi
dangereuse que charmante, a joué le
premier rôle ; c'est à lui qu'il a dû ses
succès, c'est à lui qu'il a dû ses tour-
mens. A l'époque où nous sommes
parvenus , il eut une grande influence
( i4 )
sur sa destinée. Pendant qu'il était can-
tonné à Fresne, les Autrichiens s'empa-
rèrent d'une barque de fourrage qui était
presque l'unique ressource d'une pauvre
famille; Vidocq fut touché de la douleur
de ces malheureux , et surtout d'une
jeune fille , nommée Delphine. A l'aide
de quelques camarades, il reprit la bar-
que; mais, comme il la ramenait, elle
fut de nouveau capturée par l'ennemi;
cependant le patron avait eu le temps de
reprendre un sac de lotiis caché au mi-
lieu du foin. Delphine se donna au sau-
veur de sa fortune; il fut même question
entr'eux de projets de mariage ; mais les
femmes sont faibles et inconstantes" et
tandis que Vidocq se dirigeait vers Arras
pour demander le consentement de son
père,Delphine livrait ses charmesau mé-
decin du régiment. On pense bien que cet
incident détruisit les plans d'hyménée :
Vidocq, pour &e consoler, regagna Arras
sans congé, au risque d'être considéré
comme déserteur. Il se lia de nouveau
avec la citoyenne Chevalier , sœur de
l'ami de Joseph Lebon ; leur intimité
devint bientôt telle, que force fut à notre
( 15 )
héros de se marier , SOnt peine d'encou-
rir la haine du redoutable révolution-
naire. A peine l'union chérie était-elle
contractée, que la citoyenne Vidocq,
femme influente par la protection de
Joseph Lebon , fit donner l'ordre à son
cpoux de rejoindre son régiment. Il
obéit avec plaisir, car le caractère acariâ-
tre de sa tendre moité lui était devenu
insupportable ; cependant , envoyé peu
de temps après à Arras avec un ordre
de ses supérieurs pour les affaires du ré-
giment , il rentra chez lui sans être at-
tendu, et, au milieu de la nuit, trouva
dans son domicile un adjudant major
dont le costume léger ne permettait
pas d'ignorer les relations avec ma-
dame Vidocq. L'époux outragé se fâ-
cha, il en résulta une scène assez vive,
à la suite de laquelle notre héros fut
conduit en prison. La sœur de Cheva-
lier, ami de Lebon, pouvait-elle man-
quer d'être vertueuse? et son mari pou-
vait-il avoir raison contre elle? Cepen-
dant, Joseph Lebon, instruit de toute
l'affaire par l'un de ces heureux ca-
prices qu'ont quelquefois les tyrans, le
( 16 )
6t mettre en liberté en lui ordonnant
de quitter Arras. On pense bien que
l'époux infortuné ne se le fit pas dire
deux fois. Son régiment était alors en
Hollande, il se fit donner une feuille
de route pour le rejoiudre.
Arrivé à Bruxelles , Vidocq se lia
avec plusieurs femmes dont l'amour
pourvoyait plus généreusement à sa
subsistance que la cantine du régiment;
il renonça aussitôt à rejoindre son corps,
et mena dans les cafés de la capitale de
la Belgique une vie de chanoine, dont
le jeu et les belles faisaient à-peu-près
tous les frais. Une circonstance fortuite
vint encore ajouter aux charmes de sa
vie peu laborieuse. Il rencontra au café
Turc plusieurs individus qu'il avait au-
trefois rencontrés en garnison, et qui
tous portaient des costumes d'officiers
de hauts grades; il se h&îa de s'enqué-
rir des causes de leur rapide fortune;
mais,, sans lui répondre, un lieutenant-
colonel du nombre de ces officiers de
nouvelle date lui promit un prompt
avancement. En effet, il reçut bientôt
une feuille de route de capitaine, et
( 17 )
apprit en même temps ce qu'étaient ses
nouveaux amis; au milieu du désordre
qui régnait alors dans l'administration
de la guerre, un grand nombre de super-
cheries devenaient faciles: telle fut celle
que les prétendus officiers, parmi les-
quels Vidocq s'enrôla, faisaient subir
au gouvernement ; sans brevet, sans
service, ils fabriquaient des feuilles de
route d'officiers supérieurs, et, avec
ces pièces, voyageaient partout aux dé-
pens de la république, et recevaient
partout leurs rations et leurs billets de
Jogemens. C'était ce qu'on appelait l'ar-
mée roulante, et l'on prétend qu'elle se
montait à plus de deux mille aventu-
riers, lorsque l'avènement de Buoua-
parte au trône vint remettre de l'ordre
dans toutes les branches de l'ad minis-
tra don.
Vidocq, muni d'une feuille de route
BOUS le nom de Rousseau, capitaine
de chasseurs, fit avec ses associés, dans
toute l'étendue des Pays-Bas, une tour-
née qui ne fut interrompue par aucune
aventure fâcheuse. Auvray , qui s'était
fait connaître à lui avec le grade de
*
( 18 )
lieutenant-colonel, s'était même promu
au rang de général de brigade; et cette
audacieuse tromperie avait été suivie
d'un succès complet. De retour à
Bruxelles, les membres de cette res-
pectable armée se firent délivrer des
billets de loge mens, et continuèrent à
vivre grassement sur les vivres de nos
troupes. Le nouveau capitaine surtout
fut traité favorablement par la fortune;
il devint le principal personnage d'un
petit roman du genre de ceux que Lesage
excellait à raconter.
Logé par le commissaire des guerres
de Bruxelles chez une dame riche et
respectable, la Baronne d'I..,., il com-
mença par ne pas abuser des soins
qu'on donnait à son rang emprunté;
mais bientôt son aimable hôtesse l'in-
vita de si bonne grâce à partager si
table, qu'il ne put pas se soustraire à
ses prévenances. Peu de temps après,
il ne put plus douter que la Baronne
ne se fût prise pour lui d'une malheu-
reuse inclination. Cependant, ils n'en
étaient encore qu'à un échange de pe-
tits soins que Vidocq n'avait pas l'in-
( *9* )
teniion de pousser plus loin , lorsque -,
sur l'invitation de madame d'I., il
attira chez elle son général et ses ca-
marades.
Auvray, plus âgé que le capitaine, et
plus habile que lui à tirer parti des
.circonstances, vit tout de suite le parti
que sa bande pouvait tirer de l'amour
de la Baronne , et se prépara aussitôt
à l'exploiter: il lui confia que le jeune
homme était fils d'un grand seigneur
émigré; il avait, dit-il, été forcé de
rentrer en France pour quelques affaires
de famille, et s'était caché sous le nom
de Rousseau; ayant été sur le point de
tomber dans les mains du tribunal ré-
volutionnaire, il s'était enrôlé pour faire
évanouir les soupçons, et, grâce à l'a-
mitié du prétendu général, il avait pu
braver tous les dangers. On pense bien
que cette confidence ne diminua pas
l'ardeur de la bonne Baronne ; en peu
de jours, les choses en vinrent à tel
point , que son mariage avec le pseu-
donyme Comte de B. fut résolu; la
généreuse Baronne, sachant que la fa-
mille du Comte était très-gênée, par
( 20 )
suite de la saisie de ses biens par ordre
de la Convention, força son futur à ac
cepter pour ses parens une somme de
3ooo florins; et, pour lui-même, 5oo
florins par mois jusques à la célébration
du mariage.
Auvray s'était chargé de faire fabri-
quer les pièces nécessaires pour pousser
jusqu'au bout la fraude; et, en atten-
dant, nos intrigans menaient joyeuse
vie aux dépens de l'amoureuse Baronne;
mais une circonstance inattendue vint
déranger leurs plans. Le gouvernement
commença de vigoureuses poursui tes
contre les imposteurs qui composaient
l'armée roulante- Le général, plus con-
nu que le capitaine, fut contraint de
fuir à Namur, et Vidocq lui-même se
retira à Bréda. La Baronne à laquelle
il faisait croire que sa position , comme
émigré , était le motif de cette retraite,
voulut absolument le suivre, et lui té-
moigna de jour en jour une plus grande
affection. Notre héros n'avait que 19
ans; il n'était pas habitué à soutenir
un rôle si hardi et si pervers; éloigné
des individus qui avaient noué cette in-
( 2J )
trigue, le remords s'empara de son âme;
il se jetta aux pieds de sa maîtresse,
et lui confia sou fatal secret, les yeux
mouillés ie larmes, la figure plus pâle
que la morti Madame dl. s'enfuit
loin de son perfide amant. Le lende-
main elle avait qnitté Bréda, laissant
au faux Comte de B. une somme de
i5,ooo francs en or. Vidocq fut tou-
ché profondément de cette généreuse
conduite, mais plus content encore de
lse voir à la tête d'une somme plus forte
que celles qu'il avait possédées jjjsque-
là. Le désir de voir Paris s'empara aus-
sitôt de lui: c'est ordinairement ce qui
arrive aux jeunes gens qui se trouvent
à-la-fois libres et possesseurs de quel-
qu'argent comptant. 11 se mit donc en
route pour la capitale, joyeux de pou-
voir y faire une brillante figure, çt
ayant tout-à-fait oublié sa généreuse
bienfaitrice , et les remords que sa
conduite envers elle lui avait d'abord
inspirés.
( 23 )
CHAPITRE II.
PARIS. - FRANCISE. - LA. PRISON DE
TERRIBLE ACCUSATION. ÉVASIONS V fi .��.
- VIDOCQ CONTREBANDIER. - JLUiMEST. -
CONDAMNATION.
ON pense bien qu'habitué, dès son
enfance , à mener joyeuse vie, quoi-
que souvent sans argent, Vidocq ne se
mit pas à vivre en anachorète lorsqu'il
se trouva, pour la première fois, à Pa-
ris, avec plus de ] 6,000 fr. en or dans
sa bourse. Il fréquenta d'abord quelques
maisons de jeu, où il fut dépouillé d'une
partie de l'argent de la Baronne , mais
les pertes qu'il fit de cette manière n'é-
taient pas très-considérables, et il s'était
décidé à prendre enfin un état, lors-
qu'une jeune et jolie femme devint l'a-
gent du diable qui devait rendre nuls
( 23 )
ses beaux plans de réforme. Il avait ren.
contré, dans une table d'hôte élégante,
où il dînait quelquefois, une jeune fille,
nommée Rosine, dont' il ne tarda pas
à devenir le favori. Déjà, sans doute, il
avait eu bien des maitresses; mais , com-
me il n'avait jamais eu le gousset bien
garni, il n'avait connu que les roses de
l'amour dont sa nouvelle conquête lui
fit bientôt connaître les épines.
Dans la première quinzaine, Rosine
paraissai t tout-à-fait désintéressée; car
c'est un grand désintéressement chez une
beauté parisienne de n'accepter de son
amant que des parties de plaisir et des
objets de toilette. Mais peu-à-peu la
jeune beauté se montra plus avide; elle
boudait, pleurait, avait l'air rêveur; et
quand son amant lui demandait la cause
de ce changement subit, c'était toujours
quelqu'emplète à faire , ou quelque mé-
moire à payer, pour lesquels on n'osait
pas avoir recours à la bourse du tendre -
ami. Ces bouderies se renouvelèrent si
souvent, qu'en moins de trois mois il ne
restait plus à Vidocq que 1,400 francs
des libéralités de la Baronne, et sans
( 24 )
doute ils y auraient passé comme le
reste, sans une découverte qui le mit
en garde contre les larmes de Rosine.
Un jour que cette belle personne était
sortie, il surprit une lettre qui lui était
adressée de St.-Germain, et dans la-
quelle un amant fortuné lui demandait
si le niais serait bientôt à sec, et si l'on
pourrait le congédier et manger son ar-
gent; dans un premier accès de fureur,
il voulut briser les meubles de la fri-
ponne , mais revenant bientôt à lui, il
se décida seulement à ne la plus revoir,
et même à quitter Paris, qui lui avait
porté malheur, pour aller à Lille, où
ses connaissances pourraient lui procu-
rer quelques ressources.
Arrivé à Lille, sous le nom de Rous-
seau qu'il n'avait pas quitté, de peur
d'être poursuivi comme déserteur, Vi-
docq renoua connaissance dans les cafés
avec quelques-uns de ses anciens amis ;
le seul profit qu'il put en tirer , fut
quelques dînés et quelques bouteilles
de bierre : mais il désespérait de trou-
ver un emploi, lorsqu'un homme d'une
cinquantaine d'années, avec lequel
(2 5 )
3
-il avait quelquefois joué au billard.,
lui proposa de voyager avec lui. Vous
serez bien nourri et bien payé, lui dit
sa nouvelle connaissance. Presque ruiné
qu'il était, le faux Rousseau accepta la
proposition , sans savoir en quoi il serait
utile à son nouveau maître , qui se
donna seulement auprès de lui le titre
de médecin.
Pendant une tournée de cinq ou six
jours dans les villages et dans les Termes
isolées, le docteur, que ses pratiques
appelaient Carôn, quoique son véritable
nom fut Christian , donnait en effet
que lques ordonnances ; mais son prin-
cipal commerce étonna beaucoup Vi-
docq; il consistait à échanger des écus
tournois cuutre' d'autres monnaies, et
souvent, après cet échange, il donnait
quelques couronnes à son accolyte pour
sa part dans les bénéfices ; enfin, lors-
que leur liaison fut devenue plus in-
- time , Christian, qui rie s'était pas encore
servi de Rousseau, lui donna plusieurs
paquets d'une poudre inconnue, et lui
ordonna de les jeter dans la mangeoire
des be&tiaux d'une ferme voisine, en
( 26 )
escaladant les murs à l'entrée de la
nuit. Une telle commission excita les
scrupules de Vidocq; il refusa l'emploi
qu'on lui confiait, et déclara à son
maître qu'il allait le quitter sur-le-
champ , s'il n'apprenait pas qui il était ,
et quelle était sa profession. Christian
ne refusa pas de le satisfaire, et lui
avoua sans préambnle qu'il était membre
d'une troupe de bohémiens, au milieu
de laquelle il était né. Sa profession
était en conséquence de faire la méde-
cine empirique, de dire la bonne aven-
ture, de lever les sorts et de guérir les
bestiaux , et, pour rendre son travail
plus lucratif, il avait coutume de sus-
citer lui-même, à l'aide de poisons mê-
lés aux alimens, les maux qu'il détrui-
sait ensuite par la force de sa science.
Si cette profession n'était pas d'une
extrême probité, elle n'était pas préci-
sément contraire aux lois, et Vidocq
ne vit aucune raison d'abandonner son
bienfaiteur: il le suivit donc à la foire
de Malines, ou Christian devait, disait-
il, trouver de l'occupation.
En arrivant dans cette ville, le Bohé-
( 27 )
mien et son élève allèrent loger dans
une petite 'maison écartée, où demeu-
rait la duchesse des Romamichels ( Bohé-
miens). Quoique cette sorte de gens
aient souvent été mis en scène, on ne
sait encore qu'imparfaitement d'où ils
sortent et quelle est l'origine de leur
vie errante. On a voulu la taire remon-
ter aux mystères payens, et aux courses
errantes des prêtres de Cibèle ; on a
prétendu qu'ils étaient originaires d'E-
gypte, etc. ; et mille autres versions plus
invraisemblables les unes que les autres,
n'ont pu jeter aucun jour sur leur sin-
gulière existence. Quoiqu'il en soit, on
rencontre encore dans une partie de
l'Europe ces troupes nomades et pres-
que sauvages, connues sous le nom de
Bohémiens, et qui ont tout-à-fait dis-
paru de la France, depuis que la civili-
sation plus généralement étendue a di-
minué lé genre de terreur qu'ils ex-
ploitaient. Les femmes de ces tribus se
livrent à la prostitution et disent la
bonne aventure; les hommes, soit bate-
leurs, soit médecins ambulans, joignent
-ordinairement à ces métiers précaires
( 28 )
toutes les sortes de fraudes et de bri-
gandages. Au reste, il parait que les
lois des sociétés policées n'ont jamais
été un frein pour les Bohémiens; ils ne
connoissent pas même le mariage; et,
dans leur vie dissolue, il n'en est pas
un qui connaisse son père ou ses en-
fans.
C'est dans le repaire de l'une de ces
hordes que Christian conduisit Vidocq;
ils se trouvèrent au milieu d'une ving-
taine d'individus des deux sexes , cou-
verts de haillons dégoÜtans, et étendus
pêle-mêle sur la paille. La fumée des
pipes et le brasier allumé au milieu
de la salle donnaient quelque chose de
sombre à cette réunion, qui était pour-
tant une partie de plaisir , puisque des
danses licencieuses avaient lieu au son
du tambourin et des castagnettes. Tels
sont les usages de cette singulière caste,
et la fidélité qu'ils se portent mutuelle-
ment, eux qui, du reste, ne connaissent
aucun frein, que Christian, habitué à
une vie plus décente, aux commodités
du luxe et à des plaisirs plus recher-
chés , ne croyait pas pouvoir loger autre
- ( %] -1
part que chez la Duchesse dans toute
ville où il existait un rassemblement de
sa tribu.
Après, avoir couché sur la paille avec
ses nouveaux camarades, Vidocq, en
se réveillant de bonne heure le len-
demain , trouva toute la bande à sa
toilette. Ce n'étaient plus ces figures
sauvages, mais respirant la liberté ,
ces haillons empreints de je ne sais
quel caractère d'originalité, cette scène
de misère, et pourtant de joie; les
- femmes proprement habillées en pay-
sannes de la Hollande, composaient
leur visage, et parvenaient presque à
lui donner l'apparence de la modestie;
les hommes avaient pris le costume de
riches fermiers, et, sauf je ne sais quel
air de ruse et de férocité trop caracté-
ristique, tout en eux répondait aux per-
sopnages qu'ils voulaient jouer. Chris-
tian déclara à son hôte-qu'il n'avait pas
besoin de lui pour toute la journée, et
que, d'ailleurs, n'étant encore engagé par
aucun serment, il pouvait faire ses ré-
flexions avant de s'enrôler parmi les
Romamicliels. La journée lui suffit, en
»
( 30 )
effet, pour se dégoûter de celte étrange
société; il vit de ses propres yeux
plusieurs dè ces Bohémiens dérober des
objets précieux aux marchands, attirés
par la foire; et ne doutant plus des
infâmes. services que l'on voulait exiger
de lui, il prit la route de Lille, sans
dire adieu à la société qui voulait lui
faire l'honneur de le recevoir au nom-
bre de ses membres.
Cependant ses ressources étaient épui.
sées, et à Lille, comme partout ailleurs,
il est difficile de vivre sans argent.
Quelques emprunts, quelques invita-
tions ne pouvaient le mener loin; un
assaut donné à son bénéfice dans une
salle d'armes qu'il avait long-temps
fréquentée, et qui lui rapporta cent
écus, était même une bien modique
xessource. Il fallait se hâter de prendre
un parti, et il y rêvait avec quelque
peine, lorsqu'une aventurer d'abord
de peu d'importance en elle-même,
le jeta dans une abîme dont aucun
effort ne put désormais le tirer.
Vidocq avait rencontré dans un bal
public une femme jeune et jolie, nom-
( 31 )
luée Francine, dont il devint bientôt
l'amant fortuné. Cette rencontre fixa à
jamais son destin ; Francine aimait Eu-
gène; mais Francine était femme, et
partant de quelque légèreté; malgré son
amour , malgré ses sermens , elle se
permettait de temps à auire quelques
infidélités : Vidocq la surprit un jour
tête-à-tête avec un capitaine de génie ;
une rixe s'ensuivit, et comme l'amant
jaloux n'était pas le moins fort, elle
se termina par une plainte en voies de
fait. Arrête aussitôt, Vidocq fut con-
duit au fort St.-Pierre, où il obtint à
force d'argent une chambre particulière,
nommée l'œil de bœuf; dans laquelle il
subit trois mois de prison, auxquels il
fut condamné pour n'avoi r pas été con-
tent et pour avoir battu son rival. De
cette première condamnation décou-
lèrent les nombreuses catastrophes qui
ont rendu célèbre le nom de M. Vidocq.
Dans la même prison que lui habi-
taient, en attendant le départ de la
chaîne, les nommés Grouard et Her-
baux, condamnés aux travaux forcés
pour crime 4e faux, et le nommé
- - ( 32 )
a.
Boitel, condamne a la réclusion pour
vol de légumes. Ce dernier déplorait
souvent son malheur, et répétait à cha-
que instant qu'il donnerait bien cent
écus pour recouvrer la liberté. Il paraît
que l'appât de cette faible somme
tenta les deux galériens, et qu'ils réso-
lurent , pour l'obtenir, de faire sortir
Boitel de prison par un moyen quel-
conque.
Ils parlèrent bientôt d'une requête
en grâce en faveur de ce malheureux,
et offrirent de la rédiger; cependant, le
travail n'avançait pas : Herbaux, qui
devait écrire le mémoire, se p!aignit
de la présence des autres condamnés,
et prétendit que , pour achever sa re-
quête, il lui fallait un peu de solitude;
il pria en conséquence Vidocq de lui
prêter sa chambre , ce à quoi ce dernier
consentit aussitôt. Peu de jours après,
le fameux mémoire fut préparé et en-
voyé à Paris: le lendemain, un ordre de
rendre la liberté à Boitel fut apporte à la
prison par une estafeue, et le malheu.
reux fut en effet délivré; mais, peu de
jours après, il fut ramené dans la prison,
( 53 )
et l'on apprit a lors que l'ordre de
sa délivrance était faux. Vidocq s'en
inquiéta peu jusqu'à l'expiration de su
peine; mais alors, ayant voulu-quitter
sa prison, il apprit avec terreur qu'il
venait d'être dénoncé comme prévenu
de faux en écriture authentique et pu-
blique , ainsi que Grouard, Herbaux,
Boitel et le nommé Stofflet qui avait
apporté l'ordre: fort de son irmocencç,
il n'entrevoyait pas encore les coups
qui devaient le frapper; ID;-¡js, l'accusa-
tion dont il était l'objet suffisait pour le
jeter dans \ra plus profonde consterna-
tion.
Il parait que, sous pretexte de rédi-
ger un mémoire en faveur de leur ami,
Grouard et Herbaux n'avaient désiré
travailler seuls dans la chambre de Vi-
docq , que pour dérober à tous les yeux
le faux qu'ils méditaient, et qu'ils exé-
cutèrent dans l'intention de toucher la
récompense promise par Boitel: le mal-
heureux Vidocq, qui était resté étranger
à toute cette intrigue, fut soupçonné ,
parce que sa chambre avait servi d'ate-
lier aux faussaires.
( 34 )
Glacé d'effroi par l'accusation redou-
table qui pesait sur lui, Vidocq ne se
sentit pas le courage d'en attendre les
chances ; il ne songea, au contraire ,
qu'aux moyens de s'évader. Son esprit ,
fertile en expediens , ne tarda pas à les
découvrir. Francine, la cause fatale de
tous ses malheurs , n'avait pas tardé à
se réconcilier avec lui : elle venait sou-
vent le voir dans sa prison ; elle lui
fournit les objets nécessaires à la tenta-
tive qu'il méditai t; c'était un costume com-
plet d'officier, et voici l'usage qu'il en fit:
Parmi les détenus du fort S.-Pierre il
se trouvait un assez grand nombre de
militaires; un officier venait les visiter
toutes les semaines, pour s'assurer de
leur état. Vidocq profita du jour de sa
visite, revêtit l'habit semblable au sien
que Francine lui avait apporté et se
présenta audaeieusement devant le gui-
chetier , ancien forçat renommé pour sa
vigilance; pris cette lois'en défaut, il sa-
lua son prisonnier, et ouvrit respectueu-
sement la porte de la rue.
Réfugié chez une amie de Francine
le malheureux prisonnier eût pu sc re-j
( 35 )
garder comme en sûreté, s'il n'avai t pas
eu l'imprudence de se promener dans
les rues de Lille; mais il ne put sup-
porter la retraite que sa maîtresse -vou-
lait lui imposer et qu'il ne regardait
que comme une continuation de la
prison. Sa présence d'esprit le sauva
il est vrai, plusieurs fois, des dangers
que son imprudence lui faisait courir.
Rencontré un matin par le garde de ville
Louis, il n'hésita pas à le suivre, et,
pour l'empêcher d'appeler main-forte,
lui parla avec chaleur du désir qu'il
avait de voir son innocence reconnue et
son procès jugé. Ce langage inspirait de
la confiance au pauvre garde, quand, au
milieu d'une rue isolée, Vidocq lui jeta
dans les yeux une poignée de tabac; et,
pendant que le malheureux , aveuglé, se
débattait contre la douleur, regagna sa
retraite de toute la force de deux jambes
agiles. Une autre fois qu'il devait dîner en
partie carrée avec Urancine , une de
ses amies et un fourrier de recrutement ;
il était à peine arrivé s et il attendait en-
core son convive , lorsqu'il vit entrer
tout-à-coup le commissaire de police
(36) -
Jacquard. Sans se trou bler, il lui de-
manda aussitôt s'il ne cherchait pas Vi-
docq; et, sur sa réponse affirmative, lui
dit qu'il allait bientôt arriver. Mettez-
vous là avec vos gens, ajouta-l-il en in-
diquant de la main un cabinet, et vous
le verrez entrer. Le crédule commis-
saire suivit le perfide avis, et, après avoir
fermé la porte à double totir, Vidocq
s'esquiva de nouveau.
Mais, de pareils succès ne pouvaient
pas toujours suivre ses imprudences réi-
térées. Arrêté par la gendarmerie, il fut
reconduit au fort St.'Pierre , et leté dans
un cachot avec un nommé Calandier-.
Après Je premier moment de désespoir,
il ne tarda pas à méditer une nouvelle
évasion. Son cachot donnait dans la salle
des galériens; un trou dans le mur le
mit d'abord à même de communiquer
avec eux. Un autre trou pouvait les ren-
dre à la liberté. Huit d'entre eux se sau-
vèrent d'abord; Vidocq voulut ensuite
en faire auta,nt, mais il était trop gros
pour passer comme ses camarades. Il
s'engagea dans la fente de la muraille,
de manière à pouvoir passer outre ou
( 37 )
4
même reculer. Il fallut appeler le geôlier
à son secours; mais on ne le retira de sa
position fâcheuse que pour le transférer à
la prison dite le petit hôtel, où il fut jeté
seul au fond d'un cachot, les fers aux
pieds et aux mains. Ce ne fut qu'à force de
supplications qu'il obtint, au bout de
peu de jours, d'être traité comme les
autres prisonniers. Il fut alors confondu
avec une bande de bandits destinés, pour
la plupart, à passer leur vie dans les ba-
gnes et qui ne rêvaient que projets de fuite
et de vengeance contre leurs geôliers.
Au milieu d'eux se faisait redouter le
Jarouche Desfosseux qui, jeune encore ,
s'était déjà évadé trois fois du bagne, et
plusieurs chauffeurs de la bande de
Sallambier, l'effroi de la province ; l'un
de ces hommes se nommait Bruxellois ,
dit l'Intrépide : on raconte sur lui un trait
qui fait frémir. Un jour , dans une expé-
dition contre une ferme, il sentit sa main
retenue dans un nœud coulant; nul
moyen de fuite ne lui était ouvert; cepen-
dant il avait résolu de ne pas être pris.
Il coupa son poignet pour ne pas tomber
dans les mains des gendarmes, et rejoi-
( 38 )
gnit ses camarades en brandissant son
moignon sanglant.
On pense bien que, dans une telle
compagnie, le génie fertile de Vidocq
s'évertuait de plus en plus à forger des
plans d'évasion. Cependant l'active sur-
veillance dont lui et ses compagnons
étaient l'objet, déjoua long-temps tou-
tes leurs entreprises ; mais le hasard et
son audace le servirent mieux que ses
vastes projets. Un jour qu'on l'avait con-
duit chez le juge d'instruction, avec une
vingtaine de prisonniers, il remarqua
qu'un gendarme appelé devant le ma-
gistrat, avait laissé, en entrant, son man-
teau et son chapeau 5 il s'en revêtit aus-
sitôt, prit le bras d'un des prisonniers ,
et passa avec assurance devant les fac-
tionnaires trompés par son à-plomb en-
core plus que par son costume.
Vidocq retourna aussitôt chez Fran-
cine , cette amie dévouée qui l'avait
tant de fois secouru pendant sa mau-
vaise fortune. Son amour et sa généro-
sité ne s'étaient jamais ralentis. Elle
vendit ses effets pour aider son amant à
quitter la France et passer en Belgique
( 39 )
ayec lui. Mais tant de bonheur ne lui
était pas réservé. Nous l'avons déjà dit:,
l'amour, ce sentiment si doux,. devait
toujours lui être fatal. La veille du jour
fixé pour son départ, il rencontra une
jeune et jolie Hollandaise, nommée.
Elisa, avec laquelle il avait eu des rela-
tions fort intimes ; la prière de les re-
nouveler que lui fit la jeune fille , ne
pouvait être galamment refusée , et Vi-
docq se piquait de galanterie. En un
mot, il passa avec elle la fin de la jour-
née et la nuit. Malheureusement Fran-
cine était jalouse : elle reçut le lende-
main son amant avec des transports de
rage, et le menaça de le dénoncer. Elle
était fille à tenir parole : Vidocq le sa-
Yain, il avait déjà été à même d'obser-
ver la fougue de ses passions. Fuir était
le parti le plus prudent: il s'y; résigna.
Cependant, résolu qu'il était de quitter
la France, et voulant prendre les effets
qu'il avait laissés chez Francine , il -s'y
rendit pendant son absence , et etitra en
brisant ui carreau. Peu de jours après il
voulut se réconcilier avec sa jalouse maî-
tresse, et, pour y mieux réussir, alla

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.