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Vierges d'ailleurs

De
297 pages

A MONSIEUR ANDRÉ CHABLY,
28ter, BOULEVARD DE COURCELLES,
PARIS.

Vienne, 6 octobre.

Qu’est-ce qui cloche au fin fond de toi, mon vieux camarade ?... Tes rarissimes lettres, entre leurs lignes cordiales, laissent passer comme un souffle de mélancolique ironie, si loin de ton caractère !

Serait-ce par hasard ici, en cette belle ville d’amour léger, que ta gaieté a reçu du plomb dans l’aile ?

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Madame Jean Pommerol
Vierges d'ailleurs
Sensations viennoises
I
UNE LETTRE
A MONSIEUR ANDRÉ CHABLY, ter  28 , BOULEVARD DE COURCELLES,  PARIS.
Vienne, 6 octobre.
Qu’est-ce qui cloche au fin fond de toi, mon vieux camarade ?... Tes rarissimes lettres, entre leurs lignes cordiales, laissent passer comme un souffle de mélancolique ironie, si loin de ton caractère! Serait-ce par hasard ici, en cette belle ville d’am our léger, que ta gaieté a reçu du plomb dans l’aile ? Lors de ton séjour à Vienne, quand j’ai eu le vif p laisir de te piloter dans la cité des bords du Danube — nommée par un de ses enfants « la métropole des poulets frits » —j’ai pris pour actes de foi, en apparence, les prét extes dont tu me voilais des liaisons quelconques. Mais... à nous autres diplomates, la réserve n’est qu’une arme de plus pour comprendre et deviner. Que veux-tu ?... P eu à peu le métier nous formenous déforme, si tu préfèresà chercherquatorze heureslorsqu’on nous dit: m i d i .Et il m’a semblé, devant ta soif de savoir, savoir encore ce qui se passe à Vienne —si l’on y aime, si l’on y trompe —si la grâce candide des femmes y garde toujours les mêmes décevantes séductions —donc, il m’a semblé que ton esprit flotte, un peu angoissé, au-dessus de ces rues où passent les Viennoises blondes, au-dessus de ces maisons où dort leur âme d’enfant, où résonne leur rire clair... Mon pauvre Chably ! Je ne demande qu’à te renseigne r ; seulement tu t’adresses assez mal. Vous, les peintres (selon l’expression s i bien consacrée que c’en est une rengaîne) emmanchez souvent d’un joli brin de plume votre pinceau. Tandis que moi, hum ! hum ! j’ai fait jadis la dissertation françai se, tout comme un autre. Depuis, j’ai pondu certaine brochuretirage 50 exemplaires numérotés, sur Hollande, 2 fr. 50, mon cher —au sujet du rapatriement des Français touchés par l’extradition. Il ne me paraît pas que ces préliminaires styliques aient de rapport avec l’étude approfondie —tu as dit « approfondie », dans la dernière lettrede l’éternel féminin viennois. L’éternel féminin viennois !... C’est beau, cette e xpression, tonexpression. On dirait qu’y frémit l’appel d’une jolie bouche, aux lèvres subtilement provocantes. Mais si tu crois qu’à réquisition, je me trouve capable d’extraire tout le capiteux de cet éternel féminin... Et par lettres, encore !... Me mettre à mon bureau, essayer ma plume sur l’ongle de mon pouce, et dare-dare... cra-cra-cra... faire, sur commande, le tour d’une question dont les générations de philosophes, de rêveurs, d’amoureux n’ont pas encore défini les premiers élémentsdepuis ce brave père Adam qui ne comprit rien, j’en jurerais, aux tendances de sa moitié pour les pommes et les serpents. Mon ami, pas de lettres, à ennuyeux début et assommante fin. Ou alors —des lettres qui ne soient pas des lettres ; des espèces de note s, de variantes, de réflexions à toi confiées, que j’écrirai quand l’inspiration (!)me prendra, quand j’aurai surpris, dans la journée, une de ces révélations subites du cœur humain, qu’on saisit mieux en essayant de les exprimer. Et lorsque le paquet sera assez gr os, je le mettrai à la poste, à ton adresse. Tu n’y trouveras naturellement rien de ce que tu souhaitais y trouver — et surtout pas l’éternel féminin :à peine un petit lambeau de l’âme ou du corps d’une
femme, ou de plusieurs femmes ; un petit document vrai et vécu —mais inutile, —pour la connaissance d’un être que ni toi, ni moi, ni d’autres ne connaîtront jamais... J’ajouterai les hommes, les responsables des défaut s qu’ils ont créés —car un peuple, j’entends le peuple masculin, a toujours les femmes qu’il mérite. Je te décrirai le milieu,cadre et fond du tableau. Tableau... le mot manque de justesse. Ce ne sera qu’une salade panachée, un mélange de silhouettes, de profils fugitifs, de phrases chantantes entendues d’une jolie bouche, d’étranges déclarations émanées d’une moustache contente d’elle-même:et des yeux glauques, des yeux gris, des yeux bleus ; et des remarques saugrenues, des airs de danse, des cheveux ondés, des fleurs, des fronts purs, des gorges rondes:la cuisine du diable, à ce que je crains fort. Tu l’auras voulu, André Chably !... J’essaierai de ne pas trop me griller les doigts —ni le cœur —en tripotaillant cette cuisine-là. Pour en atténuer l’odeur de roussi, pour me purifier des visions trop... mettons brûlantes, je me plongerai, comme en un bain rafraîchissant, dans le calme un peu plan-plande la famille viennoise, entre la haute et basse bourgeoisie. Mais ne va pas espérer qu’à, ton exemple, je me déciderai à fréquenter chez une blanchisseuse ou une marchande d’oranges... Non. Je l’aime beaucoup, le peuple d’ici, c’est un bon peuple. Seulement, ne possédant pas tes facultés idéalisatrices, ne sachant pas orner d’un reflet d’art les contacts terre-à-terre, je préfère le parfum de la violette russe à la senteur de l’eau de Javelle et des pommes de Tyrol. Et voilà... voilà pourquoi je ne te donnerai guère de nouvelles des diverses Frau Soferl... ou de leurs filles. Cela n’en vaudra que mieux pour ta santé morale, d’ailleurs:le médecin recommande aux enfants blessés de ne pas appuyer sur leurbobo.Allons, ne te crispe point dans une rebuffade... Je me tais. A bientôt mes premières tentatives littéraires, sans date fixe, sans ordre d’idées, mais sincères toujours. En attendant, je te serre cordialement la main, mon bon vieux.
JACQUES DE BARNELLE.
II
CHAIR FRAICHE
« Ce que je sais le mieux, c’est mon commencement. »
Eh bien, non, vraiment, je ne me trouve point de l’avis de Petit-Jean. A quoi diable ai-je pensé, en assumant une tâche qui fallacieusement, de loin, me paraissait si aisée ? Le commencement, mais c’est le difficile, le presque insurmontable obstacle, pour qui n’a jamais entrepris de donner corps à ces idées flottantes, reflets de nos sensations... Entrerai-je dans le détail de mes aventures personn elles, de mes tribulations sentimentales ? Le sentimental et moi n’allons guèr e de compagnie, lorsqu’il s’agit d’amour. Les élans de la passion, même... surtout véridiques, m’ont toujours semblé trop éperdus, ou trop brusques — ou trop brutaux, pour g arder rien de commun avec l’impression délicate entre toutes, le vague frisson de l’âme nommée sentiment. Nous nous aimons, la comtesse Blockau et moi — au f ait c’est ma seule liaison sérieuse, — en amants très raisonnables. Plus tard nous nous aimerons, je l’espère, en bons camarades. Et plus tard que plus tard, si je l a revois entre deux séjours aux extrémités quelconques de l’Europe, si nous avons l ’occasion de reparler du passé — peut-être le sentiment viendra-t-il s’emparer de nous, tirant d’un pâle sourire le coin de nos lèvres, tandis qu’une imperceptible larme tremblera à l’angle de nos yeux... Alors quoi, si je n’utilise que mes découvertes extérieures ? Quoi ?... Le monde de la haute galanterie ? Il n’existe pas i ci, du moins à l’état de corps constitué — et, dans ce peu qu’il est, cet infinime nt peu épars et cosmopolite, on ne conjugue, tout comme à Paris, qu’un seul verbe irrégulier : je me vends, tu me paies, il la querelle, elle le méprise, nous les trompons, vous les exhibez, ils ou elles s’em...nuient. Autour de moi ?... Rien d’intéressant ni de spécial, ces jours-ci. Ma réinstallation dans m onhome — disons monHeim puisque — après un peu denous sommes à Vienne chasse et de villégiature. Puis ma réapparition dans leHeimautres, avec la vue de des tableaux encore empaquetés, de sièges encore enhoussés, de malles encore inouvertes, au milieu de tous cesHeimdivers, le mien y compris. C’est la laideur de ce qui n’est plus, ou n’est pas encore. L’année mondaine a fini avec la saison des villes d’eaux ; et sa jeune sœur ne c ommencera à naître que dans quelques semaines... à peine, à peine elle commencera. En ces limbes où elle n’a point conscience d’elle-même, comment moi, profane, puis- je discerner les éléments de ce que sera sa vie ? De quels flirts, de quelles fêtes, de quels sourires, son image restera-t-elle marquée pour moi, dans l’avenir ?... Je disais justement hier à Gerbelot... Mais à propo s, Gerbelot, voilà mon affaire. Hurrah ! Voilà, sous la main, le prétexte à diserter, lemotifsi laborieusement cherché...
* * *
Lorsque, voici quatre ou cinq mois, j’ai introduit Maurice Gerbelot dans l’aimable famille Weis, que je ne connaissais point, je m’y suis par le fait introduit avec lui. D’où il résulte que le susdit Gerbelot, déjà trois fois nommé, se trouvait destiné à me servir de motif. Ce précieux garçon — de la variété un peu insignifi ante du gentil garçon (pour les hommes), et du joli garçon (pour les femmes) — eut jadis comme père un ami d’enfance de mon père à moi. Assez ami, et assez d’enfance, pour que ne les ait point séparés la
plus habituelle des séparations : celle amenée au c ours de la vie par la différence croissante des fortunes. Or, mon père à moi, dans une de ses missives hebdom adaires, me chargea sans préambule de découvrir « immédiatement » une place à « Maurice », avec le même sang-froid dont il m’avait prié, la semaine précédente, de lui acheter et de lui expédier je ne sais quel bibelot viennois : « Il est bon de dépayser cet ingénieur-là. Entre les jupes de sa mère et de ses sœurs, il est resté trop demoiselle, tant que par instants je me demande, ma parole, s’il est déniaisé. Air d’enfant de chœur ne vaut, à notre époque de lutte âpre et discourtoise... » Il ne doute de rien, mon excellent père. Ces caract ères résolus — que parfois j’envie — arrivent à tout ce qu’ils souhaitent, parce qu’ils savent y faire arriver les autres. Je me promis d’abord de ne pas chercher la place en question. Mais, en cette promesse, au fond, je n’avais pas foi. Je sais trop bien que ma passivité n’est pas de force, s’il s’agit de résister aux énergies d’un esprit imperturbablem ent fixé vers son but... Aux environs de mes seize ans, ne voulais-je pas, ne croyais-je pas vouloir être marin ? — et me voilà naviguant dans la « Carrière », avec la dissimulation pour voile, l’habileté prudente pour gouvernail, et... le mensonge pour aviron... Au bout d’un mois d’inertie, afin d’échapper au rap pel de la « petite affaire » dans chaque missive familiale, je m’occupai rageusement, frénétiquement de mon ingénieur. En deux jours la « petite affaire » fut conclue. Et, le samedi suivant, Maurice Gerbelot me tombait dans les bras, à sa descente de l’Orient-Express. J’avais eu le temps de me calmer. Ce jeune homme, perdu de vue depuis des années, me parut moins petite-fille que l’auteur de mes jours ne semble le croire. L’air in génu, oui ; mais sous cet air-là, les instincts et les appétits frétillent comme anguilles sous roche. Et dans le court trajet de la gare à la fabrique et à l’habitation des Weis, Neub augasse, je pus tout de suite me convaincre, grâce à certaines questions sur les fem mes, sur les mœurs d’ici — que malgré les craintes de mon père, son protégé était déniaisé... oh ! cela je l’affirme, parfaitement déniaisé... Diplômé de l’Ecole Centrale, d’une part ; bien élevé, les façons douces, insinuantes et câlines, de l’autre : c’en était assez pour le faire cordialement accueillir par les membres des deux sexes composant la famille Weis. Famillespécimen, du clan de bourgeoisie viennoise où le vieil élément se combine avec l’élément nouveau. Je me trouve à l’aise, entouré de ces cœurs simples, à l’âme et à l’esprit pourtant déjà raffinés. Aussi, après avoir présenté « mon ami dans cet aimable logis, je me suis laissé facilement persuader d’y revenir. Ce n’est ni mon milieu ni mes relation s habituelles. Qu’importe ? Ils ne sont pas tellement nombreux — à part les corvées mondain es et les intrigues pas même demi-mondaines — les menus agréments de ma situation... Je vais donc Neubaugasse, aussi chaudement reçu par la bonne grimace ridée de la vieille maman Weis —Grossmamapour tout le monde — que par l’engageant sourire de Frau Lina Weis, et par les beaux yeux — oh ! superb es, ces yeux gris piquetés de paillettes, comme tu les aimais tant, mon vieux Cha bly — de la jolie Hanni Weis. Et quand, en me retirant, je baise la main soignée de l’excellenteGrossmama,me elle répète avec instance, l’air attendri et réjoui :  — « Seulement nous faire bientôt encore l’honneur, le plaisir... n’est-ce pas,très bientôt le plaisir ?... » Si bien que je lui fais encore le plaisir — et ce faisant, c’est à moi que je fais plaisir.
*
*
*
Frau Lina n’est point la mère, mais la belle-mère de Hanni. Ce mot debelle-mère n’a pas, tu le sais, son équivalent direct en alle mand, et Grossmama trouve les Français « très galants » d’employer une si flatteuse expression. Frau Lina, qui d’ailleurs est accoutumée dès longte mps aux expressions de notre langue — et de plusieurs autres — approuve sur ce point la grand’mère. — « Oh ! oui, les Français sonttrès galants ! »murmure-t-elle en soupirant. Qu’il est éloquent, ce soupir !... Qu’il en dit lon g, et aussi ce regard qu’elle lève au plafond, tandis qu’elle pelotonne ses formes grassouillettes dans le coin du grand divan à dais !... Son mari, son beau-père, sont de vrais Viennois ; les hommes de son entourage sont de vrais Viennois. Seuls, ses deux jeunes beaux-frères, Fritz et Max Weis, ont pris dans des séjours prolongés chez nous quelques idées françaises — sans que je sache si ces idées ont eu le temps de devenir des goûts. Et je la comprends si bien, l’appétissante Lina, quand je songe que, deux ou trois fois venue aussi à Paris, elle a pu comparer ! — je n’os e dire expérimenter, n’en sachant rien... — Je la comprends, et in-petto je soupire a vec elle, non pour mon compte, mais pour le sien : « Oh ! oui, les Français sont très galants ! » Je crois qu’à Vienne, trop subjugué par les attractions féminines, tu n’as guère observé le sexe auquel toi et moi nous félicitons d’apparte nir. Or le Viennois, dans la force de l’âge, désire et aime, autant et plus que chez nous, bien qu’il commence moins tôt et se... retire moins tard. Mais il semble évident que, même épris, même amoureux, il n’est pas « galant ». Ignorant du grandtralala psychologique ; dédaigneux — sauf exceptions, alors complètement vicieuses — de la débauche compl iquée, il s’en tient au rapprochement à la bonne franquette, à peine relevé d’un grain de camaraderie sans-gêne, ou d’amitié, selon que la maîtresse ou l’épouse sont en jeu. Et encore cette amitié, cette camaraderie s’entachent de visible dédain. Ap rès la jouissance, la femme, même honnête, n’est pas l’Amie. Elle reste une auxiliaire du plaisir et des plaisirs, la ménagère, la mère des enfants. Soit amant, soit mari, les secrets de l’homme demeu rent bien à lui, sans s’éparpiller « dans ce chemin si doux du plaisir au bonheur ». Point de mensonges pour cela. Non, il garde simplement son existence à part. Il ne raconte ni où il a soupé, ni où il a passé sa soirée, ni les progrès de ses affaires : « Voilà l’ argent nécessaire à faire marcher la maison, voilà celui destiné aux leçons des enfants. Tu as, pour ta toilette, ta dot que tu gardes en propre, capital et revenu. Si, trop mince, la somme ne te suffit pas, j’y ajouterai de bon cœur, car j’aime l’élégance et le goût des a justements. Estime-toi heureuse, et n’en demande pas davantage. » Elle n’en demande pas davantage d’ordinaire, contente en sa cervelle légère de n’avoir pas les soucis des affaires sérieuses, occupée souv ent d’autre part — mais non absorbée, saisis la différence — par les soins qu’exige la nombreuse progéniture. Je te disais qu’elle n’est pas l’Amie. Sauf dans letrèscommerce de détail, elle n’est pas petit non plus l’Associée. Jamais. Elle reste donc un être dont on considère plus le sexe que l’individualité, et, si ce sexe n’attire pas spécialement ou a cessé d’attirer — el le devient la machine, d’ailleurs doucement traitée, à bercer des enfants ou à tricoter des bas. Que ce tricot se nomme tapisserie et broderie dans les classes plus aisées , le résultat reste le même, jusqu’au seuil de l’aristocratie, où brusquement changent les conditions et relations. La Viennoise possède toutes les qualités des défauts de nos Françaises, et tous les défauts de leurs qualités. Du bon sens, elle en a p eu ; de l’esprit pénétrant, elle n’en a
pas ; du dévouement, certaines n’en ont guère ; mai s de l’enjouement calme, de la patience, de la résignation, une égalité d’humeur c harmante entremêlée de mignards caprices sans méchanceté. Sa jalousie est plus d’un enfant que d’une femme. Elle est très bonne mère sans être mère passionnée ; de quinze à vingt-deux ans, elle aspire aux bals et à la toilette ; de vingt-deux à trente, à la toilette et au beau mobilier ; de trente à quarante, à la toilette et au café de cinq heures entre amies — passé quarante, le café lui suffit, sans la toilette, sans le mobilier, mais al ors elle devient joueuse comme... une vieille dame de cœur. Est-ce parce que depuis des générations elle ne tut pas appréciée, en tant qu’intelligence et raison, qu’elle est ainsi ? Ou n ’est-elle pas appréciée parce qu’elle fut toujours ainsi ?...
* * *
Quand je parle de beau mobilier, je me tiens au point de vue autrichien, et ne pense guère aux raffinements du luxe parisien moderne. Dans l’aristocratie seulement, dans la haute finance, dans le clan artiste ou croyant l’être, on trouve des tentatives d’ingénieuse élégance et de confort bien entendu. Mais, là non plus, je ne vois pas cette chasse à la dernière nouveauté, au dernier cri des inventions d’ébénistes archéologues, de tapissiers voluptueux ou de bimbelotiers anglais — cette chasse qui fait de nos logis une Exposition permanente, plutôt qu’une demeure. — A plus forte raison ne se produit-elle point dans le milieu orgueilleusement modeste où, comme un drapea u, l’on arbore sans cesse la phrase : « Nous autres bourgeois !... » La vertu et la force d’un peuple sont-elles en proportion directe de sa simplicité ? Si oui, l’on doit trouver ici, plus qu’en France, plus qu’e n Angleterre, plus qu’en beaucoup d’autres pays, et cette force, et cette vertu. Mais la pratique m’a rendu sceptique, au sujet des théories économico-sociales ; aussi je propose une autre explication de la modestie — parfois de la pauvreté — des ameublements. Et cette explication me ramène à « l’éternel féminin viennois » — à deux petits traits du caractère de ces belles personnes : la frivolité pu érile et douce ; l’entraînement sans passion à la dépense irréfléchie. Car si la Viennoise a quelque sens de l’épargne, c’est surtout pour les autres — pour les domestiques, pour les enfants. Sa toilette emporte le plus beau morceau de son budget, sa toilette toujou rs irréprochable — tellement que dans la rue, même à l’heure où circulent les humble s, les ouvrières, les petites bourgeoises allant aux achats, l’on ne peut découvrir un bas de jupe défraîchi ni un jupon fané. Et dans une ville dont la boue tenace semble, au moindre dégel ou à la moindre averse, suinter des pavés, se répandre en lacs enva hissants, en marécages perfides, pareille correction représente déjà un luxe assez cher. Or, la Viennoise est coquette, en même temps que correcte. Rien ne lui semble trop co ûteux de ce qui lui sied... et beaucoup de fanfreluches lui siéent, puisqu’elle es t assez jolie, assez bien faite pour supporter même les pires inventions de la mode... La conclusion, c’est que, réduite très souvent à faire danser l’anse du panier, à puiser en tapinois dans « l’argent de ménage », il ne lui reste pas grandes ressources financières pour acquérir ce « beau mobilier », dont elle rêve pourtant. D’économiser sur les repas du seigneur et maître, n ul moyen. La mère de famille vit mieux que les enfants, mais le père de famille vit mieux que la mère de famille. A lui les « délicatesses », le vin meilleur, le « moka ». A lui... et à ses amis, qu’il invite parfois à souper, sans que la femme ou les filles prennent part à ces petits régals, si l’intérieur est
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