Vierges de la forêt

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E. Dentu (Paris). 1865. In-16, 318 p. et pl..
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Publié le : dimanche 1 janvier 1865
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N. W. BUSTEED
LES VIERGES
DE LA FORÊT
PARIS
E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR
PALAIS-ROYAL, 17, 19, GALERIE D'ORLÉANS
1865
LES VIERGES
DE LA FORÊT
N. W. BUSTEED
LES VIERGES
DE LA FORÊT
PARIS
E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR
PALAIS-ROYAL, 17, 19, GALERIE D'ORLÉANS
1865
1866
LES VIERGES
DE LA FORÊT.
I
L'ARRIVÉE DES ÉTRANGERS.
Dans le silence solennel des bois, au-
tour de l'humble cottage où j'entendis
pour la première fois les mots magiques :
« heureuse demeure» là, seul au travers
des solitudes, sur les collines et dans les
vallées, bien loin des habitations des
blancs, souvent j'ai erré et souvent j'ai
6 LES VIERGES DE LA FORET.
suivi à pas prudents la trace de l'ours
jusque dans son antre solitaire,
Le cottage était situé sur le bord d'un
petit lac, environ à trois milles du fleuve
Ristigouche, si universellement renommé
par ses gros saumons.
Il y a bien des années, avant que le
flux de l'émigration eût amené des aven-
turiers dans ces solitudes , une tribu
d'Indiens, connue par son penchant à
changer de place, s'était établie dans la
vallée située entre les montagnes qui bor-
dent la rivière et le lac.
Le Roi Barnabé, le sachem de la tribu
était d'une taille moyenne, mais ses for-
mes athlétiques annonçaient une vigueur
peu commune; sa parole était une loi
pour son peuple qui l'aimait et obéissait
implicitement à ses ordres; car il avait
conduit sa tribu à travers les labyrinthes
presque impénétrables des forêts du
Canada , défiant la vigilance de ses im-
placables ennemis, les guerriers Mo-
LES VIERGES DE LA FORÊT. 7
hawks qui avaient juré de les exter-
miner.
Le Ristigouche, qui se jette dans la
baie de Chaleur, est navigable à une
vingtaine de milles au-dessus de son em-
bouchure, et présente un excellent port
aux navires de la plus grande dimen-
sion.
Au nord un promontoire, couvert sur
ses bords de joubarbes et de grands hê-
tres, s'avance hardiment dans la rivière,
où il est presque entouré par des roches
comme si elles étaient placées là pour en
garder l'entrée, tandis qu'au sud une
longue plage basse et sablonneuse brise
la violence des vagues quand elles s'a-
vancent depuis la baie, et rend l'eau du
port comparativement calme.
Dans le mois de septembre 1792, un
grand schoorier de commerce avait jeté
l'ancre dans ce port pendant la nuit ; il
était pesamment : chargé et paraissait
avoir supporté de nombreuses tempêtes.
8 LES VIERGES DE LA FORÊT.
Le lendemain matin un petit canot,
contenant deux hommes, quitta le navire
et se dirigea vers la rive.
Après avoir amarré l'embarcation, les
deux hommes s'avancèrent dans la di-
rection des bois et furent bientôt hors
de vue.
Les Indiens sous les ordres du Roi
Barnabé, n'eurent pas plutôt appris l'ar-
rivée d'étrangers, qu'ils résolurent d'aller
les visiter.
A cette époque, ce n'était pas une
nouveauté pour ces fils de la forêt de
voir des hommes blancs et de converser
avec eux.
Bien des années s'étaient écoulées de-
puis qu'ils avaient reçu la première vi-
site de navires marchands : mais c'était
parce qu'ils avaient longtemps attendu ce
navire et ceux qu'il portait, qu'ils étaient
désireux de voir les étrangers.
Le Roi Barnabe était assis seul dans
son wigwam, attendant l'arrivée des vi-
LES VIERGES DE LA FORÊT. 9
siteurs et un grand chien-loup était
couché en travers de l'entrée.
Un sourd grognement du chien avertit
que quelqu'un approchait, et, une mi-
nute après, un grand Indien à l'air fa-
rouche entra dans le wigwam.
Le sachem, après avoir fait signe à son
hôte de s'asseoir, continua à rester silen-
cieux et les bras croisés.
Il était évident, cependant, que cette
visite n'était pas la bienvenue; le sachem
paraissait mécontent, et, pendant un
instant, il ne regarda pas son farouche
visiteur, mais chercha à éviter toute
avance faite par son hôte pour l'entraîner
dans une conversation.
« Le Grand-Esprit ne luit pas dans les
méchants coeurs, dit Olivier pendant qu'il
se tenait fièrement debout, et le visage
pâle de colère, devant le Roi Barnabé.
— Le Grand-Esprit luit sur tous les
hommes qui pratiquent le bien, » ré-
pondit le sachem.
10 LES VIERGES DE LA-FORÊT.
Puis levant les yeux sur ceux de son
hôte, il continua tout en montrant l'en-
trée avec son doigt :
« L'homme blanc et ses amis vien-
nent. »
Olivier lança un regard de défi à son
chef; puis, saisissant son tomahawk, il
franchit d'un bond la porte et s'enfonça
bientôt dans la forêt.
Il dirigea ses pas vers son propre wig-
wam qui était situé non loin du bord du
fleuve, où il trouva une jeune et belle In-
dienne qui l'attendait.
C'était la fille de Francis, l'un des
membres les plus respectables de la tribu
et connu généralement sous le nom du
Grand-Médecin.
Une espèce de malaise se peignit sur
le visage de la jeune fille, lorsqu'Olivier
s'approcha d'elle : elle lui fit signe de
garder le silence en plaçant son doigt
d'une manière significative sur ses lè-
vres; elle baissa légèrement la tête; puis
LES VIERGES DE LA FORÊT. II
levant sa main, elle indiqua la direction
de la rivière.
Olivier vit alors deux hommes qui s'a-
vançaient vers son wigwam dont la fumée
en s'élevant dans de gracieuses spirales
au-dessus des arbres, avait été aperçue
par les deux voyageurs.
Saisir son tomahawk et le lancer contre
les deux blancs, ne lui demanda qu'un
instant ; mais, rapide comme l'éclair, la
jeune fille avait saisi le bras de l'Indien,
et, faisant ainsi dévier son coup, elle
empêcha l'accomplissement de son odieux
dessein.
Les yeux brillants et le visage décom-
posé par la colère, le sauvage poussa ru-
dement la jeune fille de côté, et, s'élan-
çant à travers le fourré de chênes qui le
cachait encore, à la vue des étrangers, il
se blottit dans les basses broussailles, et,
tenant à la main son long couteau, il at-
tendit le passage des aventuriers.
II
DUNCAN ET LES VOYAGEUSES.
Henry Duncan était le fils unique d'une
pauvre veuve vivant, depuis de nombreu-
ses années, avec le' revenu d'une petite
ferme dans les environs de Boston.
Pendant la minorité d'Henry, elle avait
été souvent obligée de solliciter l'aide de
ses voisins, pour lui procurer l'éducation
que son amour maternel lui faisait croire
tout à fait indispensable.
14 LES VIERGES DE LA FORÊT.
Henry était l'idole de sa mère; elle
n'était jamais véritablement heureuse
qu'en sa présence.
Quand il eut dix-neuf ans, sa mère
mourut.
Quelques mois après, son oncle l'em-
mena en mer sur le paquebot qu'il com-
mandait.
Après avoir fait plusieurs voyages heu-
reux, Henry fut promu au grade de pre-
mier officier, et dans la suite devint com-
mandant d'un navire marchand d'Ha-
lifax.
Pendant un voyage sur la côte de
Terre-Neuve, il eut la bonne fortune de
sauver la vie à un grand nombre de pas-
sagers d'un paquebot en route vers Qué-
bec, qui avait fait naufrage : tout le
monde aurait péri sans le secours oppor-
tun qu'il apporta.
Parmi les passagers sauvés, se trouvait
une dame d'un extérieur agréable qui re-
venait alors de Londres, où elle avait
LES VIERGES DE LA FORÊT. 15
vécu chez sa tante, femme élégante et
riche.
A son arrivée à Halifax, Henry procura
à cette dame un appartement convenable
et fit toutes sortes de démarches pour lui
l'aire retrouver ses amis.
Ayant ainsi accompli un devoir agréa-
ble, il remit à la voile et se dirigea vers
le Golfe pour terminer son voyage.
La jeune Indienne se tenait sur le sen-
tier conduisant à la rivière.
Elle apparut à Duncan, qui s'avançait
alors avec son compagnon, comme la
personnification de la déesse de la forêt
constamment protectrice de son vaste
domaine, et prête à disputer le sol à ses
ennemis.
Duncan, qui avait alors vingt-huit ans,
possédait un corps vigoureux, et, quoi-
que ses traits ne fussent pas régulière-
ment beaux, cependant, il y avait une
16 LES VIERGES DE LA FORÊT.
noblesse de sentiments écrite sur sa phy-
sionomie qui compensait bien au de la
l'absence de la simple beauté.
Les derniers rayons du soleil couchant
se glissaient à travers les échappées des
grands sapins, au moment où Duncan et
son ami arrivaient à l'endroit où se tenait
la jeune Indienne; il était évident que les
voyageurs étaient fatigués; tous les deux
étaient bien armés.
« Où est votre chef, belle enfant ? de-
manda Duncan en s'emparant de la main
de la jeune Indienne, et en la portant
gracieusement à ses lèvres : avons-nous
encore loin à marcher pour le trouver?
Quoi!... vous vous taisez!... Ce n'est
pas ainsi que vous m'avez quitté. »
La jeune fille montra Olivier, tandis
qu'une larme descendait furtivement sur
sa joue rougissante, et tombait sur la
main de Duncan.
Regardant dans la direction indiquée,
le jeune Adams, qui avait accompagné
LES VIERGES DE LA FORÊT. 17
son ami Duncan en quittant le schooner,
vit Olivier qui battait vivement en re-
traite à travers les broussailles, et prenait
le chemin qui conduisait à son wigwam.
«Voilà un Indien ! » dit-il.
Et, en même temps, il dégagea sa cara-
bine et la mit sur son épaule.
La jeune fille, dont le regard rapide vit
ce mouvement, s'élança vers. Adams, et,
posant sa main sur son bras, lui chu-
chota à l'oreille :
« Mohawk !... ne fais pas feu; mé-
chant homme.
— Mohawk ! répéta Adams en abais-
sant son arme, que voulez-vous dire par
là ? Etes-vous une Mohawk ?»
La jeune fille regarda Duncan, puis, en
baissant les yeux vers la terre, elle dit :
« Lui me connaît, la femme blanche
m'aime, un Mohawk me tuerait! »
Duncan s'avança, et, pressant ses lè-
vres sur son front, dit :
« Oui, Rosa, vous avez en effet été mon
2
18 LES VIERGES DE LA FORÊT.
amie : venez, conduisez-nous vers le sa-
chem ; nous avons des présents pour lui,
et pour vous aussi, douce Rosa. »
La jeune fille sourit faiblement, et, ou-
vrant la marche, elle conduisit bientôt les
voyageurs à la tente du Roi Barnabé.
Il n'est peut-être pas inutile de faire
remarquer que cette tribu d'Indiens avait
acquis, par ses relations avec les Français
du Canada, un degré de civilisation au-
quel nulle autre n'était parvenue et ne
pouvait participer autant que celle-ci.
Des rapports suivis avec des négociants
blancs, et particulièrement avec Henry
Duncan et ses amis, avaient créé une
intimité affectueuse et un échange de sen-
timents et de pensées plus explicables
que ne l'aurait été sans, cela le dévelop-
pement de leur intelligence.
Deux mois environ avant le commen-
cement de cette histoire, et pendant un
LES VIERGES DE LA FORÊT. 19
voyage sur le côté de Gaspe, Ducan fit la
connaissance de George Adams, fils d'un
honorable marchand de Boston, mais qui
avait habité presque depuis son enfance
chez un parent de son père, dans l'île de
Saint-Pierre.
Adams; qui possédait un esprit aven-
tureux et avait à sa disposition, une for-
tune considérable, entra volontiers dans
tous les projets et dans tous les plans de
Duncan, qui avait le désir de former un
établi ssement de commerce sur le Risti-
gouche.
L'année précédente, le navire de Dun-
can, chargé des articles qu'il avait jugés
utiles et nécessaires pour la première in-
stallation, ainsi que d'une grande quan-
tité de marchandises destinées à être
échangées, arriva dans le port, et, en
temps et lieu, tout fut débarqué en bon
état et laissé sous la garde d'un serviteur
de confiance de Duncan, qui, avec sa
femme, avait consenti à rester parmi les
20 LES VIERGES DE LA FORÊT.
Indiens pendant son absence, et à servir,
quand il en trouverait l'occasion, les in-
térêts de celui qui l'employait.
Près du lac dont nous avons parlé, on
avait bâti une habitation commode, dans
laquelle on avait emmagasiné les mar-
chandises et où les affairés devaient se
traiter.
Duncan et son ami revenaient, en ce
moinent, pour la seconde fois, mais avec
une cargaison beaucoup plus précieuse que
la première, comme la suite le montrera.
Comme la soirée s'avançait, sans que
les personnes restées sur le schooner en-
tendissent, parler de leurs amis, elles
commencèrent à s'inquiéter et à désirer
avec impatience leur retour.
A une petite table, dans la cabine,
deux femmes étaient assises, dent les
deux âges réunis n'auraient pu former
plus de quarante ans; elles semblaient
être mère, et fille, mais, comparativement
elles paraissaient étrangères l'une à l'au-
LES VIERGES DE LA FORÊT. 21
tre. La plus âgée des deux était profondé-
ment occupée à lire les pages d'un vo-
lume qu'elle tenait à la main et sur le-
quel la lumière venant de l'écoutille tom-
bait presque perpendiculairement.
Son élégante robe de mousseline, tail-
lée à la dernière mode, cachait à peine;
un cou et une poitrine d'une blancheur
éblouissante, tandis que sur ses épaules
bien remplies, quoique délicates, on avait
jeté négligemment une écharpe qui don-
nait à son corps un aspect vraiment clas-
sique.
Son visage était singulièrement expres-
sif; un monde de pensées se lisait dans
ses beaux yeux bleus, qui étaient ombra-
gés par de longs cils soyeux d'une beauté
exquise; un bras et une main d'un con-
tour élégant soutenaient sa tête, d'où
tombaient une profusion de boucles de
cheveux blond cendré.
Sa compagne, jeune fille atteignant à
peine sa quinzième année, était assise en
22 LES VIERGES DE LA FORÊT.
face d'elle: d'une main elle soutenait sa
tête, fendis que de l'autre elle caressait
de temps en temps la robe soyeuse de son
épagneul favori, qui reposait sur un banc
à côté d'elle.
En ce moment, elle levait ses brillants
yeux noirs et regardait d'un air rêveur
les nuages qui passaient, reflétés par la
lumière dorée du soleil couchant, tandis
qu'ils flottaient à travers le frimament.
Quatre hommes et un mousse, aux-
quels on avait confié la garde du na-
vire et du chargement, étaient sur le
pont.
Ces personnages étaient diversement
occupés à remplir leurs devoirs multiples,
et souvent égayaient leurs travaux par
des chants joyeux.
Au moment où la brillante clarté du
jour descendait derrière les montagnes à
l'ouest, on vit deux canots quitter le ri-
vage et s'approcher du schooner.
L'un d'eux avait une avance considé-
LES VIERGES DA LA FORÊT. 23
rable sur l'autre et ne contenait qu'une
personne, tandis que dans l'autre il y
avait cinq ou six Indiens qui ramaient
vigoureusement pour atteindre les pre-
miers le navire.
L'eau dans le port n'avait pas une ride,
et tandis que les canots glissaient rapide-
ment à sa surface, les marins s'imaginè-
rent que c'était une course ; ils applau-
dirent et encouragèrent bruyamment la
jeune Indienne, car c'en était une, qui
déployait dans ce moment toute son
adresse et toute sa force pour arriver à
son but.
Les dames de la cabine, attirées par la
joie bruyante des matelots, se vêtirent à
la hâte et montèrent sur le pont, où elles
furent aussi témoins de cet étrange spec-
tacle.
" Voyez ! par saint Georges ! ces In-
diens vont rattraper cette Indienne; ils
ont résolu de la devancer, je crois. A tri-
bord ! à tribord! mon enfant ! cria Jack
24 LES VIERGES DE LA FORET.
Rover. Ha! c'est bein; elle les roulera
maintenant! "
Un hourra général suivit cette excla-
mation, et au même instant la jeune In-
dienne atteignit le pont, et, vaincue par
la fatigue, elle tomba étendue aux pieds
de la plus âgée des deux dames.
Pendant ce temps, l'autre canot s'était
rapproché rapidement du schopner , mais
l'air résolu des marins parut intimider
les Indiens, car après avoir ramé autour
du navire, ils retournèrent au rivage.
Les dames étaient toutes les deux age-
nouillées près de l'Indienne, cherchant à
la rappele à la vie, mais leurs efforts res-
tèrent infructueux pendant quelques in-
stants. A la fin, elle ouvrit ses yeux noirs,
et regardant avec égarement autour d'elle,
elle se remit par un effort soudain sur ses
pieds, et en se précipitant vers la galerie
du faux pont, elle poussa un cri si per-
çant que tout le monde craignit qu'elle
ne fût folle.
LES VIERGES DE LA FORÊT, 27
Les nuages du soir, sombres et lourds,
se déployaient au ciel, tandis qu'une lé-
gere brise de l'est, devenant à chaque
instant plus forte, soufflait depuis la
baie.
Les marins restaient indécis, en se de-
mandant ce qu'ils pouvaient faire respec-
tueusement pour là jeune fille, mais leur
attention fut bientôt dirigée sur un autre
objet.
Environ à deux, milles en remontant le
fleuve, une flamme brillante s'élança des
bois, illuminant de sa lueur ardente, les
îles qui étaient, proches, et faisant pa-
raître toutes choses sur le pont du schoo-
ner aussi distinctes qu'en plein midi.
La jeune Indienne se tenait penchée
vers la galerie, ses deux mains pressaient
ses tempes, ses yeux étaient; fixés sur le
feu, et chacun de ses traits portait l'im-
pression du désespoir; puis tout à coup,
se tournant vers les dames, et, les saisis-
sant chacune par un bras, elle cria :
28 LES VIERGES DE LA FORÊT.
" Le feut! ... la feu ! ... Le méchant
Indien a tué l'homme blanc ! »
Toutes les personnes présentes s'ému-
rent alors et comprirent la valeur de ces
paroles; la vérité se montrait dans toute
sa force.
Il n'y avait pas de temps à perdre en
vains regrets ; il était nécessaire d'agir
immédiatement.
Mais, que fallait-il faire ? C'est ce qui
n'apparaissait pas si rapidement.
Les dames s'écrièrent presque ensem-
ble:
« Le canot !... le canot ! ... Au nom du
ciel, sauvez le canot, ou tout est perdu ! »
Les marins se regardèrent, mais ils ne
voyaient aucun moyen d'accomplir ce
projet sans s'exposer à la fureur des sau-
vages, dont les hurlements étranges s'en-
tendaient alors distinctement, car ils s'ap-
prochaient de la partie du rivage où le
bateau était amarré et où Duncan et son
compagnon l'avaient laissé le matin.
LE VIERGES DE LA FORÊT. 29
La jeune Indienne attendit quelques
instants la décision des marins, mais, les
voyant encore incertains et s'aperçevant
avec son tact naturel de l'idée qui les
dominait, elle prit Jack Rover par la
main, et, montrant son léger canot qui
se balançait côte à côte du navire, elle
dit :
« Que l'homme blanc vienne, c'est moi
qui le mènerai à terre.
— Oui, oui, elle a raison ; c'est nôtre
seule chance, cria Rover. Si nous sauvons
le canot, nous aurons quelque espoir de
repousser encore ces démons. »
Se munissant rapidement d'armes à
feu, Rover et un autre matelot entrèrent
dans le canot.
Là, la jeune Indienne leur recom-
manda de s'asseoir et de garder le si-
lence, et, saisissant les rames, elle se di-
rigea vers les bois que l'on n'apercevait
qu'à peine, car la brillante flamme du
feu s'étant éteinte, chaque objet qu'elle
30 LES VIERGES DE LA FORÊT.
avait rendu si apparent un moment au-
paravant, était alors sombre et indistinct:
Peu après que le canot eut quitté le
schooner, les deux dames, se trouvant
seules, surveillèrent silencieusement sa
marche, puis, comme si elles étaient do-
minées par des craintes mutuelles sur la
sûreté de ceux qu'elles aimaient plus que
la vie, elles s'embrassèrent et mêlèrent
leurs larmes.
Les rudes marins qui avaient été té-
moins de cet élan de douleur, leur con-
seillèrent respectueusement de se retirer
dans la cabine, et en leur promettant de
les tenir au courant de tout ce qui se
passerait, ils s'installèrent sur le pont,
chacun étant armé aussi bien que pos-
sible.
Après s'être consultées quelques mi-
nutes, les dames descendirent dans la ca-
bine, et s'asseyant à une table sur laquelle
brûlait une lampe, elles pleurèrent amè-
rement.
LE VIERGE DE LA FORÊT. 31
- « Hélas ! Maria, soupira la plus âgée,
je crois que mon coeur va se briser....
Le pauvre Henry s'est sacrifié en vain....
Tout est perdu !
- Madame, répondit Maria, je vous
plains beaucoup en vérité ; mais nos po-
sitions sont maintenant très-différentes,
vous avez un époux, un protecteur.
- Ah! Maria, dit sa compagne, il est
inutile de dissimuler : Henry Duncan est
mon libérateur, il m'a sauvé la vie.... il
m'aime avec ardeur, avec sincérité, mais
il n'est pas mon époux. Si cette expédi-
tion eût réussi, alors vraiment tout aurait
bien été; mais maintenant, je crains qu'il
n'y ait plus d'espérance. J'ai risqué tout
ce qu'une femme a de plus cher, hon-
neur, fortune, renommée, pour l'aider
dans son entreprise; mais si ces horribles
sauvages prennent sa vie, toutes mes es-
pérances sont détruites!
- Oh ! mon père, mon pauvre père !
qui le consolera dans sa vieillesse?...
32 LES VIERGES DE LA FORÊT.
cria Maria en se tordant les mains dans
un horrible désespoir. Oh ! George , que
va devenir Maria ?.... Sans doute je serai
à jamais malheureuse!... »
Dans ce moment leur attentien fut at-
tirée par un cri poussé par les matelots
qui étaient sur le pont.
Ce cri fut suivi d'un coup de feu, et
presque immédiatement le vaisseau fut
envahi de toutes parts par des Indiens
qui hurlaient et poussaient des cris af-
freux.
Ce fut en vain que les matelots combat-
tirent en désespérés ; ce fut en vain qu'ils
cherchèrent à se défendre contre les sau-
vages furieux, dont le nombre augmentait
à chaque instant; repoussés d'un endroit
à un autre, ils atteignirent à la fin l'écou-
tille qui conduisait à la cabine, et là, se
tenant dos à dos, ils se défendirent jus-
qu'à ce que, vaincus par leurs impitoya-
bles ennemis, ils furent pris et scalpés de
la manière la plus barbare.
LES VIERGES DE LA FORÊT. 33
Les malheureuses femmes de la cabine,
rendues presque folles par les horribles
scènes dont elles avaient été forcées d'être
spectatrices; tombèrent à genoux, et avec
des accents déchirants implorèrent leurs
farouches vainqueurs d'épargner leurs
vies.
Les yeux méchants du sauvage Olivier
se fixèrent sur ses victimes lorsqu'elles
s'agenouillèrent devant lui; il paraissait
hésiter sur ce qu'il devait faire.
Sa soif naturelle du sang le poussait
à les égorger, mais leur beauté était si
frappante et si divine qu'elle arrêta son
bras et enchaîna les passions diaboliques
de son âme avec une puissance et une
force qu'il ne put parvenir à secouer.
Faisant signe par un mouvement de
main à ses vindicatifs compagnons de se
retirer, il monta sur le pont et ferma l'é-
coutille de manière à empêcher ses mal-
heureuses captives de fuir, puis il tourna
l'attention des Indiens sur le pillage.
3
34 LES VIERGES DE LA FORÊT.
Dégager le navire de ses amarres ne
fut que l'affaire d'un instant, et le vent
qui commençait alors à souffler en une
forte brise, aidé par le flux de la marée,
chassa très-rapidement le schooner sur
la rivière.
III
AMITIE ET HAINE D'UN INDIEN.
Quelque temps avant la première visite
de Duncan aux Indiens Micmacks, une
haine invincible avait existé entre Olivier
et le Roi Barnabé, par suite du refus de
ce dernier de l'aider à détruire l'établis-
sement français de Tracadia, sur la rive
opposée de la baie.
Olivier était un Mohawk; il avait été
36 LES VIERGES DE LA FORÊT.
pris, étant enfant, par les Micmaks et
élevé au milieu de ce peuple; mais il
ne fut pas plutôt devenu homme, qu'il
montra ces passions vindicatives et ce
caractère insoumis que la haine de tout
ce qui ressemble à la civilisation avait
augmenté, sinon engendré, dans l'esprit
de ses ancêtres.
S'opposer à ses vues ou à ce qu'il sa-
tisfît ses désirs était regardé par lui
comme impardonnable, il ne l'oubliait
pas et ne le pardonnait jamais.
Il ne faut pas supposer que les abori-
gènes incultes de l'Amérique, chez les-
quels prédominait l'amour naturel de la
liberté, comme ils la comprenaient et la
sentaient, purent imiter où admirer les
moeurs et les coutumes des Européens,
quelque grande que fût la civilisation
dont ils jouissaient, pas plus que leur
haine contre les blancs né doit être con-
sidérée par l'historien comme un juste
motif de représailles.
LES VIERGES DE LA FORÊT; 37
Ces Indiens étaient les propriétaires et
les occupants du, sol, d'après leur propre
droit, et ne pouvaient considérer leurs
voisins plus heureux que comme des in-
trus ou des voleurs.
Pendant une excursion de chasse au
delà des montagnes, Olivier et ses com-
pagnons arrivèrent sur les limites d'une
petite prairie où le gibier était abondant.
Épuisé par la fatigue du voyage, il se
dirigea vers un endroit où un ruisseau
limpide coulait paisiblement à travers les
hautes herbes, laissant ses compagnons
continuer leur marche sans lui.
Il n'y avait pas longtemps qu'il était
dans ce lieu retiré lorsque le bruissement
des branches d'un cerisier sauvage attira
son attention, et immédiatement après
une voix bien connue prononça son nom.
« Pourquoi le Grand-Médecin se caché-
t-il comme un renard? dit Olivier. La
lumière du jour est-elle trop forte pour ses
yeux, quilles abrite dans les broussailles?
38 LES VIERGES DE LA FORÊT.
- Francis né craint pas de regarder
lorsque le soleil brille, répondit le Grand-
Médecin. Il etend les oiseaux parmi les
arbres sans les voir.
— Je ne vois pas les oiseaux, répliqua
Olivier.
— Regarde ! s'écria Francis en sortant
de sa cachette; la colombe t'envoie ce
chapeau d'abâsse, porte-le pour l'amour
d'elle, et ne laisse pas aveugler tes yeux
par des nuages.
- La colombe s'envole toujours loin
de moi, dit Olivier; elle ne peut aimer
deux sachems, et je suis un Mohawk.
— Il y a quatre mois, tu disais que tu
aimais ma fille; ta langue est la plus
longue lorsque le conseil est assemblé...
mais, frère, où est ta mémoire?
- Tu appelles l'homme blanc frère;
Olivier n'est pas son frère!
— Francis entend les couteaux blancs
appeler tous les Indiens frères !
- Leurs coeurs sont noirs de men-
LES VIERGES DE LA FORÊT. 39
songes, murmura Olivier. La colombe
va dans la tente, de l'homme blanc...
ils l'appellent Rosa. .. Est-elle aussi
aveugle?
— Frère, dit le Grand-Médecin en po-
sant sa main sur le bras de son incrédule
compagnon, les hommes blancs disent
frère au Roi Barnabé, frère à Francis,
frère à Olivier, et soeur à Rosa; mais ils
disent vrai; nos coeurs sont noirs.... »
Olivier tira un long couteau de sa cein-
ture, et perçant la peau de son bras jus-
qu'au sang, il le montra avec intention;
puis, avec une expression de raillerie
méchante, il dit.:
« Vois, comme il est noir !
— L'aigle se plaît à s'élever où les
rayons du soleil sont les plus brillants,
dit Francis; il ne dort pas avec le hibou;
la colombe a son propre nid, viens la voir.
— Ta fille aime mieux, le nid de
l'homme blanc que le sien ; elle ne trouve
nul plaisir avec Olivier ; je n'irai pas.
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— Frère , adieu; Je vais au lac. Fran-
cis veut parler à sa fille. Ce soir, l'homme
blanc dort dans sa tente; je le surveil-
lerai.... »
Un instant après, les deux chefs étaient
partis dans des directions opposées.
Décidé à découvrir jusqu'à quel point
la conduite de sa fille justifiait les calom-
nies lancées contre elle par un individu
qu'il avait jusqu'alors regardé comme
son protecteur, ou du moins comme son
ami, Francis, à son arrivée au lac, se
rendit tout de suite à la demeure de
l'homme blanc qui dirigeait les affaires
de Duncan, et là il la trouva aidant la
femme de l'homme blanc dans ses occu-
pations domestiques.
La jeune Indienne, qui était devenue
la favorite de tous ceux qui étaient en
rapport avec l'établissement, s'empressa
d'accueillir son père; mais s'apercevant
à sou expression sombre et morose que
quelque chose l'affligeait, elle lui fit signe
LES VIERGES DE LA FORÊT. 41
de sortir de la maison et de se rendre
dans un lieu où elle pouvait plus à son
aise s'informer de la cause de son cha-
grin.
« Dis-moi la vérité, ma fille; le Grand-
Esprit: aime la vérité, dit Francis en cher-
chant en même temps à lire sur sa phy-
sionomie avec un oeil perçant. Olivier a
dit que tu aimais l'homme blanc. Sou-
viens-toi qu'il est un Grand Chef, qu'il
hait ces gens-là... et que je deviens
vieux. Pourquoi ne parles-tu pas?
— Père, dit Rosa, Olivier a le coeur
noir et dit des mensonges !
- Olivier est chef et t'aime, répondit
Francis, et-il faut que tu ailles à son wig-
wam et que tu sois sa femme.
— Père, répéta Rosa, Olivier est un
méchant homme.... je ne l'aime pas.
— C'est l'homme blanc qui t'a dit cela ;
il souffrira!.. » mugit Francis d'une
voix de tonnerre.
Puis, saisissant la jeune fille, il la se-
42 LES VIERGES DE LA FORÊT.
coua violemment et s'enlaça dans les
bois.
Environ une heure après là tombée de
la nuit de ce même jour, le conseil de la
tribu était assemblé à quelque distance
de l'établissement , dans un endroit qui
Commandait la rivière à plusieurs milles
au-dessus et au-dessous.
Un feu, composé de branches de pin et
de sapin sèches, brûlait avec vivacité :
une cinquantaine de sauvages étaient
réunis tout autour.
Plus près du centre, trois personnes
étaient assises à terre et causaient entre
elles d'un ton bas et animé; à la fin,
l'une d'elles se leva et s'adressa à l'as-
semblée.
Cet individu était un homme grand et
bien bâti, mais d'un aspect repoussant:
ses pieds et ses jambes étaient enfermés
dans de la peau de daim capricieusement
brodée de petites graines ; une couverture,
qu'une ceinture de peau non tannée re-
LES VIERGES DE LA FORÊT. 45
tenait en partie, tombait de ses épaules
en larges plis autour de son corps, tandis
que, en arrière d'un collier à forme
bizarre, pendaient plusieurs chevelures
hideuses qui donnaient à sa personne
l'aspect le plus révoltant.
« Frères, dit-il , regardant en même
temps autour de lui, cette terré sur la-
quelle vous êtes assis, et ces montagnes
majesteuses qui sont couvertes d'ar-
bustes odoriférants, de sapins élevés, de
Chênes magnifiques, vous ont été don-
nées par le Grand-Esprit pour vous ser-
vir de terrains de chasse; vous savez
mieux pourquoi des langues de vieilles
femmes ont mis dans quelques-unes de
vos têtes l'idée de les vendre aux étran-
gers. Lorsque votre sachent s'établit
d'abord ici, ses yeux étaient ouverts; ils
n'étaient pas obscurcis par la poussière ;
personne ne pouvait, voir plus loin que
lui; mais, maintenant que les blancs sont
venus se mettre entre lui et le soleil, il
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ne voit plus qu'à une courte distance.
Il est bien d'être, averti avant que les
loups ne soient trop nombreux. Ces
hommes blancs ont des visages doux et
des langues huilées. Ils disent toujours :
« Le Roi Barnabé est un homme bon ; »
ils lui donnent des fusils et de longs cou-
teaux; mais ils lui lient les mains et
l'empêchent de s'en servir. Frères, ces
choses sont vraies et Olivier le dit. C'est
un Mohawk et j'en suis un autre; nous
et nos amis, nous vous aiderons à tuer
ces chiens de blancs! »
Ayant ainsi parlé, il croisa les bras, et,
regardant de nouveau autour de lui avec
une grande gravité, il reprit sa place.
Immédiatement après, Olivier se leva.
Son habillement consistait en peaux
de renard arrangées presque avec goût,
comme un vêtement de chasse, retenues
autour de sa taille par une ceinture de
wampum et ornées avec des dents hu-
maines.
LES VIERGES DE LA FORÊT. 47
Après avoir attentivement examiné les
visages de ses amis, il dit :
« Pères et frères, quand je vins la pre-
mière fois au milieu, de vous, je n'avais
pas d'oreilles. Le Grand-Esprit vous dit
alors : " Secourez cet enfant, " et vous
L'avez fait. Vous m'avez appris à chasser
et à forcer, l'ours, à prendre aux piéges
le loup et le daim et à attrapper l'oie sau-
vage au flambeau. Ce que vous savez, je
le sais, et mon coeur est de la couleur du
vôtre. Je désire vivre au milieu de votre
peuple, mais je n'ai pas dé femme. Deux
lunes se sont évanouies depuis que;le
Grand-Médecin m'a, dit : « Ma fille doit
être ta femme. » J'aimai Rosa, c'est le
nom que lui donnent les blancs, mais le
grand homme de la grande maison lui a
donné de belles couvertures et des sou-
liers en soie, et a rempli sa gorge de vin
et de sucre. C'est un renard blanc qui a
fait cela; il a pris Rosa dans son nid et
a mis des anneaux d'or autour de ses
48 LES VIERGES DE LA FORÊT.
doigts. Je suis malheureux, mais je suis
un homme et sais me servir de ceci. »
Et, en disant ces mots, il brandit son
tomahawk et grinça des dents de colère.
« Mais, continua-t-il, j'aurai leur sang
et ces loups blancs n'auront pas nos
terres. »
Alors une acclamation terrible s'éleva
de tous côtés; les Indiens se rélevèrent
d'un bond, et, brandissant leurs armes,
ils dansèrent autour du feu, tordant leurs
corps et grimaçant Comme une bande de
dénions.
Après qu'ils eurent accompli leurs
rites hideux, on éteignit le feu et le con-
seil fut terminé.
IV
L'AGENT ET SA MAISON.
Paul Comeaux avait vingt-deux ans
quand il arriva la première fois à Que-
bec, accompagné de sa femme et d'une
fille encore enfant.
Peu de jours après leur arrivée, son
aimable compagne mourut, le laissant
veuf et sans consolation dans un pays
étranger.
4
50 LES VIERGES DE LA FORÊT.
Pendant plusieurs années; Paul fut in-
consolable ; il n'y avait rien que le tendre
babil de sa petite Maria qui pût; faire
trêve à sa douleur.
Menant activement le rude métier de
trappeur, et obligé d'accompagner les
gens qui faisaient partie de sa bande,
principalement les Indiens; dans leurs ;
expéditions de chasse, ses absences de
chez lui duraient souvent plusièurs se-
maines.
Céla-lui donnait beaucoup d'inquiétude
sur le bien-être de l'enfant et l'amena à;
chercher une autre compagne.
Après quelque/ temps, son désir fut
accompli en quelque sorte par son ma-
riage avec Annette Dupont, fille d'un
émigrant français; qu'il avait connu en
Auvergne, son bien-aimé pays natal.
Annette avait été orpheline bien des
années avant de s'unir à Paul, et avait
éprouvé de nombreux chargrins et de nom-
breuses contrariétés; mais, quoique pos-
LES VIERGES DE LA FORÊT. 53
sédant un très-bon coeur, elle avait eu
assez d'énergie pour se consoler et sur-
vivre à tous ses maux.
Deux années après son mariage avec
Paul, Annette, dont la belle-fille était de-
venue la favorite, résolut de lui faire
donner de l'éducation.
Dans ce but, elle plaça Maria dans un
pensionnat, où elle resta jusqu'à ce qu'elle
eût atteint sa quatorzième année,
A cette époque environ, Paul fit la
connaissance de Duncan, qui l'amena à
accepter l'emploi de surintendant du nou-
vel établissement qu'il avait fondé sur le
Ristigouche.
Promptitude dans les affaires, travail
assidu et stricte intégrité de principes,
tels étaient les traits caractéristiques
que Duncan admirait beaucoup dans
Paul.
Son expérience des manières et des
habitudes indiennes jointe à une con-
naissance parfaite de la langue bizarre
54 LES VIERGES DE LA FORÊT.
qu'on parie dans le pays, le rendait
propre à se charger d'une position si
importante, avec des espérances raison-
nables de succès.
Le bâtiment, construit sous sa direc-
tion au bord du lac, était suffisamment
vaste pour répondre au double but de
magasin et de maison d'habitation, et il
était bien fourni de tous les objets néces-
saires et convenables pour activer le com-
merce que l'on avait en vue.
Le surveillant et sa femme étaient assis
devant un feu joyeux dans une grande et
confortable chambre, sur l'arrière de ce
bâtiment, et ils discutaient différentes
choses ayant rapport aux événements qui
s'étaient passés autour d'eux.
C'était dans la même soirée et au même
moment que se terminait le conseil des
Indiens, dont nous avons parlé dans le
chapitre précédent.
« Tu te fatigues à en mourir avec ces
préparatifs, dit Paul en secouant les
LES VIERGES DE LA FORÊT. 55
cendres de sa pipe pour la quatrième
fois.
—Crois-tu? répondit Annette en lais-
sant voir le sourire qui se jouait dans ses
yeux bleus et sur ses joues à fossettes,
tout en continuant son occupation avec
autant d'activité qu'auparavant.
— Si je le crois ? répéta Paul en écho;
que puis-je penser d'autre? Réponds à
cela, ma charmante femme.
— Charmante femme, en effet, répéta
Annette ; non, non, pas à présent, Paul ;
j'ai pensé autrefois que j'étais jolie ; mais
non.... non pas à présent; tu ne le
penses pas. Comment pourrais-tu? »
Paul tisonna le feu, et plaçant soigneu-
sement sa pipe sur le manteau de la
cheminée, il prit, une paire de pistolets
montés en argent qui y étaient suspen-
dus; puis il se rassit et commença à les
nettoyer.
« Annette, tu es encore bonne et jolie,
dit Paul avec conviction ; et, lorsque
56 LES VIERGES DE LA FORÊT.
M. Henry et sa fiancée reviendront, tu
auras une nouvelle robe.
— Tu ne dois pas encore espérer cela,
répliqua Annette qui, ayant alors terminé
son: ouvrage, prit place à côté de son
mari.
— Je me demande à quoi servent ces
pistolets dans ce bois-ci, dit Paul en éle-
vant une des armes jusqu'à ce que la
ciselure délicate brillât à la lumière. Que
l'on me donne une bonne carabine pour
m'en servir, continua-t-il (et ses traits
intelligents brillèrent de plaisir) ; voilà
l'arme pour laquelle je ne regretterais
pas mon argent.
- Paul, dit Annette en soupirant, j'ai-
merais à voir notre Maria.
- Pauvre enfant!... dit Paul. Je suis
fâché que nous soyons partis sans elle;
elle a toujours été affectueuse et obéis-
sante; je l'aurais amenée sans toi. Je
puis ne jamais la revoir, Pauvre chère
Maria!...
LES VIERGES DE LA FORÊT. 57
— Tu es trop prompt à faire retomber
la faute sur moi, Paul.
— Je ne t'accuse pas; tu avais une
bonne raison pour la laisser, je n'en
doute pas; mais je voudrais qu'elle fût
venue. Pauvre fille, qu'elle doit être
seule!
— Que ferait-elle ici? Paul. L'aurais-tu
emmenée parmi les sauvages ?
— Pourquoi pas?... Elle vivrait avec
nous.
— Oui, certainement, mais saris espé-
rance de se marier.
— Ta, ta, ta; elle a assez de temps
pour cela ; elle est trop jeune.
— Trop jeune, vraiment ! Mais elle
doit avoir au moins quinze ans.
— Eh bien ! soupira Paul, je voudrais
qu'elle fût ici. Qui sait? elle peut venir
avec M. Henry.
— Quelle folie! dit Annette vivement;
J'aimerais beaucoup à voir Maria, mais
pas ici.
58 LES VIERGES DE LA FORÊT.
— Et où donc, ma bonne Annette,
voudrais-tu la voir?
— Où je l'ai laissée, naturellement,
répondit Annette, feignant d'être en
colère.
— Ainsi tu voudrais retourner à la
ville et me quitter! Annette, tu ne sais
pas ce que tu dis. Si je croyais que tu le
penses, je ferais quelques....
— Écoute, Paul, je voudrais aller voir
mes amis.
— Sans ton mari?... interrompit Paul
d'un ton fâché.
— Eh bien! suppose; que je le fasse?
s'écria Annette en se levant de sa chaise
et en marchant dans la chambre à pas
précipités.
— Mais suppose que tu ne le puisses
pas, dit son mari.
— Tu rie pourrais pas m'en empêcher
s'il me plaisait de le faire, Paul.
— Annette, dit Paul d'un ton sérieux;
écoute-moi. Quand j'ai épousé ma pré-

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