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Vieux garçon

De
260 pages

Prestement, avec des frissons d’impatience dans les doigts gantés, une joie puérile qui s’accusait par la vibration des narines et la saccade soudaine d’un éclat de rire, Mme de Galaube releva le boulentin. Le cordeau ruisselait de gouttelettes, tressaillait comme une chose vivante. Bientôt, en un paquet informe, il s’étala sur les coussins d’andrinople et tout à coup apparurent deux rouquiers qui se débattaient et hérissaient leurs nageoires épineuses.

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René Maizeroy
Vieux garçon
Les Parisiennes
Cannes, 15 Février 1891.
A FRANCIS CHEVASSU
Cordialement. R.M.
I
Prestement, avec des frissons d’impatience dans les doigts gantés, une joie puérile qui me s’accusait par la vibration des narines et la saccade soudaine d’un éclat de rire, M de Galaube releva le boulentin. Le cordeau ruisselait de gouttelettes, tressaillait comme une chose vivante. Bientôt, en un paquet informe, il s’étala sur les coussins d’andrinople et tout à coup apparurent deux rouquiers qui se débattaient et hérissaient leurs nageoires épineuses. Christiane s’était penchée d’un mouvement souple, clamait, la voix haletante : — Venez donc à mon secours, quelqu’un !... Ils vont retomber dans la mer ! Et se trouvant le plus près d’elle, à l’arrière du canot, Hubert de Monréal devança lord Shelley et M. de Minervoix, obéit aussitôt à cet appel indirect. Très amusée par les poissons comme échappés d’un éc ran japonais qu’à chaque instant ses petites mains retiraient de l’eau, la j eune femme ne faisait attention à personne, s’absorbait dans ce jeu de hasard dont l’Inconnu la délectait. On aurait dit, à la voir, qu’elle suivait le déroulement d’une enfiévra nte partie, qu’elle tentait des coups chanceux, que devant cette nappe immense, étalée en luisantes moirures jusqu’à l’horizon, se fondant là-bas dans le ciel et presque sans une ride, sans un frissonnement, elle avait la suggestion d’un tapis vert, des grandes tables de Kursaal où se brassent et s’écroulent des fortunes, où l’on a des arrêts brusques de pensée et de raison. Las de pêcher, ayant allumé un cigare, M. de Monréal contemplait maintenant la mer si calme, si nacrée, si transparente qui étincelait da ns la radieuse clarté de ce matin de mars pur et frais, qui charriait comme des amas de pierreries, miroitait comme de la soie changeante, avait par places des tons de fleur et de coquillage, tendres, fins et plus loin, s’assombrissait, mystérieuse, perfide,métallique, la mer grande et aussi, comme s’ils me l’eussent attiré, les grands yeux de M de Galaube, les yeux rayonnants, limpides, que de longs cils veloutés, onduleux, voilaient, baigna ient d’une douceur de crépuscule. Et l’affinité étrange qui existait entre cette femme e t la mer, qui faisait de l’une comme le miroir magique de l’autre, qui se révélait en tout l’être, en toute la beauté de Christiane, le frappa, l’emplit d’un trouble puissant, d’un indéfinissable émoi. C’était, dans ces prunelles, le même bleu, les mêmes métamorphoses de lumière et de couleur, le même charme redoutable, la même profond eur de gouffre où s’anéantiront, qui sait, les espoirs, où sombreront les tendresses et les illusions comme de vaines épaves, la même indolente tranquillité de beau lac où l’on s’en va à la dérive, où l’on s’endort, où l’on savoure la joie de vivre. C’était dans les lignes indécises, graciles, fuyantes de ce corps, dans la molle langueur des gestes et des attitudes, l’enveloppement, la sé duction de l’eau qui berce, qui entraîne et où l’on s’enfonce, où l’on cherche, aux heures mauvaises, l’éternel repos. C’était jusque dans la voix, dans le rire, comme un clapotis endormeur, assourdi, câlin, comme la chanson des vagues qui traîne le long des grèves, qui heurte et caresse les flancs d’un navire. me Et plus M. de Monréal regardait M de Galaube, plus il la parcourait ! des yeux, plus cette ressemblance l’émerveillait, le hantait. Il se sentait comme emmaillé en un invisible filet qui paralyse et anéantit les forces. Il avait chaud au cœur. Il défaillait d’angoisse et d’espérance comme s’il venait d’aborder sur quelque rivage inexploré, de renoncer au passé, de s’engager en une de ces aventures sans issue qui emparadiseront ou endeuilleront tout le reste de la vie. Pour lui, Christiane était encore une inconnue. Jus qu’à cette partie de pêche sur le yawl de lord Shelley, il ne l’avait entrevue que sept ou huit fois au bal, au lawntennis, en
des dîners ennuyeux, pas plus remarquée que les autres femmes de ce monde fêteur, mêlé et si ouvert où il fréquentait depuis la fin d u carnaval, s’attardait, ajournait de me semaine en semaine le départ de son yacht. Il savai t seulement que M de Galaube était mariée. Le prince Voronèje le lui avait appri s par hasard, un soir, sans d’ailleurs entrer dans aucun détail, sans gouailler le « Rien à faire » ou le « Vous pouvez marcher », ces phrases brutales qu’on souffle à l’oreille d’un ami s’il parait s’emballer, s’il vous presse de questions équivoques. Était-ce une p assionnée ou une coquette, une chaste ou une chercheuse ? Aimait-elle son mari ? C royait-elle en quelque chose ? S’isolait-elle dans le culte égoïste de sa beauté ? Différait-elle de toutes ces poupées si élégantes, si jolies, si artificielles dont le cerv eau est vide, et qu’en vain l’on tente d’animer ? Il l’ignorait et cependant avait la pres cience aiguë que désormais il lui serait impossible d’oublier ces fugitives minutes de rêve, d’arracher de son âme cette vision, que cette femme l’obséderait, le soumettrait à son autorité si cela lui plaisait et l’amusait, qu’il l’aimerait passionnément comme il aimait la m er, ses tempêtes, ses traîtrises, ses accalmies, ses splendeurs, ses vastes, horizons. me Et comme avec une insistance lourde, il continuait à épier M de Galaube, semblait de ses prunelles fixes vouloir la cribler de fluide, la noyer en des ondes magnétiques, lui imposer sa chimère, la fouiller jusqu’au fond de l’âme, — et cela machinalement, presque sans se rendre compte de ce manque de tenue, — la jeune femme surprise, gênée, les joues teintées de vagues roseurs, se. retourna et l a tête en profil perdu, le ton impertinent, s’écria : — Pourquoi me regardez-vous ainsi ? Il ne sut que lui répondre comme si le roucoulement de cette voix gonflée de moqueries le réveillait en sursaut, le rappelait à la réalité, balbutia, lui qui passait pour, avoir de l’esprit et du bagout, des excuses bêtes, sans suite. Alors, Christiane l’interrompit avec brusquerie, ne souriant plus, impérieuse, ayant l’air de fuir une explication qu’elle devinait et qu’elle redoutait, reprit : — Comme vous êtes drôle, aujourd’hui ! Et, à nouveau, leurs regards se croisèrent, se confondirent, s’abîmèrent l’un en l’autre. me Ceux qui s’épandaient des larges yeux de M de Galaube décelaient comme une craintive défiance et une curiosité éperdue des len demains, comme de l’étonnement et des tentations. En les prunelles de Monréal s’alentissaient de palpitantes anxiétés, montait comme la douce lueur d’une aurore, se figeait l’éblouissement d’un mirage. Ce fut tout. Ils n’échangèrent ni une phrase qui implore, ni un aveu. Mais soudain, avec cette délicatesse que l’on a seulement quand on aime, com me s’il avait eu peur de me compromettre déjà M de Galaube, de susciter quelque médisance en demeurant plus longtemps à côté d’elle, Hubert s’écria très haut, pour être entendu de lady Shelley et de lle M de Rivoire qui étaient assises à l’autre bout du canot. — Vous n’avez plus besoin de moi, n’est-ce pas ? Christiane l’en remercia d’un sourire. Le soleil flambait, éclaboussait l’eau de rayons. D es flancs de l’Esterel qu’on apercevait à gauche, rougeâtres, couverts d’une toi son de bruyères et de cystes, coulaient de balsamiques odeurs de myrrhe et de miel. L’air léger en était saturé comme un mouchoir de femme qu’on a parfumé d’une essence subtile. La mer dormait, unie, telle qu’une nappe d’huile et les méandres des cour ants la marquetaient de lignes heurtées, bizarres comme des signes magiques. Quelq ues voiles de tartanes découpaient sur le ciel leurs triangles blancs. En l’épaisseur des bois de pins qui
tapissaient les promontoires, des fumées de charbonnières s’effilaient, minces, violettes, faisaient penser à quelque campement de caravane. E t très loin, dans l’échancrure du golfe, derrière les îles de Lérins, avec ses blanches villas, sa haute tour, ses jardins, son port, Cannes semblait une ville orientale de paresse et de sommeil. Et tandis que sur l’ordre de lady Shelley, l’on reg agnait le yawl ancré au fond d’une me calanque et que Monréal aidait M. de Minervoix à re plier les lignes, M de Galaube fronça les sourcils, murmura entre ses dents serrées comme si elle venait di s’interroger soi-même et se répondait : — Pourquoi pas ?... Ce serait si bon de ne plus s’ennuyer !
II
Assez riche pour n’avoir qu’à se laisser vivre et n ’être embarrassé d’aucun souci matériel, charpenté comme un guerroyeur de jadis, la tête fine, d’une extrême distinction, plantée sur un cou musculeux, les prunelles d’un gris verdâtre agatiné de paillettes d’or, la bouche presque dédaigneuse sous le retroussis des moustaches, les épaules larges, les mains fuselées, Hubert de Monréal avait traversé la vie parisienne, la vraie, celle qui brûle, qui est semée d’embûches, de désastres, sans accrocher en route, sans perdre une parcelle de volonté, d’énergie. Des maîtresses avaient rempli les entr’actes de son désœuvrement, vécu à sa solde. Pas une n’était parvenue à l’intéresser, à le manier, à le retenir durablement dans ses bras. Sa nature virile , d’aplomb, un peu personnelle, était comme réfractaire à l’amour. Il le considérait comm e une distraction plus souvent monotone, banale que drôle, comme un sport hygiéniq ue où l’on détend ses nerfs exacerbés, l’on clarifie son cerveau, l’on dépense le trop-plein de sève qui par instant alanguit et corrompt l’organisme, l’assimilait aux jouissances passagères que procurent un dîner exquis, une boite de bons cigares ou un concert classique. Et quand au club et un peu partout, il surprenait dans les conversation s courantes ce qui s’ébruite de lamentables déchéances, de misères, de vilenies der rière lesquelles froufroute fatalement quelque jupe, quand il se remémorait les si nombreux camarades qui avaient mal fini, qui traînaient à perpétuité un boulet de joie, les liaisons qui annihilent un homme, qui lui barrent les portes, les ménages vermoulus o ù le mari et la femme tirent de leur côté, où à la longue, l’on devient à moitié fou, l’on agonise de jalousie, l’on finit par voir rouge, par frapper, l’on se sépare avec des mots de haine et de mépris, avec un remuement de linge sale, de lettres volées, de potins d’antichambre, M. de Monréal n’en était que plus affermi en son indifférence de dilettante, que plus résolu à rester garçon. Ce n’était ni du pessimisme puisqu’il exubérait de franche et sonore gaieté, puisqu’il se lançait avec des violences d’enfant vers tout ce qu i lui plaisait, ni de la pose hypocrite puisqu’il cachait à ses amis cet état d’âme particu lier, instinctif, ni une impuissance maladive puisque celles qui l’avaient possédé au passage l’exaltaient pour sa carrure et sa vigueur, ni la résultante de désillusions ancien nes, d’amertumes qui empoisonnent l’être, puisqu’il ignorait encore à quarante-deux a ns le mal et le bonheur d’aimer. Et il éclatait de rire, d’un rire gouailleur, tranquille d’homme fort qu’on menace et qu’on défie, les soirs où la comtesse de Marcadieux — l’une de s es tantes qui l’avait élevé et ayant avec un tel dévouement, une telle affection remplacé Celle qui était morte en le mettant au monde, avait le droit autant qu’une mère de parl er franc, d’interroger, de conseiller, — s’exaspérait, s’angoissait de ne pas le voir se marier.  — Tu ne veux pas m’écouter, répétait-elle, tu t’im agines que tu n’es pas bâti comme les autres, mon pauvre enfant, que tu échapperas à la contagion, comme si c’était possible... Ta grand’mère qui s’y connaissait certe s et était de la bonne époque avait coutume de dire qu’il faut souvent prêter son cœur pour ne pas avoir à le donner... Tu ne prêtes rien, toi, tu te verrouilles comme un avare, tu te gardes pour qui, pour quoi, je serais heureuse de l’apprendre... Et c’est cela qui me fait si peur, quoique tu en ries comme si je radotais...  — Oh ! tante Rose, pouvez-vous le croire ? interro mpait Hubert doucement, tendrement en un effroi de l’irriter, de lui causer quelque peine. Et tandis qu’il approchait sa chaise du fauteuil où se prélassait la vieille douairière, celle-ci hochait mélancoliquement sa petite tête ridée. — Ah ! la femme qui te prendra te prendra bien et quand tu y songeras le moins !
— C’est entendu, tantine, plaisantait M. de Monréal et il ajoutait avec un peu de malice : — J’espère que vous, me permettrez alors de vous présenter cette merveille ! Cependant ce caractère si pondéré, si froid en appa rence, se transformait lorsque Hubert était entre le ciel et l’eau, entreprenait à bord du yacht dont il avait fait sa retraite préférée, son asile comme il disait, une croisière ou sur l’Océan ou sur la Méditerranée. On aurait cru que par quelque loi atavique, une âme nouvelle s’incarnait en lui dès qu’il gagnait le large, que le bateau chevauchait les vag ues, les fendait comme d’un soc de charrue, s’enfuyait vers la ligne de l’horizon sans trêve intangible, sans trêve reculée, argentait le bleu des flots d’un sillage d’écume. D ans les après-midi clairs où le soleil crible l’eau de flèches d’or, la rend pareille à un e jupe de ballerine, il s’abandonnait à d’idéales paresses, passait des heures et des heure s en hamac sur le pont, les yeux dans l’infini, le corps inerte, engourdi comme par une ivresse d’opium, l’esprit envolé loin de la vie et nulle jouissance ne lui semblait comparable à celle-là. Dans les nuits d’étoiles et de lune où les voiles gonflées s’arrondissent, o ù les flots s’allument de. phosphorescences, où nul bruit que le clapot, que l a plainte des agrès tendus comme des cordes de harpe ne trouble le silence auguste e t solennel, il se sentait défaillir de béatitude, s’anéantissait en des extases de voyant, se fondait en la sérénité des choses. Les tempêtes l’éperonnaient, le redressaient, l’enfiévraient comme un duel où l’on défend sa peau, où l’on nargue l’adversaire de son sang-fr oid, de son dédain. Et pas une seconde, entre les escales, il n’avait la nostalgie ou le désir de la femme. La mer était sa confidente, son amie, son idole et il rêvait parfois de tout lâcher d’un seul coup, de ne plus être qu’un marin, de se cloîtrer à son bord, d ’y vieillir jusqu’au jour où elle l’appellerait dans son sein, l’emporterait vers ses jardins d’algues et ses plaines d’or en la volute irisée de quelque monstrueuse lame qui saccage et brise sur sa route aussi bien les barques de pêche que les énormes steam-boats.
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