Virgile et l'amour

De
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Quoiqu' la solde de l'Etat, Virgile n'est rien moins qu'un chantre prophétique et visionnaire. Comparé aux autres poètes de son sicle associés au pouvoir, le Mantouan se distingue par un verbe dont la beauté révélée une harmonie cosmique propre assurer le bonheur et le salut universels. L'harmonie cosmique révélée par l'esthétique virgilienne diffuse la félicité et l'amour. Les Bucoliques constituent l'assise du corpus virgilien, avant-coureur de la Religion de l'Amour.
Publié le : jeudi 1 avril 2010
Lecture(s) : 73
EAN13 : 9782296227521
Nombre de pages : 235
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Daniel Cohen éditeur www.editionsorizons.com

Littératures, une collection dirigée par Daniel Cohen
Littératures est une collection ouverte, tout entière, à l’écrire, quelle qu’en soit la forme : roman, récit, nouvelles, autofiction, journal ; démarche éditoriale aussi vieille que l’édition elle-même. S’il est difficile de blâmer les ténors de celle-ci d’avoir eu le goût des genres qui lui ont rallié un large public, il reste que, prescripteurs ici, concepteurs de la forme romanesque là, comptables de ces prescriptions et de ces conceptions ailleurs, ont, jusqu’à un degré critique, asséché le vivier des talents. L’approche de Littératures, chez Orizons, est simple – il eût été vain de l’indiquer en d’autres temps : publier des auteurs que leur force personnelle, leur attachement aux formes multiples du littéraire, ont conduits au désir de faire partager leur expérience intérieure. Du texte dépouillé à l’écrit porté par le souffle de l’aventure mentale et physique, nous vénérons, entre tous les critères supposant déterminer l’œuvre littéraire, le style. Flaubert écrivant : « J’estime par-dessus tout d’abord le style, et ensuite le vrai » ; plus tard, le philosophe Alain professant : « c’est toujours le goût qui éclaire le jugement », ils savaient avoir raison contre nos dépérissements. Nous en faisons notre credo.
D.C.

ISBN 978-2-296-08759-0 © Orizons, Paris, 2010

Amarré à un corps-mort

Dans la même collection, dernières parutions Marcel Baraffe, Brume de sang, 2009 Jean-Pierre Barbier-Jardet, Et Cætera, 2009 François G. Bussac, Les garçons sensibles, 2010 François G. Bussac, Nouvelles de la rue Linné, 2010 Patrick Cardon, Le Grand Écart, 2010 Monique Lise Cohen, Le parchemin du désir, 2009 Raymond Espinose, Libertad, 2010 Pierre Fréha, Vieil Alger, 2009 Gérard Glatt, L’Impasse Héloïse, 2009 Charles Guerrin, La cérémonie des aveux, 2009 Olivier Larizza, La Cathédrale, 2010 Gérard Mansuy, Le Merveilleux, 2009 Lucette Mouline, Faux et usage de faux, 2009 Béatrix Ulysse, L’écho du corail perdu, 2009 Antoine de Vial, Debout près de la mer, 2009

Nos collections : Profils d’un classique, Cardinales, Domaine littéraire se corrèlent au substrat littéraire. Les autres, Philosophie – La main d’Athéna, Homosexualités et même Témoins, ne peuvent pas y être étrangères. Voir notre site (décliné en page 2 de cet ouvrage).

Jean-Pierre Barbet-Jardet

Amarré à un corps-mort

2010

Du même auteur
L’Allumette et le Soleil, poèmes, Pierre-Jean Oswald, 1960 En Cours de Vie, poèmes, Pierre-Jean Oswald, 1987 Nature Morte au Miroirs aux Alouettes, poèmes, Belfond, (édité avec le concours du Centre National des lettres) Le Brasier, roman, Le Pré aux Clercs-Pierre Belfond, 1991 Le Soleil et la Mort en Face, roman, Swing-Jean-Pierre Fiore, 1994 Feus les Autoportraits, poèmes, A.R.A.M.-Gérard Murail,1998 Du Sang sur la Méthode Rose, roman, Les Presses de Valmy-Daniel Bontemps, 2001 Bufo, Nouvelles Éditions In Octavo-Gil Fonlladosa, 2006 Et Cætera, roman, Orizons, 2009À Paul Mathis
1988,

À Paul Mathis

…il n’y a pas de communication : l’amour, Dieu, l’expérience oblique de la mort ne sont pas transmissibles ; ainsi en est-il de la douleur, de l’élan, du profané, du sanctifié, de l’équivoque et du plurivoque ; ce que nous tenons et ce que nous abandonnons. L’on en vit, l’on en meurt sans les partager ou avec un surcroît de mots, de scrupules, de dénaturations.

Daniel Cohen, D’Humaines conciliations
Le sanglant cérémonial du sacrifice se poursuit dans nos rêves ; dans notre subconscient résonne l’écho des cris qui montent de l’autel primitif, et la flamme qui dévore la victime continue à jeter ses lueurs vacillantes. Les tabous ataviques et les pulsions incestueuses des générations d’autrefois restent vivants en nous. La couche la plus profonde de notre être expie la faute de nos ancêtres ; nos cœurs portent le fardeau des chagrins oubliés et des tourments passés.

Klaus Mann, Le Tournant
L’analyste est au lieu de l’homme, sur la terre et dans son corps mortel. Il est question à l’absence et à la fureur supposée des dieux.

Paul Mathis, Le corps et l’écrit

n envoi recommandé avec accusé de réception, me cria le facteur par la portière de son véhicule. Je descendis l’escalier et signai l’accusé de réception, l’expéditeur portait le nom de Pascal Martory, domicilié à l’hôtel Gatbois, passage Gatbois, dans le douzième arrondissement. Qui était-ce ? D’une enveloppe en papier kraft, je tirai une liasse de feuilles tapées à la machine et une lettre qui m’était adressée. Je la lus tout en remontant l’escalier. Il n’y avait pas d’en-tête. Vincent Van Gogh écrit quelque part à son frère Théo : « Je ressens de toutes mes forces qu’il en est de l’histoire des hommes comme du blé : quand on n’est pas mis en terre pour fleurir, qu’importe, on sera moulu pour faire du pain. Malheur à celui qui ne sera pas broyé ! » Ma mère pour embaumer le cadavre de son amour avait fait ce pacte secret : que je ne fusse pas broyé, que je demeure entre la vie et la mort, dans l’éden intra-utérin comme enfermé dans un bocal de formol. Pourtant, bien qu’effaré et sacrilège, voilà que je l’ai trahie ; sous la bourrasque de l’amour impossible, mes ailes se sont déployées et m’ont tourné en moulin à paroles. J’ai moulu le blé et déjoué le traquenard dans lequel j’avais été d’accord pour tomber et gésir. Un corps-mort est un terme de marine qui désigne une ancre mouillée à poste fixe sur laquelle s’amarre un bateau, l’étymologie en est à la fois cadavre et héritage. Vous saisirez au fil des lignes la justification de ce titre. Je pensais vous faire parvenir ces confidences en les enregistrant

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sur les bandes magnétiques d’un dictaphone, j’ai préféré les mettre en mots de façon à les inscrire noir sur blanc — à les graver devrais-je dire comme on grave ses initiales sur l’écorce d’un chêne —, à me les tatouer sur la peau dans le sens d’une blessure dont le sang et l’encre seraient étanchés en séchant. Afin d’être certain que vous aurez ce texte entre les mains, je vous l’ai fait parvenir en envoi recommandé avec accusé de réception. L’adresse qui figure sur l’accusé est celle de l’hôtel Gatbois. Je l’ai quitté. Vous n’entendrez plus jamais parler de moi. Je ne vous donnerai plus aucun signe de vie. Je me refuse à vous rencontrer. Je garde de vous le portrait de cet homme de parole qui m’a quelque peu arraché au cannibalisme de ma mère, tout au moins qui m’a montré l’horizon de la différence absolue sans que je m’attarde jamais sur son index. La signature que vous apposerez me sera une réponse de votre part, non que je sois sûr que vous lirez cette confession, mais je serai soulagé en sachant que vous serez le dépositaire de la passion homosexuelle qui me constitue et me consume. Je dis passion, voire folie non sans éloge, parce que j’y tiens et elle me tient, et toutes paroles d’argent proférées depuis le divan n’y changeraient rien. Je ne recherche ni légalisation d’un pacte d’action civique à la mords-moi-l’œil, ni reconnaissance de la lignée terroriste, dite hétérosexuelle, ni appartenance à un groupe de défense et illustration homosexuelles, ni manifestations publiques triomphalistes, voire provocatrices, de travestis, lesbiennes, transsexuels, homosexuels et Cie, ni main tendue sur les ondes sonores afin d’y faire entendre et ma plainte et ma différence par crainte de les donner en pâture aux pourceaux, ou de me les voir confisquées, voire négligées. Peu m’importe l’annulation de la nomenclature « aberration sexuelle » portée sur la forme de mes amours. Aberration si l’on veut, cette aberration m’est chère, et tout en la portant pas plus modestement qu’immodestement, je me considère en tant que pièce unique, seul, tel quel. Je n’invoque pas le droit de vivre, je vis ! Je n’invoque pas le droit d’aimer ! J’aime ! Je n’implore pas l’État par des jérémiades ou des protestations sur les droits éventuels qu’il m’octroierait pour légiti-

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mer une sexualité jugée aberrante tant par les médecins qui l’ont naturalisée en nomenclature que par la vox populi qui en fait ses délices et son enfer. Je renie toute immixtion de l’État en ma personne, d’accord en cela avec Friedrich Hölderlin quand il écrit dans Hypérion : « On ne peut obtenir par la force ce que l’amour donne, ou l’esprit. Que l’État ne touche point à cela, sous peine que l’on cloue sa loi au pilori ! Par le ciel ! Il ne mesure pas l’étendue de son péché, celui qui prétend faire de l’État l’école des mœurs. L’État dont l’homme a voulu faire son Ciel s’est toujours changé en Enfer ». Au chapitre Des exécuteurs testamentaires du Code Civil, Section VII, Article 2025, il est écrit : « La clause testamentaire chargeant un tiers de trier et détruire les papiers du testateur rend ce tiers exécuteur testamentaire et propriétaire des dits objets qu’il peut trier et détruire hors la présence de l’héritier ». Paradoxalement, je me réfère au droit. Par cette lettre-missive, vous voilà investi de cette fonction d’exécuteur testamentaire. Prenez la décision qui s’impose à vous : brûlez ce texte, jetez-le à la poubelle, ou lisez-le ! Ce n’est pas sans tristesse que je termine cette lettre en reprenant les derniers mots de la dernière lettre de Vincent adressée à son frère, celle qu’il portait sur lui lorsqu’il s’est tiré une balle, ce 29 juillet 1890 et que Théo a trouvée puisqu’elle lui était adressée et destinée : « Eh bien, mon travail à moi, j’y risque ma vie et ma raison y a sombré à moitié — bon — mais tu n’es pas dans les marchands d’hommes pour autant que je sache, et tu peux prendre parti, je le trouve, agissant réellement avec humanité, mais que veux-tu ? » La question — soulignée — m’était posée par Vincent Van Gogh interposé sans que je me souvienne le moins du monde de ce Pascal Martory. J’ai consulté notes et dossiers sans en découvrir la moindre trace. Qu’y avait-il de commun entre Vincent Van Gogh et lui ? Un bébé mort ? Une lignée ascendante multipliée à l’infini par les échos d’un prénom ? La passion d’être un laissé-pourcompte dans le hors-champ social ?

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Ce manuscrit disparut peu à peu sous des liasses de documents, de revues et de brochures amoncelés. Un jour toute la masse s’est étalée sur le carrelage et ouverte en éventail. Ce manuscrit s’est révélé sous mes yeux et j’ai commencé à le lire.

e mardi 19 mars, j’étais accoudé sur le comptoir de la brasserie Au Bon Pêcheur, perdu dans la lecture d’une affiche invitant à une conférence sur l’Égypte avec, en surimpression, les pyramides en ruines béantes de la sixième dynastie. Une coupe montrait les matériaux qui les constituaient. Un parement en calcaire doré formait la couche extérieure. La couche sous-jacente était constituée de pierres d’appui et de soutien appelées backing-stones. Cette deuxième couche en recouvrait une troisième faite soit d’un massif de petites pierres mêlées à un mortier de boue, soit d’un massif de briques collées grâce à du limon. Tout à coup l’analogie avec la peau humaine me sauta aux yeux en même temps qu’un jeune homme de grande taille, blond, aux yeux indéfinissables m’interrompit. Auréolé de la rampe lumineuse, il s’était tourné vers moi comme par magie et, en guise de présentation, tout en me donnant une poignée de main, me lança laconiquement son prénom et un nom inaudible. — Sylvain… À peine avais-je eu l’à-propos de lui renvoyer le mien qu’il disparut comme par enchantement. Sur-le-champ, la relation entre la coupe de la pyramide et celle de la peau humaine me revint en tête : le parement de l’épiderme, les pierres de soutien du derme et les massifs des tissus sous-cutanés. Quant à l’apparition miraculeuse de ce garçon, pavé dans la mare de mes élucubrations, elle n’a pas cessé de me trotter en tête et…

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Je n’ai eu de cesse que de le revoir. Les jours suivants, accoudé sur le comptoir, je rongeais mon frein à l’heure de l’apéritif. À peine l’ai-je vu entrer, au crépuscule du troisième jour, que je lui ai fait signe avant que quiconque ne s’empare de lui. Eh bien, je lui ai dit d’un trait, comme on se jette à l’eau, une phrase que j’avais calculée bien tournée, et retournée sur tous les tons, jusqu’à la hantise — malgré les répétitions face au miroir, j’ai bafouillé et lâché le strict minimum. — Ce soir, je mange en face… à la cafétéria, est-ce que… Tu as envie de m’accompagner ? Il a accepté d’emblée. Couvert par le brouhaha des voix, depuis le juke-box en course folle, un disque lançait des feux et une musique au rythme sautillant, tournoyant comme un manège. Au chorus, je reconnus Walk of Life du groupe Dire Straits. Le bruit de fond du disque en fin de course me fit songer à la rumeur affaiblie d’une foule chantant hosanna. Au cours du repas, il était constamment derrière moi, comme s’il ne pouvait rester en place. À peine me suis-je levé en quête d’eau et de condiments qu’il se leva et me suivit. On aurait dit qu’il ne pouvait se détacher du reflet que je lui renvoyais et que, séparé de moi par un miroir inexistant, c’était comme s’il se voyait luimême effectuer ces mouvements. N’était-ce pas un effet de mon attirance qu’il fût là, présent, à mes côtés, et qu’il obéît à mon désir de complétude ? L’agitation que j’éprouvais était due au fait que je ne pouvais le regarder dans tout l’éclat de sa beauté sans me troubler et sentir mes mains tremblantes comme sur le point de commettre un sacrilège. En somnambule, je le suivis au bar… À mon grand dam, parce que j’eus l’impression que les habitués me jetaient des regards de réprobation, qu’ils se coalisaient contre nous et médisaient en sourdine. En fait, ils rivalisaient de forfanterie en vantant les performances des bagnoles qu’ils n’achèteraient jamais. Soudain un passage du groupe Indochine m’accrocha l’oreille :

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Ils disent qu’ils sont innocents Mais moi je ne le crois pas non ! Non ! Non ! Ce ne sont que des survivants… Les rampes de néons, tarabiscotées comme des liserons, diffusaient une clarté crue de clinique, ou de boucherie, qui me soumettait au supplice d’un brancard ou d’un étal, m’évoquant le scalpel ou le tranchelard quand, par une volte-face extraordinaire de la météorologie, une pluie diluvienne s’abattit tout à trac. Des myriades d’aiguilles cousirent les pavés, et, en terrasse, les tables et les chaises de bistrot fumèrent. Éclairs sur éclairs se succédèrent, photographiant les consommateurs dans les miroirs muraux du café. Coups de tonnerre sur coups de tonnerre martelèrent le dôme de l’établissement et ébranlèrent les vitrines. En moi, exultait cet angelot en bois dédoré et mité qui, dans le réduit où je dormais, me surplombait en souriant depuis l’angle oriental du plafond. Voici le rendez-vous béni du ciel et de la terre que la pluie féconde ! Voilà les éléments déchaînés qui nous lient, Sylvain et moi, en une union sacrée et… Il exigea que je l’accompagne jusqu’à sa voiture. Nous traversons la place Cassin. La tête colossale qui fait face à l’église Saint-Eustache, c’est la sienne ; il appartient à la race des géants. La voiture, garée rue du Louvre, il faut la rapatrier au plus près de sa tanière. Il s’agit d’une quatre-ailes, une ferraille cabossée de pied en cap, repeinte de bric et de broc, immatriculée 3510 YN 75 — je mémorise chiffres et lettres pour localiser mon amour au hasard du trafic routier. Le moteur mis en route, je me crois sur un bobsleigh de looping star ; le sentiment en est encore accru quand il enfonce une cassette dans l’autoradio et qu’un hard rock — Safe in New-York city de AC/DC — me trépane les oreilles tel un marteau-pilon. Enfin après quelques tours de roues dans la rue Montmartre, il tourne

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dans la rue Réaumur, aborde la rue du Sentier, fait un créneau de type coucou en expulsant du lieu détritus, cartons, cagettes et consorts. Les portières claquées de guingois sur l’épave, passée la porte cochère, traversée la cour intérieure, engloutis les sept étages par l’œsophage de l’ascenseur, nous voilà dans la chambre de bonne dont il me fait les honneurs, Gulliver parmi un mobilier lilliputien, et là… se déshabille, se met en caleçon, me propose de fumer un joint. Hypnotisé par l’apparition d’un dieu sous un aspect humain, j’obtempérai. La fumée tourbillonnait dans le labyrinthe de mes bronches et anesthésiait ce monstre qui, au cœur de ma cage thoracique, piétinait et grondait. Transfiguré sur le lit couvert d’une cretonne jadis pourpre, évanescent jusqu’à désirer n’être que le rêve de cet Adonis, je sombrai dans une mare dont les eaux, tantôt glauques, tantôt éblouissantes, me recouvraient successivement le champ visuel. Ces eaux changeantes correspondaient au fait que je fermais et rouvrais les yeux en alternance sous l’ampoule électrique à vif. La télévision allumée, il m’a attiré à lui. Le tollé d’une foule en délire agitant des vagues de drapeaux explosa sous le dôme surchauffé de mon crâne. Comme mue par un fil de marionnette, ma main s’est levée, s’est posée sur son dos, s’est roulée sur cette plage, en caressant les dunes des omoplates, l’adret et l’ubac de la colonne vertébrale. Des coups ont ébranlé la porte… Un couple enlacé passa latéralement l’embrasure. Elle, les anneaux de ses oreilles, de ses sourcils et de son nez, une tringle aurait pu les enfiler afin qu’un rideau étouffe les hurlements de son maquillage. Lui, son visage contrefaisait un clafoutis aux bubons et ne lui faisait défaut que la crécelle pour avertir les passants de s’éloigner. Il s’affala et commenta le match en se pinçant les bubons, une chasuble sur les épaules qui l’affiliait à un bouquet garni, puant de

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vinasse, de pastis, de bière ginglette et de gros-cul. Elle, poussa une exclamation d’une voix de rogomme en découvrant, écorché, le dos de Sylvain et m’accusa de le baiser en le griffant. Enfin elle exigea une barrette de haschisch et de l’oseille. Sautant sur mes pieds, j’empoignai le pommeau de la porte Alors… Sylvain gueula qu’on lui cassait son rêve et il les planta là en m’entraînant dans le couloir qui, toutes télévisions confondues, faisait l’effet d’un stade enchâssé dans l’immeuble. Je l’ai étreint dans l’ascenseur, et, sur la cire de sa salive, j’ai apposé le sceau de mes lèvres, en un baiser aussi long que la descente. Tout à cette sensation de pression soyeuse des muqueuses, que contrariait celle de la chute, je croyais flotter dans l’apesanteur. Alors Sylvain murmura — est-ce l’euphorie de l’ivresse due au haschisch qui donna cette réverbération séraphique au serment qu’il prononça ? — à mon oreille : — Nous serons toujours ensemble, vingt-quatre sur vingtquatre, sept jours sur sept, hiver comme été, à la vie, à la mort !

t le jeudi 21 mars, en rentrant du supermarché, je lui ai acheté une bague américaine dans une bijouterie des Halles. Un saphir y est enchâssé. À l’intérieur de l’anneau, j’ai fait graver la date de notre rencontre. Par la suite, mes yeux traqueront constamment la présence de ce talisman à son auriculaire. Cet anneau fera office de stèle commémorative ; il marquera l’acte fondateur de cet amour… Eh bien, je suis sens dessus dessous parce qu’il m’a posé un lapin. Aujourd’hui, la pluie, irradiée par les éclairages publics, m’a trempé et glacé jusqu’aux os pendant que je faisais le pied de grue. Une vision ne me quittait pas ; je voyais la bague reluire et le saphir scintiller caressés par le satin du boîtier que j’empoignais de la main gauche jusqu’à me blanchir les doigts. À force de serrer ce boîtier au fond de ma poche, ma main s’ankylosait et j’eus des fourmis jusqu’au bras. Me voilà à l’appartement ; ma mère tarde. Ce jeudi-là, elle tarda tant que je la crus morte. Je n’allumai pas. Je me fossilisai. Il y a un blanc, une déchirure, que je ne parvenais pas à noircir de mots, à repriser. Le déluge a cessé et, cet orage d’opérette en fond sonore, je me revois en sortant de l’école à courir comme un dératé. Je me revois, garçon malingre, les genoux en forme de clés à molette, assis dans la cuisine embuée, seul, à soupirer d’ennui, à suivre d’un œil morne, à travers les vitres, la course des gouttes de pluie le long des fils électriques, le cœur battant quand l’une était sur le point de dépasser l’autre. Dès qu’elles se touchaient, elles

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fusionnaient et, appesantie, la grosse goutte s’écrasait sur les pavés de la rue. Ces gouttes n’étaient pas sans m’évoquer une rencontre, un coup de foudre, l’attente d’un chevalier au lion, d’un envoyé du ciel qui m’aurait ravi à ma mère… Ce tableau de moi, enfant, face à la fenêtre, en contemplation muette depuis la nuit des temps, je l’ai revu au Louvre, dans celui de Rembrandt Van Ryn : Philosophe en méditation, où un vieillard est assis en face d’une fenêtre illuminée par un éclair fulgurant, un éclair couché sur la toile tel un testament de lumière pour quelque éternité. Pourquoi un éclair ? Parce que la pelisse du philosophe et le feu de cheminée excluent l’ensoleillement et que, par rapport à cette remémoration de mon isolement dès l’âge tendre, orage oblige ! Ce personnage enfermerait-il et collectionnerait-il les milliers de portraits de l’enfant que j’étais et dont la somme serait sa vieillesse ? Quant à l’escalier en colimaçon, s’il appelle l’élévation jusqu’à Dieu, je le vois comme le fait de rentrer dans sa coquille et l’aspect presque sphérique de la toile comme ce qui l’apparenterait à un escargot. Par quelle aberration fallait-il que je renâcle à me confronter à la vie ? Qui que ce soit, quoi que ce soit, rien ne s’inscrit ce jeudi-là, il ressemble à un moribond dont on a fermé les yeux. La femme qui tisonne l’âtre, ne serait autre que ma mère qui, rentrant en coup de vent, les yeux exorbités et flambant de colère, briserait ce purgatoire, en pestant parce que je n’aurais pas entretenu le feu.

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endredi 22 mars, oui, depuis des mois, je traînais mes guêtres à L’Arlequin. Après avoir essuyé maints refus à mes propositions d’ébats sexuels autour de l’urinoir, j’étais lassé du nomadisme amoureux. J’errais en loup solitaire. Que, tel un boulet de canon, la tête du vigile se profile derrière le guichet et qu’abasourdi, il ouvre sur nous deux, Sylvain et moi, quelle voie royale vers le roman d’amour ! Nous Deux, le magazine me saute aux yeux et, sur les couvertures, les visages énamourés, si lisses que le papier même a l’air d’avoir subi un lifting. En même temps que la voix de Joe Cocker rugissant Unchain my heart, nous nous sommes installés au comptoir. Sylvain a avalé whisky sur whisky sous les yeux doux et fardés de mauve d’un travesti, Yolande, à la peau de rose trémière. À tour de rôle, ils se payaient à boire. Je rongeais mon frein, courroucé d’entendre d’une oreille faussement distraite les propos qu’ils se tenaient. Sous couvert de voitures, de chevaux et de jeux, j’avais l’impression d’entendre Sylvain lui parler de la taille de son sexe, de sa façon de baiser et de l’argent qu’il attendait de cette action en cul. Pour effacer mon désarroi et chasser ce mode de traduction simultanée, je bus d’énormes rasades d’alcool. À peine nous étionsnous levés pour partir et avais-je fait quelques pas en chancelant que mes yeux interceptèrent un paquet de cigarettes que Yolande, après y avoir inscrit quelque chose, glissait subrepticement à Sylvain. C’en était trop. Sans mot dire, je passai devant le vigile noir qui m’ouvrit la porte capitonnée. Tant les ressorts que les rouages de cette serrure du destin, huilés à souhait, glissaient les uns sur

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