Voix de la solitude : poésies / par P. Chené

De
Publié par

impr. de Cosnier et Lachèse (Angers). 1852. 1 vol. (174 p.) ; in-8.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Publié le : jeudi 1 janvier 1852
Lecture(s) : 6
Source : BnF/Gallica
Licence : En savoir +
Paternité, pas d'utilisation commerciale, partage des conditions initiales à l'identique
Nombre de pages : 171
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

PRÉFACE.
Ce n'est point pour me faire un nom, encore
moins par une spéculation intempestive, que je me
suis déterminé à livrer à la publicité les poésies con-
tenues dans ce Recueil.
Composées pour ma satisfaction particulière, et
dans un but tout à fait étranger aux deux mobiles de
beaucoup d'écrivains, la gloire et l'intérêt, je ne
songeais guères à les faire imprimer; elles étaient
assurément destinées à reposer longtemps sur le
manuscrit.
II PREFACE.
Une circonstance inattendue, les sollicitations de
quelques amis, m'ont décidé à les faire paraître au
jour.
Bien des pièces ont été supprimées dans cet ou-
vrage, parce que la dernière loi sur la presse interdit
formellement la manifestation de certaines idées,
bonnes au fond, mais diamétralement opposées aux
principes sur lesquels elle repose. Aussi n'ai-je intro-
duit dans ce Recueil que des sujets complètement en
dehors de la politique, qui est certainement la dernière
de mes occupations ; seulement je n'aurais pas voulu
donner des pièces tronquées et dont le principal
mérite se fût perdu avec les strophes retranchées.
L'Hymne à la France, par exemple, offre une lacune
qu'il ne m'a pas été possible de combler; des évé-
nements graves, passés sous Louis XVIII et Charles X,
ne m'ont pas permis, pour être d'accord avec l'his-
toire , de reproduire les faits intéressants de ces deux
règnes.
Il en est de même d'un poème qui ne figure pas
ici, et où sont retracés avec fidélité, sinon avec
élévation, toutes les belles actions des immortels
Vendéens, leur foi profonde et sincère, leur admi-
rable courage dans les combats, dans les prisons, et
jusque sur l'échafaud ; sujet inépuisable et que pour-
rait traiter avec succès une plume plus habile que la
mienne !
PRÉFACE. III
Quel que soit le sort réservé à cet ouvrage, qu'il ait
un accueil favorable ou qu'il soit oublié comme tant
d'autres, qu'il soit l'objet de commentaires, ouïe but
d'attaques souvent mal motivées, je ne crains rien,
non pas que mes poésies aient atteint toute la perfec-
tion désirable ; mais je le répèle, ce n'est pas pour
me faire un nom ni pour en tirer profit que j'ai fait
des vers, c'est pour mon bon plaisir; suivant Virgile :
Trahit sua qucmquc voluptas.
Seulement, si mes lecteurs peuvent y trouver quel-
que charme, quelque délassement aux heures de loi-
sirs, j'en serai heureux, je l'avoue avec franchise,
et ce bonheur aura dépassé toutes mes espérances.
P. CHENE.
VOiX M LA SOLITUDE,
Lorsque vos cris pressants dans mes pénibles veilles
Chaque jour m'apportaient ces nombreuses merveilles
Dont mon luth enchanté se montrait si jaloux,
Voix de joie ou de deuil, voix de la solitude,
Amantes de l'étude,
Dites, que vouliez-vous?
De rêves séduisants, d'une aimable pensée
Aux heures du sommeil quand mon âme est bercée
Pourquoi plonger mon coeur dans un cruel émoi,
Troubler par vos clameurs, votre plainte sensible,
Le silence paisible
Qui règne autour de moi?
— (') —
UNE voix :
J'aime dans mon délire
Entendre la lyre
Redire de plaintifs accents;
Des malheureux humains consoler la souffrance,
Verser au fond des coeurs ces rayons d'espérance
Pour tous si doux et si puissants!
UNE AUTRE :
J'aime la prairie,
Ses attraits naissants,
De l'herbe fleurie
Le suave encens;
Parmi la verdure
Serpente et murmure
Un charmant ruisseau ;
Le troupeau qui bêle,
La trouvant si belle,
Paît près de son eau.
UNE AUTRE :
J'aime une femme échevelée
Qui comme une ombre désolée,
Pendant les heures de la nuit,
Du fond de son alcôve fuit
Prier au pied du Mausolée
Où repose un objet chéri;
Elle est dans la demeure sainte ;
La sa bouche exprime une plainte
Que l'écho répète attendri
Aux froids rochers de cette enceinte.
UNE AUTRE :
Tenant entre ses mains son luth harmonieux,
J'aime à voir le poète aux chants nobles, sublimes,
De ces monts escarpés escalader les cimes,
Pour louer le Très-Haut se rapprocher des cieux;
Sur sa têle, à ses pieds sont d'éloquents miracles;
OEuvre du Tout-Puissant, mystérieux oracles,
D'innombrables objets s'offrent devant ses yeux !
UNE AUTRE :
J'aime la plaine
Que le zéphir
De son haleine
Vient rafraîchir,
Sur la colline
Lorsqu'il incline
L'épi mouvant;
Le doux ramage
Qui du feuillage
Sort si souvent !
— 8 —
UNE AUTRE :
Lorsque d'une voix suppliante,
Et que repoussent les heureux,
Vers toi la pauvre mendiante
Dit : pitié, mon sort est affreux!
0 jeune femme! ta main blanche
Vers elle doucement se penche,
Porte-secours à son malheur!
Alors j'aime entendre sa bouche
Que la reconnaissance louche,
Former des voeux pour ton bonheur !
UNE AUTRE :
J'aime la pervenche
Aux couleurs d'azur,
La parure blanche
Ornant le lys pur;
L'aimable mystère
Joyeux solitaire.
Des doux habitants
Qui sous la ramée
Sensible et charmée
Fêtent le printemps.
USE AUTRE :
Lorsque des voluptés dont la source est immonde
L'homme rassasié cherche les vrais plaisirs ;
J'aime à le voir, fuyant les faux biens de ce monde,
Redemander au ciel où son espoir se fonde
Ce trésor qui peut seul contenter ses désirs.
Du coeur qui se souvient pour bannir de vains charmes
Et le remords cuisant et les sombres alarmes,
I! mêle chaque jour son pain avec ses larmes,
Et lorsque le Seigneur a vu son repentir
Il pose sur son front la palme du martyr.
— En tous temps, en tous lieux, me tourmentant sans cesse,
Aux jours de noirs soucis comme aux jours d'allégresse.
Voix de joie ou de deuil, vous m'avez poursuivi ;
Vous m'avez inspiré quelques nobles pensées,
Je les ai cadencées,
Mon luth en est ravi !
Voix de la solitude,
Amantes de l'élude,
Rallumez dans mon coeur de généreux transports,
Bannissez loin de moi l'amère inquiétude,
A ma lyre inspirez de sublimes accords,
A de nouveaux accents que votre cri prélude,
Voix de la solitude,
Amantes de l'élude,
Secondez mes efforts !
PKEÏiUfiSE.
On dit : poète téméraire,
En livrant au jour un recueil,
De la critique au front sévère,
Tu devrais redouter l'accueil !
Pourquoi? — L'oeil de ce monde, avide
Critique des écrits divers.
Scrute pour- voir si rien de vide
Ne peut faire honnir les vers.
Qui s'en plaindrait? On lui confie
Ses chants, ses plus secrets travaux ;
Du creuset qui les purifie,
Sortiront-ils brillants, nouveaux?
Par la bouche qui me censure
Sera rendu plus d'un arrêt;
— Pourquoi, quand la main n'est pas sûre
Vers la cible lancer le trait?
— 11 —
Vois : trêve de ton indulgence,
0 critique aux regards perçants ;
Mais qu'à ton injuste vengeance
Echappent mes premiers accents!
L'athlète en entrant dans l'arène
Sentirait-il faiblir son coeur!
Mais le prix! son âme l'entraîne,
Il part, il vole, il est vainqueur!
Point de grâce : moi dans ma route
Je ne veux fixer qu'un seul but;
Pourrai-je l'atteindre? il en coûte,
Il faut vaincre plus d'un rebut!
Oh ! tout dans ce siècle est immonde,
Sa lumière est un jour obscur,
La vérité quitte le monde
Dont l'air n'est plus qu'un soufle impur !
A peine la fleur est éclose
Et répand sa première odeur!
L'insecte ravisseur s'y pose
Et ne lui laisse que fadeur !
Lyre, fille de l'espérance,
Forme des sons dignes des cieux!
Aux coeurs dévorés de souffrance
Verse un baume délicieux !
— ri —
Il faut de l'ivresse pour l'âme
Avide de nouveaux désirs;
Mais que jamais l'impure flamme
Ne vienne altérer ses plaisirs.
Au jour d'épreuve et de détresse
Lorsque le mortel a gémi,
Si devant lui parfois se dresse
L'ennui, son cruel ennemi.
Dans ces longues nuits d'insomnie
Où l'âme languit à mourir,
Où sans cesse un fatal génie
Se plaît à la faire souffrir.
Dans les feuillets de cet ouvrage,
Si quelques vers, un mol charmant,
Peuvent, ranimant le courage,
Apaiser un secret tourment.
D'un mortel sombre, d'une femme!
En proie a d'intimes douleurs
Un instant, s'ils consolent l'âme,
Séchant la source de leurs pleurs,
Je m'écrierai dans mon délire :
Dieu! j'ai soulagé le malheur!
Oh ! puis les cordes de ma lyre
En tressailliront de bonheur!
I.
L'ETRANGER ET LE PAYSAN,
L ETRANGER :
Je parcourais jadis tes plages fortunées,
Ami, depuis ce jour je compte dix années!...
Semblable à l'onde des torrents
Qui, dans son cours fougueux, vers l'Océan s'écoule,
Dans sa marche, le temps détruit, emporte et roule
Et l'homme, et l'animal, et les arbres errants.
Et ces charmants taillis, et ces forêts chenues
Dont le front orgueilleux s'élançait vers les nues,
De la foudre bravant les coups?
Et ces jaunes moissons, et ces fraîches vallées.
Ces coteaux, où la vigne aux branches effilées,
Présentait à mes yeux son fruit vermeil et doux?
Tous ces objets divers que mon âme ravie, .
Avec bonheur avait connus,
Ces troupeaux, qui faisaient ta richesse, ta vie,
Dis-moi, que sont-ils devenus?
LE PAYSAN :
Étranger, le temps passe ,
Et je vois dans l'espace,
De sa funeste trace
Mille débris épars ;
De la cité voisine
Sont tombés les remparts;
Même de ma chaumine,
Là-bas sur la colline,
Les faîtes en ruine
Croulent de toutes parts!
Ces bois antiques et sombres,
Qui, sous leurs épaisses ombres,
Cachent les renards, les loups,
De la hache jamais n'avaient senti les coups;
Lorsque du ciel sur eux s'abaissait la colère,
L'orage a pu briser leur tête séculaire,
Mais leurs troncs endurcis affrontaient son courroux!
Autrefois la prairie
Recevait les présents de la belle saison,
Nos troupeaux bondissaient sur l'herbelte fleurie,
Nos champs étaient couverts d'une riche moisson.
— 15 —
La plus terrible des tempêtes,
Qui jamais sur le monde ait soufflé le malheur,
Soudain vient fondre sur nos lêtes,
Détruit en un seul jour bien des ans de bonheur!
1/ETRANGER :
Et qui donc, dans ces champs autrefois si tranquilles,
Sur vos prés, vos vallons et vos coteaux fertiles,
Un jour promenant la terreur,
Portant sur vos hameaux ces traces exécrées,
Osa jamais troubler vos demeures sacrées,
Et d'un séjour de paix faire un séjour d'horreur?
Je voyais, au sommet du clocher solitaire,
De la Rédemption l'emblème salutaire,
Comme ce bienfaisant signal
Que le triste nocher a vu briller dans l'ombre,
Et qui, pendant sa course au sein de la nuit sombre,
Le conduit vers le bord loin de l'écueil fatal.
Ici, tout près de nous, sur ces rochers antiques ,
S'élevait un caslel dont les tours magnifiques
Dominaient les monts d'alentour;
Je n'aperçois plus rien dans ces lieux maudits, vides ;
Là, seuls-, vils habitants, les vipères livides,
Les hiboux et l'orfraie ont fixé leur séjour!
— 16 —
Tous ces objets divers que mon âme ravie
Avec bonheur avait connus,
A quels hommes pervers faisaient-ils donc envie?
Ami, que sont-ils devenus?
LE PAYSAN :
Ah! faut-il peindre encor nos tristes destinées!
Étranger, tu l'as dit : tu comptes dix années
Du jour où, visitant ces lieux,
A tes regards surpris ces charmantes contrées,
Des bienfaits du printemps pompeusement parées
Offraient leurs trésors précieux !
Un jour, oh! que le ciel à mes désirs sensible
Plutôt m'abandonne au trépas
Que de revoir jamais cette époque terrible!
Uue sombre rumeur parcourt le sol paisible
Qu'avaient foulé tes pas!
Au clocher du village,
Sinistre présage,
A retenti le lugubre tocsin!
C'était le signal des alarmes !
De toutes parts le peuple crie aux armes ! ■
L'ennemi fond sur nous comme un bruyant essaim.
— 17 —
Je te maudis, ô toi, des discordes civiles,
Misérable flambeau!
Qui conduisis vers nous toutes ces hordes viles,
Saccageant et brûlant et nos bourgs et nos villes,
Profanant les plus saints asiles
Faisant de mon pays un immense tombeau !
Je l'ai montré l'humble chaumière
Où mon regard s'ouvrit à la lumière!
Les hameaux, les castels, les immenses forêts :
La flamme a tout détruit; ces bataillons sauvages,
Portant de tous côtés leurs horribles ravages ,
Ont foulé nos vallons, nos précieux guérets,
Enlevé nos troupeaux, nos seules espérances!
Nos parents, nos amis, en d'atroces souffrances,
Sont tombés sous les coups de leurs cruels arrêts!
LE PAYSAN :
Là, sous ce tertre solitaire,
Où le cyprès leur fait abri ;
Ensevelis vivants sous terre,
Trois cents Vendéens ont péri (1) !
(1) Puils do Clisson, où 500 Vendéens Aironl jelcs vivants eu 95.
— -18 —
L'ÉTRANGER :
Ami, de ces tristes victimes,
Dis-moi, quels étaient donc les crimes?
Ton récit me glace d'effroi.
LE PAYSAN :
Ces victimes infortunées,
Qu'un fer impie à moissonnées,
Sont mortes pour leur Dieu, leur Roi !.
L ETRANGER :
Ami, merci des faits que ta bouche me donne ,
Je vois qu'à la douleur ton âme s'abandonne,
A cet horrible souvenir!
Contre un péril nouveau que ton coeur se rassure,
De la patrie, un prince a fermé la blessure;
Devant nous se déploie un joyeux avenir!
Entre ses mains, la France
A remis son destin ;
Pour loi plus de souffrance;
Ton bonheur est certain.
Prospère au toit champêtre
Où le ciel te fit naître,
— 19 —
Moi je quitte ce lieu ;
Une plage nouvelle,
Ami, bien loin m'appelle,
Merci, je pars, adieu!
LE PAYSAN :
De ta voix sincère,
Etranger béni,
Tu m'as dit : Espère,
Ton mal est fini.
Loin d'un lieu perfide,
Que toujours te guide
Le regard de Dieu !
Moi, de ta présence,
J'aurai souvenance,
Étranger, adieu!
II.
L'ORPHELIN ET LA FEUILLE,
Les rigueurs de l'automne attristaient la nature,
Les vallons, dépouillés de leur riche parure,
Ne charmaient plus nos yeux.
Au loin , les autans furieux
Promenaient dans les champs leur funeste ravage,
Les arbres perdaient leur feuillage;
De leurs débris épars, les bois étaient couverts,
Et le peuple ailé du bocage
Ne modulait plus ses concerts.
Un pauvre enfant qui, dans la vie,
A peine avait compté dix ans,
Voyait par le malheur sa jeunesse ternie.
Depuis longtemps une mère chérie
Ne guidait plus ses pas encor tremblants;
La mort avait ravi son père.
— 21 —
Innocente victime, en proie a la misère,
A la porte du riche il va tendre la main,
El demander, par une humble prière,
Le pain de l'orphelin.
Point d'abri contre la froidure,
Seul, triste, errant à l'aventure,
Si jeune à !a merci d'un aveugle destin,
Il traversait d'un bois le sentier incertain.
De l'arbre qui l'avait nourrie
N'aspirant plus les sucs féconds,
Une feuille tombait de sa tige flétrie,
Au souffle noir des aquilons.
L'infortuné voit la feuille plaintive
Qu'emporte a son gré l'ouragan;
— Quel malheur te poursuit, ô feuille fugitive,
Ah! pourquoi ce soupir et ce gémissement!
— Hélas! un arbre bienfaisant,
Dans la terre plongeait sa racine profonde,
Et puisait les trésors de l'onde,
Qui faisaient vivre ses rameaux.
La branche obéissante
De la sève abondante
Sur mon bouton naissant faisait couler ses flots;
Sa tige cherchait à s'étendre;
De mon sein gracieux et tendre
J'espérais voir s'ouvrir les replis verdoyants.
— 22 —
Et loul-à-coup la tempête ennemie
Vient dessécher la source de ma vie !
Je n'ai vu qu'un printemps,
Hélas! et sitôt moissonnée,
Je meurs abandonnée
Aux caprices des vents!
— Tu déplores ton sort, ô feuille infortunée ,
Reprit l'enfant, et moi je plains ma destinée;
Pour soutenir mes jours,
D'une maiu tutélaire,
Ma voix réclamait le secours.
Naguère encor, de mon destin prospère ,
Je bénissais le cours,
Quand je pouvais, entre les bras d'un père,
De mon âme attendrie exprimer le bonheur,
Lorsque le doux nom d'une mère,
D'amour faisait battre mon coeur.
Ah ! ciel , toute mon espérance,
Tous mes plaisirs ont fui ;
Si jeune, hélas! je reste sans appui,
En proie a la triste indigence,
Et bientôt la douleur,
Empoisonnant les jours de mon enfance,
Par un cruel trépas finira mon malheur!...
— Il dit : C'était le soir, bientôt de la nuit sombre
Les voiles noirs couvrirent les forêts ;
D'un funeste sommeil, l'enfant surpris dans l'ombre,
Alla se reposer au pied d'un vieux cyprès.
133
Le lendemain, au coin d'un sentier solitaire,
Un pâtre, le voyant étendu sur la terre,
A pitié de son sort;
Il veut le relever : l'orphelin était mort!...
III.
U\ JEUNE rWEtfGLE.
Dans la carrière de la vie ,
Deinobie (1) avaii vu briller dix-huit printemps.
De grâces, de vertus, sa jeunesse embellie,
D'un riant avenir berçait ses premiers ans;
Doit-on compter, hélas! sur la fleur éphémère?
Bientôt s'évanouit ce fragile bonheur;
Une cruelle nuit vint couvrir sa paupière
Et ses yeux obscurcis, de la douce lumière
Perdirent pour toujours la céleste splendeur.
(I) Deux mots grecs Deinos cl Bios.
— ^5 —
Triste, pleurant sa destinée,
Aux objets si connus en des temps plus heureux ,
Par ses accents plaintifs la jeune infortunée
Exprimait ses touchants adieux :
0 toi, dont le flambeau dans les cieux se déploie,
Brillant soleil, qui viens chaque matin
Rendre aux mortels l'espérance et la joie;
Astre du jour, astre divin,
Adieu! Je n'irai plus, quand l'aube blanchissante
Annonce à l'univers ton disque radieux,
M'asseoir sur la colline où ta clarté naissante,
Pour la première fois venait frapper mes yeux.
Je ne te verrai plus commencer la carrière,
Etincelant de gloire et de beauté,
Embraser l'air d'une vive lumière,
De tes rayons puissants vivifier la terre ,
Lui verser l'abondance et la fécondité!...
Lorsqu'au milieu de la voûte enflammée
Tu poursuis dans l'azur ta route accoutumée ,
Je ne pourrai plus voir ton globe lumineux
Franchir les champs d'éther en ta course indomptable;
Foyer toujours ardent, immense, inépuisable,
Répandre sur le monde un océan de feux.
Lorsque fuyant les célestes campagnes,
Aux rives du couchant tu portes tes clartés,
Je ne te verrai plus saluer nos montagnes
Et les lieux qu'en vainqueur ton char a visités;
— '26 —
El quand ta flamme élincelante
Touche de l'horizon la limite brûlante,
Tes rayons empourprés iront dorer les flots,
Ou de leurs feux mourants éclairer les coteaux;
Et moi, de ta lueur dernière,
Je ne pourrai contempler les reflets;
Adieu! flambeau du jour ! adieu, douce lumière,
Je ne te reverrai jamais!...
Plus ces joyeux transports pour mon âme attendrie,
Lorsqu'à les rayons bienfaisants,
Je voyais la terre enrichie
Offrir de toutes parts ces nouveaux ornements.
Pour moi n'ont plus d'attraits ces nombreuses merveilles
Que le printemps dévoilait à mes yeux;
Ces rameaux gracieux
Où pendaient les grappes vermeilles,
Ne pourront plus m'offrir leur fruit délicieux !
Adieu! lieux enchantés où jouait mon enfance,
Prés, vallons si chers à mon coeur;
Adieu! séjour heureux, témoin de ma naissance.
fl n'esl plus pour moi de bonheur!
Et vous, objets chéris, soutiens de ma jeunesse,
0 vous, dont j'ai reçu le jour,
Je ne pourrai donc plus, au paternel séjour,
Jeter sur vous un regard de tendresse;
— T —
En vain mes yeux, avec amour,
Chercheront les traits de mon père,
Le gai sourire de ma mère,
Le doux visage d'une soeur!
Dans une triste nuit passer ma vie entière,
Ah ! ciel, quel excès de malheur !
Mon Dieu! puisqu'ici bas, je n'ai plus d'espérance,
Abrège ma longue souffrance :
Que mon âme s'envole à l'éternel bonheur !
— Elle languit longtemps, la pauvre infortunée!
Lorsqu'un matin , c'était le dernier de l'année,
A genoux devant son prie-dieu !
Dans les bras de la mort lout-à-coup elle tombe ;
On dit que vers le ciel, une blanche colombe
Porta son âme devant Dieu !...
IV.
CHANT wm mm POÈTE.
Sur l'univers déjà s'étendaient les ténèbres,
Et. de l'astre des nuits les lumières funèbres
Apparaissaient sur les coteaux;
Une atmosphère épaisse enveloppait la terre,
Et la nature au loin, paisible, solitaire,
Goûtait les charmes du repos.
Sur la chère colline où son âme attendrie
Se perdait aux transports d'une douce harmonie,
Un jeune poète affligé,
Sur les cordes d'un luth qu'il mouillait de ses larmes,
Faisait dire à l'écho les cuisantes alarmes
Dont son coeur était assiégé.
— 29 —
Vous du moins, disait-il, qui bordez celte rive ,
Rochers que j'aimais tant, de ma lyre plaintive,
Ecoulez les tristes accents ;
Lieux chéris, c'est à vous que ma douleur s'adresse :
Ecoutez les soupirs qu'exhale ma tendresse,
Ecoulez mes gémissements.
Un père bien aimé possédait cet asile,
Riche de ses travaux, au bord du lac tranquille
Que couvrent ces ormes épais.
Au sein des plaisirs purs s'écoulait notre vie,
Loin du bruit des cités et des traits de l'envie,
Goûtant la véritable paix.
D'aïeux qui ne sont plus, gracieux héritage,
De nos champs, de nos prés, nous aimions sans partage
Les fleurs, les tendres arbrisseaux.
De ces rocs escarpés, oeuvre de la nature,
Au sein de la prairie, en leur lit de verdure,
Coulaient de limpides ruisseaux.
Chaque année, au sommet de ces hautes montagnes,
Je voyais le printemps enrichir les campagnes
De ses dons les plus précieux;
Loin de ces lieux toujours avait grondé l'orage,
Et mes yeux n'avaient vu sous ce ciel sans nuage
Que ces sites délicieux!
Ephémère bonheur! sur cette aimable plage
Mon âme s'ouvre à peine aux plaisirs du bel âge,
Déjà je connais le malheur!
— 30 —
Et chaque heure qui passe est un cruel supplice;
Si jeune et boire hélas ! jusqu'au fond du calice
L'amertume de la douleur!...
Près de moi je voyais , dans une douce ivresse,
Ces objets fortunés qu'adorait ma tendresse :
Je devais soutenir leurs jours.
Mais non : bientôt a fui toute mon espérance ;
La mort les a ravis ; et moi, dans ma souffrance ,
Je les redemande toujours!
Seul, ah! mon pauvre coeur s'abreuve de tristesse,
Le chagrin , en tous lieux, me tourmente sans cesse ;
J'appelle en de puissants transports
Un père qui n'est plus, le plus tendre des pères,
El je n'entends répondre à mes plaintes amères
Que les durs rochers de ces bords.
Je nommerai vingt fois une mère chérie
Que le trépas enlève à mon âme attendrie,
Je n'entends plus dans le lointain
Qu'un long mugissement que l'écho recommence
De sa voix lamentable, il dit : Armance, Armance !
Hélas ! il le redit en vain !!
Mes yeux n'avaient-ils pas assez versé de larmes ;
Ciel! fallait-il encor de nouvelles alarmes!
J'avais perdu ce que j'aimais,
Et cette jeune fleur, qu'un souffle a dévorée;
Je ne possède plus mon amante adorée,
Je ne la reverrai jamais!
— 31 —
Ne la revoir jamais, oh! je dis un blasphème,
Et ce discours t'oulrage, ô justice suprême;
Non, de mon immortel espoir,
La lampe, dans mon coeur, n'est point encore éteinte,
Bientôt, dans les parvis de la demeure sainte,
Mon Dieu! j'irai tous les revoir!
Ne tarde pas, je cède au poids de ma misère,
Frappe, frappe, grand Dieu; dans la vallée amère,
Ne prolonge plus mon séjour !
Fais que, de ses liens, mon âme délivrée,
Aille boire à jamais à la source sacrée
Les flots d'espérance et d'amour.
— Ainsi, dans sa douleur, l'infortuné poète,
Exprime les accents qu'au loin l'écho répète;
Bientôt il vit combler ses voeux;
Trois jours après, guidant sa barque fugitive,
'Un nocher l'aperçoit expiré sur la rive,
Mais son âme était dans les cieux!...
V.
LA FAUVETTE, SES PETITS ET LE PASTEUR.
Déjà des noirs frimais avait cessé la rage,
La nature était calme, et le ciel sans nuage
Annonçait aux humains les éclats d'un beau jour !
Le peuple ailé des bois, par son tendre ramage,
D'un doux soleil de mai saluait le retour;
Déjà les bosquets solitaires
Recelaient d'aimables mystères;
Et leurs ombrages renaissants ,
Couvraient les épaisses bruyères
D'où vont sortir bientôt de nouveaux habitants.
— 33 —
Sur l'aubépine en fleur, la fauvette joyeuse,
Par ses charmants accords célébrait le printemps,
Et de sa voix harmonieuse
Les échos attendris répétaient les accents.
Près du dépôt si cher que garde la feuillée.
Elle veillait avec bonheur.
Ses chants d'amour, dans.la vallée,
Des plaisirs d'être mère exprimaient la douceur.
Vigilante Fauvette, à tant de mélodie,
Lorsque la plaine, au loin, écoute tes transports,
Comment ne pas prêter une oreille ravie ?
Mais, hélas! que fais-tu? par tes divins accords
Tu le trahis toi-même, et ta race chérie ;
Déjà le pasteur inhumain ,
Méditant dans son âme un coupable dessein ,
Ecoute, observe, écoute encore,
Impatient, depuis l'aurore,
De porter sur ton nid une barbare main !
Tout-à-coup l'oiseleur perfide
Se glisse du vallon voisin ,
Pénètre sous l'ombrage, et d'un regard avide.
Cherche le fortuné séjour
Que bâtit une mère aux fruits de son amour.
C'en est fait. Je le vois écarter la bruyère;
Sa main soulève le rameau,
Qui d'un épais feuillage ombrage le berceau;
— 34 —
Puis, le cruel, sous les yeux de leur mère,
Arrache sans pilié du buisson protecteur
Ces aimables petits, qu'une plume légère
A peine avait couverts d'une molle douceur.
Alors, sous l'orme solitaire,
La fauvette plaintive exhale sa douleur ;
Sa voix trouble au loin le bocage
De ses lamentables accents ;
Et le triste écho du rivage
Redit ses longs gémissements :
Pasteur, ouvre ton âme à ma voix suppliante ;
Rends , donne à mon amour la couvée innocente
Que redemandent mes sanglots;
Ah ! faut-il qu'enlevée à ma sollicitude,
D'une cruelle servitude,
Si jeune encore elle éprouve les maux.
Pasteur, je l'en conjure, écoule ma prière,
Accorde à mes soupirs un trésor si chéri !
Ton coeur, aux plaintes d'une mère,
Ne pourrait-il être attendri?
Pasteur ! épargne leur jeunesse ;
Bientôt, dociles aux leçons
Que leur donnera ma tendresse,
Ils viendront essayer leurs aimables chansons.
Lorsque sous cet épais feuillage
T'aura surpris le doux sommeil,
Par leur mélodieux ramage
Ils sauront charmer ton réveil.
— 35 —
Mais, tu l'enfuis, ah ! vois ton crime :
Barbare, tu ne m'entends pas.
Tu m'as ravi celle tendre victime,
Tu veux la livrer au trépas.
Ah ! toi, pourrais-tu voir ta famille adorée
Tomber a tes pieds massacrée
Par le couteau d'un assassin !
Et ton audace criminelle
Vient de m'enlever, sous mon aile,
Ces petits qu'échauffait mon sein.
Traître! ah! rougis de tant de violence,
Plutôt perce-moi de tes traits!
Je n'ai plus d'espérance;
Ajoute encor ce crime au plus noir de forfaits.
Et vous, qu'une main ennemie,
A ma tendresse arrache pour toujours ,
Je n'irai plus chercher dans la prairie
L'insecte qui nourrit vos jours.
Vous ne me verrez plus sous la verte ramée,
Vous offrir ce tendre bulin ;
Et votre mère bien-aimée
A fini son heureux destin !
Adieu! famille que j'adore;
Adieu! tu n'enlends plus ma voix;
Ah ! loin de toi, pourrai-je vivre encore,
Chère couvée, adieu! pour la dernière fois!
VI.
L'HOMME DÉSABUSE.
Pourquoi poursuivre en vain une folle chimère?
Ne sais-je pas déjà combien elle est amère,
La source où j'ai souvent puisé.
Serai-je toujours sourd au cri de la sagesse;
Dans les sentiers trompeurs où marcha ma jeunesse,
Voudrais-je encore être abusé?
Non , non, à son souffle qui passe,
Lorsque tout s'émeut et s'efface,
Le temps donne aux humains de puissantes leçons!
Le chêne séculaire est brisé par la foudre,
Les forts aux murs d'airain tombent réduits en poudre,
Sa main fait chaque jour de terribles moissons !
— 37 —
L'homme que le malheur ronge dans le silence,
Et l'homme efféminé, qui dans son indolence
Mollement se berce et s'endort,
Et la biche timide et le lion superbe,
El l'insecte rampant qui naît et vit sous l'herbe,
Tous! n'ont-ils pas le même sort?
Comme un éclair dans la tempête
Les ans ont passé sur ma tête,
Sur mon front qui se ride ont blanchi mes cheveux,
A mes yeux obscurcis la lumière est moins belle,
Pour de nobles pensers ma mémoire est rebelle,
Rien ici-bas, plus rien ne sourit à mes voeux !
Aux jours rapides du bel âge,
Lorsqu'épris de mille désirs,
Notre coeur bouillant et volage
S'enivre de tous les plaisirs ;
Le front serein, l'âme ravie,
Sur le doux fleuve de la vie
Chacun navigue avec transport.
Nous suivons son onde charmante,
ïmprudenls! contre la tourmente
Plus tard trouverons nous un port?...
Du passé l'image implacable
Empoisonne mon avenir,
Au fond de mon coeur qu'elle accable
Reste gravé son souvenir ;
— 38 —
Hélas ! par ce tourment intime,
Le Seigneur châtiant sa victime,
Lui fait expier son erreur ! ,
Maudits, de la troupe perdue,
Où mon âme s'était vendue,
Ces chants de mensonge et d'horreur !
« Que la noire mélancolie
» De nous soit bannie à jamais.
» 0 vertu ! C'est de la folie
» Le bonheur que lu nous promets !
» Que la gaîté nous environne,
» Que notre tête se couronne
» De frais lauriers, de riches fleurs;
» Que les doux ébats de l'ivresse,
» Que les soupirs de la tendresse
» Nous fassent seuls verser des pleurs !
» La vie est une course amère,
» De roses couvrons le chemin !
» Si le plaisir est éphémère,
» N'attendons pas au lendemain.
» De cette maxime sensée
» Suivons l'admirable pensée :
» S'il est court, que le jour soit beau !
» La douce amitié nous enchaîne,
» Que son indissoluble chaîne
» Nous unisse jusqu'au tombeau l
— 39 —
» Philosophe austère
» Qui blâmes toujours,
» Pourquoi sur la terre
» Attrister nos jours ?
» Vers d'autres rivages
» Que tes mots sauvages
» Se fassent ouir ;
» Des torrents de joie
» Où le coeur se noie
» Laisse-nous jouir ! »
Naguère ainsi chantait celle jeunesse impie,
Se hâtant d'épuiser au banquet de la vie
Ses inépuisables désirs.
Séduit par les attraits réunis autour d'elle,
Insensé ! J'ai suivi cette troupe infidèle,
Le coeur avide de plaisirs.
Par un souffle impur profanées,
J'ai vu mes plus belles années,
A peine à leur printemps perdre leur vif éclat !
De pensers les plus purs dès l'enfance nourrie,
Au vent des passions mon âme s'est flétrie !
Ainsi l'aquilon sèche un bouton délicat.
Aux heures de la nuit, où mollement bercée,
L'âme heureuse sourit à la douce pensée
Consolant le mortel qui dort,
Un céleste envoyé devant moi se présente,
Vers ma couche se penche , et sa main bienfaisante
M'offre un luth élincelanl d'or!
— 40 —
« Vers toi, le Tout-Puissant m'adresse,
» Jeune mortel, de sa tendresse
» Reçois ce gage précieux !
» Dans ta main restant toujours pure,
» Que cette lyre ne murmure
» Que des accents dignes des cieux !
» De Dieu, créateur de la terre,
» Que l'impénétrable mystère
» T'inspire de sublimes vers ;
» Dans une ineffable harmonie,
» Chante la grandeur infinie
» Qui forma tout cet univers.
» Le soir, au sein de la nuit sombre
» Scintillent ces mondes sans nombre,
» Comme des clous de diamant ;
» Chacun, sous la céleste voûte,
» Poursuit son admirable roule
» Dans les plaines du firmament !
» Autour de toi lorsque tout passe,
» Vois immobile dans l'espace,
» Cet immense globe de feu.
» Sa féconde lumière inonde
» Et le ciel et la terre et l'onde.
» Cet astre est le regard de Dieu !
» Suis les sentiers de la justice,
» Et dans le cercle impur du vice
— 41 —
» Crains toujours de porter tes pas ;
» Malheur a la joie insensée
» De l'homme qui dans sa pensée,
» À dit : non, Dieu n'existe pas ! (1)
» Semblable à l'animal stupide,
» Qui prend ses appétits pour son guide,
» Il se livre à ses vils instincts.
» Du ciel qu'il craigne la vengeance,
» Il souille son intelligence,
« Digne des immortels destins !
» Éteints cette honteuse flamme,
» Qui pollue et dégrade l'âme
» Comme un souffle pernicieux,
» El suis celte maxime pure :
» L'homme seul au coeur sans souillure,
» Verra le royaume des cieux. »
Il dit, et tout à coup m'effleurant de son aile,
L'interprète divin vers la cour éternelle
A pris son radieux essor.
De son pied sur mon lit il me laisse l'empreinte,
Et moi le coeur ému de bonheur et de crainte,
Je me réveille avec transport.
Vaine illusion ! m'écriai-je !
Non, non, c'est Dieu qui me protège,
(1) Dixit insipicns in corde suo : non esl, Deus. Ps. 13.
—■ 42 —
Vers moi du haul du ciel ont descendu ses saints.
Je reconnais. Seigneur, ta puissance suprême,
Tes immenses bienfaits, Je néant de moi-même,
Et j'adore, soumis, tes éternels desseins !
Souvenirs impuissants! temps heureux de l'enfance,
Où le coeur respirait, libre de toute offense,
Vous avez fui bien loin de moi !
Hélas! fuyez encor, fuyez de ma pensée,
Votre image importune à mes yeux retracée,
Plonge mon âme dans l'émoi.
Ah ! de cette voix salutaire,
Tous les vains objets de la terre,
Par leurs charmes trompeurs, ont étouffé le fruit!
Ainsi le grain tombé sur la roche stérile ;
Il germe, lève, croît, mais l'épi trop fragile
Bientôt par les autans est renversé, détruit.
Quand, pour me rafraîchir, à mes lèvres ardentes,
Au penchant du coteau, des sources abondantes
Venaient offrir leur pur cristal,
Insensé! je fuyais ce limpide breuvage,
Et des torrents fangeux je suivais le rivage,
Pour boire à leur courant fatal.
Seigneur, vers ta majesté sainte,
Comment oserais-je sans crainte
Lever encor ce front chargé d'iniquités?
Dans les sentiers du vrai, ta puissante sagesse
Avait placé jadis les pas de ma jeunesse :
J'ai préféré l'erreur et je les ai quilles.
— 43 —
Jour néfaste, heure affreuse, à jamais abhorrée,
Où, d'un premier forfait, l'âme déshonorée,
Du remords qui le suit sent l'aiguillon vengeur!
Le coeur est torturé d'une horrible épouvante,
Et des damnés maudits est l'image vivante;
Proie immortelle, hélas! livrée au ver rongeur!
Malheureux! Dieu te voit et tu poursuis ton crime!
Tes plus secrets désirs et ta pensée intime,
A son oeil scrutateur rien ne sera caché!
En vain tu chercherais une retraite sûre,
Le trait empoisonné fixé dans ta blessure,
Par ton bras impuissant ne peut être arraché!
Châtiment épouvantable,
El qui du mortel coupable
Tarit l'instinct généreux !
Triste, rêveur, solitaire,
Son front penché vers la terre,
Révèle son sort affreux.
Il a perdu l'innocence,
Avec elle le bonheur.
La plus pure jouissance
Ne pourra remplir son coeur.
Toi, qui veillais à ma défense
Contre mes nombreux ennemis,
A qui, dès ma plus tendre enfance,
Mes jours avaient été commis,
Ange gardien, fidèle guide,
A l'ombre de ta sainte égide
— 44 —
J'ai longtemps écoulé la voix;
Mais Salan, séducteur infâme,
Un jour a suborné mon âme,
J'ai subi ses honteuses lois.
Il m'en souvient encore, ô bienfaisant génie,
Lorsque dans mon sommeil ton image bénie
Apparut à mes yeux comme un présent du ciel;
Tu m'offrais un luth d'or, et, baissé vers ma couche,
Mon coeur avec bonheur recueillit de ta bouche,
Ces mots qu'elle prononce au nom de l'Éternel :
« Vers toi le Tout-Puissant m'adresse,
» Jeune mortel, de sa tendresse
» Reçois ce gage précieux.
» Dans tes mains, restant toujours pure,
» Que celte lyre ne murmure
» Que des accents dignes des cieux. »
Tu l'as dit : le poète envoyé sur la terre,
Des pensers des mortels est le dépositaire,
Interprète fidèle entre le ciel et lui.
Ses chants du malheureux apaisent la souffrance,
L'orphelin le bénit, de la douce espérance
Si dans son coeur navré quelque rayon a lui.
Lorsqu'arrêtant nos pas au bout de la carrière,
Le trépas inhumain de sa faulx meurtrière.
Tranche le dernier fil de noire dernier jour,
Du chantre harmonieux la voix toujours chérie,
Porte encor nos regards vers la sainte patrie,
Où l'âme doit fixer son immortel séjour.
Tu l'as dit : ce beau feu qui brûle le poêle,
Dont la flamme divine en son coeur se reflète,
Doit aux sublimes chants consacrer ses. transports.
Hélas ! moi, l'ai-je fait? Dans un fatal délire,
Aux profanes objets les cordes de ma lyre
Ont toujours murmuré leurs plus touchants accords.
De ses sons pénétrant les champs de l'Empyrée,
Mon luth mélodieux dans une hymne inspirée,
Devait de Jéhovah célébrer les bienfaits,
Renverser ici-bas celte secte ennemie,
Destruclrice des lois, vouer à l'infamie
Ses blasphèmes hideux et ses nombreux forfaits.
J'osai lever les yeux vers ces horribles scènes,
Où l'incrédulité s'érigeait en vertu,
Où le vice impudent avec ses voeux obscènes,
S'étalait aux regards de charmes revêlu ;
Applaudir aux récits de ces drames infâmes,
Où de honteux désirs, d'abominables flammes,
Comme un poison subtil s'infiltrant dans les âmes,
Se hâtent d'y verser et la honte et l'affront !
Idole d'un instant que le public encense,
Qui jamais n'a connu l'honneur ni la décence.
Vous, coupables parents, lui livrez l'innocence !
Vos filles el vos fils un jour vous maudiront !
Étrange illusion, aveuglement coupable !
Mortel, indifférent où Ion âme s'endort,
De célestes pensers quand ton coeur est capable,
Aux objets passagers tu l'attaches encor !
— 46 —
Jésus-Christ a maudit les vanités du monde,
Les frivoles plaisirs dont la source est immonde ,
Et tous ces vains trésors où ton espoir se fonde,
Un seul te suivra-t-il au-delà du trépas !
Le bonheur sur la terre est vanité, mensonge (1),
Vanité le plaisir qui passe comme un songe,
Vanité le trésor que le ver souille et ronge,
Dieu seul veut être aimé , Dieu seul ne faillit pas !...
Des folles voluptés mon coeur longtemps avide,
Enfin a reconnu leur fadeur, leur néant;
Après la jouissance il est demeuré vide,
D'une proie affamé comme un gouffre béant;
Quel lien fixera celte âme indépendante,
Inclinant vers l'erreur, pour le plaisir ardente ?
Pour le désaltérer, quelle source abondante
A ce coeur offrira sa limpide liqueur ;
Par mes faibles efforts celte flamme cruelle
Qui brûla dans mon sein, jamais s'éleindra-t-elle ?
Non ; l'onde jaillissant de la roche éternelle,
Seule lui versera ce breuvage vainqueur !
Lorsque tout est douleur dans ce vallon de larmes,
Lorsque rassasié de tous ces vains plaisirs,
Où mon coeur a puisé de cuisantes alarmes,
De mes sens émoussés lorsqu'on! fui les désirs,
(1) Yiiiiiias vanilaliiiii «I omnia vanilas
— 47 —
Hélas ! a la bonté, Seigneur, je m'abandonne;
Ces membres épuisés, bien lard je le les donne,
Qu'à ce mortel pervers ta justice pardonne!
Oh ! pour les expier ces crimes si nombreux ,
J'accepte le remords, le malheur, la souffrance,
En toi seul, ô mon Dieu, j'ai mis mon espérance,
Et lorsqu'aura sonné l'heure de délivrance,
Que mon âme s'envole au sein des bienheureux !
VII.
ik MORT W ME D?0RLÉANSo
( 13 Juillet 1842. )
Arrête les exploits qui font jaillir ta gloire,
Cesse tes doux concerts et tes chants de victoire,
0 France, et que ton front rayonnant de splendeur,
Se couvre en ce moment d'un voile de tristesse,
Car l'ange de la mort sur toi plane et s'abaisse.
Et frappe de son bras l'appui de ta grandeur.
Entends-tu?.... Dans les airs, sur ton sort déplorable
Une voix a crié, ... plaintive, lamentable!
« Prends tes couleurs de deuil, France, pleure et gémis,
» Il est mort, il est mort, le premier de les fils !
. — 49 —
Au mensonge, a l'erreur trop longtemps asservie,
Aux beaux jours de Juillet tu revins à la vie.
Au milieu de ton peuple et des airs triomphants,
Belle comme une reine aux jours de l'hyménée,
Tu parus à nos yeux d'éclat environnée,
Et ton bras protecteur bénissait tes enfants.
0 malheur !... Le soutien de ion pouvoir durable,
Tes yeux l'ont vu périr, ô mère inconsolable.
« Prends les couleurs de deuil, France, pleure et gémis.
» Il est mort, il est mort, le premier de tes fils! »
En vain tu t'écriais au temps de ta puissance :
« Ce Prince dont le ciel a béni la naissance,
» Sur ses sujets fera briller des jours de paix.... »
Ta plus chère espérance a passé comme l'ombre,
Et le triste cyprès dans son feuillage sombre,
A nos regards émus le dérobe à jamais.
Comme un bel arbrisseau qu'a moissonné l'orage,
Ferdinand-Louis tombe au printemps de son âge.
« Prends tes couleurs de deuil, France, pleure et gémis.
» Il est mort, il est mort, le premier de tes fils ! »
Tu l'as vu jeune encor, combattant pour ta gloire,
A son char triomphant enchaîner la victoire,
Et sur des bords lointains dicter tes nobles lois ;
Tu l'as vu dans Paris, par son brillant génie,
Encourager les arts, maintenir l'harmonie
Qui rend le peuple heureux et fait chérir les rois.
4
— 50 —
Entends-tu?... Dans les airs, sur son sort déplorable
Une voix a crié, plaintive, lamentable :
« Prends tes couleurs de deuil, France, pleure et gémis.
» Il est mort, il est mort, le premier de tes fils! »
Tu l'as vu ce héros à l'âme fière et belle,
Quand fuyant les lambris où la pourpre étincelle,
D'un costume emprunté, couvrant son nom, son rang,
Aux demeures du pauvre il portait l'abondance,
Aux coeurs tristes, navrés, il rendait l'espérance ,
Et consolait la veuve et l'orphelin souffrant.
0 malheur !... Le soutien de ton pouvoir durable,
Tes yeux l'ont vu périr, ô mère inconsolable.
« Prends les couleurs de deuil, France, pleure et gémis.
» Il est mort, il est mort, le premier de tes fils ! »
Que de prospérités pour les belles provinces,
O France, lorsqu'aux yeux du plus sage des princes,
Et consultant toujours tes oracles divins,
A ta gloire il devait consacrer ses années,
Et porter jusqu'au ciel les hautes destinées
Qu'un peuple généreux remit entre ses mains.
Comme un bel arbrisseau qu'a moissonné l'orage,
Ferdinand-Louis tombe au printemps de son âge.
« Prends tes couleurs de deuil, France, pleure et gémis.
» Il est mort, il est mort, le premier de tes fils ! »
Abattus, consternés, à ce cri de souffrance,
Qui te perçait le coeur, ô malheureuse France,
— SI —
Les peuples fortunés qui bénissaient leur sort,
Dans un morne silence ont répandu des larmes;
Les guerriers attristés ont suspendu leurs armes,
Et le temple a chanté les hymnes de la mort.
Entends-tu?... Dans les airs, sur ton sort déplorable,
Une voix a crié, plaintive, lamentable :
» Prends tes couleurs de deuil, France, pleure et gémis.
» Il est mort, il est mort, le premier de les fils ! »

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.