Voix perdues, oeuvre posthume

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Dentu (Paris). 1866. In-12, 194 p..
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Publié le : lundi 1 janvier 1866
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CLAUDIA BACH1.
LES
VOIX PERDUES
OEUVRE POSTHUME.
CHEZ DENTU , LIBRAIRE-ÉDITEUR,
iB, Galerie d'Orléans (Palais-Royal).
1866.
CLAUDIA BACHI.
LES V ''îùtti y
VOIX PERDUES
vMJVRE POSTHUME.
CHEZ DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
f», Galerie d'Orléans (Palais-Royal).
1866.
LA CONFESSION.
Honni celui qui mal y pense!
Ma folie, à moi, c'est l'amour;
Elle date de mon enfance
Et me tourmenta chaque jour.
J'aimai, toute petite fille,
Une poupée avec ardeur,
Parce que sa mine gentille
Rappelait à mon petit coeur
LA CONFESSION.
Le petit saint Jean qu'à l'église
Ma mère me faisait prier ;
Et j'en devins si bien éprise,
Que j'en rêvais sur l'oreiller.
Puis, quand j'eus ma huitième année,
J'aimai, je m'en souviens encor,
L'espace au moins d'une journée,
Un beau chérubin sur fond d'or,
Dont le frais visage à fossette,
De blanches ailes entouré,
Comme une immense collerette,
Tenait mon regard enivré.
Et lorsqu'au cadran invisible
De mes jours sonnèrent douze ans,
Laissant là la face paisible
De mes anges roses et blancs,
LA CONFESSION.
Je me pris de folle tendresse
Pour un grand portrait d'homme en pied,
Dont le regard plein de noblesse
Semblait à'mes pas marié.
Ce portrait, dont je me rappelle
Le grand air, encore aujourd'hui,
Et la brune et chaude prunelle,
Était, je le pense, celui
D'un preux du temps de Louis Treize ;
Car il portait de longs cheveux,
Et la moustache en parenthèse
Du temps de ce roi vergogneux.
Vous dire dans quel trouble étrange
Me jetait ce bel inconnu,
Au regard.de Michel-Archange
Incessamment sur moi tenu,
LA CONFESSION.
Et jusque sur ma blanche couche
Me suivant de ses yeux vainqueurs,
Est impossible, et mainte bouche
Pourrait en médire, d'ailleurs.
Je préfère, usant de prudence,
M'en tenir là de mes aveux,
Car le monde, soudain j'y pense,
Est si méchant aux amoureux,
Qu'il pourrait me jeter la pierre,
Et de ma belle soif d'amour
Me faire un crime à sa manière,
Pour me condamner sans retour.
MADELEINE.
Un soir, Madeleine était triste ;
Elle avait passé tout le jour
A feuilleter la longue liste
De toutes ses lettres d'amour
D'un temps envolé sans retour I
MADELEINE.
Sur son front, devenu plus pâle
Que les blancs pétales d'un lis,
Se dessinaient ces sombres plis
Que burine, par intervalle,
La main aride des soucis :
Et de sa bouche aux lèvres folles,
Et pleine de discours frivoles,
Peut-être bien, la veille encor,
Tombèrent comme un glas de mort,
Ces graves et tristes paroles :
« Ils ont fui pour jamais ces jours
» Où, dans la coupe des amours
» Se plongeaient mes lèvres avides.
» Sur mon front penché pour toujours
» La détresse a creusé ses rides.
MADELEINE.
» Désormais, seule en mon logis,
» Tant que dure, hélas! la journée,
» J'ai vu partir tous mes amis,
» Dès la première matinée
» Où ma jeunesse s'est fanée.
» J'ai vu, comme un volage essaim,
» S'envoler devant ma détresse,
» Tous ceux qui jadis sur mon sein
» Me prodiguaient le serment vain
» De m'aimer d'éternelle ivresse.
» De toutes mes lunes de miel
» Que me reste-il, juste ciel!
» Sur mon front le rouge du blâme,
» Dans mon coeur un deuil éternel,
» Et des solitudes plein l'âme ! »
MADELEINE.
Et, s'endormant après ces mots,
La pauvre et triste Madeleine
Rêva des couples de linots
Qu'elle poursuivait dans la plaine,
Quand elle allait voir sa marraine.
Elle rêva qu'elle entendait
Bruire au loin les ailes grises
Du moulin du père Naudet,
Lorsqu'elle cueillait des cerises
Avec Jean, son frère de lait.
Elle rêva de la hêtrée,
Où, le dimanche enfin venu,
Elle accourait toute empourprée,
Mêler son pied vif et menu
Aux bonds joyeux de la bourrée.
MADELEINE.
Elle rêva du petit bois
Plein de parfums et de murmures,
Dans lequel elle allait parfois,
En cachette, cueillir des mûres,
Avec son beau cousin François.
Elle rêva de sa fenêtre
Pleine d'oisillons au printemps,
De laquelle elle voyait paître
La génisse aux flancs palpitants,
Attachée au fût d'un vieux hêtre.
Elle rêva du blanc miroir
Qui semblait se pencher vers elle,
Et saluer, matin et soir,
Sa blonde tête, en bonnet noir
Garni d'une grosse dentelle.
10 MADELEINE.
Elle rêva, que ne peut-on
Voir en rêve, je le demande?
Que son front portait la guirlande
Des rosières de son canton,
Et continuant sur ce ton,
Elle revit la sainte image
Fixée au mur par quatre clous,
De la Madone au doux visage,
Qu'autrefois, jeune fille sage,
Elle priait à-deux genoux.
Puis enfin, ouvrant la paupière,
Après ces rêves radieux,
Elle entrevit les doigts crasseux
De ses créanciers furieux
Qui prenaient sa jupe dernière!
TOUJOURS.
Toujours, me disiez-vous naguère,
En serrant ma main doucement,
Toujours vous serez ma bien chère!
J'en fais ici le doux serment
Toujours je sentirai mon âme
Frissonner d'aise auprès de vous ;
Toujours, si vous vouliez, Madame,
Je vous aimerais à genoux!
12 TOUJOURS.
Toujours, me disiez-vous encore,
Dans un de ces élans du coeur,
Où notre lèvre se colore
D'un rayonnement de bonheur !
Toujours, oui toujours, je le jure,
Vous serez mon bien précieux,
Et si jamais je me parjure,
Je veux perdre ma part des cieux!
Hélas! ami, pourquoi le dire
Ce mot toujours si souvent vain !
Pourquoi, quand tout sur terre expire
Et porte en soi sa sombre fin,
Le prononcer, ce mot suprême,
Qui fait songer le moins songeur,
Tant il est grand, profond, extrême,
Sous son apparente candeur
TOUJOURS. 13
Ah! ne le dites plus, par grâce!
Ce mot toujours, ce mot charmant,
Dont trop souvent le coeur se lasse,
Sans savoir pourquoi ni comment.
Il me fait mal, il m'épouvante
Comme à l'approche d'un danger:
Je sens dans mon âme fervente
L'espoir en doute se changer.
Toujours n'est pas de cette terre,
Nous le savons tous deux, hélas!
Chaque bonheur est éphémère,
Et porte l'arrêt d'ici-bas!
JOSÉFA
Joséfa, la pauvrette
Au regard de velours.,
Qui vas, baissant la tête
Et soupirant toujours,
Quelle peine secrète
A donc flétri tes jours?
16 JOSEFA.
De Madrid ou Grenade
Aux mauresques lambris,
Regrettes-tu l'aubade
Au pied de ton logis,
Dont le bel anspessade
Venait charmer tes nuits?
Joséfa, la mignonne,
Aurais-tu donc porté
Sur ton front, où rayonne
Des anges la beauté,
La vénale couronne
De la'lascive-té?
Ou, sous la sombre ogive,
Au fond d'un vieux couvent,
As-tu, vierge naïve,
Tremblante au bruit du vent,
Inquiète et craintive,
Prié Dieu bien souvent?
JOSÉFA. 17
Joséfa, la charmante,
Lorsque ton petit coeur
Gazouilla sous ta mante,
Fis-tu naître l'ardeur
D'un noble fils d'infante,
Ou bien d'un vieux tuteur?
Serais-tu donc la fille
De quelque preux marquis?
Ou sans pain, sans famille,
Hélas! as-tu jadis
Dansé la séguedille
Pour un maravedis?
« Si je baisse la tête
» Et soupire toujours,
^£JesU[ue dans ma chambrette,
. VW..-ÀU j%u$n de mes jours,
^^B'i^ealfMge Yzoëte
wM'JwutâlâJs discours. »
POURQUOI TOUJOURS PLEURER.
Pourquoi toujours pleurer, poètes de vingt ans,
Pourquoi toujours la plainte et jamais le sourire?
Pourquoi toujours de pleurs arroser votre lyre,
Quand brillent sur vos fronts les roses du printemps?
La rive où vous marchez est belle et fleurissante ;
Et si parfois la ronce à ses fleurs vient s'unir,
Si parfois y frémit l'aile de la tourmente,
N'avez-vous pas, enfants, le champ de l'avenir?
20 POURQUOI TOUJOURS PLEURER?
Les pleurs, les pleurs, enfants, sont les perles de l'âme.
Dans cet écrin divin qui ne sait les celer,
Risque souvent, hélas! en les laissant couler,
De les voir profaner par la lèvre du blâme !
Vous ignorez, enfants, que n'ignore-t-on pas
A cet âge, où le coeur se prend à tout mirage ?
Qu'il est d'autres douleurs que la vôtre ici-bas,
Et qu'en parlant de soi l'orgueil monte au visage !
Vous ignorez, enfants, vous dont le jeune front
Garde encor le parfum du baiser de vos mères,
Que vos petits chagrins sont chagrins éphémères,
Et que demain sur eux maints espoirs renaîtront!...
A L'ÉTERNELLE CHIMÈRE.
Je te connais, tes yeux sont remplis de rayons,
Tes mains de fraîches fleurs, tes lèvres de promesses,
Ton sourire promet de divines ivresses,
Tu laisses sur tes pas de lumineux sillons.
Ton front pur, élevé, nous parle de clémence,
Ta voix~a des accents d'une étrange douceur;
On croirait, te voyant, retrouver une soeur,
Et le coeur à l'espoir se prend et recommence.
22 A L'ÉTERNELLE CHIMÈRE.
Tes cheveux doux et blonds brillent comme un courant
Sous le réseau d'azur qui ceint ta jeune tête;
Ton sein a des colliers comme en un jour de fête,
De ta bouche s'échappe un parfum enivrant.
Sous tes longs cils de soie, à l'extrémité blonde,
On croirait voir le ciel en regard se changer ;
Comme le fruit qui pend encor dans le verger,
Ta joue est duvetée, appétissante et ronde.
Tes bras ont la blancheur des neiges au soleil ;
Ta taille, la souplesse ondoyante du tremble;
Quand tu marches, la terre, heureuse et fière, semble
Tressaillir de bonheur sous ton talon vermeil.
Tu parles, l'on t'écoute avec l'espoir dans l'âme...
Car ta parole est tendre et superbe à la fois...
Le feuillage agité par le souffle du bois
Est moins doux à l'oreille...
A L'ÉTERNELLE CHIMÈRE. 23
Et cependant, ô femme!
Que l'on suit radieux, au matin de ses jours,
Comme le jeune faon suit les pas de sa mère,
Tu mens, tu mens, perfide! en toi tout est chimère,
Et ta caresse, hélas! est un piège toujours!...
En toi tout est mensonge, illusion, mirage!...
Et lorsque nous croyons, suivant tes pas ailés,
Gravir à tes côtés les sommets constellés,
Tu nous laisses souvent sur une aride plage !
Tu dis : Venez, venez, vous que brûle en secret
La soif de l'idéal dans ce monde cupide,
Je serai votre appui, je serai votre égide,
Je rassérénerai votre esprit inquiet.
Je connais vos douleurs, je sais quelle souffrance
Peut s'emparer d'un coeur avide d'une foi;
Je sais, je sais, enfant, je sais, hélas ! pourquoi
Vos fronts sont dépouillés des fleurs de l'espérance...
24 A L'ÉTERNELLE CHIMÈRE.
Imposture, vains mots, attendrissement vain!
Tu mens, tu mens, cruelle au regard de colombe !
Et trop souvent, hélas! tu payas d'une tombe
Celui qui de tes yeux brigue l'éclair divin.
Vain est ton doux sourire aux promesses sans nombre!
Vaine est ta douce voix aux accents inspirés ;
Vain est ton front de reine aux contours diaprés,
Tu n'as que du bonheur le simulacre, l'ombre!
Que donnes-tu, cruelle, en échange des voeux
Qui s'élèvent vers toi du fond d'une jeune âme?
Rien, qu'un peu plus de nuit... et quelquefois le blâme
Qui s'attache ici-bas au penseur sérieux...
Qu'as-tu fait de tes fils? réponds, réponds, cruelle!
Qu'as-lu fait autrefois du cygne de Lesbos?
Un cadavre livide égaré sur les flots,
Qu'emporte loin des yeux la lugubre nacelle...
A L'ÉTERNELLE CHIMÈRE. 25
Qu'as-tu fait, de nos jours, de Gilbert et Moreau?
Qu'as-tu fait de Nerval... aux strophes granitiques!..
Qu'as-tu fait de Mercoeur... aux ailes séraphiques?...
Des morts... des morts toujours !... quelquefois sans tombeau
Va donc porter ailleurs tes menteuses promesses!
Je sais le prix que vaut ton sourire enchanteur;
Ton regard ne saurait plus émouvoir mon coeur;
Muse, porte plus loin tes banales caresses!...
EN VOYANT DORMIR UN ENFANT.
Doux et blond chérubin dont la tête mignonne
Sommeille doucement sur un sein jeune et blanc,
Que seras-tu plus tard, quel humble ou noble rang
Un jour occupera ta petite personne ?
Tes gentils petits bras, bouffis encor de lait,
S'abattront-ils noircis sur le fer d'une enclume?
Tiendras-tu le mousquet, le burin ou la plume?
Seras-tu cardinal, ou poëte,'ou valet?
28 EN VOYANT DORMIR UN ENFANT.
Ton front pur et charmant, où déjà se dessine
L'organe qui contient la divine bonté,
Aura-t-il du génie un jour la royauté?
Portera-t-il le casque ou le bonnet d'hermine?
Si j'en crois ce que dit ton lange armorié,
Sur lequel on broda tes chiffres, je suppose,
Doux et blond chérubin à la mine si rose,
Tu seras de ce monde un privilégié.
Tu deviendras plus tard un gai fils de famille,
Amateur de chevaux, de filles et de chiens,
Et révélant d'ailleurs ses goûts patriciens
En faisant de la vie un bal à grand quadrille.
Tu deviendras peut-être un stupide gandin,
Montrant chaque semaine, au futur hippodrome,
Sa cravate groseille ou son gilet vert-pomme,
Et rival en savoir avec monsieur Jourdain.
EN VOYANT DORMIR UN ENFANT. 29
Tu deviendras peut-être un idiot spirite,
Lisant Allan-Kardec avec recueillement,
Et croyant aux esprits qui s'en vont bêtement
Dans les tables de bois loger avec la mile.
Tu deviendras peut-être un cynique vieillard
Vivant avec sa bonne et rabâchant Voltaire,
Ou quelque faux prophète à la sottise austère,
Qui ferait de ce monde un vrai colin-maillard.
Tu deviendras peut-être un bête bureaucrate,
Faisant des calembours en jouant au tric-trac,
Comme ceux que peignait le pénétrant Balzac,
Quand il ne vantait pas la femme à taille plate.
Tu deviendras peut-être un vil ambitieux,
Marchant à la faveur sur le corps d'une femme,
Ou pis encore, hélas ! un hypocrite infâme
Dérobant ses forfaits sous un front radieux.
3*
30 EN VOYANT DORMIR UN ENFANT.
Mais non, j'aime mieux croire à ton sourire d'ange
Où passe par instant comme un rayonnement.
Doux et blond chérubin, qui dors si gentiment,
Tu ne souilleras pas ton âme à notre fange.
LISE.
C'est aujourd'hui la Fête-Dieu;
Les filles sont en robes blanches.
Chacun s'en va dans le saint lieu
Prier en habit des dimanches.
Les petits enfants, tout joyeux,
Font des chapelles dans les rues.
Riches, pauvres, jeunes et vieux
Cheminent par les avenues.
32 LISE.
Les femmes font des reposoirs
Sur la grand'place du village;
Les garçons quittent les. pressoirs
Pour orner les toits de feuillage.
Le bedeau se mire devant
Ses flambeaux fourbis de la veille;
Le curé marche, souriant,
L'oeil clair et la lèvre vermeille.
Chacun est gai, chacun au coeur
Se sent un rayon d'allégresse ;
Chacun s'est paré d'une fleur
Pour saluer ce jour de liesse.
Seule, hélas! le front incliné,
Comme un saule sur une tombe,
Une femme, l'air consterné,
Regarde le jour qui succombe.
LISE. 33
« Comme ils sont gais ! qu'ils sont heureux !
Murmure sa lèvre flétrie.
Que ne puis-je prier comme eux
Le bon Dieu, la vierge Marie !
Mais, hélas ! des méchants m'ont dit
Qu'il n'était pas, ce Dieu qu'on fè'e.
Je les ai crus, moi, pauvre esprit,
Comme parole de prophète.
Ils m'ont dit que comme Martin,
Le vieil âne de la meunière,
Rendit le souffle un beau matin,
La mort me prendrait tout entière,
Sans voir la face du bon Dieu
Se lever au fond de ma bière ;
Et les croyant, j'en fais l'aveu,
Ma lèvre a perdu la prière.
34 LISE.
Et mon pauvre coeur, désolé,
S'en fût flottant à la dérive,
Comme un esquif démantelé
Va ricochant de rive en rive. »
La femme qui parlait ainsi,
C'était la pauvre vieille Lise,
Jadis pieuse fille aussi,
■ Parant pour ce jour-là l'église ;
Mais devenue, en ses vieux ans,
Sceptique et le front chargé d'ombre,
Pour avoir trop en son bon temps
Ecouté les discours sans nombre
De je ne sais quel beau songeur,
Esprit fort, à la lèvre molle,
Qui fit glisser Dieu de son coeur
Et de son beau front l'auréole.
JE SUIS.
Je suis cette femme à laquelle
On jette la pierre en passant,
Se faisant ivresse cruelle
De mes larmes et de mon sang.
Je suis cette cible vivante
Sur laquelle chacun se fait
Un jeu, malgré mon épouvante,
De lancer en riant son trait.
38 JE SUIS.
Je suis celle dont l'imposture,
Sans redouter aucun holà!
Affiche la caricature.
Disant : C'est elle, la voilà!
Je suis celle qu'on peut sans crainte
Frapper, diffamer tour à tour,
Celle, hélas! dont l'ardente plainte
Fait rire, et laisse le coeur sourd.
Je suis- cet arbrisseau fragile
Que les ouragans ont plié,
Sans que nul de son fût débile
Ne prenne souci ni pitié.
Je suis aussi celle qui prie
A deux genoux, soir et matin,
Pour le faible qui se récrie,
Et l'orgueilleux au front hautain.
JE SUIS. 39
Je suis celle aussi dont la bouche
Implore de Dieu le pardon
Pour l'hypocrite au regard louche,
Dont il voit l'âme jusqu'au fond.
Je suis celle qui lui rend grâce,
En voyant les oiseaux venir
Sur ma fenêtre prendre place,
Et de mon pain blanc se nourrir.
Je suis celle qui le vénère,
Sans le comprendre, ni vouloir
Subordonner à ma misère
Son suprême et divin pouvoir.
Je suis celle, enfin, dont il garde
Et veille l'âme chaque jour;
Celle que sa bonté regarde
Et couvre de son saint amour.
L'HOMME SELON DIEU.
Il est juste, il est bon, courageux et sincère,
Il a la dignité du maintien et du coeur ;
Il n'a pas le regard hautain, dur et moqueur
De ceux qui de l'orgueil portent en eux l'ulcère.
Il a le saint respect du noble dévouaient
Qui fait pour une foi braver jusqu'à la flamme ;
Il croit que l'on n'est grand, qu'en élevant son âme
Au-dessus du vain bruit des choses du moment.
42 L'HOMME SELON DIEU.
Il croit que le génie, ainsi que la noblesse,
Oblige, et doit garder toujours sa dignité
Qu'il n'est penchant plus vil que la vénalité,
Qui change le talent en agent de bassesse...
L'honneur n'est pas pour lui marchandise qu'on vend,
Et vaut mieux qu'un ruban rouge à la boutonnière ;
Il ne fait pas des morts honteusement litière,
Et ne s'incline pas à tout soleil levant...
Il aime, sert le peuple et même le vénère
Comme le seul qui souffre, et qui ne se plaint pas.
Il admire son coeur aussi fort que son bras,
Sans affecter bien haut de le nommer son frère...
Il trouve que le vice est ennuyeux et laid
Sous les vains oripeaux dont l'ornent maintes plumes,
Et son coeur se remplit de saintes amertumes,
Quand il voit le talent se faire son valet.
L'HOMME SELON DIEU. 43
Il n'insulte jamais à ses amours premières,
Qui souvent ont du coeur les plus vifs battements ;
Il croit qu'on peut garder au présent ses serments,
Sans souiller du passé les trop tendres.poussières...
Il est fidèle époux, et ses pieds assurés
Ne se prennent jamais dans la robe flottante
Des Vénus Astartés, dont la voix enivrante
Entraîne les passants sur leurs pas égarés...
Il ne s'abrite pas du saint mot de famille
Pour donner le champ libre à sa cupidité ;
Il transmet à ses fils l'amour de l'équité,
Et prend sur son bien seul une dot à sa fille.
Il a la véritable et suprême bonté,
Qui pardonne au coupable et protège la femme.
Aussi Dieu, de là-haut regardant sa belle âme,
La prend pour un rayon de sa divinité.
L'ÉPOUSE SELON DIEU.
Elle ouvre la bouche avec sagesse,
et la loi de bonté est sur sa langue.
(Proverbe de Salomon.)
Elle est simple, elle coud auprès de sa fenêtre
Tant que dure le jour, en gardant son enfant.
Elle ignore Musard et Raphaël peut-être,
Et plus d'un nom fameux de l'oubli triomphant :
Mais elle sait au joug d'un époux se soumettre.
46 L'ÉPOUSE SELON DIEU.
Elle n'a jamais lu ces livres éhontés
Qui font du .mariage un contrat illusoire ;
Elle croit à l'honneur, aux serments respectés :
Et son âme, fermée aux sottes vanités,
Dans ses humbles vertus a mis toute sa gloire.
Elle n'étale pas, ainsi qu'une Phryné,
Son sein et ses bras nus, le soir, en grande loge ;
Ses yeux ignorent l'art de provoquer l'éloge ;
Mais dans sa main souvent se voit son Ëucologe,
Et de ses blonds cheveux son front seul est orné.
Elle a le parler doux, et jamais de sa bouche
Ne tombent ces vains mots qui contristent le coeur ;
Sa lèvre, inaccessible au sourire moqueur,
A pour l'infortuné la parole qui touche,
Et ranime l'espoir au sein de la douleur.
Elle sait embellir sa paisible demeure
De ces riens ravissants qui charment le regard.
L'ÉPOUSE SELON DIEU. 47
Active, industrieuse, occupée à toute heure,
Elle ignore l'ennui qui rend le teint blafard,
Et fait germer l'orgueil dans l'âme la meilleure.
Elle aime son époux, le vénère et le sert
Comme un père, un amant, un doux maître, un cher frère
Qu'elle a pour mission de rendre heureux sur terre :
Elle a pour le calmer, alors qu'il a souffert,
Le mot qui sait changer en miel la coupe amère.
Ange de paix, marchant sur ses pas chaque jour,
Elle amortit sa chute, ou jouit de sa gloire ;
Et s'il devient parjure auprès de tant d'amour,
Au lieu de proclamer sa honte en un prétoire,
Elle lui versera le pardon en retour.
MÉLODIE EN LA MINEUR.
Illusions, blanche volée,
Dont naguère la voix perlée
Me tenait si mignons discours,
Avez-vous donc fui pour toujours,
Ne me laissant de vous, cruelles,
Que la poussière de vos ailes?
50 MÉLODIE EN LA MINEUR.
Las ! désormais c'est vainement
Que j'invoque votre mirage ;
Je n'entends plus le battement
De vos ailes sous mon corsage.
Je ne vois plus dans mon sommeil
Passer vos blanches myriades ;
Je n'entends plus, dès mon réveil,
Le doux bruit de vos sérénades.
Je ne vois plus, comme autrefois,
Revenir votre essaim fidèle ;
Je n'entends plus vos douces voix
Sur mon oreiller de dentelle.
Et lorsque de mon triste coeur
J'écoute les murmures vagues,
Au lieu de votre divin choeur
J'entends comme un roulis de vagues!
MELODIE EN LA MINEUR. 51
Vous avez fui, brillants oiseaux,
Que tout coeur de vingt ans abrite.
Las ! il n'est cage ni réseaux
Qui résistent à votre fuite.
Et quand j'entends déjà mugir
Sur mon front la bise plaintive,
Perfides, je vous vois surgir,
En vous moquant, sur l'autre rive.
Adieu donc, adieu pour toujours,
Illusions, blanche volée,
Dont naguère la voix perlée
Me tenait si mignons discours !
Je n'ai gardé de vous, cruelles,
Que la poussière de vos ailes !
MALADIE.
Mes esprits se dissipent.
Mes jours vont être atteints.
Le sépulcre m'attend.
JOB.
J'ai beau vouloir renaître encore à l'espérance,
La cruelle m'échappe à toute heure du jour.
Mon pauvre coeur, lassé du poids de sa souffrance,
À tout nouvel espoir est fermé sans retour.
5*
54 MALADIE.
Devant mes tristes yeux brûlés par l'insomnie,
Tout s'offre désormais sous un voile de deuil,
Et c'est en vain, hélas ! que ma lèvre ternie
Veut resourire encore et simule un accueil.
Une nuit sombre et froide, une nuit de décembre,
Répand incessamment dans mon sein son horreur.
Comme un pauvre malade enfermé dans sa chambre,
Mon âme se débat dans des murs de douleur.
Un malaise indicible ébranle tout mon être,
Autour de moi déjà monte, comme des flots,
Un sombre froid de mort qui m'avertit peut-être
Qu'enfin je vais toucher au comble de mes maux!
Une terreur sans nom, inexplicable, étrange,
Que je veille ou sommeille, en tout lieu me poursuit;
Dans mes songes je vois un horrible mélange
De visages hideux qui s'agite et bruit.
MALADIE. 55
Des fantômes hagards se penchent sur ma couche,
En murmurant des mots dont j'ignore le sens;
Je crois sentir parfois se poser sur ma bouche
Un fétide baiser qui fait claquer mes dents.
Des sons rauques alors s'échappent de mes lèvres,
J'écoute, haletante et tremblante d'effroi;
Je ne reconnais plus mes accents, que la fièvre
Rend vagues et confus. Hélas! j'ai peur de moi!
Je ne vois plus glisser qu'à travers les ténèbres
Les fêtes de la vie et ses rayonnements :
J'erre, pâle, effarée, autour des lieux funèbres ;
J'aspire au lit suprême où dorment les tourments.
Ma vie est un hélas! qui toujours recommence;
Tous mes jours sont marqués désormais d'un point noir.
Je souhaile parfois la complète démence
Qui nous délivre enfin du malheur de nous voir.
56 MALADIE.
Rien n'intéresse plus ma pensée et ma vue,
Rien ne saurait fixer mon esprit attristé ;
Je regarde sans voir, ainsi qu'une statue,
Le remous incessant que fait l'humanité.
Qu'ont donc tous ces gens-là? dis-je parfois surprise,
Voyant passer la foule et son flot bigarré?
Où vont-ils donc ainsi ? quelle ivresse les grise ?
D'où vient qu'ils ont ainsi chacun l'air affairé ?
Pourquoi les uns vont-ils à travers la chaussée,
Les autres près des murs, le regard anxieux?
Qui peut donc à ce point occuper leur pensée,
Faire pencher leur front ou rayonner leur yeux?
Quel intérêt la vie a-t-elle pour ce monde
Dont ma lèvre a déjà désappris les discours?
M'ccrié-je parfois de mon ombre profonde,
Et ne comprenant plus l'existence et son cours.
MALADIE. 75
J'oublie, hélas! j'oublie, ô comble de misère !
Que pour tous ces gens-là la vie est un bienfait ;
Qu'ils ont chacun au coeur un rêve, une chimère !.
Un espoir, une foi qui rend léger son faix!
J'oublie, hélas! j'oublie, ô comble de souffrance!
Que pour moi, pour moi seule, elle est un lourd fardeau ;
Que je suis pour jamais morte à toute espérance,
Et voudrais rendre à Dieu ce terrible cadeau !

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