Voltaire, sa vie, ses oeuvres / par Turpin de Sansay,... [Éloge de Voltaire composé par lui-même]

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E. Dentu (Paris). 1867. Voltaire (1694-1778). In-18, 173 p..
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Publié le : mardi 1 janvier 1867
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STEMPFER- F-
VOLTAIRE
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TURPIN DE SANSAY
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PARIS
E. DENTU, ÉDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIETE DSS GEJS DE LETTRES
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1867
Tous droits n-sen d s
VOLTAIRE
SA VIE - SES ŒUVRES
PARIS, IMPIIIMERIE JOUAUST, HUK SAINT-HONOHÉ, 338.
VOLTAIRE
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auteur DES llyporrilcs
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PARIS
E. DENTU, ÉDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES G EUS DE LETTRES
FALAlS-nOYAL, 17 ET 19, CALKRIB D'ORLÉANS
1867
Tous droits réservés
1
VOLTAIRE
SA VIE - SES ŒUVRES
1
Il est des hommes qui - astres fixes au
firmament de l'immortalité — absorbent,
à intervalles fréquents, toute la scintillation
du soleil intellectuel et attirent les regards
éblouis des générations.
L'un de ces hommes est Voltaire : un cer-
veau tel que les siècles n'en avaient pas en-
core vu, tel que l'avenir n'en reverra jamais
peut-être; un corps à la constitution délicate,
2 VOLTAIRE
mais à l'âme puissante ; un génie à défrayer
vingt réputations ; enfin, phénomène rare,
un écrivain dont l'existence a brillamment
commencé, s'est vouée au progrès, et s'est
enfin terminée dans une auréole de gloire
aussi illustre que populaire.
Ce philosophe, fiévreux de travail, a tout
embrassé.
Il n'était étranger ni aux spéculations de
commerce, ni à celles de la finance, ni aux
grandes pensées sociales et politiques.
Il a trouvé du temps pour les plaisirs et
pour entretenir, dans l'Europe, une vaste et
étonnante correspondance avec les savants,
les artistes et les souverains même, qui l'ont
honoré de leur intimité.
S'il fût né dans les beaux jours du règne
de Louis XIV, Voltaire eût égalé — effacé
peut-être — les génies libres penseurs qu'as-
servissait la nécessité d'une pension royale.
Si parfois, en blessant sa sensibilité, on
SA VIE — SES ŒUVRES 3
poussa vers les extrêmes cet homme extra-
ordinaire ; si, par adresse perfide, ses enne-
mis le rendirent souvent irritable, il n'en est
pas moins resté une nature d'élite, un type
des plus curieux à étudier,—au moral comme
au physique.
Bref, Voltaire est digne, en tous points,
d'exciter les grandes passions, les sentiments
et les idées généreuses, - cas idées fussent-
elles parfois entachées des sophismes dont le
vieillard de Ferney fut surnommé, par les
critiques de son temps, l'un des grands
prêtres.
Marie-François AROUET DE VOLTAIRE na-
quit à Paris le 20 février 1694.
Son père, François Arouet, était payeur
des épices et receveur des amendes à la
chambre des Comptes.
Sa mère -se nommait Marie-Marguerite
Daumart, et appartenait à une ancienne et
noble famille du Poitou.
4 VOLTAIRE
L'enfance du jeune philosophe fut surtout
remarquable par de surnaturelles disposi-
tions, à ce point que son professeur, le
P. Lejay, lui prédit un jour qu'il serait le
« Coryphée du déisme ».
On ne pouvait plus justement prédire ce
qui s'est réalisé plus tard aux yeux de l'Eu-
rope, émerveillée par ce grand génie.
Ajoutons que, durant cette enfance, l'es-
prit de Voltaire fut souvent appelé à recevoir
l'empreinte de l'indépendance religieuse,
dans les réunions mêmes où le menait son
parrain, l'abbé de Châteauneuf.
Les leçons perçues dans le cercle éminent
au milieu duquel trônait Ninon de Lenclos
développèrent cette indépendance à laquelle
s'adjoignit l'habitude de l'urbanité, — et
aussi un peu de cet épicuréisme qui le guida
dans le sentier fleuri des plaisirs.
A douze ans, Voltaire était poëte.
A dix-huit ans, il écrivait sa première tra-
SA VIE — SES ŒUVRES 5
1.
gédie, OEDIPE, qui fut jouée au Théâtre-
Français, et, à vingt ans, l'enthousiasme
que M. deCaumartin, intendant des finances,
lui avait inspiré pour Henri IV, détermina le
plan d'un poëme épique terminé plus tard
sous le nom de LA HENRIADE.
De tels débuts firent crier au prodige;
les esprits humoristiques affirmèrent que
l'homme démentirait l'adolescent.
Quel soufflet la postérité donne à ces pro-
phètes rétrogrades ! Qu'ils préjugeaient mal
les envieùx encapuchonnés de ce génie, qui
trouva encore moyen, malgré ses travaux gi-
gantesques , de défendre les infortunés par
son éloquence, et de fonder, près de Genève,
une colonie -dont il fut le bienfaiteur ! — Mais
l'envie à face patibulaire ne respecte rien.
La Henriade, imprimée d'abord sous le
titre de Poëme de la Ligue, étonna la France.
OEDIPE valut à son auteur les plus hautes
protections.
6 VOLTAIRE
A la suite de cette œuvre, le maréchal de
Villars présenta Voltaire au duc de Richelieu.
Certes, ce génie naissant ne fit pas mau-
vaise figure dans le monde, car il avait
l'esprit fin et possédait surtout le don de la.
saillie française.
Patronné par la marquise de Rupelmonde,
pour laquelle il composa YÉpître à Uranie,
le jeune poëte libre penseur entra en rela-
tions intimes avec les ennemis du régent.
Le cardinal Dubois le força de quitter Paris.
La persécution a toujours produit un ex-
cellent effet sur les esprits en France.
Aussi la défaveur du cardinal Dubois ren-
dit-elle plus célèbre encore le nom du jeune
Arouet de Voltaire, qui, voulant se dérober
aux adulateurs de son candide talent, se
rendit auprès de Bolingbroke, à Londres, et
apprit là ce qu'il devait vulgariser plus tard,
c'est-à-dire : les Notions de la littérature an-
glaise, la Métaphysique de Locke, les Décou-
SA VIE — SES ŒUVRES 7
vertes de Newton et Y Encouragement à la
pratique salutaire de l'inoculation, dont per-
sonne, en France, ne parla avant lui, et qui,
d'après la confiance qu'il en inspira, fut ten-
tée alors sur les personnages les plus utiles
à la nationalité.
Ici prend naturellement place l'incident
qui brouilla Voltaire et J. B. Rousseau.
Voltaire, qui lui avait précédemment écrit :
« Je veux voir deux hommes aussi extraor-
dinaires que le prince Eugène et vous, » se
rendit donc auprès de Jean-Baptiste, sur
l'approbation duquel il comptait.
Reçu dans l'intimité, Arouet lut à son hôte
Y Epître à Uranie.
« Je ne suis pas content de cette œuvre, »
dit Rousseau après la lecture.
Et, justifiant son assertion par des re-
proches assez vifs, le philosophe lut, à son
tour, son Ode à la postérité.
» Eh! eh! dit Voltaire, de ce ton sarcas-
8 VOLTAIRE
tique qu'il maniait avant tant d'art, voilà
une ode qui n'ira pas à son adresse ! »
La morsure était cruelle ; aussi les deux
écrivains se quittèrent-ils pour ne jamais se
revoir.
Mais la mauvaise opinion de Rousseau
sur l'Épître à Urame ne devait en rien in-
fluencer la carrière du génie philosophique
du XVIIIe siècle, — de ce libre penseur
dont la vieillesse devait être plus saine
et plus robuste encore que la jeunesse, et
qui a enrichi notre littérature de travaux il-
lustres et d'inépuisable imagination.
En quittant Bruxelles, Voltaire revint en
France et donna au théâtre la tragédie de
Mariamne, qui, malheureusement, n'obtint
pas de succès.
C'est alors que, brisé de fatigue à la suite
de ses incessants travaux, le jeune auteur
tomba malade au château du président de
Maisons.
SA VIE — SES ŒUVRES 9
Condamné par la science, Voltaire faillit
mourir.
Mais, la jeunesse raviva en lui les effluves
de la nature, et il célébra sa convalescence
par un redoublement de travaux intellectuels.
Nous ne relaterons que pour souvenir la
pension qui lui fut accordée alors sur la cas-
sette de la reine, ainsi que quelques spécu-
lations heureuses qui le rendirent riche et
lui permirent de s'occuper, sans souci ma-
tériel de l'existence, de sa chère littérature.
Il nous faut, au courant de la plume, dé-
voiler un fait dont l'accomplissement dépasse
toutes les bornes de la saine raison.
Un soir qu'il dînait chez le duc de Sully,
Voltaire fut invité à sortir, - quelqu'un dé-
sirant lui parler.
Le poëte d'OEdipe se rendit à l'invitation ;
mais aussitôt les valets du chevalier de
Rohan l'insultèrent et le frappèrent au nom
de leur maître.
10 VOLTAIRE
Il y avait là, certainement, quelque basse
vengeance ou une piètre jalousie.
Toujours est-il que non-seulement Vol-
taire ne put obtenir aucune satisfaction de
cette grossière insulte, mais qu'encore il fut
emprisonné à la Bastille.
A sa sortie de la prison féodale, le poëte
libéral reçut un nouvel ordre d'exil.
Les gouvernements despotiques ont tou-
jours agi sourdement vis-à-vis des apôtres
de l'intelligence; - l'outrage fait à Voltaire,
son emprisonnement et son exil en seraient
une preuve suffisante, si, depuis cette
époque, de nouveaux faits n'étaient venus
surabondamment prouver cette vérité : que
la tyrannie est l'ennemie de la libre pensée.
Voltaire, philosophe, fut exilé après avoir
séj ourné à la Conciergerie des rois légiti-
mes. — D'autres libres penseurs, dans le
siècle suivant, furent aussi exilés après avoir
connu de nouvelles Bastilles.
II
A Londres, où il passa cette fois trois
années, Voltaire, se pénétrant à fond de la
philosophie rationnelle, se forma, contre la
cléricature, une opinion qui — souvent va-
ria de forme, il est vrai, — mais demeura
toujours sur une base inébranlable : l'exa-
men libre des dogmes et la libre pensée de
l'homme.
Comme Luther, l'écrivain persécuté rêva
une Révolution anticatholique , et s'il ne
poursuivit pas toujours avec l'acharnement
de l'apostolat cette idée réformiste, il s'en
occupa toute sa vie avec une fixité qui lui
attira de nombreux ennemis dans les régions
fanatiques.
12 VOLTAIRE
Cependant, parmi ses ennemis mêmes on
trouvait la défense approximative de son
système anticlérical.
Nous n'en voulons pour preuve que les
paroles d'un auteur du dernier siècle, qui
s'expliquait, à ce propos, de la manière sui-
vante :
« Venons, dit cet auteur, au reproche es-
sentiel qu'on doive faire à la mémoire de ce
gigantesque cerveau.
« M. de Voltaire avait été élevé dans cet
esprit qui caractérisa l'époque de la Ré-
gence, et qu'il dépeignit lui-même dans la
strophe suivante :
Voici le temps de l'aimable Régençe,
Temps fortuné marqué par la licence,
Où la Folie, agitant son grelot,
D'un pied léger parcourt toute la France,
Où nul mortel ne daigne être dévot,
Où l'on fait tout, excepté pénitence.
SA VIE — SES ŒUVRES 13
2
« Donc, imbu de ces principes, — ayant
approfondi l'Histoire et la longue suite d'at-
tentats sacrés qui avaient affligé la terre, tels
que les Croisades contre les Sarrasins et
contre les habitants de la Prùsse et du Lan-
guedoc, les massacres de Mérindol et de Ca-
brières, ceux de la Saint-Barthélemy, de la
Vallée de Savoie, de l'Inquisition, et tant
d'autres, —Voltaire s'abandonna, par amer-
tume d'abord, par réflexion ensuite, au sen-
timent qui lui fit écrire : « Je ne suis pas
« chrétien, mais c'est pour aimer mieux. »
- « Distingua-t-il radicalement la Religion
de l'Évangile?
« Établit-il une différence entre la religion
de paix et de clémence et la religion dénatu-
rée par les hommes?
« Non, peut-être. S'il perdit de vue le tro-
phée qu'il avait lui-même élevé au Christia-
nisme dans ALZIRE; s'il en devint un des
plus redoutables adversaires par excès de
1 i VOLTAIRE
tolérance ; enfin, s'il n'abjurajamais le dogme
d'un Dieu rémunérateur et vengeur, il rendit,
de préférence, un hommage constant aux vé-
rités de première révélation renfermées dans
la loi naturelle. »
Ce qui précède conclut, mieux que toute
autre assertion, à placer Voltaire au premier
rang des libres penseurs.
Ce fut en Angleterre que commença aussi
le grand retentissement obtenu par le poëme
de la Henriade.
Considérée comme poëme épique, la Hen-
riade, à mon avis, n'a, en France, aucun
modèle digne de quelque comparaison sé-
rieuse.
J'accorde aux critiques de Voltaire : que
cet ouvrage a dû nécessairement se ressen-
tir de la jeunesse de l'auteur; que si le poëte
philosophe en eût conçu le plan dans un âge
plus mûr; l'ordonnancement en eût été plus
riche et plus imposant; que l'antithèse y se-
SA VIE — SES ŒUVRES 15
rait plus ménagée; qu'au lieu de se borner à
des portraits d'un coloris à la vérité très-
brillant, le poëte philosophe eût peint ses
personnages d'une manière plus grandiose,
en les laissant agir; qu'il eût moins négligé
la partie dramatique et donné, par consé-
quent, plus d'intérêt à son poëme. Mais
puisque, dans un siècle possesseur, par droit
d'héritage, de toutes les merveilles littéraires
du siècle de Saint-Évremond, la Henriade a
été tant de fois réimprimée ; puisqu'elle a été
traduite dans toutes les langues de l'Europe,
et même dans les langues savantes ; puisque,
enfin, la France n'a jusqu'ici rien de compa-
rable, en son genre, à ce poëme épique, il ne
faut pas, à mon avis, être assez envieux de
notre propre gloire pour méconnaitre les
beautés de la Henriade.
Gardons-nous d'abaisser la majesté du
seul monument de ce genre que nous ayons,
sous prétexte que Boileau nous a donné, dans
16 VOLTAIRE
le Lutrin, un chef-d'œuvre de plaisanterie.
C'est, toujours à mon avis, confondre toutes
les bornes de l'art littéraire, que de compa-
rer ainsi des travaux qui sont évidemment
hors de toute comparaison.
Rendons justice au goût de Voltaire, qui
a su faire un poëme concis, et en exclure cet
échafaudage de merveilleux antique qui eût
paru si déplacé dans nos usages et dans nos
mœurs, enfin dans un sujet si rapproché de
l'âge où nous vivons
N'oublions pas aussi l'heureux choix du
sujet qui le rendra toujours cher à la France,
la richesse des détails, le charme du coloris,
l'élégance continue du style, et, ce qui nous
le rend plus précieux encore, l'horreur qu'il
inspire de la persécution, de la superstition,
et de tous ces attentats du fanatisme qui ont
désolé la terre au nom des diverses reli-
gions.
N'oublions pas également que Voltaire,
SA VIE — SES CEUVRES 17
2.
dans ses ouvrages postérieurs, a prouvé
qu'il pouvait atteindre à ces beautés essen-
tielles et fondamentales dont la Henriade pa-
raît parfois un peu dénuée à des critiques sé-
vères; et que, dans un autre poëme, il s'est
montré le digne émule de l'Arioste. Enfin, si
quelques rigoristes s'obstinaient à lui repro-
cher les imperfections échappées à sa jeu-
nesse, que ces rigoristes, du moins, indi-
quent un homme capable, au même âge, d'un
pareil travail de la pensée.
On constate à ce sujet une chose vrai-
ment admirable dans la destinée de ce grand
homme: qu'il ne puisse descendre de sa su-
périorité dans quelque partie, sans que ce
désavantage soit aussitôt compensé par un
prodige; car c'en est un que d'avoir conçu
le projet de la Henriade à vingt ans.
Mais, que le même poëte à qui nous de-
vons, dans le genre de l'Épopée, deux ou-
vrages d'un caractère si différent, ait encore
18 VOLTAIRE
enrichi le théâtre des plus belles tragédies
que nous ayons eues depuis celles de Racine;
qu'après avoir commencé sa carrière drama-
tique à dix-huit ans, il l'ait finie, comme So-
phocle, à quatre-vingt-quatre ans, par une
pièce où l'on reconnaissait encore la vigueur
de son génie, — c'est ici que l'étonnement
augmente et doit nécessairement se changer
en admiration (1).
Mais, bien qu'il fût comblé de gloire et de
fortune en Angleterre, l'auteur de la Henriade
(1) Voici quelle est l'opinion d'un critique du
XVIIIe siècle sur la dernière tragédie de Voltaire :
u Nous n'avons entendu qu'une fois cette Irène,
donnée par l'auteur à l'âge de quatre-vingt-quatre
ans, et qui n'est point encore imprimée. Cette pièce
nous a paru très-supérieure à quelques-unes des
tragédies de M. de Voltaire. Nous y avons trouvé
des moments d'intérêt et des vers dignes de son
meilleur temps; mais ce que nous avons remarqué
avec le plus d'étonnement, c'est le caractère plein
SA VIE — SES ŒUVRES 19
possédait au suprême degré 1 aspiration de
la patrie absente.
Il revint donc à Paris, et, toujours en butte
aux persécutions, poursuivi, traqué par les
sbires du cardinal Fleury, il fut obligé de
se confiner dans une retraite impénétrable,
chez M. de Cideville, conseiller au parlement
de Rouen.
D'Angleterre, le poëte-philosophe avait
apporté sa tragédie de Brutus.
Dans la retraite de M. de Cideville, et bien
que brisé sous le poids des chagrins et des
disgrâces, Voltaire écrivit encore deux tra-
gédies : la Mort de César et Ériphyle.
Puis, il préparason Histoire de Charles XII.
L'histoire, — disons-le, — c'est dans ce
de feu d'Alexis Comnène, et le contraste heureux
que fait, avec ce caractère bouillant, le personnage
de Léonce, père d'Irène, personnage d'un stoïcisme
inflexible et tranquille, contre lequel l'impétuosité
d'Alexis vient toujours se briser. »
20 VOLTAIRE
genre que le colosse philosophique devait
répandre, comme un baume doux à l'âme,
cet esprit de tolérance, de paix, d'humanité
et de bienfaisance qui semblait déjà dispa-
raître au XVIIIe siècle; — esprit qui, du
reste, caractérisait en propre l'écrivain.
Voltaire retraça sous d'odieuses couleurs
le rôle des oppresseurs ; il intéressa en fa-
veur des opprimés ; il présenta, en un mot,
dans ce genre littéraire, les calamités et les
malheurs du monde, de manière à faire dé-
sirer que l'auteur fût appelé à être, au dé-
triment de vils adulateurs, « l'Historien des
rois. »
Nul plus que l'auteur de la Henriade, en
effet, ne défendit courageusement les droits
imprescriptibles de l'humanité.
Il sut dire la vérité aux princes et aux peu-
ples, et il se montra digne citoyen en soute-
nant la cause populaire avec une véritable
éloquence philosophique.
SA VIE — SES ŒUVRES 21
On a reproché au libre penseur du
XVIIIe siècle de n'avoir pas toujours respecté
la vérité ; d'avoir, selon son plaisir, altéré
les faits ; — ce sont là de véritables billeve-
sées dont la postérité a déjà fait justice.
Sans doute, au point de vue historique,
Voltaire a pu commettre quelques erreurs
inhérentes à la nature humaine, et dont au-
cun maitre en Histoire n'est exempt, quels
que soient son remède et sa rectitude.
Mais il est une défense en faveur de l'écri-
vain, défense devant laquelle les Zoïles igno-
rantins ont fini par s'incliner.
Cette défense a été écrite par le célèbre
Robertson, historiographe d'Angleterre et
d'Ecosse, docteur en théologie et principal
de l'Université d'Edimbourg.
Il est utile de la constater ici.
« Dans toutes mes discussions sur les pro-
grès du gouvernement, des mœurs, de la lit-
térature et du commerce pendant les siècles
2 "2 VOLTAIRE
du moyen âge,— dit Robertson,— ainsi que
dans l'esquisse que j'ai tracée de la consti-
tution politique des divers États de l'Europe
au commencement du XVIe siècle, je n'ai pas
cité une seule fois M. de Voltaire, qui, dans
son Essai sur l'Histoire générale, a traité le
même sujet et examiné la même période de
l'histoire. Ce n'est pas que j'aie négligé les
ouvrages de cet homme extraordinaire, dont
le génie, aussi hardi qu'universel, s'est es-
sayé dans presque tous les genres de compo-
sitions littéraires. Il a excellé dans la plupart;
il est agréable et instructif dans tous. Mais,
comme il imite rarement l'exemple des histo-
riens modernes, qui citent les sources d'où
ils ont tiré les faits qu'ils rapportent, je n'ai
pu m'appuyer de son autorité pour confirmer
aucun point obscur ou douteux. Je l'ai cepen-
dant suivi comme un guide dans mes recher-
chés; et il m'a indiqué, non-seulement les
faits sur lesquels il était important de s'arrê-
SA VIE — SES ŒUVRES 53
ter, mais encore les conséquences qu'il fallait
en tirer. S'il avait, en même temps, cité les
livres originaux où les détails peuvent se
trouver, il m'aurait épargné une grande par-
tie de mon travail ; et plusieurs de ses lec-
teurs , qui ne le regardent que comme un
écrivain agréable et intéressant, verraient
encore en lui un historien savant et pro-
fond. »
Ce n'est certes pas l'école littéraire mo-
derne qui pourrait reprocher à Voltaire de
ne pas citer les sources d'où elle tire les don-
nées historiques; il est acquis, de nos jours,
que cette vieille manière embarrasse le récit
et en rend la compréhension difficile. Qu'im-
porte la source, si le fait est retracé dans
toute son intégrité historique?
Cependant la persécution cléricale gran-
dissait toujours contre le génie philosophi-
que qui osait écrire, en parlant de Blaise
Pascal :
24 VOLTAIRE
« Ce misanthrope chrétien, tout sublime
qu'il est, n'est pour moi qu'un homme comme
un autre, quand il a tort. » -
Les Lettres philosophiques de Voltaire, im-
primées clandestinement à Rouen, soule-
vèrent le haro universel du parti jésuitique,
qui, malgré le succès de Zaïre, ne cessa point
ses attaques et ses vengeances contre l'écri-
vain libre penseur.
On incrimina jusqu'à l'imprimeur de Vol-
taire.
L'orage grandit toujours, et, au milieu de
la lutte, de l'écrasement moral, le génie phi-
losophique du XVIIIe siècle, travaillant sans
cesse, ne trouva dans son ardeur que ces
mots à répondre à ses ennemis :
« Les jours sont trop courts ; que ne sont-
ils doublés pour les gens de lettres ! »
Quel plus bel hymne au travail que cette
phrase sortie de la grande âme du sublime
travailleur de la pensée !
3
III
Par le fait même du développement phéno-
ménal de son imagination, Voltaire était sus-
ceptible d'attachements profonds.
Il en manifesta la première marque par son
amitié pour Thiriot, auquel il confia le soin
de ses œuvres, lors de son exil à Londres.
Pendant plus de soixante années, il con-
serva également pour ami le comte d'Argen-
tal, qui, du reste, était digne, en tous points,
de cette affection commencée au collège.
On s'est plu encore à constater l'attache-
ment du grand philosophe pour le maréchal
de Richelieu, - en ajoutant que cet attache-
26 VOLTAIRE
ment, qui dura fort longtemps, remontait,
comme origine, à peu près à la même épo-
que que celui du comte d'Argental.
Enfin Voltaire s'efforça de conserver pres-
que tous ses amis, et, s'il en perdit quel-
ques-uns, les premiers torts, paraît-il, ne fu-
rent pas toujours de son côté.
Que les égoïstes du jour inscrivent à leur
bilan une aussi grande dose de sentiment,
et l'on pourra les taxer d'avoir le cœur sus-
ceptible d'affections sincères !
Dans un autre ordre d'idées, Voltaire s'at-
tacha à la marquise du Chàtelet et la rendit
célèbre; — la célébrité, — tel était le lot de
tout ce que touchait de son âme de feu l'au-
teur de la Heni,iade.
Madame du Châtelet adorait les sciences,
et tourna vers ce but le génie puissant de
Voltaire, - retiré alors chez son amie, à
Cirey.
Mais Clairault, dit un chroniqueur, ayant
SA VIE — SES ŒUVRES 27
eu la franchise de déclarer au poëte-philo-
sophe que, malgré beaucoup d'efforts, il ne
parviendrait jamais qu'à la médiocrité dans
les sciences, Voltaire, docile à cet avertis-
sement, reprit avec ardeur le joug plus agréa-
ble des Muses, joug dont il n'eût jamais dû
s'affranchir, il me semble.
Le premier résultat du retour de l'au-
teur de Zaïre dans le domaine de la poésie
fut la représentation théâtrale d'Adélaïde Du
Guesclin.
Cette œuvre fut mal accueillie ; — c'était
en 1734.
Vingt-neuf ans plus tard, la même tragé-
die obtint un grand succès. Qui donc avait
eu tort, en 1734. le public, ou l'auteur?
On a vu jadis , on voit souvent encore de
nos jours de semblables revirements.
Que de fois les coteries de l'injuste médio-
crité ont-elles entravé la marche d'un suc-
cès!. Mais les coteries disparaissent tôt ou
28 VOLTAIRE
tard; la médiocrité s'engloutit dans le néant,
écrasée par le dé dainde la raison, et le chef-
d'œuvre inconnu, livré à ses propres forces,
renatt, s'élève et prend la place qui lui était
réservée au Panthéon de la Postérité.
En même temps qu'Adélaïde Du Guesclin,
parurent les Discours sur l'homme, c'est-à-
dire — ornée d'une poésie grandiose —
Texposition de principes éminemment li-
béraux et progressifs, — et cela, avec ce
tour original, ce caractère propre, qui fai-
saient immanquablement, dès les premières
lignes, reconnaître le grand philosophe du
XVIIIe siècle.
En réalité, nous dit un contemporain des
Discours sur l'homme, personne ne saurait
disputer à Voltaire cette façon d'écrire,
agréable et intéressante, qui oblige à le lire
même les ingrats qui voudraient se refuser le
plus au sentiment pénible d'une admiration
qui les humilie.
SA VIE — SES ŒUVRES 29
3.
Jean-Baptiste" Rousseau, avec lequel se
brouilla d'abord le grand libre penseur, et
qui plus tard lui fit des avancés de réconci-
liation, lui écrivit cette lettre, que tout obser-
vateur sérieux appréciera à sa juste valeur.
(f Malgré l'éloignement qui nous sépare,
Monsieur, je ne vous ai jamais perdu de vue,
et mon amitié vous a toujours suivi, sans in-
terruption, dans les différents événements
dont votre vie a été mélangée.
« Il y a longtemps que je vous regarde
comme un homme destiné à faire, un jour, la
gloire de son siècle, et j'ai eu la satisfaction
de voir que toutes les personnes qui me font
l'honneur de m'écouter ont porté le même
jugement que moi sur les divers ouvrages de
vous que je leur ai souvent lus.
« Dans le temps que je jouissais du plai-
sir de voir croître une réputation qui m'est
si chère, j'ai eu la douleur d'apprendre les
traverses dont vos succès ont été interrom-
30 VOLTAIRE
pus, et je puis vous assurer que je ne les ai
guère moins vivement senties que les mien-
nes propres. Vous en voilà quitte, du moins
je l'espère ainsi, pour le reste de vos jours.
Je souhaite qu'ils soient aussi longs.que ceux
de Corneille, à qui vous succédez si digne-
ment. »
Cette appréciation flatteuse de Jean-Bap-
tiste Rousseau - caractère éminemment hu-
moristique — prouve que le philosophe li-
béral savait s'imposer, par la force de son
génie, même aux écrivains dont l'esprit de
critique était le plus acerbe.
Voltaire, vers la même époque, se livra
assidûment à l'étude de la métaphysique.
A ce propos, ses ennemis le taxèrent d'a-
théisme.
Non, Voltaire ne fut pas athée!
L'énervement de la morale d'alors le
poussa, il est vrai, vers le scepticisme, -
mais seulement ce scepticisme qui n'arrive à
SA VIE — SES ŒUVRES 31
l'esprit qu'après avoir traversé le cœur, et en
attestant que les désordres moraux d'un siè-
cle ne peuvent nullement porter atteinte à la
pureté de l'essence divine.
La liberté, dans l'homme, est la santé de
l'âme, a dit Voltaire.
Au point de vue de la métaphysique, c'est
une attestation formelle que le grand philo-
sophe croyait, en réalité, à la liberté de con-
science et à l'existence de l'âme.
Quoi qu'il en soit, malgré la duchesse
d'Aiguillon, sa protectrice, malgré tous ses
amis, les Lettres philosophiques de Voltaire
furent soudain l'objet d'une recrudescence
de persécution.
Le cardinal Fleury fit condamner le livre,
et son auteur se vit obligé, à nouveau, de
quitter la France.
Si les bourreaux de l'idée savaient quel
grand nom fait à l'écrivain le martyre même
32 VOLTAIRE
de cette idée, ils se dispenseraient presque
toujours de ces banales tortures.
0 mens insana in corpore sano !
Après avoir reçu l'ordre de son exil, Vol-
taire accomplit un acte de généreuse audace
qui prouve que l'auteur de la Henriade avait
non-seulement un noble caractère, mais en-
core était profondément reconnaissant.
Le prince de Lixen venait d'être tué en
duel, dans les tranchées du camp de Philps-
bourg, par le duc de Richelieu.
Malgré le danger qui menaçait sa liberté,
le poëte-philosophe quitta la Hollande et se
-.--rendit auprès du duc de Richelieu; puis,
après lui avoir manifesté son affection, re-
tourna en exil, où il écrivit alors ses Élé-
ments de philosophie newtonienne; — acte
éminemment progressif et libéral, surtout à
l'heure où la France ne voulait reconnaître
encore que le rétrograde système de Des-
cartes.
SA VIE — SES ŒUVRES 33
Dans ce troisième exil, Mme du Châ-
telet fut la compagne fidèle du grand écri-
vain.
Avec elle aussi Voltaire rentra dans sa
patrie aimée, et, ne pouvant réussir à faire
jouer sa Mort de César au Théâtre-Français,
il essaya de la faire représenter par les élè-
ves du Collège d'Harcourt.
Cette pièce, dit avec raison l'un de ses bio-
graphes, est un des ouvrages qui portent le
plus fortement l'empreinte de son talent. Le
caractère de Jules César offre parfois ce
mélange d'élévation et de bonté qui a fait de
ce héros le plus grand homme de l'antiquité
Les scènes des conjurés, les entrevues de
César et de Brutus, le discours d'Antoine,
sont admirables; tout y est l'inspiration du
génie. Dans l'histoire, il n'est pas certain que
Brutus ait connu le secret de sa naissance ;
dans la tragédie, ce secret lui est révélé par
César lui-même. Quelle est donc la puissance
34 VOLTAIRE
de l'éloquence, si Cassius l'emporte sur la
nature, et si Brutus, qu'il entraine au parri-
cide, ne cesse d'intéresser? La terreur, la
pitié, l'admiration, sont ici portées au plus
haut degré.
Nous ne parlerons que pour mémoire de
la Correspondance de Voltaire avec le Père
Tournemine, et de l'ingratitude de l'abbé
Desfontaines, qui fit un libelle contre le gé-
néreux écrivain auquel il devait la liberté,
l'honneur et peut-être la vie.
Retiré àCirey, cet asile dans lequel il trou-
vait les délices de l'âme et du cœur, le fé-
cond écrivain fit jouer, dans la même année,
Ahire et l'Fnfant prodigue.
Ce dernier ouvrage obtint un grand succès,
dû surtout à l'alliance des scènes bouffonnes
aux scènes les plus attendrissantes.
Avant l'Enfant prodigue, Voltaire avait
déjà écrit l'Indiscret et la Prude. Puis, vin-
rent Nanine et le Mondain.
SA VIE — SES ŒUVRES 35
- Mais le Mondairiy comédie caractéristique,
\fut dénoncé au cardinal Fleury par l'abbé
IJesfontaines. Ce pieux ingrat, à l'âme basse
ret fourbe, souleva de nouveau toutes les fou-
bilres cléricales contre le philosophe indépen-
dant.
Cette fois, la mesure des déboires était
ICIIlble.
L'amertume déborda dans le eœur de Vol-
taire à cet aboiement des Nonotte et des
1 Loyola ; son âme virile se révolta à la néga-
iitionque faisaient de son talent des écrivas-
asiers qui ne pouvaient atteindre au cothurne
bile sa renommée.
Ce fut alors que, se souvenant de l'amitié
ourtoise que lui avait témoignée le prince
iroyal de Prusse, le libre penseur quitta, bien
p qu'à regret, la délicieuse retraite de Cirey,
Mt se rendit à Berlin.
4
IV
Nous croyons nécessaire, avant de conti-
nuer notre récit, de retracer, currente ca-
lamo, les premières relations du génie philo-
sophique du XVIIIe siècle avec le prince
Frédéric de Prusse.
Ce prince, qui aspirait à la gloire de l'im-
mortalité, courtisait, par ce fait même, tous
les hommes sur la tête desquels brillait une
auréole ; aussi rechercha-t-il prématuré-
ment l'amitié de Voltaire.
Il en fit son guide en matière de philoso-
phie.
Lorsqu'il fut monté sur le trône sous le
38 VOLTAIRE
nom de Frédéric II, le prince royal de Prusse
continua son amitié au libre penseur; leur
correspondance fut suivie à tel point même,
et en des termes si familiers, que, pendant
la première représentation de Mahomet, le
poëte philosophe ayant reçu une missive de
son royal confrère, qui lui annonçait sa vic-
toire de Molwitz, il interrompit la représen-
tation pour lire cette missive aux spectateurs.
« Vous verrez, leur dit-il, que cette pièce
de Molwitz fera réussir la mienne ! »
Et Mahomet réussit en effet.
Mais, reprenant le cours radical de notre
narration, nous relaterons que, pour cette
fois, Voltaire resta peu de temps auprès du
prince royal.
Il revint à Paris, donna Merope au théâtre,
et se présenta aux suffrages de l'Académie
française.
Naturellement il échoua, — justement à
cause de ses opinions philosophiques.
SA VIE — SES ŒUVRES 39
Il s'en consola en terminant l'Histoire de
Charles XII et en préparant Y Histoire de
Pierre le Grand, pour laquelle le prince de
Prusse lui envoya des notes sur le czar et la
mort du czarewitz.
Voltaire possédait la richesse, ce qui,
entre parenthèses, avait bien un peu contri-
bué à lui créer de puissants protecteurs.
Mais, s'il aimait le faste, il était néan-
moins libéral et généreux, et plus d'une
fois, soit dans la littérature, soit dans les
arts, soit au théâtre, il encouragea des dé-
butants, — lorsqu'il devinait en eux les
germes d'un talent à son aurore.
Souvent aussi Voltaire allait au-devant des
pauvres, adoucissait leur misère par ses li-
béralités, et leur épargnait jusqu'à l'em-
barras de la sollicitation.
Si le philosophe égalitaire s'apercevait
que les malheureux ne pouvaient recevoir de
[ lui à titre de don, il leur prêtait de l'argent
40 VOLTAIRE
sans intérêt, — les dispensant même , par-
fois, de toute espèce d'engagement pour
l'avenir.
Beaucoup profitèrent de cette dispense,
bien entendu, quoique souvent la somme en
valût la peine ; heureux encore était le bien-
faiteur quand le bienfait ne lui procurait pas
un mortel ennemi.
Voltaire se vengea cependant une fois
d'un ingrat.
Ce misérable avait passé une partie de sa
vie, après avoir accepté un service éminent,
à calomnier le grand cœur de l'écrivain li-
béral.
Il tomba dans une misère profonde, et,
pour obtenir de Voltaire un nouveau bienfait,
lui offrit de rétracter ses calomnies, et cela,
par un acte public.
Non-seulement le libre penseur refusa la
rétractation, mais encore il envoya au pauvre
hère un présent de cinquante louis.
SA VIE — SES ŒUVRES 41
4.
Cette vengeance héroïque n'a pas besoin
)de commentaires.
«
Le public crut longtemps que les ouvrages
)de Voltaire lui avaient rapporté des sommes
considérables. Il n'en est rien cependant.
Les registres de la Comédie française
Ifont foi qu'à l'exception de ses premières
[pièces, dont il avait tiré quelque profit, l'é-
i minent auteur dramatique n'a jamais reçu les
)droits qu'il pouvait exiger.
Certains libraires de l'époque ont publié
) également qu'ils lui devaient l'obligation de
Ileur fortune, sans que pour cela Voltaire ait
i accepté d'eux la plus légère rétribution.
Et cependant, nous l'avons dit, l'auteur
bde la Henriade était très-riche; mais ses
f biens avaient une source des plus légitimes,
1 non-seulement par le commerce qu'il fit avec
) Cadix, mais encore, ayant prêté des fonds à
CM. Du Verney, fournisseur des vivres, il en
42. VOLTAIRE
accepta l'intérêt qui devait légalement lui
être payé.
Jamais le poëte philosophe ne laissa échap- -
per l'occasion de rendre service. Il est de
notoriété publique avec quel empressement
il s'offrit à servir de père à la petite-nièce
du grand Corneille, qui lui dut son éducation
et son établissement.
Ce fut un homme de lettres aussi, — on
trouve dans cette classe tous les dévoue-
ments , — M. Le Brun, qui, dans une Ode
remarquable, somma Voltaire, au nom de
sa gloire, de devenir le bienfaiteur de
MIll: Corneille.
Voici quelle fut la réponse du grand écri-
vain à M. Le Brun :
« Je vous ferais, monsieur, attendre ma
réponse quatre mois au moins si je préten-
dais la faire en aussi beaux vers que la vôtre.
Il faut me borner à vous dire en prose com-
bien j'aime votre ode et votre proposition.
SA VIE — SES ŒUVRES 43
Il-convient assez qu'un vieux soldat du grand
Corneille tâche d'être utile à la petite-fille de
son général.
« Quand on bâtit des châteaux et des
églises et qu'on a des parents pauvres à sou-
tenir, il ne reste guère de quoi faire ce qu'on
voudrait pour une personne qui ne devrait
être secourue que par les plus grands du
royaume.
« Je suis vieux (1), j'ai une nièce qui aime-
tous les arts et qui réussit dans quelques-
uns; si la personne dont vous me parlez, et
que vous connaissez sans doute, voulait ac-
cepter auprès de ma nièce l'éducation la plus
honnête, elle en aurait soin comme de sa
fille.; je chercherais à lui servir de père. Le
sien n'aurait absolument rien à dépenser
(1) Nous anticipons, concernant cette lettre , sur
tlle cours des années de Voltaire; mais il nous à sem- *
dblé que c'était ici la place de cette remarquable
qpage. T. de S.
44 VOLTAIRE
pour elle. On lui payerait son voyage jusqu'à
Lyon; elle serait adressée, dans cette ville,
à M. Tronchin, qui lui fournirait une voiture
jusqu'à mon château, ou bien une femme irait
la prendre dans mon équipage. Si cela con-
vient, je suis à vos ordres, et j'espère avoir
à vous remercier, jusqu'au dernier jour de
ma vie, de m'avoir procuré l'honneur de
faire ce que devait faire M. de Fontenelle (1).
Une partie de l'éducation de cette demoiselle
serait de nous voir jouer quelquefois les
pièces de son grand-père, et nous lui ferions
broder les sujets de Cinna et du Cid.
« J'ai l'honneur d'être, etc. »
N'est-ce point là payer noblement sa dette
au génie?
Depuis le jour où Voltaire s'occupa si gé-
néreusement du sort de la petite-nièce de
l'auteur du Cid, M. Le Brun, qui avait été
(1) Neveu, comme on sait, du grand Corneille.
SA VIE — SES ŒUVRES 45
secrétaire des commandements du prince de
!Honti, eut pour le généreux libre-penseur un
attachement inaltérable.
Quand le colosse philosophique du dix-
ouitième siècle mourut, M. Le Brun composa
sur sa tombe ces quatre vers, si dignes de
heur sujet :
0 Parnasse, frémis de douleur et d'effroi 1
Pleurez, Muses; brisez vos lyres immortelles !
Toi, dont il fatigua les cent voix et les ailes,
Dis que Voltaire est mort, pleure et repose-toi !
Avant de poursuivre l'historique de la vie
et des œuvres de Voltaire, achevons de pein-
Sre le caractère de cet homme exceptionnel.
S'il fut un peu gâté par l'adulation , si
(parfois il fut un peu aigri par les acharne-
rrments de l'envie, s'il céda enfin, dans ses
Icrits, au premier mouvement que lui susci-
Biait une passion fiévreuse, il fut incapable,
46 VOLTAIRE 1 1
au fond, de se venger autrement que par l'i-
ronie d'une plume aussi fine que spirituelle.
Bizarre variabilité de ce grand cerveau : il
semblait tout d'abord se complaire dans ses
projets de rancune ; — puis, tout à coup, ces
mêmes projets s'évanouissaient avec sa co-
lère.
A le juger sur le premier mouvement, on
l'eût cru porté à une vengeance cruelle, et
cependant il ne se vengea jamais.
Contraste singulier aussi : Voltaire, qui
oubliait ses ennemis, n'épargnait point le.
sarcasme à ses amis.
Mais quel est donc l'homme autant persé-
cuté que lui, quel est donc l'homme dont on
ait le plus cherché à détruire les affections et
la fortune, qui soit capable de rester calme
en présence de la méchanceté humaine!.
Oui, je l'affirme, l'Histoire en main, il se-
rait malséant d'attaquer les sarcasmes de
Voltaire.

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